
Un être se trouvant dans l’obscurité, s’il veut se servir de ses yeux, cherchera d’abord quelque lumière tant qu’il n’y a en lui que ténèbres. Mais si c’est la conscience qui est dans l’obscurité, et si la pensée est une sorte de lumière, c’est la pensée que la conscience cherchera. Elle cherchera à penser, elle cherchera en elle la lumière de la pensée. Ne pas la chercher, préférer ne pas penser, serait une façon de rester dans l’obscur, ce qui est pour elle parfois désirable, si elle cherche à comprendre la nuit. Mais la nuit n’est jamais seule en question. Il lui faut aussi penser au jour ‒ à l’aube, au crépuscule, et au plein midi. Toutes ces lumières diffèrent, douces ou dures. D’ailleurs, en admettant que la métaphore de la « lumière » soit, en un sens, éclairante pour définir la pensée, rien ne dit que cette lumière suffira à percer la nuit de l’inconscience. Dans ces profondeurs, n’y aura-t-il pas nécessité que la lumière de la pensée se mette alors en quête d’une autre lumière, plus perçante, plus étincelante? Mais pourquoi la lumière devrait-elle chercher une autre lumière, si elle est déjà lumière? Ne suffirait-il pas d’augmenter sa puissance? Sans doute faut-il voir ici que la lumière ne peut pas s’éclairer elle-même. La lumière illumine le monde, mais elle ne s’illumine pas elle-même. Pour « voir » la nature de la lumière, pour mettre celle-ci en lumière, en quelque sorte, les photons ne suffisent plus. L’essence de la lumière ne se voit que par l’intelligence, laquelle est aussi une sorte de lumière, immatérielle et rien moins que photonique. La lumière de l’intelligence peut donc seule illuminer la nature même de la pensée. L’intelligence « étincelle » dans ses pensées, qu’elle est censée faire luire ou flamboyer. Braises, escarbilles, flambeaux, feux, fanaux, phares, il y a manifestement de nombreuses sortes de lumières, avec leurs gradations, leurs nuances, leurs couleurs, leurs intensités variables. Mais toutes les lumières ne cherchent pas la lumière. Un marin voit de loin l’éclat qui scintille, même brièvement, à l’horizon. Mais l’éclat, lui, ne le voit pas. Un très pur, un infini éclat ne recherche pas l’ombre, même s’il traverse la nuit. Il étincelle seul dans sa brillance. De même, la plus haute et la plus pure des intelligences, dans son absolu, peut-elle penser toutes ses pensées en puissance? Autrement dit, si l’Un est un, peut-il se penser totalement? Peut-il se penser, si toute pensée exige trois chose, l’intelligence, l’acte de pensée et un objet de pensée? Dans l’Un, ces trois choses peuvent-elles exister de façon séparée, ou deviennent-elles identiques, en s’unissant à l’unité sous laquelle elles sont censées être subsumées? S’absorbent-elles l’une dans l’autre pour se fonder dans l’unité absolue? Mais alors, comment la pensée sera-t-elle éclairée par la lumière de l’intelligence, si elle est déjà lumière?
Pour toute conscience, la pensée semble une belle chose. N’a-t-elle pas besoin de l’intelligence pour mieux se comprendre elle-même? N’a-t-elle pas besoin de la pensée pour penser son être, sa profondeur, sa fin? Pour la conscience, son propre être est en somme identique à l’intelligence qu’elle peut en avoir. Sans elle, elle n’existerait pas, ou elle dormirait dans son inconscience. C’est la pensée qui la fait exister en tant que conscience – en tant que conscience d’être consciente. L’intelligence, en elle, est intimement liée à sa pensée et à son être. C’est elle qui lui permet d’avoir, sans cesse renouvelée, une certaine connaissance d’elle-même. Il faut que la conscience sache qu’elle est cette intelligence, qu’elle est cette pensée, et qu’elle est cette conscience qui pense. Mais dans l’Un, faut-il nécessairement que ces trois choses (l’intelligence, la pensée, la conscience) n’en fassent plus qu’une? L’Un, pense-t-il seulement de cette façon « une », et non d’une autre façon? Si l’Un existe, et si seul l’Un existe, il doit comprendre aussi le Tout, et s’il comprend le Tout, l’Un doit être beaucoup plus grand que le Tout. Dans ce cas, la totalité de ses pensées sera encore trop petite par rapport à sa véritable grandeur. Il sera donc beaucoup trop grand pour pouvoir se penser totalement. Il s’en déduit que l’Un est « un », non pas pour lui-même, mais seulement pour les autres, tous les autres, toutes les multiplicités pour lesquelles il représente l’unité dont elles sont elles-mêmes privées. Quant à l’Un, il est plus grand que l’un et il est plus grand que le Tout. Et si l’Un est beaucoup trop grand pour se penser totalement, alors il n’a pas non plus une entière conscience de lui-même, il ne peut pas se « contempler », ni comme unité, ni comme totalité. Il est au-delà de l’un et du Tout. Comme dit Platon, « Il n’a donc pas de nom, et on n’en peut avoir ni idée, ni science, ni sensation, ni opinion1. »
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1Platon. Parménide. 142 a: Οὐδ’ ἄρα ὄνομα ἔστιν αὐτῷ οὐδὲ λόγος οὐδέ τις ἐπιστήμη οὐδὲ αἴσθησις οὐδὲ δόξα.
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