
Aux environs de Sichem, près du Chêne de Moré, « Dieu apparut à Abram »1. La traduction la plus courante du verbe hébreu וַיֵּרָא (va-yéra’), employé dans ce verset, est en effet « il apparut ». Il faut cependant souligner que cette forme verbale est la forme Niphal du verbe raa’h (« voir »), qui n’a pas a priori le sens d »‘apparaître ». Cette forme verbale ne peut pas non plus être prise dans un sens actif, car elle peut seulement avoir un sens réfléchi, un sens de réciprocité, ou encore un sens passif. Vu la construction de la phrase, c’est vraisemblablement ce dernier sens, le sens passif, qu’il faut retenir. On devrait donc traduire, techniquement: « Dieu a été vu par Abram ». Si j’insiste sur ce point, c’est que cette nuance a de grandes conséquences. Philon d’Alexandrie, qui s’est intéressé à la question, donne cette explication: « Dieu, dans son amour pour l’humanité, lorsque l’âme [d’Abraham] se présentait devant lui, ne se détournait pas, mais s’avançait à sa rencontre et lui révélait sa nature, dans la mesure où la capacité de perception de celui qui le contemplait le lui permettait. »2 Dans le texte grec original de Philon, trois verbes sont employés qui décrivent les mouvements relatifs des deux protagonistes, Dieu et Abraham: l’âme [d’Abraham] se présente (άφικνουμένην) [devant Dieu], Dieu ne se détourne pas (ουκ άπεστράφη) d’elle, mais s’avance à sa rencontre (προϋπαντησας). Philon utilise trois verbes grecs qui sont enrichis par la présence d’un ou deux préfixes (άφι-, άπ-, προ-, ϋπ-), ce qui accentue le caractère dynamique, mobile, de la scène. Le verbe άφικνουμένην peut signifier « arriver à, venir vers, atteindre », mais aussi « venir en ». Cette forme verbale, au participe présent, implique que l’âme d’Abraham se présente certes devant Dieu, mais d’autres connotations sont possibles: elle arrive à lui, elle vient verslui, elle l’atteint, et même, elle vient en lui. Le verbe άπεστράφη signifie « tourner autour, tourner de côté, se détourner », toutes actions que Dieu, précisément, ne fait pas devant Abraham, ou plutôt devant son âme. Le verbe προϋπαντάω signifie « se mettre face à face, se mettre avec, ou devant (l’un de l’autre) ». Il possède deux préfixes, προ- (pro-, « devant »), et ϋπ- (up-, « vers le haut »), et la racine même, αντ- (ant-, « contre ») peut avoir une nuance d’opposition (d’où le français anti-). Dieu, non seulement ne se détourne pas de l’âme qui avance vers lui, mais il avance pour la rencontrer, jusqu’au contact. Philon interprète ainsi cette scène cruciale: « C’est pourquoi on ne nous dit pas que le Sage [Abraham] a vu Dieu (ὁ σοφός είδε θεόν), mais que Dieu s’est révélé à lui (ὁ θεός ὤφθη). Car il serait impossible à quiconque de percevoir par lui-même l’Être véritable si Celui-ci ne se révélait pas et ne se manifestait pas. »3 Dieu se révèle à Abraham au moment précis décrit par le verbe προϋπαντάω, qui dénote l’extraordinaire conjonction de trois mouvements, vers l’avant, vers le haut, et face à face, associés aux trois adverbes προ-, ϋπ- et αντ-.
Il y aura un second moment crucial, associé à une transformation profonde de la substance même de l’âme d’Abraham, c’est le moment où Dieu décide de changer le nom d’Abram en Abraham. En hébreu, Abram signifie littéralement « père élevé » (ab-ram). Au verset 17,5 de la Genèse, Dieu lui-même explique que le nom Abraham signifie « père (ab) d’une multitude (hamon) de nations (goyim) », ‒ ab-hamon goyim4. Fort étrangement, Philon d’Alexandrie, écartant cette explication divine, propose de traduire en grec le nom Abraham par « πατὴρ ἐκλεκτὸς ἠχοῦς » (patèr eklektos êkhous). On sait que Philon utilise la langue grecque dans toute son œuvre.Cette traduction grecque signifie, en français, mot-à-mot : « père élu des bruits » (patèr = « père »; eklektos = « élu »; êkhous, génitif pluriel de êkhos = « bruit, son, écho, rumeur »)5, ce qui me paraît être un charabia incompréhensible6. Il a été suggéré, par des spécialistes de son œuvre, que Philon ne maîtrisait pas parfaitement l’hébreu. Philon d’Alexandrie, aussi appelé au Moyen âge « Philon le Juif » (Philo Judaeus), était un Juif alexandrin, de culture et de langue grecques, mais pratiquant certainement l’hébreu. En l’occurrence, il traduit le mot hamon par le sens premier (« bruit »), alors que c’est le sens dérivé « multitude, foule », qui conviendrait le mieux, dans ce contexte, du moins si l’on se réfère à la lecture hamon goyim proposée par Dieu. Tout se passe comme si Philon additionnait, en les déformant, la signification de Abram, « père élevé », qu’il transforme en « père élu », et la signification de l’un des mots utilisés par Dieu pour qualifier Abraham, le mot hamon. MaisPhilon donne à ce mot le sens de « bruit », ou de « rumeur », et non pas son sens obvie, dans ce contexte, à savoir celui de « multitude ». De plus Philon décide de laisser de côté le mot goyim, « peuples, nations », ce qui me paraît fort étrange. Lorsqu’Abram portait encore un nom signifiant « père élevé », il ne représentait que lui-même. Mais lorsqu’il fut appelé Abraham, ce nom signifiait qu’il était désormais « père d’une multitude de nations », une multitude de goyim. Il faut maintenant imaginer ce que se passa dans la conscience de ce « père élevé », soudainement promu père de toutes les nations de la Terre. Voici un des possibles soliloques de cet « élu du son », s’adressant silencieusement à son âme. « Si tu le cherches, sors d’abord de toi-même et commence sans tarder à te mettre en quête. Si tu restes en toi, si tu demeures dans ton corps, si tu ne te sépares pas du monde, si tu ne laisses pas derrière toi toutes les vaines opinions des esprits négligents, cela indique seulement que tu n’as aucun vrai désir de connaître ces choses-là. Tu peux te donner de grands airs, prendre l’apparence des sages et faire semblant d’aimer la recherche. Tu ne tromperas pas ceux qui voient clair. D’ailleurs, supposons que tu te sois effectivement mis en chemin. Il n’est pas du tout certain que ta quête sera fructueuse et que tu trouveras à la fin ce que tu cherches. De très nombreuses personnes n’ont jamais rien « vu ». Rien ne leur a été révélé. Elles ont dépensé en vain d’immenses efforts tout au long de leur vie. Pourquoi ont-elles échoué? Sans doute, quelque chose leur a échappé, un signe discret, une allusive indication, une intuition laissée de côté? Le simple fait de chercher suffit pourtant à te donner droit à une part des bonnes choses dont il s’agit de trouver la voie. Le désir du bien, même s’il ne parvient pas à atteindre son but, s’il échoie à combler l’esprit qui le recherche, réjouit toujours le cœur de ceux qui le chérissent. Nombreux sur cette terre, les méchants qui font sciemment le mal, ces gens qui tuent, qui pillent, qui violent, qui volent, qui commettent injustice sur injustice, qui fuient la vertu, en toute impunité. Ils crachent sur le Dieu silencieux qu’ils prétendent servir. Ils croient pouvoir se réfugier dans cette vie auprès de cet « allié » dont ils ne soupçonnent même pas la faiblesse, la veulerie et l’impuissance ‒ à savoir leur propre esprit. Ils ne veulent décidément pas voir qu’il n’y a pas d’autres voies que celle de la justice et de l’intelligence. Et pour les atteindre, cette justice et cette intelligence, il faut avant toute chose chercher à s’échapper de soi-même, et se tourner vers l’unique vérité. »
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1Gn 12, 7 : וַיֵּרָא יְהוָה, אֶל-אַבְרָם (Va yera’ Adonaï êl-Abram). La Septante traduit: « ὤφθη δέ ὁ θεός τῷ Αβραάμ ».
2Philon. De Abrahamo. XVII: « δς ένεκα φιλανθρωπίας άφικνουμένην την φυχην ώς εαυτόν ουκ άπεστράφη, προϋπαντησας δέ την εαυτού φύσιν έδειξε, καθ οσον οΐόν τε ἦν ιδεΐν τον βλέποντα. »
3Ibid. « διo λέγεται, ούχ δτι ὁ σοφός είδε θεόν, αλλ’ oτι « ὁ θεός ὤφθη τῷ σοφῷ » και γαρ ην καταλαβεΐν τινα δι αύτοΰ το προς άλήθειαν δν, μη παραφήναντος εκείνου εαυτόν και έπιδείξαντος. »
4Gn 17,5: אַב-הֲמוֹן גּוֹיִם (ab-hamon goyim)
5Philon. De Abrahamo. XVIII, 84
6Philon , dans son ouvrage Du Changement des Noms de l’Écriture, Ch. X, donne une explication comparable, quoique un peu différente, de la signification des deux noms, Abram et Abraham: « Le nom Abram, une fois interprété, signifie « père sublime », tandis qu’Abraham signifie « père élu de la sagesse » ; et nous comprendrons plus clairement en quoi ces noms diffèrent l’un de l’autre si nous lisons d’abord ce qui est présenté sous chacun d’eux. Les symboles représentés par le nom d’Abram sont donc ainsi clairement définis ; quant à ceux véhiculés par le nom d’Abraham, nous allons nous employer à les démontrer. Les significations sont désormais au nombre de trois : « le père », « l’élu » et « celui qui a le son ». Par le mot « son » ici, nous entendons la parole prononcée ; car l’organe sonore de l’animal vivant est l’organe de la parole. De cette faculté, nous disons que le père est l’esprit, car c’est de l’esprit, comme d’une source, que jaillit le flot de la parole. Le mot « élu » appartient à l’esprit du sage, car tout ce qu’il y a de plus excellent se trouve en lui ; c’est pourquoi l’homme voué à l’érudition et occupé à la contemplation de sujets sublimes a été esquissé selon les premiers traits caractéristiques, tandis que le philosophe, ou devrais-je plutôt dire le « sage », a été représenté conformément à ceux dont nous venons de donner un aperçu. » (Ma traduction)
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