Infinies intrications


« Intrications » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Selon la théorie du panpsychismei, plane dans l’univers entier une sorte de conscience diffuse, laquelle se manifeste à tous les niveaux de la réalité, à travers l’ensemble des phénomènes. L’une des variantes du panpsychisme est le cosmopsychisme, lequel affirme que le cosmos en tant que tel possède une proto-conscience propre. Le cosmopsychisme soutient que les phénomènes incarnés à l’échelle cosmique sont les formes phénoménales primordiales, et les plus fondamentales. Le cosmos est la réalité première, préalable à l’existence de toutes les formes de réalités qu’il contient en son sein. Le cosmos est donc « fondamental » en ce sens qu’il est ontologiquement antérieur à tout ce qu’il contient, et qu’il fonde l’existence de toutes les consciences, quant à elles individuelles, singulières, personnelles, et subsumées sous la proto-conscience cosmique. Cette proto-conscience est aussi « fondamentale » que le cosmos. Toutes les consciences émanent de la conscience cosmique, de la même manière que l’existence de tous les êtres concrets présents dans le cosmos dérivent du cosmos. Mais d’où vient le cosmos lui-même ? Et comment expliquer l’origine de la proto-conscience cosmique? Sans doute, est-ce le fait de quelque autre entité, plus fondamentale encore, émanant elle-même du chaos originaire,? Ce pourrait être, par exemple, le « vide » qui était avant le cosmos. Dans la Théogonie d’Hésiode, c’est en effet le chaos (mot qui signifie « ouverture béante, gouffre, abîme » en grec ancien, et par métonymie peut prendre le sens de « vide ») qui a engendré les dieux, les cieux et le reste du monde composant le cosmosii. L’origine de toute chose viendrait donc du « vide » primordial. Cette théorie n’est pas sans résonance avec les théories actuelles du vide quantique. Le niveau ultime de la réalité serait-il le « vide »? Pour répondre, il faudrait au moins s’entendre sur la notion de réalité ultime, et sur le sens donné au mot « vide ». Dans les théories dites « physicalistes », le niveau ultime de la réalité est physique. Ainsi, les théories de la microphysique sont censées être en mesure de décrire les propriétés et les comportements des particules fondamentales (au niveau subatomique), sur lesquelles tout ce qui constitue le monde réel est fondé. Les entités les plus fondamentales, ultimes, sont physiques, et par conséquent, toutes les réalités qui existent dans le monde réel sont, en dernière analyse, physiques. Selon cette forme de physicalisme, les particules subatomiques qui sont considérées comme fondamentales, ultimes, sont aussi censées incarner les ultimes propriétés phénoménales. Cependant, à ce type de physicalisme, objectivement réductionniste, le panpsychisme substitue l’idée que le cosmos tout entier est stratifié en une infinité de niveaux de réalité et donc de conscience. Le physicien quantique David Bohm affirma par exemple que la conception de la physique qu’il avait formulée était « compatible avec une infinité de niveauxiii« . Le physicien Hans Dehmelt postula quant à lui l’idée d’une régression infinie des structures subatomiques et sub-électroniquesiv. Mais, à la différence du panpsychisme, le cosmopsychisme ne repose pas sur ce genre de décomposition et de régression à l’infini. Il postule l’existence a priori du cosmos, et lui attribue du même coup une proto-conscience fondamentale, laquelle se situe au niveau le plus élevé de la réalité, alors que les entités microphysiques ultimes de la mécanique quantique, si elles existent réellement, se situeraient non au niveau supérieur de la réalité, mais à son niveau le plus inférieur, lequel serait alors censée être aussi le plus fondamental.

Une objection radicale au panpsychisme a été formulée de la manière suivante : les expériences phénoménales ordinaires se présentent comme fluides, continues et unifiées. Elles possèdent certes des aspects distincts, mais elles ont toutes une homogénéité sous-jacente, qui permet de les reconnaître, de les percevoir et même, le cas échéant, de les conceptualiser. Or, selon le panpsychisme, tous les éléments physiques ultimes incarnent des propriétés phénoménales ou proto-phénoménales, ne sont pas « fluides, continus et unifiés ». Ils sont stochastiques, quantiques et diversifiés. Comment peuvent-ils alors s’agréger en des ensembles hautement complexes et structurés d’atomes, puis de cellules cérébrales, puis de cerveaux conscients, puis de consciences singulières? Il est difficile d’expliquer comment les propriétés phénoménales ou proto-phénoménales d’entités microphysiques, par essence quantiques, peuvent se combiner pour aboutir au caractère homogène et « continu » des expériences phénoménales que nous avons dans la réalité quotidienne, et aussi dans la conscience que nous avons de ces expériences. Le cosmopsychisme a été présenté comme une tentative de répondre à cette objection. Contrairement aux hypothèses du panpsychisme sur une possible régression de la réalité jusqu’à ses niveaux les plus inférieurs, subatomiques, le cosmopsychisme considère que les expériences phénoménales dérivent de quelque chose de « plus grand » (la conscience cosmique) plutôt que de résulter de l’agrégat de quelque chose de « plus petit » (les propriétés phénoménales ou proto-phénoménales des entités physiques ultimes).

Mais une nouvelle objection peut alors être faite, contre le cosmopsychisme, cette fois. Comment des consciences individuelles, particulières, personnelles, peuvent-elles dériver, et toutes d’une façon unique et singulière, de la proto-conscience cosmique, immense et indifférenciée ?

On pourrait répondre à cela que la conscience cosmique ne doit pas être d’une essence totalement autre que celle des consciences individuelles, puisqu’elle les subsume. En tant que « consciences », elles doivent donc présenter des traits analogues, puisqu’elles partagent une même essence, celle de la conscience. Si nous nous appuyons sur cette analogie, pour fragile qu’elle puisse être, et si nous pouvons montrer que la conscience d’un individu ordinaire peut être divisée en éléments plus fondamentaux, nous pourrions alors avoir des raisons de penser que la conscience cosmique peut également être divisée en éléments plus fondamentaux. Quels seraient ces éléments fondamentaux de la conscience cosmique? On pourrait proposer l’hypothèse suivante. Peut-être la conscience cosmique est-elle une unité organique se formant progressivement à partir des formes phénoménales et proto-phénoménales constituées par l’ensemble des expériences de toutes les consciences individuelles?

Revenons au niveau biologique et neurologique. Le cerveau peut incarner des propriétés phénoménales parce qu’il possède la complexité structurelle adéquate. Si l’on estime que le degré de la complexité inhérente au cosmos pris dans sa totalité pourrait être comparable au degré de complexité structurelle propre au cerveau humain, alors on pourrait en inférer que chacune des consciences individuelles présentes dans le cosmos équivaut, en quelque sorte analogiquement, à chacune des cellules neuronales ou gliales d’un cerveau. Autrement dit, ce qu’un quark représente par rapport à une cellule neuronale, ou bien ce qu’une cellule neuronale représente par rapport au cerveau tout entier, pourrait être en un sens « analogue » à ce qu’une conscience individuelle représente par rapport au cosmos tout entier. Il faudrait sans doute vérifier les ordres de grandeur entre quarks, cellules neuronales et nombre de galaxies, pour voir si cette analogie peut être compatible avec les échelles observées. Mais ce n’est pas là l’essentiel. L’important, c’est la possibilité qu’existe une analogie fonctionnelle entre le microcosme et le macrocosme. Si c’est le cas, nos consciences individuelles fonctionnent-elles comme des sortes de quarks qui s’agiteraient au sein des cellules neuronales, elles-mêmes éléments d’un immense cerveau cosmique? Ou bien idée tout autre, mais au fond complémentaire : la moindre conscience vivante, unique, singulière, vit-elle sous l’influence discrète mais constante, d’une conscience cosmique, emplissant tous les mondes, mais se nourrissant aussi, en retour, de la vie de chacune des consciences qui la composent?

Il y a une autre idée possible, encore, celle d’une intrication extrêmement fine entre tous les innombrables niveaux de réalité, depuis le niveau subatomique jusqu’au niveau cosmique, d’une part, mais aussi depuis le niveau élémentaire des consciences vivantes, humaines ou non humaines, jusqu’aux divers niveaux divins, dont on peut présumer a priori qu’ils sont eux-mêmes infinis.

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iCf. Yujin Nagasawa, Khai Wager.Panpsychism and Priority Cosmopsychism, in G Brüntrup (ed.), Pansychism. Oxford University Press. 2015

iiHésiode. Théogonie: « Avant toutes choses fut Chaos, et puis Gaia au large sein, siège toujours solide de tous les Immortels qui habitent les sommets du neigeux Olympe et le Tartare sombre dans les profondeurs de la terre spacieuse, et puis Éros, le plus beau d’entre les Dieux Immortels, qui rompt les forces, et qui de tous les Dieux et de tous les hommes dompte l’intelligence et la sagesse dans leur poitrine. Et de Chaos naquirent Érèbe (les Ténèbres) et la noire Nyx (la Nuit). »

iiiBohm, David. Causality and Chance in Modern Physics. London, 1957.

ivDehmelt, Hans. “Triton, … Electron, … Cosmon…. An Infinite Regression?” Proceedings of the National Academy of Sciences 86.22, 1989

Le cosmos « mental » et la bêtise du monde


« Les affres du mental » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026


Parmi les philosophes contemporains de l’esprit, on trouve de tout. Des matérialistes, des dualistes, des panpsychistes, des mentalistes et même des idéalistes. Il y en a qui croient au succès final de la science en matière d’explication du monde, et qui se font en conséquence une religion du matérialisme et qui l’applique à tout, y compris à l’esprit. Il y en a qui prennent enfin conscience de l’existence d’un « problème difficile » de la conscience et qui, constatant le fossé entre la physique et la conscience, adhérent au dualisme, ce qui revient à penser que la matière et la conscience sont deux substances séparées, mais toutes deux fondamentales. Il y en a qui constatent l’insondabilité de la matière, et qui se rendent compte que la science révèle tout au plus certains aspects structurels de la matière mais aucunement sa nature sous-jacente; ils en déduisent que cette nature immanente de la matière pourrait être l’un des fondements de la conscience, ce qui revient à formuler une thèse panpsychiste. Il y a ceux qui ne croient en rien d’autre qu’en leur propre conscience, ce qui les amène à penser que le monde physique est lui aussi entièrement constitué de conscience, thèse correspondant à une forme d’idéalisme. Il y a aussi des théoriciens, qui tout au long de leur carrière, épousent successivement ces divers points de vue, pour finir par les remettre en question, soit de façon semi-ironique, comme David Chalmers, soit de façon désenchantée… Pour ma part, je possède d’autres convictions, et je me plais à suivre certaines intuitions.

L’idéalisme, au sens large, est une « philosophie » compatible avec l’idée selon laquelle l’univers est fondamentalement « mental » ou « psychique ». Les faits concrets, « réels », n’ont pas d’existence en soi, mais sont fondés sur des réalités mentales. Il s’agit là, indéniablement, d’une thèse « métaphysique » se voulant totalement, et globalement explicative. Assez paradoxalement, elle est en fait analogue selon moi à la thèse opposée, strictement matérialiste, ou « physicaliste », selon laquelle l’univers est fondamentalement « matériel » ou « physique ». Le matérialisme s’appuie sur l’idée que tous les faits concrets sont fondés sur des réalités physiques. La seule différence entre les deux thèses (l’idéaliste et la matérialiste), est que l’une ramène tout au « mental » et l’autre réduit tout au « physique », ce qui d’une certaine façon ne fait qu’opposer un mot à un autre mot, censé être son « contraire », mais sans changer le paradigme même de la nature de la réalité.

Bien entendu, l’idéalisme et le matérialisme ne sont ni monolithiques ni statiques, il en existe de nombreuses variations, dont les points de vue divers convergent parfois partiellement. Par exemple, il existe des versions panpsychistes de l’idéalisme dans lesquelles les entités microphysiques fondamentales sont dotées de formes de proto-conscience, et pour lesquelles la matière se « réalise » par les relations, les entrelacements et les intrications entre ces myriades de proto-consciences. Il existe également des versions cosmo-psychistes de l’idéalisme dans lesquelles c’est l’univers tout entier qui est « conscient ». Certes ce que l’on pourrait appeler la « cosmo-conscience » n’a sans doute rien à voir avec conscience habituelle, celle qui nous croyons bien connaître, la « conscience » que le moi humain a de soi-même. Il s’agit peut-être d’une pré-conscience ou d’une post-inconscience, pour lesquelles les états physiques complexes du cosmos (comme le Big Bang, l’existence des super-amas galactiques, des nébuleuses, des trous noirs, du vide quantique, de l’énergie sombre, de la matière noire, etc.) équivalent à des formes diffractées de cosmo-consience ou plutôt de « cosminconscience ». Ce sont les champs (gravitationnels, quantiques, électromagnétiques) baignant le cosmos qui représentent le mieux l’idée que l’on peut se faire de la cosmo-conscience en acte.
Ce qui est certain c’est que le monde physique existe réellement, indépendamment de nos observations ou de nos théories à son sujet. Il est aussi avéré que la nature profonde, l’essence de son existence même nous est absolument et parfaitement inconnue. Tout ce qu’on peut en dire c’est que cette essence élusive, inconnue, est aussi en puissance extrêmement surprenante. Et elle n’a pas fini de nous étonner…

La taxonomie traditionnelle des différentes sortes d’idéalismes distingue l’idéalisme subjectif, l’idéalisme objectif, l’idéalisme transcendantal et l’idéalisme absolu. Ces variétés d’idéalisme n’ont pas de définitions standard, mais on peut en pratique les caractériser par leurs partisans les plus connus, respectivement Berkeley, Schelling, Kant et Hegel. L’idéalisme transcendantal de Kant est parfois qualifié d’idéalisme épistémologique : il est tout au plus idéaliste en ce qui concerne le domaine phénoménal connaissable, mais pas le domaine nouménal qui, selon Kant, reste absolument inconnaissable. L’idéalisme absolu de Hegel est généralement associé à un certain nombre de doctrines concernant les liens entre la téléologie et la raison. Quant à la différence entre l’idéalisme subjectif et objectif, voilà ce qu’on peut en dire: il est « subjectif » de dire que la réalité est constituée par la façon dont les choses apparaissent en elle, et il est « objectif » de penser qu’elle a une nature mentale qui est extérieure à la façon dont les choses apparaissent.

On peut encore introduire une distinction supplémentaire entre micro-idéalisme, macro-idéalisme et idéalisme cosmique. Le micro-idéalisme est la thèse selon laquelle la réalité est fondée sur des entités microscopiques fondamentales (telles que les quarks, les électrons et les photons), censées être dotées de formes de conscience ou plutôt de proto-conscience. La philosophie de Leibniz avec ses monades a pu être associée à certains aspects du micro-idéalisme.

Le macro-idéalisme dispose que la réalité concrète est fondée sur des entités vivantes de taille plus macroscopique que les quarks ou les photons, telles que les êtres humains ainsi que les animaux non humains. Des philosophes comme Berkeley et même des empiristes tels que Hume et Mill ont pu être qualifiés de macro-idéalistes. La question qui vient alors à l’esprit est la suivante : comment les états mentaux des humains et des autres animaux fondent-ils les faits et les réalités du monde physique ? Pour y répondre, un contemporain, Giulio Tononi affirme que seule la conscience a en réalité une existence intrinsèque; tout ce que l’on nomme la « réalité » en découle et se fonde sur elle. Sans la conscience rien n’existe à proprement parler. L’argument vaut ce qu’il vaut. Il revient à dire, de façon quelque peu tautologique, que seul ce à quoi la conscience accorde une réalité possède une réalité consciemment posée comme telle. Ce qui ne nous avance guère.

Enfin, selon l’idéalisme cosmique, l’univers tout entier est fondé sur une entité cosmique, dont la substance ultime serait purement « mentale i« . Dans cette vue, c’est le cosmos dans son ensemble qui est assimilé à une sorte d' »esprit », ou bien c’est une entité méta-cosmique, cause et fondement de toutes choses, telle qu’une divinité créatrice par exemple, qui représente cet « esprit », et l’incarne dans l’univers, si l’on peut le dire ainsi, soit de manière transcendante, soit de manière immanente.

Des penseurs idéalistes du 19e siècle (tels que Fichte, Hegel, Schelling) pourraient relever de l’idéalisme cosmique, et, bien avant eux, il faudrait évidemment rappeler que c’était déjà la thèse des idéalistes hindous et bouddhistes (écoles Advaita Vedanta et Yogacara). Le problème pour l’idéalisme cosmique est d’expliquer comment un sujet conscient, cosmique ou divin, peut « constituer » ou « créer » des sujets conscients humains ordinaires. Certes l’argument de l’omnipotence (divine) peut sembler apporter une réponse, mais il n’est en tout cas pas facile de comprendre comment de « petites consciences » individuelles, singulières, mais microscopiques à l’échelle du cosmos, peuvent émerger d’une conscience cosmique globale et absolue, et surtout d’expliquer pour quelle raison et à quelles fins. Certains arguent que le sujet cosmique subirait une sorte de fragmentation cognitive, et qu’il se dissocierait en différents éléments, selon divers modes et apparences. Il a même été proposé d’y voir une analogie avec le trouble dissociatif de l’identité (TDI) : en effet, chaque sujet conscient individuel serait un « alter ego » du sujet cosmique ii , un parmi des myriades personnalités multiples.

Dans ce court article, je me contenterai de constater qu’aucune des thèses recensées ci-dessus ne me convient vraiment. Bien entendu la thèse matérialiste me paraît confondante de myopie et d’inculture. Mais les thèse idéalistes, qu’elles soient « micro-« , « macro- » ou « cosmique », ne me conviennent pas non plus. Pourquoi? Parce qu’elles ont toutes un relent d’anthropomorphisme. Et vu l’état du monde actuel, et notamment la stupéfiante bêtise de ses dirigeants les plus en vue, bêtise exacerbée par leur ignominie et leur cruauté, et par un aveuglement qui confine à la cataracte et à la cécité terminale, je ne fais confiance en rien de ce qui peut émaner de cerveaux humains pour penser le divin. Je n’ai encore rien lu qui me satisfasse sur la question du problème corps-esprit et moins encore sur la nature de la relation entre le cosmos et son fondement ontologique. Mais j’ai une sorte d’intuition à ce sujet. Elle est en lien avec la nature profonde de la poésie. Ce sera pour un autre blog.

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iCf. L’affirmation de Richard Conn Henry que « l’Univers est entièrement mental » (“The Universe is entirely mental”) dans son essai,The Mental Universe. Nature 436: 29, 2005

iiCf. Bernardo Kastrup. « A universal mind is the sole ontological primitive underlying all reality. Physical systems consist of dissociated segments of this universal mind, which can observe and be observed by each other. The dissociated segments comprise alters immersed in mind-at-large. Alters have internal states r, which are quantum superposition states. Mind-at-large has state ψ, which is also a quantum superposition state. Alters interact with mind-at-large through mental impingement across their respective dissociative boundaries. This interaction is a quantum observation that creates the physical world of the alter and causes ψ to become correlated with the alter’s state. » [Un esprit universel est la seule primitive ontologique sous-jacente à toute réalité. Les systèmes physiques sont constitués de segments dissociés de cet esprit universel, qui peuvent s’observer et être observés les uns par les autres. Les segments dissociés comprennent des alter ego immergés dans l’esprit universel. Les alter ego ont des états internes r, qui sont des états de superposition quantique. L’esprit global a un état ψ, qui est également un état de superposition quantique. Les alter ego interagissent avec l’esprit global par le biais d’un impact mental à travers leurs frontières dissociatives respectives. Cette interaction est une observation quantique qui crée le monde physique de l’alter ego et fait en sorte que ψ devienne corrélé à l’état de l’alter ego.] Making Sense of the Mental Universe. Philosophy and Cosmology. Volume 19, 2017

Théorie du méta-Tout


« Méta-Tout » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Autrefois ridiculisé, le panpsychisme est aujourd’hui pris de plus en plus au sérieux par les philosophes analytiques de l’espriti. Il offre en effet une voie médiane entre le matérialisme (appelé aussi « physicalisme ») et le « dualisme » (la séparation de l’esprit et de la matière). Il permet aussi de donner une interprétation au mystère de l’existence même du Cosmos, laquelle exige un ajustement extraordinairement subtilii des conditions initiales du « Big Bang », des « constantes fondamentales » de la physique et des lois de la nature. Pour que la vie et la « conscience » soient possibles, les valeurs de ces paramètres doivent se situer dans une fourchette extrêmement étroite, et ne peuvent donc se justifier par le hasard, ou résulter d’une série évolutive d’essais et d’erreurs, vu leur extrême improbabilité d’occurrence. Les théories habituellement avancées pour expliquer le « réglage fin » des lois de la nature (fine tuning) sont celle du « théisme » (un Dieu créateur, agençant les lois de l’univers de façon ad hoc) ou bien celle du « multivers » (des myriades d’univers créés en parallèle, dont le nôtre ferait partie). L’idée de panpsychismeiii offre cependant une troisième voie, permettant aussi d’expliquer le réglage des lois et des constantes fondamentales de l’univers, en dotant celui-ci d’une sorte de proto-conscience immanente.

Pendant la majeure partie du 20e siècle, les philosophes ont adopté une approche « cérébralisante » de la conscience, laquelle émergerait donc du seul cerveau. Il revient aux neurosciences de tenter d’en expliquer le fonctionnement, et à la philosophie d’essayer de comprendre comment il « donne naissance » à l’expérience singulière d’un sujet conscient, comment est engendré au sein du cerveau un monde intérieur habité par des souvenirs, des odeurs, des goûts, des couleurs, des sons … Mais il faut bien avouer que les neurosciences en savent étonnamment peu sur la nature du cerveau — il reste donc du seul ressort de la conscience elle-même d’explorer ce qu’elle peut comprendre de sa propre existence. Une conscience imbue d’une telle recherche « philosophique » s’efforcera de construire une représentation du cerveau qui soit compatible avec sa propre compréhension de la conscience en général, et de sa singularité même, en particulier. Mais ce qui est frappant, c’est que les neurosciences sont parfaitement mutiques quant à l’essence même des entités qu’elles prétendent observer. Certes, la physique sera en mesure, peut-on espérer, de donner dans quelque avenir une explication complète de la nature fondamentale de l’espace, du temps et de la matière, et de proposer une « théorie du Tout ». C’est là faire preuve d’un bel optimisme. Comment la minuscule sorte de « petit Tout » que l’humanité incarne serait-elle en mesure de comprendre le « grand Tout »? De plus, s’il apparaît clairement que la science physique s’intéresse à la matière, à l’énergie, à l’espace-temps, etc., il est aussi évident qu’elle laisse de côté la question de la nature même de la conscience. Les neurosciences caractérisent un certain nombre d’états cérébraux en fonction de leur rôle causal dans l’économie globale du cerveau. La neurochimie identifie les principales molécules chimiques qui interviennent pendant les états cérébraux. La physique caractérise la plupart des propriétés fondamentales de la matière, du moins celles qui sont aujourd’hui observables avec les instruments actuels. La masse, par exemple, est connue par sa disposition à attirer d’autres masses, ainsi que par son inertie et sa résistance à l’accélération. Mais tout cela ne nous dit rien sur l’essence de la matière elle-même. Et ce genre de savoir positiviste est moins utile encore pour éclairer la nature profonde des cellules neuronales et la nature intrinsèque de la conscience. La physique se contente d’expliquer comment se « meut » la matière ou comment elle interagit, elle observe ce qu’elle « fait », mais ne dit pas ce qu’elle « est ». Peut-être, d’ailleurs, tout ce qu’il y a à savoir sur la matière se résume-t-il à ce que l’on peut observer à son propos. Une fois connues les propriétés observables d’un électron, on a peut-être atteint les limites extrêmes de ce qu’il y a à savoir sur lui. Selon ce point de vue, les atomes, les électrons, les photons ou les quarks ne sont donc pas tant des « êtres réels » (dont l’essence pourrait être réellement connue) que des « entités virtuelles », abstraites, dont seules certaines « actions » ou « fonctions » peuvent être observées. On pourrait en conclure que ces entités, restant essentiellement abstraites quant à leur réalité même, ne sont pas réellement des « êtres » en tant que tels, puisqu’elles ne sont pas intelligibles en tant que telles. Elles ne sont jamais que des « manifestations », plus ou moins observables, émanant d’une réalité putative dont la véritable nature nous échappe, puisque elle sort du champ de notre compréhension philosophique. En d’autres termes, si cet univers n’est constitué que de telles entités matérielles et d’observables physiques, il serait en réalité essentiellement inintelligible. Mais si l’univers est absolument inintelligible en effet, alors la conscience l’est aussi. Et les relations entre les propriétés physiques du cerveau et la phénoménologie de la conscience sont tout aussi incompréhensibles. Notamment, il n’y a aucun moyen d’élucider la question spécifique des liens entre la conscience et l’activité cérébrale. On peut seulement se demander si elles sont fondamentalement « séparées », ou bien « intriquées », ou encore « homogènes » ? Ces trois adjectifs pointent respectivement vers les conceptions idéalistes, dualistes et matérialistes.

Bien que la science physique ne nous apprenne rien sur la nature intrinsèque de la « matière », on voit néanmoins que certaines entités « matérielles », comme le cerveau humain, ont une nature propre qui se révèle favorable à l’apparition de la conscience. On est amené à en conclure que les cellules neuronales et gliales du cerveau doivent avoir une nature intrinsèque dont les propriétés vont bien au-delà des seules propriétés causales et structurelles qui sont analysées par la science. Autrement dit, quel que soit le niveau d’analyse scientifique portant sur les causes et les observables, il faut en constater les limites intrinsèques pour l’élucidation des essences et des fins; la science, dans son état d’achèvement toujours relatif, ne cesse de toujours montrer son impuissance en matière de questionnements absolus.

Du point de vue philosophique, il y a trois manières de poser le problème de l’essence même du monde.

La première part du principe que les grandes choses sont fondées sur les petites. Les particules élémentaires forment les briques de base de la matière, avec lesquelles le cosmos tout entier est bâti. Le grand Tout résulte de la multiplication et de l’interaction de ses parties.

A l’inverse, la seconde consiste à penser que les particules et leurs propriétés les plus fondamentales ne préexistent pas, mais résultent de l’action de l’univers considéré dans son ensemble. Le Tout est l’entité suprême, initiale, sous laquelle sont subsumées toutes les parties qui le constituent.

La troisième propose l’hypothèse selon laquelle le Tout et les parties qui le constituent sont intriqués: leur coévolution résulte d’une action simultanée du global sur le local, et du local sur le global.

Ces trois façons de voir correspondent à trois écoles de pensée quant à la nature même de la conscience:

– Le Panpsychisme : les particules élémentaires et les propriétés fondamentales qui en résultent impliquent l’apparition de la conscience à des niveaux croissants, et expliquent sa capacité à croître toujours davantage.
– Le Cosmopsychisme : les propriétés fondamentales de toutes les entités élémentaires résultent en réalité de l’action de l’univers dans son ensemble, et elles suffisent à expliquer l’existence de la conscience, qui in fine remonte à l’existence même de l’univers.
– Le Métamonisme : les lois fondamentales de l’univers résultent de l’intrication des entités élémentaires avec l’univers dans son ensemble, mais elles n’impliquent ni n’expliquent, par elles-mêmes, l’apparition de la conscience. Autrement dit, les particules élémentaires, les lois fondamentales et l’univers dans son ensemble ne sont pas auto-suffisants, ne sont pas auto-explicatifs. Le « grand Tout » qu’ils forment ne suffit pas à expliquer l’origine de la conscience. Celle-ci doit donc nécessairement s’expliquer par l’existence d’un « méta-Tout », qui englobe d’une part le « grand Tout » de l’univers matériel et cosmique, mais s’ouvre aussi un méta-monde, d’essence transcendante. J’emploie ce mot (« transcendante ») en tant qu’il s’oppose à l’essence supposée « immanente » du grand Tout, cosmique, matériel, observable. Pour le moment, il n’est pas nécessaire de faire une hypothèse ou une autre sur la nature de cette transcendance. En revanche, il est loisible de méditer sur son essence putative, et de réfléchir à la manière dont son essentiel « mystère », bien qu’en soi inobservable, peut cependant être perçu par notre conscience. La véritable intrication n’est donc pas l’intrication quantique, qui règne dans le « grand Tout » de cet univers, mais l’intrication noétique, qui relie chaque conscience au Noos, l’Esprit, qui s’accomplit de façon infiniment inaccomplieiv, au sein de ce que j’appelle le « méta-Tout ».

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iCf. B. Russell. The Analysis of Matter. 1927. David Chalmers. L’Esprit conscient : À la recherche d’une théorie fondamentale [« The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory »], Paris, 2010. Thomas Nagel. Mind and Cosmos: Why the Materialist NeoDarwinian Conception of Nature Is Almost Certainly False. Oxford University Press, 2012. Philip Goff. Consciousness and fundamental reality. Oxford University Press, 2017

iiLa constante cosmologique « observée » est plus petite de 122 ordres de grandeur que la valeur prédite par la théorie quantique des champs.

iiiLe panpsychisme est une conception philosophique selon laquelle l’esprit est une propriété ou un aspect fondamental du monde qui s’y présente partout. L’esprit se déploierait ainsi dans toute l’étendue de l’Univers. (Wikipédia)

ivAu sens du mode inaccompli de la grammaire hébraïque, cf. Ex. 3, 14