
Chateaubriand, dans ses Mémoires d’Outre–tombei, rappelle les faits: « Jaffa est emporté. Après l’assaut, une partie de la garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d’autres à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci : deux jours après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes. Walter Scott et sir Robert Wilson ont raconté ces massacresii; Bonaparte, à Sainte-Hélène, n’a fait aucune difficulté de les avouer à lord Ebrington et au docteur O’Meara. Mais il en rejetait l’odieux sur la position dans laquelle il se trouvait : il ne pouvait nourrir les prisonniers ; il ne les pouvait renvoyer en Égypte sous escorte. Leur laisser la liberté sur parole? Ils ne comprendraient même pas ce point d’honneur et ces procédés européens. « Wellington dans ma place, disait-il, aurait agi comme moi. » Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie : il fit passer au fil de l’épée les prisonniers qui lui restaient; l’armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d’effroi, l’exécution qui lui était commandée. » Le seul acte cruel de sa vie, c’est beaucoup affirmer après les massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos soldats aient protesté par une espèce d’effroi contre la cruauté de leur général. Mais les massacres de Jaffa sauvaient-ils notre armée? Bonaparte ne vit-il pas avec quelle facilité une poignée de Français renversa les forces du pacha de Damas? A Aboukir, ne détruisit-il pas, avec quelques chevaux, treize mille Osmanlis? Kléber, plus tard, ne fît-il pas disparaître le grand vizir et ses myriades de mahométans? S’il s’agissait de droit, quel droit les Français avaient-ils eu d’envahir l’Egypte? Pourquoi égorgeaient-ils des hommes qui n’usaient que du droit de la défense? Enfin Bonaparte ne pouvait invoquer les lois de la guerre, puisque les prisonniers de la garnison de Jaffa avaient mis bas les armes et que leur soumission avait été acceptée. Le fait que le conquérant s’efforçait de justifier le gênait : ce fait est passé sous silence ou indiqué vaguement dans les dépêches officielles et dans les récits des hommes attachés à Bonaparte. « Je me dispenserai, dit le docteur Larrey, de parler des suites horribles qu’entraîne ordinairement l’assaut d’une place : j’ai été le triste témoin de celui de Jaffa. » Bourienne s’écrie : « Cette scène atroce me fait encore frémir, lorsque j’y pense, comme le jour où je la vis, et j’aimerais mieux qu’il me fût possible de l’oublier que d’être forcé de la décrire. Tout ce qu’on peut se figurer d’affreux dans un jour de sang serait encore au-dessous de la réalité iii. » Bonaparte écrit au Directoire que : « Jaffa fut livré au pillage et à toutes les horreurs de la guerre, qui jamais ne lui a paru si hideuse. » Ces horreurs, qui les avait commandées ? […] Miot, dans la première édition de ses Mémoires (1804), se tait sur les massacres ; on ne les lit que dans l’édition de 1814. Cette édition a presque disparu; j’ai eu peine à la retrouveriv. Pour affirmer une aussi douloureuse vérité, il ne me fallait rien moins que le récit d’un témoin oculaire. Autre est de savoir en gros l’existence d’une chose, autre d’en connaître les particularités : la vérité morale d’une action ne se décèle que dans les détails de cette action ; les voici d’après Miot : « Le 20 ventôse (10 mars 1799), dans l’après-midi, les prisonniers de Jaffa furent mis en mouvement au milieu d’un vaste bataillon carré formé par les troupes du général Bon. Un bruit sourd du sort qu’on leur préparait me détermina, ainsi que beaucoup d’autres personnes, à monter h cheval et à suivre celte colonne silencieuse de victimes, pour m’assurer si ce qu’on m’avait dit était fondé. Les Turcs, marchant pêle-mêle, prévoyaient déjà leur destinée ; ils ne versaient point de larmes; ils ne poussaient point de cris : ils étaient résignés. Quelques-uns blessés, ne pouvant suivre aussi promptement, furent tués en route à coups de baïonnette. Quelques autres circulaient dans la foule, et semblaient donner des avis salutaires dans un danger aussi imminent. Peut-être les plus hardis pensaient-ils qu’il ne leur était pas impossible d’enfoncer le bataillon qui les enveloppait; peut-être espéraient-ils qu’en se disséminant dans les champs qu’ils traversaient, un certain nombre échapperait à la mort. Toutes les mesures avaient été prises à cet égard, et les Turcs ne firent aucune tentative d’évasion. « Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on les arrêta auprès d’une mare d’eau jaunâtre. Alors l’officier qui commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions, et ces pelotons, conduits sur plusieurs points différents, y furent fusillés. Cette horrible opération demanda beaucoup de temps, malgré le nombre des troupes réservées pour ce funeste sacrifice, et qui, je dois le déclarer, ne se prêtaient qu’avec une extrême répugnance au ministère abominable qu’on exigeait de leurs bras victorieux. Il y avait près de la mare d’eau un groupe de prisonniers, parmi lesquels étaient quelques vieux chefs au regard noble et assuré, et un jeune homme dont le moral était fort ébranlé. Dans un âge si tendre, il devait se croire innocent, et ce sentiment le porta à une action qui parut choquer ceux qui l’entouraient. Il se précipita dans les jambes du cheval que montait le chef des troupes françaises; il embrassa les genoux de cet officier, en implorant la grâce de la vie. Il s’écriait : « De quoi suis-je coupable? quel mal ai-je fait? » Les larmes qu’il versait, ses cris touchants, furent inutiles ; ils ne purent changer le fatal arrêt prononcé sur son sort. A l’exception de ce jeune homme, tous les autres Turcs firent avec calme leur ablution dans cette eau stagnante dont j’ai parlé ; puis, se prenant la main, après l’avoir portée sur le cœur et à la bouche, ainsi que se saluent les musulmans, ils donnaient et recevaient un éternel adieu. Leurs âmes courageuses paraissaient défier la mort; on voyait dans leur tranquillité la confiance que leur inspiraient, à ces derniers moments, leur religion et l’espérance d’un avenir heureux. Ils semblaient se dire : « ‒ Je quitte ce monde pour aller jouir auprès de Mahomet d’un bonheur durable ». Ainsi ce bien-être après la vie, que lui promet le Coran, soutenait le musulman vaincu, mais fier de son malheur. Je vis un vieillard respectable, dont le ton et les manières annonçaient un grade supérieur, je le vis… faire creuser froidement devant lui, dans le sable mouvant, un trou assez profond pour s’y enterrer vivant : sans doute il ne voulut mourir que par la main des siens. Il s’étendit sur le dos dans cette tombe tutélaire et douloureuse, et ses camarades, en adressant à Dieu des prières suppliantes, le couvrirent bientôt de sable, et trépignèrent ensuite sur la terre qui lui servait de linceul, probablement dans l’idée d’avancer le terme de ses souffrances. Ce spectacle, qui fait palpiter mon cœur et que je peins encore trop faiblement, eut lieu pendant l’exécution des pelotons répartis dans les dunes. Enfin il ne restait plus de tous les prisonniers que ceux placés près de la mare d’eau. Nos soldats avaient épuisé leurs cartouches ; il fallut frapper ceux-ci à la baïonnette et à l’arme blanche. Je ne pus soutenir celte horrible vue; je m’enfuis, pâle et prêt à défaillir. Quelques officiers me rapportèrent le soir que ces infortunés, cédant à ce mouvement irrésistible de la nature qui nous fait éviter le trépas, même quand nous n’avons plus l’espérance de lui échapper, s’élançaient les uns dessus les autres, et recevaient dans les membres les coups dirigés au cœur et qui devaient sur-le-champ terminer leur triste vie. Il se forma, puisqu’il faut le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dégouttant le sang, et il fallut retirer les corps déjà expirés pour achever les malheureux qui, à l’abri de ce rempart affreux, épouvantable, n’avaient point encore été frappés. Ce tableau est exact et fidèle, et le souvenir fait trembler ma main qui n’en rend point toute l’horreur. »
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iChateaubriand, Mémoires d’Outre–tombe. Livre 19, Chapitre 16
iiWalter Scott. Vie de Napoléon. 1827. Sir Robert Wilson. Relation historique de l’expédition anglaise en Égypte. 1802
iiiMémoires de M. de Bourrienne sur Napoléon. Tome 2, p. 226, Paris, 1829. On lit aussi, à la même page, ces précisions: « Plusieurs de ces malheureux composant la petite colonne, qui furent expédiés sur le bord de la mer, à quelque distance de l’autre colonne, parvinrent à gagner à la nage quelques récifs assez éloignés pour que la fusillade ne pût les atteindre. Les soldats posaient leurs armes sur le sable, et employaient, pour les faire revenir, les signes égyptiens de réconciliation en usage dans le pays. Ils revenaient, mais à mesure qu’ils avançaient, ils trouvaient la mort et périssaient dans les flots. Je me bornerai à ces détails sur cette horrible nécessité dont je fus le témoin oculaire. D’autres qui l’ont vue comme moi m’en épargnent heureusement le sanglant récit? »
iv
On la retrouve aujourd’hui aisément en ligne, sur archive.org. Le texte cité par Chateaubriand se trouve pp. 145-148 dans l’édition de 1814 des Mémoires pour servir à l’histoire des expéditions en Égypte et en Syrie, par le comte Miot de Mélito. Le récit de la prise de Jaffa commence ainsi: « Le 17 ventôse (7 mars 1799) à la pointe du jour , le général Berthier envoya au commandant de Jaffa , la sommation suivante : « Dieu est clément et miséricordieux. Le général en chef Bonaparte me charge de vous faire connoître que Djezzar Pacha a commencé les hostilités contre l’Égypte , en envahissant le fort d’El-Arich ; que Dieu, qui seconde la justice, a donné fa victoire à l’armée française , qui a repris le fort d’El-A’rich; que c’est par suite de la même opération qu’il est entré dans la Palestine , d’où il veut chasser les troupes de Djezzar Pacha, qui n’auroient jamais dû y entrer ; que la place de Jaffa est cernée de tous côtés , que les batteries de plein fouet , à bombes et à brèche, vont, dans deux heures , en culbuter la muraille et en ruiner les défenses ; que son cœur est touché des maux qu’encourroit la ville entière en se laissant prendre d’assaut ; qu’il offre sauvegarde à la garnison , protection à la ville : qu’il retarde, en conséquence, le commandement du feu jusqu’à sept heures du matin. » Les Turcs derrière les murailles se croient invincibles. Le commandant de Jaffa fit couper tête au turc qui lui porta la sommation , et ne répondit point. »
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