Il est temps de changer de vie


« Changement » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

L’ancienne civilisation « moderne » est en voie de disparition, là, sous nos yeux effarés. Elle avait provoqué, dès le début du 19e siècle, un exode rural massif et prolongé. Depuis deux siècles, l’urbanisation et l’industrialisation n’ont cessé de transformer la texture même des sociétés. Aujourd’hui, tout s’accélère, et prend une dimension planétaire. Dans de vastes zones, le clivage s’aggrave entre les actifs, pourvus d’emplois – dont le nombre et la qualité déclinent, et la foule croissante des chômeurs, des inactifs et des inemployables (avec ou sans l’IA), ayant perdu pratiquement tout espoir de retrouver jamais du travail, dans des sociétés à l’économie post-industrielle, post-moderne et post-sens. Ce chômage structurel précarise massivement des multitudes d’individus isolés, écartés ou mis au rebut par le marché, fondamentalement dévalués par les changements successifs des paradigmes économiques et techniques. Le « politique », avec ses courtes vues, ses impuissances structurelles, et sa veulerie constitutive, ne peut et surtout ne veut lutter contre le profond dysfonctionnement du système économique et social. La crise mondiale, systémique et polymorphique, à la fois économique, écologique, politique, sociétale et morale, ne fait seulement que commencer. Chacun le devine, tout le monde en ressent les premiers effets. Dévastatrice, elle va être poussée aux extrêmes. On a cru que le 20e siècle a été celui des horreurs insurpassables, des génocides et des charniers insoutenables. Attendons de voir la fin du 21e. De nouvelles formes de féodalités et de barbaries apparaissent partout, même aux marges des villes les plus riches et les plus développées. La néo-féodalisation et la néo-barbarie se mondialisent, sous la férule de maffias impitoyables, de tyrannies implantées, aux méthodes multiplicatrices : une cruauté sans limite, un mépris absolu de l’humain, et l’accaparement progressif, systématique et systémique de toutes les formes de pouvoir, économique, financier, politique, juridique, institutionnel et médiatique. Des multitudes de solitudes, ces âmes mortes, sans foi, sans lois, sans partis, errent à la recherche d’une survie faiblement espérée. Des foules immenses d’individus stochastiques et anéantis ne font plus « société ». La vie, jadis dite « sociale », est réservée pour quelque temps encore à ceux qui tiennent le haut du pavé et à une néo-bourgeoisie, aveugle mais pas muette. Les mouvements révolutionnaires du 20esiècle trouveront-ils des héritiers parmi les déshérités du 21e siècle ? Tout est possible, mais rien n’est moins sûr. Tout peut arriver, et toujours en réalité, l’impensable arrive. Il suffit d’attendre. Pendant ce temps, l’après-modernité, dépourvue de sens, continue sa course folle. Le capital total continue de se concentrer. Les individus sont de plus en plus seuls. Toutes les formes sociales se dissolvent. Les liens traditionnels s’évanouissent. Les savoirs, les normes, les croyances défaillent. Le désenchantement s’imbrique à la grammaire, et à la texture même des esprits. Les corps, sous prétexte de « sécurité », se soumettent volontairement à des formes de contrôle social de plus en plus totalitaires, violentes, déshumanisantes, et qui, demain, seront généralisées, du berceau à la tombe. Dans des sociétés acculturées, sans mémoire, sans repères, sans projet, sans avenir, une dictature insidieuse, sûre d’elle-même, transculturelle, transnationale, prospère. Les institutions du passé continuent de vivoter sur leur lancée, tentant de préserver, malgré toutes les contradictions, leur façade apparente. Elles signalent par leur vestiges en décomposition, la fin d’une ère en passe de disparaître à jamais. L’horizon des sociétés se rétrécit sans cesse, au propre comme au figuré. Narguant les frontières, un système global d’insécurité se met en place, sur fond de pauvreté systémique, de fanatisme haineux, de guerres entretenues. Les jeunesses du monde sont privées de sens. Leurs perspectives ne cessent de se restreindre. On forme des générations entières, inemployables, impertinentes, abandonnées. Les enseignements proposés sont anachroniques, sans mémoire, sans avenir, sans prise sur des réalités insaisissables. Ce sont des outils puissants de sélection par le vide, d’exclusion par l’usure, de réification par l’absurde. On entretient les jeunes foules dans une sorte de néo-analphabétisme, où rien n’est vraiment su, rien n’est compris, et rien ne sert à rien. La post-modernité ne porte rien en elle, sinon le signe mille fois répété de sa décrépitude, de son déclin. L’époque tâtonne. Aveugle et sans bras, elle sautille sur ses moignons. Tout est mélangé, tout abaisse, rien ne s’élève. Se perdent pour toujours de hautes formes de culture, des pensées irremplaçables, des modes inouïs d’existence. La culture et la nature s’engouffrent dans leur entropie, la logique et la raison se brouillent. Le fossé ontologique se radicalise et s’approfondit entre quelques milliardaires et toutes les pauvretés. Se confirmera peut-être le principe de la survie ultime de quelques-uns de ces « élus », en échange de la vie d’innombrables figures écrasées. Au bout de tous les voyages de l’humanité presque toute entière, la nuit et l’enfer attendent. Dire tout cela, ce n’est pas être pessimiste, mais réaliste. C’est pourquoi j’affirme aussi qu’il est presque encore temps de changer de vie, et de changer la vie, là, maintenant.