
Elle est souvent assimilée à une suite de pensées, d’idées, de sentiments, d’opinions, de molles ou dures intentions, de regrets divers, de rêveries vagues ou énervées; elle est comme constituée d’un continuel discours entre le soi et le soi, se construisant par couches successives, se superposant à elle-même. Dans son errance incertaine, la pensée de la « vie intérieure » s’appuie sur quelques signes, un sourire, un rayon de soleil, la courbe d’un nuage, un hasard heureux, le mouvement d’un organe interne, des bribes de souvenirs. En elle, les idées s’associent, les souvenirs se dissocient, les accidents se succèdent. Mais la pensée, à vrai dire, n’avance point, elle zigzague, elle se dissout, elle s’évapore. Elle ne sait où elle va, et elle n’en a cure. Elle tourne en rond, elle fait feu de tout bois, beaucoup de fumée, peu de lumière, et de la chaleur moins encore. Elle s’augmente parfois, de temps en temps, sans savoir pourquoi, mais s’arrête vite, épuisée par son impuissance à se développer par ses propres forces.
Je rêve d’une autre vie, moins intérieure que verticale, une vie qui sourdrait intérieurement certes, mais refuserait les pensées par amalgames, les glissements fortuits, et qui négligerait comme des riens les métonymies à la dérive, les métaphores infidèles, irrédentistes. Cette vie se signalerait plutôt par un goût pour l’enfouissement, pour certaines anciennes catacombes, des grottes et des mithraeums, pour la recherche journalière de la nuit, pour des obscurités enceintes de plusieurs devenirs. C’est une vie qui chercherait à s’orienter vers quelque pensée véritable, quelque pensée vraiment voulue, une pensée qui ne serait pas la pensée d’un objet, mais la pensée d’un sujet, et même une pensée-sujet, une pensée qui en se pensant se découvrirait libre, une pensée qui dans les vents se barrerait, comme un voilier se barre vers un cap, et dont le mât, l’écoute et la voile ne devineraient rien encore, sinon la force, l’intention. Cette vraie vie-là vivrait de sa foi en elle-même. Elle posséderait une confiance en l’avenir, alors que rien ne garantirait que quoi que ce soit sortirait de son attente inchoative. Il y aurait de l’optimisme et du courage, dans son acceptation lente. De quel avenir s’agirait-il? Celui de la société future, de l’extinction de l’anthropocène, celui de l’avenir de l’espèce, de l’impossibilité du règne de la raison, celui de la justice quotidiennement et universellement bafouée? Les objets de pensée ne manquent pas pour un sujet qui veut penser. Mais tous les objets de pensée, aussi justifiés soient-ils, sont encore trop virtuels, trop imaginaires. Il leur manque le principal, la capacité à tisser de nouveaux fils dans le tissu de la réalité, à graver des signes qui puissent s’entrelacer à des millions d’anciens signes, depuis longtemps silencieux. Ce qui leur manque surtout, c’est l’appui d’une volonté assurée d’elle-même, une volonté qui ne se découvre et ne se démontre que par la force de son existence. Il faut que la volonté croie en elle, pour se mettre à vivre de sa propre vie, sans courber l’échine devant les aléas du monde. Sans la décision irréductible de la volonté de commencer à se frayer son propre chemin, en elle et dans le monde, rien jamais ne vit vraiment longtemps, ni la pensée, ni le rêve, ni l’acte, ni l’idée. La volonté est une puissance qui ne dépend que d’elle-même pour être pleinement. Toutes les lois, tous les obstacles, toutes les avanies, tous les ennemis, tout cela n’est rien, si la volonté pleinement vit. En revanche, il y a aussi des volontés mort-nées, qui ne croient pas en elles-mêmes, qui se désolent d’emblée d’être comme un soupir dans le vent. « Connais-toi » et « pars pour toi » sont deux vieilles idées qui accompagnent la volonté naissante. Mais comment s’éveillerait-elle à la vie, si elle n’est même pas en gestation, et, a fortiori, si elle n’a même pas été encore conçue? La foi de la volonté en la volonté ne peut venir de nulle part, sinon d’elle-même, pour se faire volonté de vouloir. Vouloir quoi? Elle ne le sait pas encore, elle pressent seulement qu’elle le saura assurément un jour, le moment venu. Elle sait qu’il serait vain de chercher en soi la volonté de se trouver soi-même, si elle n’avait pas déjà en elle l’intuition de l’objet sa recherche, et s’il n’y avait pas au fond d’elle-même la foi en la puissance de cette intuition. L’âme, même tout entière, n’est pas pour la volonté un continent suffisamment vaste, un espace ouvert à la découverte, une géographie future à dessiner. La volonté doit aller bien au-delà de l’âme; elle est toute à construire, toute à bâtir, à penser, à consolider, à agrandir. Elle n’est pas encore ce qu’elle doit être; mais pour être un jour, il lui faut aujourd’hui vouloir devenir quelque chose. Être ce vouloir être, c’est ce vouloir même, seulement ce vouloir, qui donne à l’être son essence, et son existence.
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