De quelques secrets du Tétragramme (YHVH).


On partira d’un verset du chapitre 2 de la Genèse.

« Voici les enfantements des cieux et de la terre quand ils furent créés » (Gen 2,4)

אֵלֶּה תוֹלְדוֹת הַשָּׁמַיִם וְהָאָרֶץ, בְּהִבָּרְאָם

éléh toledot ha-chamayim ve-ha-arets be-hibaram

Les enfantements des cieux et de la terre… Quelle étrange formule ! Qui est ou qui sont à l’origine de ces ‘enfantements’ ? Qui sont le père et la mère des cieux et de la terre ?

Dieu et sa parole créatrice, répondra-t-on.

Dieu, le ‘père’ ? Et Sa parole, la ‘mère’ ?

Terrain délicat. Anthropomorphisme totalement déplacé ? Ou obligation qui est faite de creuser le sens des mots, et le rôle même de la parole dans l’éclaircissement du rôle de la parole?

A ce sujet, les commentaires abondent. Ils clarifient quelque peu tel ou tel autre point, en apparence, ou, au contraire, ils les densifient, ils les nimbent de plus de mystère encore.

Commençons par les ‘enfantements’ (toledot).

« Tout procède de l’enfantement. Cieux et terre procèdent d’un enfantement, ce qu’exprime : ‘Voici les enfantements des cieux et de la terre’. Les montagnes procèdent d’un enfantement, ce qu’exprime : ‘Avant que les montagnesi ne soient enfantées’ (Ps 90,2). La pluie procède d’un enfantement, ce qu’exprime : ‘La pluieii n’a-t-elle pas de père ?’ (Job 38,28). La rosée procède d’un enfantement, ce qu’exprime : ‘Et qui enfante les gouttesiii (aglé) de rosée ?’ (Ibid.) La tradition enseigne : Tout ce qui procède de l’enfantement meurt et pourrit, est créé et ne crée pas. Ce qui ne procède pas de l’enfantement ne meurt ni ne pourrit, crée et n’est pas créé. C’est sur l’en-haut que l’on dit cela, dit Rabbi Azaria. »iv

Nous apprenons là qu’il y a une différence infinie, immarcescible, entre ce qui crée et ce qui est créé.

Les modernes, les athées et les sceptiques diront : ‘Tout est depuis toujours, et rien ne se perd et rien ne se crée’. Dans cette vue, le Big Bang n’a pas été « créé », il « fut » tout simplement, résultat sans doute de quelque explosion combinatoire et déterminée d’énergie sombre et de matière noire. Les cosmologistes, bien entendu, ne peuvent remonter plus avant, imaginer ce qui fut avant la matière, avant l’énergie, avant le sombre et avant la lumière. Ils constatent que le Big Bang fut, mais leurs métaphores n’expliquent rien.

Dans le verset Gen 2,4, il y a surtout cette expression ‘be-hibaram’ qui pose problème, par les ambiguïtés auxquelles elle donne lieu, et qui ont fait couler des flots d’encre.

« Commentaire de Rabbi Pinḥas au nom de Rabbi Lévy : ‘Behibaram (quand ils furent créés)’ : avec la lettre Hé (be-hé) Il les créa (baram). Il est écrit : ‘Voici, tout cela Ma main l’a fait, voici, tout cela est parole de YHVH ; celui vers qui Je regarde, c’est l’indigent dont le souffle est brisé et tremble à Ma parole.’ (Is 66,2) »v

Mais il y a d’autres lectures possibles, plus acrobatiques…

« Rabbi Yehochoua ben Qorḥa dit ‘Be-hibaram’ (quand ils furent créés) c’est be-Abraham (par Abraham) – en considération du mérite d’Abraham »vi.

Comment est-il possible de lire ainsi le mot hibaram comme étant Abraham, en changeant les voyelles et en intervertissant les consonnes ? La Bible massorétique n’a ajouté les signes diacritiques permettant la lecture normalisée des voyelles que fort tardivement (à partir du 8ème siècle ap. J.-C.)… Par ailleurs, il est toujours envisageable qu’une erreur de copie ait eu lieu, et qu’un scribe ait interverti en l’occurrence le h et le b de hibaram

Si l’on écarte l’hypothèse d’une erreur de copie, il reste que c’est le sens exact de la particule be– qui fait question. Faut il comprendre ‘quand’ (« quand ils furent créés ») ou bien ‘avec’ (« avec la lettre Hé, Il créa ») ?

Rabbi Abahou va dans le même sens que Rabbi Pinḥas.

« ‘En leur création (be-hibaram)’. Rabbi Abahou dit au nom de Rabbi Yoḥanan : Be-hibaram c’est be-hé baram (Il les créa – cieux et terre – avec la lettre Hé). De même que le Hé (h), contrairement aux autres lettres, n’accroche pas la langue, c’est sans labeur et sans fatigue que le Saint béni soit-il créa son monde. »vii

Mais alors YHVH n’était pas seul lorsqu’Il créa le monde ! Il avait avec Lui la lettre Hé ?

Ceci est un point difficile. Cette lettre Hé était-elle une Puissance divine ? Un ange Hé ?

Il n’y a pas que le Hé, ce ‘H’, qui soit alors en compagnie du Créateur. Dans d’autres versets de la Bible, qui ajoutent au mystère, apparaît aussi le Yod (le ‘Y’). Ces versets mettent en scène, en présence de YHVH, non pas le H seulement, mais ‘YH’, que l’on lit : Yah…

« Rabbi Youdan le Nassi questionna Rabbi Chemouel bar Naḥman : J’ai entendu dire que tu es un maître de l’Aggadah donne-moi donc le sens des mots : ‘Exaltez Celui qui chevauche les nuées, Son nom est Be-Yah’ (Ps 68,5) »viii. Be-Yah chmo :בְּיָהּ שְׁמוֹ .

Comment traduire avec justesse ces mots?

La particule ‘be’ (« par, avec ») ne joue-t-elle ici que son rôle de particule ? Ou bien fait-elle partie intégrante du nom divin ? Faut-il comprendre : ‘Son nom est Be-Yah’ ? Ou bien : ‘Avec Yah est Son nom [le nom de YHVH]’ ? Et dans ce dernier cas, faut-il comprendre que Yah [écrit avec les deux consonnes YH] est indépendant de YHVH, ou bien n’est-il qu’un fragment de la partie initiale de YHVH, composant ses deux premières lettres ? Mais si Dieu est Un, comment Son Tétragramme pourrait-il détacher de son unité indissoluble les deux lettres YH  ?

L’on sait par ailleurs que Yah [YH] est l’un des noms de Dieu que l’on trouve cités dans la Bible, comme dans l’expression ‘Allelou Yah’ (« Louez Yah ! »).

Si Yah est un nom de Dieu, comment Be-Yah (« avec Yah » ou « par Yah »)pourrait-il être aussi un nom de Dieu ?

La réaction aux propos de Rabbi Chemouel bar Naḥman ne se fit pas attendre.

« A ces mots Rabbi Youdan le Nassi s’écria : Malheur, ils nous ont quitté [ceux qui savaient répondre], on ne les retrouve plus ! J’ai jadis interrogé Rabbi Eléazar et ce n’est pas ta réponse qu’il m’a donné, mais celle-ci : ‘Avec YH (be-yah) YHVH façonna le monde.’ (Is. 26,4) : le Saint béni soit-il créa son monde avec deux lettres [Yod (Y) et Hé (H)]. Or nous ne pouvons savoir si ce monde-ci fut créé avec le Hé, et le monde à venir avec le Yod, ou si ce monde-ci le fut avec le Yod, et le monde à venir avec le Hé. Grâce à ce qu’a dit Rabbi Abahou au nom de Rabbi Yoḥanan – be-hibaram c’est be-Hé baram – nous apprenons que c’est avec Hé que ce monde-ci fut créé (…) Le monde à venir fut créé avec le Yod : à l’instar du Yod qui est courbé, les réprouvés dans les temps à venir auront la taille courbée et le visage obscur, selon les mots : ‘L’orgueil de l’homme sera rabattu’ (Is. 2,17) et ‘les faux-dieux en totalité disparaîtront’ (Is. 2,18). »ix

Nous étions partis de be-hé baram, que l’on nous proposait de comprendre : « avec Hé Il créa ». Et maintenant il y a aussi Yod avec le lequel le Créateur a créé ou crée le monde.

Quel est alors le rôle de la lettre Hé (H) et celui du Yod (Y) dans la création ? L’un s’applique-t-il à ce monde-ci et l’autre au monde à venir ? Ou bien faut-il comprendre, avec la Cabale, que le Yod représente un principe masculin, et le Hé un principe féminin ?

Dans un article de ce blog Yod Vav Hé, j’avais exposé ces questions, il y a quelque temps:

« On a déjà évoqué la troisième lettre du Tétragramme YHVH, mais il y a les deux premières, le י [Yod] et le ה [Hé] , qui se rapprochent l’une de l’autre « comme deux époux qui s’embrassent » comme dit le Siphra di-Tzeniutha. Les lettres sacrées ont ce pouvoir d’évoquer les concepts supérieurs, et les profonds mystères. Dans le chapitre 4, on apprend d’ailleurs qu’il y a bien les vingt deux lettres visibles de l’alphabet hébreu, mais qu’il y a aussi vingt deux lettres supplémentaires, invisibles. Il y a un י (Yod) invisible, mystérieux et un י (Yod) visible, révélé. Les lettres révélées ne sont en fait que les symboles des lettres invisibles.

Considéré seul, le י (Yod) symbolise le masculin, le Père, la Sagesse (la 2ème sefira Hokhmah). Le ה (Hé) symbolise le féminin, la Mère, l’Intelligence (la 3ème sefira, Binah).

Mais cela ne suffit pas. D’où vient la lettre ה (Hé) elle-même? Observez la bien. Elle est formée d’un י qui « féconde » un ד, pour former le ה. C’est pourquoi on dit que du Yod émanent le principe masculin et le principe féminin. Car la lettre « Yod » s’écrit elle-même יוד, soit : Yod, Vav, Daleth. Le Yod résulte donc de l’union du Yod et du Daleth, par le biais du Vav. Et l’on voit graphiquement que cette union produit le ה (Hé).

De ce genre de considérations, que pouvait-on conclure ? Le Siphra di-Tzeniutha assure : ‘L’Ancien est caché et mystérieux . Le petit Visage est visible et n’est pas visible. S’il se révèle il est écrit en lettres. S’il ne se manifeste pas, il est caché sous des lettres qui ne sont pas disposées à leur place.’ Voilà tout un programme de recherche. »

Pour avancer un peu, revenons au verset d’Isaïe (26,4) qui rapproche sciemment les deux noms YH et YHVH.

 בִּטְחוּ בַיהוָה, עֲדֵי-עַד:  כִּי בְּיָהּ יְהוָה, צוּר עוֹלָמִים

Bitḥou ba-YHVH ‘adéï-‘ad : ki be-Yah YHVH, tsour ‘olamim.

Une traduction relativement habituelle est : « Mettez votre confiance en Dieu toujours et toujours, car en YH YHVH vous avez un roc immuable. »

Si l’on s’applique à une traduction littérale, le premier hémistiche se traduit en effet: « Ayez confiance (Bitḥou) en YHVH (ba-YHVH), toujours et toujours (‘adéï-‘ad )».

Mais le second hémistiche peut théoriquement se traduire de manières très différentes, suivant la façon dont on comprend le rôle de la particule be-, dont on interprète le sens du mot tsour צוּר : (« rocher », ou « il façonna ») ainsi que celui du mot ‘olamim (« l’éternité » ou « le monde »), et enfin selon la décision d’accoler ensemble ou de séparer les deux noms YaH et YHVH…

Voici quatre traductions possibles :

1. « Car en Yah-YHVH, – un rocher éternel»

2. « Car avec Yah, YHVH [est] un rocher éternel »

3. « Car YH-YHVH est le rocher du monde. »

4. « Car avec YaH, YHVH façonna le monde. »

L’interprétation 1 coagule les deux noms YaH et YHVH en un seul nom YaH-YHVH, et elle attribue à ce double nom l’existence d’un « rocher éternel », qui est « en » Lui (be-YaH-YHVH).

L’interprétation 2 sépare le nom YaH du nom YHVH. L’un est prononçable (Yah), l’autre est imprononçable (YHVH). La particule be– se traduit alors « avec », ce qui implique que YHVH a pour compagnon Yah, « avec qui » YHVH [est] « un rocher éternel ». Si l’on tient compte qu’au premier hémistiche, n’est cité que le nom YHVH (« en qui » il faut avoir confiance), on peut s’étonner qu’au deuxième hémistiche apparaisse un deuxième nom divin (Yah), « avec qui » YHVH est un roc éternel.

L’interprétation 3 coagule les deux noms YH et YHVH, et omet délibérément de traduire la particule be-. Elle opte pour ‘olamim le sens de «  monde ».

L’interprétation 4 , qui est celle de Rabbi Eleazar, citée par Rabbi Youdan le Nassi, le mot tsour ne signifie plus « rocher », mais « il façonna » (du verbe yatsar), et le mot ‘olamim signifie « le monde ».

De ces quatre interprétation la dernière est la plus créative.

C’est aussi celle qui se rapproche le plus de l’intuition chrétienne…

iLes Patriarches sont identifiés aux montagnes selon Ex. R. 28,2

iiRelation entre pluie et délivrance (J. Taan. 2)

iiiRelation entre rosée, pierres précieuses et manne (Yom. 75a)

ivMidrach Rabba, Tome I, Genèse Rabba. Ch. XII § 7. Trad. de l’hébreu par Bernard Maruani et Albert Cohen-Arazi. Ed. Verdier, 1987, p. 152

vMidrach Rabba, Tome I, Genèse Rabba. Ch. XII § 2. Trad. de l’hébreu par Bernard Maruani et Albert Cohen-Arazi. Ed. Verdier, 1987, p. 147

viMidrach Rabba, Tome I, Genèse Rabba. Ch. XII § 9. Trad. de l’hébreu par Bernard Maruani et Albert Cohen-Arazi. Ed. Verdier, 1987, p. 153. L’édition française ajoute en note : « Abraham est le père de tous les peuples. Les enfantements du ciel et de la terre subsistent donc grâce à lui. »

viiMidrach Rabba, Tome I, Genèse Rabba. Ch. XII § 10. Trad. de l’hébreu par Bernard Maruani et Albert Cohen-Arazi. Ed. Verdier, 1987, p. 154.

viiiMidrach Rabba, Tome I, Genèse Rabba. Ch. XII § 10. Trad. de l’hébreu par Bernard Maruani et Albert Cohen-Arazi. Ed. Verdier, 1987, p. 154.

ixMidrach Rabba, Tome I, Genèse Rabba. Ch. XII § 10. Trad. de l’hébreu par Bernard Maruani et Albert Cohen-Arazi. Ed. Verdier, 1987, p. 155.

The Land of Death and Resurrection


In ancient Egypt, Death was the key moment, – the moment when took place the transformation of the soul of the dead into the “Ba”, the divine principle of Re.

Neferubenef’s Papyrus identifies the « Ba » with the « divine ram of Mendes, the city where the mystical union of the two souls of Re and Osiris is made, »i according to Si Ratié, who translated it.

The religion of ancient Egypt used to bring hope to everyone. The hope for eternal salvation. Every human soul was given the possibility of carrying out an ultimate, divine and royal ‘mutation’ at the moment of death, – under certain conditions. The soul had the power to transform herself into a « Horus of gold », whose flesh is of gold, and the bones of silver, to speak metaphorically.

The origin of this belief goes back to the dawn of time. Archaeological evidence of a funeral cult in Upper Egypt dating back to before the first dynasty, around 3500 BC, has been found.

Today, Neferoubenef’s Papyrus makes us hear the voice of the faithful as they prepared for this decisive test.

« Hail to you who is in the holy necropolis of Rosetau; I know you, I know your name. Deliver me from these snakes that are in Rosetau, that live from the flesh of humans, that swallow their blood, for I know them, I know their names. May the first order of Osiris, Lord of the Universe, mysterious in what he does, be to give me the breath in this fear that is in the midst of the West; may he never cease to order the directives according to what has existed, he who is mysterious within the darkness. May glory be given to him in Rosetau! Master of the darkness, who descends and orders food in the West! We hear his voice, we don’t see him, the great God who is in Busiris! (…)

I come as a messenger from the Lord of the Universe. Horus, his throne has been given to him. His father gives him all the praise, as well as those in the boat. Lord of fear in Nut and in the Douat! I am Horus. I have come to be in charge of the sentence. Let me come in, let me say what I saw. »ii

These ancient words strike us by their mysterious echoes, later reverberating in other, subsequent, religions, such as Judaism or Christianity.

Several millennia before Abraham left Ur and gave tribute to Melchisedech, some high priests in Egypt used to sing psalms such as :

« We hear His voice, we don’t see him, the great God. »

« I come as a messenger from the Lord of the Universe. Horus, His throne has been given to Him. His father gives Him all the praise, as well as those in the boat. »

And there is this even stranger, prophetic, formula:

« The fear that is in the middle of the West ».

The West has always been for the Semites, as evidenced today by the Arabic language, which calls it « Maghreb », literally the “place of exile”, a “place of danger”.

For the ancient Egyptians, the West was indeed the place associated with “death”. But it was also the place of “resurrection”.

The deep, collective, memory, embodied in minds and in the unconscious for thousands of years, has undoubtedly cultivated this fear. Maybe it still exists in a latent form. That could explain a hidden connection between the ancient myth of the Golden Horus, the revelation of the great God who is in Busiris, and the fear many people of the ‘Esat’ resent about the ‘West’ today?

« The fear that is in the middle of the West » is several thousand years old.

It is a strange paradox, completely devoid of any “modern” rationality, but still worth considering, with all its overtones: for the oldest religion ever appeared in the “East”, the “West” is the « Land of Death », but also as the unique place for “Resurrection”.

If there are still ears to hear, there is an interesting lesson to be learned here.

i Si Ratié, Le Papyrus de Naferoubenef, 1968

iiIbid.

Cultural blindness


Athanasius Kircher, Jesuit, encyclopedic scholar, one of the most brilliant minds of the 17th century in Europe, became interested in China, then newly fashionable. The Jesuits had been engaged since 1582 in the intellectual exploration of this civilization, with the initial mission of Matteo Ricci.

Kircher published his « Illustrated China » in Amsterdam in 1670. Among other things, he deals with ideographic writing, the principle of which is still obscure to him, according to all appearances, since he mistook the ideograms for hieroglyphics, observing « the similarity of the ancient Chinese characters with the hieroglyphics »and that « the first Chinese people who were descended from the Egyptians followed their ways of doing things for their writing. »

He proposed an astonishing classification of Chinese ideograms according to sixteen « forms », drawn from his rich imagination, and based on the supposed similarities of Chinese characters with natural forms.

Here are some excerpts describing these « forms ».

Form I: « You see here snakes wonderfully intertwined with each other, and which have various figures according to the diversity of the classes they mean. »

Form II: « The first form of the old letters is taken from the things of agriculture. »

Form III: « The 3rd form of the letters is composed of quantities of birds, called ‘Fum Hoam’, and is said to be the most beautiful of all those that the eyes can see: because it is made of several feathers, & several wings.

Form IV: « The form IVof the ancient characters (…) is taken from oysters and worms. »

Form V: « The form VII is composed of the roots of the herbs. »

Form VI: « The form VI is composed of the remains of birds. »

Form VII: « The form VII is made of turtles. »

Form VIII: « The form VIII – made of birds & peacocks. »

Form IX: « Made of grass & wings. »

Form X: « Their meaning is ‘quai ço xi ho ki ven’ or, said otherwise, Ço, author of some writings, composed these letters, not to forget what he knew. »

Form XI: « Take the figure of stars and plants. »

Form XII: « Letters of the edicts formerly used. »

Form XIII: « Yeu çau chi ey en tao. »

Form XIV: « Letters of rest, joy, science, talks, darkness and clarity. »

Form XV: « Composed of fish. »

Form XVI: « Does not have to be read: that is why we did not understand what it meant. »

Beyond the undeniable poetry of this disconnected, repetitive and fanciful catalog, one can only note the apparent, staggering, ignorance of one of the most agile European minds of these times with regard to a culture, that seemed then indeed difficult to access.

Such phenomena of blindness and intercultural misunderstanding, far from being outdated in our newly globalized world, can indeed be observed today.

At least, Athanasius Kircher then had a try, in good faith.

Orpheus and Pythagoras


Orpheus descended to the Underworld and was initiated into the Mysteries of Isis and Osiris (those Gods called Demeter and Dionysus among the Greeks, Ceres and Bacchus, among the Romans). He established in Greece the cult of Hecate in Aegina, and that of Isis-Demeter in Sparta. His disciples, the Orphics, were at once marginal, individualistic, mystical, and loving life.

In contrast, the Pythagoreans, though also influenced by orphism, were « communist and austere », to use H. Lizeray’s formula. Socrates had said: « Everything is common, – between friends. »

If Pythagoras had a tendency towards « communism », and Orpheus towards « individualism”, what does it teach us, today, in terms of the fundamental aspirations of mankind?

Pourquoi je ne suis pas un bon écrivain


Dans un texte intitulé « Le bon écrivain »i, Walter Benjamin écrit : « Le bon écrivain ne dit pas plus qu’il ne pense. Et beaucoup de choses tiennent à cela. Le dire n’est, en effet, pas seulement l’expression de la pensée, c’est aussi sa réalisation. Ainsi le fait d’aller quelque part n’est pas simplement l’expression du désir d’atteindre un but, mais la réalisation de ce désir. (…) Le mauvais écrivain est destinataire d’une foule d’idées à travers laquelle il se dépense comme le mauvais marcheur indiscipliné se gaspille en mouvements, impulsifs et mous, de ses membres. Et c’est précisément pourquoi il ne parvient jamais à dire sobrement ce qu’il pense. C’est le don du bon écrivain que de faire droit à la pensée, en offrant le spectacle d’un corps intelligemment entraîné. Ainsi son écriture ne profite-t-elle non pas à lui, mais seulement à ce qu’il veut dire. »

Je confesse ne pas vouloir être un bon écrivain à la façon de Benjamin. Ce qui me plaît, c’est de vagabonder, d’errer, de flâner, sans véritable but, non que je n’en aie, en fait, mais je ne suis pas si pressé de les atteindre. Le temps viendra bien assez tôt. Mon désir aujourd’hui est de désirer désirer, et pour cela l’inattendu m’excite plus que le sûr. Je préfère la compagnie d’une « foule d’idées », plutôt que le morne chœur d’une poignée d’entre elles, fixes, répétées, redondantes, figées, macérant dans la certitude d’être prétendument de celles qui ‘valent’, de celles qui ‘marchent’, entraînées athlétiquement par leur propre élan.

Ma marche est indubitablement indisciplinée, et mon âme avide est impulsive. ‘Molle’ ? Non. Gaspilleuse ? Oui. Je cherche surtout à tenter de penser plus que ce dont je ne suis qu’apparemment capable. Je voudrais, c’est là mon désir, dire plus que ce que je ne pense, et je voudrais penser à bien plus encore que ce que je ne dis. Il se trouve que je ne sais pas exactement ce que je veux dire, parce que je sais assez précisément que ce que je voudrais dire va réellement bien au-delà de ce que je pense, et de ce que je suis capable de dire. La sobriété, dans l’écriture, comme dans la vie, est sans doute un avantage. Mais il s’agit là d’une question de style. Il y en a de baroques et d’ampoulés, de prétentieux et de compassés. Tous les goûts sont dans la nature de l’écriture.

Mais le style n’est pas ma passion, ce n’est qu’un moyen. En tant que mauvais écrivain, je préfère sortir au vent, paresseusement, humer les effluves, tressaillir aux sons fugaces, jouir de la touche ailée.

Cela relève peut-être d’un monstrueux orgueil, dira-t-on. Peut-être en effet faudra-t-il essuyer cette avanie, celle de l’opinion. Mais l’intention dont je me prévaux, quoique vague et imprécise, reste ferme. L’ambition que je sers, quoique indéterminée et presque impalpable, grandit sans cesse. Je continue l’errance, celle qui rime avec transe.

iWalter Benjamin. N’oublie pas le meilleur. Histoires et récits. Trad. Marc de Launay. Ed. de l’Herne. 2012, p. 101-102

Brève psychanalyse de l’âme hébraïque


Trois mots signifient âme ou esprit en hébreu : רוּחַ (ruaḥ), נֶפֶשׁ (néfech) et נְשָׁמָה (n’chama).

Les traductions courantes de ces trois mots sont :

ruaḥ : vent, souffle ; esprit.

n’chama (ou néchma quand l’accent tonique se déplace): haleine, souffle, principe de vie, âme.

néfech : souffle, vie, âme.

Dès le début de la Genèse on les rencontre dans les expressions suivantes :

Un « vent » (rua) de Dieu (Elohim) (Gen 1,2); l’« haleine » de vie, insufflée par Dieu en l’homme (nchama) et l’« âme » (néfech) vivante, d’Adam, qui résulte de l’haleine divine soufflant dans la « poussière » : « L’Éternel-Dieu (YHVH Elohim) façonna l’homme, – poussière détachée du sol, – Il souffla dans ses narines une haleine des vivants (nichma ayyim), et l’homme devint une âme vivante (néfech ayyah). »i (Gen 2,7).

Les spectres de sens de ces trois mots sont assez proches, mais on peut d’emblée remarquer que le mot rua ‘sonne’ de façon nettement différente des deux mots néchma et néfech.

Ruacomporte en effet deux gutturales fortement marquées, et son sens premier est matériel, météorologique : « vent, air ». Ce n’est que par extension qu’il acquiert le sens d’« esprit ».

Les deux mots néchma et néfech, plus doux à l’oreille, offrent quant à eux plusieurs similarités, phonétique, grammaticale, sémantique.

Une similarité phonétique : ils commencent par la même syllabe -, et ont en commun la syllabe chuintante ch-.

Une similarité grammaticale: le né- initial vient de l’emploi de la forme Niphal pour les verbes nacham et nafach, lesquels révèlent la racine étymologique de néchma et néfech.

Une similarité sémantique : les sens des deux verbes nacham et nafach offrent beaucoup d’analogies.

L’emploi de la forme Niphal dans les verbes nacham et nafach n’est certes pas anodin.

Cette forme verbale a pour caractéristique grammaticale les pré-formantes הִנ (hin-) ou נ (n-), placées devant la racine. La forme Niphal exprime en général :

(1) un sens réfléchi (exemple : chamar « garder », nichmar « se garder ») ;

(2) un sens de réciprocité (exemple : chafat, « juger » et nichfat « plaider avec quelqu’un ») ;

(3) un sens passif (exemple : paqad « visiter » , nifqad « être visité »)

On en déduit que le noun initial (נ ) des verbes nacham et nafach , qui dénote l’emploi de la forme Niphal, exprime en quelque sorte l’intériorité, la réflexivité, le dialogue (intérieur on interactif), ou encore la passivité ou la réceptivité… Toutes ces notions s’appliquent parfaitement à ce que l’on peut appeler « âme » ou « esprit ».

Allons maintenant plus avant dans la comparaison du sens des deux verbes nacham et nafach.

נָשָׁם (nacham) – Ce verbe n’est employé qu’au Niphal et a pour sens : « souffler, respirer ». Ce verbe est un hapax, c’est-à-dire qu’il n’est employé qu’une seule fois dans la Bible, en Is 42,14 sous la forme achom, « je soufflerai avec force, je halèterai ».

Presque tous les commentateurs interprètent cet hapax comme étant la forme Niphal du verbe שָׁמַם chamam, « je détruirai. »

Ceci est très étonnant : le sens de « souffler, respirer » qui connote la vie, peut donc connoter également la mort et la destruction. Quand Dieu souffle doucement il donne la vie, et quand Il « souffle fort », Il détruit.

Cette proximité sémantique devient encore plus étonnante quand on se rappelle qu’un autre mot dérivé de chamam se trouve dès le premier verset de la Genèse :le mot chamayim (שָּׁמַיִם), « les cieux ».

D’autre mots dérivant de chamam renforcent notre surprise devant les associations d’idées qui en découlent :chamma (שַׁמָּה), « dévastation, destruction ; étonnement, épouvante »ii, ou encore chemama (שְׁמָמָה), « étonnement ; dévastation, désolation ; désert »iii

Pour comprendre le verbe nacham, il faut donc se tourner vers le verbe chamam et analyser son sens profond, puisqu’il semble en être la racine étymologique, laquelle est commune aux mots hébreux signifiant « âme », « esprit », « souffle », « cieux », « désolation », « destruction », « étonnement », « épouvante »…

Les sens de chamam se répartissent selon trois axes :

1. « être saisi d’étonnement, être stupéfait »iv

2. « être dévasté, désolé »v

3. « détruire, dévaster »vi

Ce verbe porte une forte charge émotive associant l’idée première d’étonnement et de stupéfaction à celle de la confrontation à la dévastation et à la destruction. Ce qui est vraiment étonnant, c’est que ce soit ce verbe précisément qui serve de racine étymologique non seulement au mot « cieux » (les chamayim que l’âme hébraïque considère non comme une étendue majestueuse et paisible, mais comme un désert désolé, dévasté…), mais aussi à un mot désignant l’âme même, telle qu’insufflée par Dieu (n’chama)…

Le prophète Jérémie joue même à dessein avec les mots « cieux » (chamayim) et « s’étonner » (chamam) en les rapprochant : chommou chamayim ‘al zot, « Cieux, soyez étonnés de ceci » ((Jér 2,12).

נָפַשׁ nafac: ce verbe est lui aussi employé seulementà la forme Niphal, et a pour sens: « respirer, reprendre haleine, se reposer ». Ex 23,12 : « Pour que ton esclave reprenne haleine », Ex 31,17 : « Il cessa de créer et se reposa (va-yi-nafach) »

Un autre verbe mérite d’être cité dans ce contexte parce que, tout en étant l’anagramme de nafach, il renforce le sens porté par les trois consonnes N-F-CH: c’est le verbe  נָשַׁף nachaf, qui signifie aussi « souffler », comme dans Is 40,24 : « il souffle sur eux et ils dessèchent » ou Ex 15,10 : « tu as fait souffler ton vent ».

Au-delà de l’évidente proximité sémantique, il est intéressant de remarquer que ce verbe donne également l’étymologie du mot נָשָׁף nachaf, « crépuscule (du matin et du soir), aurore, soir ».vii

Résumons : nacham et nafach signifient tous deux « respirer, souffler ». Mais nacham porte en lui, implicitement, une notion supplémentaire d’effroi, d’épouvante, de destruction et de dévastation, que le verbe chamam incarne. Quant à nafach, il évoque plutôt les demi-teintes du repos et de la reprise d’haleine, ainsi que les douceurs du crépuscule, ou les promesses de l’aube…

Muni de ces indications étymologiques, on peut maintenant aborder les spectres de sens de n’chama et de néféch.

נְשָׁמָה (n’chama):

1. Souffle, haleine, respiration.

Exemples d’emploi en contexte :

Job 37,10 : mi-nichmat-el, « par le souffle de Dieu, (Il forme la glace) ».

Is 30,33 : nichmat-YHVH, « le souffle de l’Éternel (est comme un torrent de soufre) »

Job 4,9 : mi-nichmat Eloha yoverou « ils périssent par le souffle de Dieu »

2. Souffle de vie, âme, esprit, être animé.

Gen 2,7 : Va-ypaḥ be’apa nishmat ḥayyim, « Et il souffla dans son nez un souffle des vivants »

Job 33,4 vé-nichmat chaddaï taayyé-ni, « et le souffle du Tout-Puissant me ranime ».

Ps 150,6 : kol-ha-n’chama tehallel Yah, « Que tout ce qui respire loue Dieu ! »viii

On voit que Dieu Lui-même possède une n’chama, et qu’Il a partagé cette n’chama avec l’homme, pour façonner sa néfech.

En revanche, jamais on ne trouve dans la Bible le mot néfech associé aux noms de Dieu. La néfech a donc un sens plus charnel, corporel, humain (ou animal). Ceci est confirmé par la gamme de sens de ce mot :

נֶפֶשׁ néfech, nom, au pl. nefachot :

1.Souffle, haleine. Voir Gen 1,30 : asher-bo nefech ayah, « en qui est un souffle de vie »ix .

2. Odeur, parfum.x

3.Vie, principe de vie, âme.xi Gen 2,7 : va-yehi ha-adam le-nefesh ayah , « et l’homme devint une âme vivante ».

4.Âme (siège du sentiment, des affections, de la pensée), cœur, sentiment, désir, volonté, penséexii.

5. Être animé, personne, individu, corps vivant, cadavre.xiii

6. avec les suffixes : moi-même, toi-même, moi, toi…xiv

Il s’agit maintenant de tenter d’entrer dans le sens profond de néféch, dont les consonnes sont N-F-CH. Nous avons déjà vu que la première consonne, le N, connote l’intériorité, la réflexivité, le dialogue avec soi ou avec l’autre.

Quid du F et du CH ?

Le F s’écrit פ en hébreu. C’est la lettre , qui peut aussi s’écrire פּ lorsqu’elle a un daguech à l’intérieur, se prononçant alors P, selon le contexte phonétique. Les dictionnaires ne manquent pas de souligner que la forme du פ évoque la ‘bouche’. D’ailleurs le mot « bouche » se dit pah (פָּה). Plus révélateur encore, toute une série de verbes-racines, qui ont la lettre פּ en initiale, évoquent des sens liés à la bouche ou à ses fonctions : poua(פּוּחַ) « souffler », et à la forme Hiphil, « dire, invectiver », payam (פָּיַם) « prier », pa’a (פָּעָה) « crier », pa’ar (פָּעַר) « ouvrir la bouche largement », patsa (פָּצָח) « pousser des cris de joie », parach (פָּרַשׁ) « indiquer, dire clairement », pechar (פְּשַׁר) « expliquer, interpréter ». C’est également cette lettre (פּ) que l’on trouve à l’initiale du mot panim, « visages, faces » (toujours employé au pluriel) ou du mot pnimah, « l’intérieur ».

La lettre connote aussi (assez logiquement) la notion d’ouverture : pata(פָּתַח) « ouvrir (la bouche, les yeux) », pâtâr (פָּטָר), « ce qui ouvre ». Ce mot peut d’ailleurs évoquer le dernier souffle : pâtar (פָּטַר), « sortir, ouvrir, s’en aller, décéder, mourir », ou le songe : « expliquer, interpréter un songe ».

Quant au CH, il s’écrit שׁ. C’est la lettre chin, dont la forme correspond, toujours selon les dictionnaires, à l’image symbolisée des « dents ». D’ailleurs le mot « dent » (שִׁין) se dit aussi chin en hébreu. A part les ‘dents’, qui complètent bien l’idée de ‘bouche’ évoquée par la lettre פ, quelles sont les associations subliminales que la chuintante שׁ suggère ?

Il y a d’abord l’idée des pronoms relatifs « qui, que », en hébreu : ché (שֶׁ ).

Il y a aussi le fait que plusieurs verbes ayant pour initiale שׁ, sont associés au désir de l’âme ou bien aux besoins du corps.

Par exemple, le verbe cha’af (שָׁאַף) comporte la consonne שׁ en initiale et la consonne פ en finale, et il possède ces deux gammes de sens. Cha’af signifie « aspirer, humer, soupirer après une chose, désirer vivement », comme dans Ps 119, 131 : pi-pa’arti va éch’afa, « J’ai ouvert ma bouche et j’ai soupiré »xv, et il signifie aussi « absorber, dévorer, engloutir ».xvi

La chuintante suggère aussi l’idée de destruction (que l’on a déjà vue avec le verbe chamam), et que l’on retrouve par exemple avec le mot choah (שׁוֹאָה) « orage, tempête ; dévastation, lieu désert, destruction, ruine », et le mot cho’ (שׁוֹא) , « désolation, destruction »xvii. La chuintante évoque aussi les idées de fausseté, de mensonge, de vanité, d’inutilité, telles qu’incarnées par le mot chavé’ (שָׁוְה).

Tout comme dans le cas des verbes ayant pour initiale פ, de nombreux mots ayant pour initiale שׁ évoquent des actions liées à l’usage de la ‘bouche’ ou des ‘dents’ : chava’ (שָׁוַע) « cri, supplication », chava’ (שָׁוַע) et chou’a (שׁוּעַ) « supplier, pousser des cris », chouf (שׁוּף) « mordre, écraser, couvrir, envelopper », chour (שׁוּר) « chanter, crier, célébrer », chir (שִׁיר) « chant ».

Lorsque l’on se pénètre de l’ensemble de ces connotations, on commence à comprendre que la néfech (N-F-CH) est un composé d’intériorité, de réflexivité mais aussi une réalité charnelle (représentée par la bouche et les dents), pleine de désirs, d’aspirations, capable de mordre, de dévorer, de pousser des cris, de supplier mais aussi de prier, de chanter, de célébrer, ou encore d’expliquer, de dire, de mentir, d’affirmer clairement. Cette réalité éminemment humaine porte en elle la destruction, la dévastation, la ruine (choah) mais aussi le chant (chir).

Par contraste, n’chama, cet autre mot pour dire « âme » en hébreu, offre des perspectives supérieures. Nous avons déjà vu la gamme des sens que livrent les dictionnaires. Mais si l’on désire aller plus loin et se livrer à une psychanalyse du mot n’chama, il faut entrer dans le mot même, comme nous y invite d’ailleurs la consonne pré-formante N (signe, comme on l’a déjà dit, d’intériorité et réflexivité). L’on se trouve confronté aux deux lettres CH (שׁ) et M (מ). Que peut-on en dire ?

Mises ensemble ces deux lettres offrent une gamme spectaculaire de sens !

Qu’on en juge :

Cham (שָׁם) : « Là, en cet endroit ; en cela »

Chèm (שֵׁם) : « Nom, réputation, gloire, souvenir »

Ha-chèm (הַשֵׁם) : « Le Nom (de Dieu) »

Chamma (שַׁמָּה) : « Dévastation, destruction »

Chamayim (שָׁמַיִם) : « Cieux »

Chamam (שָׁמַם) : « Être saisi d’étonnement, être stupéfait ; être dévasté ; détruire, dévaster. »

L’âme hébraïque (n’chama), littéralement, porte tout cela en elle: le Nom, la gloire, le souvenir, la dévastation, la destruction, les Cieux, l’étonnement, la stupéfaction…

Mais elle porte encore autre chose, – sous forme de question.

Un verset du Livre de Job nous met sur la piste :

 וְנִשְׁמַת-מִי, יָצְאָה מִמֶּךָּ (Job 26,4 )

Va-nichma-mi, yatçah mimmekh ?

« L’âme de qui sort de toi ? »

Nichma-mi ? L’âme de qui ?

Tous les travaux d’approche que nous venons d’effectuer nous permettent peut-être de pénétrer un peu cette expression étrange, et de proposer une conclusion (provisoire).

Littéralement, on peut comprendre qu’à l’intérieur de l’âme (n’chama), il y a un souffle (ch…) qui est un « quoi ? » (ma?), mais qui est aussi un « qui ? » (mi?).

Et ce « qui ? » a vocation à sortir de ce « quoi ? ».

Voilà la véritable promesse d’un exode, celui du mi hors du ma.

iוַיִּיצֶר יְהוָה אֱלֹהִים אֶת-הָאָדָם, עָפָר מִן-הָאֲדָמָה, וַיִּפַּח בְּאַפָּיו, נִשְׁמַת חַיִּים; וַיְהִי הָאָדָם, לְנֶפֶשׁ חַיָּה (Gen 2,7)

iiVoir Ez 23,33 : « la coupe de désolation », Jér 2,15 : « ils ont mis son pays en désolation », Ps 46,9 : « des dévastations », Jér 42,18 : « un objet d’exécration et d’étonnement », Jér 8,21 : « l’épouvante m’a saisi ». (cf. le dictionnaire Sanders-Trenel)

iiiVoir Ez 7,27 : « Et le prince se vêtira de désolation », Ex 23,29 : « pour que le pays ne devienne un désert », Jér 44,6 : « en ruines et en une désolation », Ez 23,33 : « coupe de désolation, de destruction ».(Ibid.)

ivVoir Is 52,14 : « comme beaucoup ont été saisi d’étonnement au sujet de toi », Ps 40,16 : « qu’ils soient étonnés, désolés, et qu’ils aient la honte pour récompense. »

vVoir Lam 5,18 : « à cause de la montagne de Sion qui est désolée », Ez 35, 12 : « elles ont été dévastées », Ez 36,4 : « aux lieux détruits et désolés », Is 61,4 : « les ruines depuis les temps anciens ».

viVoir Jér 12,11 : « tout le pays a été dévasté », Ez 36,3 : « de vous détruire et de vous engloutir », Dan 12,11 : « et depuis qu’on aura établi l’abomination de destruction, de désolation. »

viiVoir 1 Sam 30,17 : « depuis le crépuscule du matin jusqu’au soir », Ps 119,147 : « je devance l’aurore, je me lève avant le crépuscule », Job 24,15 : « l’œil du débauché épie le soir », Jér 13,16 : « les montagnes couvertes de ténèbres »

viiiכֹּל הַנְּשָׁמָה, תְּהַלֵּל יָהּ

ixVoir Job 41,13 : « son haleine allume des charbons ».

xVoir Is 3,20 : « et des boîtes de parfum ».

xiVoir Deut 12,23 : כִּי הַדָּם, הוּא הַנָּפֶשׁki ha-dam hu’ ha-nefech « car le sang c’est la vie », Ex 21,23 : « vie pour vie », Lam 2,12 : « lorsqu’ils rendaient l’âme dans le sein de leur mère », Is 29,8 : « son âme est vide de nourriture », Nb 11,6 : « notre âme est dans la langueur », Jos 9,24 : « nous avons craint pour notre vie », Is 53,10 : « s’il a offert sa vie en sacrifice »

xiiVoir Gen 35,18 : « près de rendre l’âme », Ex 23,9 : « vous connaissez les sentiments de l’étranger », Ps 27,12 : « ne me livre pas au ressentiment de mes ennemis », Job 30,25 : « mon âme n’était-elle pas affligée pour le pauvre ». Ps 25,1 : « c’est vers toi, ô Éternel, que j’élève mon âme ». Ps 119,28 : « mon âme répand des larmes ». Job 24,12 : « l’âme des mourants crie », Gen 27,4 : « pour que mon âme te bénisse ».

xiiiVoir Gen 1,24 : « des êtres animés », Ez 22,25 : « ils dévorent des hommes », Lév 4,2 : « une personne qui aura péché », Ps 105,18 : « son corps fut chargé de chaînes », Nb 6,6 : « il ne s’approchera pas du corps d’un mort ».

xivVoir Jér 51,14 : « L’Éternel Tsabaoth a juré par lui-même (be-nafcho) », Esth 4,13 : « ne t’imagine pas toi-même ».

xv פִּי-פָעַרְתִּי, וָאֶשְׁאָפָה

xviVoir Is 42,14 – Ex 36,3 – Ps 56,2

xviiVoir Ps 35,17

An “Exit” Prophecy


The Chaldaic Oracles date from the 2nd century AD. Attributed to Julian, it is a short, dense, deep, open-ended, eyes-opening text, made of oracular sentences, old, worn out, precious nuggets, whose ancient shards shine with an uncertain fire.

Here are a few of them:

« a Spirit born of the Spirit » (νοῦ γάρ νόος).

« The silence of the Fathers, of which God feeds Himself » (16).

« You know the paternal abyss by thinking of it, beyond the Cosmos » (18)

« All Spirits think this God. » (19)

« The Spirit does not subsist apart from the Intelligible, and the Intelligible does not subsist apart from the Spirit» (20)

« The fire of the Sun, He placed it in the core of the heart. » (58)

« Everything yields to the intellectual fulgurations of the intellectual Fire. » (81)

« Do not put off your Spirit » (105)

«The mortal who will aprroach the Fire will be given light by God. » (121)

« All is lit by lightning. » (147)

« When you will have seen the holy, holy Fire, burning without form, jumping around the abysses of the world, listen to the voice of Fire. » (148)

« Do not ever change the barbaric names » (150)

« Do not lean towards the low. » (164)

« The inaccessible abyss of thought. » (178)

« The ire of matter. » (180)

« Truth is in the deep » (183)

« The time of time (χρόνου χρόνος). » (185)

A thousand years after their writing, Michel Psellus (1018-1098) wrote a Commentaries of the Chaldaic Oracles, and highlighted their Assyrian and Chaldean influences.

And a thousand years later, Hans Lewy wrote his great work, Chaldean Oracles and Theurgy. Mysticism magic and platonism in the later Roman Empire (Cairo, 1956).

Many other modern scholars, such as W. Kroll, E. Bréhier, F. Cumont, E. R. Dodds, H. Jonas, also studied these texts between the end of the 19th century and the beginning of the last century.

Long before them, an ancient chain of thinkers, Eusebius, Origen, Proclus, Porphyry, Jamblicus, had traced their own paths around it.

In fact, it appears that it is necessary to go all the way back to Babylon, and even more so to Zoroastrianism, to try to understand the meaning of these magical-mystical poems, which obtained the status of sacred revelation among the neo-Platonists.

What’s left of it, nowadays?

Maybe, some ideas like that of the soul’s journey through the worlds, and words like « anagogy » or « Aion », which is another name for eternity. There also remains the hypothesis of « the noetic hypostasis of the Divinity », as Hans Lewy puts it.

G. Durand had this famous formula: « The symbol is the epiphany of a mystery. « i

Generally, today, these poems, these oracles, still mystify the world, but their sparks light up the night.

We could say the same about an ancient Proverb such as: « I, Wisdom, dwell with prudence, and find out knowledge of witty inventions.»ii

What does our “Modern times” have to say about Mystery, the “prudence of Wisdom”, or the « fulguration of the Spirit »?

It’s « the time of time », it’s time to change times! Blind and deaf modernity, Exit! Exit!

i G. Durand L’imagination poétique

ii Prov. 8,12

L’Un et le Séparé (Gen 1, 3-4)


Et Dieux dirent, que lumière soit; et lumière est. Et Dieux virent la lumière, comme bonne. Et Dieux séparèrent, entre la lumière et entre la ténèbre. (Gn 1,3-4)

 וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים, יְהִי אוֹר; וַיְהִי-אוֹר. 

 וַיַּרְא אֱלֹהִים אֶת-הָאוֹר, כִּי-טוֹב; וַיַּבְדֵּל אֱלֹהִים, בֵּין הָאוֹר וּבֵין הַחֹשֶׁךְ.

ET DIEUX DIRENT. Va-yomer elohim. La particule initiale est un waw conversif. Cette particule signifie « et », mais elle « convertit » aussi le verbe inaccompli yomer (‘il dira’) en lui donnant un sens accompli, au passé : va-yomer = ‘il dit’ (au passé simple).

Elohim (« Dieux ») est la forme plurielle de El (« Dieu »). Il n’y a pas d’article défini. On traduira ici par « Dieux », un pluriel indéfini, sans article. A ce stade initial du récit, rien ne permet encore de singulariser le pluriel elohim et de le considérer comme le nom d’un Dieu « unique », dont on peut penser qu’il n’a pas encore été cité, ou seulement de façon implicite. Ce n’est qu’au chapitre 2 de la Genèse qu’apparaît le nom YHVH de la divinité. C’est seulement alors que l’on pourra mettre en scène les relations entre la pluralité des forces et émanations divines, que le nom pluriel elohim semble désigner, et l’unité transcendantale que le nom YHVH révèle.

On choisit de traduire ici: « Et Dieux dirent ». En effet, le verbe yomer est certes à la 3ème personne du singulier. Mais dans la grammaire archaïque des langues sémitiques anciennes, dont la grammaire de l’arabe classique a conservé certaines règles, il faut accorder au singulier les verbes dont le sujet est un nom pluriel désignant des animés « non humains » ou des inanimés. Or elohim est un nom pluriel d’animés non-humains, puisque ce sont des animés divins. Du point de vue de la mémoire longue des langues sémitiques, on voit que la règle grammaticale est ici respectée dans le texte hébreu puisque le sujet pluriel, elohim, régit un verbe à la 3ème personne du singulier. Il n’y a donc pas lieu d’arguer que elohim devrait se traduire par un singulier au motif que le verbe que ce mot régit est au singulier.

QUE LUMIÈRE SOIT, ET LUMIÈRE EST. Dans le Midrach Rabba consacré à la Genèse, des commentaires mettent l’accent sur un sens métaphorique que peut prendre ici le mot ‘lumière’, à savoir l’‘illumination’ de l’intelligence ou de la sagesse, affirmant, de façon complémentaire, que la lumière primordiale (la lumière de la Sagesse) a été créée avant les cieux eux-mêmes :

« Et Elohim dit : que la lumière soit. Ouverture de Rabbi Itsḥaq : ‘L’amorce (petaḥ) de tes paroles illumine, elle donne le discernement aux simples’ (Ps 119,130). Rabbi Yehouda dit : La lumière a été créée en premier comme l’exprime : ‘Tu T’enveloppes de lumière comme d’un manteau, puis Tu déploies le ciel comme une tente.’ (Ps 104,2) »i

Un autre commentaire du Midrach insiste sur l’analyse grammaticale du verbe yehi dans l’expression va-yehi or, rendue ici par ‘et lumière est’ : « ‘Dans la parole de YHVH’ déjà ‘les cieux étaient faits’. Ainsi le texte [pour dire ‘et la lumière fut’] n’écrit-il pas ‘ve-haya-or’ mais ‘va-yehi-or’ : elle était déjà là. »ii

Il s’agit là encore du rôle joué par le waw conversif qui transforme grammaticalement un verbe inaccompli (action future, ou toujours en train de se faire) en accompli (action terminée et au passé). Il faut remarquer, de plus, que le rabbin Yehouda bar Rabbi Simon, auteur de ce commentaire, a choisi d’ignorer la règle de la grammaire hébraïque quant au rôle du waw conversif, et, n’en tenant pas compte, a décidé de garder au verbe yehi son sens inaccompli, qui se traduit dès lors comme un présent continuel et un futur. Ce que nous pouvons rendre par : ‘et lumière est’ [c’est-à-dire : elle était déjà là, et toujours elle sera].

Une autre interprétation encore est donnée par B. Maruani, le traducteur de cette partie de Genèse Rabba :

« Theodor ne mentionne pas cette dernière phrase. On oppose ici deux formes bibliques du passé du verbe être. Celle du verset – ‘va-yehi or’ est identique à l’impératif (que la lumière soit) : ‘dans la parole même’ de l’ordre se formule l’avènement de la réalité. C’est de la sorte qu’eut lieu la création de la lumière : parole et lumière sortirent dans un même souffle. Cette simultanéité hisse la parole créatrice au rang de la lumière en tant qu’immédiateté et complétude. Ni labeur, ni attente : c’est l’œuvre sans ce qu’y mettra la faute d’Adam. Cette parole de lumière, à l’aube de la création, préfigure l’ère messianique. »iii

Ce qui peut frapper cependant, c’est que dans le texte original on trouve deux fois la même forme verbale, absolument à l’identique, vocalisation massorétique comprise : יְהִי yehi. Lorsque l’on consulte les tables actuelles de conjugaisons du verbe être en hébreu, cette forme ne correspond ni à l’impératif (הֱיֵה éhyeh) ni à la 3ème personne de l’inaccompli (יִהְיֶה yihyeh). Alors s’agit-il d’une forme ancienne, désormais inusitée ? Quoi qu’il en soit de l’état de la conjugaison du verbe être, le fait que ce soit exactement la même forme verbale qui est employée dans ce verset pour signifier la forme impérative et la forme inaccomplie du verbe être peut être interprétée, ainsi que le suggère B. Maruani, comme exprimant la simultanéité de l’ordre (‘que lumière soit’) et de sa réalisation (‘elle est’ [déjà, par le fait même de ‘dire’]).

Il est donc possible d’imaginer que cette ‘Lumière’ est la ‘Parole’ elle-même, et réciproquement, que la ‘Parole’ est ‘Lumière’.

Une autre indication que cette ‘Lumière’ n’a rien à voir avec la lumière du ‘jour’, c’est que le soleil et les autres luminaires ne sont créés que plus tard, le quatrième ‘jour’.

Mais alors, dira-t-on, pourquoi Dieux appela-t-il (ou appelèrent), au verset 5, la lumière ‘jour’ et la ténèbre ‘nuit’ ? Et pourquoi de plus, est-il évoqué un ‘soir’ et un ‘matin’, suivis par cette formule étrange : ‘un jour’  (יוֹם אֶחָד yom éḥéd) ?

On peut l’expliquer ainsi. Si la Lumière (primordiale) ‘est’ déjà et ‘sera’ toujours, le nom de ‘jour’ qui lui est ici donné signifie l’éternité tout entière pendant laquelle la ‘Lumière’ vivra ; et l’expression ‘un jour’ signifie que cette éternité est ‘une’.

Mais alors que signifient la ‘nuit’, le ‘soir’ et le ‘matin’ ?

Ces mots signifient que la Lumière ne vit pas de la même façon pendant l’étendue des temps éternels. Il y a des âges (ou des ‘jours’) où la Lumière (la Sagesse) est mise sous le boisseau. Il règne alors la Nuit (de l’Esprit), ou bien son déclin, ou son crépuscule (son ‘Soir’) ou bien sa renaissance (son ‘Matin’). Ce qui est décrit ici n’est pas la simple succession d’un soir et d’un matin, mais la prophétie qu’un Soir est et sera, qu’un Matin est et sera, enchâssés dans la Nuit éternelle de notre cécité, mais formant un Tout unique, appelé ‘un Jour’.

ET DIEUX VIRENT LA LUMIÈRE, COMME BONNE. Le texte hébreu appose ici l’article défini, ha-, au mot ‘lumière’, ha-or, ‘la lumière’, alors que jusqu’à présent or était employé sans article. Pourquoi l’article apparaît il ici ? Parce que ‘Lumière’, en un éclair, ‘est’ et ‘sera’, c’est-à-dire qu’elle a parcouru l’intégralité de son infinie éternité, et elle est revenue à son point de départ. Dans cet éclair, cet éclat, elle s’est ‘définie’, par sa nouvelle (et infinie) conscience d’elle-même.

Et pourquoi VIRENT, COMME BONNE ? Parce que Dieux n’avaient pas jusqu’alors VU cette lumière. Ces Elohim, ces Dieux, sont probablement les sephirot du plérôme divin. La Divinité transcendante, non nommée encore, YHVH, a délégué ici aux Elohim le soin de créer les ‘cieux’ et la ‘terre’, et aussi de ‘dire’ la ‘Lumière’. C’est alors qu’Ils ont ‘vu’ celle-ci, c’est-à-dire que la Sagesse les a ‘illuminés’ de sa Lumière.

C’est alors aussi qu’Ils en ont ‘vu’ la Bonté. Comme il est dit : ‘Seul Dieu est bon’.

ET DIEUX SÉPARÈRENT, ENTRE LA LUMIÈRE ET ENTRE LA TÉNÈBRE. L’hébreu original répète ici le mot ENTRE. Pourquoi ? Parce que la séparation est en réalité une fonction essentielle de la transcendance divine, lorsqu’elle se manifeste. Elle introduit alors le double dans l’un. Elle fait, en conséquence, intrinsèquement partie du mystère de l’unité, qui la contient en germe.

La LUMIÈRE est ‘séparée’ par ELOHIM, de même qu’Ils ‘séparent’ la TÉNÈBRE. Pourquoi ? Parce qu’Ils ont ‘vu’ que la Lumière est bonne, mais Ils n’ont pas ‘vu’ la Ténèbre, et pour cause, puisque il n’y a pas de Lumière dans la Ténèbre. Il y a donc là une première séparation entre ce qu’Ils ont ‘vu’ et ce qu’Ils n’ont pas ‘vu’.

Ajoutons qu’est aussi présente en germe l’idée de la ‘séparation’ entre ELOHIM et YHVH, puisque Elohim opère dès le chapitre 1 de la Genèse, et que YHVH n’apparaît qu’au chapitre 2. Il y a encore une autre sorte de séparation, qui selaisse voir dans les attributs et les noms : YHVH est ‘séparé’ de ELOHIM, parce que YHVH est ‘Saint, Saint, Saint’ (Is 6,3), alors qu’Il est UN, mais nulle part dans les Textes ELOHIM est nommé trois fois ‘Saint’, alors que Elohim est indubitablement au pluriel…

Notons enfin que YHVH ELOHIM est ‘Un’, alors qu’il y a là deux ‘noms’. Pourquoi ? N’y a-t-il pas contradiction ?

Il n’y en a pas, parce que la ‘séparation’ des deux ‘noms’ ne préjuge rien quant à l’unité même de leur transcendance. Ce qui est un a pour essence d’unifier ce qui est séparé.

L’un et le séparé sont ainsi à la fois ‘un’ et ‘séparés’.

iGen. Rabba. Trad. Bernard Maruani . Ed. Verdier 1987, Ch. 3, §1, p.57

iiGen. Rabba. Trad. Bernard Maruani . Ed. Verdier 1987, Ch. 3, §2, p.58

iiiGen. Rabba. Trad. Bernard Maruani . Ed. Verdier 1987, Ch. 3, §2, p.58, note 5

L’infinie intériorité des visages


« Et une ténèbre – sur les faces de l’abîme ; et un Esprit des Dieux – tremblant sur les faces des eaux. » (Gen 1,2)

וְחֹשֶׁךְ, עַל-פְּנֵי תְהוֹם; וְרוּחַ אֱלֹהִים, מְרַחֶפֶת עַל-פְּנֵי הַמָּיִם

vé-ḥoshekh ‘al-pnéï tehom; vé-ruaḥ élohim meraḥéfèt ‘al-pnéï ha-maïm

La pluralité surgit et grouille, dès l’origine. Les Dieux (Elohim) sont au pluriel, même si leur Esprit (rua) est au singulier. Les eaux (maïm) sont plurielles ainsi que leurs faces (pnéï), dont l’incessante multiplicité fait « face » à l’Esprit. La ténèbre (oshekh) est au singulier ainsi que l’abîme (tehom), mais ténèbre et abîme sont aussi en « face » l’une de l’autre (‘al-pnéï), et cette « face » est encore un pluriel, puisque le mot pnéï est la forme construite du pluriel panim, « visages, faces », mot qui ne connaît pas la forme du singulier.

Dès le tout début du récit de la Genèse, la répétition du mot pnéï et la symétrie appuyée d’un double face-à-face nous crient : « explique-nous! ».

La scène se présente ainsi. Ténèbre et Esprit font respectivement face à deux pluralités de «faces», celles de l’abîme et celles des eaux.

Le mot panim, « visages, faces », dénote une réalité particulièrement anthropomorphe, à la fois ambiguë et proche, apparente et profonde, manifeste et mobile. Regardons-nous dans le miroir.

Qu’on découvre ce mot panim si tôt dans le processus de création, dès le deuxième verset de la Genèse, semble quelque peu anachronique, puisqu’il apparaît bien six « jours » avant que l’homme fût créé, et qu’un souffle de vie lui eût été insufflé dans les « narines » de son « visage ».

Que les eaux ou l’abîme aient plusieurs « faces », et que ces «faces» puissent faire « face » à l’Esprit (des Dieux) ou à la Ténèbre, est un mystère digne d’interrogation, d’étonnement.

Quel est le sens profond, originaire, du mot panim ?

Sa racine est le verbe פָּנָה panah « tourner, se détourner, se retourner (pour voir, pour examiner) » et aussi, dans la forme piel : « écarter, enlever d’un endroit, vider ». Le sens premier de panim est donc, non ce qui fait face, mais ce qui « se tourne » (en face ou de côté), c’est-à-dire la partie mobile du corps qui peut se tourner en tous sens… et peut-être même ce qui peut « se vider »…

Par exemple :

« Tourne-toi vers moi », demande le Psalmiste à Dieu. (Ps 69,17) :פְּנֵה אֵלָי pnéh élaï

« Je me suis tourné pour contempler la sagesse, la folie et la sottise » (Eccl 2,12)

Le sens de « visage » donné à panim dérive de la mobilité essentielle du verbe panah:

« Je tournai mon visage vers Dieu » (Dan 9,3) : vé-etnah êt pnéï èl-adonaï

Mobilité intégrale qui peut prendre aussi, par métonymie, le sens de la « personne » elle-même:

« Ma personne [Ma face] vous guidera » (Ex 33,14) : פָּנַי יֵלֵכוּ panaï yélékhou.

Par extension plus concrète, « la face, la surface, la superficie des choses » : « la surface de la terre » (Gn 2,6), « la face de l’abîme » (Job 38,30).

Au construit et avec une préposition, panim signifie « en présence de, en face de, vis-à-vis » :

« Devant l’Éternel » (Gen 19,13)êt-pnéï YHVH

Ou, avec un jeu de mots, répétant le mot pnéï : «Devant le Seigneur, avant de mourir » (Gen 27,7) לִפְנֵי יְהוָה, לִפְנֵי מוֹתִי li-pnéï YHVH, li-pnéï moti

Il faut enfin citer le substantif féminin pnimah פְּנִימָה, qui dérive de panim, et qui signifie « intérieur ». L’origine de cette acception plutôt paradoxale s’explique ainsi : «l’intérieur » est ce vers quoi est « tourné » le « visage » de ceux qui sont à l’extérieur, et qui veulent entrer à l’intérieur… Si l’on voulait jouer en français avec cette acception, on pourrait dire que l’« intériorité » est l’« envisagée » par le « visage » de ceux qui se tournent vers elle, depuis quelque extérieur.

La notion d’« intériorité » s’ajoute ainsi à la gamme des acceptions du mot panim, dont a vu surtout, jusqu’à présent, celles mettant l’accent sur la « face », la mise en « avant », – formes d’extériorités.

Le mot gagne ainsi en puissance d’ambiguïté.

Deux exemples illustreront ce point.

כָּל-כְּבוּדָּה בַת-מֶלֶךְ פְּנִימָה kol-kvoudah bat-mélékh pnimah (Ps 45,14)  

« Toute resplendissante est la fille du roi, à l’intérieur ».

Il y a là un possible jeu de mot. On peut comprendre : La fille du roi est resplendissante à l’intérieur [du palais]. Ou bien, plus vraisemblablement: La fille du roi est resplendissante à l’intérieur [d’elle-même], dans le sens métaphorique qu’invite à considérer le Psalmiste. La princesse, en l’occurrence, n’est-elle pas une figure de l’âme ?

וּדְבִיר בְּתוֹךְ-הַבַּיִת מִפְּנִימָה (1 Rois 6,19) ou-d’bir betokh-ha-baït mi-pnimah

« Le d’bir [le Saint des Saints] au milieu du temple, dans l’intérieur », – ou plus exactement « dans l’en-visagement ».

L’intériorité (celle de la fille du roi comme celle du Saint des saints) est l’« en-visagée ».

En hébreu, on le voit, le visage, toujours au pluriel est essentiellement multiple. Et il présente deux côtés, deux faces, celle qui se tourne, et celle vers laquelle on se tourne, qui est à l’intérieur, envisagée, envisageable…

Par contraste, révélateur, la grande tradition grecque offre d’autres pistes avec le symbole du masque. Le masque est « pure surface », écrit Walter F. Otto. « C’est pourquoi il agit comme le plus fort symbole de la présence. Ses yeux qui regardent droit devant eux ne peuvent être évités, son visage d’une immobilité inexorable est très différent des autres représentations, qui semblent prêtes à bouger, à se retourner, à se retirer. Ici, il n’y a que rencontre, sans échappatoire possible ; la fixité d’un en-face qui vous envoûte. Cela doit être notre point de départ pour comprendre que le masque, qui était toujours un objet sacré, pouvait aussi être appliqué sur un visage, pour figurer le dieu ou l’esprit apparaissant.

Et pourtant cela n’éclaire qu’à moitié le phénomène du masque. Le masque est tout entier rencontre, rien que rencontre, pur en-face. Il n’a pas d’envers – les esprits n’ont pas d’envers dit le peuple. Il n’a rien qui puisse transcender le puissant moment de la rencontre – donc il n’a pas une existence pleine. Il est le symbole et la manifestation de ce qui est simultanément présent et absent ; présence la plus immédiate, absence absolue : deux en un. »i

Le grec voit la fixité du masque comme le symbole de la rencontre, le « pur en-face » que consent la divinité.

Dans une autre rencontre, fameuse, celle de Moïse et de Dieu, ce n’est pas un « pur en-face » qui s’exprime dans la formule de l’Exode, mais le face à face de deux hommes : « Face à face, comme un homme s’entretient avec un autre »ii.

Un « face à face », c’est-à-dire dans l’hébreu original : פָּנִים אֶל-פָּנִים panim êl-panim, c’est-à-dire un «‘visages’-contre-‘visages’ ».

Une multiplicité qui se tourne ‘vers’ une autre multiplicité.

Et derrière ces deux (multiples) visages, qui ne sont certes pas des ‘masques’, infiniment mobiles, deux infinies intériorités.

iWalter F. Otto. Dionysos, le mythe et le culte. Trad. Patrick Lévy. Mercure de France, 1969. Coll. Tel, Gallimard, p. 97-98

iiEx. 33,11

Going Beyond Migration.


Angels, powers, virtues, dominions, seraphim, cherubim, and many other supernatural envoys and agents of the Jewish or Christian traditions, do not always confine themselves to their supposed rankings, to their orders of precedence, because of their subtle and incessant ascents, their internal movements and connections, and their continuous descents.

Hans Urs Von Balthasar, for instance, sees their endless interpenetration as a metaphor and a possible illustration of the process at work within the Trinity, a process which he names the “conversation”. Each divine Person sees the Face of God in the Other Person, a Face of a God greater than any total understanding, eternally worthy of worship, even for a divine Person. The « Trinitarian conversation » is like an image of the « original prayer ».

This « Trinitarian conversation » could be imagined as a supreme metaphor, far above the entanglement of sephirotic whispers, the murmurs of the zephyrs, the atonal choirs of angels, their distant echoes, their evanescent evocations, their systemic symphonies.

In these elevated and delicate realities, the metaphors we are bound to use are only an invitation to journey. We have to move, always again, always further, we must always “go beyond”.

“To go beyond”in Hebrew: Habar, עָבַר. The English word ‘Hebrew’ was coined precisely from the Hebrew word – habar. Does it still convey its original meaning?

We may generalize this semantic intuition. The destiny of man is that of a never ending migration, possibly continuing, after death, in a future life. Men have been created as eternal migrants, en route for an infinite discovery.

Where does the soul go when she migrates?

We don’t know. But between “being here” and “being gone”, we may think of a continuity. We may dream that there is a way, a path. We may cherish the eventuality of a path leading to some place of unexpected interest, where to look after hidden gates, opening on new horizons.

Of course, this is a « fantastic » idea, in the sense that Plato gave to the word « phantasmos » in the Sophist.

Why consider it? As migrants, on our faces, we bear metaphysical scars. Under the scars, a rift. Under the rift, another face, yet hidden. We migrate within our scars.

Lightning, thunder, zephyrs, whispers. Metaphors invite us to navigate even further, to leave behind the grammatical ports, the security of our roots.

The next mutation will be yet another migration. Man is changing. The self-transformation of the human species is underway. A new language, visionary, is needed, beyond grammar, beyond roots, beyond migration.

Genèse 1,1


On ne compte plus les traductions de la Bible, dans toutes les langues. Pourquoi en proposer une autre ? Parce que l’on peut toujours découvrir du nouveau. Il ne s’agit pas là d’un exercice gratuit. Tout part d’un sentiment aigu d’un mystère que les mots humains ont beaucoup de mal à rendre. En tentant des voies nouvelles, tout en restant scrupuleusement fidèle à la lettre du texte légué par la Tradition, mais en profitant de l’immense liberté offerte par la Traduction, j’ose m’aventurer sur des territoires étranges, riches et scintillants. Qu’on ne m’en tienne rigueur. Mes intentions sont pures, mon désir est d’aller au plus profond, et mon rêve est de tenter de jeter un regard vers des béances supérieures, des abysses de sens encore inexplorés.

Genèse 1,1

 בְּרֵאשִׁית, בָּרָא אֱלֹהִים, אֵת הַשָּׁמַיִם, וְאֵת הָאָרֶץ. 

Je propose de traduire, – librement, mais fidèlement:

« Par le Plus Précieux, les Dieux créèrent l’Étonnement et l’Effroi. »

PAR. La préposition בְּ peut se traduire « dans » ou « au ». C’est l’acception que l’immense majorité des traductions de ce verset reprennent (« au commencement »). Mais il y a d’autres sens possibles, et courants, de cette préposition :

Près, auprès de : 1 Sam 29,1 « près de la source ».

Avec : Ps 29,4 « avec force »., Exod. 12,11 « avec hâte ».

Par, pour, de, contre: Lament. 2,19 « par la famine », Deut. 19,21 « vie pour vie », Gen 16,12 « sa main sera contre tous ».

A cause de, au sujet de : Gen 18,28 : « à cause de ces cinq ». Deut 4,3 « au sujet de Baal Peor ».

Après : Nomb 28,26 « après vos semaines ».

Comme, en tant que : La préposition בְּ est accolée au mot Dieu dans Exod. 6,3 : be-él chaddaï, « comme Dieu puissant ».

Il m’a semblé que l’idée de temporalité habituellement retenue n’était pas pertinente ici, puisque, alors, le temps n’existait pas encore. J’ai donc cherché un sens qui mette sur la piste d’une éventuelle causalité cachée, expliquant l’origine même de la volonté de créer.

J’ai longtemps hésité entre avec, par, pour et à cause de. Chacune de ces acceptions est en réalité possible, et elles mènent toutes vers des pistes métaphysiques différentes…

J’ai finalement opté pour par.

En effet, il me semble que l’idée métaphysique fondamentale de la création est de l’ordre du sacrifice. Cela peut d’ailleurs être mis en relation avec le « sacrifice » initial de Prajāpati, le Dieu unique, créateur des mondes, célébré par le Véda. Par son « sacrifice », la création est advenue…

LE PLUS PRÉCIEUX. Le mot hébreu du texte est רֵאשִׁית rechit, « commencement ». Mais les dictionnaires en font remonter l’origine à un autre mot רַאשִׁת raochit, qui signifie « commencement, premier état, prémices », et aussi « le plus excellent, le plus précieux », comme dans Amos 6,1 « la plus excellente des nations » ou Amos 6,6 « les huiles les plus précieuses ». Conformément à la logique du choix du sens de la préposition « par », la traduction de ce premier mot, רֵאשִׁית, par « le Plus Précieux » paraît s’imposer. C’est aussi une allusion indirecte à la présence cachée du Dieu réellement suprême dont les Elohim ne sont que les Envoyés.

LES DIEUX. Elohim est le pluriel de El, « dieu ». Il n’y a donc aucune raison de traduire Elohim par un singulier, puisque c’est un pluriel. Bien entendu des tonnes d’encre ont été déversées à ce sujet. Pour ma part, je ne vois aucune incompatibilité entre l’existence d’une Entité suprême, infiniment supérieur, absolument indicible, et l’existence de « Dieux » de statuts inférieurs sur l’échelle ontologique. La religion juive elle même reconnaît l’existence des Sefirot (au nombre de dix), c’est-à-dire du plérôme divin, qui s’interprètent comme autant d’émanations divines.

Il y a un intérêt supplémentaire à traduire Elohim par « Dieux », c’est de laisser de facto dans l’implicite, dans l’indicible, le nom imprononçable du vrai Dieu, le Dieu des Dieux, le Seigneur des Seigneurs, par qui les Dieux eux-mêmes sont. Il faut comprendre les Elohim comme des intermédiaires divins entre le Dieu des Dieux et la Création. Les Elohim sont des anges ou des envoyés du Dieu suprême, qui reste ici caché dans l’ombre.

CRÉÈRENT. Le verbe בָּרָא bara’, « créer », est à l’accompli, et à la 3ème personne du singulier. Pourquoi donc ne pas traduire par « créa » ? D’abord parce que le sujet du verbe est au pluriel. Mais aussi parce que la grammaire de l’arabe littéral, qui a gardé intacts certains archaïsmes que la grammaire actuelle de l’hébreu biblique n’a pas conservés, nous rappelle, aujourd’hui encore, cette règle des langues sémitiques anciennes, selon laquelle il faut accorder à la 3ème personne du singulier les verbes dont le sujet est un nom pluriel désignant des animés « non humains » ou des inanimés. Du point de vue de la mémoire longue des langues sémitiques, il n’y a donc aucune contradiction à associer un sujet pluriel, elohim, qui désigne des entités « non humaines », avec un verbe au singulier bara’. Bien au contraire, c’est une nécessité grammaticale.

L’ÉTONNEMENT. On traduit habituellement הַשָּׁמַיִם ha-chamaïm, par « les cieux ». Cependant, en la circonstance, tout-à-fait exceptionnelle, il est intéressant de revenir à l’étymologie de ce mot censé incarner la première des « créations ».

Ce mot remonte au verbe שָׁמַם, chamam, « être saisi d’étonnement, être saisi de stupeur », mais aussi « être désolé, dévasté, détruit ». Ces soubassements étymologiques connotent l’étonnement, la stupeur, et conviennent bien à l’apparition de la première création par les Dieux, mais ils connotent aussi la désolation, la dévastation, le vide infini initial. Dans ce contexte, la traduction habituelle par « les cieux » manque à la fois de profondeur et de perspective… D’ailleurs, il existe un substantif formé à partir du verbe שָׁמַם, le mot שְׁמָמָה chemama, qui signifie « étonnement, trouble » ou encore « dévastation, désolation, désert ». Je trouve intéressant d’évoquer ainsi, avec l’assurance de me rapprocher de la source étymologique, la double acception d’ « étonnement » et de « désolation », lors de la toute première étape du processus de création.

On pourrait demander : pourquoi la première création serait-elle appelée « l’étonnement » puisqu’il n’y avait alors personne pour être « étonné » ?

A cela on répondra qu’étaient alors présents les Dieux eux-mêmes qui, après avoir « créé » les « Cieux » ont été, dans le même moment, « étonnés » par eux. Lorsqu’ils ont créé les « Cieux », un sentiment « d’étonnement », totalement inattendu, s’est emparé d’eux. C’est seulement alors que les Dieux ont réalisé la hauteur, la largeur et la profondeur de ce qu’ils avaient « créé », de par la volonté du « Plus Précieux ». Ils ont compris, qu’en essence, leur « création » les avait infiniment dépassés et les dépasserait infiniment. Mystère initial !

On peut ajouter que la création des Cieux portait en elle-même, en puissance, l’étonnement qui, dès le sixième jour de la Création, devait s’emparer à son tour de l’esprit de l’homme…

L’EFFROI. Le mot אָרֶץ arets, signifie « terre, continent, pays, champ ». Son champ sémantique est donc large. Mais il s’élargit considérablement si l’on tient compte du fait que sa lettre initiale א peut « se permuter » avec les gutturales ח et ע. La lettre finale צ permute aussi avec les sifflantes comme שׂ. Il est intéressant de voir le sens de quelques mots obtenus après ces permutations. Le substantif חָרָשׂ haras, phonétiquement et sémantiquement proche, signifie « morceau de terre, d’argile ». Le verbe basé sur les mêmes consonnes signifie pour sa part « graver ». La « terre » se présente initialement comme une argile prête à être « gravée ».

Mais il y a aussi le mot עָרַץ ‘arats, « effrayer ». Curieusement, le prophète Isaïe s’est amusé à jouer avec ces deux mots, ‘arats et arets, en tirant parti de leur proximité phonétique : בְּקוּמוֹ, לַעֲרֹץ הָאָרֶץ be-qoumo la-’arots ha-aréts, « quand Il se lèvera pour effrayer la terre » (Is 2,19).

Le sens habituel de « ciel » et « terre » ne sont pas ici abolis. Ils sont subsumés dans des significations plus larges, abstraites, métaphysiques, nichées depuis toujours au cœur de leur « matérialité » apparente (le « ciel », la « terre »). Cette matérialité recèle des potentialités infiniment psychiques, que les mots « étonnement » et « effroi » révèlent.

Les Dieux ont créé la « terre » et, avec elle, ils ont découvert, au même moment, l’« effroi », qui lui est intimement, essentiellement, associé. En effet, ils ont compris qu’il était parfaitement « possible » qu’eux-mêmes, un jour, malgré leur statut angélique, « chutent » ou « tombent » dans la « déchéance » terrienne. Cette « chute », cette « déchéance », putatives, associées à la « terre » leur a alors inspiré « l’effroi ». Le fait que l’hébreu biblique conserve, pour notre enseignement, et notre réflexion, la proximité sémantique et phonétique entre « terre » et « effroi » n’est pas un pur hasard, mais un aide-mémoire.

Il y a encore un autre niveau d’interprétation et de compréhension de l’association essentielle, substantielle, entre les mots « terre » et « effroi ».

Pourquoi les Dieux ont-ils découvert l’« effroi » après la création de la « terre » ?

Parce qu’ils ont enfin compris l’étendue, la profondeur et la largeur du « sacrifice » que le Dieu Unique, Suprême et Indicible, avait consenti, en initiant, en tant que le « Plus Précieux », le processus sans fin de la Création.

Silent Fire


The “wryneck” is quite a strange bird. It has two fingers in front and two fingers in back, according to Aristotle. It makes little high-pitched screams. it is able to stick its tongue out for a long time, like snakes. It gets its name, « wryneck », from its ability to turn its neck without the rest of its body moving. It is also capable of making women and men fall in lovei.

But more importantly, the “wryneck” is a divine « messenger », according to the Chaldaic Oraclesii.

There are, admittedly, many other divine “messengers”, such as the Platonic « intermediaries » (metaxu) and « demons » (daimon). Among them, there is the « Fire », which is a metaphor for the « soul of the world ». All souls are connected to the Fire, because they originated from it: « The human soul, spark of the original Fire, descends by an act of her will the degrees of the scale of beings, and comes down to lock herself in the jail of a body.» iii

How does this descent take place? It is an old “oriental” belief that souls, during their descent from the original Fire, clothe themselves with successive ‘veils’, representing the intermediate planes they have to cross through.

Every incarnating soul is in reality a fallen god. The soul strives to come out of the oblivion into which she has fallen. She must leave the « flock », subjected to an unbearable, heavy, somber fate, in order « to avoid the brazen wing of the fatal destiny »iv. To do this, she must succeed in uttering a certain word, in memory of her origin.

These « chaldaic » ideas have greatly influenced thinkers like Porphyry, Jamblicus, Syrianus and Proclus, inciting them to describe the « rise of the soul », ἀναγωγη, thus replacing the more static concepts of Greek philosophy, still used by Plotinus, and opening the possibility of theurgy, the possibility for the soul to act upon the divine.

Theurgy is « a religious system that brings us into contact with the gods, not only by the pure elevation of our intellect to the divine Noos, but by means of concrete rites and material objects »v.

Chaldaic theurgy is full of signs, expressing the unspeakable, in ineffable symbols. « The sacred names of the gods and other divine symbols raise to the gods.”vi Chaldaic prayer is effective, because « hieratic supplications are the symbols of the gods themselves »vii, wrote Edouard des Places.

“Angels of ascension” make souls rise towards them. They remove the souls from the « bonds that bind them », that is, from the vengeful nature of demons, and from the trials human souls suffer: « Let the immortal depth of the soul be opened, and dilate all your eyes well above! ».viii

Many challenges await those undertaking the spiritual ascension. The Divine is beyond the intelligible, entirely unthinkable and inexpressible, and better honored by silence.

It’s worth noting that, in Vedic ceremonies, silence plays a structurally equivalent role in approaching the mysteries of the Divine. Next to the priests who operate the Vedic sacrifice, there are priests who recite the divine hymns, others who chant them and yet others who sing them. Watching over the whole, there is another priest, the highest in the hierarchy, who stands still and remains silent throughout the ceremony.

Hymns, psalms, songs, must yield to silence itself, in the Chaldaic religion as in the Vedic religion.

The other common point in these two cults is the primary importance of Fire.

The two traditions, which are so far apart, transmit a light from a very old and deep night. They both refer to the power of the original Fire, and contrast it with the weakness of the flame that man has been given to live by:

« [Fire] is the force of a luminous sword that shines with spiritual sharp edges. It is therefore not necessary to conceive this Spirit with vehemence, but by the subtle flame of a subtle intellect, which measures all things, except this Intelligible Itself. » ix

iIn his 4th Pythic, Pindar sang Jason’s exploits in search of the Golden Fleece. Jason faces a thousand difficulties. Fortunately, the goddess Aphrodite decided to help him, by making Medea in love with him, through a bird, the “wryneck”. In Greek, this bird is called ἴϋγξ, transcribed as « iynge ». « Then the goddess with sharp arrows, Cyprine, having attached a wryneck with a thousand colours to the four spokes of an unshakeable wheel, brought from Olympus to mortals this bird of delirium, and taught the wise son of Eson prayers and enchantments, so that Medea might lose all respect for her family, and the love of Greece might stir this heart in fire under the whip of Pitho.» The magic works. The « bird of delirium » fills Medea with love for Jason. “Both agree to unite in the sweet bonds of marriage”.(Pindar, 4rth Pythic)

iiChaldaic Oracles, Fragment 78

iiiF. Cumont. Lux perpetua (1949)

ivChaldaic Oracles, Fragment 109

v A. Festugière. Révélation (1953)

viCf. Édouard des Places, dans son introduction à sa traduction des Oracles chaldaïques (1971). (Synésius de Cyrène (370-413) énonce un certain nombre de ces noms efficaces. Άνθος est la « fleur de l’Esprit », Βένθος est le « profond », Κολπος est le « Sein ineffable » (de Dieu), Σπινθήρ est « l’Étincelle de l’âme, formée de l’Esprit et du Vouloir divins, puis du chaste Amour » : « Je porte en moi un germe venu de Toi, une étincelle de noble intelligence, qui s’est enfoncée dans les profondeurs de la matière. » Ταναός est la « flamme de l’esprit tendué à l’extrême », et Τομή est « la coupure, la division », par laquelle se produit « l’éclat du Premier Esprit qui blesse les yeux ».Proclus s’empara de ces thèmes nouveaux pour éveiller la « fleur », la « fine pointe de l’âme ».)

viiÉdouard des Places, Introduction. Oracles chaldaïques (1971)

viiiChaldaic Oracles, fragment 112

ix Chaldaic Oracles, fragment 1.

A Very Long Journey


A Jewish historian, Artapanus, living in Alexandria under the Ptolemy, more than 2300 years ago, affirmed that Moses and Hermes Trismegistus were one and the same person. This provocative thesis is obviously controversial. But from the point of view of cultures quietly assuming their « symbiosis » (such as the one prevailing in the vibrant Alexandria of this time), this idea has the merit of being a pungent symptom.

Whether or not he was in fact Moses, the man named Hermes Trismegistus was a remarkable character. Almost two thousand years before Blaise Pascal, Hermes struck a famous formula, quoted in the Asclepius: « God, – a spiritual circle whose center is everywhere, and the circumference nowhere. »

His Poimandrès is also moving by his scope of vision, and the prophetic power of his intuitions. Here are the first lines.

« I was thinking about beings one day; my thoughts hovered in the heights, and all my body sensations were numb as in the heavy sleep that follows satiety, excess or fatigue. It seemed to me that an immense being, without defined limits, called me by name and said to me: What do you want to hear and see, what do you want to learn and know?

– Who are you, I answered?

– I am, he said, Poimandrès, the sovereign intelligence. I know what you want, and everywhere I am with you.

– I want, I replied, to be educated about beings, to understand their nature and to know God.

– Receive in your mind everything you want to know, » he said to me, « I will instruct you.

At these words, he changed his appearance, and immediately everything was discovered to me in a moment, and I saw an indefinable spectacle. »

There is something divine in Hermes, just like in Moses. Why hide it? Today, there are few men of this calibre. Does this make the world more difficult to live in? Less open to wisdom? This can be believed if we stick to Plato’s description of the philosopher.

« This is why the philosopher’s thought is the only winged one; for those higher realities to which he is constantly applied by memory to the extent of his forces, it is to these very realities that God owes his divinity. However, it is by straightforwardly using such means of remembrance that a man who is always perfectly initiated to perfect initiations, becomes, alone, really perfect. But as he departs from what is the object of human concern and applies to what is divine, the crowd shows him that he is disturbed in spirit; but he is possessed of a God, and the crowd does not suspect it! »i

Today, as in the past, the opinion of the crowd often prevails over that of the wise man. But the latter does not care. He is « possessed ».

There is nothing better, in order to understand an era, than to look at the forms of “possession”, of « disturbance », the ways of « delirium », which it condemns or recognizes.

In Poimandrès Hermes gives crucial indications in this regard on the concerns of his time. He describes his own transport in an immortal body, and the ecstasy of his soul.

In the Symposium, Plato recounts the dive of purified souls into the ocean of divine beauty. In the Epinomis, he explains how the soul can be united with God, then living through Him, rather than by herself.

It is difficult not to be struck by the incredible distance between the experience of these ancient thinkers and that of most intellectuals and other publicists at the beginning of the 21st century.

Few, it seems, can still get the faintest idea of what the experience of ecstasy was really like for Moses, for Hermes, or for Socrates.

« Modern thinkers » have almost completely severed the links with these multi-millennial experiments. We see in the media professionals of the sacredness, spokesmen for faith X, religion Y or spirituality Z, parading on stages, pulpits, platforms, or screens, proclaiming themselves guardians of divine laws, imposing sermons and homilies, launching anathema or fatwas.

The modern domain of the « sacred » forms a noisy, blurred, confused scene.This confusion hides a more substantial opacity. The untouched, unsuspected mystery still lies in the depths, much deeper than the spiritual night that surrounds us on all sides. Marsilio Ficino, one of the Renaissance thinkers who best resisted modern desiccation, then in genesis, described an interesting phenomenon, the path of the mind captured by the object of his research:

« By ardently loving this light, even if it is obscurely perceived, these intelligences are completely engulfed in its heat, and once they are engulfed, which is the hallmark of love, they are transformed into light. Strengthened by this light, they very easily become by love the very light they previously tried to follow with their eyes.»ii

Ficino, who seems to have experienced the thing for himself, believes that there are nine possible degrees of contemplation of God. Three are related to his goodness, three are related to his wisdom, and three are related to his power. But these approaches are not equivalent.

“We fear the power of God, we seek his wisdom, we love his goodness. Only the love of his goodness transforms the soul into God.”iii

Why all these ways, then, if there is only one effective? The symbolism of the number 9 is to be taken into account. Virgil used it, too. « The Styx, interposing itself nine times, locks them in. »iv

Ficino quotes Hesiod, Virgil, Ovid, Hermes Trismegistus, Plato. In the middle of the Renaissance, he dreams of the golden age, during which the mysteries had been contemplated.

The intelligence of men is bound and weak. To dream today of a new golden age is to believe once again in a possible leap, a huge leap, from this weakness, towards the vision of the high mysteries, or even their understanding.

The testimony of the great elders on this subject is invaluable. They say the leap is possible. They suggest that this experience is always open to anyone who undertakes this journey with determination. We must rely on the general strengths of universal symbiosis to help us through the difficult stages that await the Argonauts of life. Orpheus warns: « It is impossible to force the gates of the kingdom of Pluto; inside lives the people of dreams.»v

But these doors can be opened, as if by magic. How? Orpheus entrusts his method: « Daughters of Mnemosyne and Jupiter, O famous and illustrious Muses, goddesses who will generate all the arts, nourish the spirit, inspire right thoughts, wisely rule the souls of men and have taught them divine sacrifices; Clio, Euterpe, Thalie, Melpomene, Terpsichore, Erato, Polymnia, Urania and Calliope, come with your august mother; come to us and be favourable to us, bring us the Almighty Glory and Wisdom.»vi

For those who would have a sensitivity to immanence, Orpheus proposes to invoke the « universal substance »:

« I invoke Pan, the universal substance of the world, of the sky, of the deep sea, of the earth of various forms and of the imperishable flame. These are just scattered members of Pan. Pan at the feet of goats, wandering god, master of storms, who drives the stars and whose voice represents the eternal concerts of the world, god loved by herdsmen and pastors who love the clear fountains, fast god who inhabits the hills, friend of sound, dear god of nymphs, god who generates all things, procreative power of the universe.»vii

For those who prefer to put themselves under the shadow of the Law, Orpheus also has a sign:

« I invoke the divine Law, the genius of men and immortals; the heavenly goddess, governing the stars, the common sign of all things, the foundation of nature, the sea and the earth. A constant Goddess, keeping the eternal laws of heaven and faithfully carrying out her immense revolutions; you who grant mortals the benefits of a prudent life and govern all that breathes; you whose wise counsel directs all things according to equity, goddess always favourable to the just, but overwhelming the wicked with severe punishments, sweet goddess who distributes goods with delicious largess, remember us and speak our name with friendship.»viii

The journey has only just begun. It has no end. Any vessel will do, to the one who knows the bearings, even fuzzily. Only imagination and hope are likely to be in short supply. And courage.

i Phaedrus, 249, c-d

iiMarsilio Ficino, Th. Plat. 18,8

iiiIbid.

iv Georg. IV, 480

v Argonaut., 1142

vi Argonaut., 1142

vii Orpheus, Hymns, X

viii Hymns, LXI

Symbiosis : an Universal Paradigm


Symbiosis is a fascinating subject, with indescribable extensions, not devoid of universal implications, and metaphysical considerations.

Almost all animals and plants use symbiotic bacteria, which allow them to perform certain metabolic functions by proxy. Some plants have bacteria that fix nitrogen. In the stomachs of cows, there are bacteria that digest cellulose.

Mitochondria and chloroplasts, essential components of cells, were once independent creatures, living independently of their current hosts. It is their genomic DNA, very different from that of their current host cells, that bears witness to this distant past.

It is inferred that mitochondria and chloroplasts penetrated primitive cells at a remote time and then adapted to life inside these cells. The symbiosis between mitochondria, chloroplasts and primitive cells is at the origin of giant leaps in the evolution of life. The assembly of simple structures with specific biological properties has made it possible to build increasingly complex cellular structures faster and faster. The mechanism of symbiosis thus avoided the already advanced cells having to reinvent by chance of genetic mutations what the symbiotic creatures brought them directly, on a plateau of sorts.

Physicist Freeman Dyson observes that in the universe, very many cases of symbiosis are also observed. We’re talking about symbiotic stars. Many of the objects observed in the universe are associated in symbiotic systems, either in pairs or within more complex systems. Symbiotic galaxy pairs are widespread. These symbioses frequently prepare fusions, just as ancestral cells ingested mitochondria and chloroplasts. Thus large galaxies « swallow » small galaxies after having been symbiotically associated with them for some time. The nuclei of swallowed galaxies are observed inside those that have swallowed them. This is called « galactic cannibalism ».

At the star scale, there are also many cases of symbiosis. Symbiotic star pairs are composed of a highly condensed element such as a white dwarf, a neutron star or even a black hole, and another normal star, which will also eventually be swallowed.

Symbiosis phenomena have been discovered between two neutron stars, which slow each other down due to the interaction of their gravitational waves. In the end they merge together and create a unique star in a gigantic splash of light and stellar matter, within a few thousandths of a second. This type of phenomenon is observed several times a day, through gamma-ray discharges, which are considered to be the most violent events in the universe, even more so than supernova explosions.

The Sun and Earth also form a symbiotic couple. The Earth brings chemical and environmental diversity. The Sun guarantees a stable supply of energy. Life was born thanks to the combination of the Earth’s potentialities, its variability, with the constancy and stability of the Sun.

The symbiosis paradigm applies to cells and galaxies, and also to man. For example, in the human couple. Or, on a different scale, in cultures and civilizations that are capable of symbiotic union.

We can hypothesize the existence of other forms of symbiosis, more abstract or more philosophical. Thus, the relationship of tension between the manifest and the latent can be described as symbiotic, or the link between the evidence of the phenomenal world and the mystery of the noumenal world, or between the relationship between the human and the divine.

It is possible, in order to continue to spin the metaphor of symbiosis, that we are not alone, isolated in our minds and souls, solitary like navigators lost in the ocean. We may well be, without our own knowledge, associated by several kinds of symbioses with higher forms of life whose form and power we cannot conceive, but which accompany us, throughout our peregrinations, in different planes of reality.

If everything is a system, as the ancient Chinese civilization likes to emphasize, then it is possible that our very being is an integral, systemic part of a multiplicity of symbioses, of varying importance.

Just as mitochondria play a particular role in the metabolism of each cell, just as the entire universe constantly produces countless forms of symbiosis under the influence of gravitational forces, so men, individually and collectively, may play their symbiotic role, blind, unravelable, but not mythical, on scales of time and reality, which we are unable to suspect.

In the Mire, Drowning Angels.


We humans are fundamentally nomads, – with no nomosi. We are forever nomads with no limits, and no ends.

Always dissatisfied, never at peace, never at rest, perpetually on the move, forever in exile.

The Journey has no end. Wandering is meaningless, without clues. The homelands are suffocating. Landscapes are passing by, and we have no roots. No abyss fulfills us. The deepest oceans are empty. The skies, down there, are fading. The suns are pale, the moons dirty. The stars are blinking. We can only breathe for a moment.

Our minds would like to look beyond the diffuse background, behind the veiled Cosmos. But even an infinitely powerful Hubble telescope couldn’t show us anything of what’s behind. Cosmology is a prison, only vaster, but still finite, bounded, and we are already tired of endless, useless, multiverses, and weary of their aborted drafts.

The worried soul « pursues an Italy that is slipping away », but Virgil is not anymore our vigilante, and Aeneas is not our elder. Rome has forgotten itself. Athens has died out. Jerusalem, we already have returned there, – so they say.

Billions of people live, dream and die on the Promised Land.

They try, every night, to drink the water of the Lethe and the Cocyte, without being burnt by the Phlegethon. When they wake up, they are always thirsty for new caresses, they want again to smell myrrh, to taste nectars.

They try to avoid the icy skin of mirrors. They desperately scan the hairy mountains, the undecided rivers, the bitter oranges. They follow the hard curve of the fruits, the orb of the colors.

But at one point the heart hits, the body falls. At any moment, the final night will cover the sun. Forgetting all will come without fail.

Euripides called life: « the dream of a shadow ».ii

This shadow has two wings, – not six, like Ezekiel’s angels.

Intelligence and will are our wings, says Plato.

With one wing, the shadow (or the soul) sucks in, breathes in. The world comes into her.

With the other wing, she goes to all things, she flies freely, anywhere.

When the two wings flap together, then anything is possible. The soul can evade anywhere, even out of herself, and even from God Himself. As Marsilio Ficino says: « Animus noster poterit deus quidam evadere ».

There is a mysterious principle at the heart of the soul: she becomes what she’s looking for. She is transformed into what she loves.

Who said that? A litany of impressive thinkers. Zoroaster, King David. Plato, Porphyry, Augustine. Paul put it that way: « And we all, who with unveiled faces contemplate the Lord’s glory, are being transformed into his image with ever-increasing glory. »iii

It is indeed a mysterious principle.

The word ‘mystery’ comes from the Greek μύω, to close. This verb was originally used for the eyes, or for the lips. Closed eyes. Closed lips. The religious meaning, as a derivative, describes an ancient problem: how could what is always closed be ever opened?

Zoroaster found an answer, kind of: « The human soul encloses God in herself, so to speak, when, keeping nothing mortal, she gets drunk entirely on the divinity”.iv

Who still reads or pays attention to Zoroaster today?

Nietzsche? But Nietzsche, the gay barbarian, joyfully ripped away his nose, teeth and tongue. After that, he pretended he could speak on his behalf. Also Sprach Zarathustra. Ach so? Wirklich?

There are two kinds of thinkers.

There are the atrabilaries, who distill their venom, their suspicions, their despair, or their limitations, like Aristotle, Chrysippus, Zeno, Averroes, Schopenhauer or Nietzsche.

And there are the optimists, Heraclitus, Pythagoras, Socrates, Plato, or Apollonius of Thyana. They believe in life and in everything that may flourish.

We’ll rely on Heraclitus for a concluding line: “If you do not expect the unexpected you will not find it, for it is not to be reached by search or trail”. (Fragm. 18)

What can we learn from that fragment?

Without hope, everything is and will stay forever mud, mire, or muck. We have to search for the unexpected, the impossible, the inaccessible… What on earth could it be? – Gold in the mud, – or in the mire, drowning angels?

iNomos (Greek) = Law

ii Medea, 1224

iii2 Co 3,18

iv ChaldaicOracles V. 14.21

Mixed Souls


The soul is a kind of « heteroclite beast », like the Chimera or Cerberus, says Plato. He represents her as an assemblage of several monsters, whose heads form a « crown ». Some of these heads are peaceful, the others are fierce and ferocious. This beastly crown thrones over the body of a lion, coupled with that of a man. All this is wrapped in human skin, which gives the observer the impression that this composite creature has the appearance of a man.i

The idea of mixing the bestial and the human in several degrees of composition is taken up in another text, Timaeus, where Plato defines the soul of the world.

The soul of the world is described as an « indivisible reality that always remains identical », a « reality that is divisible and subject to becoming « , and finally a « third form of reality », called « intermediate », which is obtained by mixing the first two kinds of realities.

The soul of the world is thus a mixture of three elements: an indivisible one, a divisible one and a third one which is itself a mixture of the first two.

It may seem a little redundant, like a mixture of a mixture with itself… Or, logically, this could also imply that the third form of reality does not mix with the first two realities, indivisible and divisible, in the same way and with the same effects, as we observe when we mix the first two kinds of realities. In short, mixing is not a linear operation, but rather an « epigenetic » one, we would say today.

God, Plato continues, took these three kinds of reality and mixed them together to melt them into a single substance.

But, how to mix the divisible with the indivisible, the « Same » with the « Other »? « The nature of the Other was rebellious to the mixture; to unite it harmoniously to the Same,[God] used constraint; then in the mixture he introduced Reality; of the three terms, he made a unity. »ii

The soul of the world is therefore a mixture of three terms: the Same, the Other and « Intermediate Reality ».

If we compare this mixture with the mixture of the human soul, what do we see? The human soul is composed, as we remember, of a crown of animal heads, a leonine form and a human form.

Can the terms of these two mixtures be reconciled?

The « crown of animal heads » could be analogous to the Intermediate Reality. The « lion » could be assimilated to the Same, and « man » to the Other.

We can imagine other correspondences between the structure of the soul of the world and the structure of the human soul. But the important point is elsewhere.

The fundamental idea is that the human soul is, by the very principle of its composition, the image of all things. It contains in power the possible developments of all living beings.

Plato reinforces this idea with another image. The soul comes, he says, from a « cup » where God has cast all the seeds of the universe, and « mixed them ». It follows that every soul contains in power all these seeds, all these germs, all these possibilities.

iPlato The RepublicIX, 558e

iiPlato. Timaeus, 35a,b

L’encre de la mémoire


Après la marche, me tenant sur la hauteur, je découvris non quelque terre, en vérité jamais promise, mais seulement une perspective, l’assurée perspective d’un exil continu. Exil non infini, bordé par la mort. Mais du moins jamais fini, quoi qu’il arrive, tant le désert s’étend. Toute la littérature, et la philosophie même, est un lac sec, et la poésie une mule chargée de gourdes presque vides.

Quant à l’esthétique, elle n’illumine plus les jours. Le théâtre de la sanctification n’appelle pas d’applaudissements. Les noms divins n’offrent que peu de certitudes. Les anges disparaissent aussitôt qu’ils font signe. Les véritables théologies sont négatives. Les exégèses ne sont jamais faites pour être achevées.

Je me remémore, désenchanté, les devins passés de l’avenir. Des portes ouvertes, d’autres fermées, étaient décrites par ces prophètes sans issue, bardés d’asymptotes.

Des anges nouveaux s’abattaient alors, vagues après vagues. La Cabale raconte qu’à chaque instant il s’en crée encore des multitudes, pour aussitôt disparaître. Leur rôle est bref autant que chantant. Ils louent d’alléluias lilas la sereine seigneurie, la grise sonorité des ciels. Et s’y diluent sans retour.

Ma patience s’étiolait sous l’étoile courte. Un ange nocturne attaqua. Ses ailes tranchantes frémissaient à peine. L’air frissonnait. Je fis un pas de côté. L’esquive, toujours l’esquive.

Je l’embrassai du regard. Il avança subrepticement, fit un bond, sur la voie de la fuite.

Fuir ? Mais où ? Vers le futur d’où il paraissait être venu.

Ainsi, je vis son regard tourné vers ce qu’il n’était déjà plus, ou bien était-ce vers ce qu’il ne pensait déjà plus pouvoir encore être ?

J’en profitai pour lui arracher une plume, que je trempai incontinent dans cette encre mêlée de fiel.

Flying Without Wings


Minding one’s own mind is a difficult art. One must juggle with the uncontrolled power of ideas, the tyranny of imagination, the empire of reason, the excesses of imitation, and the probable (in-)adequacy of the mind to reality.

One must also consider the conformation of the soul’s desire to her true end. The soul is basically a mystery to herself. How could she unravel mysteries far from her attainment, when she is evidently unable to understand herself, or to escape the grip of her drifting imagination?

The myth, it seems, may be for the soul an alternative path of research. It is one way to escape the tyranny of the déjà vu and its consequences. A way to set her free, while giving in to her vertigo.

Here is an example.

In the Timaeus, Plato describes the power that the soul exerts over the body, and in the Phaedrus, he deals with the soul liberated from the body.

On the one hand, the soul is in charge of the body into which it has descended. On the other hand, the soul freed from the body travels through the heavens and governs the world. So doing, she binds herself to celestial souls.

Her liberation is accompanied by frankly enigmatic phenomena:

« Where does it come from that the names of mortal and also immortal are given to the living, that is what we must try to say. Every soul takes care of everything that is devoid of a soul and, on the other hand, circulates throughout the whole universe, presenting herself there sometimes in one form and sometimes in another. However, when she is perfect and has her wings, it is in the heights that she walks, it is the whole world that she administers. »i

The soul « has her wings » and is called to administer the « whole world ». What does that mean?

By commenting on this passage, Marsilio Ficino brings it closer to another text by Plato which states in a rather obscure way:

« The need for intelligence and the soul united to intelligence exceeds all necessity. »ii

This comment requires an explanation.

When the soul is liberated, that is, when she leaves the body, she takes advantage of this freedom to unite herself « necessarily » to the intelligence. Why « necessarily »? Because in the spiritual world there is a law of attraction that is analogous to the law of universal attraction in the physical universe. This law is the law of the love that the free soul « necessarily » feels for the (divine) intelligence.

When she unites with the ‘intelligence’, the soul becomes « winged ». She can do anything, including « administering the whole world ».

This explanation doesn’t explain much, actually.

Why is the « perfect » soul, « winged », called to « administer the whole world »?

In reality, the mystery is thickening. The Platonic myth only opens doors to other, more obscure questions.

Two thousand years after Plato, Marsilio Ficino proposed an interpretation of these difficult questions:

“All reasonable souls possess an upper part, spiritual, an intermediate part, rational, a lower part, vital. Intermediate power is a property of the soul. Spiritual power is a ray of higher intelligence projected on the soul, and in turn reflected on the higher intelligence. The vital power is also an act of the soul reflecting on the body and then repercussions on the soul, just as sunlight in the cloud is, according to its own quality, a light, but as it emanates from the sun, is ray, and as it fills the cloud, is whiteness.”iii

The thicker the mystery gets, the more images multiply!

Ray, light and whiteness represent different states of intelligence mixing with the mind (the ray becomes light), and of spirit mixing with the world and matter (light becomes whiteness).

We may also understand that the « ray » is a metaphor of the (divine) intelligence, that the « light » is a metaphor of the power of the (human) spirit, and that whiteness is a metaphor of the vital power of the soul. These images (ray, light, whiteness) have a general scope, – which applies to the world as well as to the mind.

So is the myth.

The myth is like a « light », generated by a « ray » striking the mind, and generating « whiteness » in it (i.e. revelation).

The « ray », the “light”, the “whiteness” are images, metaphors, for the Word (Logos), the Myth (Mythos), and Reason (Logos, again), as various degrees of illumination.

Is this explanation enlightening enough?

If not, you will have to learn to fly, without wings, radar and GPS, in the nights and fogs of the world.

i Phaedrus 246 b,c

iiPlato. Epinomis 982 b

iiiMarsilio Ficino Platonic Theology, 13,4

Les dangers du christianisme et les dangers du judaïsme


Né en 1886 dans une famille juive assimilée, Franz Rosenzweig décide, dans les années 1910, de se convertir au christianisme, après de nombreux débats avec des cousins, Hans et Rudolf Ehrenberg, qui s’étaient déjà convertis, ainsi qu’avec son ami Eugen Rosenstock, lui aussi juif converti. Mais il y renonce après avoir assisté à l’office de Yom Kippour dans une synagogue de Berlin, en 1913.

Peu après, il écrit dans les tranchées de la 1ère Guerre mondiale son œuvre maîtresse, L’étoile de la Rédemption, qui offre une sorte de mise en parallèle du judaïsme et du christianisme.

Des parallèles qui ne se rejoignent pas, sauf peut-être à la fin des Temps. Je trouve son essai significatif d’une double distance, d’une scission constitutive, dont il est difficile de voir l’issue, sauf à changer totalement de paradigme, – ce qui serait peut-être le véritable enjeu, dans quelque futur.

Rosenzweig affirme que le christianisme affronte trois « dangers » qu’il « ne dépassera jamais ». Ces « dangers » sont essentiellement d’ordre conceptuel : « la spiritualisation du concept de Dieu, l’apothéose accordée au concept de l’homme, la panthéisation du concept de monde ».i

Le concept chrétien de Dieu, le concept chrétien de l’homme, le concept chrétien du monde, sont fautifs et dangereux, selon Rosenzweig, parce qu’ils impliquent une atteinte à la transcendance absolue de Dieu, à laquelle le judaïsme est supposé être fondamentalement attaché.

La charge est lourde, mais nette, – et triple.

« Que l’Esprit soit en toutes choses le guide, et non pas Dieu ; que le Fils de l’Homme, et non pas Dieu, soit la Vérité ; que Dieu soit un jour en tous et non point au-dessus de tout ; voilà les dangers. »ii Dieu. Dieu. Dieu.

Rosenzweig ne peut accepter que le Dieu absolument transcendant du judaïsme puisse être représenté par son « Esprit » , fût-il « saint ». Pourquoi ? Dieu n’est-il pas Son propre Esprit ?

Non. La transcendance de Dieu est sans doute si absolue que l’usage du mot « esprit » est encore trop anthropomorphique dans ce contexte. Du point de vue du judaïsme, tel qu’interprété par Rosenzweig, employer le mot « esprit » comme hypostase de Dieu est attentatoire à son absolue transcendance. Dieu n’est-il pas nommé dans la Torah le « Dieu des esprits »  (Nb 16,22), parce qu’Il en est le Créateur ? L’esprit en tant qu’il est créé par Dieu, pourrait-il être dès lors une « substance » que le Dieu et l’homme auraient alors en commun ? Non. Ceci n’est pas acceptable. Le principe même de la transcendance absolue de Dieu exclut toute idée de communauté de substance entre le divin et l’humain, fût-ce celle de l’« esprit ».

Rosenzweig ne peut accepter non plus que le Dieu absolument transcendant du judaïsme puisse se faire représenter ici-bas par un « Fils », ou horresco referens, puisse s’abaisser à l’humiliation, en consentant à une « incarnation » humaine, à qui il déléguerait de plus, ipso facto, le soin et le privilège de révéler sa « Vérité » aux hommes.

Enfin, et a fortiori, Rosenzweig ne peut évidemment accepter que le Dieu absolument transcendant du judaïsme puisse condescendre à quelque immanence que ce soit, et en particulier en venant dans le « monde », pour y demeurer « en tous ».

Le judaïsme ne transigera pas. Jamais. Transcendance absolument absolue du Dieu, infiniment au-delà de l’esprit, infiniment au-delà de l’humain, infiniment au-delà du monde.

Transcendance infiniment absolue du Dieu Créateur, transcendance infinie de sa Révélation, et transcendance infinie, enfin, de la Rédemption.

Oui, mais.

De quoi parle-t-on alors dans les Écritures? Sur quoi s’exercent les commentaires ? Sur quoi s’appliquent les esprits enclins à l’étude ?

Notons-le bien, l’attaque de Rosenzweig contre le christianisme porte sur les « concepts » que ce dernier est censé employer,.

Mais qu’est-ce qu’un concept ?

C’est une tentative positive de l’esprit humain de saisir l’essence de quelque chose. Or le dogme de l’absolue transcendance de Dieu exclut d’emblée toute tentative, quelle qu’elle soit, de le « conceptualiser », que ce soit à travers des noms, des attributs ou des manifestations.

La seule conceptualisation acceptable est le concept de l’impossibilité de toute conceptualisation. Théologie absolument négative donc, rigoureusement et infiniment apophatique.

Mais alors la révélation de son Nom, faite à Moïse par Dieu Lui-même? Quid des théophanies, dont la Bible n’est pas exempte ? Et les dialogues de Dieu avec les Prophètes ? Ou dans un autre ordre d’idées, l’octroi d’une Alliance entre Dieu et son Peuple? Quid de l’errance de la Shekhina dans ce monde, et de sa « souffrance » ? Ou, à un autre niveau encore, comment comprendre l’idée que les cieux et la terre sont une « création » de Dieu, avec tout ce que cela comporte de responsabilité sur le contenu de leur avenir, et les implications de leurs puissances ? Ne sont-ce pas là autant d’exceptions notables, par le biais de la parole ou par celui de l’esprit, quant à l’idée même de transcendance absolue, radicale, de Dieu? Ne sont-ce pas en effet autant de liaisons, d’interactions consenties entre Dieu Lui-même et tout ce qui est pourtant si infiniment en-dessous, en deçà de Lui, tout ce qui est si infiniment rien?

Ces questions ne sont pas traitées par Rosenzweig. Ce qui lui importe, c’est de reprocher au christianisme de « s’extérioriser dans le Tout », de « disperser ses rayons » lors de la marche dans le temps, avec la spiritualisation [du concept de Dieu], la divinisation [du concept de l’homme] et la mondanisation [de la transcendance].

Mais les reproches de Rosenzweig ne s’arrêtent pas là. Pour faire bonne mesure, il critique aussi les « dangers » propres au judaïsme.

Là où le christianisme pèche en « dispersant », en « extériorisant » l’idée de Dieu, le judaïsme pèche au contraire par le « rétrécissement », par l’enfermement dans « l’étriqué », par le refuge dans « un étroit chez-soi »iii. En résumé : « Le Créateur s’est rétréci au créateur du monde juif, la Révélation a seulement eu lieu dans le cœur juif. »iv

Ces « dangers juifs », voilà comment Franz Rosenzweig les analyse:

« C’est ainsi qu’au plus profond de ce sentiment juif, toute scission, tout ce qui englobe au-dedans la vie juive, est devenu fort étriqué et fort simple. Trop simple et trop étriqué, voilà ce qu’il faudrait dire, et dans cette étroitesse, il faudrait éventer autant de dangers que dans la dilatation chrétienne. Là, c’est le concept de Dieu qui était en péril : chez nous, c’est son Monde et son Homme qui paraissent en danger (…) Le judaïsme qui se consume au-dedans court le risque de rassembler sa chaleur en son propre sein, loin de la réalité païenne du monde. Dans le christianisme, les dangers avaient nom : spiritualisation de Dieu, humanisation de Dieu, mondanisation de Dieu ; ici, ils s’appellent dénégation du monde, mépris du monde, étouffement du monde.

Dénégation du monde, lorsque le juif dans la proximité de son Dieu anticipait à son profit la Rédemption dans le sentiment, oubliant que Dieu était Créateur et Rédempteur, que, comme Créateur, il conserve le monde entier et que dans la Révélation, il tourne en fin de compte sa face vers l’homme tout court.

Mépris du monde, lorsque le juif se ressentait comme un Reste, et donc comme l’homme véritable, créé à l’origine à l’image de Dieu et vivant dans l’attente de la fin au sein de cette pureté originelle, se retirant ainsi de l’homme : c’était pourtant précisément avec sa dureté oublieuse de Dieu, qu’était survenue la Révélation de l’amour de Dieu, et c’était cet homme qui avait désormais à exercer cet amour dans l’œuvre illimitée de la Rédemption.

Étouffement du monde, enfin, lorsque le juif, en possession de la Loi à lui révélée et devenue chair et sang dans son esprit, avait désormais le toupet de régler l’être-là à chaque instant renouvelé et la croissance silencieuse des choses, voire de prétendre à les juger.

Ces dangers sont tous trois les conséquences nécessaires de l’intériorité qui s’est détournée du monde, de même que les dangers du christianisme étaient dus à l’extériorisation de soi tournée vers le monde. »v

Faute de pouvoir se déterminer à élire un seul champion, Rosenzweig conclut que juifs et chrétiens travaillent en réalité à la même œuvre, et que Dieu lui-même ne peut se priver d’aucun d’eux : « il les a liés ensemble dans la réciprocité la plus étroite. A nous [juifs], il a donné une vie éternelle en allumant dans nos cœurs le feu de l’Étoile de sa vérité. Les chrétiens, il les a placés sur la voie éternelle en leur faisant suivre les rayons de cette Étoile de sa vérité au long des siècles, jusqu’à la fin éternelle. »vi

La vie, la vérité, la voie. L’Oint de Nazareth, le Messie chrétien, s’était déjà désigné par ces trois mots, les identifiant alors à sa propre Personne, mais dans un ordre exactement inverse.

Quant au Messie juif, il nous reste sans doute à l’attendre encore fort longtemps. Il viendra à la fin des siècles, peut-être.

Rétrécissement, étroitesse, étouffement.

Dispersion, dilatation, paganisation.

Laissons couler les millénaires, fleurir les éons.

Que sera devenu le monde dans trois cent milliards d’années ? Juif ? Chrétien ? Bouddhiste ? Nihiliste ? Gnostique ? Ou le monde sera-t-il Tout Autre ?

Verrons-nous naître un jour des Messies non-galiléens ou des Oints non-davidiques aux confins inimaginés des univers connus, et révélant dans une langue claire une méta-Loi, aussi lumineuse que mille milliards de nébuleuses assemblées en un point unique?

Ou bien est-ce le message même des Écritures qui, par quelque miracle, sera répété, mot pour mot, lettre pour lettre, souffle pour souffle, dans tous les multivers, franchissant sans dommage l’attraction et la translation de multiples trous noirs et de vertigineux trous de ver?

La voie, devant nous, est infiniment, évidemment, ouverte.

Nous savons seulement qu’à la toute fin, il y aura de la vie, alors, encore, – et non la mort.

Quelle vie ? On ne le sait.

On sait aussi qu’alors, avec la vie, il y a aura également la vérité, et non la non-vérité.

Vérité et vie sont indissolublement liées, comme la transcendance et l’immanence.

Mais quelle vérité ? – Excellente question.

« Qu’est-ce que la vérité ? », demanda jadis, fameusement, Pilate.

On pourrait aussi demander, tout bonnement : « Qu’est-ce que la vie ? »

Puisque la transcendance est si infiniment au-dessus de l’esprit humain, comment peut-on oser poser même ce genre de questions ?

C’est exactement le point. Oser poser des questions. C’est déjà, d’une certaine manière, commencer d’y répondre.

Je ne doute pas que dans six cent millions d’années, ou trente-trois milliards d’ères, un peu de vérité se donnera encore à voir, – s’il reste, bien entendu des yeux pour voir, ou des oreilles pour entendre.

iFranz Rosenzweig. L’étoile de la rédemption. Trad. Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.474

iiFranz Rosenzweig. L’étoile de la rédemption. Trad. Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.474

iiiFranz Rosenzweig. L’étoile de la rédemption. Trad. Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.478

ivFranz Rosenzweig. L’étoile de la rédemption. Trad. Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.476

vFranz Rosenzweig. L’étoile de la rédemption. Trad. Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.479-480

viFranz Rosenzweig. L’étoile de la rédemption. Trad. Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.490

« Nous vivons leur mort »


– S’il y a une chose à retenir de tous les livres prophétiques, c’est que rien ne peut être dit de ce qui transcende le dire. S’il y a une chose que nous font comprendre les paroles et les visions des prophètes, c’est que l’on ne peut rien savoir de l’Inconnaissable.

– Soit. Mais alors de quoi parlera-t-on, si l’on s’intéresse au mystère, au numineux ?

– On peut parler de l’inconscient, – tout en sachant qu’on n’en viendra jamais à bout. Par définition, l’inconscient c’est ce qui échappe à la conscience, sauf peut-être aux marges…

– Quel rapport entre les prophètes et l’inconscient ?

– L’inconscient est une des figures de l’inconnaissable, et donc, peut-être est-ce aussi une bonne métaphore de ce que nous ne pouvons pas savoir à propos du divin.

– Ah ! C’est une référence à Jung, et à tout ce qui s’agite dans notre inconscient? « La religion est une relation vivante aux événements de l’âme qui ne relèvent pas de la conscience, mais qui se produisent en-deçà d’elle, dans le fond obscur de l’âme. »i Facile de se cacher dans l’obscur, de revendiquer l’épaisseur de la nuit pour faire aisément luire de fausses clartés !

– Fausses clartés ? Pourquoi nécessairement fausses ?

– A beau mentir qui revient du fond de l’abîme, ou supposé tel…

– Jung ne ment pas. Il propose des pistes. L’idée est puissante, d’un Dieu qui serait (pour nous du moins) comme un « contenu psychique autonome »ii.

– C’est presque du panthéisme ! Dieu ne serait ni être ni essence, mais seulement un « contenu psychique » ? Quelle infini ratatinement !

– Ce qui importe n’est pas de prétendre donner le fin mot sur ce qu’est Dieu en « réalité », ou ce qu’il est censé être, en « théorie ». D’ailleurs, le doute à son sujet est et sera toujours là. Tout le monde n’est pas Moïse ou Élie, ou Paul de Tarse… Pour nous, pauvres mortels, le « vrai Dieu » n’intervient jamais dans notre vie, directement du moins. Donc, en pratique, tout se passe comme s’il n’existait pas concrètement… Ce qui importe, c’est de reconnaître l’existence d’une relation intime, active, et même interactive, réciproque, réfléchie, entre l’homme et son propre inconscient, relation dont il ne peut jamais imaginer les limites, parce que tout simplement il n’y en a pas. Après, qu’il appelle son inconscient un ça, ou un signe, ou une parole venue d’ailleurs, qu’importe !

– Oui, mais Jung va plus loin ! D’après lui il faut à la fois considérer l’homme comme une « fonction psychologique de Dieu », et Dieu comme une « fonction psychologique de l’homme ».iii C’est pousser l’immanence un peu trop loin…

– Oui, c’est une idée bizarre, en effet. Dieu aurait donc une « psyché » et une « psychologie » ? Cette position choquait beaucoup des « vrais croyants » comme Martin Buberiv. Mais il y a une autre manière de voir la chose. Jung cherche surtout à s’opposer à la conception orthodoxe selon laquelle ‘Dieu est Dieu’, et n’existe qu’en et pour Lui-même, en son propre « Soi » donc. Ce que Jung essaye de dire, c’est qu’il y a vraisemblablement une analogie possible entre le processus divin et notre propre intérioritév.

– Une « analogie » ! Mais c’est là le fond du problème. D’un côté Dieu, par essence, est l’Autre, l’absolument Autre. Et d’un autre côté (précisément!), Dieu se laisserait saisir par des « analogies » ? Et comment parler d’un « processus divin », pour un Dieu, « moteur immobile » ?

– Bonnes questions… D’abord, sur la question du processus, Thomas d’Aquin a écrit de fort belles pages à ce sujet sur la « procession des personnes divines ».vi Le judaïsme aussi a des formules fort étranges, qui donnent à réfléchir : « Je veux proclamer ce qui est une loi immuable : ‘L’Éternel m’a dit, c’est moi qui, aujourd’hui, t’ai engendré’. » (Ps 2,7). L’engendrement, la génération, c’est bien un « processus », en même temps qu’une « loi immuable », n’est-ce pas ?

Quant à la question de l’analogie, je dirais que fondamentalement, l’Autre et l’Analogie font bon ménage, c’est un couple qui marche ! Mais cela ne va pas sans conséquences dérangeantes… Jung va jusqu’à affirmer que « le croyant doit situer l’origine de Dieu dans son âme propre »vii, et, sans doute pour se donner une caution de poids, du moins dans le monde germanophone, il dit même partager cette opinion avec Kant. Martin Buber, évidemment, si on le prend comme type du « vrai croyant » (une espèce rare de nos jours…) ne peut d’aucune manière accepter ce point de vue, qui consiste à dire que « Dieu n’existe pas de façon ‘absolue’, indépendamment du sujet humain. »viii

– Oui, Buber est bien le représentant de l’orthodoxie. Jung en revanche est iconoclaste, panthéiste, ou comme il le dit lui-même, «gnostique », c’est-à-dire hérésiarque, du point de vue orthodoxe…

– Buber est fidèle à la foi de ses pères. Il ne faut pas compter sur lui pour plonger sans filet dans les gouffres et se jeter aveuglément dans les abîmes, les tohu et bohu de telles ou telles spéculations dévoyées…

– Buber est fidèle, c’est sûr. Il est toujours fidèle au mystère. Il dit que l’âme individuelle ne peut en aucun cas être saisie par la métaphysique.

– Oui, Buber est un mystique… Il fuit les pseudo-lumières de la raison, mais c’est pour s’avancer, un peu à l’aveugle semble-t-il, au milieu des lueurs vacillantes de l’imagination… Ces lueurs, d’ailleurs, ne seraient-elles pas autant de vessies qu’il prend pour des lanternes ? Ne dit-il pas que l’essentiel de la vie de l’âme tient « dans ses rencontres réelles avec d’autres réalités, qu’il s’agisse d’autres âmes réelles ou des choses, qui sont semblables aux ‘monades’ de Leibniz. »ix Il prodigue vraiment trop facilement l’adjectif « réel » et le substantif « réalité » à ce qu’il s’agit précisément de « réaliser » ! L’âme ! L’âme ! Pour tant d’autres penseurs, depuis que le monde est monde, l’âme ne reste jamais qu’une ombre fugace. Buber a la foi certes, mais ce n’est pas une raison pour décerner à sa propre âme un diplôme de réalité, et a fortiori, de divinité !

– Au moins sur ce point, il y a ‘réelle’ convergence entre Jung et Buber. Cela vaut d’être noté ! Jung est un homme du XXe siècle, et ayant vécu en Suisse allemande, pas très loin de la frontière avec l’État nazi, un témoin effaré des horreurs qu’il a engendrées. Aussi se croit-il en mesure de proclamer la nécessité d’une aube nouvelle : « A l’inverse du XIXe siècle, la conscience moderne se tourne dans ses attentes les plus intimes et les plus fortes, vers l’âme. »x

– L’âme, invention de la conscience moderne ? Vous voulez rire ?

– Non. C’est très sérieux. C’est exactement ce que pense Jung. Il ajoute même : « La conscience [moderne] repousse avec horreur la foi et par conséquent les religions qui se fondent sur elle. »xi

– Repousser avec horreur la foi ? C’est assez bien vu, sauf pour les tenants du Jihad, naturellement.

– Ah ! C’est là une tout autre histoire. Il ne faut pas confondre ! Sur ce sujet Luther, et avant lui Paul et Augustin, nous avaient prévenus : la foi dans la grâce doit supplanter la foi dans les œuvres, — même si l’on peut douter de pouvoir appeler « œuvre » l’assassinat ou la guerre « sainte »…

– Ne pas se fier aux œuvres, je veux bien. Mais ‘foi dans la grâce’ ? De quoi parle-t-on ? Qu’est-ce que cela veut dire ? D’ailleurs, d’après ceux qui peuvent en témoigner, la foi même est une grâce ! C’est donc vraiment une formule pléonastique…

– Peut-être. Mais là n’est pas la question. Foi ou grâce renvoient au Tout Autre. Or Jung est dans l’immanence, l’immanence psychologique… Il nomme « Soi » ce centre de l’âme, ce Tout interne qui symbolise le Divin. Il ne va pas cependant jusqu’à affirmer que le Soi a pris la place de la divinité dans l’inconscient de l’homme moderne. Comment cela serait-il seulement possible ? L’homme moderne ne nie ni ne renie un Dieu transcendant. Il n’en a tout simplement pas cure ! Il n’en a rien à faire ! Il l’a abandonné tout simplement quelque part, il ne sait d’ailleurs plus où, à la cave ? ou au fond d’un grenier ? – comme une poupée disloquée, un mannequin éventré.

– Le « Soi », temple moderne du divin, version 3.0 ?

– Vois ironisez ? Vous préféreriez voir reconstruit au XXIe siècle, et pour la 3ème fois, le « Temple » qu’un certain Oint de Galilée pouvait déjà se dire capable de reconstruire pour sa part en trois jours, et cela il y a vingt siècles ? Vous voulez vraiment créer les conditions d’un nouvel Armageddon ? Au moins l’idée de Jung, l’idée d’un Soi divin, me semble-t-il, n’est pas si potentiellement sanglante. Du moins en première analyse… Car si l’on suit Jung, il faut aussi revendiquer l’épanouissement des instincts, de tous les instincts, de toutes ambitions, de toutes passions, justement afin de s’en libérer. Car « celui qui vit ses instincts est en mesure de s’en détacher », dit-il.

– Se détacher de ses instincts? Est-ce possible ? Qu’en sait-il ? C’est son expérience de psychologue célèbre, disposant d’une clientèle huppée, suisse et bien élevée, qui l’a conduit à ce genre d’optimisme ?

– Oui, sans doute. La Suisse est un pays qui sait se délivrer sans trop de douleurs de ses passions les plus infâmes…La bonne conscience y efface jusqu’au souvenir de l’inconscient…

– Trop facile. Tout le monde est suisse, si l’on va par là. Regardez l’Europe. L’Europe qui a récemment déversé sur le monde les pires horreurs est devenue une grosse Suisse, replète, grassouillette, édentée…

– Peut-être. Mais rien n’est moins sûr. Tous les démons peuvent se réveiller très rapidement. Il ne faudrait pas beaucoup de « bonnes » raisons pour que la barbarie, à nouveau, viennent habiter les villes et les campagnes européennes.

– On s’est clairement éloigné du sujet.

– En apparence. Mais tout y ramène. Prenez Heidegger, dont tout le monde aujourd’hui a bien compris qu’il a adhéré à l’idéologie « nazie », et même dès la première heure. Son « Discours de rectorat » est manifestement une infamie… Mais dans ses « Cahiers noirs », il change assez vite de ton, il a compris dans quelle satanée aventure il s’est laissé embarquer… Eh bien ! Cet Heidegger-là est aussi celui qui a écrit :« Jamais l’être humain ne pourra se mettre à la place de Dieu, parce que l’être de l’homme n’atteint jamais le domaine de Dieu. A la mesure de cette impossibilité, quelque chose de beaucoup plus important et dont nous avons à peine commencé de penser l’être, peut se produire. »xii

– Qu’est-ce donc que ce « quelque chose qui peut se produire » ?

– Le remplissement d’un vide ? Ou l’évidement d’un trop-plein ? L’apparition de quelque chose à la place de Dieu ? Ou tout cela à la fois ? Heidegger continue : « La place que la métaphysique attribue à Dieu est le lieu où s’exerce l’action originelle et où subsiste l’étant en tant qu’être créé. Ce lieu de Dieu peut rester vide. On peut inaugurer à sa place un autre lieu, de nature également métaphysique, qui n’est ni identique au domaine propre de l’être de Dieu ni à celui de l’homme, mais avec lequel l’homme entre d’emblée dans une relation remarquable. Le Sur-Humain ne prend pas et ne prendra jamais la place de Dieu. Mais la place que prend le désir du Sur-Humain est un autre domaine où l’étant se fonde autrement, dans un autre être. »xiii

– C’est donc ça ? Ni lard, ni cochon, mais entre les deux ? Ni Dieu, ni homme, mais une resucée du surhomme nietzschéen ? Pour un penseur ex-nazi, la ficelle est un peu grosse…

– Je comprends votre réaction. Mais il y a bien autre chose, me semble-t-il dans cette idée de désir de dépassement, maladroitement exprimée par la notion de Sur-Humain. En réalité c’est une idée extrêmement ancienne, formulée il y a plus de 4000 ans par les penseurs védiques, et reprise par les penseurs pré-socratiques. C’est l’idée que les Dieux et les hommes forment une société, et un ordre unique, l’ordre de la ‘justice’. Tout est lié dans cet ordre.

Anaximandre de Milet disait pour sa part que tous les êtres doivent faire pénitence, pour toutes les injustices commisesxiv. Plus techniquement, Simplicius développe : « Anaximandre a dit que l’Illimité est le principe des choses qui sont (…) Ce dont la génération procède pour les choses qui sont, est aussi ce vers quoi elles retournent sous l’effet de la corruption, selon la nécessité; car elles se rendent mutuellement justice et réparent leurs injustices selon l’ordre du temps, dit-il lui-même en termes poétiques. »xv

– Tout le monde est coupable ? Hommes et Dieux ?

– Coupables ? En un sens, peut-être. Mais qu’ils soient tous mutuellement reliés, assurément ! Héraclite a dit : « Nous vivons leur mort et celles-ci vivent notre mort. » xvi. Et, plus loin vers l’Orient, Confucius : « Est homme celui qui se reconnaît une responsabilité par rapport au Tao, qui unit le ciel et la terre. »

iC.G. Jung. Introduction à l’essence de la mythologie. Trad. H. del Medico. Payot. 1968.

iiCf. C.G. Jung. Dialectique du moi et de l’inconscient. Gallimard. 1964

iiiCf. C.G. Jung, Types psychologiques. Trad. Y. Lelay. Buchet-Chastel. 1958

ivMartin Buber. Eclipse de Dieu. Ed. Nouvelle Cité. Paris, 1987, p. 82

vC.G. Jung, Types psychologiques. Trad. Y. Lelay. Buchet-Chastel. 1958,

viS. Thomas d’Aquin. Somme théologique. I. Questions 27 à 43

viiMartin Buber. Eclipse de Dieu. Ed. Nouvelle Cité. Paris, 1987, p. 83

viiiIbid.

ixMartin Buber. Eclipse de Dieu. Ed. Nouvelle Cité. Paris, 1987, p. 85

xC.G. Jung. Problèmes de l’âme moderne. Buchet-Chastel. 1961

xiC.G. Jung. Problèmes de l’âme moderne. Buchet-Chastel. 1961

xiiHeidegger. Chemins qui ne mènent nulle part. Gallimard, 1962

xiiiHeidegger. Chemins qui ne mènent nulle part. Gallimard, 1962

xivCf. Les Présocratiques. La Pléiade. Gallimard, 1988. p. 39

xvSimplicius. Commentaire sur la Physique d’Aristote. 24,13

xviHéraclite, Fragment 77. Cf. Nouménios. Fragment 35, cité par Porphyre. Antre des Nymphes, 10. In Les Présocratique, op.cit. p. 164

The Angel of the Bizarre


Plato says that, just before incarnating in her body, the soul must choose her destiny, her future way of life. At this crucial moment the soul is completely free. It is her sole responsibility to decide which kind of daimon she will use as her guardian during her brief earthly stay.

This idea goes totally against the « modern way ». For the most part, “modern thinkers”, for example Calvin, Hobbes, Voltaire, Marx, Einstein, Freud, have been advocating determinism or materialism for many centuries.

« Modern thinkers » are far removed from the Platonic world. And much more so from the intellectual and spiritual world in which the Egyptians of the pre-dynastic period, the Chaldean Magi or the Zoroaster supporters lived.

On these disappeared worlds, there are written sources, archaeological traces. It is not impossible to try to understand them better. Scrupulous scientists use their lives for this.

But how can « modernity » receive what Egyptologists or Assyriologists can extract from this long memory?

The noisy « modernity » remains silent, mute, speechless, on the oldest issues, the life and death of the spirit, the growth and degeneration of the soul.

How do « modern thinkers », for example, imagine the formation of the mind in the brain of the newborn child?

Epigenesis, they say, gradually shapes the human mind by connecting, strengthening or weakening neurons together during billions of continuous interactions with the world. It is a materialistic, epigenetic process. In this representation, there is no need for a primordial substance, an original soul, hidden under neurons, or descended from « heavens ». There is only a succession of half-programmed, half-contingent connections, a mixture of chance and neurobiological determinism, which end up constituting your mind or mine, the mind of a Mozart or of a Socrates.

In all cases, without exception, there is a totally unique, absolutely singular creation of a « person », a consciousness.

This “modern” view is widespread. But it is only a theory; it lacks clear evidence. There is no neurobiological evidence that the soul exists, and there is no neurobiological evidence that it does not exist.

The « modern » view, whether materialist or animist, determinist or spiritualist, wander and grope, blind-born, in baroque, devastated and irreconcilable intellectual landscapes.

We need to step back, a few centuries earlier, to reconsider the problem.

« What prevents an angelic thought from creeping into the powers of reason, even though we do not see how it creeps into them? »i

This sentence by a famous Renaissance thinker now has a « surrealist » flavor in the modern sense of the word. It effectively anticipates the Angel of the Odd (or the Uncanny) for more than three centuries.

This Angel had no wings, it was not a feathered « chicken ». Edgar Allan Poe explains that the only function of the « te Angel ov te Odd  » was to bring about these bizarre accidents that continually amaze skeptics.

At first, the writer did not believe a word of what the Angel was telling him. Well, he took it the wrong way. Shortly afterwards, he had a real hard encounter with the Angelic power.

“Meeting my betrothed in an avenue thronged with the elite of the city, I was hastening to greet her with one of my best considered bows, when a small particle of some foreign matter lodging in the corner of my eye, rendered me, for the moment, completely blind. Before I could recover my sight, the lady of my love had disappeared—irreparably affronted at what she chose to consider my premeditated rudeness in passing her by ungreeted. While I stood bewildered at the suddenness of this accident (which might have happened, nevertheless, to any one under the sun), and while I still continued incapable of sight, I was accosted by the Angel of the Odd, who proffered me his aid with a civility which I had no reason to expect. He examined my disordered eye with much gentleness and skill, informed me that I had a drop in it, and (whatever a « drop » was) took it out, and afforded me relief.”ii

The Angel had taken revenge.

Skeptics abound. Fewer, those who detect subtle interferences, tiny signals from worlds too parallel.

What are these worlds? To make it in, we could call them « branes ». But it is still a metaphor that is too material, too physical.

There are conditions to perceive these phenomena, these interferences. You have to be free, and your mind must be on « vacation ».

There are many kinds of such ‘mind vacations’: sleep, fainting, melancholy, loneliness.

The modern disease par excellence, unemployment, could be considered as yet another kind of ‘vacation’. Most of us will have to live with it. It will soon be necessary to ensure political and social peace through a guaranteed universal income. We will have to go through this, necessarily, when the rapid progress of artificial intelligence will deprive societies of most of the usual jobs.

Then, in such a world, liberated from stress, « on vacation », interesting encounters with the bizarre will undoubtedly take place. Especially, in spite of themselves, the skeptics will have to learn to live by the new, odd, uncanny, norm.

i Marsilio Ficino Platonic Theology

iiEdgar Allan Poe. The Angel of the Odd

« Fils de » (‘Bar’ et ‘Ben’)


Il y a deux mots en hébreu pour signifier l’idée de filiation, ben בן et bar בר.

Ces deux mots signifient « fils », mais avec des nuances de sens complètement différentes, du fait de leurs racines respectives. Et celles-ci ouvrent de surprenantes perspectives…

Le mot ben vient du verbe banah בָּנָה, « bâtir, construire, fonder, former », ce qui connote l’idée d’une émergence progressive, d’une édification, d’une construction, prenant nécessairement un certain temps.

Le mot bar est issu du verbe bara’ בָּרַא, « créer, tirer du néant, faire naître » et dans un second sens « choisir ». L’idée de filiation est ici associée à une création atemporelle ou instantanée, par exemple d’origine divine. C’est d’ailleurs le verbe bara’ qui est utilisé comme second mot du premier verset de la Genèse, Berechit bara’ Elohim… « Au commencement créa Dieu… ». Dans un sens figuré, bar signifie « choisi, élu, préféré ». Le mot connote le choix, l’élection ou la dilection.

Qu’est-ce que la différence entre ben et bar nous apprend ?

Il y a un premier niveau de lecture : la filiation commence par une ‘création’, elle ‘tire du néant’ (bara’), mais elle implique aussi un long travail de ‘construction’, de ‘formation’, de ‘fondation’ (banah).

Atemporalité (ou intemporalité) de la transcendance (issue du néant), et par opposition, temporalité nécessaire de l’immanence.

Dans le texte biblique, ces mots, (banah et bara’, ben et bar) si courants, si familiers, sont comme des portes opposées, ouvrant sur des cheminements très différents.

Des portes, ou plutôt des trappes, sous lesquelles se révèlent des abîmes, zébrés de fulgurances.

Commençons par la création. Berechit bara’.

Le mot bar a sa profondeur propre, ses fines ambiguïtés. Son sens premier est ‘fils’, fils de l’homme ou fils des Dieux.

« Quoi ! Mon fils ! Quoi ! Fils de mes entrailles ! » (Prov. 31,2)

Dans le Livre de Daniel : בַר-אֱלָהִין , bar-élahin , « fils des Dieux » (Dan 3,25). Dans ce cas là, l’expression désigne un « ange ».

Bar semble pouvoir aussi signifier « Fils de Dieu »…

Le psalmiste s’exclame : « Adorez l’Éternel avec crainte » (Ps 2,11), et tout de suite après, il s’écrie : ‘Nachqou bar’, « Embrassez le Fils » (Ps 2,12).

Qui est donc ce ‘fils’ (bar), au statut tel qu’on le cite juste après le nom YHVH, et dans le même mouvement de louange ?

Selon certains, il faut comprendre ce ‘fils’ comme étant ‘le roi’, et selon d’autres il faut comprendre ‘la pureté’.

Pourquoi le ‘roi’ ? Ou la ‘pureté’ ?

Parce que, on l’a dit, bar vient du verbe bara’ dont l’un des sens originaires est « choisir ». Bar signifie ‘fils’ mais aussi ‘choisi, élu, préféré’.

Dans le psaume 2, le mot bar peut aussi signifier le ‘Choisi’, l’Élu. Or le ‘roi’ est l’ ‘Oint’ (mashiah, ou le ‘messie’) du Seigneur.

Mais, par dérivation, bar signifie aussi ‘pur, serein, sans tache’, comme dans bar-levav, « pur de cœur » (Ps 24,4) ou comme dans « les commandements de YHVH sont purs (bara) » (Ps. 19,9).

Alors, nachqou bar, « embrassez le Fils », ou le « roi », ou la « pureté » ? Ou encore le « Choisi » ou « l’Oint » ? Le Messie ? Qui le dira ?

Notons que les chrétiens pourraient aisément voir dans ce bar là une préfiguration du Christ (on rappelle que ‘Christ’ vient du grec christos qui est la traduction en grec du mot hébreu mashiah, ‘oint’).

Parlons maintenant de ben et de banah.

On trouve le mot banah employé de diverses manières :

« Je t’ai bâti cette maison qui te servira de demeure. » (1 Rois 8,13)

« L’Éternel Dieu forma de la côte une femme. » (Gn 2,22)

« En construisant tes hauts lieux » (Ez 16,31)

« Il fonda Ninive » (Gn 10,11)

Salomon joue avec le mot et son ambivalence (bâtir/fils), au moment où il fait son discours d’inauguration du Temple. Il rappelle que c’était bien David qui avait eu l’idée de construire (banah) un temple en l’honneur de Dieu, mais que l’Éternel lui avait dit : « Toutefois ce n’est pas toi qui bâtiras (tibnéh) ce temple, c’est ton fils (bin), celui qui doit naître de toi, qui bâtira (ibnéh) ce temple en mon honneur. » (1 Rois 8,19)

Bien avant Salomon, Noé construisit (vé-ibén) un autel (Gn 8,20). Là aussi, l’on peut déceler un jeu de mots aux répercussions plus profondes encore que celles associées à la construction du Temple.

« Que signifie ‘Noé construisit’ ? En vérité Noé c’est l’homme juste. Il ‘construisit un autel’, c’est la Chekhina. Son édification (binyam) est un fils (ben), qui est la Colonne centrale. »i

L’interprétation n’est pas évidente, mais si l’on en croit un bon spécialiste de la cabale, on peut comprendre ceci :

« Le Juste ‘construit’ la Chekhina parce qu’il la relie à la Colonne centrale du plérôme divin, la sefira Tiferet, dénommée ‘fils’. Cette sefira masculine est la voie par laquelle la Chekhina reçoit l’influx ontique qui la constitue dans son être. »ii

La Chekhina représente la « présence » divine. C’est la dimension ‘féminine’ du plérôme divin. Et même, selon certaines interprétations, incroyablement osées, de la cabale, la Chekhina est « l’épouse » de Dieu.

La cabale utilise l’image de l’union du masculin (la Colonne centrale) et du féminin (la Demeure) pour signifier le rôle du Juste dans la ‘construction’ de la Présence divine (la Chekhina).

Charles Mopsik met les points sur les i.

« Le Juste est l’équivalent de la sefira Yessod (le Fondement) représentée par l’organe sexuel masculin. Agissant comme ‘juste’, l’homme assume une fonction en sympathie avec celle de cette émanation divine, qui relie les dimensions masculines et féminines des Sefirot, ce qui lui permet ‘d’édifier’ la Chekhina identifiée à l’autel. »iii

Ben. Fils. Construction. Colonne. Organe masculin.

Et de là, selon la cabale, la possible action théurgique de l’homme juste, ‘édifiant’ la Chekhina.

On le voit, bar et ben offrent deux voies liant le divin et l’humain. L’une est descendante, celle du choix, de l’élection, de l’Oint, du Messie.

L’autre voie est montante, comme une colonne dans le temple, comme une œuvre de justice, dressée droite, vers la Chekhina.

iZohar Hadach, Tiqounim Hadachim. Ed. Margaliot, Jérusalem, 1978, fol. 117C cité par Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Verdier. Lagrasse 1993, p. 591

iiCharles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Verdier. Lagrasse 1993, p. 591

iiiCharles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Verdier. Lagrasse 1993, p. 593

A World Renaissance


Pythagoras and Plato attached their names to the power of numbers. Each number carries a symbolic charge. The simplest are the most meaningful. They can be associated by imagination with the higher functions of the soul.

The 1, or « unity », symbolizes intelligence because it is unified in intuition or in concept. Through intuition or concept intelligence grasps what makes the “unity” of the thing, and thereby reveals itself as « one ».

The 2, or « duality », represents science, because it starts from a principle, to reach a conclusion. It goes from one to the other, and thus generates the idea of duality.

The 3, or « trinity », is the number associated with opinion. The opinion goes from one to two (which makes three): it starts from a single principle but reaches two opposite conclusions. One seems accepted, provisionally « concluded », but the other remains « fear », always possible. The opinion, by its intrinsic doubt, introduces a ternary ambiguity.

The 4, or « quaternity », is associated with the senses. The first of the quaternities is the idea of the body, which consists of “four angles”, according to Plato.

The 1, 2, 3 and 4 altogether symbolize the fact that all things are known either by intelligence, or by science, or by opinion, or by the senses.

Unity, duality, trinity and quaternity are « engrammed » in the soul.

From this, Plato concludes that the soul is « separated ».

It is « separated » from matter and the body because it is composed of four unalterable, eternal numbers that serve as its essential principles.

How could one deny the eternity of the 1, 2, 3, 4 ?

And if the soul is composed of, or ‘engrammed with’, the ideas of the 1, the 2, the 3 and the 4, how could one deny its own eternity?

This Platonic idea is worth what it is worth. At least we cannot deny in it a certain logic, which combines reason, imagination and myth.

And this idea opens the way for Platonic « great stories » about the soul, the world and the Author, which it is difficult, even today, to throw into the dustbins of History.

But above all, it should be stressed that this idea, as well as the whole Pythagorean and Platonic philosophies that result from it, is bathed in a deep shadow, whose sources come from extremely ancient times.

Twenty centuries after Plato, Marsilio Ficino stated that the construction of the Platonic imagination would not have been possible without the immemorial contribution of seers, diviners, prophets, aruspices, auspices, astrologers, Magi, Sibyls and Pythias. He summed it up as such: « When the soul of man is completely separated from the body, it will embrace, the Egyptians believe, every country and every age. »i

In the midst of the European Renaissance, Marsilio Ficino, a humanist thinker, wanted to reconnect with the mysteries of the East and the lightning-fast, millenary intuitions of their greatest geniuses.

Happy times when Orient and Occident thinkers were seen as allies in the search for answers…

At the dawn of a chaotic third millennium, we need to build the conditions for a World Renaissance, we need to create a new civilization on a global scale.

For the world to live, we need to embrace, in the midst of each of our souls, every country and every age.

i Cf. Marsilio Ficino Platonic Theology

A Unique Universe


The most committed followers of super-string theory support the existence of ‘multiverses’. There would be 10500 ‘multiverses’, they say, if we take into account all the universes corresponding to all the possible varieties of Calabi-Yau, each one of them sailing in parallel branches.

In fact there could be even more, – if we take into account the multiverses that are totally disconnected, undetectable, unpredictable, pure creations of the mind, but which are necessary to guarantee the coherence of the supersymmetry defined by the mathematics of the super strings.

On the other hand, more conservative physicists consider that the theory of super-strings is not science but fairy tale. The theory of multiverses would come from the delirium of researchers who are so fond of the abstract power of mathematics that they consider it « real », whereas it is only an intellectual construction, and has no other reality than mental.

Plato already believed that mathematics has a form of reality, full of mystery. But he also believed that there were other, deeper mysteries beyond mathematics. As for the hypothesis of an infinity of parallel worlds, happily postulated by the physicists of the super-strings, he had also considered it by means of the metaphysical approach, and had clearly invalidated it:

« So that this world, in terms of uniqueness, may be similar to the Absolute Living, for this reason, it is neither two nor an infinite number of worlds that have been made by the Author, but it is on a unique basis, alone of its kind, that this world has come to be so, and that from now on it will be. »i

The alternative is simple: either there is only one universe (which Plato presents as « similar to the absolute Living Being »), or there is an almost infinite number of multiverses… What is the most likely hypothesis?

If there is an almost infinite number of universes, 99.9999…% of them (we must imagine here a sequence of millions of 9s, after the comma) are absurdly unstable, structurally deleterious – with the extremely rare exception of a handful of them.

And among this handful, infinitely rarer still those who would be able to generate the conditions for the emergence of human thought.

Now human thought has appeared. It therefore becomes a factor to be taken into account from the point of view of cosmological theory. Its very existence, and its extreme rarity on the scale of the large numbers of possible multiverses, are indicators of the exceptional nature (both statistical and conceptual) of the particular universe in which it has emerged.

Its existence and rarity have a cosmological significance. And this meaning inevitably interacts with the definition of the cosmos it seeks to conceive, – through the application of the Ockham principle and the anthropic principle.

Ockham’s principle states that it is futile to multiply beings without necessity. It is absurd to multiply them meaninglessly. A single universe with meaning and coherence (from the cosmological point of view) is preferable to a multiplication of non-viable, absurd and senseless universes (always from the cosmological point of view).

According to the anthropic principle, the mere fact of humanity’s existence requires us to affirm that the universe in which it was born is « special » and even « unique » (again from a cosmological point of view). Among the myriads of possible multiverses, which have no anthropic significance, the mere fact that the universe in which humanity exists implies an immeasurable cosmological chance, – if we just stick to the multiverses theory.

This « incommensurable » chance can be approximated. It can be measured by the hallucinating improbability of the « cosmological constant » essential for human life and thought to be possible.

Chance as it unfolds under the draconian constraints of cosmology can generally only produce ordinary (unstable or incapable of generating ‘human minds’) universes. However, this universe, ours, is not ordinary: it owes the very principle of its existence to the miraculously adequate precision of an infinitely hazardous cosmological constant to be implemented.

This universe is unique because it is special. Why so special? Because of the incredible and disconcerting improbability of the physical constants that govern its structure, and which are necessary for its existence.

These improbably « fine » constants, which physics detects and which mathematics theorizes, make possible the balance of cosmic forces, the existence of galactic clusters and life itself.

The cosmological constant, as deduced by observation and calculation, must be of a mind-blowing precision: a 0, followed by a comma, then 123 zeros, then a long series of numbers. The slightest variation in this sequence of figures would make the universe totally unstable, from the very first moments of the Big Bang, or would make it totally unfit for life.

Multiverses are, in theory, in almost infinite number. But only a very small number of multiverses are compatible with the anthropogenic principle.

The total improbability of the cosmological constants required by life implies that man had no chance of appearing in the infinity of possibly conceivable multiverses.

Yet humanity exists in this universe, and it is even possible to calculate approximately the minute probability of its existence.

The lower the probability, the lower the probability of validating the multiverses theory itself becomes.

As a result, the extreme probability of Plato’s thesis of the unique universe grows even greater.

This result gives us, probably, some nourishing food for thought…

i Plato,Timaeus, 31b

A Mystery much deeper than Mathematics and than Heavens


A famed platonic Renaissance thinker, Marsilio Ficino, thought that everything, whether body or soul, continuously receives the power to ‘operate’, little by little, but never possesses it entirely.

In particular, the soul, at all times, ‘generates herself’, that is, she continuously draws new strengths from herself, she endlessly unfolds intrinsically different forms, and she unceasingly varies (or adapts) her goals, her desires and her laws.

Our time is almost incapable of understanding and integrating these kinds of ideas, which were, by contrast, commonly accepted by the fine flower of philosophical intelligence of the early Renaissance.

It is a lesson in relativism.

Ironically, relativism is precisely what is at stake, here: the soul possesses an intrinsic, permanent, continuous, capacity of metamorphosis, of auto-transformation, – a permanent impermanence.

The soul has a metamorphic essence, and is made of constant transformation, unceasing mobility.

But our modernity does not really consider (and even less understand) the mobility of the “soul », it only knows the mobility of « matter ».

Matter, it is often said, is intrinsically mobile. Just look at the infinite movement of the quarks, the high pitch of the super-strings. By recognizing this intrinsic mobility, modern thinkers believe they understand the secret of all things, from the infinitely small to the ends of the stars.

‘Matter’ and ‘mobility’ together embody today the ancient role of ‘substance’ and ‘soul’.

Everything is still a « mixture », form and matter, mobility and rest.

Old categories, such as the soul and the body, are now confused, merged. No more discrimination, no more separation. Instead, there is now simply common matter, everywhere there is the ‘same’.

But matter, the ‘same’, the ‘common’, do not exhaust the mystery. The same and the common quickly run out of breath, and the mystery continues to grow everywhere, deeper and deeper.

Take a simple look at Euler’s circle. Nothing ‘modern’, nothing ‘material’ in this abstract circle, this mathematical representation taught in high school. But, who among modern thinkers can say why Euler line connects the orthocenter, the center of gravity, and the two centers of the circumscribed circle and of the Euler circle?

I am not talking about demonstrating this curious (and abstract) mathematical phenomenon.

I am saying that nobody, even today, can explain the essence of Euler line, and the reason of its properties…

The same could be said of all the laws of nature…

Modern people are unable to « see » these sorts of (relatively simple) objects of thought (of wonder) as worthy of metaphysical contemplation. They are unable to “penetrate” their nature, their essence.

For Pythagoras and Plato, it was the opposite. Geometric numbers and figures appeared to them as imaginary powers, and even as divine forcesi.

For Pythagoras or Plato, the power of mathematical forms was the best indication of the existence of an underlying mystery, far beyond matter, and far deeper than whichever heavens we were taught…

i Cf. Plato, Timaeus 31b-32c

The limits of the unlimited, and the unlimitedness of the limits


Plato calls God « the Unlimited » in the Parmenidesi – but he calls him « the Limit » in the Philebusii. Contradiction? No, not really.

He calls God « Unlimited » because He receives no limit from anything, and he calls it « the Limit » because He limits all things according to their form and measure.

Marsilio Ficino notes that matter itself imitates God in this. It can be called « unlimited » because it represents « like a shadow, the infinity of the one God ». And it is « limited » as all things are, in some form.

The infinity of matter and the infinity of things can be described philosophically, using the three Platonic categories of « essence », « other » and « movement ». The world, shadow of God, generates infinitely in matter essences, alterations, transformations and movements.

The limit of matter, like the limit of all things, can also be philosophically described using the Platonic categories of « being », « same » and « rest ».

The Unlimited and the Limit are in the same relationship as the sun and the shadow. This is not an opposition ratio, but a ratio of generation. Through shade, one can probably better « see » (understand) the light of the sun than by looking at it directly.

If the « Unlimited » were a sun, then the innumerable essences, the infinite ‘othernesses’, the incessant movements would be its cast shadows.

And we would find the Limit in ideas, the idea of Being, the idea of the Same, the idea of Rest.

iParmenides 137d

iiPhilebus 16d-23c

« Faire Dieu », 2. Une cabale universelle.


L’intuition de la puissance théurgique des hommes s’est toujours manifestée à travers les âges.

L’anthropologie religieuse en témoigne. E. Durkheim explique: « Il y a des rites sans dieux, et même il y a des rites d’où dérivent des dieux ».i Il fut l’un des premiers à montrer que le sacrifice védique est le rite qui fut à l’origine de la création des dieux, étant de surcroît la caractéristique fondamentale, l’essence même du Dieu suprême, le Créateur des mondes, Prajāpati.

L’idée est simple, mais profondément révolutionnaire, déstabilisante, par sa portée ultime, et ses conséquences lointaines, si l’on veut bien y réfléchir un instant : Dieu a besoin des hommes, plus même que ceux-ci n’ont besoin de Dieu.

« Sans doute, sans les dieux, les hommes ne pourraient vivre. Mais d’un autre côté, les dieux mourraient si le culte ne leur était pas rendu (…) Ce que le fidèle donne réellement à son dieu, ce ne sont pas les aliments qu’il dépose sur l’autel, ni le sang qu’il fait couler de ses veines : c’est sa pensée. Il n’en reste pas moins qu’entre la divinité et ses adorateurs il y a un échange de bons offices qui se conditionnent mutuellement. »ii

Nombreuses les religions dites « païennes » qui donnèrent une vie profonde à ces idées si contraires au martèlement idéologique des monothéismes traditionnels.

C’est pourquoi est à la fois originale et bienvenue la belle étude de Charles Mopsik sur la cabale juive, sous-titrée Les rites qui font Dieu, et qui affirme posément la « similitude flagrante » de ces anciennes croyances théurgiques avec le motif juif de la puissance créatrice du rite, qui rejoint celle de l’œuvre humaine en général si elle est religieusement orientée.

Elle est aussi courageuse, prenant à revers nombre d’idées arrêtées, de dogmes durement inamovibles. Mopsik admet volontiers que « l’existence d’une thématique du judaïsme selon laquelle l’homme doit ‘faire Dieu’ peut paraître incroyable. »iii

Mais c’est un fait. Les exemples de théurgie cabalistique abondent, impliquant par exemple le ‘façonnage’ de Dieu par l’homme, ou sa participation à la ‘création’ du Nom ou du Sabbat. Mopsik évoque un midrach cité par R. Bahya ben Acher, selon lequel « l’homme qui garde le sabbat d’en bas, ‘c’est comme s’il le faisait en haut’, autrement dit ‘donnait existence’, ‘façonnait le sabbat d’en-haut. »iv

L’expression ‘faire Dieu’, que Charles Mopsik utilise dans le sous-titre de son livre, peut être comparée à l’expression ‘faire le sabbat’ (au sens de ‘créer le sabbat’) telle qu’elle est curieusement exprimée dans la Torah (« Les fils d’Israël garderont le sabbat pour faire le sabbat » (Ex 31,16)), ainsi que dans les Homélies clémentines, texte judéo-chrétien qui présente Dieu comme étant le Sabbat par excellencev, ce qui implique que ‘faire le sabbat’, c’est ‘faire Dieu’…

Depuis ses très anciennes origines ‘magiques’, la théurgie implique un rapport direct entre ‘dire’ et ‘faire’. La cabale reprend cette idée, et la développe :

« Tu dois savoir que le commandement est une lumière, et celui qui le fait en bas affirme (ma’amid) et fait (‘osseh) ce qui est en haut. C’est pourquoi lorsque l’homme pratique un commandement, ce commandement est lumière. »vi

Dans cette citation, le mot ‘lumière’ doit être compris comme un manière allusive de dire ‘Dieu’, commente Mopsik, qui ajoute : « Les observances ont une efficacité sui generis et façonnent le Dieu de l’homme qui les met en pratique. »

Bien d’autres rabbins, comme Moïse de Léon (l’auteur du Zohar), Joseph Gikatila, Joseph de Hamadan, Méir ibn Gabbay, ou Joseph Caro, affirment la puissance de « l’action théurgique instauratrice » ou « théo-poïétique ».

Le Zohar explique :

« ‘Si vous suivez mes ordonnances, si vous gardez mes commandements, quand vous les ferez, etc.’ (Lev 26,3) Que signifie ‘Quand vous les ferez’ ? Puisqu’il est dit déjà ‘Si vous suivez et si vous gardez’, quel est le sens de ‘Quand vous les ferez’ ? En vérité, qui fait les commandements de la Torah et marche dans ses voies, si l’on peut dire, c’est comme s’il Le fait en haut (‘avyd leyh le’ila), le Saint béni soit-il dit : ‘C’est comme s’il Me faisait’ (‘assany). A ce sujet Rabbi Siméon dit : ‘David fit le Nom’ ».vii

« Faire le Nom » ! Voilà encore une expression théurgique, et non des moindres, tant le Nom, le Saint Nom, est en réalité l’Éternel, – Dieu Lui-même !

‘Faire Dieu’, ‘Faire le Sabbat’, ‘Faire le Nom’, toutes ces expressions théurgiques sont équivalentes, et les auteurs de la cabale les adoptent alternativement.

D’un point de vue critique, il reste à voir si les interprétations cabalistiques de ces théurgies sont dans tous les cas sémantiquement et grammaticalement acceptables. Il reste aussi à s’assurer qu’elles ne sont pas plutôt le résultat de lectures délibérément tendancieuses, détournant à dessein le sens obvie des Textes. Mais même si c’était justement le cas, il resterait alors le fait têtu, incontournable, que les cabalistes juifs ont voulu trouver l’idée théurgique dans la Torah…

Vu l’importance de l’enjeu, il vaut la peine d’approfondir le sens de l’expression « Faire le Nom », et la manière dont les cabalistes l’ont comprise, – puis commentée sans cesse à travers les siècles…

L’occurrence originaire de cette expression si particulière se trouve dans le 2ème livre de Samuel (II Sam 8,13). Il s’agit d’un verset particulièrement guerrier, dont la traduction habituelle donne une interprétation factuelle, neutre, fort loin en vérité de l’interprétation théurgique :

« Quand il revint de battre la Syrie, David se fit encore un nom en battant dix huit mille hommes dans la vallée du Sel. »

David « se fit un nom », c’est-à-dire une « réputation », une « gloire », selon l’acception habituelle du mot שֵׁם, chem.

Le texte massorétique de ce verset donne :

וַיַּעַשׂ דָּוִד, שֵׁם

Va ya’ass Daoud shem

« Se faire un nom, une réputation » semble à l’évidence la traduction correcte, dans un contexte de victoire glorieuse d’un chef de guerre. Les dictionnaires de l’hébreu biblique confirment que cette acception est fort répandue.

Pourtant ce ne fut pas l’interprétation choisie par les cabalistes.

Ils préfèrent lire: « David fit le Nom », c’est-à-dire : « il fit Dieu », comme le dit Rabbi Siméon, cité par le Zohar.

Dans ce contexte, Charles Mopsik propose une interprétation parfaitement extraordinaire de l’expression « faire Dieu ». Cette interprétation (tirée du Zohar) est que « faire Dieu » équivaut au fait que Dieu constitue sa plénitude divine en conjuguant (au sens originel du mot!) « ses dimensions masculine et féminine ».

Quoi ? « Faire Dieu » pour le Zohar serait donc l’équivalent de « faire l’amour » pour les deux parts, masculine et féminine, de Dieu ? Plus précisément, comme on va le voir, ce serait l’idée de la rencontre amoureuse de YHVH avec (son alter ego) Adonaï ?…

Idée géniale, ou scandale absolu (du point de vue du ‘monothéisme’ juif) ?

Voici comment Charles Mopsik présente la chose :

« Le ‘Nom Saint’ est défini comme l’union étroite des deux puissances polaires du plérôme divin, masculine et féminine : la sefira Tiferet (Beauté) et la sefira Malkhout (Royauté), auxquels renvoient les mots Loi et Droit (…) L’action théo-poïétique s’accomplit à travers l’action unificatrice de la pratique des commandements qui provoquent la jonction des sefirot Tiferet et Malkhout, le Mâle et la Femelle d’En-Haut. Ceux-ci étant ainsi réunis ‘l’un à l’autre’, le ‘Nom Saint’ qui représente l’intégrité du plérôme divin dans ses deux grands pôles YHVH (la sefira Tiferet) et Adonay (la sefira Malkhout). ’Faire Dieu’ signifie donc, pour le Zohar, constituer la plénitude divine en réunissant ses dimensions masculine et féminine. »viii

Dans un autre passage du Zohar, c’est la conjonction (amoureuse) de Dieu avec la Chekhina, qui est proposée comme équivalence ou ‘explication’ des expressions « faire Dieu » ou « faire le Nom » :

« Rabbi Juda rapporte un verset : ‘Il est temps d’agir pour YHVH, on a violé la Torah’ (Ps.119,126). Que signifie ‘le temps d’agir pour YHVH’ ? (…) Le ‘Temps’ désigne la Communauté d’Israël (la Chekhina), comme il est dit : ‘Il n’entre pas en tout temps dans le sanctuaire’ (Lév 16,2). Pourquoi [est-elle appelée] ‘temps’ ? Parce qu’il y a pour Elle un ‘temps’ et un moment pour toutes choses, pour s’approcher, pour s’illuminer, pour s’unir comme il faut, ainsi qu’il est marqué : ‘Et moi, ma prière va vers Toi, YHVH, temps favorable’ (Ps 69,14), ‘d’agir pour YHVH’ [‘de faire YHVH] comme il est écrit : ‘David fit le Nom’ (II Sam 8,13), car quiconque s’adonne à la Torah, c’est comme s’il faisait et réparait le ‘Temps [la Chekhina], pour le conjoindre au Saint béni soit-Il. »ix

Après « faire Dieu », « faire YHVH », « faire le Nom », voici une autre forme théurgique : « faire le Temps », c’est-à-dire « faire se rapprocher, faire se conjoindre » le Saint béni soit-Il et la Chekhina…

Un midrach cité par R. Abraham ben Ḥananel de Esquira enseigne cette parole attribuée à Dieu Lui-même: « Qui accomplit mes commandements, Je le lui compte comme s’ils M’avaient fait. »x

Mopsik note ici que le sens du mot ‘théurgie’ comme ‘production du divin’, tel que donné par exemple dans le Littré, peut donc vouloir dire ‘procréation’, comme modèle pour toutes les œuvres censées ‘faire Dieu’.xi

Cette idée est confirmée par le célèbre rabbin Menahem Recanati : « Le Nom a ordonné à chacun de nous d’écrire un livre de la Torah pour lui-même ; le secret caché en est le suivant : c’est comme s’il faisait le Nom, béni soit-il, de plus toute la Torah est les noms du saint, béni soit-il. »xii

Dans un autre texte, le rabbin Recanati rapproche les deux formulations ‘faire YHVH’ et ‘Me faire’ : « Nos maîtres ont dit : Qui accomplit mes commandements, Je le lui compterai pour mérite comme s’il Me faisait, ainsi qu’il est marqué : ‘Il est temps de faire YHVH’ (Ps 119,126) »xiii.

On le voit, inlassablement, siècles après siècles, les rabbins rapportent et répètent le même verset des psaumes, interprété de façon très spécifique, s’appuyant aveuglément sur son ‘autorité’ pour oser la formulation de spéculations vertigineuses… comme l’idée de la ‘procréation’ de la divinité, ou de son ‘engendrement’, en elle-même et par elle-même…

L’image cabalistique de la ‘procréation’ est effectivement utilisée par le Zohar pour traduire les rapports de la Chekhina avec le plérôme divin :

« ‘Noé construisit un autel’ (Gen 8,20). Que signifie ‘Noé construisit’ ? En vérité, Noé c’est l’homme juste. Il ‘construisit un autel’, c’est la Chekhina. Son édification (binyam) est un fils (ben) qui est la Colonne centrale. »xiv

Mopsik précise que le ‘juste’ est « l’équivalent de la sefira Yessod (le Fondement) représentée par l’organe sexuel masculin. Agissant comme ‘juste’, l’homme assume une fonction en sympathie avec celle de cette émanation divine, qui relie les dimensions masculines et féminines des sefirot, ce qui lui permet d’ ‘édifier’ la Chekhina identifiée à l’autel. »xv

Dans ce verset de la Genèse, on voit donc que le Zohar lit la présence de la Chekhina, représentée par l’autel du sacrifice, et incarnant la part féminine du divin, et on voit qu’il y lit aussi l’acte de « l’édifier », symbolisé par la Colonne centrale, c’est-à-dire par le ‘Fondement’, ou le Yessod, qui dans la cabale a pour image l’organe sexuel masculin, et qui incarne donc la part masculine du divin, et porte le nom de ‘fils’ [de Dieu]…

Comment peut-on comprendre ces images allusives ? Pour le dire sans voile, la cabale n’hésite pas à représenter ici (de manière cryptique) une scène quasi-conjugale où Dieu se ‘rapproche’ de sa Reine pour l’aimer d’amour…

Et c’est à ‘Israël’ que revient la responsabilité d’assurer le bon déroulement de cette rencontre amoureuse, comme l’indique le passage suivant :

« ‘Ils me feront un sanctuaire et je résiderai parmi vous’ (Ex 25,8) (…) Le Saint béni soit-il demanda à Israël de rapprocher de Lui la Reine appelée ‘Sanctuaire’ (…) Car il est écrit : ‘Vous approcherez un ‘feu’ (ichêh, un feu = ichah, une femme) de YHVH (Lév 23,8). C’est pourquoi il est écrit : ‘Ils me feront un sanctuaire et je résiderai parmi vous.’ »xvi

Jetons un œil intéressé sur le verset : « Vous approcherez un feu de YHVH » (Lév 33,8)

Le texte hébreu donne :

וְהִקְרַבְתֶּם אִשֶּׁה לַיהוָה

V-iqrabttêm ichêh la-YHVH

Le mot אִשֶּׁה signifie ichêh ‘feu’, mais dans une vocalisation très légèrement différente, ichah, ce même mot signifie ‘femme’. Quant au verbe ‘approcher’ il a pour racine קרב, qaraba, « être près, approcher, s’avancer vers » et dans la forme hiph, « présenter, offrir, sacrifier ». Fait intéressant, et même troublant, le substantif qorban, « sacrifice, oblation, don » qui en dérive, est presque identique au substantif qerben qui signifie « ventre, entrailles, sein » (de la femme).

On pourrait proposer les équations (ou analogies) suivantes, que la langue hébraïque laisse transparaître ou laisse entendre allusivement:

Feu = Femme

Approcher = Sacrifice = Entrailles (de la femme)

‘S’approcher de l’autel’ = ‘S’approcher de la femme’

L’imagination des cabalistes n’hésite pas évoquer ensemble (de façon quasi-subliminale) le ‘sacrifice’, les ‘entrailles’, le ‘feu’ et la ‘femme’ et à les ‘rapprocher’ formellement du Nom très Saint : YHVH.

On se rappelle aussi que, souvent dans la Bible hébraïque, ‘s’approcher de la femme’ est un euphémisme pour ‘faire l’amour’.

Soulignons cependant que l’audace des cabalistes n’est ici que relative, puisque le Cantique des cantiques avait, bien longtemps avant la cabale, osé des images bien plus brûlantes encore.

On arrive à ce résultat puissant : dans la pensée des cabalistes, l’expression ‘faire Dieu’ est comprise comme le résultat d’une ‘union’ [conjugale] des dimensions masculine et féminine du divin.

Dans cette allégorie, la sefira Yessod relie Dieu et la Communauté des croyants tout comme l’organe masculin relie le corps de l’homme à celui de la femme.xvii

Le rabbin Matthias Délacroute (Pologne, 16ème siècle) commente:

« ‘Temps de faire YHVH’ (Ps 119,126). Explication : La Chekhina appelée ‘Temps’, il faut la faire en la conjoignant à YHVH après qu’elle en a été séparée parce qu’on a violé les règles et transgressé la Loi. »xviii

Pour sa part, le rabbin Joseph Caro (1488-1575) comprend ce même verset ainsi : « Conjoindre le plérôme supérieur, masculin et divin, avec le plérôme inférieur, féminin et archangélique, doit être la visée de ceux qui pratiquent les commandements (…) Le plérôme inférieur est la Chekhina, appelée aussi Communauté d’Israël.»xix

Il s’agit de magnifier le rôle de la Communauté d’Israël, ou celui de chaque croyant individuel, dans ‘l’œuvre divine’, dans sa ‘réparation’, dans son accroissement de ‘puissance’ ou même dans son ‘engendrement’…

Le rabbin Hayim Vital, contemporain de Joseph Caro, commente à ce propos un verset d’Isaïe et le met en relation avec un autre verset des Psaumes, d’une façon qui a été jugée « extravagante » par les exégètes littéralistesxx.

Le verset d’Isaïe (Is 49,4) se lit, selon Hayim Vital : « Mon œuvre, c’est mon Dieu », et il le met en regard avec le Psaume 68 : « Donnez de la puissance à Dieu » (Ps 68,35), dont il donne le commentaire suivant : « Mon œuvre était mon Dieu Lui-même, Dieu que j’ai œuvré, que j’ai fait, que j’ai réparé ».

Notons que, habituellement, on traduit ce verset Is 49,4 ainsi : « Ma récompense est auprès de mon Dieu » (ou-féoulati êt Adonaï).

Mopsik commente : « Ce n’est pas ‘Dieu’ qui est l’objet de l’œuvre, ou de l’action du croyant, mais ‘mon Dieu’, ce Dieu qui est ‘mien’, avec lequel j’ai un rapport personnel, et en qui j’ai foi, et qui est ‘mon’ œuvre. »

Il conclut : ce ‘Dieu qui est fait’, qui est ‘œuvré’, est en réalité « l’aspect féminin de la divinité ».

Le Gaon Élie de Vilna a proposé une autre manière de comprendre et de désigner les deux aspects ‘masculin’ et ‘féminin’ de la divinité, en les appelant respectivement ‘aspect expansif’ et ‘aspect récepteur’ :

« L’aspect expansif est appelé havayah (être) [soit HVYH, anagramme de YHVH…], l’aspect récepteur de la glorification venant de notre part est appelé ‘Son Nom’. A la mesure de l’attachement d’Israël se liant à Dieu, le louant et le glorifiant, la Chekhina reçoit le Bien de l’aspect d’expansion. (…) La Totalité des offices, des louanges et des glorifications, c’est cela qui est appelé Chekhina, qui est son Nom. En effet, ‘nom’ signifie ‘renom’ et ‘célébration’ publiques de Sa Gloire, perception de Sa Grandeur.  (…) C’est le secret de ‘YHVH est un, et Son Nom est un’ (Zac 14,9). ‘YHVH’ est un’ désigne l’expansion de Sa volonté. ‘Son Nom est un’ désigne l’aspect récepteur de sa louange et de l’attachement. Telle est l’unification de la récitation du Chémaxxi

Selon le Gaon de Vilna, la dimension féminine de Dieu, la Chekhina, est la dimension passive du Dieu manifesté, dimension qui se nourrit de la Totalité des louanges et des glorifications des croyants. La dimension masculine de Dieu, c’est Havayah, l’Être.

L’exposé de Charles Mopsik sur les interprétations théurgiques de la cabale juive (‘Faire Dieu’) ne néglige pas de reconnaître que celles-ci s’inscrivent en réalité dans une histoire universelle du fait religieux, particulièrement riche en expériences comparables, notamment dans le monde divers du « paganisme ». C’est ainsi qu’il faut reconnaître l’existence « d’homologies difficilement contestables entre les conceptions théurgiques de l’hermétisme égyptien hellénisé, du néoplatonisme gréco-romain tardif, de la théologie soufie, du néoplatonisme érigénien et de la mystagogie juive. »xxii

Dit en termes directs, cela revient à constater que depuis l’aube des temps, il y a eu parmi tous les peuples cette idée que l’existence de Dieu dépend des hommes, au moins à un certain degré.

Il est aussi frappant que des idées apparemment fort étrangères à la religion juive, comme l’idée d’une conception trinitaire de Dieu (notoirement associée au christianisme) a en fait été énoncée d’une manière analogue par certains cabalistes de haut vol.

Ainsi le fameux rabbin Moïse Hayim Luzzatto a eu cette formule étonnamment comparable (ou si l’on préfère : ‘isomorphe’) à la formule trinitaire chrétienne :

« Le Saint béni soit-il, la Torah et Israël sont un. »

La formule trinitaire chrétienne proclame l’unité du Père, du Fils et de l’Esprit Saint.

L’isomorphie est flagrante : le Saint est le ‘Père’, la Torah est le ‘Fils’, et Israël est l’‘Esprit’.

Mais il faut aussi immédiatement rappeler que ce genre de conceptions ‘cabalistiques’ a attiré de virulentes critiques au sein du judaïsme conservateur, – critiques s’étendant d’ailleurs à l’intégralité de la cabale juive. Mopsik cite à ce propos les réactions outrées de personnalités comme le rabbin Elie del Medigo (c. 1460- p.1493) ou le rabbin Juda Arié de Modène (17ème siècle), et celles de contemporains tout aussi critiques, comme Gershom Scholem ou Martin Buber…

Nous n’entrerons pas dans ce débat interne au judaïsme. Nous préférons ici essayer de percevoir dans les conceptions théurgiques que nous venons d’exposer l’indice d’une constante anthropologique, d’une sorte d’intuition universelle propre à la nature profonde de l’esprit humain.

Il faut rendre hommage à l’effort révolutionnaire des cabalistes, qui ont secoué de toutes leurs forces les cadres étroits de conceptions anciennes et figées, pour tenter de répondre à des questions sans cesse renouvelées sur l’essence des rapports entre la divinité, le monde et l’humanité, le theos, le cosmos et l’anthropos.

Cet effort intellectuel, titanesque, de la cabale juive est d’ailleurs comparable en intensité, me semble-t-il, à des efforts analogues réalisés dans d’autres religions (comme ceux d’un Thomas d’Aquin dans le cadre du christianisme, à peu près à la même période, ou comme ceux des grands penseurs védiques, dont témoignent les très profondes Brahmanas, deux millénaires avant notre ère).

De l’effort puissant de la cabale ressort une idée spécifiquement juive, à valeur universelle :

« Le Dieu révélé est le résultat de la Loi, plutôt que l’origine de la Loi. Ce Dieu n’est pas posé au Commencement, mais procède d’une d’une interaction entre le flux surabondant émanant de l’Infini et la présence active de l’Homme. »xxiii

D’une manière très ramassée, et peut-être plus pertinente : « on ne peut vraiment connaître Dieu sans agir sur Lui », dit Mopsik.

A la différence de Gershom Scholem ou de Martin Buber qui ont rangé la cabale dans le domaine de la « magie », pour la dédaigner au fond, Charles Mopsik perçoit clairement qu’elle est l’un des signes de l’infinie richesse du potentiel humain, dans ses rapports avec le divin. Il faut lui rendre hommage pour sa vision anthropologique très large des phénomènes liés à la révélation divine, dans toutes les époques, et par toute la terre.

L’esprit souffle où il veut. Depuis l’aube des temps, c’est-à-dire depuis des dizaines de milliers d’années (les grottes de Lascaux ou Chauvet en témoignent), bien des esprits humains ont tenté l’exploration de l’indicible, sans idées reçues, et contre toute contrainte a priori.

Plus proche de nous, au 9ème siècle de notre ère, en Irlande, Jean Scot Erigène écrivait :

« Parce qu’en tout ce qui est, la nature divine apparaît, alors que par elle-même elle est invisible, il n’est pas incongru de dire qu’elle est faite. »xxiv

Deux siècles plus tard, le soufi Ibn Arabi, né à Murcie, mort à Damas, s’écriait : « S’Il nous a donné la vie et l’existence par son être, je Lui donne aussi la vie, moi, en le connaissant dans mon cœur. »xxv

La théurgie est une idée intemporelle, aux implications inimaginables, et aujourd’hui, malheureusement, cette profonde idée est presque totalement incompréhensible, dans un monde intégralement dé-divinisé, et partant déshumanisé.

iE. Durckheim. Les formes élémentaires de la vie religieuse. PUF, 1990, p.49

iiE. Durckheim. Les formes élémentaires de la vie religieuse. PUF, 1990, p.494-495

iiiCharles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.551

ivIbid.

vHomélies Clémentines, cf. Homélie XVII. Verdier 1991, p.324

viR. Ezra de Gérone. Liqouté Chikhehah ou-féah. Ferrare, 1556, fol 17b-18a, cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.558

viiZohar III 113a

viiiCharles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.561-563

ixZohar, I, 116b, cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.568

xR. Abraham ben Ḥananel de Esquira. Sefer Yessod ‘Olam. Ms Moscou-Günzburg 607 Fol 69b, cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.589

xiCf. Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.591

xiiR. Menahem Recanati. Perouch ‘al ha-Torah. Jerusalem, 1971, fol 23b-c, cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.591

xiiiR. Menahem Recanati. Sefer Ta’amé ha-Mitsvot. Londres 1962 p.47, cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.591

xivZohar Hadach, Tiqounim Hadachim. Ed. Margaliot. Jérusalem, 1978, fol 117c cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.591

xvCharles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.593

xviR. Joseph de Hamadan. Sefer Tashak. Ed J. Zwelling U.M.I. 1975, p.454-455, cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.593

xviiCf. Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.604

xviiiR. Matthias Délacroute. Commentaire sur la Cha’aré Orah. Fol 19b note 3. Cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.604

xixCharles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.604

xxIbid.

xxiGaon Élie de Vilna. Liqouté ha-Gra. Tefilat Chaharit, Sidour ha-Gra, Jérusalem 1971 p.89, cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.610

xxiiCharles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.630

xxiiiCharles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.639

xxivJean Scot Erigène. De Divisione Naturae. I,453-454B, cité par Ch. Mopsik, Ibid. p.627

xxvCité par H. Corbin. L’imagination créatrice

Faire Dieu


« Faire Dieu » ?

Les hommes ne doutent de rien. Mais les mots sont retors. Le langage est traître, et les grammaires vicieuses. Marins ignorants de la langue, ils naviguent depuis des millénaires, dérivant au-dessus des abysses, munis de compas fallacieux, de sextants faussés, sous les étoiles fugaces.

L’on ne peut se fier ni aux mots, ni à la grammaire qui les ordonne. Comment, alors, lire un Livre de mots ? Comment comprendre la « révélation », divine dit-on, mais, de ce fait même, vêtue de profondeurs insondables, d’abîmes ambigus ?

L’étude ne finit jamais. L’erreur guette les sages. Qui sait le sens ? Mais on trouve toujours du nouveau. Personne n’a jamais eu le dernier mot…

Un seul verset ouvre des mondes. Une théorie nombreuse, studieuse, de rabbins cabalistes commenta jadis, pendant des siècles, celui-ci :

« Il est temps de faire YHVH » (Ps. 119,126)

« Faire YHVH » ? « Faire Dieu » ? Vraiment ?

A lire le texte aujourd’hui, dans les meilleures versions, celle du Rabbinat français, ou celle de la Bible de Jérusalem, on ne trouve pas trace de cet assemblage improbable, opaque, obscur.

Pourquoi des rabbins médiévaux, la plupart cabalistes, ont-ils choisi de s’écarter du sens obvie, traditionnel, porté par le texte massorétique ? Pourquoi ont-ils choisi de fleurter avec le scandale ?N’avaient-ils pas conscience de choquer la foi juive, ou le simple bon sens ?

D’un autre côté, avaient-ils tort d’oser ? Bien des siècles avant que la cabale juive ne s’y attaque à son tour, les manuscrits (et les interprétations) divergeaient déjà fortement à propos de ce verset.

La plupart du temps, on lisait simplement : « Il est temps pour Dieu d’agir ».

D’autres comprenaient qu’il était temps d’«agir pour Dieu », que les hommes fassent enfin pour Dieu ce qu’ils devaient faire.

Délaissant ces deux lectures classiques (et d’ailleurs antagonistes), les rabbins cabalistes, dans l’Espagne du plein Moyen Âge, décidèrent de lire : « Il est temps [pour les hommes] de faire Dieu ».i

Pourquoi cette audace, côtoyant le blasphème, rasant l’abîme?

La bible hébraïque, dans la version massorétique qui fut mise au point après la destruction du second Temple, et qui date donc des premiers siècles de notre ère, propose le texte suivant:

עֵת, לַעֲשׂוֹת לַיהוָה

êt la’assot la-YHVH

Ce qui peut se traduire ainsi: « Il est temps d’agir pour Dieu », si l’on comprend לַיהוָה = pour YHVH

Mais les rabbins cabalistes refusèrent cette solution. Ils semblent qu’ils n’utilisèrent donc pas le texte massorétique de la Bible, mais d’autres manuscrits, beaucoup plus anciens, qui omettent la préposition pour (לַ), le mot ‘Dieu’ (ou ‘YHVH’) devenant de ce fait le complément d’objet direct du verbe ‘faire, agir’: « Il est temps de faire Dieu ».

La Bible du Rabbinat français utilise aujourd’hui la version massorétique et traduit :

« Le temps est venu d’agir pour l’Éternel ».

Mais cette traduction ne lève pas toutes les ambiguïtés. Veut-elle dire que le temps est venu (pour l’Éternel) d’agir, ou bien que le temps est venu (pour les hommes) d’agir pour l’Éternel ?

Les deux interprétations sont possibles, et d’ailleurs sont données respectivement dans telles ou telles traductions.

La Bible de Jérusalem (Ed. Cerf, 1973) traduit quant à elle: « Il est temps d’agir, Yahvé ».

Dans cette interprétation, c’est le Psalmiste qui admoneste en quelque sorte YHVH et lui intime une demande pressante « d’agir ». Les traducteurs de la Bible de Jérusalem rappellent en note que le texte massorétique indique « pour Yahvé », ce qui impliquerait que c’est à l’homme d’agir pour Lui. Mais ils ne retiennent pas cette leçon, et ils mentionnent une autre source manuscrite (non précisée), qui paraît avoir été adoptée par S. Jérôme, source qui diffère du texte massorétique par l’élision de la préposition לַ. D’où la traduction adoptée : « Il est temps d’agir, Yahvé », sans le mot pour.

Mais, là encore, les leçons varient, suivant la manière de comprendre le rôle grammatical du mot ‘Yahvé’…

La version de S. Jérôme (la Vulgate) donne :

Tempus est ut facias Domine.

Le mot ‘Seigneur’ est au vocatif (‘Domine!’) : le Psalmiste interpelle le Seigneur pour lui demander d’agir. « Il est temps que tu agisses, Seigneur ! »

Cependant, dans le texte de la Vulgate Clémentine, finalisée au 16ème siècle par le pape Clément VIII, et qui est à la base de la ‘Nouvelle Vulgate’ (Nova Vulgata) disponible en ligne sur le site internet du Vatican, on lit :

Tempus faciendi Domino

Le mot ‘Seigneur’ est au datif (‘Domino’), et joue donc le rôle d’un complément d’attribution. « Il est temps d’agir pour le Seigneur ».

La Septante (c’est-à-dire la version de la Bible traduite en grec par septante-deux savants juifs réunis à Alexandrie, vers 270 av. notre ère) propose, quant à elle:

καιρὸς τοῦ ποιῆσαι τῷ κυρίῳ·

Kairos tou poïêsai tô kyriô

Là aussi le mot ‘Seigneur’ est au datif, non au vocatif. « [Il est] temps d’agir pour le Seigneur »

La leçon ancienne de la Septante (bien antérieure au texte massorétique) ne résout pas, cependant, une ambiguïté résiduelle.

On peut en effet choisir de mettre l’accent sur la nécessité d’agir, impartie au Seigneur Lui-même:

« Pour le Seigneur, le temps d’agir est venu ».

Mais on peut tout aussi bien choisir de mettre l’accent sur la nécessité imputée aux hommes d’agir pour le Seigneur :

« Le temps est venu d’agir pour le Seigneur ».

Par rapport à ces différentes nuances, ce qu’il importe ici de souligner, c’est que la leçon retenue et commentée à de nombreuses reprises par les rabbins cabalistes, dans l’Espagne du Moyen Âge, est radicalement autre :

« Il est temps de faire Dieu ».

Le Rabbin Méir Ibn Gabbay écrit :

« Celui qui accomplit tous les commandements, son image et sa figure sont parfaites, et il est semblable à l’Homme supérieur assis sur le Trône (Ez. 1,26), il est à son image, et la Chekhina s’établit auprès de lui parce qu’il a rendu parfaits tous ses organes : son corps devient un trône et une demeure pour la figure qui lui correspond. De là tu comprendras le secret du verset : « Il est temps de faire YHVH » (Ps. 119,126). Tu comprendras également que la Torah possède une âme vivante (…) Elle possède une matière et une forme, un corps et une âme (…) Et sache que l’âme de la Torah est la Chekhina, secret du dernier [ה ], la Torah est son vêtement (…) La Torah est donc un corps pour la Chekhina, et celle-ci est comme une âme pour elle. »ii

Charles Mopsik note à propos de « faire Dieu » que « cette expression, énoncée brutalement, peut surprendre et même scandaliser ». C’est là l’occasion de s’interroger sur les pratiques et les conception de la cabale juive en matière de ‘théurgie’.

Le mot ‘théurgie’ vient du latin theurgia, « théurgie, opération magique, évocation des esprits », lui-même emprunté par Augustin au grec θεουργία , « acte de la puissance divine », « miracle », «opération magique ». E. des Places définit la théurgie comme « une sorte d’action contraignante sur les dieux ». Dans le néoplatonisme, ‘théurgie’ signifie « le fait de faire agir Dieu en soi » indique le Littré.

E.R. Dodds consacre un appendiceiii de son ouvrage Les Grecs et l’irrationnel à la théurgie, qu’il introduit ainsi : « Les theologoi ‘parlaient des dieux’, mais [le théourgos] ‘agissait sur eux’, ou peut-être même les ‘créait-il’ », cette dernière formule étant une allusion à un texte du célèbre savant byzantin Michel Psellus (11ème siècle) : « Celui qui possède la vertu théurgique est appelé ‘père des dieux’, car il transforme les hommes en dieux (theous tous anthropous ergazetaï). »iv

Le texte de E.R. Dodds est assez ironique et parfois sacarstique (« Porphyre avait un faible incurable pour les oracles »). Dodds cite le traité De mysteriis de Jamblique, qu’il juge ‘irrationnel’ et considère comme le témoignage d’une ‘culture en déclin’: « Le De mysteriis est un manifeste de l’irrationalisme, une affirmation que la voie du salut n’est pas dans la raison humaine mais dans le rite. ‘Ce n’est pas la pensée qui relie les théurgistes aux dieux : sinon qu’y aurait-il qui empêchât les philosophes théoriciens de jouir de l’union théurgique ? Or tel n’est pas le cas. L’union théurgique n’est atteint que par l’efficacité d’actes ineffables accomplis de la façon qui convient, actes qui dépassent l’entendement, et par la puissance de symboles ineffables qui ne sont compris que des dieux… Sans effort intellectuel de notre part, les signes (sunthêmata) par leur propre vertu accomplissent leur œuvre propre’ (De myst. 96.13 Parthey). A l’esprit découragé des païens du IVème siècle un tel message apportait un séduisant réconfort. »v

Mais le résultat de ces attitudes, privilégiant le ‘rite’ sur ‘l’effort intellectuel’, était « une culture en déclin, et la lente poussée de cet athéotês chrétien qui trop évidemment sapait la vie même de l’hellénisme. Tout comme la magie vulgaire est communément le dernier recours de l’individu désespéré, de ceux à qui l’homme et Dieu ont fait défaut, ainsi la théurgie devint le refuge d’une ‘intelligentsia’ désespérée qui ressentait déjà la fascination de l’abîme. »vi

Les modes opératoires de la théurgie varient notoirement, couvrant un vaste domaine, allant des rites magiques ou des rites de divination aux transes chamaniques ou aux phénomènes de ‘possession’ démonique ou spirituelle.

E.R. Dodds propose de les regrouper en deux types principaux : ceux qui dépendant de l’emploi de symboles (symbola) ou de signes (sunthêmata), et ceux qui nécessitent le recours à un ‘médium’, en extase. Le premier type était connu sous le nom de telestikê, et était surtout employé pour la consécration et l’animation de statues magiques afin d’en obtenir des oracles.vii La fabrication de statuettes magiques de dieux n’était pas un « monopole des théurgistes ». Elle s’appuyait sur la croyance ancienne et très répandue d’une sympathéia universelle, reliant les images à leur modèle original. Le centre originaire de ces pratiques était l’Égypte.

Dodds cite le dialogue d’Hermès Trismégiste avec Asclépius (ou Esculape), qui évoque des « statues animées, remplies de sens et d’esprit » (statuas animatas sensu et spiritu plenas), qui peuvent prédire l’avenir, infliger ou guérir des maladies, et emprisonner les âmes de daimones ou d’anges, toutes actions théurgiques résumées par la formule d’Hermès Trismégiste : sic deorum fictor est homo, (« voilà comment l’homme fait des dieux »)viii.

« Faire des dieux » : c’était là préfigurer, avec plus de mille ans d’antériorité, la formule mise plus tard en exergue par R. Méir ibn Gabbay et les autres cabalistes : « faire YHVH », – quoique sans doute avec une intention différente. Nous allons y revenir.

Dans son livre La Cité de Dieu, S. Augustinix avait cité de larges extraits de ce célèbre dialogue de Hermès Trismégiste avec Asclépius, dont ces phrases :

« Comme le Seigneur et le Père, Dieu en un mot, est l’auteur des dieux célestes, l’homme est l’auteur de ces dieux qui résident dans les temples, et se plaisent au voisinage des mortels. Ainsi, l’humanité, fidèle au souvenir de sa nature et de son origine, persévère dans cette imitation de sa divinité. Le Père et le Seigneur a fait à sa ressemblance les dieux éternels, et l’humanité a fait ses dieux à la ressemblance de l’homme. »x

Et Hermès d’ajouter: « C’est une merveille au-dessus de toute merveille et de toute admiration que l’homme ait pu inventer et créer une divinité. L’incrédulité de nos ancêtres s’égarait en de profondes erreurs sur l’existence et la condition des dieux, délaissant le culte et les honneurs du Dieu véritable ; c’est ainsi qu’ils ont trouvé l’art de faire des dieux. »

La colère de S. Augustin éclate alors, à cet endroit précis, contre Hermès. « Je ne sais si les démons eux-mêmes conjurés en confesseraient autant que cet homme ! »

Après une longue déconstruction du discours hermétique, Augustin conclut en citant une phrase définitive du prophète Jérémie :

« L’homme se fait des dieux (elohim)? Non, certes, ce ne sont pas des dieux (elohim)! »xi

Un siècle avant Augustin, et tentant encore de lutter contre les « sarcasmes » de la critique chrétienne, Jamblique s’est efforcé de prouver que « les idoles sont divines et remplies de la divine présence. »xii Cet art de fabriquer des statues divines devait, note Dodds, survivre à la fin du « monde païen mourant » et se retrouver dans « le répertoire des magiciens médiévaux »xiii.

On pourrait ajouter, sans y voir malice, que l’idée a aussi été reprise par la cabale juive espagnole au Moyen Âge, et plus tard encore, par les rabbins faiseurs de Golem, comme le Maharal de Prague, surnommé Yehudah-Leib, ou le rabbin Loew…

E.R. Dodds propose une autre piste encore : « La telestikê théurgique suggéra-t-elle aux alchimistes médiévaux leurs tentatives de créer des êtres humains artificiels (« homunculi ») ? (…) De curieux indices de quelque relation historique ont récemment été mis en avant par l’arabisant Paul Kraus. (…) Il fait remarquer que le vaste corpus alchimique attribué à Jâbir b. Hayyan (Gebir) non seulement fait allusion à ce sujet à un ouvrage (apocryphe?) de Porphyre intitulé Le Livre de la Génération, mais utilise aussi les spéculations néo-platoniciennes au sujet des images. »xiv

L’autre mode opérationnel de la théurgie est la transe ou la possession médiumnique, dont Dodds note « l’analogie évidente avec le spiritisme moderne ».xv

Je ne sais pas si le « spiritisme moderne » dont parlait Dodds dans les années 1950, n’est pas aujourd’hui un peu dépassé, mais il est certain que les rites de transes et de possession, qu’ils se pratiquent au Maroc (les Gnaouas), en Haïti (le Vaudou), au Népal, en Mongolie, au Mexique, et partout ailleurs dans le monde… font toujours couler des flots d’encre. On pourra consulter à cet égard la belle étude de Bertrand Hell, Possession et chamanismexvi, dont la page de garde cite la superbe réponse du Grand Moghol Khan Güyük au pape Innocent IV en 1246 : « Car si l’homme n’est pas lui-même la force de Dieu, que pourrait-il faire en ce monde ? »

Nombreux sont les sceptiques, qui doutent de la réalité même de la transe. Le célèbre philosophe soufi al-Ghazâlî, dans son Livre du bon usage de l’audition et de l’extase (12ème siècle) admet la possibilité d’ « extases feintes », mais il ajoute que le fait provoquer de façon délibérée son « ravissement » lors de la participation à un culte de possession (dikhr) peut malgré tout conduire l’initié à une véritable rencontre avec le divin.xvii

Bertrand Hell soutient que les simulations et les duperies en matière d’extase peuvent ouvrir un champ fécond de réflexion, dont témoignent les concepts de « para-sincérité » (Jean Poirier), de « théâtre vécu » (Michel Leiris) ou d’ « hallucination vraie » (Jean Duvignaud).xviii

Dans les définitions et les exemples de théurgies que nous venons de survoler, il s’agit de « faire agir » la divinité en soi, ou bien « d’agir » sur la divinité, et beaucoup plus exceptionnellement de la « créer ». Les seuls exemples d’une théurgie « créatrice de dieux » sont ceux évoqués par Hermès Trismégiste qui parle de l’homme « fabricant de dieux » (fictor deorum) et par Michel Psellus, avec le sens quelque peu allégorique d’une théurgie qui s’exerce sur des hommes pour les « transformer en dieux ».

C’est pourquoi le projet de Charles Mopsik d’étudier la notion de théurgie telle qu’elle a été développée dans la cabale juive présente un caractère particulièrement original. Dans ce cas, en effet, la théurgie ne signifie pas seulement « faire agir le dieu sur l’homme », ou « agir sur le dieu » ou encore « rendre l’homme divin », mais elle prend le sens beaucoup plus absolu, beaucoup plus radical, et presque blasphématoire du point de vue juif même, de « créer Dieu », de « faire Dieu »xix.

Il y a là un saut sémantique et symbolique certain. Mopsik n’hésite pas à proposer ce saut dans la compréhension de la théurgie, parce que ce fut précisément le choix radical de la cabale juive espagnole, pendant plusieurs siècles…

Nous y reviendrons dans notre prochain article…

iCf. la longue et savante étude consacrée à cette dernière interprétation par Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993

iiR. Méir Ibn Gabbay. Derekh Emounah. Jérusalem, 1967, p.30-31, cité in Charles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p. 371-372

iiiE.R. Dodds. Les Grecs et l’irrationnel. Flammarion, 1977, p.279-299

ivMichel Psellus. Patrologie grecque. 122, 721D, « Theurgicam virtutem qui habet pater divinus appellatur, quoniam enim ex hominibus facit deos, illo venit nomine. »

vE.R. Dodds. Les Grecs et l’irrationnel. Flammarion, 1977, p.284

viE.R. Dodds. Les Grecs et l’irrationnel. Flammarion, 1977, p.284

viiE.R. Dodds. Les Grecs et l’irrationnel. Flammarion, 1977, p.289

viiiAsclépius III, 24a, 37a-38a. Corpus Hermeticum. Trad. A.J. Festugière. t. II. Les Belles Lettres. Paris, 1973, p.349, cité par E.R. Dodds. Les Grecs et l’irrationnel. Flammarion, 1977, p.291

ixS. Augustin. La Cité de Dieu. VIII, 23-24

xAsclépius, 23.

xiJr 16,20

xiiPhotius, Bibl. 215. Cité par E.R. Dodds. Les Grecs et l’irrationnel. Flammarion, 1977, p.292

xiiiE.R. Dodds. Les Grecs et l’irrationnel. Flammarion, 1977, p.292

xivE.R. Dodds. Les Grecs et l’irrationnel. Flammarion, 1977, p.293

xvE.R. Dodds. Les Grecs et l’irrationnel. Flammarion, 1977, p.294

xviBertand Hell, Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre, Flammarion, 1999

xviiBertand Hell, Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre, Flammarion, 1999, p.198

xviiiBertand Hell, Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre, Flammarion, 1999, p.197

xixCharles Mopsik. Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Ed. Verdier. Lagrasse, 1993, p.550.

Being Horizons


Man, stars, wisdom, intelligence, will, reason, mathematics, quarks, justice, the universe, have something precious in common: “being”. Arguably, they all have specific forms of “existence”, though very different. The diversity of their distinctive types of “being” may indeed explain their distinctive roles in the (real) world.

One could assume that the word “being” is much too vague, too fuzzy, too neutral, by allowing itself to characterize such diverse and heterogeneous entities. The verb “to be” has too many levels of meaning. This is probably a direct effect of the structure of (here English) language. For, despite an apparent homonymy, the “being” of man is not the “being” of the number pi, and the “being” of the Cosmos as a whole does not identify itself with the “being” of Wisdom or Logos.

Sensitive to this difficulty, Plato sought to analyze the variety of possible “beings” and their categories. He defined five main genres of the “Being”, which were supposed to generate all other beings through their combinations and compositions.

The first two types of “Being” are the Infinite and the Finite. The third type results from their Mixing. The Cause of the Mixing represents the fourth genre. The fifth genre is Discrimination, which operates in the opposite way to Mixing.

Infinite, Finite, Mixing, Cause, Discrimination. One is immediately struck by the heterogeneity of these five genres. It is a jumble of substance and principle, cause and effect, union and separation. But it is undoubtedly this wild heterogeneity that may give rise to a power of generation.

With its five genres, “Being” is a primary category of our understanding. But there are others.

Plato, in the Sophist, lists them five all together: Being, Same, Other, Immobility, Movement.

The Being expresses the essence of everything; it defines the principle of their existence.

The Same makes us perceive the permanence of a being that always coincides with itself, and also that it can resemble, in part, other beings.

The Other attests that beings differ from one another, but that there are also irreducible differences within each being.

TheImmobility reminds us that every being necessarily keeps its own unity for a certain duration.

The Movement means that every being has a ‘potential’ for ‘action’.

Five kinds of “Being”. Five “categories” of (philosophical) understanding. Oh, Platonic beauties!

This is only a starting point. If we are to accept their power of description, we must now show that from these “genres” and these “categories”, we may induce all the realities, all the creations, all the ideas, all the possible…

As a serendipitous thought experiment, let us conjugate these five « categories » of understanding with the five genres of “being”, in hope of bringing out new and strange objects of thought, surprising, unheard of, notions.

What about imaginary alloys such as: “Moving Cause”, “Mixed Same”, “Other Finite”, “Discriminate Being”, “Immobile Infinite”, “Cause of Otherness”, “Moving Finite”, “Infinite Otherness”, “Infinite Mixed”, “Immobile Discrimination”, or “Discriminate Immobility”?

A general principle emerges from these heuristic combinations : an abstraction piggybacking another abstraction generates “ideas”, that may make some sense, at least to anyone ready to give some sort of attention, it seems.

What do these language games teach us? It shows that genres and categories are like bricks and cement: assembled in various ways, they can generate shabby cabins or immense cathedrals, calm ports or nebulous clouds, dry chasms or acute bitterness, somber jails or clear schools, clumsy winds or soft mountains, hot hills or cold incense.

There are infinite metaphors, material or impalpable, resulting from the power of Platonic ideas, their intrinsic shimmering, and the promise of being “horizons”.

The Absurd Reason


The prophet Daniel speaks as a seer: “And many of them that sleep in the dust of the earth shall awake, some to everlasting life, and some to shame and everlasting contempt. And they that be wise shall shine as the brightness of the firmament; and they that turn many to righteousness as the stars for ever and ever. » (Dan. 12,2-3)

This saying refers to the « wise » and to the “righteous”. It is not just a question of knowledge, but of justice, of a wisdom that is less human than divine. How to reach it? How to access these high places?

Many are those who doubt their own divinity, those who have never turned their eyes to the splendour of intelligence, of wisdom. There are even more who prefer the mist of the senses, the thickness of the bodies, to the thin acuity of the soul.

How would they achieve the wisdom and justice that Daniel is talking about?

Plato, who was not a prophet, but no less a seer, advises us to meditate unceasingly on death.

“Either in no way can we ever acquire knowledge, or it is for us only once we have passed away.”i

The way to be as close to divine knowledge as possible is to have as little trade as possible with the body. Going to the limit, we deduce that death only is the kingdom of true knowledge. This is the « immense hope » that Socrates joyfully shares with his afflicted friends, shortly before drinking the hemlock.

What is this hope based on? It is based on an idea as anti-modern as possible: « We are divine beings ». How can such a statement be made? “Because, momentarily deprived of our heavenly abode and homeland, that is, as long as we are on earth God’s substitutes, we are constantly tormented by the desire of this heavenly homeland and no earthly pleasure can console in the present exile the human intelligence desiring a better condition.”ii

This immense hope, without reason, is based – it is a paradox – on the sole activity of reason.

Marsilio Ficino gives this explanation:

“The hope of immortality results from a surge of reason, since the soul hopes not only without the help of the senses, but despite their opposition. That is why I find nothing more admirable than this hope, because, while we live incessantly among ephemeral beings, we do not cease to hope.”iii

These unreasonable ideas have been shared by thinkers as diverse as Zoroaster, Hermes Trismegistus, Orpheus, Aglaopheme, Pythagoras, Plato… They have created schools of thought, their disciples have proliferated: Xenocrat, Arcesilas, Carneade, Ammonius, Plotinus, Proclus…

On a philosophical level, Socrates’ argument seems to have a certain scope. Reason says that there are only two hypotheses: either knowledge is not possible at all, or it is only possible after death.

If we decide to ignore the Socratic, resolutely optimistic point of view, absolute horror would therefore resemble this: to see clearly with the eyes of pure reason the absurdity and inanity of a human condition, capable of reason, and capable of drawing from it the most crazy, most absurd hypotheses.

iPhaedo, 66 e

ii Marsilio Ficino, Platonic Theology Book XVI

iiiIbid.