Intuition


« Désir »  ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

On ne voit pas « tout à coup ». On voit progressivement. On s’élève, d’abord assez rapidement (quant à la vitesse propre de l’esprit), mais aussi, dans le même temps, assez lentement, quant à l’altitude effectivement atteinte lors de cette ascension continuelle. Cette « altitude », que signifie-t-elle, et comment la mesurer? L’altitude est une métaphore indiquant la montée de la conscience, et sa capacité plus accrue de « vision » mais aussi d’intuition (expectative et prospective). Pour la « mesurer », un instrument d’altimétrie pourrait être la métaphore des « cieux », laquelle a été souvent employée depuis des millénaires. Les uns disent qu’il y a trois cieux, d’autres disent sept, d’autres neuf. Moi, je dis sept. Mais ces questions sont relativement adventices. Je reconnais qu’elles ne sont pas inintéressantes, bien que fort épineuses, du point de vue épistémologique. L’important, ici, est de tenter de rendre compte des modifications des états de conscience et de leurs implications. On devient contemplateur des mondes, de toutes sortes de mondes, et en en même temps, on devient de facto contemplateur de sa propre conscience, et de la conscience des autres, qui sont aussi des mondes. On devient ainsi la contemplation elle-même. Qu’est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que l’on devient l’essence même de la contemplation, on devient cette être qui a nom « contemplation », et qui est vivant, voyant, intelligent. Que voit-on, alors? Une infinité de choses, dans les premiers « cieux », et à la « fin » (il faut comprendre ce mot de façon relative, comme en un état d’inaccomplissement), on ne voit plus aucun « objet » de vision, on ne voit plus que la lumière elle-même. Cette lumière a, on le voit maintenant, une puissance propre d’engendrer sans fin de l’intelligence; elle a aussi la puissance d’engendrer toutes sortes de choses et d’êtres qui pourraient être admis à entrer dans le domaine de l’intelligible. Qu’est-ce qui fait le prix de cette « lumière »? Est-ce la vision qu’on en a alors, ou bien la pensée que l’on peut ensuite avoir de cette vision, longtemps après, ou encore son existence même, le seul fait qu’elle existe bel et bien, dans sa Nuit? Sa vision, bien entendu, est ineffable, et il ne sert à rien de multiplier les adjectifs à son propos. L’important serait de trouver les bons verbes, qui la montrent en acte. Par exemple, le verbe « penser ». La pensée qu’on en a, si l’on y pense suffisamment fortement, la rend bientôt très supérieure à ce qu’elle donne à voir. Elle la rend infiniment désirable. Il y a aussi le verbe « comprendre ». Ce qu’elle donne à comprendre, ce qu’elle offre en puissance à l’intelligence, est infiniment supérieur à ce qu’elle donne à voir, comme si ce n’était pas sa vision, son « image » mentale, qui donnait sa valeur à la pensée que l’on peut en avoir. Cette lumière n’est pas elle-même « penser », ni « pensée ». On peut seulement dire qu’elle est « pensée » au sens où quelqu’un d’autre la « pense », mais en elle-même, elle ne pense pas, tout comme l’idée de mouvement n’est pas elle-même en mouvement. Elle n’est pas pensée: elle est loin au-dessus de la « pensée », elle est au-dessus de toute intelligence, elle est même au-dessus de toute essencei. La lumière qu’elle donne à contempler est une première manifestation de ce que Platon appelle le Bien. Mais ce n’est pas la seule. Lui conviendrait aussi un autre et antique nom, avéré dans nombre de traditions, qui est le pronom personnel de la 3e personne du singulier, non genré, donc Il, Lui ou Elle, peu importe, les langues humaines sont de toute façon irrémédiablement impotentes. D’Elle ou Lui, donc, ne disons même pas « Elle, ou Il, est », car cet « être », ou plutôt cette « entité », n’a pas besoin d’être. Aucun épithète ne lui appartient, ni aucune pensée ne peut la saisir. Quel serait son besoin de penser, d’ailleurs, et à quoi? Elle n’a sans doute en elle-même qu’une certaine et simple intuition qui la met en relation avec elle-même. L’intuition, on le sait, peut être considérée comme presque toujours supérieure à l’intelligence. Une intelligence, pour penser, doit toujours être capable de saisir en elle, en même temps, ce qui pour elle est le « même » et ce qui lui paraît être « autre ». Un être qui se pense lui-même ne peut donc pas être simplement lui-même, puisque ses pensées l’emmènent nécessairement vers quelque « autre » que lui-même, ce qui nuit à son unité et sa simplicité, en un sens, même si, d’un autre côté, cela l’augmente. On ne peut se penser soi-même qu’en pensant à soi comme une chose différente, une chose paraissant autre sous le regard de la pensée. En revanche, par contraste absolu avec la pensée, l’intuition ne pense pas et ne se pense pas. L’intuition surgit de nulle par, et elle reste comme tranquille, immobile, prête à se laisser saisir. Que faut-il alors saisir et comprendre? Il faut comprendre que ce qui dépasse la pensée (et l’intelligence) est bien plus admirable, plus étonnant, plus riche de promesses, que la pensée.

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iCf. Platon. La République. 509 b: « Le soleil ne donne pas aux visibles la propriété seulement d’être vus, mais encore celle de venir à,l’existence, de croître de subsister […] Pour les connaissables aussi, ce n’est pas seulement d’être connus qu’ils doivent au Bien, mais de lui ils reçoivent en outre et l’existence et l’essence, quoique le Bien ne soit pas essence, mais qu’il soit encore au-delà de l’essence, surpassant celle-ci en dignité et en pouvoir. »