Malraux et la race


« Couleur » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Dans son livre, Race et histoire, publié en 1952, Claude Lévi-Strauss constate le progrès de « l’universalisation de la civilisation occidentale », et il insiste sur « le fait probablement unique dans l’histoire » de l’émergence d' »une civilisation mondiale »i, qui se constitue par « la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité »ii. « Cette coalition consiste dans la mise en commun (consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire, intentionnelle ou accidentelle, cherchée ou contrainte) des chances que chaque culture rencontre dans son développement historique. » Mais ce processus est intrinsèquement contradictoire: « Pour progresser, il faut que les hommes collaborent; et au cours de cette collaboration, ils voient graduellement s’identifier les apports dont la diversité initiale était précisément ce qui rendait leur collaboration féconde et nécessaire »iii. Roger Caillois, dans un article intitulé « Illusions à rebours »iv a critiqué l’ouvrage de Lévi-Strauss. Il diagnostique chez Lévi-Strauss un fond de ressentiment contre la culture occidentale : « Le refus a précédé l’étude et il l’a inspirée. Il est issu d’une étrange combinaison de subversion et de timidité, de révolte et de connivence. »v Dans une conférence prononcée à l’UNESCO une vingtaine d’année plus tard, en 1971, et intitulée Race et Culture, Claude Lévi-Strauss a suscité à nouveau la polémique en déclarant que « toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs pouvant aller jusqu’à leur refus et même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. »

Si la question des « races » et de leurs apports à la « civilisation mondiale » semblait encore préoccuper un anthropologue aussi distingué que Lévi-Strauss, dans les années 1970, elle était déjà au cœur des interrogations d’un jeune écrivain du nom d’André Malraux, un demi-siècle auparavant. Quelques extraits de l’un de ses premiers livres, La Tentation de l’Occident, publié en 1926, monteront abondamment:

« Les hommes de ma race viennent sur des bateaux sans ailes et sans yeux. » (p. 18)

« La civilisation n’est point chose sociale, mais psychologique ; et il n’en est qu’une qui soit vraie: celle des sentiments. Que dirai-je de ceux des hommes de votre race? Je les étudie; je m’applique à échapper aux livres. »(p.30)

« Ne sentez-vous donc point qu’il faut être d’une race chargée d’une lourde couronne de puissance et de douleur, pour s’enorgueillir d’avoir découvert un corps de femme ? »(p.32)

« Chaque civilisation modèle une sensibilité. L’homme grand n’est ni le peintre ni l’écrivain ; c’est celui qui saura la porter à son plus haut période. Affiner en soi-même la sensibilité de sa race, aller sans cesse, en l’exprimant, vers un plaisir supérieur, voilà la vie de ceux d’entre nous que vous appelleriez des maîtres. »(p.34)

« À quoi bon, pensais-je, s’exalter devant la puissance, si l’on n’est empereur? C’est chose belle qu’un grand empire, mais aussi que sa chute. Cette ville apprend à servir pour dominer. Leçon de soldats grossiers! Il y a dans l’acceptation, par toute une race, de l’idéal qui règne ici quelque chose de bas et de vulgaire. Que des hommes soient courbés à ce point m’irrite… »(p.53)

« O plaines stériles de Samarcande, où la présence d’un nom, deux minarets noirs dressés contre un ciel pur, créent le plus haut sentiment tragique ! Hélas! j’aurais voulu trouver là la force dont ma race a un si douloureux besoin, et, devant sa plus belle image, je n’ai pu cacher mon dégoût… »(p.55)

« Puisqu’il n’est pas de beauté éternelle, sans doute des ombres plus hautes domineront-elles bientôt le cortège de celles-là qui fut pur et qui devint charmant. Mais il est juste encore que les plus grands esprits de votre race viennent chercher ici une image nette de ce qu’ils sont. »(p.61)

« Je ne puis être étonné de la faiblesse des hommes de votre race devant leurs passions. Leur façon de concevoir et : d’éprouver le temps, l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, tout les y pousse. »(p.70)

« La passion, dans votre ordre social, apparaît comme une adroite fêlure. Quelle que soit notre race, nous savons que nous vivons dans des mondes préparés, mais une sorte de joie farouche nous envahit les uns et les autres lorsque l’appel de nos besoins profonds nous montre ce qu’ils ont d’arbitraire. »(p.71)

« L’Occident, qui ignore l’opium, connaît la presse. Cette lutte des ambitions victorieuses ou vaincues d’un jour : un journal, quel monde n’agite-t-elle pas derrière les prunelles au regard absent! C’est là ce qui fait de l’existence des hommes de notre race des existences murées. »(p.88)

« Lorsqu’un théologien catholique appelle le démon « Prince du Monde », je crois entendre la voix des statues antiques élever du bronze noir. Marque, comme d’une tribu, de nos terres orgueilleuses, que cette voix alternativement d’exaltation et de désespoir, qui crie sa foi dans les limites de l’homme, dans leur nécessité, comme sa raison d’être! Marque, aussi, d’une race soumise à la preuve du geste, et promise par là au plus sanglant destin. »(p.95)

« Votre cœur veut discerner dans l’union de ces ombres qui lentement s’allongent une loi longtemps attendue. Ah! quelle plainte sera digne d’une race qui, pour retrouver sa plus haute pensée, ne sait plus implorer que ses morts infidèles ? »(p.105)

« Malgré sa puissance précise, le soir européen est lamentable et vide, vide comme une âme de conquérant. Parmi les gestes les plus tragiques et les plus vains des hommes, aucun, jamais, ne m’a paru plus tragique et plus vain que celui par lequel vous interrogez toutes vos ombres illustres, race vouée à la puissance, race désespérée… »(p.105-106)

« J’y trouverais un symbole ; j’y admirerais, une fois de plus, le sens de l’ordre qui vous distingue entre les races. »(p.111)

« Les Européens sont las d’eux-mêmes, las de leur individualisme qui s’écroule, las de leur exaltation. Ce qui les soutient est moins une pensée qu’une fine structure de négations. Capables d’agir jusqu’au sacrifice, mais pleins de dégoût devant la volonté d’action qui tord aujourd’hui leur race, ils voudraient chercher sous les actes des hommes une raison d’être plus profonde. »(p.131)

« De tes actes, à ta mort, un chacal naîtra. Il s’agit là d’exprimer la pensée de races pour lesquelles le chacal ne sait pas qu’il fut homme, n’est soumis qu’à des lois animales ; pour lesquelles la destinée n’est point marquée par la conscience que l’individu en prend, mais par l’infime changement qu’elle apporte au monde. »(p.144)

« Il semble faire partie d’une autre race que celle de ces Chinois que l’on voit gesticuler et que l’on entend vociférer dans les quartiers d’affaires des ports ouverts au commerce. Le secret de sa séduction et de sa force est sans doute dans le contraste entre les images occidentales de ses phrases de visionnaire, et le calme de ses paroles que pourrait démentir son sourire, ce sourire étranger qui n’est ni joyeux, ni ironique. »(p.173)

« Le Confucianisme en miettes, tout ce pays sera détruit. Tous ces hommes sont appuyés sur lui. Il a fait leur sensibilité, leur pensée et leur volonté. Il leur a donné le sens de leur race. Il a fait le visage de leur bonheur. Le commencement de la ruine précise le caractère de ce qui est encore debout Qu’ont-ils cherché pendant deux mille cinq cents ans? Une parfaite assimilation du monde par l’homme ; car leur vie fut une lente capture du monde, dont ils voulaient être la conscience fragmentaire. »(p.175-176)

« La morale confucianiste est sociale, et c’est grâce à elle que se sont formés comme vous le voyez les qualités, les défauts sociaux de ma race et l’aptitude de mes compatriotes à avoir conscience de leur état social plus que de leur individualité. »(p.188)

« Cette angoisse, ce dégoût des hommes de ma race devant des gestes européens, je les ai éprouvés moi-même : je les trouve dans toutes les lettres qui me sont envoyées de Chine. Nos jeunes hommes savent que la culture européenne leur est nécessaire ; mais ils sont encore assez imprégnés de leur propre culture pour la mépriser. »(p.188-189)

« Peut-être ces esprits tourmentés que semble aujourd’hui dominer la rancune et la haine et qui continuent d’admirer leur race, parviendront-ils à se lier à quelque grande pensée ou à quelque grande action chinoise… Ce qui, en eux, échappe à l’Occident devrait suffire à les en séparer. » (p.189)

Malraux, le « grand écrivain », est manifestement obsédé par sa propre race, ainsi que par la race des autres, en l’occurrence celle des Chinois. Un siècle après la parution de son livre, qu’il me soit permis de juger sans ambages qu’André Malraux y révèle la myopie de ses analyses et la vulgarité de ses idéaux. J’ai noté ici la vingtaine d’extraits de son livre pour mettre en évidence la répétition ad nauseam du mot « race », dont on sait combien il a été chargé de sang, de haine, de mépris, d’arrogance et de suffisance, tout au long du siècle dernier. Je remarque aussi qu’il serait aisé de remplacer, dans tous les extraits cités, le mot « race » par un autre mot: « humanité », et, lorsqu’il est employé au pluriel, par le mot « humains ».

iClaude Lévi-Strauss. Race et histoire. 1952, p. 52. La notion de « civilisation occidentale » n’est d’ailleurs pas précisée par Lévi-Strauss. Il se contente, pour la définir, d’emprunter à Leslie White, un anthropologie états-unien, auteur de la « loi de White », selon laquelle l’évolution culturelle est fonction de la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant et par an. « La civilisation occidentale cherche d’une part, selon l’expression de M. Leslie White, à accroître continuellement la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant; d’autre part à protéger et à prolonger la vie humaine. » Claude Lévi-Strauss. Race et histoire. 1952, p. 55

iiIbid. p. 77

iiiIbid. p. 82-83

ivRoger Caillois, « Illusions à rebours », La Nouvelle Revue française, numéros 24 et 25,‎ décembre 1954 et janvier 1955.

vArticle cité, no. 25 p. 67

Cosmos Hole


The WISEA J171227.81-232210.7 black hole — several billion times as massive as our sun, exploding in Ophiuchus galaxy cluster,

Claude Lévi-Strauss is a good representative of contemporary thought. He displays its salient characteristics: despair of thought, insignificance of being, erection of non-knowledge as the ultimate « knowledge », universal doubt (doubt of meaning and doubt of doubt itself), all this in a sardonic and cheerful tone. « Let humanity disappear and the earth disappear, nothing will be changed in the march of the cosmos. Hence a final paradox: we are not even sure that this knowledge that reveals our insignificance has any validity. We know that we are nothing or not much, and, knowing this, we no longer even know if this knowledge is one. To think of the universe as immeasurable to thought forces us to question thought itself. We don’t get out of it.”i

What will be the thought of the universe in a thousand or two thousand years from now, who can claim to know it today? And who can think in the languages of the day what will be thought here and there, in the universe, in eight hundred thousand years or in a hundred million centuries? These ages seem distant only because of a lack of imagination.

We are really tired of the old marquis who are tired of dreaming. Post-modern doubt is a paper origami. We yearn for fresh and lively intuitions, for other universes, for horizons with naked orients, for stars without north, and the worn-out metaphors of extra-galactic confines or exo-biological chimeras already bore us with their brash roundness and frank blandness.

To think far away, however, little is enough. We need to change the signs, to swap the senses, and to dream of hurricanes. Everything quickly becomes different then. The thoughts of the day seem like slow caterpillars, far from the butterfly that is sensed, and very unworthy of the pensive eagle, high in the cloud.

It is tempting to believe that thought is immeasurable to the universe, and, diagonally agonistic, line of fire, that it transcends it easily. The humblest thought goes further than the white dwarves stars, and it pierces the fabric of the world with a hole blacker than the whole dark matter.

Any thought that is a little audacious obliges us to question the universe itself, its meaning and its essence. Every thought then cries out: « We are getting out of it immediately », – and not: « we are not getting out of it ».

The whole universe is in itself « insignificant ». By contrast, thought “means”, it has “meaning”, and it gives “meaning”.

If the entire universe ever receives one day some meaning, that meaning will not come from cosmic background noise, the shape of nebulae, or the sanctification of the boson (the so-called « God’s particle »).

If a demiurge created the world, the cosmos has no meaning of its own. Its meaning is obviously to be found elsewhere than in it.

And if the world created itself, by some kind of automatism, how could it give itself its own meaning, suck its own blood? Does the baby child at the breast suck herself?

The cognitive and ontological pessimism of post-modernism is equivalent to its opposite, from the point of view of the free play of radical hypotheses. The pessimism of insignificance has no logical weight of its own.

The existence of human consciousness, the irrefutable manifestation of being, must be placed far above the imperfect dreams of putative multiverse.

Universe, multiverse, it doesn’t matter what they are or how many they are, because in reality « you can’t get out of it ».

Consciousness, in essence, its deepest mystery, is that the deeper you get into it, the more you « come out », — as from an eternal Egypt.

iClaude Lévi-Strauss, De près et de loin. Ed. O. Jacob, Paris, 1988

La sortie d’Égypte de la conscience


Claude Lévi-Strauss est un excellent représentant de la pensée contemporaine. Il en arbore les caractéristiques saillantes: désespérance de la pensée, insignifiance de l’être, érection du non-savoir en ultime « connaissance », doute universel (doute du sens et doute du doute même), tout cela avec un ton sardonique et guilleret. « Que disparaisse l’humanité et que disparaisse la terre, rien ne sera changé à la marche du cosmos. D’où un ultime paradoxe : nous ne sommes même pas assurés que cette connaissance qui nous révèle notre insignifiance ait une quelconque validité. Nous savons que nous ne sommes rien ou pas grand chose, et, le sachant, nous ne savons même plus si ce savoir en est un. Penser l’univers comme incommensurable à la pensée oblige à mettre en doute la pensée elle-même. On n’en sort pas. »i

Ce que sera la pensée de l’univers dans mille ou deux mille ans, qui peut se targuer de le penser aujourd’hui ? Et qui peut penser dans les langues du jour ce qui se pensera ici ou là, dans l’univers, dans huit cent mille ans ou dans cent millions de siècles? Ces âges ne paraissent lointains que par manque d’imagination.

Nous sommes vraiment las des vieux marquis fatigués du songe. Le doute post-moderne est une cocotte en papier. Nous aspirons à des intuitions fraîches et vives, des univers autres, des horizons aux orients nus, des étoiles sans nord, et les métaphores usées des confins extra-galactiques ou des chimères exobiologiques nous ennuient déjà par leur rondeur bravache et leur franche fadeur.

Pour penser loin, il suffit pourtant de peu de choses. On a besoin de changer les signes, de permuter les sens, et de rêver d’ouragans. Tout devient vite autre alors. Les pensées du jour paraissent des chenilles lentes, loin du papillon pressenti, et fort indignes de l’aigle pensif, haut dans la nuée.

On peut aisément penser ceci, que la pensée est incommensurable à l’univers, et, diagonale agonistique, trait de feu, qu’elle le transcende sans façon. La pensée la plus humble va plus loin que les naines blanches, et elle troue le tissu du monde d’un trou plus noir que la matière sombre toute entière.

Toute pensée un peu audacieuse oblige à mettre en doute l’univers lui-même, son sens et son essence. Toute pensée alors crie ceci : « On en sort immédiatement !», – et non pas : « on n’en sort pas ».

L’univers tout entier est « insignifiant ». Par contraste, la pensée signifie, elle a un sens, et elle donne du sens.

Si l’univers tout entier reçoit jamais un jour un sens, ce sens ne viendra pas du bruit de fond cosmique, de la forme des nébuleuses, ou de la divinisation du boson.

Si c’est un démiurge qui a créé le monde, le cosmos n’a pas de signification propre. Son sens se trouve à l’évidence ailleurs qu’en lui.

Et si le monde s’est créé tout seul, comment pourrait-il se donner en sus son sens, se sucer son sang ? L’enfant au sein se tète-t-il lui-même ?

Le pessimisme cognitif et ontologique des post-modernes est équivalent à son contraire, du point de vue du jeu libre des hypothèses radicales. Le pessimisme de l’insignifiance n’a pas de poids logique propre.

L’existence de la conscience humaine, irréfutable manifestation de l’être, doit être placée bien au-dessus des rêves imparfaits de multivers putatifs.

Univers, multivers, qu’importent ce qu’ils sont ou combien ils sont, car « on n’en sort pas ».

La conscience, en essence, son plus profond mystère, c’est que plus on s’y enfonce, plus « on en sort », — comme jadis d’Égypte.

iClaude Lévi-Strauss, De près et de loin, Ed. O. Jacob, Paris, 1988