La loi de l’attraction universelle des consciences


« Isaac Newton »

Dans un article précédent, Le paradis des rêveurs, nous invitions à méditer sur la double nature de la plante, qui s’enracine en-bas, ou dans l’estomac, pour les matérialistes, ou au contraire en-haut, dans la philosophie du Véda. Dans les deux cas, la plante et ses racines résument leurs visions respectives du monde.

Fort peu védique, mais intrinsèquement moderne, l’hylozoïsmei, pour sa part, voit la vie « sourdre » de la matière elle-même, ce qui est encore une métaphore. La « source » peut passer pour être, en quelque sorte, analogue à la « racine ». En tout, toujours et partout, la vie suppose la présence immanente d’un même principe interne et autonome d’engendrement, source ou racine, qui anime toutes choses.

Non moins moderne, et plutôt plus encore, le matérialisme, est par définition éminemment immanent. Il nie a priori toute idée d’âme en la vie, et il tue (dans l’œuf) toute idée d’esprit au sein de la matière. Sa fin vise à assimiler, à digérer dans l’estomac matériel toute idée de l’esprit, ou de son essence, ce qui revient au même.

Kant, quant à lui, n’est pas du tout moderne. Il affirme qu’un monde immatériel existe. Immensément vaste, ce monde comprend toutes les intelligences créées, les êtres raisonnables, mais aussi les consciences sensibles (de tous les animaux), et enfin tous les principes de vie, quels qu’ils puissent être, et qui se trouvent répandus partout dans la nature, par exemple dans les végétaux.

Parmi les « intelligences créées », quelques-unes sont liées à la matière. Nous le savons, car nous l’expérimentons en nous-mêmes, ce sont elles qui, par cette alliance si spéciale, forment les « personnes ».

D’autres « intelligences créées » ne sont pas liées à la matière. Elles peuvent rester isolées, ou bien se lier à d’autres esprits, ou s’associer plus ou moins étroitement à d’autres entités encore, ayant un statut intermédiaire entre la matière et l’esprit.

Toutes ces natures immatérielles (les intelligences, les consciences, les principes) exercent leur influence (immatérielle) dans le monde corporel, selon des voies et moyens qui restent incompris.

Parmi elles, il y a tous les êtres dits « raisonnables », qu’ils soient présents sur la terre ou gîtant, vraisemblablement, ailleurs dans l’univers. De par l’usage de leur raison, dont c’est la fin, ils n’ont pas vocation à rester séparés (de la matière). La raison est un autre nom pour désigner un principe immanent, ordonnateur et régulateur, dont les êtres raisonnables (c’est-à-dire les êtres en qui la raison est immanente) se servent pour animer l’étoffe (irrationnelle) de la matière, et la constituer comme entité « vivante ».

On peut supputer que les êtres dits raisonnables entretiennent avec les autres intelligences créées divers échanges ou communications, en accord avec leurs natures respectives.

Ces communications ne sont alors pas limitées par les corps, ni par les contraintes habituelles de la vie matérielle. Elles les transcendent. Elles ne s’affaiblissent pas non plus avec l’éloignement dans l’espace ou dans le temps, et elles ne disparaissent pas lorsque la mort survient.

Selon ces vues générales, l’âme humaine, qui est un cas particulier de ces natures immatérielles et raisonnables, devrait donc être regardée comme liée déjà, dans la vie présente, aux deux mondes, le monde immatériel et le monde corporel.

L’âme singulière est liée avec un corps particulier, ce qui en fait une personne absolument unique. Elle perçoit nettement l’influence matérielle du monde corporel. Comme elle fait aussi partie du monde des esprits, elle ressent également les influences des natures immatérielles, et peut percevoir, dans certains cas, leurs immatérielles effluves.

A la mort, aussitôt que la liaison corporelle a cessé, l’âme continue d’être en communauté impalpable avec les natures spirituelles.

Sans doute, elle devrait être alors, étant enfin séparée du corps, mieux en mesure de se faire une plus claire intuition de sa propre nature, et de la révéler, de façon appropriée, à sa conscience intérieure.ii

D’un autre côté, il est probable que les autres natures spirituelles, celles qui ne sont pas « incarnées », ne peuvent avoir immédiatement conscience d’aucune impression sensible du monde corporel, parce qu’elles ne sont liées d’aucune manière à la matière.

N’ayant pas de corps propre, elles ne peuvent avoir conscience de l’univers matériel ni le percevoir, manquant des organes nécessaires. Mais elles peuvent exercer une influence subtile sur les âmes des hommes, parce qu’elles ont une nature analogue à la leur.

Les unes et les autres peuvent même entretenir un commerce réciproque et bien réel, capable de progresser et de s’enrichir.

Cependant les images et les représentations formées par des esprits qui dépendent encore du monde corporel, ne peuvent pas être communiquées aux êtres qui sont purement spirituels.

Réciproquement, les conceptions et les notions de ces derniers, qui sont des représentations intuitives correspondant à l’univers immatériel, ne peuvent pas passer en tant que telles dans la claire conscience de l’homme.

Ajoutons que les idées et les représentations des êtres purement spirituels et des esprits humains ne sont sans doute pas de même espèce, et sont donc très difficilement transmissibles et partageables en tant que telles, sans avoir été digérées au préalable.iii

Au nombre des idées ou des représentations qui peuvent mettre l’esprit humain radicalement en mouvement, stimuler en lui un désir aigu de métamorphose, et entamer sa transformation en un « homme nouveau », les plus puissantes peuvent lui paraître tout à fait inouïes, inexplicables, parfaitement capables même de le « submerger » ou le « noyer ».

D’où viennent-elles ?

D’un monde immatériel, celui des Muses, ces inspiratrices réputées venir au secours des créateurs, et des esprits désarmés?

En tant que phénomènes, elles paraissent aussi pouvoir émerger spontanément du plus profond intérieur de l’homme lui-même.

Les plus élevées d’entre elles n’ont a priori aucun rapport avec l’utilité personnelle ou avec les besoins immédiats, pratiques, individuels, des hommes qui les reçoivent.

Mais peut-être ont-elles quelque utilité pour des besoins lointains, théoriques, universels, qui concernent l’univers entier ?

Elles sont d’ailleurs capables de se transporter à nouveau, sortant de la sphère de conscience assignée à une personne particulière, par une sorte de contagion, de contamination, s’étendant vers l’extérieur, bien loin au-delà de ce que l’on peut imaginer.

Elles vont loin, touchant au passage de leur puissance nouménale et numineuse d’autres êtres raisonnables qu’elles affectent à leur tour.

Il y a donc deux types de forces spirituelles, les unes, centripètes, où l’intérêt personnel domine absolument, et les autres, centrifuges, qui se révèlent lorsque l’âme est en quelque sorte poussée hors d’elle même et attirée vers autrui.iv

Les lignes de force et d’influence que nos esprits sont capables de recevoir ou de concevoir ne convergent donc pas simplement en chacun de nous, pour s’y cantonner.

Il y a aussi des forces qui peuvent se mouvoir puissamment hors de nous, hors de notre propre for intime, et parfois malgré nous, – pour atteindre d’autres personnes, d’autres esprits.

Et même caresser les confins.

De là, on déduit que des impulsions irrésistibles peuvent emporter l’homme fort loin de l’intérêt personnel, y compris jusqu’au sacrifice ultime.

La forte loi de la justice, et la loi un peu moins impérieuse de la générosité et de la bienfaisance, qui ne manquent de se montrer assez universellement dans la nature humaine, peuvent y porter l’une ou l’autre, suivant les circonstances, et selon la tessiture spécifique de tels ou tels esprits, conditionnés par leurs aspirations profondes, soudainement révélées.

C’est ainsi que dans les mobiles apparemment les plus intimes, nous nous trouvons dépendre en fait de lois universelles, dont nous n’avons pas même un peu conscience.

Mais il en résulte aussi, dans le monde de toutes les natures pensantes, la possibilité d’une unité et d’une communion générales obéissant à des lois toutes spirituelles, et par cet effet, préparant de nouveaux degrés de métamorphose.

Newton appela ‘gravitation’ la tendance de tous les corps matériels à se rapprocher. Il traita cette gravitation comme un véritable effet d’une activité universelle de la matière, à laquelle il donna le nom d’« attraction ».

On pourrait, de façon analogue, se représenter le phénomène des pensées et des idées s’immisçant dans les natures pensantes, puis se révélant partageables, communicables, comme la conséquence d’une force universelle, une forme d’« attraction » par laquelle les natures spirituelles s’influencent mutuellement.

On pourrait nommer cette puissance, la « loi de l’attraction universelle des consciences ».

Poussant la métaphore, la force du sentiment moral pourrait bien n’être dès lors que la dépendance ressentie par la volonté individuelle à l’égard de la volonté générale, et la conséquence des échanges d’actions et de réactions universelles, dont le monde immatériel se sert pour tendre à sa manière à l’unité.v

L’âme humaine, dans cette vie, occupe toute sa place parmi les substances spirituelles de l’univers, de même que, d’après les lois de l’attraction universelle, les matières répandues dans l’immensité de l’espace ne cessent de se lier par des liens d’attraction mutuelle, et que les particules élémentaires elles-mêmes, loin de rester confinées dans une étroite granularité, emplissent l’univers entier de leurs potentiels quantiques de champ.

Quand les liens de l’âme et du monde corporel sont rompus par la mort, on peut supputer qu’une autre vie dans un autre monde (spirituel) serait la conséquence naturelle des innombrables liaisons déjà entretenues dans cette vie.

Le présent et l’avenir seraient donc formés comme d’une seule pièce, et composeraient un tout continu, tant dans l’ordre de la nature que dans l’ordre de l’esprit.vi

S’il en est ainsi du monde spirituel et du rôle qu’y joue notre esprit, il n’est plus étonnant que la communion universelle des esprits soit un phénomène ordinaire, et bien plus répandu qu’on ne l’admet en général.

L’extraordinaire, en fait, réside bien plus dans l’absolue singularité des phénomènes psychiques touchant telle ou telle personne singulière, individuée, que dans leur existence même, qui semble fort répandue de par l’univers.

__________________

i Doctrine philosophique qui soutient que la matière est douée de vie par elle-même.

iiCf. Kant. Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique. (1766). Trad. J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863, p.21

iiiIbid. p.22

ivIbid. p.23

vIbid. p.23-24

viIbid. p.26

Être, Conscience, et Fichte.


« Johann Gottlieb Fichte »

Le moderne, ayant échoué à comprendre enfin l’origine et la nature de la conscience dans les neurones et les synapses, doit tenter d’autres voies, sans doute périlleuses, dans le contexte contemporain, dur aux idéaux.

Mais qui ne risque rien n’a rien.

Comme la modernité reste parfaitement coite quant à l’essence de la conscience, le chercheur doit peut-être, aujourd’hui encore, s’appuyer sur les millénaires de la tradition, et mobiliser les ressources de la pure intellection.

On suggère de prendre le problème par en-haut, et non plus par en-bas, prenant ainsi la suite de Thalès, Anaxagore, Parménide, Platon, Descartes, Kant, Hegel, et bien d’autres.

Ce sont des penseurs que les matérialistes qualifient d’« idéalistes ».

Mais si ces « idéalistes » s’approchent davantage du cœur du mystère (l’essence de la conscience), que ne le peuvent les matérialistes (puisque ces derniers en nient l’existence même), alors il vaudrait mieux les appeler « réalistes », ou du moins « relativement réalistes », – en attendant de voir.

Fichte, philosophe « idéaliste » s’il en fut, a été actif au début du 19ème siècle, alors même que, depuis les Lumières, le matérialisme emportait de plus en plus l’adhésion des esprits forts.

Tout uniment, Fichte voit dans la conscience une émanation du divin. Elle est le lieu même du lien qu’il y noue avec la conscience, la pensée, – et la ‘vie bienheureuse’i.

On le suppose, toute vie véritablement vivante exige une forme plus ou moins développée de conscience, même si elle n’est qu’extrêmement embryonnaire.

Les végétaux, les champignons, les bactéries, les amibes, les procaryotes, les organismes unicellulaires, sont vivants. Ont-ils donc une conscience ‘embryonnaire’?

On doit le penser, si l’on en croit Alfred Binetii et H.S. Jenningsiii, qui parlent même de la « vie psychique » des micro-organismes.

Comment concevoir, d’ailleurs, une vie sans quelque forme souterraine de conscience, ou si l’on préfère, sans quelque forme inconsciente de conscience ?

Comment imaginer possible une ‘vie’ totalement, absolument, inconsciente ? Serait-elle un pur mécanisme, un froid automatisme, plongée dans le néant de l’absence de toute représentation d’elle-même ?

Ou alors userait-elle d’un ensemble de réactions physico-chimiques, pour donner à l’observateur extérieur l’apparence d’une conscience à ce qui n’en serait que l’illusion – un simple phénomène comportemental, utile à la poursuite de processus purement mécaniques ?

Serait-ce une ‘vraie vie’ qu’une telle ‘vie’ absolument sans conscience, totalement automatique?

Laissons provisoirement les protozoaires et les hyphes à leurs consciences obscures.

Quant à l’homme lui-même, il ne semble se définir essentiellement que par son degré de conscience.

Son degré de conscience porte en lui quelque chose d’ordre qualitatif.

Car aucune conscience n’est seulement une conscience, une conscience vide, pure de tout affect, de tout percept et de tout concept. Toute conscience porte en elle une trace de son origine, de son passé, et déploie aussi, en puissance, les conditions de son avenir et de sa fin.

Ainsi, dans cette mémoire et dans cette puissance, toute conscience peut se représenter comme une conscience ‘heureuse’ d’être une conscience, une conscience ‘heureuse’ de vivre pleinement en tant que conscience. Mais elle peut aussi, c’est selon, se représenter au contraire comme une conscience ‘malheureuse’.

Mais jamais, notons-le bien, elle ne se représente comme une conscience ‘vide’, une conscience consciente de son absolu néant.

Il n’y a pas de vraie ‘vie’ et de vrai ‘bonheur’ (ou de « vie bienheureuse ») qui ne soient nécessairement associés à la conscience de soi, et à la capacité de penser et de rêver qui en émane.

Car que serait une « vie bienheureuse » sans conscience ?

Réciproquement, une conscience essentiellement ‘malheureuse’ pourrait-elle vivre d’une vie ‘vivable’?

On en déduit que l’idée de ‘vie bienheureuse’ est intimement liée à la conscience approfondie de soi-même, et à une intuition de l’éternité de son essence, et plus précisément à une intuition de son union substantielle avec la pensée de ce qui est éternel.

« Personne, en effet, ne peut être tenté d’attribuer sérieusement et dans la vraie signification du mot, la vie et le bonheur à un être qui n’aurait pas conscience de lui-même. Toute vie suppose la conscience de soi-même, et la conscience de soi-même peut seule saisir la vie et permettre d’en jouir. En outre, la vraie vie et le bonheur consistent dans l’union avec ce qui est invariable et éternel. Or, l’éternel ne peut être saisi que par la pensée, il ne nous est accessible que par cette seule voie ».iv

Pour le penseur idéaliste, l’essence divine, abstraite, et sa présence effective, réelle, priment en tout et partout. Cependant, il faut se rendre à l’évidence : l’une et l’autre restent presque toujours cachées, immanentes, inintelligibles, insaisissables. Rares sont les consciences humaines capables de les déceler, par l’intelligence ou l’intuition, ou aptes à les pressentir ne serait-ce qu’obscurément.

Quant cette présence (essentiellement insaisissable, fugace) se donne à voir, elle apparaît évidemment non dans l’univers matériel, mais seulement dans la conscience (qui l’accueille et l’incarne, en quelque manière), et par la conscience (seule équipée pour la ‘voir’ et la ‘contempler’, dans une certaine mesure), – si seulement elle se donne en effet à ‘voir’, ce qui n’est jamais sûr, et qui peut n’être jamais qu’une métaphore.

Car il est d’infinies multiplicités de consciences qui restent obstinément sourdes et aveugles à elles-mêmes, – à commencer par les consciences des penseurs matérialistes, dont l’idéologie leur ferme d’emblée toute ouverture, que d’aventure leur pensée ou leur cœur feraient éventuellement entrebâiller.

Et, d’un autre côté, il est aussi d’infinies formes du divin qui sont absolument inaccessibles aux consciences humaines, même les mieux disposées, car elles sont, pour partie, limitées par leur liaison à la matière et aux corps.

On en déduit que la conscience, dans toutes ses formes, dans tous ses états, dans tous ses degrés, dans l’infinie multiplicité de ses actualisations et de ses potentialités, émane probablement du mystère de la divinité.

Elle en émane – comme un fin zéphyr issu de l’orage –, mais sans pouvoir jamais le dévoiler, ni en saisir l’abîme, en mesurer la largeur, en toiser la hauteur.

Les formes tant les plus humbles que les plus élevées de la conscience témoignent seulement de l’existence putative du mystère, mais ne le dévoilent ni ne le résolvent.

Parmi les plus ‘élevées’ des consciences dont on peut se faire peut-être quelque idée, il y a la conscience abyssale du soi individuel, la conscience cosmique du Soi planant dans l’univers, du Soi lui-même conscient du mystère de l’Être et du mystère du ‘soi’ individuel et conscient jeté au monde, – dans un monde prétendu sans conscience.

De ces consciences ‘élevées’, on peut conjecturer qu’elles sont vivantes d’une vie vraiment vivante, – vivant d’une vie se pensant comme Vie, et pensant d’une pensée se vivant comme Pensée.

C’est dans ces vies et ces pensées que la conscience se lie et s’allie d’un lien indissoluble au divin. Elle trouve son bonheur dans la conscience de ce lien.

« Ainsi donc, la véritable vie et le bonheur existent dans la pensée, c’est-à-dire dans une certaine conception déterminée de nous-mêmes et du monde, considérés comme une émanation de l’essence intime et cachée de l’être divin ».v

On peut enfin affirmer, royalement:

En dehors de la véritable conscience, en dehors de la pensée vraie, qui fait vivre, et qui se fonde aussi sur la conscience, il n’y a rien de vraiment réel.

En dehors de la réalité, il y a certes l’entièreté de l’irréel. L’irréel n’est pas vrai, mais il n’est pas néant, il n’est pas non-existant. L’irréel existe d’une certaine façon. Il représente une forme intermédiaire de réalité. Il possède une forme d’existence que l’on peut qualifier d’ ‘intermédiaire’, dans la mesure où l’irréel se fonde en partie sur des existences réelles, sur des vies conscientes, pour développer sa capacité d’illusion…

De l’existence avérée de l’illusion, de cette présence latente et persistante de l’irréel dans le réel, on déduit qu’on peut vivre plus ou moins réellement, et penser plus ou moins véritablement.

Vivre réellement, c’est penser réellement, reconnaître vraiment la vérité, et ignorer l’illusion.

Mais de l’intime intrication de la conscience, véritable, réelle, avec l’inconscience attachée à l’illusion, on induit l’existence de toutes sortes de niveaux d’opacité, d’obscurité, d’obscuration, d’oblitération.

On cherche la clarté, on ne trouve que l’ombre qu’elle projette. Plus on est baigné de lumière, plus on est aveuglé par l’ombre de l’abîme. Cette lumière nous empêche d’en voir le fond. Le soleil cache la nuit de son plein jour.

« Je veux, ai-je dit, arriver à une intuition claire mais la clarté se trouve seulement au fond des choses; à la superficie il n’y a qu’obscurité et confusion. Celui donc qui vous invite à une connaissance claire, vous invite sans nul doute à descendre avec lui dans le fond des choses. »vi

La conscience et la pensée sont la seule voie carrossable vers la vérité et la réalité, la vie et le divin. Il n’en est pas d’autres.

Être et pensée sont une même chose disait déjà Parménide.

Maintenant on peut ajouter : le Dieu, quel qu’Il soit, et la pure pensée sont une et même manifestation de l’Esprit.

Fichte le formule ainsi :

« La pure pensée est la manifestation même de Dieu, et la manifestation divine dans son immédiateté n’est pas autre chose que la pure pensée. »vii

Qu’est-ce qu’une pure pensée ? C’est une pensée qu’illumine une claire conscience. Tautologie ? Pléonasme ? Non. L’éclair de l’illumination n’est pas latent, il zèbre sans fin la nuit et jaillit toujours à nouveau comme un million de soleils amoureux.

« Notre propre vie est seulement ce que nous saisissons dans la plénitude nécessaire de la vie avec une conscience claire; elle est ce que nous aimons, ce dont nous jouissons dans cette claire conscience. Où est l’amour, là est la vie individuelle, ai-je dit, et l’amour n’est que là où est la claire conscience. »viii

Car la conscience est à l’origine. Mieux, elle est l’origine, et non l’effet ou le produit de quelque mécanique réglée. Qu’est-ce qui le prouve ? Rien, sauf un pressentiment. On ne sent pas sa conscience, on sait seulement que c’est la conscience qui sent, sait et perçoit.ix

Tout ce qu’on perçoit, sait, sent et ressent, appartient seulement à la conscience.

Rien de ce qui n’est pas en elle ne peut être perception ou savoir, sensation, intuition ou sentiment.x

D’où la thèse fichtéenne, radicale: la racine de l’existence se trouve dans la conscience, et non l’inverse. Sans ma conscience, je ne suis plus seulement qu’un il ou un lui. Je ne suis plus un moi, mais seulement un mot.

« Je dis que l’existence de l‘être, immédiatement et dans la racine, est la conscience ou la représentation de l‘être. Appliquez le mot EST à un objet quelconque, à ce mur, par exemple, et vous me comprendrez clairement. Car que signifie ce mot dans la proposition ‘ce mur est’ ? Évidemment il n’est pas le mur lui-même, et il n’est pas identique avec lui. Aussi ne se donne-t-il pas pour tel, mais, par la troisième personne, il se sépare du mur comme d’un être existant indépendant. »xi

Il y a originairement l’être. Et par suite, advient à l’existence ce que l’être est, advient la manière dont l’être manifeste son existence, la façon dont l’être se présente : et tout cela constitue le fond de la conscience. Ce fond est abysse, – il voile ses profondeurs, ses largeurs et ses hauteurs. La conscience n’est donc pas une mais elle est, en puissance, myriade de myriades, infiniment partageable, chaque fois présentée dans une unique individuation.

« La conscience de l’être, le est par rapport à l’être, constitue, avons-nous dit, l’existence, en laissant encore supposer que la conscience serait seulement une forme, une espèce, un mode possible entre beaucoup d’autres de l’existence, et qu’il pourrait y en avoir d’autres à l’infini. »xii

L’être nu, seul, est donc sans véritable ‘existence’, on peut même dire qu’il est une sorte de néant, certes un néant non absolu, puisqu’il est l’être, mais il est un néant existentiel tant qu’il ne se manifeste pas en tant qu’existant, en tant que phénomène, en tant que réalité. Pour cela, il lui faut sortir de l’ombre de l’être pour se présenter dans la lumière de l’existence, en tant que conscience.

« La conscience de l’être est la seule forme, le seul mode possible de l’existence; elle est donc l’existence immédiate et absolue de l’être ».xiii

Mais l’existence (de l’être) ne peut se confondre avec son essence. L’être originaire, premier, unique, absolu, est absolument un, donc essentiellement seul. Du moins, c’est la leçon qu’enseignent les monothéismes historiques.

Son existence, quant à elle, n’est pas seule, mais est infiniment multiple, diverse. Cette existence se connaît elle-même dans sa multiplicité, dans sa diversité. Elle se saisit dans cette connaissance, qui est aussi sa conscience. L’existence est en soi conscience, ce qui la différencie de l’être un et seul, qui est par essence au-dessus de toute conscience, puisque c’est lui qui la rend possible, qui l’engendre et lui donne l’existence.

« L’être doit se manifester en tant qu’être, et sans cesser de demeurer l’être, sans abandonner en aucune façon son caractère absolu, sans se mêler et se confondre avec l’existence. Il doit donc se distinguer de son existence, et s’opposer à elle. Or, puisque en dehors de l’être absolu il n’existe absolument rien, si ce n’est son existence, c’est en elle que doit avoir lieu cette distinction et cette opposition, ou bien, pour parler plus clairement, l’existence doit se saisir elle même, se connaître et s’établir comme simple existence. »xiv

L’être se révèle enfin dans l’existence (qu’il ‘crée’) et dans la conscience (qui est la ‘vie’). Il ne se révèle pas en tant qu’être, ou dans son essence d’être, qui reste inaccessible. Il se révèle seulement en tant que manifestation, en tant qu’extériorisation de son essentielle intériorité.

D’un côté, il y a l’être et l’essence de l’être ; de l’autre, il y a l’existence de l’être et la conscience de son existence. Existence et conscience sont de même nature : ce sont des images, des représentations, des manifestations ou des ‘processions’ de l’être. Elles participent de l’être, en découlent, en procèdent et en témoignent, mais ne sont pas identiques à lui.

Comment le multiple, l’infini, le divers pourraient-ils en effet être égal à l’Un, au Singulier, à l’Unique, qui de plus est leur source, leur fond, leur abîme ?

La conscience connaît et comprend son lien et même son identité avec l’existence, mais elle ne comprend pas l’être de qui procède cette existence.

« Il doit donc être évident à quiconque a saisi tout ce raisonnement, que l’existence de l’être ne peut consister que dans la conscience d’elle-même, comme pure image de l’être absolu qui est en lui-même, et qu’elle ne peut absolument pas être autre chose.

Que le savoir et la conscience soient en effet l’existence absolue, ou, si vous aimez mieux, la révélation, l’expression de l’être dans la seule forme possible, c’est ce que le savoir peut parfaitement comprendre comme vous-mêmes, ainsi que je le suppose, vous l’avez tous compris. Mais il ne peut en aucune façon découvrir et saisir en lui-même comment il se produit lui-même, comment de l’essence intime et cachée de l‘être, peut découler une existence, une révélation, une expression de l’être. »xv

L’existence dépend de l’essence de l’être qui la précède, la rend possible et l’engendre. Elle ne vient pas d’elle-même, mais se fonde sur une essence dont elle ne saisit pas a priori la nature, ni la profondeur.

Mais, en tant qu’elle est une conscience, une conscience consciente de son rapport de dépendance à l’égard d’une essence qui lui échappe, mais à laquelle elle doit son existence, elle ne peut se détacher de la conscience de cette essence, qui la fonde, et se rendre indépendante d’elle. Essence, existence et conscience sont absolument entrelacées, intriquées.

« L‘existence ne peut avoir lieu sans se saisir, se savoir, se supposer à l‘avance; il est nécessairement de son essence de se saisir elle-même. En raison de ce caractère absolu de l’existence, en raison de la dépendance qui la lie à son essence, il y a pour elle impossibilité de sortir d’elle-même, d’aller au delà d’elle-même, et de se comprendre, de se déduire, indépendamment de cette conscience. Elle est pour elle-même et en elle-même, et voilà tout. »xvi

L’existence (de l’être) est la source de la conscience (de l’être). Existence et conscience sont indissolublement liées. Issue de l’être et de son essence, l’existence se suffit à elle-même. Elle incarne cependant, par l’intermédiaire de la conscience, une certaine idée de l’être, une image possible de son essence.

Une « idée de l’être », une « image de son essence »: les idées, les concepts, les notions que l’on peut se faire à propos de l’être se façonnent et s’appuient nécessairement sur quelques formes vivantes de l’existence, dont on a vu qu’elles pouvaient varier à l’infini. On peut produire consciemment des ‘savoirs’, à partir de l’observation et de la conceptualisation de ces formes vivantes.

Ces formes apparemment si variées, si multiples, n’épuisent cependant pas l’essence de l’être puisqu’elles n’en sont jamais que des figures passagères, fugaces, locales, partielles.

« [Le fait] que l’existence de l’être est la conscience, et tout ce qui s’en suit, résultent de l’idée seule de l’existence. Or cette existence s’appuie et se repose sur elle-même; elle est antérieurement à la notion d’elle-même, et elle est inexplicable par cette notion. »xvii

Les idées, les concepts, les notions, les savoirs sont seulement quelques-unes des représentations possibles, accessibles, de tout ce qui existe ; mais tout ce qui existe, bien que d’une richesse indénombrable, n’est jamais qu’une infime partie de tout ce que l’essence de l’être contient en puissance, en elle-même, par-delà les temps et tous les possibles.

Si l’on pose, pour fixer les idées, que l’être, dans son essence, peut être nommé ‘Dieu’, alors, l’existence et la conscience sont des émanations ‘divines’.

Les idées, les concepts et les savoirs, pour autant qu’ils intègrent ce lien consubstantiel entre l’être, l’essence, l’existence, la conscience, sont autant de visages latents, voilés, de la ‘divinité’, quelle qu’elle soit, et dont le nom n’est qu’un symbole.

« La vie réelle du savoir est donc dans sa racine l’être lui-même, et l’essence de l’absolu; elle n’est rien autre chose. Il n’y a entre Dieu et le savoir dans sa racine vitale la plus profonde aucune séparation; ils se confondent l’un avec l’autre. »xviii

La conscience peut ainsi se représenter comme ‘pensée’. Mais elle pourrait accéder à d’autres modes de représentation et d’existence ‘conscientes’, si elle en formulait en soi le désir.

Par exemple, elle pourrait vouloir s’incarner en de nouvelles formes symboliques contenant la part d’inconscience dont est lourde toute conscience, et exhibant la part de conscience que l’inconscient désire faire advenir au monde.

L’existence et la vie, la conscience et la pensée, sont seulement autant de formes possibles, parmi d’autres innombrables, d’une vie divine, cachée, celée.

Mais au moins, elles sont ainsi, ici et maintenant, exprimées, senties, conçues.

Quant à eux, les neurones, les synapses et les sillons cérébraux ne sont jamais, me semble-t-il, que des supports ‘matériels’, et non des puissances libres, divinement libres. Ils n’ont d’ailleurs jamais qu’un temps.

Autant dire que nous n’avons encore rien vu.

De l’infinité du temps, nous n’aurons pas assez probablement, — pour combler l’abîme de nos ignorances, et de nos désirs.

______________

iJohann Gottlieb Fichte. Méthode pour arriver à la vie bienheureuse. Traduction de l’allemand par M. Bouillier. Librairie philosophique de Ladrange, Paris, 1845

iiAlfred Binet. La vie psychique des micro-organismes. Revue philosophique de la France et de l’étranger, n°XXIV, Juillet-Décembre 1887. Ed. Félix Alcan, Paris

iiiH.S. Jennings, Behavior of the Lower Organisms. The Columbia University Press, New York, 1906

ivJohann Gottlieb Fichte. Méthode pour arriver à la vie bienheureuse. Traduction de l’allemand par M. Bouillier. Librairie philosophique de Ladrange, Paris, 1845, p.60

vIbid. p.61

viIbid. p.71

viiIbid. p.75

viiiIbid. p.98

ixIbid. p.101 : « Mais la conscience intérieure embrasse le sens extérieur, puisque nous avons conscience de l’action de voir, d’entendre, de sentir, tandis que nous n’entendons pas, nous ne voyons pas, nous ne sentons pas la conscience, et ainsi elle tient déjà la place la plus élevée dans le fait donné par l’observation. Si donc quelqu’un examine plus profondément les choses, il trouvera plus naturel de faire de la conscience la cause principale, et du sens extérieur l’effet et l’accident, d’expliquer, de contrôler, de confirmer le sens extérieur par la conscience, que de faire le contraire. »

xIbid. p.103 : « Toute perception sensible n’est possible que dans la pensée, que comme quelque chose de pensé, comme une détermination de la conscience générale, et non en tant que séparée de la conscience, en tant qu’existant par elle-même, il n’est pas vrai que nous entendons, que nous sentons tout simplement; nous ne faisons qu’avoir conscience de notre vision, de notre audition, de notre sensation. »

xiIbid. p.110

xiiIbid. p.111

xiiiIbid. p.112

xivIbid. p.112

xvIbid. p.113

xviIbid. p.114

xviiIbid. p.115

xviiiIbid. p.116

Éloge de l’intuition


Il y a de nombreux genres d’êtres, divin, humain, naturel, artificiel, matériel sans oublier les êtres de raison et de langage, idéels et symboliques etc. De cette multiplicité de types d’êtres, on peut conjecturer l’existence d’un riche assortiment d’ontologies possibles. Dans la foule de tous les étants, l’homme a quant à lui un rôle spécial. Il ne sait pas qui il est vraiment, et il sait qu’il ne le sait pas ; il sait aussi qu’il n’est pas seulement ce qu’il sait qu’il est. Il reste donc beaucoup de place à la recherche. Il devient davantage ce qu’en puissance il est en particulier, quand la question de l’être en général en lui se révèle. Il commence à comprendre sa propre nature lorsqu’il comprend qu’elle est tout entière dans ce questionnement, celui de son origine et celui de sa fin.

D’où sait-il tout cela ? Considérant le mystère opaque dont il surgit, et l’abîme plus sombre encore où la mort le projette, il tire des inductions, échafaude des hypothèses, formule des théories.

C’est pourquoi on dit que l’homme est un animal métaphysique, plus apte que l’oursin, la mouche, le singe ou l’ange, à se poser la question de son être spécifique, et par là à attaquer sans relâche celle de l’être en général, la question ontologique.

Ce ne fut pas une mince intuition d’arriver à penser le passage du particulier au général, c’est-à-dire de concevoir l’abstraction de l’être, comme émanant des innombrables cohortes d’étants concrets.

Cette intuition établit une communauté d’essence entre tout ce qui « est », sans mettre de côté une variation radicale entre les « niveaux d’être » des divers étants. Parmi eux, il en est qui baignent dans la conscience super-lumineuse de leur Soi, d’autres tâtonnent dans des limbes crépusculaires, et d’autres encore rampent sans fin dans la nuit des rêves morts.

L’homme est un étant placé au milieu d’autres étants, dans un monde qui est aussi un étant, et un ensemble d’étants de différentes natures. Ces étants de toutes sortes se manifestent d’une façon ou d’une autre, mais sans jamais se révéler intégralement. Il est difficile voire impossible à l’homme de pénétrer le mystère de l’être chez d’autres étant que lui, puisqu’il n’arrive déjà pas à pénétrer ce mystère en lui-même.

Sa conscience se manifeste à lui, elle aussi, et ne cesse de se révéler, toujours à nouveau, sans jamais s’épuiser, par son questionnement, sauf dans la mort évidemment. Et là, peut-on présumer que les questions que la conscience pose trouvent enfin une réponse, finale, complète, terminale ? La morts ne débouche-t-elle pas soit sur un néant désormais sans question ni réponse ? ou n’est-elle qu’un passage vers un état où le Soi continue, sous d’autres formes, à se poser d’autres interrogations encore ?

Il y a dans l’étant de l’homme un mélange d’infini (en puissance) et de finitude (en acte). Vers l’avant, vers l’après, vers le haut, vers le bas, et de tous les autres côtés, il est objectivement cerné par le fini, il est ‘confiné’. Ses perspectives s’écrasent vite. Son soi n’est qu’un point, sans dimension, et l’illimité qui l’entoure en théorie n’est qu’une conjecture, un phantasme, une représentation sans contenu explicite.

Ce point, ce point-limite, est un soi sans contenu dicible, mais il est la base de toutes les métaphysiques, les plus laconiques ou les plus bavardes. Sans ce point, ce radeau de l’étant, tout se dissout vite dans un néant sans rêve. Mais avec lui, on peut commencer à fonder, paradoxalement, une ontologie du dévoilement. Sur ce point, ce seul point, peut-on bâtir des mondes, des gouffres, des firmaments, des empyrées ? On ne sait trop, c’est l’esprit humain qui travaille, qui tisse sur son métier des toiles et des voiles.

Pourquoi l’esprit est-il enclin à toujours tisser ? Parce que le point de conscience est essentiellement nu. Il a besoin de lin, de laine et de mots, pour habiller sa nudité, qui est aussi une solitude.

Quand l’homme pense qu’il est fini, qu’il est seul, il pense aussi qu’il pourrait ne pas l’être, en théorie.

Quand il croit à la réalité, dense et basse, il croit aussi aux mirages, éthérés, élevés, que la foule et son temps propagent.

L’homme est un être infiniment fini, et finalement infini.

Pénétré d’une finitude et d’une solitude qui l’environnent de toutes parts, l’homme se tourne vers la transcendance comme d’une voie de sortie. Mais celle-ci ne lui donne aucune garantie, aucune certitude. Il faut continuer sans assurance la recherche, source d’angoisse, fontaine de souci. Affres de ne pas savoir où l’on va.

L’angoisse est peut-être un mot trop fort, trop dramatisé. Face au néant, l’âme forte ne s’émeut pas: si le grand trou est un lieu vide, qu’a-t-elle en effet à craindre, l’âme qui retrouve ainsi sans coup férir le noir et l’inconscient dans lesquels elle a dormi dans l’inexistence, avant de paraître brièvement sur la scène d’un monde sans sens.

L’alternative est bien plus stimulante naturellement. C’est la raison pour laquelle depuis des milliers et des milliers de génération, l’homme a continué de se poser la question métaphysique sans se préoccuper des lazzis des matérialistes, des ricanements des esprits forts.

L’angoisse s’appelle aussi la curiosité transcendantale.

Quelle peut être la nature d’un monde dont le sens ne se donne ni ne dit?

C’est le fait de regarder le néant en face qui est la première victoire de l’esprit. Il se voit mis à nu par sa question même. Et s’il ne s’empresse pas d’habiller de quelque voile hâtif sa nudité métaphysique, s’il ne se dépêche pas de mettre fin à cet écorchement, alors il peut se saisir comme tel, nu, dépecé, à vif, entre la vie et la mort, sans savoir ce qui l’emportera.

Ce non-savoir, cette ignorance, cette souffrance, on peut vouloir y mettre fin. Des religions comme la védique, la bouddhique, mais aussi la juive ou la chrétienne, théorisent à leur manière comment on peut y échapper.

Mais les religions ne font pas de métaphysique. Elles proposent des réponses codées, forgées au cours des millénaires. Or tout homme est nouvellement né : de façon entièrement neuve, il se pose à son tour de très vieilles questions.

Il peut adopter la leçon des maîtres anciens, mais il peut aussi en remarquer la vanité métaphysique, constater que leurs réponses se fondent sur des affirmations sans fondements.

A tout prendre l’homme bien né vaut bien un prophète ou un sage du temps jadis, s’il a des intuitions d’une force comparable ou même des visions supérieures à tel ou tel ancien.

Car tous, ces génies passés, ont dû aussi marcher sur une voie étroite. Tous, ils ont dû sentir la précarité, la fragilité de leurs certitudes.

Leur foi a toujours été en instance de vacillement.

Le doute fonde l’homme et lui donne sa noblesse irréfragable.

C’est ce doute qui donne au temps de l’homme son vernis d’éternité. Parce que sa vérité n’est pas dans ce qu’elle donne à voir, mais dans ce qu’elle cache. Derrière le voile du temps gît probablement à l’affût le grand mystère de tous les temps, – mais peut-être n’y a t-il rien que les ricanements de la matière échevelée.

Ontologie du doute, ontologie du pari, ontologie du dé et du Rubicon, royale et prophétique, que l’âme bien née adopte comme seule patrie, seule religion, seule métaphysique.

Si le temps est la seule vraie richesse, éminemment limitée, pourquoi passe-t-on son temps à le perdre, en riens, en néants ?

C’est seulement s’il n’est pas la seule richesse, la seule réalité, qu’il est raisonnable de perdre son temps à le penser, ce temps qui voile l’avenir, et tout ce qui est-dessus de lui, ou après lui.

C’est là, dans la pensée, que l’homme bien né, et rené, perce le mur de la présence à soi. L’horizon du temps, si bas, si flou, si proche, il l’enroule comme une toile, et se met en chemin vers les étoiles.

Car l’étant (de l’homme) n’est pas fait de temps. Une fois démontée la tente, il migre hors du temps. Il s’ouvre, et il découvre ce qui n’est plus du temps, ce qui est au-dessus et en dehors du temps, un intemporel, un méta-temps.

Le temps n’y a plus cours. Tout s’arrête-t-il alors ?

Non, le flux continue. D’autres dimensions se dessinent. Le monde à trois dimensions d’espace et une de temps, est remplacé par un monde à 17 ou 256 dimensions d’espace, et autant de durée.

Le temps n’y est plus temporel, mais… gustatif ou tactile.

Le temps est une intuition forte et creuse. Elle occupe sans cesse l’esprit, et elle est une forme vide.

Et l’homme cherche le plein, non le vide.

Il a l’intuition que du vide ne peut sortir que du vide. Il n’y a pas d’avenir en vue dans le vide. L’homme plein de lui-même n’imagine pas de vivre son propre vide. Il continue de chercher plus de plénitude, qui comble tous les vides dont il fait l’expérience.

Mais l’homme a-t-il pour autant une intuition du plein ? On peut le penser. Fœtus et amants font l’expérience d’une plénitude relative, qui laisse des marques inoubliables, travaillant sans relâche dans l’inconscient, et laissant espérer d’autres plénitudes à venir, moins relatives, plus absolues peut-être.

La raison n’est guère utile devant ce mystère, elle est incapable de discerner quelque voie. Elle est trop embarrassée de son poids de règles et de logiques.

L’intuition est ici plus souple, pour deviner l’avenir et la puissance non encore révélée. Moins formelle, mais plus fondée, – en un sens.

D’où vient l’intuition ? Si tant est qu’elle ait la moindre validité, ne serait-ce que celle d’un grain de moutarde, l’intuition vient de l’ailleurs, de l’au-delà et de l’impensable. Elle est une sorte d’antenne sensible à tous les bruits, toutes les rumeurs que la raison n’entend pas.

De deux choses l’une.

Soit l’intuition est effectivement en contact, de quelque façon indicible, avec l’arrière-monde, l’au-delà, l’univers des possibles, les sphères de l’impensable, et alors les précieuses gouttes d’élixir méta-temporel qu’elle capture et exsude ont plus de prix que toutes les richesses du monde.

Soit elle n’est en contact avec rien de tout cela, et alors que vaut-elle ? Même pas le tissu dont sont faits les songes, avortés avant d’avoir pris leur vol. Et alors, décidément, l’homme est un bestiau saisi de torpeur.

Il faut se représenter un monde où la pensée prend la forme d’intuitions pures. Leur immédiateté, leur netteté est sans pareille. Le temps s’abolit, soudain, devant la force de ces intuitions. Une fontaine de compréhension coule à grands flots, elle noie l’esprit abasourdi, le couvre de révélations, lui ouvre des pistes neuves, dévoile des mondes. Loin derrière l’intuition, l’esprit prend son envol, lourdement, mais assurément.

L’esprit est lourd, glaiseux. L’intuition est brûlante, chérubinique. Sa lumière réchauffe les lointains, que la pensée, quant à elle, refroidit et glace.

Non que la pensée n’ait son utilité. Elle l’a, à l’arrière, en support, avec le train.

Non à l’avant, en pointe.

Surtout l’intuition a ce caractère généreux, jaillissant, crépitant. Source ou flambée. Chaque goutte, chaque étincelle, est promesse d’un infini à venir, dont elles sont les humbles et brillants messagers.

C’est un phénomène étrange que l’intuition, dès l’instant où on la prend, non seulement pour ce qu’elle suggère, mais pour ce qu’elle implique. Son « au-delà » signe la fin de l’étroit. Elle révèle des portes ouvrant sur des myriades. Elle dévoile des mondes où le fins se charge d’épaisseur. Le pollen annonce la forêt, l’odeur fait miroiter les Orients oubliés, le grain promet les prémisses.

L’intuition n’est pas un phénomène. Au contraire, elle plus réelle que le réel.

La connaissance humaine découle de deux sources : la capacité à recevoir des impressions, et celle de se représenter des des formes. C’est en associant ces impressions (venues du monde) et ces formes (venues de l’esprit) que peut fleurir la faculté de ‘connaître’.

Quelles sont ces formes venues de l’esprit, ces concepts pré-positionnés pour interpréter les impressions ?

Ils ne résultent pas de l’activité de la pensée, mais de la fulgurance de l’intuition. L’intuition habite déjà le regard de l’enfant nouveau-né, et ensemence son cerveau vierge.

L’intuition règne en souveraine dans les moments les plus cruciaux, les plus sublimes, les plus transcendants.

L’intuition révèle de façon ténue et tenace ce que nous ne sommes pas encore conscients d’être.

Par le miracle de l’intuition, l’homme, étant fini, enserré de toutes parts, sans vision, sans perspective, découvre qu’il est infiniment plus que tout ce qu’il peut penser.

Se résoudre à l’exode


L’idéaliste raisonne de cette façon : « Si l’on prend le monde comme apparence, il démontre l’existence de quelque chose qui n’est pas apparence. »i

Mais c’est là faire un saut discutable (et fragile) dans le raisonnement. On ne voit pas bien pourquoi l’existence des apparences démontrerait « l’existence de quelque chose qui n’est pas apparence ». Elle peut la suggérer, l’évoquer, la supputer, mais non pas la démontrer. Et s’il n’y a pas démonstration, nous ne sommes guère avancés. Nous avons seulement gagné l’idée que le concept d’apparence met en relief l’intérêt tout théorique et philosophique du concept de vérité (sans d’ailleurs établir l’existence de cette dernière, l’existence de la Vérité). Il se peut aussi que l’idée même de vérité se retourne en fait contre ceux qui pensent que la vérité c’est ce qui correspond simplement à leur représentation du monde, ou à l’apparence qu’il possède à leurs yeux.

Il se peut que la vérité (supputée et comme ‘prédite’) de l’idéaliste ne soit pas la vérité, et que la vérité vraie c’est qu’il n’y a pas de vérité en dehors des apparences.

En effet, pour sa part, le matérialiste voit aussi le monde comme apparence. Mais c’est une apparence qui, lorsqu’on l’examine de plus près, ne recouvre jamais que d’autres apparences, dont l’empilement indéfini forme la ‘réalité’, la seule réalité qui soit, puisqu’il n’en est pas d’autre (en dehors des apparences). Il n’y a pas une autre réalité, une réalité qui ne soit pas apparence, puisque l’apparence est la seule réalité.

Le matérialiste a donc l’avantage d’être entièrement fidèle à sa vérité. Il n’y a que des apparences, et donc tout est apparence.

Mais alors un autre problème émerge, plus fondamental encore.

Le fond du problème (posé par le matérialisme) c’est que l’être de l’homme n’a alors pas de ‘fond’, il n’a pas de fondement sûr, de fondation assurée. Tout ‘fond’ de l’être, si l’on y pense assez intensément, finit pas révéler à son tour sa nature fondamentale, qui est de n’être qu’apparence.

En dernière analyse, le fond de l’être est d’être essentiellement apparence (sur ce point se rejoignent en quelque sorte l’idéaliste et le matérialiste, mais pour en tirer des conclusions différentes).

Ceci étant acquis, la question peut alors se poser autrement. La pensée se déplace sur un autre objet, elle-même. Elle en vient à s’attaquer à l’essence même de la pensée, à la vérité de l’acte de penser. Si tout est apparence, la pensée elle-même n’est qu’apparence, elle est une apparence de pensée, et les vérités ‘partielles’ ou ‘absolues’ qu’elle exhume ou produit ne sont aussi que des apparences de vérités.

Cette conclusion (malgré sa logique interne) est en général difficile à accepter pour des penseurs ou des philosophes qui investissent tant dans la fondation de leur logique, de leur pensée, de leur philosophie, et en font une raison de vie.

Il faut se demander ensuite si, en toute bonne foi, la pensée peut accepter, – au nom de sa propre transparence (supposée) à elle-même, de n’être qu’apparence.

Si elle va sur cette voie-là, elle n’aura désormais plus aucune certitude quant à la validité de ses jugements, quant à l’ordonnancement de ses raisonnements, quant à la qualité de son ‘intelligence’ du monde ou d’elle-même. Ceci est un inconvénient majeur, pour ceux qui se targuent de penser, comme d’autres font des pots, du pain ou des enfants. Car le pot, le pain ou l’enfant sont, apparemment et réellement, bien plus ‘réels’ que des ‘pensées’ sur l’essence de l’apparence…

Doit-on penser à la pensée, désormais, comme un simple artefact, dont il faut douter de la texture même, et dont il faut remettre en question le statut de ‘juge’ (en dernière analyse) de l’état des choses ?

Ou bien, si l’on veut garder à la pensée sa force essentielle, son génie spécial, sa puissance singulière, qui est de prétendre posséder en soi sa propre vérité, ne faut-il pas à nouveau changer d’angle ?

Ne faut-il pas désormais sortir de ces questions, sortir de ces jeux de miroir (apparaître/être), et sortir de l’idée même d’une vérité qui appartiendrait à ce monde ?

Peut-être faut-il alors, – sous la pression même de la pensée, qui ne veut pas mourir à elle-même, qui ne veut pas se vêtir des oripeaux mités des apparences, – peut-être faut-il se résoudre à considérer que dans ses plus hautes exigences, dans ses plus hauts désirs, la pensée ne pourra jamais trouver dans ce monde-ci la demeure qui lui convienne.

Il lui faut donc, à nouveau, se résoudre à l’exil, à l’exode.

iKant. Opus Posthumum. 1920, p.44 cité par H. Arendt. La vie de l’esprit. La pensée. Le vouloir. Trad. Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p. 43

L’être en fuite


Aujourd’hui, tant le monde a changé, les hommes ne croient être que ce qu’ils pensent qu’ils sont, et rien de plus. Ils pensent que ce qu’ils appellent leur « conscience » (c’est-à-dire la faible lumière qui chaque jour s’allume au réveil et s’éteint dans le sommeil, après avoir clignoté un peu pendant le jour) porte toute leur identité et constitue leur être même.

Quoique faible, elle est leur seule clarté, leur fanal. Elle est leur phare.

Les hommes, dans leur humiliation auto-infligée, s’imaginent n’être rien de plus que le gardien de cette trapue tour de guet, assaillie par les nuits, et ils notent, peu attentifs, ce que leur conscience, intermittente, trouée, voilée, leur murmure indolemment, d’une voix brouillée, oublieuse, vite essoufflée.

L’inconscient enfoui dans l’obscur, soupire, gémit, hurle même en silence dans l’abîme, mais la conscience se croit maîtresse du moi ; elle ignore royalement le Soi. Le sommeil, la démence, la mort, la conscience n’en a cure, elle a trop à faire ici et maintenant, pense-t-elle.

Et pourtant, le démon intérieur, aux ailes éployées, à la vue perçante, à la gueule ardente, à la queue sifflante, ne cesse de bondir, de rugir, et de dévorer les entrailles grouillantes de ‘l’étant’. Rien n’y fait. L’étant vaque.

Ce qu’est son ‘être’, l’homme se le demande assurément, de temps à autre, mais il est peu pressé d’entendre la réponse, il est occupé, il est sans cesse distrait de lui-même par le spectacle du monde, aussi fugace que les ombres du miroir.

Des réponses, il y en a pourtant, venues du fond des millénaires, des pistes ouvertes par des esprits sincères.

Platon dit que l’être de l’homme, l’être de ‘l’étant’, ce qui fait que tel homme est cet homme, et non pas un autre, que telle personne est singulière, unique au monde, c’est son eidos (εἶδος).

Magie d’un mot grec, qui dit à la fois ‘image’, ‘apparence’, ‘forme’ et ‘idée’.

L’être de l’homme, c’est sa ‘forme’, c’est-à-dire, pour s’exprimer selon le mythe, l’‘idée’ qui l’a mis en mouvement, dès l’origine, et qui ne peut être ‘vue’ que par l’âme même.

Une ‘idée’ vue par ‘l’âme’ même ?

Les matérialistes, qui se moquent de l’âme, et de l’origine des idées, peuvent-ils concevoir qu’une ‘idée’ définisse de manière unique et singulière chaque être humain ?

Sans doute pas. Cependant, même du point de vue matérialiste, rien n’empêcherait (en théorie) de supputer qu’un arrangement original, une ‘somme’ hautement spécifique, de milliards de milliards d’ensembles de corpuscules quantiques (matériels, donc!), correspondant à la totalité de « ce qu’est » un être humain, puisse être qualifié de ‘forme’, ou d’idée formelle.

Laissons là le matérialisme et ses offuscations, et revenons à Platon. La définition platonicienne n’est certes pas matérialiste, elle est ‘idéaliste’ : l’eidos est une idée pure, qui n’a rien de matériel, mais qui pourtant enveloppe et donne sa ‘forme’ à la matière qui constitue l’être humain.

Comme la matière (ou la substance) humaine est éminemment mobile, faite de flux toujours renouvelés, il est heureux pour elle qu’une telle ‘forme’ subsiste indépendamment de cette mouvance incessante. Sans elle, la matière n’aurait plus de ‘glu’, de ‘colle’ ontologique: sa ‘substance’ n’aurait pas de ‘consistance’, et elle se volatiliserait vite comme un brouillard d’électrons libres.

Aristote, nettement plus ‘réaliste’ que son maître Platon, voit quant à lui l’étant comme un ‘sujet’, défini par des ‘attributs’ correspondant à certaines ‘catégories’, jugées par lui métaphysiquement et universellement appropriées, comme celles de ‘substance’, de ‘qualité’, de ‘quantité’, de ‘lieu’, de ‘temps’, de ‘relation’, etc.

La critique des catégories d’Aristote mériterait de longs développements, mais pour faire court, je dirais seulement ceci : rien n’empêche d’imaginer que d’autres ‘catégories’ (non-aristotéliciennes) puissent être conçues, de façon à rendre compte de phénomènes moins nets que ceux auxquels Aristote tente de rendre raison. Tout ce qui relève (et qu’est-ce qui n’en relève pas?) du mélange, de la métamorphose, de l’intermédiation, de la transfiguration, du dépassement, exigerait sans doute de nouvelles ‘catégories’, mêlées, métamorphiques, intermédiaires, transfiguratrices, dépassantes.

Nous avons besoin de dire à propos du Soi l’énorme et insondable paysage (conscient et inconscient) de ‘présences’ mêlées d’absences, de ‘qualités’ zébrées de ‘lieux’, de ‘quantités’ indicibles, de ‘temporalités’ striées, de ‘relations’ intriquées, de ‘substances’ transfigurées ou rêvées, de ‘passions’ intermédiaires, de ‘possessions’ quasi-défaillantes, et d’‘actions’ vite dépassées par l’espérance. Bref il faut modaliser, hybrider, faire croître et multiplier l’héritage aristotélicien, non pour en dénier l’importance inaugurale, mais pour remplir l’exigence permanente d’exode, hors des finitudes ressenties.

Autrement dit, l’homme est peut-être plus ‘divin’ (ou, si l’on préfère, peut-être plus minéral, ou végétal, ou non-humain) que ce que les catégories d’Aristote permettent d’envisager, ou laissent entendre, ou que ce que les matérialistes contemporains fixent dans leurs décrets a priori.

L’homme, en particulier, a ceci de ‘divin’ qu’il peut penser sa propre pensée, et la mettre au pinacle, la transcender, ou la réduire en fines poussières, la dynamiter et l’humilier, ou la sublimer, l’extasier… Tout est possible, et on n’a encore rien vu. On aura toujours, encore ‘rien vu’.

En pensant sa pensée, l’homme découvre que ce bel organe (la pensée) ne se meut jamais sans désirs. Mais que désire la pensée de l’homme ? Elle désire sa Désirade, son « île au loin », que dis-je « île », son amas galactique, son au-delà des mondes !…

C’est en effet l’intelligible qui met l’intelligence toujours en mouvement, parce que l’intelligible est son paradis encore inimaginé, le sommet de sa quête inassouvie. Si l’intelligible n’existait pas, l’intelligence serait quiète, morose et inoccupée.

Mais l’intelligible existe, et surtout, il sait se faire désirer, il sait se faire aimer de l’intelligence, en quelque sorte par avance. Avant même que celle-ci le connaisse, il lui envoie les signes subtils, aguicheurs, presque indécelables, mais néanmoins patents, de son existence celée. Intriguée, curieuse, vite avide d’en savoir plus, l’intelligence se met en chemin, et fait ainsi sans cesse tourner le monde ; elle entraîne dans son mouvement l’univers entier, à la recherche de ce qu’elle aimé déjà, sans le connaître vraiment.

Curieux destin que celui de l’homme embarqué sans fin dans cette anabase ! Trop conscient de ses limites, inconscient de ses réelles puissances et de ses virtualités, attiré par un rêve, il meurt sans savoir ce qu’il a cherché toute sa vie.

L’inquiétude de son âme est nécessaire à sa félicité (toujours irréalisée, toujours en fuite), qui le tire vers le haut ou le fait plonger dans le gouffre.

Les mystères du cerveau humain (1)


Le cerveau humain recèle plusieurs mystères.

Il y a le mystère de la conscience elle-même (dont les neurosciences sont bien incapables d’expliquer la nature et le support, aujourd’hui encore).

Il y a la question de la raison (qui se déploie différemment dans la vie quotidienne, en philosophie, ou dans les mathématiques). Elle semble capable de construire des espaces spécifiquement « humains », basés sur ses règles propres. Et, de façon a priori fort surprenante, elle semble en mesure de formuler des lois fondamentales de la nature à partir de raisonnements complètement abstraits. Le mystère gît dans cette adéquation de la raison formelle avec les structures de la nature, de la microphysique aux confins du cosmos.

Il y a enfin, il faut se résoudre à l’admettre, le mystère de la révélation, qui paraît certes réservée aux prophètes, aux mystiques ou aux poètes, mais dont la potentialité même ne peut être mise sous le boisseau. La multitude l’ignore ou s’en moque, surtout dans la période actuelle, mais le fait est que les prophéties de Moïse, de Bouddha, de Jésus ou de Muhammad se sont avérées capables de pénétrer la conscience d’innombrables générations. Elles continuent d’animer, longtemps après la disparition des hommes vivants qui les portaient initialement, les consciences de masses immenses et de personnalités singulières. Les mystiques ont laissé des traces brûlantes de leurs visions dans leurs témoignages, qui ne sont pas sans analogie avec ceux des chamanes, qui pratiquent l’art de l’extase et de la communion avec des puissances supérieures depuis plusieurs dizaines de milliers d’années, et dans toutes les régions du globe.

Conscience, raison, révélation représentent trois modes d’interaction du cerveau humain avec le monde qui l’entoure, un mode neurobiologique, un mode mental et un mode spirituel. Dans ces trois cas, le mystère c’est qu’il y ait des correspondances efficaces, dans des mesures variées, entre le cerveau humain et, respectivement le cosmos tout entier, les lois cachées qui paraissent le gouverner, et des arrière-mondes, ou des méta-mondes, plus éloignés encore de ce que l’on peut expérimenter dans la vie de tous les jours.

Ces trois mystères sont de différente nature.

Commençons par la conscience. A quel moment de l’évolution la conscience émerge-t-elle ? La forme spéciale de conscience dont les humains bénéficient représente-t-elle un saut singulier, unique, ou bien n’est-elle seulement qu’un palier dans une longue série évolutive ? Faut-il admettre que les autres animaux, les végétaux, et, pourquoi pas, les minéraux mêmes ont des formes de conscience spécifiques qui pourraient, si on était en mesure de les observer effectivement, nous permettre de mieux comprendre la nature de notre propre conscience, ses avantages particuliers, et ses potentialités encore non révélées?

La question de l’existence même de la raison, et surtout de son efficacité propre par rapport à la compréhension de la nature de la nature, soulève d’innombrables questions, dont les plus grands philosophes ne sont pas arrivés à bout (cf. Kant et son aveu d’échec concernant la nature des « noumènes »). Pourquoi des mathématiques parfaitement « abstraites », développées pour leur seule beauté formelle ou pour l’exploration rigoureuse de la logique interne de certains systèmes d’axiomes, sont-elles capables, plusieurs années après, et de façon complètement inattendue, de permettre de résoudre avec élégance et puissance des problèmes complexes de physique quantique ou de cosmologie ?

Enfin, il y a la question de la révélation. Le monde moderne semble être universellement matérialiste, agnostique, athée. Mais en réalité, la puissance de pénétration de grandes religions mondiales ne cessent de s’affirmer. Comment comprendre le monde actuel sans prendre en compte l’influence des monothéismes (judaïsme, christianisme, islam), du bouddhisme ou de l’hindouisme ?

Plus étonnant peut-être, au sein du camp de la rationalité la plus rigoureuse, de nombreux scientifiques du plus haut rang (Einstein, Heisenberg, Schrödinger, Pauli, Eddington,…) ont eu recours à des formes diverses de mysticisme pour tenter de répondre aux questions ultimes auxquelles les résultats (ultimement insuffisants) de leur science même finissaient toujours par les confronter.

Du parallèle entre conscience, raison et révélation, on peut tirer par induction que le cerveau humain est capable en quelque façon de se corréler avec l’univers, selon diverses modalités.

L’entrelacs subtil des molécules géantes d’ADN et de protéines explique apparemment le développement de la vie sur terre, mais il est fort difficile de se représenter pourquoi ces mêmes entrelacs poussés à un certain niveau de complexité débouchent sur un phénomène qui transcende la seule vie biologique, à savoir l’irruption de la conscience au cœur du neurobiologique. La conscience représente par rapport à la vie un saut au moins aussi considérable que celui de la vie par rapport à la seule chimie organique.

Mais ce premier mystère ne fait que préparer l’entrée en scène d’un mystère plus profond encore, celui que le cerveau humain incarne lorsqu’il est capable, par ses seules forces, d’inventer (ou de « découvrir »?) des modèles mentaux qui se révèlent en mesure d’expliquer certaines des structures les plus complexes de l’univers.

Enfin, le mystère de la révélation n’est certes pas le moindre en vérité, si l’on accepte, pour le besoin de notre raisonnement, de lui accorder ce que tant de témoins prestigieux nous affirment depuis tant de millénaires : à savoir l’existence d’une communication possible entre l’univers des hommes et celui d’un ultra-monde, que l’on qualifiera seulement ici de « spirituel ».

Dans un prochain article, je m’efforcerai de déduire de ce constat certaines hypothèses possibles sur la structure profonde du cerveau humain, capable on le voit, de baigner avec une certain aisance au sein de ces trois sortes de mystères: la conscience, la raison et la vision.

Sortir du cosmos, et ce qui s’ensuit


« Que disparaisse l’humanité et que disparaisse la terre, rien ne sera changé à la marche du cosmos. D’où un ultime paradoxe : nous ne sommes même pas assurés que cette connaissance qui nous révèle notre insignifiance ait une quelconque validité. Nous savons que nous ne sommes rien ou pas grand chose, et, le sachant, nous ne savons même plus si ce savoir en est un. Penser l’univers comme incommensurable à la pensée oblige à mettre en doute la pensée elle-même. On n’en sort pas. »i

Ces lignes trahissent l’idéal de l’époque. Désespérance de l’insignifiance. Le non-savoir revendiqué comme « connaissance ». Doute universel. Doute du doute même. Circularité des paradoxes, absurdités entrelacées.

Tentons un jeu. Il suffirait d’échanger les signes, de renverser les sens. Tout paraîtrait autre alors. Ce jeu critique montrerait la limite intrinsèque de toute pensée radicale, et la contradiction de tout doute seulement auto-centré.

Si l’on intervertit dans la dernière phrase citée de Lévi-Strauss la pensée et l’univers, cela donne : « Penser la pensée comme incommensurable à l’univers oblige à mettre en doute l’univers lui-même. On en sort immédiatement !»

Le doute radical ne peut être absolu. Une pensée vraiment radicale ne peut mettre en doute l’idée et la possibilité de son propre renversement. Un doute absolument radical ne peut taire la possibilité, aussi infime soit-elle, de l’existence d’esprits qui ne doutent pas, et de tout ce que cela implique.

Entre un esprit qui doute et un esprit qui ne doute pas, qui peut dire qui l’emportera, à la fin des temps ?

Contre Lévi-Strauss, dire : « Penser la pensée comme incommensurable à l’univers ». Y a-t-il une légitimité à opérer aujourd’hui ce renversement? Je n’en doute pas.

Il se peut fort bien, d’un point de vue logique, rationnel, quoique contraire à la logique de Lévi-Strauss, que ce soient en réalité l’univers et le cosmos tout entier, qui soient « insignifiants » par rapport à la moindre pensée humaine. Le cosmos et l’univers ne renvoient jamais qu’à eux-mêmes, de l’aveu même des matérialistes. La pensée, l’esprit, la conscience, en revanche, et contre toutes les affirmations matérialistes des neurosciences, pourraient parfaitement impliquer l’existence du transcendant. On n’en est pas sûr, certes, mais on est sûr que l’absence de preuve du « transcendant » ne peut en aucun cas être un preuve de son absence. En revanche, qu’un esprit, qu’une seule âme humaine en rêve, ou en ait la vision, devrait être un indice suffisant pour obliger à considérer cette hypothèse aussi sérieusement que son opposée.

De cette hypothèse, on pourrait déduire que la vraie signification du cosmos, le vrai sens de l’univers, ne leur appartiennent pas en propre. Cosmos, univers, matière pourraient renvoyer à une cause totalement extérieure à leur nature, comme la pensée d’un démiurge, d’un créateur, ou autre chose encore.

Vieille lune créationniste, dira-t-on.

Ce n’est pas là le débat. Il s’agit seulement de s’obliger à reconnaître qu’on ne peut écarter a priori l’hypothèse de l’existence d’un tel démiurge ou d’une telle extériorité. On ne peut écarter l’idée qu’il y a un « dehors » se tenant à l’extérieur du cosmos tout entier. On ne peut écarter l’inférence que si un démiurge a créé le cosmos, alors le cosmos n’a pas de signification propre, autonome. L’origine de son sens est ailleurs qu’en lui.

Le pessimisme cognitif et ontologique de Lévi-Strauss est strictement équivalent à son contraire. Il ne s’agit que du jeu des hypothèses. Le pessimisme de l’insignifiance n’a pas plus de poids logique et rationnel qu’un optimisme ontologique. L’infinie vacuité de l’existence et de la pensée humaines a exactement autant de valeur hypothétique (en l’absence de toute preuve factuelle) que leur place putative bien au-dessus et bien au-delà d’un cosmos limité à des myriades de myriades étoilées et de grandes quantités de matière noire.

Les deux vues se valent, essentiellement, comme deux faces de la même pièce.

La seule différence, c’est que dans un cas, « on n’en sort pas », dans l’autre, « on en sort ».

iClaude Lévi-Strauss, De près et de loin

Du pouvoir du bizarre


 

Juste avant de descendre sur la terre et de s’incarner dans les corps, les âmes choisissent leur destin, leur genre de vie, explique Platon. À ce moment crucial l’âme est libre. Il lui revient l’entière responsabilité de décider quel bon ou mauvais génie lui servira de tutelle pendant son bref séjour terrestre.

Cette idée va bien sûr totalement à l’encontre des « modernes », qui pour la plupart d’entre eux, de Calvin et Hobbes à Voltaire, Marx, Einstein ou Freud, prônent depuis cinq siècles diverses philosophies déterministes, dont certaines explicitement matérialistes.

Il est déjà difficile pour les « modernes » de comprendre le monde platonicien. Mais il leur est presque impossible de se représenter aujourd’hui dans quel monde intellectuel et spirituel vivaient les Égyptiens de la période pré-dynastique, les Mages chaldéens ou les tenants de Zoroastre. Ce n’est pas que nous manquions de sources écrites ou archéologiques. Mais ces sources n’alimentent en fin de compte que le marigot des a priori, se perdent dans les marécages des idées reçues, au milieu des sédiments accumulés pendant plus de 5000 ans d’histoire de la pensée.

C’est pourtant une tâche qui vaut la peine d’être entreprise, que de chercher à comprendre mieux ces idées anciennes, tant la « modernité » reste muette, silencieuse, coite, sur quelques questions essentielles, comme les questions de vie et de mort spirituelle, de croissance et de dégénérescence métaphysique.

Prenons par exemple la question de la formation de l’esprit dans le cerveau de l’enfant nouveau-né. L’épigenèse, dit-on, forme progressivement l’esprit humain en connectant entre eux les neurones, à l’occasion de milliards d’interactions avec le monde. Dans cette interprétation matérialiste, épigénétique, il n’y a pas besoin de substance primordiale, ni d’âme originelle, tapie sous les neurones. Il y a seulement une succession de connections mi-programmées, mi-contingentes, qui finissent par aboutir par une sorte de hasard neurobiologique, à constituer l’esprit d’un Mozart ou d’un Platon, et de tout un chacun, avec à chaque fois l’apparition de singulières spécificité, résultant du déroulement du processus.

Cette vison reçue, largement partagée par les « modernes », manque cependant de preuves patentes. Jusqu’à présent, personne n’a pu prouver à l’aide d’arguments neurobiologiques que l’âme n’existe pas. Il est vrai qu’inversement, ceux qui assurent que l’âme existe, sur la base d’une intime conviction, ne sont pas très audibles non plus. Résultat : les « modernes », qu’ils soient matérialistes ou animistes, donnent l’impression d’errer dans des paysages intellectuels dévastés, irréconciliables, comme après une guerre civile.

C’est pourquoi une petite prise de recul, calculée en siècles, peut permettre une reconsidération du problème. « Qu’est-ce qui empêche qu’une pensée angélique se glisse dans les puissances raisonnables, bien que nous ne voyions pas comment elle s’y insinue ? »i Cette phrase d’un fameux penseur de la Renaissance paraît aujourd’hui « surréaliste », car elle anticipe effectivement l’Ange du bizarre de plus de trois siècles.

Cet ange n’avait pas d’ailes, ce n’était pas un « poulet ». Sa seule fonction, écrit Edgar Allan Poe à propos de cet ange suprêmement Poe-tique, cet Anche ti Pizarre, était « d’amener ces accidents bizarres qui étonnent continuellement les sceptiques ».

Poe confia qu’il ne crut d’abord pas un mot de ce que lui racontait l’Ange. Bien mal lui en prit. Peu après, « rencontrant ma fiancée dans une avenue où se pressait l’élite de la cité, je me hâtais pour la saluer d’un de mes saluts les plus respectueux, quand une molécule de je ne sais quelle matière étrangère, se logeant dans le coin de mon œil, me rendit, pour le moment, complètement aveugle. Avant que j’eusse pu retrouver la vue, la dame de mon cœur avait disparu, irréparablement offensée de ce que j’étais passé à côté d’elle sans la saluer. »

L’Ange s’était bien vengé.

Les Poe sceptiques abondent. Moins nombreux sont ceux qui sont en mesure de détecter les subtiles interférences qui semblent grouiller entre des mondes trop parallèles. On dirait aujourd’hui des « branes » pour faire in, mais ces branes ne se réfèrent encore qu’à des univers matériels, tant les physiciens manquent d’imagination.

Il y a des conditions pour voir ces phénomènes d’interférence, de brouillage, ou de fécondation, d’illumination. Il faut être libre, être en « vacance ».

Ficin, qui s’est décidément intéressé à beaucoup de choses, demande à ce propos: « Dans quel cas l’âme est-elle en vacance au point de remarquer ces influences ? Il y a sept genres de vacances : le sommeil, l’évanouissement, l’humeur mélancolique, l’équilibre de la complexion, la solitude, l’admiration, la chasteté. »

Les « vacances » ne sont plus que de trois sortes. Il y a les grandes vacances, les ponts et les RTT.

Les « modernes » travaillent trop, sans doute, pour pouvoir encore rêver au pouvoir bizarre des anges.

iMarsile Ficin, Théologie platonicienne