La vie dans la nuit


« Bardo » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Au moment de la mort, la conscience empirique, la conscience de ce monde-ci, se dissout et disparaît. Il se produit une sorte d' »évanouissement », qui est la condition du passage vers un état de super-conscience, ou de « conscience pure », appelée dans certaines traditions « Lumière claire », ou « Lumière du Vide ». Cette « Lumière » se tient toujours là, au fond de tout être, prête à être « découverte » par ceux qui ont la volonté de la chercher et le pouvoir de la trouver. Quant à la nature de cette « conscience pure », les avis divergent. Les bouddhistes, par exemple, nient son existence. En revanche, au 8e siècle de notre ère, le célèbre Ādi Śaṅkara, « l’incomparable  Śaṅkaracārya », le penseur de l’Advaita, a combattu les bouddhistes pour leur négation de l’existence de l’âme, leur refus d’un Soi permanent (ātman). Mais pour Śaṅkara, la notion d’ātman, l’idée d’unsoi individuel plongé dans un monde « objectif », n’était elle-même qu’une vérité provisoire, partielle, qui devait s’évanouir (elle aussi) lors de l’atteinte de la Libération, au moment où l’ātman s’identifie enfin avec le Brahman. L’illusoire individualité du soi-ātman se résorbe alors en l’ātman-Brahman, comme une vague se fond dans l’océan. La différence avec le bouddhisme apparaît ainsi moindre et semble aussi se dissoudre.

Quoi qu’il en soit, le défunt venant de mourir n’est pas projeté immédiatement dans le Vide (bouddhiste), ni dans le Brahman (védique). Il doit continuer son chemin, environné de nouvelles manifestations et d’images suffisamment « réelles » pour faire illusion, et lui donner à croire qu’elles ne manquent pas d’une sorte de substance. La Lumière claire, par exemple, est décrite dans le Bardo Thödol comme un éblouissement semblable à celui produit par un paysage infiniment vibrant, dans la lumière d’un printemps. Cette image, intuitivement plaisante, réjouissante, n’est bien sûr pas une description exacte de ce que cette Lumière représente effectivement. Il reste encore au défunt à réaliser que ni la Lumière ni son image ne sont en soi « réelles »; la Lumière n’est ni un véritable « objet », ni un « lieu ». Elle n’est que la traduction phénoménale d’une expérience subjective, intérieure, certes immense, et même potentiellement infinie, et indéniablement ineffable. Mais si cette expérience est en soi essentiellement indescriptible, c’est peut-être parce qu’elle est aussi essentiellement inessentielle. Elles est inessentielle, au sens où sa véritable essence n’est pas de l’ordre de l’accomplissement de quelque « illumination », mais bien plutôt la réalisation de l’essentiel inaccomplissement de la « nuit » comme du « jour ».

Nombreuses les religions, ou les philosophies, qui exhortent les humains à se préparer à la mort, qui les encouragent à se libérer des chaînes de ce monde tant qu’il est temps, pour s’apprêter à reconnaître le moment venu la « Lumière Claire ». Si telle ou telle âme y parvient, c’est parce qu’elle s’est déjà suffisamment accomplie, pour atteindre à l’état de libération dont la possibilité lui est présentée. Si elle n’y parvient pas (comme c’est souvent le cas), c’est que l’attraction des désirs du monde, la persistance des regrets ou des remords, l’en détournent encore. Si l’âme ne trouve toujours pas son repos dans ce premier Bardo1, ou Chikhai Bardo, celui-ci prend fin, après avoir duré plusieurs jours, ou parfois seulement « le temps qu’il faut pour faire sonner une cloche » (selon les dispositions du défunt). Lui est alors présentée une seconde « Lumière », moins « claire », plus voilée, obscurcie. À cette nouvelle étape (Chönyid Bardo), on assiste à un retour partiel de la conscience vers le monde des objets. Tout est encore possible, mais le monde d’avant se rappelle à la conscience, dans son doute. D’une certaine manière, elle est toujours dans l’évanouissement, mais s’opère là un premier degré de réveil, c’est-à-dire un pas de retour vers la veille ancienne. Ce n’est cependant pas encore l’état de veille tel qu’il existait avant la mort. L’âme est consciente d’émerger de sa première expérience du Vide (ou de la Lumière claire), pour entrer dans un état semblable à celui du rêve. Ce bardo peut se poursuivre jusqu’au réveil dans un nouveau corps physique, et donc une nouvelle vie « terrestre », pour une nouvelle expérience du monde, une autre vie dans un autre corps, du moins selon ce qu’en rapportent ceux qui sont revenus de ce Bardo. Il y a peut-être bien d’autres possibilités, dont aucune tradition n’a gardé la trace, faute d’en avoir été instruite. Il faut donc soigneusement se garder de toute affirmation assertorique en ces difficiles questions.

Ce qui est sûr, c’est que l’homme a progressivement évolué au long des millions d’années de la vie sur terre, à partir d’une multitude de formes antérieures d’existence (depuis les eucaryotes, en fait, et tout ce qui s’en est ensuivi). Cette progression, potentiellement infinie, continue toujours, même après la mort. Mais des formes de régression peuvent être envisagées aussi. C’est d’ailleurs là une interprétation possible de l’existence des différents Bardo. Par une mauvaise conduite, une âme qui néglige de tirer parti de l’opportunité que représente l’accès à la conscience humaine, peut faite l’expérience d’une descente régressive vers des formes d’existence inférieures, dont l’humanité s’est pourtant extraite avec tant de difficultés. Le terme sanskrit Durlabha, दुर्लभ, qui signifie « difficile à obtenir », fait référence à cette difficulté à obtenir une naissance humaine, et donc une conscience a priori disposée à grandir. Une telle descente régressive peut impliquer un retour à la conscience humaine antérieure, ou bien impliquer, dans les cas les plus graves, la perte même de la nature humaine si difficilement acquise, et le retour dans l’oubli des durées immensément longues qui avaient été nécessaires pour l’obtenir. Ce qu’il importe de retenir, c’est que la série des états de conscience est en partie déterminée par toutes les vies passées, mais qu’il existe aussi une liberté fondamentale des choix que l’âme (ātman) peut décider de faire, à tout moment, y compris après la mort. Il ne fait aucun doute qu’en chaque individu, existent diverses possibilités et occasions de déterminer sa progression ou sa régression sur l’échelle de la conscience. Si l’ »âme » est en effet libre de choisir, si l’Ātman est par nature essentiellement libre, il n’y a donc pas de déterminisme, il n’y a pas de karma absolu. Tout est toujours ouvert. Tout peut encore être « accompli ».

Il y a enfin une autre possibilité: lorsqu’une âme est confrontée à la question du choix, à l’heure de la mort, d’autres « âmes » peuvent lui venir en aide. Pourquoi les âmes des morts ne se soutiendraient-elles pas entre elles, pour construire ensemble le royaume de l’esprit?

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1 Appartenant au vocabulaire du bouddhisme tibétain, le mot bardo peut s’analyser ainsi: bar signifie « entre », et do signifie « île » ou « repère » ; le bardo est une sorte de point de repère situé entre deux lieux ou deux états. Le concept de bardo repose sur la période qui sépare la raison de la folie, ou celle qui sépare un état de confusion d’un autre état de confusion, mais qui serait sur le point de se transformer en sagesse. Bien sûr, on peut l’appliquer à l’expérience qui se situe entre la mort et la naissance. La situation passée vient de se produire et la situation future ne s’est pas encore manifestée, il y a donc un écart entre les deux: le bardo.