
Par quelque inspiration, venue à elle je ne sais comment, l’une des cellules composant mon cortex cérébral a soudainement réalisé sa position et son rôle spécifiques dans mon organisme; elle a pris une sorte de conscience de ses liaisons chimiques et biologiques avec les autres cellules de mon cerveau, et elle a commencé de saisir qu’elles forment toutes ensemble avec les autres cellules de mon corps, cet être complexe, cette enveloppe corporelle que mon esprit habite, et dont elle n’avait jusqu’alors aucune idée ni représentation. Ses voisines immédiates, ses cellules sœurs, en revanche, continuent tranquillement leur existence de cellules, sans seulement imaginer que l’une d’entre elles venait d’opérer ce début de réflexion bio-philosophique. Auraient-elles pour autant quelque motif de se plaindre de la chance de cette unique cellule « philosophe », et pour ainsi dire « élue », parce qu’elle vient de se trouver dotée d’une intelligence de la « situation » bien supérieure à la norme en vigueur parmi des cellules biologiques? Devraient-elles lui en vouloir si ma cellule « philosophe », inopinément douée d’une sorte de révélation, restait coite à ce propos, et ne leur expliquait pas d’emblée sa découverte, ni ne leur révélait l’existence de l’entité holistique et quasi-divine (à l’échelle cellulaire) que moi et mon corps représentent pour elles, en tant qu’homme vivant et normalement constitué? Cette cellule « élue », qui vient d’entrevoir la complexité de ses relations avec toutes les autres et innombrables cellules de mon corps, pourrait-elle être aussi en mesure d’inférer de mon existence, dont elle n’est assurément qu’une infime composante, un fait encore plus surprenant : l’existence bien réelle d’autres hommes, eux aussi constitués de milliers de milliards de cellules, et vivant dans un monde inconcevablement plus vaste, qu’il lui faudrait aussi tenter d’imaginer, avec quelque difficulté, on s’en doute? Ses cellules- sœurs pourraient-elle avoir un motif valable de plainte à son encontre pour ne pas avoir su leur expliquer la probabilité qu’existe tout un genre, le genre humain, auquel toutes sortes de cellules participent activement? Arrivée à ce point, ma cellule philosophe s’arrêterait probablement de philosopher, sans doute submergée par une complexité d’une échelle pour elle inconcevable, et elle cesserait de réfléchir à la nature de tous ces mondes si loin de ses capacités d’appréhension et d’intellection. On ne saurait guère attendre d’elle qu’elle parvienne à concevoir l’existence d’une multitude d’espèces d’animaux et de plantes, dotés de cellules bien différentes de celle du genre humain, quoique analogues par plusieurs aspects, notamment par le fait d’être « vivantes ». Quant à l’existence de la Terre, ou du système solaire, elle serait naturellement parfaitement hors de sa portée, sauf peut-être si ma cellule philosophe était douée de capacité d’analyse et de synthèse analogues à celle d’un Copernic ou d’un Kant. Qui sait, parmi les innombrables cellules de mon cortex, peut-être certaines d’entre elles, particulièrement douées, ont-elles déjà une perception immanente ou une intellection plus aiguë des contraintes et des libertés « quantiques » vis-à-vis de ce qui « vit » vraiment dans un corps « vivant »? Mais probablement, le seul univers que ma cellule philosophe serait capable d’appréhender serait limité à mon seul corps, ce corps dont elle fait partie intégrante, et qu’elle imaginerait certainement être indépassable. Quelle ne serait pas la stupéfaction de ma cellule philosophe si tout ce que nous savons déjà sur nous-mêmes, sur les autres êtres, sur la planète Terre, sur le cosmos et ses confins, lui était soudainement révélé, de sorte que l’immensité incommensurable de ces connaissances et de ces espaces s’imposerait à son regard ébloui!
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