
Heisenberg pensait que Schrödinger avait échoué sur l’essentiel. Aux yeux du physicien allemand, la célèbre équation de son collègue viennois n’était qu’une tentative d’un autre temps, un dernier effort de l’ancien monde, qui ne correspondait plus à l’esprit de la nouvelle physique. Il était vain de chercher à employer les méthodes et les concepts de la physique classique pour expliquer des phénomènes « quantiques », qui s’en démarquaient absolument. C’était le concept même de réalité qui était désormais en question. Qu’était un électron, en réalité ? Quelle en était la substance, quelle en était l’essence? Était-ce un corpuscule minuscule se déplaçant en tous sens, ou bien était-ce un « paquet d’ondes » faites de « probabilités »? Ou les deux à la fois? Un électron pouvait sembler être confiné en une certaine région de l’espace pendant un certain intervalle de temps, tout en s’étalant également comme une onde (de probabilités), dans l’infinité du temps et dans l’entièreté de l’espace. Comment était-ce explicable? Les meilleurs esprits s’écharpaient, entre les approches déterministes (à la Einstein, à la de Broglie, à la Schrödinger) et indéterministes (à la Bohr, à la Heisenberg, à la Dirac). La seule chose qui était sûre, c’est que les questions ne manquaient pas et les désaccords non plus.
Un siècle après le fameux 5e Congrès Solvay, qui s’est tenu pendant la dernière semaine d’octobre 1927, dans le parc Léopold de Bruxelles1, je suis tenté de sortir du champ de la seule physique, pour rêver à d’autres interprétations, littéralement métaphysiques. Je pense par exemple que la très poétique notion de « densité de présence » est chargée d’un fort poids métaphysique, et même d’une dimension quasi-chamanique. Éloignons-nous un instant des simples particules élémentaires, et considérons un esprit, ou une conscience, que l’on désignera par le symbole Ϫ. Il est impossible de « voir » ou d' »observer » l’essence de Ϫ, d’une part parce qu’elle est immatérielle, même si, par sa seule existence, elle peut avoir des effets réels, et d’autre part parce que Ϫ n’est pas localisable. Ϫ peut se poser partout, en un instant, entrer en toutes choses, tout en ne se fixant jamais nulle part en particulier. Si l’on perçoit l’un de ses visages, l’une de ses représentations, ou l’un de ses moments, on se rend alors aveugle à ses autres visages, ses autres figures, ses autres vies, que l’on aurait pu saisir, eût-on été suffisamment attentif à leur (densité de) probabilité, à leur intrinsèque virtualité, à leur éventuelle émergence. Voir vraiment l’un des visages de Ϫ, n’est-ce pas d’ailleurs se rendre momentanément aveugle à tous les autres visages du monde, à tous les esprits de l’univers, n’est-ce pas se rendre sourd à leurs noms, et au fond, nécessairement oublieux à leur égard? Schrödinger, et de façon comparable, Einstein, se croyaient capables de se mettre (en théorie) à la place d’un Dieu rationnel, et de prévoir par la magie d’équations physico-mathématiques les infinis prolongements de telle particule, la gamme de ses états, la variété de ses trajectoires, jusqu’à la fin des temps. Mais n’y avait-il pas là un côté tragi-comique, quand on considérait l’inimaginable arrogance qu’impliquait le fait de donner à une équation une sorte de rang divin, ou à l’inverse, de considérer que si « Dieu ne joue pas aux dés », il se laisse en revanche enchaîner dans des rets logico-mathématiques?… Si une équation comme celle de Schrödinger était possible, et si elle avait en effet un sens réel, ontologique, que signifierait alors la notion même de « réalité »? Les mathématiques étaient-elles d’essence réelle, et étaient-elles même de nature divine? Le cosmos tout entier, depuis l’origine jusqu’à la fin, pourrait-il se résumer à un certain nombre de séries de Taylor, et de transformées de Fourier? Si l’on en doutait, et au Congrès Solvay, bien d’autres futurs nobélisables en doutaient, il était temps de changer de paradigme. On ne pouvait plus faire l’impasse sur la remise en cause philosophique des approches physico-mathématiques de la « réalité ». Est-ce que la « réalité » est tout ce qui est? Ou bien seulement ce que l’on peut en dire? Est-ce que la réalité est ce que l’on peut croire qu’est vrai ce que l’on peut en dire, après qu’on l’a observée, et que l’on en a tiré une théorie? Ou bien fallait-il adopter une attitude plus radicale encore? Fallait-il se résoudre à penser que, désormais, on ne pouvait plus considérer que le monde est rempli seulement de choses « réelles » et de phénomènes « observables ». Ce monde-là était le monde de l’ancien monde. Désormais, il n’y avait plus que des possibilités de réalités et des possibilités d’observables. Les conséquences étaient renversantes. Cela voulait dire que le monde n’existe jamais déjà; à tout moment il n’existe pas encore, il est toujours essentiellement à l’état de possible. Toutes sortes de possibilités restent à tout moment ouvertes, toutes sortes de bifurcations peuvent se produire, et aucune théorie ne peut rendre compte de l’intrinsèque essence du « possible ». Le passage d’un état « possible » vers un état effectivement « réel » n’est lui-même possible que si l’on décide à tel moment particulier d’en faire l’observation, et de prendre les moyens de faire une « mesure » objective du passage d’un état à un autre. Et c’était cette mesure même qui donnait sa « réalité » à ce nouvel état de la réalité, et non l’inverse. La conséquence philosophique était qu’il n’y avait aucune réalité quantique qui existât de manière ontologiquement indépendante. Toute réalité quantique était nécessairement liée à d’autres réalités, et notamment à la réalité de la liberté de l’observateur. Si un observateur décide de faire une mesure sur un objet quantique, celui-ci se met de facto à exister, alors qu’auparavant il était dans les limbes. « Quand nous parlons de la science de notre époque, expliquait Heisenberg, nous parlons de notre relation avec la nature, non comme observateurs objectifs et séparés, mais comme acteurs du jeu entre l’homme et le monde. » Mais Einstein ne voulait rien entendre quant à l’existence de ce « jeu » là; il dit à Bohr: « Dieu ne joue pas aux dés avec l’univers ». Que fait Dieu alors? Est-il le grand et total horloger, le maître absolu des hasards sans fin et des innombrables intrications? Mais alors la liberté de la conscience humaine n’est qu’une illusion. Tout est déjà écrit. Je me plais à penser qu’il faut se préparer à voir les choses autrement. Peut-être que le Dieu est déjà dans le dé? Peut-être est-il dans l’idée même du « jeu », que ce soit le jeu de dé, ou quelque jeu d’échecs ou de go à l’échelle cosmique? Ou peut-être que le Dieu n’est pas le jeu même, mais l’enjeu? Les mots du langage sont si limités. Et la raison humaine est si pantelante. Les enjeux sont si colossaux. Les enjeux sont infinis, même. J’imagine que dans ce jeu-là je pourrais miser sur un seul mot, ou sur un seul coup, ou sur un seul visage, et qu’alors je ferais sauter la banque cosmique, et la mettrais métaphysiquement hors-jeu.
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1Ce congrès s’est tenu en présence de sommités comme Paul Dirac, Max Planck, Niels Bohr, Marie Curie, Albert Einstein, Hendrik Lorentz, Wolfgang Pauli, Louis de Broglie, Werner Heisenberg, Erwin Schrödinger, Max Born, etc. Cf. Bernard Diu. Le congrès Solvay de 1927 : petite chronique d’un grand événement


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