Perdre pour gagner


« Enigme » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

La conscience sait qu’elle est « vivante », elle sait qu’elle est « consciente », et elle sait qu’elle pourra encore vivre du « nouveau ». Ces trois sortes de savoir s’entremêlent. La conscience vit l’instant présent, tout en ayant plus ou moins conscience de ce qu’elle a déjà vécu, et en ayant conscience qu’elle vivra, à l’avenir, de nouveaux états de conscience, dont elle ne peut pas vraiment dire de quoi ils seront faits, sinon qu’ils lui apporteront du neuf. Le présent de la conscience, c’est-à-dire sa présence à elle-même, son passé, qu’elle se représente plus ou moins, et son futur, qu’elle peut ou ne pas vaguement pressentir, se trouvent de facto intriqués. Si elle en a le loisir et le désir, toute conscience vivante peut se pénétrer de ces trois sortes de savoirs. Mais elle ne peut pas s’en contenter. Il lui faudra les dépasser. Aussi longtemps que la conscience reste seulement ainsi consciente ‒ d’être vivante, d’être consciente et d’être capable de se renouveler, elle reste en dessous de ses vraies potentialités. Elle n’a pas encore compris qu’il lui fallait aussi se détacher d’elle-même, se vider de toutes ses représentations, pour se dépasser absolument. Pourquoi faudrait-il qu’elle se vide d’elle-même ? La véritable essence de la conscience est de se dépasser sans cesse, pour aller toujours au-delà d’elle-même. Pour voyager loin, pour s’élever dans les hauteurs, il faut s’alléger, renoncer à tout ce qui rend lourd, pesant. Mais souvent, la conscience, dans sa vie terrestre, se limite, se restreint, se gonfle, se vide, s’égare. Elle n’a pas encore pris conscience de son véritable but, qui est la conquête d’une supra-conscience. Elle ne sait pas assez que la conscience de sa propre conscience se limite à un savoir illusoire, biaisé, étroit, trompeur. En se créant des images passagères, des instants fugaces, la conscience oublie qu’en elle un trésor incréé reste inexploité. Elle se trompe sur ses réelles facultés, ses puissances en devenir, elle se contente de songes vains, de pauvres chimères, alors même que des royaumes délaissés l’attendent au fond d’elle-même. La conscience qui veut progresser dans les montées doit se mettre à distance de ce à quoi elle est arrivée. Elle doit s’éloigner des savoirs accumulés depuis sa naissance en ce monde, si elle veut imaginer d’autres mondes. Elle doit être consciente qu’il lui faut renoncer à ce qu’elle a été, et qu’il lui faut « mourir » à ce qu’elle, pour devenir ce qu’elle sera. Cette « mort » est nécessaire, à tous les moments de sa « vie ». Si l’on trouve le mot mort exagéré ou dramatique, on peut employer des euphémismes : éloignement, détachement, distance, séparation. Il faut que la conscience sache s’éloigner ou se détacher d’elle-même, se séparer de ce qu’elle a été et de ce qu’elle est, pour prendre ses distances, et se donner une chance de s’élever au-dessus d’elle-même, ou de plonger en son propre abîme. Mais cela n’est-il pas impossible, ou même intrinsèquement contradictoire ? Comment une conscience qui perd conscience de tout ce qu’elle est et de ce qu’elle a été, peut-elle devenir autre? Pour être autre, ne faut-il pas savoir d’où l’on vient? Mourir, à proprement parler, revient à être dépouillé de tout avoir, et de tout être. Une conscience qui prétend mourir vraiment à elle-même doit se défaire de tout ce qu’elle sait, de tout ce qu’elle veut et de tout ce qu’elle est. Elle doit se défaire d’absolument tout ! Mais alors comment peut-elle devenir quelque chose si elle n’est plus rien? Une image pourra en donner une idée. La conscience ressemble en son fond au feu, qui flamboie, et à la lumière qui luit. Quand une flamme meurt à elle-même, au sein du brasier, elle se régénère aussitôt. Par la chaleur de sa mort éphémère, elle participe à la flambée qui la consume, et elle se fond et se confond avec les flammes nouvelles qui l’enveloppent et la subsument. Si la conscience se compare à un brasier, elle se perd dans cet incendie, cette fusion, elle perd tout ce qui lui reste, sa mémoire, son monde, et la Divinité même, pour se livrer tout entière à l’incendie. En effet, il faut que tout soit perdu pour elle. Son existence devient un « libre rien », comme dit Maître Eckhart. « C’est d’ailleurs l’unique dessein de Dieu que l’âme perde son Dieu1. » Aussi longtemps que la conscience se donne un Dieu, et qu’elle croit savoir quelque chose de ce Dieu qu’elle se donne, elle reste inconsciente de sa vraie nature. Elle ignore encore que sa nature demeure essentiellement séparée de quelque divinité que ce soit. Elle reste incapable de comprendre qu’elle est fort loin de saisir l’essence universelle du divin. Sans doute, peut-elle croire l’apercevoir, la ressentir? Les religions, certes, sont pleines de ressources, destinées à donner des formes d’illusion, des sortes d’assurances. Mais elles sont nombreuses, et se supportent difficilement les unes les autres, montrant par là leur intrinsèque vanité, leurs limitations congénitales. Une voie beaucoup plus radicale est nécessaire, pour ceux qui veulent dépasser tout ce qui est, par nature, dépassable. Et qu’est-ce qui n’est pas dépassable, dans ce monde, ou dans l’esprit? La conscience doit mourir à sa cécité, elle doit périr à son aveuglement. Elle doit se résoudre à anéantir tout ce qu’elle croyait savoir quant à son être et à son essence, et quant à l’être et à l’essence du divin. Pourquoi cet anéantissement est-il nécessaire ? La conscience n’est jamais aussi consciente de sa puissance latente que lorsqu’elle retrouve son état primordial, originaire, celui de tabula rasa. La ‘table rase’ est la condition première des futurs festins. Il faut se débarrasser des reliefs des anciennes dévorations, jeter les flacons vides des vieilles ivresses, les vaisselles sales, nettoyer les graisses, pour que accueillir les prémices des banquets neufs. C’est la grande noblesse de la conscience, c’est sa grande puissance que de pouvoir se débarrasser d’elle-même par elle-même, pour un retour au vide. Elle doit tout abandonner en se vidant entièrement de tout ce qu’elle a été et de tout ce qu’elle a cru savoir. C’est là une condition nécessaire, mais non encore suffisante. Il faut maintenant que la conscience dresse la table et prépare les saveurs. Depuis des temps anciens, la création divine a été interprétée comme une manière pour le divin de se connaître, de se révéler autrement à lui-même. La divinité prend conscience de l’essence de sa création seulement en la créant, et non « avant » de la créer. Il n’y a pas d’ « avant » avant le temps. Lorsqu’elle crée « à son image et à sa ressemblance », la divinité prend conscience de ce dont ces images sont à l’image, de ce à quoi ces ressemblances ressemblent. Elle n’était donc pas, jusqu’alors, sous ce rapport, omnisciente. Elle n’avait pas encore une pleine conscience de ce que sa création impliquait. Si elle l’avait eue, cette pleine conscience, en quoi la création se serait-elle imposée à elle, dans sa réalité propre, indépendante? Du point de vue divin, le fait même de créer ajoute quelque chose de nouveau, contribue de façon nouvelle à la gloire de la divinité, sinon elle pourrait tout autant s’en passer. Quel est ce « quelque chose de nouveau » ? La naissance dans le temps d’une multitude de puissances.

Comme en un miroir, en énigme, la conscience divine reflète une partie « actuelle » d’elle-même dans sa création, pendant que restent « en puissance » les infinies possibilités de création auxquelles elle ne donne pas d’être. Quant à telle ou telle conscience créée, après un peu de temps, et mûre réflexion, elle peut prendre conscience de sa chance d’avoir été admise à l’être, à l’existence, à la vie, à la conscience, contre toute attente, contre toute probabilité. Pourquoi a-t-elle bénéficié de ces dons ? La réponse est sans doute inconnaissable. Ce qui importe surtout, pour la conscience créée, c’est de prendre conscience que l’être, la vie, la conscience ne font que commencer. Les étapes ultérieures sont infiniment nombreuses. Il lui faut en prendre conscience, puis les franchir en conscience, et continuer de les dépasser toujours.

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1Cf. Maître Eckhart. Sermons. Traités. Trad. Paul Petit. Tel-Gallimard, Paris, p.307