Six agnosies


« Agnosie » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

1. La mort est individuelle. Elle touche chaque personne, et chacun est bien conscient de son destin mortel. Chacun peut craindre avec quelque raison sa future et complète annihilation. Cela ne signifie pas qu’elle soit totale, absolue, définitive. Le temps est souvent représenté selon une ligne allant du passé vers l’avenir, en passant vers le présent. Mais cette représentation, compatible avec les théories actuelles de l’espace-temps, est sans doute insuffisante. Elle laisse dans l’ombre toutes les virtualités tangentielles, obliques ou perpendiculaires entées sur cette ligne temporelle, et qui forment toutes sortes de réalités qui leur sont ainsi attachées, en puissance. En tout point des lignes spatio-temporelles suivies par chaque vie individuelle, ces champs de virtualités se dégagent tangentiellement et progressent perpendiculairement par rapport aux lignes temporelles tournées vers l’avenir. Ces nuages de possibles émergent à chaque instant, ils se développent sans cesse dans d’autres dimensions, non-spatio-temporelles, et même transcendantales, ce qui signifie qu’elles sont les conditions de possibilité de tous les possibles. Quelle en est la nature? Ces « autres » dimensions sont par exemple idéelles, putatives, imaginaires, poétiques, métaphysiques ou spirituelles. L’existence de ces multiples dimensions entées, selon d’incessantes bifurcations, sur les lignes spatio-temporelles, implique que l’idée du non-anéantissement de toute conscience individuelle doit être considérée comme probable, même après la mort effective du corps. Cette mort intervient dans le seul domaine espace-temps. L’espace-temps ne possède que quatre dimensions, mais les réalités-virtualités entées en lui en possède bien d’autres. On peut cherche à imaginer comment chaque instant de la vie d’une conscience individuelle sert de source à des flux méta-temporels, qui vivent ensuite de leur vie propre. La conservation méta-spatio-temporelle, de tout ce qui a été, et de tout ce qui pourrait en émerger en puissance est donc parfaitement concevable. Elle représente une forme d’éternité, hic et nunc inconnaissable.

2. Toute vie consciente possède ses bords, ses abords, ses débords et ses sabords. Le « je » de la conscience ne peut voir ni les limites ni les ouvertures de sa propre vision. Le « je » ne peut jamais se placer là où s’établit la frontière entre sa vision et sa non-vision, entre ses éblouissements et ses cécités. Quand on souffre d’un décollement de la rétine, on peut en distinguer le bord flottant, les déchirures, les striures, mais on ne voit pas ce que la rétine ne voit plus. De même, en mourant, on peut voir la mort approcher, mais on ne voit pas l’instant même du passage dans la mort. Quiconque a subi des anesthésies générales l’expérimente à sa façon. Quant à ce qui suit, il n’y a pas de métaphores.

3. Je peux perdre la conscience de différentes manières, et je peux aussi la retrouver, plus tard, en un autre temps, en un autre lieu. La conscience attend toujours que j’en prenne davantage conscience, elle attend mon désir. Elle est, en théorie, plus vaste que les mondes, elle est ouverte sur d’infinis possibles; mais, en pratique, ici et maintenant, elle se limite, elle se restreint. Il lui faut apprendre à prendre enfin son vol. Alors, la conscience est fondée à se dire: « Je suis, et le néant n’est pas ». Mais cette formule n’est qu’inchoative. Elle soit désirer beaucoup plus, pour « être » plus.

4. La vie a l’âge du monde. Ou plutôt, c’est le monde qui a l’âge de la vie, et qui est même plus jeune qu’elle. Plus jeune que la vie, quand la vie reste toujours jeune! Elle n’est pas née il y a quelques milliards d’années. Elle n’est jamais née d’ailleurs, elle renaît toujours. Fort anciennement jeune, la vie a précédé l’âge de l’univers. A tout moment, un vivant peut la perdre, mais il peut aussi la retrouver : la vie est partout, comme le temps est partout, et elle est aussi partout avant lui.

5. La mort est un besoin naturel, comme la respiration, la digestion, l’amour et les rêves. Et la nature aussi est « naturelle ». En latin, on dit que la « natura » est « naturans« : elle ne meurt donc pas, par définition. La nature naît et renaît sans cesse. Sans cesse re-naissante, elle se renouvelle naturellement dans la mort.

6. Il y a plusieurs genres de mort, plusieurs sortes d’anéantissement : l’anéantissement instantané, l’anéantissement momentané, l’anéantissement durable, l’anéantissement éternel. Ces néants sont différents vides, et autant d’agnosies. A ces vides correspondent plusieurs façons de vies, qui peuvent connaître leur attente et l’emplir.

Le point aveugle


« Point aveugle » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Dans sa nouvelle Le miracle secret, Jorge Luis Borges met en scène l’histoire d’un auteur fictif, Jaromir Hladík, vivant à Prague en 1939. Au mois de mars de cette année, Hladík est arrêté par les nazis, et il est condamné à être fusillé par un peloton d’exécution, une semaine plus tard. Terrifié par son exécution imminente, Hladík passa ses derniers jours à imaginer d’innombrables variantes de ses derniers instants, se terminant invariablement par « des centaines de morts ». Cependant, Hladík était surtout désespéré de n’avoir pu achever son livre en gésine, Les Ennemis, racontant l’histoire d’un homme du 19e siècle pris dans d’étranges boucles d’expériences répétitives. Hladík désespérait de n’avoir pu l’achever avant sa mort, parce qu’il pensait qu’il aurait couronné l’œuvre de toute sa vie. La dernière nuit avant sa mort programmée, il pria Dieu et lui demanda de lui accorder un an de survie pour terminer son livre. La même nuit, il rêva qu’il se rendait à la bibliothèque pragoise du Clementinum. Il y rencontra un bibliothécaire aveugle qui lui expliqua que « Dieu se trouve dans l’une des lettres de l’une des pages de l’un des quatre cent mille livres du Clementinum. Mes pères et les pères de mes pères ont cherché cette lettre ; moi-même, je suis devenu aveugle à force de la chercher ». Un autre lecteur entra alors et remit un atlas au bibliothécaire, en se plaignant de son inutilité. Ouvrant le livre au hasard, Hladík tomba sur une carte de l’Inde et, en touchant l’une de ses minuscules lettres, il constata que c’était précisément cette lettre qui représentait le lieu où se cachait « Dieu ». Hladík entendit alors une voix qui dit : « Le temps de ton labeur t’a été accordé ». Le lendemain matin, Hladík fut conduit devant le peloton d’exécution. Le sergent donna l’ordre de tirer, mais le temps s’arrêta. Hladík était paralysé, tout en restant parfaitement conscient. Après un moment de pure panique, il reprend ses esprits et achève son chef-d’œuvre dans l’intime de son esprit. Une fois Les Ennemis terminé, le temps reprit son cours et la salve tirée par les fusils des soldats le tua.

Voilà en résumé l’histoire racontée dans Le miracle secret. Mais, en réalité, Borgès, malgré son appréciable talent, n’avait pas entièrement compris tout ce qu’il s’était réellement passé. Je dois à la vérité de le révéler maintenant à mon lectorat, non que m’importe de quelque manière que ce soit la réputation du célèbre argentin, qui n’est certes plus à faire, mais parce qu’il me paraît absolument nécessaire d’affirmer, non seulement la virtualité propre aux temps passés, mais aussi la réalité prochaine d’innombrables futurs immédiats, et la persistante actualité de temporalités alternatives, potentielles, s’ouvrant sans cesse à des bifurcations fractales. Toutes ces « virtualités, ces « réalités », ces « actualités » et ces « temporalités » putatives forment un ensemble de possibilités tangentielles, et même désorbitées par rapport à la seule et fondamentale réalité, ici et maintenant, hic et nunc. Pour faire court, je dirai seulement que la véritable « fin » de la courbe de vie de Hladík, lors de son exécution par les nazis, fut plutôt une « non-fin », ou plus exactement une fin « transfinie », c’est-à-dire une fin dont les alternatives possibles ne pourraient être dénombrées que par un nombre transfini, à la Cantor. Lorsque le temps fut arrêté au moment où le peloton d’exécution tira, le livre de Hladík fut en effet achevé. Son esprit hyper-actif développa toute sa force, alors que son corps restait immobile comme le temps lui-même. Mais, cette force fut si irrésistible, si immense, qu’avant que le temps ne se remette à couler linéairement, l’œuvre occupa la conscience de son auteur d’une fort curieuse façon. Elle l’enveloppa soudainement, tout entière, en la couvrant de voiles successifs et superposés. Ou peut-être ces voiles étaient-ils des suaires, ou encore des sortes de « cieux »? je ne sais. Comment être sûr de ces choses, tant tous ces tissus, en somme, se ressemblent, vus de loin? Dans le même temps, le temps reprit son cours, et les balles de fusil se précipitèrent à nouveau vers le corps de Hladík. Mais parallèlement et perpendiculairement à la trajectoire des balles, la puissance de l’œuvre continua de se développer, et se propageait jusqu’aux confins de l’univers, à une vitesse dépassant de plusieurs milliards de fois celle de la lumière. En quelques picosecondes, cette puissance dévorante densifia l’espace-temps tout autour du corps de Hladík, et le combla de plaques de plomb mental, d’une impénétrabilité bien supérieure à celles qu’on utilise pour se protéger de radiations atomiques. L’impact de l’œuvre atteignit alors, simultanément, les limites mêmes de l’univers, et commença de contribuer à son extension. A ce moment, une sorte de Big Bang singulier, localisé, et même ponctuel, arrêta alors à nouveau le temps, quelques femtosecondes avant que les balles de fusil ne commençassent à pénétrer le corps de Hladík. C’est alors que son esprit quitta son lieu propre, prit une voie tangentielle, puis adopta brutalement et inopinément une trajectoire perpendiculaire à toutes les lignes de notre espace-temps. Son esprit (ou était-ce sa conscience?) avait réussi à trouver une voie vers des dimensions inconnues, parfaitement supplémentaires à celles de l’espace de Hilbert censé décrire le tissu de notre univers. Dès lors, Hladík se mit à naviguer librement dans ce nouvel univers de possibles, laissant loin derrière lui l’instant non encore advenu de sa mort. Il naviguait simplement en faisant varier l’angle des voiles multiformes de sa conscience, dynamisée par son œuvre. Il constata, avec quelque orgueil, que les interprétations que celle-ci pouvait susciter, touchaient et modifiaient sensiblement le tissu du monde. Loin derrière lui, le moment pour ainsi dire congelé de sa mort imminente n’était plus qu’un point petit, un femto-instant noyé dans la masse indéfinie d’océans temporels déchaînés. Que signifiait donc ce point, par rapport aux myriades d’espace-temps complètement indifférents aux événements de la ville de Prague en 1939? Dans son envol transfini, Hladík le regarda s’évanouir, dans sa conscience, mais il vit clairement que ce point était, lui aussi, devenu aveugle.

Le récit du rétif


« Récif » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Je parlais, en mon fond très secret, ce récif,

Ainsi: « Attise ta flamme, et la fulgurance,

Elle t’éclaira quand tu traversais les mondes,

Déliant ton corps, s’en libérant.

Personne n’en a jamais raconté, ni montré,

Le noumène ou le phénomène.

La manière dont ils discourent de la lumière

N’explique et ne prouve que leur nuit.

Ils se remplissent la bouche de syllabes,

Ils se bourrent les oreilles de formules,

De figures phrasées, de modèles flous,

De folies fermentantes, d’inventions avortées,

De poésies châtrées et de mots châtiés.

S’embrasaient les silences, leurs flux lents frémissaient.

Ma simple parole en vaut bien d’autres, ce me semble.

Je ne l’ai pas inventée, je l’ai vécue.

J’ai vu des vérités uniques, duelles, multiples :

La matière, la lumière, le temps, se nouent, se dénouent,

S’intriquent, s’engendrent, et réciproquement.

Les penser signifie la fin des savoirs.

Des genèses invisibles s’y manifestent,

Par saveurs, senteurs, effleurements,

Ma religion les dépasse entièrement.

Elle se transforme perpétuellement,

Elle se fait arbres et lichens, ors et fleurs,

Métaux, vents, vins, cimes, abîmes.

Les signes et les glyphes ne conviennent pas à ses prières.

Elle dit que le monde n’a pas encore existé,

Que l’éternité n’était pas alors une nécessité.

Un esprit immense se cachait sans doute,

Dans son vide constellé de pierres léthargiques,

D’étoiles naines et noires, de poussières d’ombre.

Il aspira à la conscience, il la chercha de tous côtés,

Dans la puissance des choses, dans la lueur des êtres,

Dans leurs rêves enfouis, étroits, dans leurs idées

Zélées, libres, larges, lourdes, chair et nerf, sang et moelle.