The Sad Fate of Oriental Theosophy


In Aleppo, Syria, on July 29, 1191, Saladin had a philosopher, Sohravardî, killed.

Why? He was too subversive. Rulers do not like ideas that do not comfort them.

Sohravardî had been searching all his life for what he called the « True Reality ». He recorded the results of his investigations in his book: Oriental Theosophy. Henry Corbin wrote that he had « resurrected the ancient wisdom that the Imams of India, Persia, Chaldea, Egypt and the Ancient Greeks up to Plato never ceased to take as their pivot, from which they drew their own theosophy; this wisdom is eternal leaven. »i

This short sentence, full of names, has immense implications. It summarizes the dream, the common aspiration of many minds, that fly from century to century, leaping through space and time, or creeping in discreetly, invisibly, in a few chosen minds.

It evokes the idea of a shared intuition, a unique wisdom, a common thread linking the Indus to the Aegean Sea through the Oxus, the Tigris, the Euphrates, the Jordan and the Nile.

These rivers have been irrigating the nations that crowd their shores for thousands of years. The roads that cross them from East to West never ceased to transport words, cultures and ideas.

But today, the dream of a common wisdom shared by all humanity seems more chimeric than ever.

Nothing has been learned.

Dead is the idea of a common wisdom, spread among countless peoples.

Diverse religions, during millennia, Vedism, Avestism, Mazdeism, Zoroastrianism, Chaldean Magism, Hermetism, Orphism, Judaism, Christianity, and Islam (be it Sufi, Shi’ite or Sunni), all bear witness in their own specific and unique way to the fundamental unity of the human spirit. They are as many yeast in the same dough.

But they all failed, in their own way, since none of them succeeded in bringing real peace and lasting wisdom in the minds of men.

A universal cradle of ancient visions, the Middle East is still or again devastated by war.

Universal hatred, encouraged by specific interests, seems unabated.

We need to reassert what Sohravardî pointed out in Aleppo, eight centuries ago.

But the Powers, the Rulers, and their diplomats, the Sykes, the Picots, or the men of the day, have been playing their own Great Game in this vast region all over again. They laid the groundwork for today’s suffering. New corrupt leaders, men of little meaning and wisdom, have brought more harm on this part of the world, but they will not be judged by some International Court for all the suffering they have inflicted, after deliberately provoking endless disruptions, wars and mass migration.

i Henry Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35

L’influence de l’Iran sur le shî’isme et le judaïsme


Henry Corbin a écrit il y a plus de cinquante ans un vibrant hommage à la spiritualité et à la philosophie de l’islam iranien, considéré dans sa profondeur historique. Le régime des ayatollahs n’était pas alors en place. Prenant un certain recul par rapport à l’histoire immédiate, Corbin analyse la différence entre le shî’isme iranien et le sunnisme qui prévaut généralement dans les pays arabes, dans un livre consacré à Sohravardî et aux platoniciens de Perse.

« A la différence de l’islam sunnite majoritaire, pour lequel, après la mission du dernier Prophète, l’humanité n’a plus rien de nouveau à attendre, le shî’isme maintient ouvert l’avenir en professant que, même après la venue du ‘Sceau des prophètes’ quelque chose est encore à attendre, à savoir la révélation du sens spirituel des révélations apportées par les grands prophètes. (…) Mais cette intelligence spirituelle ne sera complète qu’à la fin de notre Aiôn, lors de la parousie du douzième Imâm, l’Imâm présentement caché et pôle mystique du monde. » i

Corbin revient aussi sur l’aventure exceptionnelle d’un « jeune penseur génial », originaire du nord-ouest de l’Iran, Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî.

Ce « penseur génial », mort en 1191 à Alep en Syrie, à l’âge de tente-six ans, en martyr de sa cause, avait dédié sa jeune vie à « ressusciter la sagesse de l’ancienne Perse » et à « rapatrier en Perse islamique les Mages hellénisés, et cela même grâce à l’herméneutique (le ta’wil) dont la spiritualité islamique lui offrait les ressources. »ii

Les travaux de Corbin jettent une lumière sur l’ancien mouvement de balancier entre l’Orient et l’Occident, et leurs influences croisées au long des siècles.

Sohrawardî voulait célébrer la sagesse des Mages hellénisés dans la Perse islamique. La Magie chaldaïque ? La Philosophie grecque ? C’était prendre un risque certain en islam. C’était aussi visionnaire, du point de vue de la longue histoire. Sohravardî paya sa vision de sa vie.

Plus d’un millénaire auparavant, les sectes juives, esséniennes, de Qumran avaient reconnu pour leur part leur dette spirituelle envers l’Iran.

On a retrouvé dans des grottes près de la Mer Morte, entre 1947 et 1956, des textes presque intacts, les manuscrits de Qumran, qui en témoignent.

Prenant ses sources dans les textes de Qumran, Guy G. Stroumsa, un chercheur basé à Jérusalem, pose la question de l’influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme dans son livre Barbarian Philosophy.

Il y rapporte les propos du fameux spécialiste des religions Shaul Shaked : « It may be imagined that contacts between Jews and Iranians helped in formulating a Jewish theology which, though continuing traditional Jewish motifs, came to resemble fairly closely the Iranian view of the world. » iii

Il me paraît fructueux, en nos temps troublés, fanatisés, sur-informés et sous-éduqués, de reconnaître la richesse des fécondations croisées, accumulées dans l’espace des siècles, et qui ont structuré la géographie spirituelle de cette immense zone allant de l’Occident grec au « proche » et au « moyen » Orient, en passant par l’Égypte et Israël.

iH. Corbin, En islam iranien, p. III.

ii Ibid. p.IV

iiiS. Shaked, Qumran and Iran : Further considerations (1972).

L’Orient saccagé par l’Occident (ou : De la mystique et de la politique)


 

À Alep en Syrie, le 29 juillet 1191, Saladin fit mettre à mort un philosophe, Sohravardî.

Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, par des bonds saisissants à travers l’espace et le temps, et qui s’insinuent de façon discrète, invisible, en quelques esprits choisis.

Sohravardî avait cherché toute sa vie ce qu’il appelait la « Vraie Réalité ». Il a consigné le résultat de ses investigations dans son livre : La Théosophie orientale. Dans cet ouvrage, il avait, selon Henry Corbin, « ressuscité l’antique sagesse que n’ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu’à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c’est le levain éternel. »i

Cette phrase, brève, large, aux implications immenses, résume le rêve d’une unité et d’une aspiration commune d’esprits divers autour de questions anciennes, profondes.

Elle évoque l’idée d’une intuition partagée, d’une sagesse unique, d’un fil commun reliant l’Indus à la mer Égée par l’intermédiaire de l’Oxus, du Tigre, de l’Euphrate, du Jourdain et du Nil. Les fleuves « verticaux » (allant du Nord au Sud ou du Sud au Nord) coupent dans ces vastes régions des routes « horizontales » (permettant aux caravanes de relier l’Est et l’Ouest), et les ponctuent de gués et de ponts.

Ces fleuves imposants irriguent depuis des millénaires les nations qui se pressent sur leurs rives. Les routes qui les traversent font courir les paroles, les cultures et les idées venues d’ailleurs.

L’intuition d’une sagesse partagée par toutes les composantes de l’humanité n’est plus si évidente, de nos jours.

Pour l’observateur exotérique, se multiplient en apparence, sur la surface de la terre, les religions, les dieux, les croyances, les tribalismes, les singularités.

Rien de plus commun désormais que l’illusion du singulier, de l’élection, de la différence, et la haine du commun.

L’idée d’une sagesse diffuse, répandue entre des peuples innombrables, bariolés de différences, constellés de certitudes, appelle toutefois l’attention.

Si l’on en prend conscience, de nouvelles perspectives se dégagent. Un paysage d’ampleur cosmique se dessine peut-être.

On commence à voir dans la diversité des religions, s’égrenant depuis des millénaires, non la preuve de leurs torts respectifs, de leurs insuffisances relatives, ni l’indice que seule l’une d’entre elles détiendrait la vérité ultime.

Le védisme, l’avestisme, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l’antique religion égyptienne, l’hermétisme, l’orphisme, le judaïsme, le christianisme, et l’islam (ésotérique, soufi, shi’ite ou sunnite), témoignent à leur manière de l’unité de l’esprit humain, et sont comme autant de levains dans la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd’hui dévasté par la guerre et la haine rend d’autant plus nécessaire la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n’est ni naïve ni irénique. Elles est réaliste, tangible, polaire.

Henry Corbin a repris les termes mêmes de Sohravardî, et il a médité sur le sens originaire de l’« Orient », que Sohravardî appelait mystiquement l’ « Ishraq » et sur son pôle opposé, l’« Occident », – en arabe le « Maghreb ».

Les puissants, les dominateurs, les diplomates, les Sykes, les Picot, ont joué dans cette vaste région leur Great Game, depuis plus d’un siècle. Ils ont surtout préparé les bases des souffrances d’aujourd’hui, avivées récemment par Bush, Blair, Cameron et Sarkozy. Ces dirigeants aveugles, suffisants, corrompus, sont des hommes de peu de sens, et sans sagesse. Ils ne seront pas jugés pour tout le mal qu’ils ont fait, après avoir provoqué délibérément guerres sans fin et migrations de masse.

Henry Corbin, par un travail d’idées, ardu et obscur, a plus fait pour la cause commune des peuples, en reprenant le rêve de Sohravardî, que toutes les initiatives de l’Occident politique pour réduire l’Orient à son image.

i Henry Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35

Influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme


 

Henry Corbin a écrit il y a plus de cinquante ans un vibrant hommage à la spiritualité et à la philosophie de l’islam iranien, considéré dans sa profondeur historique. Le régime des ayatollahs n’était pas encore en place. Prenant un certain recul par rapport à l’histoire immédiate, il analyse la différence entre le shî’isme iranien et le sunnisme qui prévaut généralement dans les pays arabes, dans un livre consacré à Sohravardî et aux platoniciens de Perse.

« A la différence de l’islam sunnite majoritaire, pour lequel, après la mission du dernier Prophète, l’humanité n’a plus rien de nouveau à attendre, le shî’isme maintient ouvert l’avenir en professant que, même après la venue du ‘Sceau des prophètes’ quelque chose est encore à attendre, à savoir la révélation du sens spirituel des révélations apportées par les grands prophètes. (…) Mais cette intelligence spirituelle ne sera complète qu’à la fin de notre Aiôn, lors de la parousie du douzième Imâm, l’Imâm présentement caché et pôle mystique du monde. » i

Corbin revient aussi sur l’aventure exceptionnelle d’un « jeune penseur génial », originaire du nord-ouest de l’Iran, Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî.

Ce « penseur génial », mort en 1191 à Alep en Syrie, à l’âge de tente-six ans, en martyr de sa cause, avait dédié sa jeune vie à « ressusciter la sagesse de l’ancienne Perse » et à « rapatrier en Perse islamique les Mages hellénisés, et cela même grâce à l’herméneutique (le ta’wil) dont la spiritualité islamique lui offrait les ressources. »ii

L’intérêt des travaux de Corbin est à mon sens de permettre la mise en lumière de l’ancien mouvement de balancier entre l’Orient et l’Occident, et de leurs influences croisées au long des siècles.

Sohrawardî voulait, au 12ème siècle après J.-C., célébrer la sagesse et l’influence des Mages hellénisés dans le contexte de la Perse islamique. La Magie chaldaïque ? La Philosophie grecque ? C’était prendre un risque certain en islam. C’était aussi visionnaire, du point de vue de la longue histoire. Sohravardî paya sa vision de sa vie.

Plus d’un millénaire auparavant, les sectes juives, esséniennes, de Qumran avaient reconnu pour leur part leur dette spirituelle envers l’Iran.

Ce qui permet de le dire c’est qu’on a retrouvé, entre 1947 et 1956, des textes qui en font foi, les manuscrits de Qumran, conservés presque intacts dans des grottes près de la Mer Morte, grottes qui se trouvaient à cette époque en Transjordanie.

Prenant ses sources dans les textes de Qumran, Guy G. Stroumsa, un chercheur basé à Jérusalem, pose la question de l’influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme dans son livre Barbarian Philosophy.

Il y rapporte les propos du fameux spécialiste des religions Shaul Shaked : « It may be imagined that contacts between Jews and Iranians helped in formulating a Jewish theology which, though continuing traditional Jewish motifs, came to resemble fairly closely the Iranian view of the world. » iii

Il me paraît fructueux, en nos temps troublés, fanatisés, sur-informés et sous-éduqués, de reconnaître la richesse des fécondations croisées, accumulées dans l’espace des siècles, et qui ont structuré la géographie spirituelle de cette immense zone allant de l’Occident grec au « proche » et au « moyen » Orient, en passant par l’Égypte et Israël.

Aujourd’hui, dans les médias, des hommes politiques de tous bords ont le quasi monopole de la parole à propos de cette région sensible. Mais leurs rodomontades fatiguent l’honnête homme par leur inanité mafflue, leur arrogance inepte, leur ignorance calculée. Où sont les philosophes ? Les linguistes ? Les historiens ? Les théologiens ?

A la place d’une parole de sagesse, on a les déclarations martiales et mensongères de va-t-en guerre.

Je pense en particulier à la culpabilité prouvée de personnalités comme Tony Blair (dont le bilan a été réduit en cendres par le rapport Chilcot), et dont certains groupes exigent qu’il soit jugé comme un véritable criminel de guerre.

Je suppose que si la démocratie française était aussi vivace que l’anglaise, on pourrait faire de même avec des spécimens comme Sarkozy.

Désormais, c’est sur l’avenir de l’Europe, depuis le Brexit, que se déchaînent les clowns menteurs, les roublards manipulateurs, les populistes lâches et sans idée.

Le spectacle politique paraît toujours plus corrompu, dérisoire, et finalement vain.

On a l’impression d’étouffer.

iH. Corbin, En islam iranien, p. III.

ii Ibid. p.IV

iiiS. Shaked, Qumran and Iran : Further considerations (1972).

Irak, Iran, Syrie: on a l’impression d’étouffer


Henry Corbin a écrit il y a plus de cinquante ans un vibrant hommage à la spiritualité et à la philosophie de l’islam iranien, considéré dans sa profondeur historique. Le régime des ayatollahs n’était pas encore en place. Prenant un certain recul par rapport à l’histoire immédiate, il analyse la différence entre le shî’isme iranien et le sunnisme qui prévaut généralement dans les pays arabes, dans un livre consacré à Sohravardî et aux platoniciens de Perse.

« A la différence de l’islam sunnite majoritaire, pour lequel, après la mission du dernier Prophète, l’humanité n’a plus rien de nouveau à attendre, le shî’isme maintient ouvert l’avenir en professant que, même après la venue du ‘Sceau des prophètes’ quelque chose est encore à attendre, à savoir la révélation du sens spirituel des révélations apportées par les grands prophètes. (…) Mais cette intelligence spirituelle ne sera complète qu’à la fin de notre Aiôn, lors de la parousie du douzième Imâm, l’Imâm présentement caché et pôle mystique du monde. » i

Corbin revient aussi sur l’aventure exceptionnelle d’un « jeune penseur génial », originaire du nord-ouest de l’Iran, Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî.

Ce « penseur génial », mort en 1191 à Alep en Syrie, à l’âge de tente-six ans, en martyr de sa cause, avait dédié sa jeune vie à « ressusciter la sagesse de l’ancienne Perse » et à « rapatrier en Perse islamique les Mages hellénisés, et cela même grâce à l’herméneutique (le ta’wil) dont la spiritualité islamique lui offrait les ressources. »ii

L’intérêt des travaux de Corbin est à mon sens de permettre la mise en lumière de l’ancien mouvement de balancier entre l’Orient et l’Occident, et de leurs influences croisées au long des siècles.

Sohrawardî voulait, au 12ème siècle après J.-C., célébrer la sagesse et l’influence des Mages hellénisés dans le contexte de la Perse islamique. La Magie chaldaïque ? La Philosophie grecque ? C’était prendre un risque certain en islam. C’était aussi visionnaire, du point de vue de la longue histoire. Sohravardî paya sa vision de sa vie.

Plus d’un millénaire auparavant, les sectes juives, esséniennes, de Qumran avaient reconnu pour leur part leur dette spirituelle envers l’Iran.

Ce qui permet de le dire c’est qu’on a retrouvé, entre 1947 et 1956, des textes qui en font foi, les manuscrits de Qumran, conservés presque intacts dans des grottes près de la Mer Morte, grottes qui se trouvaient à cette époque en Transjordanie.

Prenant ses sources dans les textes de Qumran, Guy G. Stroumsa, un chercheur basé à Jérusalem, pose la question de l’influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme dans son livre Barbarian Philosophy.

Il y rapporte les propos du fameux spécialiste des religions Shaul Shaked : « It may be imagined that contacts between Jews and Iranians helped in formulating a Jewish theology which, though continuing traditional Jewish motifs, came to resemble fairly closely the Iranian view of the world. » iii

Il me paraît fructueux, en nos temps troublés, fanatisés, sur-informés et sous-éduqués, de reconnaître la richesse des fécondations croisées, accumulées dans l’espace des siècles, et qui ont structuré la géographie spirituelle de cette immense zone allant de l’Occident grec au « proche » et au « moyen » Orient, en passant par l’Égypte et Israël.

Aujourd’hui, dans les médias, des hommes politiques de tous bords ont le quasi monopole de la parole à propos de cette région sensible. Mais leurs rodomontades fatiguent l’honnête homme par leur inanité mafflue, leur arrogance inepte, leur ignorance calculée. Où sont les philosophes ? Les linguistes ? Les historiens ? Les théologiens ?

A la place d’une parole de sagesse, on a les déclarations martiales et mensongères de va-t-en guerre.

Je pense en particulier à la culpabilité prouvée de personnalités comme comme Tony Blair (dont le bilan a été réduit en cendres par le rapport Chilcot), et dont certains groupes exigent qu’il soit jugé comme un véritable criminel de guerre.

Je suppose que si la démocratie française était aussi vivace que l’anglaise, on pourrait faire de même avec des spécimens comme Sarkozy.

Désormais, c’est sur l’avenir de l’Europe, depuis le Brexit, que se déchaînent les clowns menteurs, les roublards manipulateurs, les populistes lâches et sans idée.

Le spectacle politique paraît toujours plus corrompu, dérisoire, et finalement vain.

On a l’impression d’étouffer.

iH. Corbin, En islam iranien, p. III.

ii Ibid. p.IV

iiiS. Shaked, Qumran and Iran : Further considerations (1972).

L’Orient (« Ishraq ») saccagé par l’Occident


 

Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, par bonds énormes dans l’espace et dans le temps, ou encore à l’aide de petits sauts discrets, invisibles, entre esprits complices.

Sohravardî, philosophe mis à mort à Alep en Syrie le 29 juillet 1191 sur ordre de Saladin, avait un rêve, celui de redonner vie aux visages multiples de la sagesse éternelle: « Nous avons confié en dépôt la science de la Vraie Réalité à notre livre La Théosophie orientale, livre dans lequel nous avons ressuscité l’antique sagesse que n’ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu’à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c’est le levain éternel. »i

Ce paragraphe bref, large, immense, résume excellemment le rêve d’une unité profonde de l’esprit humain autour des questions les plus anciennes.

Il contient l’idée d’une intuition partagée, d’une sagesse unique, d’un fil commun reliant l’Indus à la mer Égée par l’intermédiaire de l’Oxus, du Tigre, de l’Euphrate, du Jourdain et du Nil. Les fleuves verticaux (Nord-Sud ou Sud-Nord) n’accompagnent aisément pas les routes horizontales (Est-Ouest) des caravanes, ils les coupent plutôt, les ponctuent de gués ou de ponts.

Les fleuves irriguent les nations qui se pressent sur leurs rives.

Les routes qui les franchissent font courir, circuler la parole qui insémine les cultures d’idées d’ailleurs.

Parmi toutes les idées des millénaires, c’est encore l’idée d’un fil commun, d’une intuition partagée, d’une sagesse unique qui est la plus prometteuse, quoique la moins évidente.

Apparemment, pour l’observateur exotérique, se multiplient sur la surface de la terre les religions, les dieux, les croyances, les tribalismes, les singularités.

Rien de plus commun que l’illusion du singulier, de l’élection, de la différence.

Mais si reconnaît sa force autonome, sa validité éclairante, à cette idée que ce fil, cette intuition, cette sagesse sont en effet des biens communs à des peuples innombrables bariolés de différences, constellés de certitudes, alors de nouvelles perspectives se dégagent tout aussitôt. Un autre paysage, d’ampleur cosmique, se dessine.

Il faut commencer de voir dans la diversité des religions, qui s’égrènent depuis des millénaires, non la preuve de leurs torts partagés, ou l’indice que l’une seule d’entre elles détient la vérité.

Il faut enfin considérer que le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l’antique religion égyptienne, l’hermétisme, l’orphisme, – et aussi le judaïsme, le christianisme, et l’islam (ésotérique, soufi, shi’ite ou sunnite), témoignent en réalité de l’unité de l’esprit humain, et sont comme autant de levains divers dans la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd’hui dévasté par la guerre et la haine rend d’autant plus urgente la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n’est ni naïve ni irénique.

Elles est réaliste, nécessaire, vitale.

Corbin, qui passa sa vie à chercher à comprendre un peu de l’Orient compliqué, l’a formulé selon les termes mêmes du philosophe assassiné à Alep.

Pour le dire en un mot, cette tâche consiste à retrouver le sens originaire de « l’Orient », que Sohravardî appelait mystiquement l’Ishraq.

……..

PS : Les grands malins, les puissants, les dominateurs, les diplomates professionnels, les Sykes et les Picot, qui ont joué dans cette vaste région au jeu du Great Game, n’ont fait que préparer les bases des souffrances d’aujourd’hui, avivées plus encore par les Bush, les Tony Blair, les David Cameron et les Sarkozy. Ces dirigeants aveugles, gonflés de suffisance, et même corrompus, ne raisonnent jamais que par lignes, surfaces et volumes (pour m’exprimer par métaphore). Ce sont des hommes de peu de sens, de peu de sagesse. Ils ne seront malheureusement pas jugés pour tout le mal qu’ils ont fait, sauf par l’Histoire.

Heureusement, un seul Henry Corbin, par son travail spécialisé, ardu et obscur, a plus fait pour avancer la cause commune des peuples dans les siècles, que toutes les malencontreuses « initiatives » réalisées par l’Occident afin de réduire l’Orient à sa propre image, n’ont pu provoquer de malheurs, de haines, de guerres et de migrations de masse.

i Henry Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35