
Le mot hébreu goy (גוֹי), au pluriel goyim (גּוֹיִם), signifie « peuple, nation ». Mais ses acceptions ne sont pas toujours aussi neutres; elles peuvent prendre des connotations positives ou bien fortement négatives, i suivant les contextes… Lorsque le mot goy est au singulier, il peut parfois être utilisé pour se référer au peuple « de Dieu », le peuple « élu »ii, ou éventuellement à quelque autre peuple, qu’il soit considéré comme « juste » iii, ou encore comme « puissant » et agressif iv. En revanche, au pluriel, le mot goyim sert toujours à dénoter les peuples étrangersv, les nations ennemies, barbares, ou païennesvi. Très rarement, il prend une acception universaliste, quand par exemple, Dieu change le nom d’Abram en Abraham, et lui explique alors que ce nouveau nom signifie qu’il sera le « père d’une multitude de goyim » (אַב-הֲמוֹן גּוֹיִם , ab hamon goyim)vii. Le mot goy a par ailleurs un quasi-synonyme, ‘am (עַם), au pluriel ‘amim (עַמִּים), qui signifie aussi « peuple »viii, et qui s’applique exclusivement à Israëlix, ou bien à ses tribusx, mais jamais aux autres peuples de la terre. Cependant, lorsqu’il est précédé de l’article ha (ha-‘am), il signifie « le genre humain, l’humanité »: « En vérité l’homme (ha-‘am) est comme de l’herbe » xi. « En vérité, vous êtes l’humanité (attem ‘am) »xii. « [Dieu] qui donne le souffle aux hommes (la-‘am) » xiii.
Il arrive que les deux mots, goy et ‘am, soient employés dans le même mouvement de phrase pour désigner l’un et l’autre le « peuple » d’Israël. Par exemple, Israël est qualifié de ‘am puis de goy, dans ces deux versets consécutifs: « Dans ta bienveillance pour ton peuple (‘amê-kha, עַמֶּךָ xiv) […] Pour me réjouir de la joie de ton peuple (goyê-kha,גּוֹיֶךָ xv) ». Ou encore: « Les survivants de mon peuple (‘ami) les mettront au pillage, le reste de ma nation (goyi) en prendra possession. »xvi Cependant, dans la plupart des cas, ‘am désigne uniquement le peuple « élu », mot qui le distingue ainsi des autres « nations » (goyim). Par exemple, le Deutéronome enjoint aux « nations » de chanter les louanges de « Son peuple » [« le peuple de Dieu »] : « Nations (goyim), chantez Son peuple (‘amo)! » xvii. Pourquoi les Nations devraient-elles ainsi louanger ce peuple? Serait-ce pour quelque contribution au Bien commun, à la paix dans le monde ou au salut de l’Humanité? La raison avancée est plus brutale, manichéenne, autocentrée et quelque peu menaçante : « Chantez, Nations, son peuple, car il venge le sang de ses serviteurs, il exerce la vengeance contre ses ennemis, et apaise son pays, son peuplexviii. » Le Dieu du Deutéronome aime à l’évidence le sang de la vengeance. En revanche, quand Dieu s’adresse à Isaïe pour lui annoncer son destin de prophète, il lui dit que sa prophétie se fera au bénéfice du « peuple » (‘am, sous-entendu le peuple d’Israël) mais aussi au bénéfice des autres « nations » (goyim). Pour les uns, il y a aura l' »alliance », et pour les autres la « lumière ». « Je ferai de toi l’alliance du peuple [‘am], la lumière des nations [goyim] »xix. Quelques siècles plus tard, l’expression « la lumière des nations » ou « la lumière des hommes » (en latin: lumen gentium) sera à nouveau utilisée pour qualifier le « Verbe » de Dieuxx. Jean se serait-il rendu coupable de plagiat à l’égard d’Isaïe? J’imagine que non, puisque dans les deux cas, c’est le même Dieu qui est censé avoir été l’auteur de l’inspiration de ces prophètes et des formules imagées qui en témoignent et leur donnent encore vie.
Il est intéressant, dans ce contexte, de revenir sur la nature même de la mission d’Isaïe (יְשַׁעְיָהוּ, Yeshayahu, « Dieu sauve », dont le nom est structurellement équivalent à celui de ce rabbin de Nazareth, nommé Yehoshoua) – mission explicitée par Dieu lui-même. « L’Éternel me dit: « C’est trop peu de choses que tu sois mon serviteur, pour relever les tribus de Jacob et rétablir les ruines d’Israël; je veux faire de toi la lumière des nations (goyim), mon instrument de salut jusqu’aux confins de la terre. »xxi Dieu estime donc que le rétablissement d’Israël et des tribus de Jacob, après la catastrophe que fut l’exil, « est trop peu de choses » (naqel). Il en veut beaucoup plus. Ce que Dieu veut réellement, c’est le salut des nations jusqu’aux confins de la terre. Dans le même temps, Dieu souligne la cécité et la surdité de son « serviteur » par rapport à ses véritables projets. « Qui est aussi aveugle que mon serviteur, qui est aussi sourd que mon messager que j’envoie ? Qui est aussi aveugle que le parfait, aussi aveugle que le serviteur du Seigneur ? »xxii Heureusement, il semble y avoir une exception, relevée par Jean, neuf siècles plus tard. Il s’agit de celui qui n’est pas « aveugle » puisqu’il est lui-même « lumière », et que « la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie « xxiii.
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iPar exemple: « Un peuple (goy) (d’insectes] est venu fondre sur mon pays » (Joël 1, 6). Dans Soph 2,14, le mot goy sert à dénoter des « bandes d’animaux » et des « troupeaux de bêtes ».
ii« Mon peuple »: goyi (Soph 2,9)
iii« Feras-tu mourir un peuple (goy) aussi juste? » (Gen 20,4)
iv« Mon pays a été envahi par un peuple (goy) puissant » (Joël 1,6)
v« Thide’al, roi des nations (goyim) » (Gen 14,1)
viPar exemple: « Les juifs vendus aux peuples étrangers [goyim] » (Néh. 5,8); « Que ces peuples [barbares] [goyim] apprennent qu’ils sont mortels » (Ps 9, 21); « Tous les peuples [païens] [goyim] oublieux de Dieu » (Ps 9,18)
viiGn 17,5
viiiIl faut noter le lien étymologique de ‘am avec la préposition ‘im, « avec », indiquant tout rapport de communauté, d’association, de réunion.
ixIl a alors essentiellement des connotations positives. « Tu es un peuple saint » (‘am qadoch ‘attah) (Dt 7,6); « Mon peuple » (‘ami) (Is 53,8); « Ton peuple, YHVH » (‘ame-kha adonaï) (Ex 15, 16); « Les fils de mon peuple » (bnéï-‘ami) (Gen 23,11); « La fille de mon peuple » (bat-‘ami) (Lam 2,11); « Le peuple de la terre » (‘am ha-arets) (Lév 20, 2); et la même expression avec une acception différente « le bas peuple » (‘am ha-arets) (2 Chron 33,25); « Les pauvres, les humbles » (‘am ‘ani) (Ps 18,28); « les gens de guerre » (Nb 31,32 et Jos 8,3); « Je vais être réuni à mon peuple [c’est-à-dire ‘je vais mourir’] » (Gen 49,29).
xPar exemple: « Zabulon est un peuple (‘am) » (Jug 5,18); « Il a établi les limites des tribus (‘amim) » (Dt 32,8)
xiIs 40,7
xiiJob 12,2
xiiiIs 42,5
xivPs 106, 4
xvPs 106, 5
xviSoph 2,9
xviiDt. 32, 43: הַרְנִינוּ גוֹיִם עַמּוֹ (harninou goyim ‘amo). Je donne ici la traduction littérale, qui est aussi celle du Rabbinat français. La traduction de la Bible de Jérusalem offre une notable nuance: « Nations (goyim), exultez avec Son peuple (‘amo) ! » Le Dictionnaire de Sander et Trenel donne deux traductions un peu différentes de ce verset: « Nations, chantez les louanges de Son peuple », ou: « Réjouissez-vous à cause de Son peuple. »
xviiiDt. 32, 43. Le commentaire de Rachi sur ce verset est plus explicatif encore: « En ces temps les Nations chanteront l’éloge d’Israël: regardez le mérite de ce peuple, il est resté attaché à Dieu, dans toutes les tribulations qu’il a traversées et ne L’a pas délaissé, car il connaissait Sa bonté et Sa perfection. » Il faut donc comprendre que « Sa bonté » et « Sa perfection » seront (dans ces temps-là) de facto glorifiées par l’accomplissement de la vengeance d’Israël sur ses ennemis, et par le versement de leur sang. Faut-il en conclure que les Nations doivent, elles aussi, louer l’accomplissement de cette vengeance et le versement de ce sang?
xixIs 42,6
xx« Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie. » Jean 1, 4-5
xxiIs 49,6
xxiiIs 42,19
xxiiiJn 1,5
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