De l’épigenèse des synapses à celle de l’âme


Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ? Cette très ancienne question a reçu de nombreuses réponses au long des âges. Mais après tant de siècles, il n’y a certes pas de consensus à ce sujet.

Pour les uns, cette question n’a même aucun sens, puisqu’elle suppose un dualisme de l’esprit et de la matière, de l’âme et du corps, à la façon de Platon. Or les idées platoniciennes sont rejetées par les matérialistes, qui estiment que l’âme n’est qu’une sorte d’épiphénomène du corps, une excroissance générée par épigenèse.

Dans l’approche matérialiste, l’âme n’est pas « enfermée », puisqu’elle est consubstantielle à la chair : elle s’épanouit pleinement en elle et la vivifie, et reçoit réciproquement d’elle toute sa sève.

Il faut reconnaître cependant qu’il y a plusieurs indices qui induisent à douter de la pertinence d’une approche strictement matérialiste. Le principe spirituel ne se laisse pas évacuer si facilement.

La première des questions est de se demander comment un principe spirituel peut coexister avec un principe matériel.

Descartes voyait en la glande pinéale le lieu de l’union de l’âme au corps. Cette petite glande endocrine, appelée aussi épiphyse, est selon Wikipédia, « localisée au contact du sillon cruciforme de la lame quadrijumelle constituant la région dorsale du mésencéphale, et appartient à l’épithalamus. Elle est reliée au diencéphale de chaque côté par les pédoncules antérieurs et latéraux dans l’écartement desquels, appelés triangle habénulaire, se logent les habenula. »

Poésie brute des mots. Le triangle habénulaire écartent les pédoncules, pour y loger les habenula.

Dans le Véda, la glande pinéale est associée au cakra « ājnā » (le front), ou bien encore au cakra « sahasrara » (l’occiput).

Il y aussi la question du pourquoi de cette coexistence.

Marcile Ficin estime que si les âmes sont « enfermées » dans les corps, c’est « pour connaître les singuliers ». Ficin est néo-platonicien, ce qui explique son a priori en faveur du dualisme âme/corps. Les âmes, d’origine divine, ont besoin de s’incarner, pour compléter leur éducation. Si elles restaient en dehors du corps, alors elles seraient incapables de distinguer les particuliers, de sortir du monde des idées générales.

« Considérons l’âme de l’homme au moment même où elle émane de Dieu et n’est pas encore revêtue d’un corps (…) Que saisira l’âme ? Autant d’idées qu’il y a d’espèces de créatures, une seule idée de chaque espèce. Que comprendra-t-elle par l’idée d’homme ? Elle en verra que la nature commune à tous les hommes, mais ne verra pas les individus compris dans cette nature (…) Ainsi la connaissance de cette âme restera confuse, puisque la progression distincte des espèces vers les singuliers lui échappe (…) et son appétit de vérité sera insatisfait.  Si l’âme, dès sa naissance, demeurait en dehors du corps, elle connaîtrait les universaux, elle ne distinguerait les particuliers ni par sa puissance propre, ni par le rayon divin saisi par elle, parce que son intelligence ne descendrait pas au-delà des idées ultimes et que la raison se reposerait sur le regard de l’intelligence. Mais dans ce corps, à cause des sens, la raison s’accoutume à se mouvoir parmi les particuliers, à appliquer le particulier au général, à passer du général au particulier.»i

Il y a autre chose. Plotin, et bien avant lui les Égyptiens, pensaient que l’âme, de par sa nature, participe à l’intelligence et à la volonté divines. « C’est pourquoi, d’après les Égyptiens, on ne devrait pas dire que tantôt elle séjourne là, et tantôt passe ailleurs, mais plutôt que maintenant elle donne la vie à la terre, puis ne la donne pas. »ii

La vie est une sorte de combat, de bataille, où les âmes sont engagées, ignorant le sort qui leur sera réservé. Cette bataille, personne ne peut nous expliquer pourquoi elle a lieu, ni le rôle dévolu à chacune des âmes. « Les morts ne reviennent pas, on ne les voit pas, ils ne font rien (…) Mais au fait, pourquoi un vieux soldat qui a fait son temps retournerait-il au combat ? ».

Les métaphores guerrières sont toujours dangereuses, parce qu’elles sont tellement anthropomorphes qu’elles nous privent de la qualité d’invention dont nous aurions besoin pour imaginer ce qu’il en est réellement.

Les platoniciens ont sur ces questions une autre métaphore, plus paisible, celle de l’intermédiaire.

Ils jugent que la vie humaine est intermédiaire entre la vie divine et la vie des bêtes. Et l’âme, en menant cette vie intermédiaire, touche ainsi aux deux extrêmes.

Ce court-circuit entre la bête et le divin c’est tout l’homme. A l’évidence, il y a de quoi péter les plombs, tant la différence de potentiel est énorme. Souvent l’on débranche l’un des côtés, ou bien on met le rhéostat au plus bas, pour limiter l’intensité.

Mais quand le courant passe, alors la lumière est.

L’âme de l’enfant nouveau-né ne sait rien du monde, mais elle est capable de tout apprendre. Ses synapses se connectent et se reconfigurent plusieurs dizaines de millions de fois par secondes. On peut désormais observer ce curieux phénomène en temps réel sur des écrans. Cette intense activité (électrico-synaptique, pourrions-nous dire, justifiant les métaphores ci-dessus) est intrinsèquement liée à la rencontre de « l’esprit » émergent, en cours de formation, avec la succession des singularités, les caresses et les chocs du toucher, le miroitement des images, la vibration des sons, le chatoiement des goûts, le suc ds saveurs.

On conçoit mieux, peut-être la valeur systémique de la vision védique.

Le passage dans les corps est une condition nécessaire de l’épigenèse des âmes.

i Marcile Ficin, Théologie platonicienne. Livre 16. Ch. 1

ii Ibid. Ch.5

De l’anus odorant à la vision divine


La langue sanskrite, souple et savante, a des mots pour désigner chacun des sept « cakra » qui ponctuent le corps humain, de l’anus à l’occiput. Ces mots sont aussi à l’origine de séries de dérivations analogiques, formant une vision du monde, systémique, intégrée, structurante. Ils créent par leur ensemble une architecture de métaphores, de métonymies, de catachrèses et de synecdoques, reliant le corps humain à l’univers tout entier, – et à Dieu.

Chacun des sept cakra correspond à l’un des sept sens, respectivement, et dans l’ordre ascendant, l’odorat, le goût, la vue, le toucher, l’ouïe, le mental, et la « vision ». Ils sont aussi reliés à sept « états » de l’univers : la terre, l’eau, le feu, l’air, l’éther, l’esprit, et cet état appelé « l’union divine ». Cette gradation symbolique des cakra peut s’interpréter sur le plan physique mais aussi comme l’image d’une gradation morale.

Le premier cakra est le « muladhara » (littéralement « support du fondement »). C’est l’anus, et il est lié à l’odorat, et donc à la terre. Il symbolise l’éveil incitateur.

Le second cakra s’appelle « svadhisthana » (littéralement « le siège du soi »). Il s’agit du sexe. Il est lié au goût, et à l’eau. Il symbolise la jouissance de soi.

Le troisième cakra est nommé « manipura » (littéralement « abondant en joyaux »). C’est le plexus solaire. Il est lié à la vue. Il est associé au feu. Il évoque la force vitale.

Le quatrième cakra s’appelle « anahata » (littéralement « ineffable »). C’est le cœur. On le relie au toucher, et on l’associe à l’air. Il symbolise le son subtil.

Le cinquième cakra a pour nom « visuddha » (littéralement « très pur »). C’est le larynx, qui est lié à l’ouïe. On l’associe à l’éther. Il symbolise le Verbe sacré.

Le sixième cakra est « ājnā », (littéralement « l’ordre »). C’est le front, lié au mental. On lui associe l’esprit, et il symbolise la vérité.

Le septième et dernier cakra est « sahasrara », (littéralement le cakra « avec mille rayons »). C’est l’occiput, qui est lié à la « vision » et au kudalin yoga. Il symbolise l’union divine.

On peut rêver sur les catachrèses et les synecdoques qui fourmillent dans ce tableau général.

Qu’implique la liaison du plexus avec la vue et le feu ? Que signifie le lien du cœur avec le toucher, avec l’air et avec le « son subtil » ? Il est assez aisé de supputer que le rapport du larynx à l’ouïe est lié à la phonation. Mais c’est l’éther et non pas l’air qui semble être le médium du sens, du « verbe ».

On peut exercer sa réflexion sur les détails de ces relations. Mais ce qui frappe, c’est la volonté de faire système, de connecter sémantiquement et symboliquement le corps au cosmos, et d’inscrire nettement dans la chair humaine les cercles successifs de la conscience, jusqu’à l’union divine elle-même.

Le « romantisme kitsch » d’Adolf Hitler et de Theodor Herzl.


 

Les hommes se targuent de laisser des traces, des héritages, des souvenirs. Qu’en restera-t-il ? Bien peu. Ou rien du tout. L’histoire est pleine de disconvenues a posteriori pour tel ou tel, qui aurait pu prétendre laisser un souvenir digne, et dont la mémoire est mâchonnée avec dureté, ironie ou indifférence par les générations successives.

En exemple, voici quelques jugements à l’emporte pièce assénés à propos de personnages célèbres, par leurs propres contemporains.

« Calvus paraissait à Cicéron exsangue et limé à l’excès, et Brutus oiseux et heurté ; inversement Cicéron était critiqué par Calvus, qui le trouvait relâché et sans muscles, et par Brutus, d’autre part, pour user de ses propres mots ‘mou et sans rien dans les reins’. Si tu me demandes, tous me semblent avoir eu raison. »i

Des carrières glorieuses, réduites à deux adjectifs ciselés. Quelle dérision!

Dans un genre assez différent, et politiquement incorrect, voici le jugement comparé de Victor Klemperer sur Adolf Hitler et Theodor Herzl. « Tous deux, Hitler et Herzl, vivent en grande partie sur le même héritage. J’ai déjà nommé la racine allemande du nazisme, c’est le romantisme rétréci, borné et perverti. Si j’ajoute le romantisme kitsch, alors la communauté intellectuelle et stylistique des deux Führer (sic) est désignée de la manière la plus exacte possible. » ii

Comparer Herzl à un autre « Führer », la chose est osée. Mais il faut immédiatement préciser que la méthode d’analyse de Klemperer est basée sur les glissements de sens des mots de la langue allemande, avant et pendant le IIIème Reich.

Le mot Führer a, semble-t-il, changé de sens entre 1896 ou 1904 (s’appliquant alors à Herzl) et 1933 ou 1945 (avec le sens qu’il a pris pour Hitler). C’est un témoignage de la fragilité des mots à travers les temps, de la volatilité de leurs résonances.

Klemperer rapporte un autre exemple de telles dérives à travers l’analyse des mots « croire » ou « croyance », employés pendant la montée du nazisme à propos de la personne de Hitler. Il y voit le symptôme d’un phénomène quasi-religieux provoqué par son ascension dans la conscience allemande : « Le Führer a toujours souligné son rapport particulièrement proche à la divinité, son ‘élection’, le lien de filiation particulier qui le relie à Dieu, sa mission religieuse. »iii

Si l’hypothèse de Klemperer s’avère juste, on pourrait aussi s’interroger sur le sens des mots ‘divinité’, ‘élection’, ‘filiation’, ‘religion’ et l’étendue de leurs dérivations, et de leurs dérives possibles.

D’une manière plus générale, il serait utile de procéder à une spectrographie sémantique des mots interpellant le « divin », le « sacré », le « mystère », dans toutes les langues du monde.

Il n’est pas interdit de penser qu’une telle spectographie serait fructueuse, du point de vue de l’anthropologie comparée.

iTacite. Dialogue des orateurs, XVIII,5-6

iiVictor Klemperer, LTI, La langue du IIIème Reich, Ch. 29, Sion, p.274

iiiIbid., ch. 18, « Je crois en lui ».

Les voyages infinis de l’univers


D’après la bible juive le monde a été créé il y a environ 6000 ans. D’après les cosmologistes contemporains, le Big Bang remonte à 14 milliards d’années. Mais l’Univers pourrait être en fait plus ancien, le Big Bang n’étant pas nécessairement un événement unique et originel, mais succédant à d’autres épisodes antérieurs.

Le temps de l’Univers pourrait alors remonter bien plus loin en arrière, comme dans les cosmologies védiques, – ou même à l’infini selon les interprétations des données disponibles qui induisent à concevoir un univers cyclique.

Dans La pérégrination vers l’Ouest, un célèbre roman chinois d’inspiration bouddhique, il y a un récit de la création du monde, qui décrit poétiquement la formation d’une montagne, « au moment où le pur se séparait du turbide ». Dès son apparition, cette montagne, appelée mont des Fleurs et des Fruits, « domine le vaste océan ». Les plantes et les fleurs jamais ne s’y fanent. « Le pêcher des immortels ne cesse de former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages. » Cette montagne est « le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières », et elle est surtout « l’axe immuable de la terre à travers dix mille kalpa. »

Voilà donc une autre indication de temps. Une immuabilité de dix mille kalpa. Qu’est-ce qu’un kalpa ? C’est un mot sanskrit utilisé pour définir les durées longues de la cosmologie. Pour se faire une idée approximative de la durée d’un kalpa, on recourt à diverses métaphores. Prenez un cube de 40 km de côté et emplissez-le à ras bord de graines de moutarde. Retirez une graine tous les siècles. Quand le cube sera vide, vous ne serez pas encore au bout du kalpa. On peut prendre aussi une gros rocher et l’essuyer une fois par siècle d’un rapide coup de chiffon. Lorsqu’il ne restera plus rien du rocher, alors vous ne serez pas encore au bout du kalpa.

Alors : 6000 ans ? 14 milliards d’années ? 10.000 kalpa ?

On peut faire l’hypothèse assez raisonnable que ces temps ne veulent rien dire de très assuré. En effet, de même que l’espace est courbe, le temps est courbe aussi. La théorie de la relativité générale établit que les objets de l’univers ont une tendance à se mouvoir vers les régions où le temps s’écoule relativement plus lentement. Voici comment un cosmologiste, Brian Greene, formule la chose : « En un sens, tous les objets veulent vieillir aussi lentement que possible. » Cette tendance, du point de vue d’Einstein, est exactement comparable au fait que les objets « tombent » quand on les lâche.

Autrement dit, pour des objets de l’Univers qui se rapprochent des singularités de l’espace-temps qui y prolifèrent, alors le temps se ralentit toujours davantage. Ce n’est pas de dix mille kalpa dont il faudrait disposer, mais de milliards de milliards de kalpa

Une vie humaine n’est qu’une scintillation ultra-fugace, une sorte de femto-seconde à l’échelle des kalpa, et la vie de toute l’humanité n’est qu’un battement de cœur. C’est une bonne nouvelle ! Ceci implique que les récits inouïs qui se cachent dans la profondeur des kalpa, les infinies narrations que le temps recèle, ne sont jamais épuisés. Aucune vision ne les résume. Autrement dit, l’infini des temps possède sa propre vie.

Des mystiques, comme Plotin ou Pascal, ont raconté leur vision admirable. Mais ces visions inimaginables ne sont jamais que des témoignages instantanés ; elles résument l’aperception de quelques moments infiniment infimes, si on les compare aux récits infinis desquels ils ont été extraits.

Il faut se résoudre à prendre conscience, au moins dans son principe, de l’existence d’un infini paysage de récits infinis, d’une infinité de points de vue mobiles, ouvrant chacun sur une infinité de mondes, dont certains méritent le détour, et d’autres valent même l’infini voyage.

Il a tout perdu pour entendre


 

Gérard de Nerval, un romantique – pénétré de chamanisme et d’orphisme ?

La critique s’est intéressée à la question.

Le Voyage en Orient témoignerait de ces tropismes, avec sa poésie calculée, ironique et visionnaire.

« Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte » (Antéros).

Les quatre fleuves de l’Enfer, qui est capable de franchir leur muraille liquide ? Traverser ces barrières amères, ces masses sombres, convulsives, un poète pâle en est-il vraiment capable ?

« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. » (El Desdichado)

Toute l’œuvre de Nerval est influencée, ouvertement ou secrètement, par la figure tutélaire d’Orphée, prince des poètes, des amoureux et des mystiques – et explorateur des profondeurs.

Orphée, lorsqu’il fut démembré vivant par les Bacchantes en folie, continua de chanter depuis la bouche de sa tête décapitée. Son chant divin avait déjà, auparavant, persuadé Hadès de le laisser librement repartir avec Eurydice. La condition était qu’il ne la regardât pas, jusqu’à la sortie du monde des morts. Mais inquiet du silence de l’aimée, il tourna la tête alors qu’ils étaient presque arrivés au bord du monde des vivants, et il perdit à nouveau, et à jamais, Eurydice qu’il aimait.

Il ne devait pas lui jeter un seul regard, selon la requête de Hadès. Mais il aurait pu lui parler, la tenir par la main, ou bien respirer le parfum de son corps, pour s’assurer de sa présence? Non, il fallait qu’il la vît. Il s’ensuivit qu’elle mourut.

Qu’ont-ils donc, ces héros et ces poètes, à vouloir aller affronter l’Enfer ?

Ce qui les hante, c’est le désir de savoir si la mort est réelle, ou imaginaire. Ce qui les pousse, c’est le désir de retrouver les êtres aimés, censément perdus à jamais. Dans ces difficiles circonstances, il faut se doter de pouvoirs spéciaux, de capacités magiques. Orphée avait pour atouts la musique, le chant et la poésie. Avec un tel jeu, pas de quoi faire tapis à Las Vegas, mais chez Hadès il avait sa chance.

La musique, et même simplement le « son », est un moyen d’imposer à l’Enfer, et au Chaos même, une certaine forme, et au-delà des formes, de dessiner la silhouette d’un sens. Orphée chanta sans doute des choses qui ressemblaient à cela :

« Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile

Le pâle hortensia s’unit au myrte vert. » (Myrto)

Gérard de Nerval était, c’est l’évidence, un inspiré. Par quoi ? Comment le savoir ? Il faut se contenter de ramasser les miettes, et en déduire le pain qui l’a nourri. Tentons la chance :

« Homme, libre penseur ! Te crois-tu seul pensant

Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

(…)

Chaque fleur est une âme à la nature éclose.

Un mystère d’amour dans le métal repose.

(…)

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché

Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres. » (Vers dorés)

Est-ce de l’immanentisme ? Du chamanisme ? Cela y ressemble un peu. Mais les poètes partent perdant, et perdus, dans les batailles théologiques. Nerval avoue sa défaite dans ses vers, chargés de faux espoirs et de vrais regrets:

« Ils reviendront ces Dieux que tu pleures toujours !

Le temps va ramener l’ordre des anciens jours,

La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin

Est endormie encor sous l’arche de Constantin

Et rien n’a dérangé le sévère portique. » (Delfica)

Nerval croyait-il vraiment que « l’ordre des anciens jours » allait revenir, et que « la sibylle au visage latin » allait se réveiller sous quelque portique antique? Qui sait ? Orphée a le temps pour lui. Il occupe depuis des millénaires l’esprit des visionnaires. Il n’y a pas si longtemps Cocteau a repris à son compte le thème orphique, à la moderne.

À la Renaissance, Marsile Ficin aussi – pour un éloge appuyé, philosophique et circonstancié :

« Orfée en l’Argonautique imitant la Théologie de Mercure Trismégiste, quand il chante des principes des choses en la présence de Chiron et des heroës, c’est-à-dire des hommes angéliques, met le Chaos devant le monde, & devant Saturne, Iupiter et les autres dieux, au sein d’icelluy Chaos, il loge l’Amour, disant l’Amour être très antique, par soy-même parfaict, de grand conseil. Platon dans Timée semblablement descrit le Chaos, et en iceluy met l’Amour. »

On apprend d’Orphée que le Chaos est avant tous les dieux, – avant le Dieu souverain lui-même, Jupiter ! Et, surprise, surprise, au sein profond du Chaos, Orphée « loge l’amour ».

« Finalement en tous l’Amour accompagne le Chaos, et précède le monde, excite les choses qui dorment, illumine les ténébreuses : donne vie aux choses mortes : forme les non formées, et donne perfection aux imparfaites. » i

C’est certainement une « bonne nouvelle », et c’est Orphée qui l’apporte.

« Mais la perpétuelle invisible unique lumière de Soleil divin, par sa présence donne toujours à toutes choses confort, vie et perfection. De quoy a divinement chanté Orfée disant :

Dieu l’Amour éternel toutes choses conforte

Et sur toutes s’épand, les anime et supporte. »

Orphée a été chanté en tout temps. À juste titre. Il a légué à l’humanité cette perle de sagesse, que « l’amour est plus antique et plus jeune que les autres Dieux », que « l’amour est le commencement et la fin. Il est le premier et le dernier des dieux. » Merci Marcile. Parfait, Orphée.

Ficin précise même une caractéristique essentielle du dernier des dieux: « Il y a doncques quatre espèces de fureur divine. La première est la fureur Poëtique. La seconde est la Mystériale, c’est-à-dire la Sacerdotale. La tierce est la Devinaison. La quatrième est l’Affection d’Amour. La Poësie dépend des Muses : Le Mystère de Bacchus : La Devinaison de Apollon : & l’Amour de Vénus. Certainement l’Âme ne peut retourner à l’unité, si elle ne devient unique. » ii

L’Un. L’Amour. L’unité. Voilà le message unique d’Orphée.

Pour l’entendre, Orphée a dû perdre son Eurydice.

Et nous, que devons-nous perdre?

i Marsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

ii Ibid., Oraison 7, Ch. 14

Dieu et ses parfums


 

Le philosophe Alain Badiou, dans son livre sur S. Paul, La fondation de l’universalisme, détermine l’existence de quatre « discours » possibles sur la question de l’Un – à l’époque correspondant au 1er siècle de notre ère. Il y avait le discours du Juif, celui du Grec et le « discours chrétien », auxquels Badiou ajoute un quatrième discours, « qu’on pourrait appeler mystique », dit-il.

Qu’est-ce que le discours juif ? C’est celui du prophète, qui réquisitionne les signes. C’est « un discours de l’exception, car le signe prophétique, le miracle, l’élection désignent la transcendance comme au-delà de la totalité naturelle ».

Qu’est-ce que le discours grec ? C’est celui du sage, en tant qu’il s’approprie « l’ordre fixe du monde », et qu’il apparie le logos à l’être. C’est un « discours cosmique » qui dispose le sujet dans « la raison d’une totalité naturelle ».

Ces deux discours semblent s’opposer. « Le discours grec argue de l’ordre cosmique pour s’y ajuster, tandis que le discours juif argue de l’exception à cet ordre pour faire signe de la transcendance divine. »

Mais en réalité, ils sont « les deux faces d’une même figure de maîtrise ». C’est cela « l’idée profonde » de Paul, tel qu’interprété par Badiou. « Aux yeux du juif Paul, la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. Le Juif est en exception du Grec. Il en résulte premièrement qu’aucun des deux discours ne peut être universel, puisque chacun suppose la persistance de l’autre. Et deuxièmement, que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans l’univers la clé du salut, soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque), soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). »

Ni le discours grec, ni le discours juif ne sont « universels ». L’un est réservé aux «sages», l’autre aux «élus». Or le projet de Paul est de « montrer qu’une logique universelle du salut ne peut s’accommoder d’aucune loi, ni celle qui lie la pensée au cosmos, ni celle qui règle les effets d’une exceptionnelle élection. Il est impossible que le point de départ soit le Tout, mais tout aussi impossible qu’il soit une exception au Tout. Ni la totalité ni le signe ne peuvent convenir. Il faut partir de l’événement comme tel, lequel est acosmique et illégal, ne s’intégrant à aucune totalité et n’étant signe de rien. »

Paul tranche net. Il part seulement de l’événement, unique, improbable, inouï, incroyable, jamais vu. Cet événement sans hier et sans pair, n’a aucun rapport avec la loi, et aucun rapport avec la sagesse. Ce qu’il introduit dans le monde est absolument nouveau.

Paul casse les baraques, la séculaire et la millénaire. « Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur du siècle ? (…) Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus méprisées, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont. » (Cor. 1, 1, 17sq.)

On ne peut nier que ces paroles soient proprement révolutionnaires, évidemment « scandaleuses » pour les uns, clairement « folles » pour les autres, mais indubitablement « nouvelles », et radicalement subversives.

Et puis il y a le quatrième discours, « mystique ». mais de celui-là on peut à peine dire que c’est un discours. L’allusion, chez Paul, est brève comme l’éclair, et voilée, lapidaire : « Je connais un homme (…) qui entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme d’exprimer. » (Cor. 2, 12)

L’ineffable est cousin de l’inaudible. Plutarque rapporte qu’il y avait en Crète une statue de Zeus sans oreilles. « Il ne sied point en effet au souverain Seigneur de toutes choses d’apprendre quoi que ce soit d’aucun homme », explique l’historien grec.

Revenons à l’Un, dont on sait maintenant qu’il n’a pas d’oreilles.

Badiou apporte quatre réponses à la question du discours sur l’Un. Deux d’entre elles ne sont pas « universelles », une troisième l’est (parce qu’incluant structurellement les fous, les faibles, les vils et les méprisés), et de la quatrième on ne peut rien dire.

Mais il y a d’autres réponses encore, sans doute. J’imagine idéalement qu’il doit bien y avoir un point de vue spécial qui consisterait à rendre compossibles toutes ces réponses, à raccorder tous les points de vue spécifiques selon une logique cachée, profonde. On peut estimer que ce point de vue serait le point de vue de l’Un, lui-même.

Comment se représenter ce point de vue Unique ?

C’est difficile. Mais on peut toujours changer de métaphore, passer par exemple de la vue à l’odorat. Des couleurs aux fragrances. De l’image de la contemplation à celle de la respiration.

Pour donner une idée de la possible puissance des effluves subtiles des arômes divins, évoquons le parfum sacré élaboré par les prêtres égyptiens. Ce parfum, appelé Kyphi, était composé de seize substances : miel, vin, raisins secs, souchet, résine, myrrhe, bois de rose, séséli, lentisque, bitume, jonc odorant, patience, petit et grand genévrier, cardamone, calame.

Bien entendu, il y avait d’autres recettes, que l’on peut trouver chez Galien, chez Dioscoride, dans le texte d’Edfou ou dans le texte de Philae, mais ne nous égarons pas. Le point est ailleurs.

Effluves. Effluences. Émanations. Exhalaisons. Il faut se laisser porter par l’inspiration de chaque respiration.

« Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise. »

Ces paroles de Baudelaire fleurent le mysticisme décalé d’un visionnaire – écartelé entre la fleur du souvenir, et le fruit de l’avenir.

Osiris, le Messie égyptien


 

Les chaînes humaines, les passages de relais qui permettent la transmission d’un savoir acquis au-delà des âges, sont fascinants. De l’un à l’autre, on remonte alors toujours plus haut, aussi loin que possible, comme le saumon le torrent. Pour prendre un exemple, partons de Clément d’Alexandrie, un auteur du 2ème siècle. Grand écrivain, profonde culture, sagesse large. C’est grâce à lui que l’on a pu sauver de l’oubli vingt-deux fragments de Héraclite (les fragments 14 à 36 selon la numérotation de Diels-Kranz). C’est beaucoup : vingt-deux sur un total de cent trente-huit… Merci Clément.

Voici le fragment N° 14 : « Rôdeurs dans la nuit, les Mages, les prêtres de Bakkhos, les prêtresses des pressoirs, les trafiquants de mystères pratiqués parmi les hommes. »

En quelques mots, un monde apparaît.

La nuit, la Magie, les bacchantes, les lènes, les mystes, et bien sûr le dieu Bakkhos.

Le fragment N°15 décrit brièvement l’une de ces cérémonies mystérieuses et nocturnes: « Car si ce n’était pas en l’honneur de Dionysos qu’ils faisaient une procession et chantaient le honteux hymne phallique, ils agiraient de la manière la plus éhontée. Mais c’est le même, Hadès ou Dionysos, pour qui l’on est en folie ou en délire. »

On notera au passage la réserve de Héraclite à l’égard des délires bacchiques et des hommage orgiaques au phallus, qui choquaient, semble-t-il, les sages et les philosophes.

On soulignera surtout le lien entre la folie, le délire, la mort et Dionysos/Bakkhos/Bacchus. Bacchus est dans l’imaginaire associé à l’ivresse, et l’on a en mémoire des Bacchus rubiconds, faisant bombance sous la treille. Mais Bacchus, nom latin du dieu grec Bakkhos, est aussi Dionysos, que Héraclite assimile également à Hadès, le Dieu des Enfers, le Dieu des morts.

On sait par ailleurs que Dionysos était étroitement assimilé à Osiris. En tout cas c’était déjà une évidence pour Hérodote au 5ème siècle av. J.-C. Plutarque, qui a étudié la question sur place, 600 ans plus tard, rapporte que les prêtres égyptiens appellent le Nil, Osiris, et la mer, Typhon. Osiris est le principe de l’humide, de la génération, ce qui va bien avec le culte phallique. Typhon est le principe du sec et du brûlant, et par métonymie du désert et de la mer. Et Typhon est aussi l’autre nom de Seth, le frère assassin d’Osiris, qu’il a découpé en morceaux.

On voit par là que les noms de dieux circulent entre des sphères fort éloignées. Ils peuvent aussi s’interpréter, à un niveau plus profond, comme les dénominations de concepts abstraits.

D’ailleurs, Plutarque, qui cite dans son livre Isis et Osiris des références venant d’un horizon plus oriental encore, comme Zoroastre, Ormuzd, Ariman ou Mitra, avait bien compris ce mécanisme anagogique, que les antiques religions avestique et védique pratiquaient abondamment.

Zoroastre avait montré le chemin. Les noms des dieux incarnent des idées, des abstractions. Les Grecs furent en la matière les élèves des Chaldéens et des anciens Perses. Plutarque condense plusieurs siècles de pensée grecque, d’une manière qui évoque les couples de principes zoroastriens: « Anaxagore appelle Intelligence le principe du bien, et celui du mal, Infini. Aristote nomme le premier la forme, et l’autre, la privation1. Platon qui souvent s’exprime comme d’une manière enveloppée et voilée, donne à ces deux principes contraires, à l’un le nom de « toujours le même » et à l’autre, celui de « tantôt l’un, tantôt l’autre »2. »

Plutarque n’est pas dupe des mythes grecs, égyptiens ou perses. Il sait qu’ils cachent des vérités plus abstraites, et peut-être plus universelles. Mais il faut se contenter d’allusions de ce genre : « Dans leurs hymnes sacrés en l’honneur d’Osiris, les Égyptiens évoquent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ». »

Quant à Typhon, déicide et fratricide, Hermès l’émascula, et prit ses nerfs pour en faire les cordes de sa lyre.

Plutarque se sert, méthode ancienne, de l’étymologie (réelle ou imaginée) pour faire passer ses idées : « Quant au nom d’Osiris, il provient de l’association de deux mots : ὄσιοϛ, saint et ἱερός, sacré. Il y a en effet un rapport commun entre les choses qui se trouvent au Ciel et celles qui sont dans l’Hadès. Les anciens appelaient saintes les premières, et sacrées les secondes. »3

Osiris, osios-hiéros, unit en son nom le Ciel et l’Enfer, il conjoint le saint et le sacré.

Le sacré ? C’est ce qui est séparé.

Le saint ? C’est ce qui unit.

Osiris conjoint donc le séparé à ce qui est uni.

Osiris, vainqueur de la mort, unit les mondes, mêmes ceux qui sont les plus « séparés ». Il représente là la figure d’un Sauveur, – qui en hébreu s’appelle le Messie.

On pourrait en déduire aussi que le Messie, ou le Christ, sont des figures osiriennes.

Qu’Osiris soit une métaphore christique, par anticipation, ou que le Christ soit une métaphore osirienne n’épuise pas le mystère.

1 Aristote, Metaph. 1,5 ; 1,7-8

2Platon. Timée 35a

3Plutarque, Isis et Osiris.

Influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme


 

Henry Corbin a écrit il y a plus de cinquante ans un vibrant hommage à la spiritualité et à la philosophie de l’islam iranien, considéré dans sa profondeur historique. Le régime des ayatollahs n’était pas encore en place. Prenant un certain recul par rapport à l’histoire immédiate, il analyse la différence entre le shî’isme iranien et le sunnisme qui prévaut généralement dans les pays arabes, dans un livre consacré à Sohravardî et aux platoniciens de Perse.

« A la différence de l’islam sunnite majoritaire, pour lequel, après la mission du dernier Prophète, l’humanité n’a plus rien de nouveau à attendre, le shî’isme maintient ouvert l’avenir en professant que, même après la venue du ‘Sceau des prophètes’ quelque chose est encore à attendre, à savoir la révélation du sens spirituel des révélations apportées par les grands prophètes. (…) Mais cette intelligence spirituelle ne sera complète qu’à la fin de notre Aiôn, lors de la parousie du douzième Imâm, l’Imâm présentement caché et pôle mystique du monde. » i

Corbin revient aussi sur l’aventure exceptionnelle d’un « jeune penseur génial », originaire du nord-ouest de l’Iran, Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî.

Ce « penseur génial », mort en 1191 à Alep en Syrie, à l’âge de tente-six ans, en martyr de sa cause, avait dédié sa jeune vie à « ressusciter la sagesse de l’ancienne Perse » et à « rapatrier en Perse islamique les Mages hellénisés, et cela même grâce à l’herméneutique (le ta’wil) dont la spiritualité islamique lui offrait les ressources. »ii

L’intérêt des travaux de Corbin est à mon sens de permettre la mise en lumière de l’ancien mouvement de balancier entre l’Orient et l’Occident, et de leurs influences croisées au long des siècles.

Sohrawardî voulait, au 12ème siècle après J.-C., célébrer la sagesse et l’influence des Mages hellénisés dans le contexte de la Perse islamique. La Magie chaldaïque ? La Philosophie grecque ? C’était prendre un risque certain en islam. C’était aussi visionnaire, du point de vue de la longue histoire. Sohravardî paya sa vision de sa vie.

Plus d’un millénaire auparavant, les sectes juives, esséniennes, de Qumran avaient reconnu pour leur part leur dette spirituelle envers l’Iran.

Ce qui permet de le dire c’est qu’on a retrouvé, entre 1947 et 1956, des textes qui en font foi, les manuscrits de Qumran, conservés presque intacts dans des grottes près de la Mer Morte, grottes qui se trouvaient à cette époque en Transjordanie.

Prenant ses sources dans les textes de Qumran, Guy G. Stroumsa, un chercheur basé à Jérusalem, pose la question de l’influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme dans son livre Barbarian Philosophy.

Il y rapporte les propos du fameux spécialiste des religions Shaul Shaked : « It may be imagined that contacts between Jews and Iranians helped in formulating a Jewish theology which, though continuing traditional Jewish motifs, came to resemble fairly closely the Iranian view of the world. » iii

Il me paraît fructueux, en nos temps troublés, fanatisés, sur-informés et sous-éduqués, de reconnaître la richesse des fécondations croisées, accumulées dans l’espace des siècles, et qui ont structuré la géographie spirituelle de cette immense zone allant de l’Occident grec au « proche » et au « moyen » Orient, en passant par l’Égypte et Israël.

Aujourd’hui, dans les médias, des hommes politiques de tous bords ont le quasi monopole de la parole à propos de cette région sensible. Mais leurs rodomontades fatiguent l’honnête homme par leur inanité mafflue, leur arrogance inepte, leur ignorance calculée. Où sont les philosophes ? Les linguistes ? Les historiens ? Les théologiens ?

A la place d’une parole de sagesse, on a les déclarations martiales et mensongères de va-t-en guerre.

Je pense en particulier à la culpabilité prouvée de personnalités comme Tony Blair (dont le bilan a été réduit en cendres par le rapport Chilcot), et dont certains groupes exigent qu’il soit jugé comme un véritable criminel de guerre.

Je suppose que si la démocratie française était aussi vivace que l’anglaise, on pourrait faire de même avec des spécimens comme Sarkozy.

Désormais, c’est sur l’avenir de l’Europe, depuis le Brexit, que se déchaînent les clowns menteurs, les roublards manipulateurs, les populistes lâches et sans idée.

Le spectacle politique paraît toujours plus corrompu, dérisoire, et finalement vain.

On a l’impression d’étouffer.

iH. Corbin, En islam iranien, p. III.

ii Ibid. p.IV

iiiS. Shaked, Qumran and Iran : Further considerations (1972).

Irak, Iran, Syrie: on a l’impression d’étouffer


Henry Corbin a écrit il y a plus de cinquante ans un vibrant hommage à la spiritualité et à la philosophie de l’islam iranien, considéré dans sa profondeur historique. Le régime des ayatollahs n’était pas encore en place. Prenant un certain recul par rapport à l’histoire immédiate, il analyse la différence entre le shî’isme iranien et le sunnisme qui prévaut généralement dans les pays arabes, dans un livre consacré à Sohravardî et aux platoniciens de Perse.

« A la différence de l’islam sunnite majoritaire, pour lequel, après la mission du dernier Prophète, l’humanité n’a plus rien de nouveau à attendre, le shî’isme maintient ouvert l’avenir en professant que, même après la venue du ‘Sceau des prophètes’ quelque chose est encore à attendre, à savoir la révélation du sens spirituel des révélations apportées par les grands prophètes. (…) Mais cette intelligence spirituelle ne sera complète qu’à la fin de notre Aiôn, lors de la parousie du douzième Imâm, l’Imâm présentement caché et pôle mystique du monde. » i

Corbin revient aussi sur l’aventure exceptionnelle d’un « jeune penseur génial », originaire du nord-ouest de l’Iran, Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî.

Ce « penseur génial », mort en 1191 à Alep en Syrie, à l’âge de tente-six ans, en martyr de sa cause, avait dédié sa jeune vie à « ressusciter la sagesse de l’ancienne Perse » et à « rapatrier en Perse islamique les Mages hellénisés, et cela même grâce à l’herméneutique (le ta’wil) dont la spiritualité islamique lui offrait les ressources. »ii

L’intérêt des travaux de Corbin est à mon sens de permettre la mise en lumière de l’ancien mouvement de balancier entre l’Orient et l’Occident, et de leurs influences croisées au long des siècles.

Sohrawardî voulait, au 12ème siècle après J.-C., célébrer la sagesse et l’influence des Mages hellénisés dans le contexte de la Perse islamique. La Magie chaldaïque ? La Philosophie grecque ? C’était prendre un risque certain en islam. C’était aussi visionnaire, du point de vue de la longue histoire. Sohravardî paya sa vision de sa vie.

Plus d’un millénaire auparavant, les sectes juives, esséniennes, de Qumran avaient reconnu pour leur part leur dette spirituelle envers l’Iran.

Ce qui permet de le dire c’est qu’on a retrouvé, entre 1947 et 1956, des textes qui en font foi, les manuscrits de Qumran, conservés presque intacts dans des grottes près de la Mer Morte, grottes qui se trouvaient à cette époque en Transjordanie.

Prenant ses sources dans les textes de Qumran, Guy G. Stroumsa, un chercheur basé à Jérusalem, pose la question de l’influence de la spiritualité iranienne sur le judaïsme dans son livre Barbarian Philosophy.

Il y rapporte les propos du fameux spécialiste des religions Shaul Shaked : « It may be imagined that contacts between Jews and Iranians helped in formulating a Jewish theology which, though continuing traditional Jewish motifs, came to resemble fairly closely the Iranian view of the world. » iii

Il me paraît fructueux, en nos temps troublés, fanatisés, sur-informés et sous-éduqués, de reconnaître la richesse des fécondations croisées, accumulées dans l’espace des siècles, et qui ont structuré la géographie spirituelle de cette immense zone allant de l’Occident grec au « proche » et au « moyen » Orient, en passant par l’Égypte et Israël.

Aujourd’hui, dans les médias, des hommes politiques de tous bords ont le quasi monopole de la parole à propos de cette région sensible. Mais leurs rodomontades fatiguent l’honnête homme par leur inanité mafflue, leur arrogance inepte, leur ignorance calculée. Où sont les philosophes ? Les linguistes ? Les historiens ? Les théologiens ?

A la place d’une parole de sagesse, on a les déclarations martiales et mensongères de va-t-en guerre.

Je pense en particulier à la culpabilité prouvée de personnalités comme comme Tony Blair (dont le bilan a été réduit en cendres par le rapport Chilcot), et dont certains groupes exigent qu’il soit jugé comme un véritable criminel de guerre.

Je suppose que si la démocratie française était aussi vivace que l’anglaise, on pourrait faire de même avec des spécimens comme Sarkozy.

Désormais, c’est sur l’avenir de l’Europe, depuis le Brexit, que se déchaînent les clowns menteurs, les roublards manipulateurs, les populistes lâches et sans idée.

Le spectacle politique paraît toujours plus corrompu, dérisoire, et finalement vain.

On a l’impression d’étouffer.

iH. Corbin, En islam iranien, p. III.

ii Ibid. p.IV

iiiS. Shaked, Qumran and Iran : Further considerations (1972).

Pour une anthropologie du Djihad, de la décapitation et de la castration.


Depuis que la philosophie moderne a décrété la mort de la métaphysique, elle s’est paradoxalement mise hors d’état de penser l’état du monde réel, par exemple de comprendre l’impact des passions religieuses sur les sociétés.

Elle s’est mise de facto dans l’incapacité de penser un monde où l’on fait au nom des Dieux des guerres interminables et sans merci, un monde où des sectes religieuses égorgent les hommes, réduisent les femmes à l’esclavage et enrôlent les enfants pour en faire des assassins.

La philosophie moderne se trouve de facto incapable de contribuer à la bataille intellectuelle, théologico-politique contre le fanatisme religieux.

Elle a déserté le combat sans avoir même tenter de combattre. Elle s’est persuadé de ses propres démonstrations, elle s’est convaincue elle-même que la raison n’a vraiment rien à dire à propos de la foi, ni de légitimité pour s’exprimer à ce sujet. Son scepticisme, son pyrrhonisme tranchent singulièrement avec l’assurance des fanatismes religieux.

Les fanatismes sont déchaînés: plus aucune police de la pensée n’est en mesure de les arrêter. Ils sont libérés de toutes menaces critiques, la première d’entre elles, la critique philosophique ayant par avance reconnu son incapacité à dire quoi que ce soit de raisonnable sur la croyance, et plus généralement sur l’impensable.

Devant le désert philosophique, la voie anthropologique incite à aller revisiter d’anciennes croyances religieuses, à la recherche d’un lien possible, profond, entre ce que quelques peuples vivant dans les vallées de l’Indus ou du Nil, du Tigre ou du Jourdain, croyaient il y a trente ou cinquante siècles, et ce que d’autres peuples croient aujourd’hui, dans les mêmes régions.

Parmi ces croyances, il y en a assez qui mystifient les philosophes et les rationalistes, les politiques et les journalistes, comme celles qui font de la mort et de la haine les compagnes quotidiennes de millions de personnes, à deux heures d’avion de la « modernité » sceptique et assoupie.

Il y a un lien putatif (anthropologique) entre la castration volontaire des prêtres de Cybèle, la religion égyptienne, plus précisément celle d’Osiris, et la foi explosive des fanatiques djihadistes, leur foi en la décapitation et en l’égorgement.

La castration fait partie des constantes anthropologiques qui se sont traduites au long des âges en figures religieuses, pérennes. Dans son lien avec l’« enthousiasme », la castration projette sa dé-liaison radicale avec le sens commun, et affiche son lien paradoxal et malsain avec le divin.

Pendant le « jour du sang », les prêtres d’Atys et Cybèle s’émasculent volontairement et jettent leurs organes virils au pied de la statue de Cybèle. Des néophytes et des initiés, pris de folie divine, tombent dans la fureur de l’ « enthousiasme », et les imitent, s’émasculant à leur tour.

Quelle est la nature de cet « enthousiasme » ? Que nous dit-il sur la raison et la déraison humaine ?

Jamblique écrit à ce propos : « Il faut rechercher les causes de la folie divine ; ce sont des lumières qui proviennent des dieux, les souffles envoyés par eux, leur pouvoir total qui s’empare de nous, bannit complètement notre conscience et notre mouvement propres, et émet des discours, mais non avec la pensée claire de ceux qui parlent ; au contraire, c’est quand ils les « profèrent d’une bouche délirante »i et sont tout service pour se plier à l’unique activité de qui les possède. Tel est l’enthousiasme. »ii

Cette description de la « folie divine », de l’« enthousiasme », par un contemporain de ces scènes orgiaques, de ces visions de démesure religieuse, me frappe par son empathie. Jamblique évoque ce « pouvoir total qui s’empare de nous » et « bannit notre conscience » comme s’il avait éprouvé lui-même ce sentiment.

On peut faire l’hypothèse que cette folie et ce délire sont structurellement et anthropologiquement analogues à la folie et au délire fanatique qui occupent depuis quelque temps la scène médiatique et le monde aujourd’hui.

Face à la folie, il y a la sagesse. Jamblique évoque dans le même texte le maître de la sagesse, Osiris. « L’esprit démiurgique, maître de la vérité et de la sagesse, quand il vient dans le devenir et amène à la lumière la force invisible des paroles cachées, se nomme Amoun en égyptien, mais quand il exécute infailliblement et artistement en toute vérité chaque chose, on l’appelle Ptah (nom que les Grecs traduisent Héphaistos, en ne l’appliquant qu’à son activité d’artisan) ; en tant que producteur des biens, on l’appelle Osiris. »iii

Quel lien entre Osiris et la castration ?

Plutarque nous rapporte avec de nombreux détails le mythe d’Osiris et d’Isis. Il ne manque pas d’établir un lien direct entre la religion grecque et l’ancienne religion égyptienne. « Le nom propre de Zeus est Amoun [dérivant de la racine amn, être caché], mot altéré en Ammon. Manéthon le Sébennyte croit que ce terme veut dire chose cachée, action de cacher ». Voici établi un lien entre Zeus, Amoun/Ammon, Ptah et Osiris.

Mais le plus intéressant est la narration du mythe osirien.

On se rappelle que Seth (reconnu par les Grecs comme étant Typhon), frère d’Osirisiv, le met à mort, et découpe son cadavre en morceaux. Isis part à la recherche des membres d’Osiris éparpillés dans toute l’Égypte. Plutarque précise alors : « La seule partie du corps d’Osiris qu’Isis ne parvint pas à trouver ce fut le membre viril. Aussitôt arraché, Typhon (Seth) en effet l’avait jeté dans le fleuve, et le lépidote, le pagre et l’oxyrrinque l’avaient mangé : de là l’horreur sacrée qu’inspirent ces poissons. Pour remplacer ce membre, Isis en fit une imitation et la Déesse consacre ainsi le Phallos dont aujourd’hui encore les Égyptiens célèbrent la fête. » (Plutarque, Isis et Osiris)

Un peu plus tard, Seth-Typhon décapite Isis. Il me semble qu’il y ait là un lien, au moins métonymique, entre le meurtre d’Osiris, l’arrachement de son membre viril par Seth, et la décapitation de la déesse Isis par le même. Un acharnement à la déchirure, à la section, à la coupure.

Seth-Typhon ne s’en tira pas si bien. Le Livre des morts raconte qu’Horus l’émascula à son tour, puis l’écorchav. Plutarque rapporte également que Hermès, inventeur de la musique, prit les nerfs de Seth pour en faire les cordes de sa lyre.

On le voit bien : décapitation, émasculation, démembrement sont des figures anciennes, toujours réactivées. Ce sont des signaux d’une forme de constance anthropologique. S’appliquant aux dieux anciens, mais aussi aux hommes d’aujourd’hui, la réduction du corps à ses parties, l’ablation de « tout ce qui dépasse » est une figure de l’humain réduit à l’inhumain.

Dans ce contexte, et de façon structurellement comparable, l’avalement du pénis divin par le poisson du Nil est aussi une figure vouée à la réinterprétation continue, et à sa transformation métaphorique.

Le prophète Jonas, יוֹנָה (yônah) en hébreu, fut également avalé par un poisson, comme avant lui le pénis d’Osiris. De même qu’Osiris ressuscita, Jonas fut recraché par le poisson trois jours après. Les Chrétiens ont également vu dans Jonas une préfiguration du Christ ressuscité trois jours après son ensevelissement.

Le ventre du poisson fait figure de tombeau provisoire, d’où il est toujours possible pour les dieux dévorés et les prophètes avalés de ressusciter.

La décapitation, le démembrement, la castration, armes de guerre psychologique, font partie de l’attirail anthropologique depuis des millénaires. La résurrection, la métamorphose et le salut aussi. Pour les Égyptiens, tout un chacun a vocation à devenir Osiris N., jadis démembré, castré, ressuscité. Osiris que, dans leurs hymnes sacrés, les Égyptiens appellent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ».

La modernité occidentale, oublieuse des racines de son propre monde, coupée de son héritage, vidée de ses mythes fondateurs, se trouve brutalement confrontée à leur réémergence inattendue dans le cadre d’une barbarie qu’elle n’est plus en mesure d’analyser, et encore moins de comprendre.

i Héraclite DK. fr. 92

ii Jamblique, Les mystères d’Égypte, III, 8

iii Ibid. VIII, 3

iv Plutarque note que « les Égyptiens prétendent que Hermès naquit avec un bras plus court que l’autre, que Seth-Typhon était roux, qu’Horus était blanc et qu’Osiris était noir. » Voilà pourquoi « Osiris est un Dieu noir » devint l’un des secrets de l’arcane. S’agissait-il de qualifier par des couleurs symboliques des différences races qui peuplaient la vallée du Nil ? Notons que le rouge, le blanc et le noir sont aujourd’hui encore les couleurs du drapeau égyptien, et du drapeau syrien. Persistance des symboles.

v Cf. Ch. 17, 30, 112-113

La religion de l’humanité entière


 

Dans les livres de l’Avesta, les prières, les louanges, les hommages sont adressés aux Gâthâs, qui sont des divinités intermédiaires. Le Yasna dit à leur sujet: « Tous les mondes, les corps, les os, les forces vitales, les formes, les forces, la conscience, l’âme, la Phravaṣi, nous les offrons et présentons aux Gâthâs, saints, seigneurs du temps, purs ; aux Gâthâs qui sont pour nous des soutiens, des protecteurs, une nourriture de l’esprit. »i

Le Zend-Avesta révère avant tout un Seigneur des seigneurs, un Dieu, qui règne fort au-dessus des Gâthâs. Le nom de Dieu est Ahura Mazda, appelé également, en pehlevi, ou moyen persan, Ormuzd.

En avestique qui est la langue iranienne ancienne, Ahura signifie « seigneur ». Mazda signifie « grandement savant ». L’éminent Burnouf décompose le mot mazda en maz – dâ. Maz est un superlatif, et signifie « connaître ». En persan moderne, dânâ signifie « savant ». Il y a aussi un équivalent en sanskrit : « mêdhas ».

Interrogé par Zoroastre sur son nom (un peu comme le fera, quatre ou cinq siècles plus tard, Moïse sur la montagne, face à YHVH), Ahura Mazda déclare dans le premier Yast: « Mon nom est le souverain, mon nom est le grand savant ». Tout se passe donc comme si toute la sagesse, toute la connaissance résidait dans le Nom de Dieu.

Les adeptes du Zend Avesta appellent souvent Ahura Mazda d’un autre nom, Spenta Mainyu, soit mot à mot : « le Saint Esprit ».

La question des noms de Dieu est fort importante, par ses implications. C’est pourquoi Zoroastre ne s’en tient pas à cette réponse et continue d’interroger Ahura Mazda. Il le presse de révéler ce qu’il y a de plus puissant, de plus efficace contre les démons, rangé sous la bannière de l’Esprit du Mal, Aṅra Mainyu (en pehlevi : Ahriman).

Ce sont, répond Ahura Mazda, les noms que je porte. « Mon nom est Celui qu’il faut interroger ; je m’appelle en deuxième lieu le Chef des troupeaux ; le Propagateur de la loi ; la Pureté excellente ; le Bien d’origine pure ; l’intelligence ; Celui qui comprend ; le Sage ; l’Accroissement ; Celui qui s’accroît ; le Seigneur ; Celui qui est le plus utile ; Celui qui est sans souffrance ; Celui qui est solide ; Celui qui compte les mérites ; Celui qui observe tout ; l’Auxiliateur ; le Créateur ; l’Omniscient (le Mazdâ) (…).

Retiens et prononce ces noms jour et nuit. Je suis le Protecteur, le Créateur, le Sustentateur, le Savant, l’Être céleste très-saint. Mon nom est l’Auxiliaire, le Prêtre, le Seigneur ; je m’appelle Celui qui voit beaucoup, Celui qui voit au loin. Je m’appelle le Surveillant, le Créateur, le Protecteur, le Connaisseur. Je m’appelle Celui qui accroît ; je m’appelle le Dominateur, Celui qu’on ne doit pas tromper, celui qui n’est pas trompé ; je m’appelle le Fort, le Pur, le Grand ; je m’appelle Celui qui possède la bonne science.

Celui qui retient et prononce ces noms échappera aux attaques des démons. »ii

Je note au passage l’analogie évidente de ces lignes avec des textes comparables, mais beaucoup plus tardifs, du judaïsme, et plus tardifs encore de l’islam.

L’Avesta possède tous les caractères d’une religion révélée. Tout d’abord, c’est Dieu (Ahura Mazda) qui s’est lui-même initialement révélé aux Mazdéens. Ensuite, l’Avesta se réfère à un grand prophète, Zoroastre, qui se targue d’avoir servi d’intermédiaire entre Dieu et l’homme, et qui a été le grand réformateur du mazdéisme. Les travaux scientifiques les plus récents attestent que Zoroastre vécut antérieurement à Abraham, entre 1400 et 1100 av. J.-C.. Il fut le prophète qui transforma le dualisme initial du mazdéisme et la multiplicité des divers gâthâs en un monisme absolument transcendantal, après en avoir discuté directement avec Ahura Mazda, tel un Moïse avestique, – mais plusieurs siècles avant le Moïse hébreu.

Je tire de ces faits établis la conjecture suivante.

De deux choses l’une :

Ou bien ce « monde d’en-haut », ce monde du divin, dont on tente, dans la longue histoire des idées religieuses, de cerner les variations, les analogies et les anagogies, les ressemblances et les échos, n’existe tout simplement pas. Le monde est vide, il n’y a aucun Dieu, et ce sont les matérialistes qui ont raison à 100%. Alors les guerres de religion, les sacrifices, les martyrs, les passions de la croyance, et tout le sang répandu aujourd’hui, hier et demain, sont autant de facettes d’une sinistre farce jouée aux dépens de l’insondable naïveté des peuples, victimes de leur crédulité et de leur superstition.

Cette farce est continuellement développée et réécrite au long des millénaires par des illuminés, des fous, ou bien des cyniques et des criminels de guerre, tous contribuant à faire de cette terre un lieu sans sens, sans passé et sans avenir. Le monde serait alors condamné à l’auto-destruction, au suicide moral et à la violence absolue, aussitôt que la supercherie éclaterait enfin.

Ou bien le « monde d’en-haut » existe en effet, d’une manière ou d’une autre, mais il échappe à notre perception, à notre compréhension et à notre intellection. C’est le Grand Mystère. Dans cette hypothèse, il y a de bonnes chances que les religions apparues depuis l’aube des temps, comme le shamanisme, le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, la magie chaldaïque, l’ancienne religion égyptienne, l’orphisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, loin de pouvoir revendiquer une singularité élective, soient autant d’instances de diverses perceptions du divin par l’homme, autant de témoignages de la pluralité des approches possibles du Grand Mystère.

Dans cette interprétation, plus distanciée et non ethnocentrée du fait religieux, chaque religion représente une manière spéciale de concrétiser une particulière émanation divine, plus ou moins adaptée à l’époque et aux peuples qui en font réception.

Il serait alors vain de hiérarchiser les religions entre elles. Il serait plus productif de s’interroger sur les relations systémiques entre une époque donnée et la manière dont le fait religieux s’inscrit à ce moment de l’histoire dans le tissu social, culturel, politique, économique.

Ajoutons que l’état général du monde laisse à penser qu’aucune des religions citées plus haut n’est aujourd’hui en mesure de réclamer le monopole de la vérité sur les difficiles questions qu’elles prétendent trancher à leur avantage.

Toujours dans cette seconde hypothèse, celle de l’existence d’un « monde d’en-haut » inaccessible à la raison humaine, et en décidant d’occuper un point de vue plus anthropologique, tout se passe comme si quelque chose de très important mais de parfaitement incompréhensible se jouait depuis des millénaires au sein de l’humanité, avec la complicité active du divin.

Il faudrait faire l’hypothèse que se joue depuis l’aube de l’humanité une sorte de « grand jeu » cosmique, sidéral, dont le sens et la finalité nous échappe manifestement, mais auquel les hommes sont invités à prendre part, dans la mesure de leurs faibles moyens.

L’humanité est composée de générations qui transitent fugacement sur la terre comme des insectes dans la lumière, un soir d’été. Il est donc fort probable que ces générations successives ne peuvent qu’appréhender de manière déficiente, l’indicible enjeu de cet arrangement super-naturel.

Mais il est possible de supputer que les successives générations humaines peuvent de temps à autre engendrer en leur sein des esprits capables de percevoir intuitivement, « imaginalement » comme dirait Corbin, l’enjeu de cette partie divine.

Tout ce que nous pouvons faire dans une époque comme la notre, et c’est déjà beaucoup, c’est de refuser de nous laisser prendre dans la nasse des idées toutes faites, refuser les sectarismes, les dogmatismes, les prisons de la pensée et de l’idée. Ce que nous pouvons faire activement c’est contribuer impartialement à l’édification lente, fragile et provisoire de la religion de l’humanité entière.

iYasna, ch. 54

iiCité par Abel Hovelacque, Avesta, Zoroastre et le mazdéisme. Paris, 1880.

« L’Esprit souffle sur les ténèbres », révèle Sanchoniaton mille ans avant Abraham


 

Les Phéniciens ont inventé l’alphabet, mais peuple concret, marchand et voyageur, ils ne nous ont laissé presque aucune trace écrite. Le seul monument écrit qu’ils nous ont légué est un fragment attribué à Sanchoniaton, qui était prêtre de Tyr, selon Philon de Byblos, son traducteur. Sanchoniaton a vécu avant la guerre de Troie, quelque 2000 ans avant J.-C.

Ernest Renan propose pour étymologie du nom de Sanchoniaton le mot grec Σαγχων, « qui habite ». Comme, en copte ancien Koniath signifie la demeure sainte, ou encore l’endroit où sont déposés les archives, Sanchoniaton signifierait alors « celui qui habite avec le collège saint », ou encore « l’archiviste »…

Le fragment de Sanchoniaton est particulièrement précieux, parce qu’il est l’un des rares témoignages qui nous restent d’une époque fabuleuse, où des esprits en recherche ont pu quelque peu converger, malgré leurs différences de culture et de langue, autour d’idées fortes.

En ces temps-là, le Véda, l’Avesta, la Genèse, les théogonies d’Hésiode et celle de Sanchoniaton pouvaient apparaître comme des phases différentes et complémentaires d’une même histoire, celle de l’humanité, et non comme des revendications séparées de peuples recherchant une vaine prééminence originaire.

Le « feu sacré » était universellement révéré chez les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux, les Perses.  L’idée du Dieu Unique était présente chez les Hébreux, mais elle était aussi présente dans la religion orphique, dans le mazdéisme, dans la religion de la magie chaldaïque, et plus originairement encore, cette idée avait été perçue et clairement célébrée nommée dans le Veda et dans le Zend Avesta, plus d’un millénaire avant Abraham.

Notons d’ailleurs que selon les recherches les plus récentes sur le terrain archéologique, tout porte à croire que le monothéisme ne s’est véritablement installé en Israël que vers la fin de la période monarchique, vers le 8ème siècle av. J.-C.

Chez Homère, qui vivait lui aussi au 8ème siècle av. J.-C., plus de mille ans donc après Sanchoniaton, on retrouve des réminiscences de l’intuition universaliste du prêtre de Tyr. Les dieux abondent dans l’œuvre homérique, mais leur pluralité n’est qu’une apparence. Ce qu’il faut surtout comprendre, c’est que le Ciel et la Terre sont liés, et bien reliés. L’humain et le divin se confondent. Les hommes sont des descendants des dieux, et les héros sont faits de leur étoffe.

Il y a d’autres traces encore de la mémoire longue de cette région du monde. Sous Ptolémée Philadelphe, Manéthou, un prêtre de Sébennytus, a compilé l’histoire des dynastie égyptiennes, et les fait remonter jusqu’à 3630 av. J.-C., en comptant trente et une, de Ménès à Alexandre. Champollion, d’après les indications recueillies dans les tombes de Thèbes, fait remonter à l’année 3285 av. J.-C. l’institution du calendrier égyptien de 365 jours. On peut estimer que les connaissances astronomiques de cette antique époque étaient donc déjà fort supérieures à celles des peuples nomades qui comptaient encore par mois lunaires.

Mais revenons à notre phénicien de Tyr, Sanchoniaton, qui vivait il y a quatre mille ans. Il a laissé en héritage, pour les siècles, ce fragment décalé, renversant par avance quelques idées acquises, plus tardives. C’est à propos du dieu Thôt, qui sera identifié bien plus tard, à Hermès, Mercure, Idrîs et Henoch, d’autres noms pour le même « dieu ». Sanchoniaton l’appelle pour sa part Taut, et nous livre cette description succincte: « Taut excite au combat les Elohim, compagnons de El, en leur chantant des hymnes guerriers. »

Sanchoniaton nous apprend aussi que Taut était fils de Misor, autrement dit Misr ou Misraïm, qui dénommaient les colonies égyptiennes de la Mer noire, dont la principale fut Colchis.

Moreau de Jonnès explique que Taut (ou Thôt) a reçu aussi le nom de Mercure, Her-Koure, le Seigneur des Koures. « Ce nom dérive de Kour, le soleil. Les Courètes et les Coraïxites habitaient la Colchide. Le fleuve Kour, Dioscurias, le Gouriel rappellent cette dénomination générique. Her-Koure fut le Dieu des trafiquants et des navigateurs (emblème du poisson), ancêtres des phéniciens. Les Corybantes (Kouronbant) étaient selon Strabon originaires de la Colchide. »

Entre parenthèses, la Colchide, aujourd’hui appelée Abkhazie, arrachée depuis peu à la Géorgie, et où fleurissent sur la côte de la mer Noire, les magnifiques villas des oligarques russes et des silovniki du FSB…

Mais revenons à notre sujet. Eusèbe de Césarée rapporte que le début du Sanchoniaton a été traduit ainsi par Philon: « Il y avait au commencement du monde un air ténébreux et l’Esprit – ou le Souffle – ténébreux, et il y avait le Chaos troublé et plongé dans la nuit. »

Ces mots qui évoquent étrangement les premiers versets de la Genèse ont été écrits presque mille ans avant Abraham.

Revenons à l’essentiel. Qu’est-ce que le prêtre de Tyr nous dit? L’Esprit souffle sur les ténèbres, depuis le commencement du monde. Il s’oppose au Chaos et à la Nuit. Il est Lumière. C’est plutôt une bonne nouvelle, n’est-ce pas?

Y avait-il un Dieu avant Abraham ?


 

Les Phéniciens, peuple concret, marchand et voyageur, ont inventé l’alphabet pour des fins pratiques, mais ils n’ont paradoxalement laissé presque aucune trace écrite.

Le seul monument écrit qu’ils aient légué est un fragment attribué à Sanchoniaton, prêtre de Tyr, selon Philon de Byblos, son traducteur. Sanchoniaton a vécu avant la guerre de Troie, quelque 2000 ans avant J.-C. En copte ancien Koniath signifie la demeure sainte, ou encore l’endroit où sont déposés les archives. Ernest Renan propose pour étymologie le mot grec Σαγχων, « qui habite », et Sanchoniaton serait alors celui « qui habite avec le collège saint ».

Le fragment de Sanchoniaton est particulièrement précieux. C’est l’un des rares témoignages qui nous restent d’une époque fabuleuse, où les grands esprits du monde d’alors ont pu effectivement converger.

En ces temps-là, fort reculés, plus d’un millénaire avant Abraham, le Véda, l’Avesta, les théogonies de Sanchoniaton et d’Hésiode racontaient déjà des aspects différents d’une même histoire, la Genèse d’une humanité en genèse et en gésine.

Ces théogonies n’incarnaient pas encore les revendications séparées de peuples divergents, à la recherche d’une prééminence originaire. Le « feu sacré » était alors universellement révéré chez les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux, les Perses.

L’idée du Dieu Unique qui devait connaître le succès que l’on sait dès lors qu’elle fut adoptée par les Hébreux, avait déjà été perçue, en quelque sorte plus « originairement », dans le Veda et dans le Zend Avesta. mais aussi dans les religions orphique, mazdéenne, et chaldaïque, quoique sous des formes moins clairement formulées et affirmées que dans le judaïsme mosaïque, mille ans plus tard.

Sur ce point d’ailleurs, les derniers travaux scientifiques et archéologiques des chercheurs donnent à entendre que le monothéisme yahviste ne fut en réalité adopté par Israël qu’à la fin de la période monarchique, vers le 8ème siècle av. J.-C.

Ceci est un point extrêmement important. Il permet de comprendre l’extraordinaire profondeur « originaire » des idées religieuses, et d’imaginer leurs racines enfouies dans la mémoire des peuples, bien avant l’âge du bronze.

Chez Homère, qui vivait lui aussi vers le 8ème siècle av. J.-C., on trouve des réminiscences de ces intuitions premières. Les dieux y abondent en apparence. Mais ce qu’il importe de comprendre, c’est que le Ciel et la Terre sont liés, et reliés. L’humain et le divin se confondent. Les hommes sont des descendants des dieux, et les héros humains sont faits d’une étoffe divine.

D’autres indices nous mettent sur les traces de la mémoire longue des peuples de la région. Sous Ptolémée Philadelphe, Manéthou, un prêtre de Sébennytus, a compilé l’histoire des dynastie égyptiennes, et les fait remonter jusqu’à 3630 av. J.-C., en comptant trente et une dynastie, de Ménès à Alexandre.

Champollion, d’après les indications recueillies dans les tombes de Thèbes, fait remonter à l’année 3285 av. J.-C. l’institution du calendrier égyptien de 365 jours. On peut estimer que les connaissances astronomiques de cette antique époque étaient donc déjà fort supérieures à celles des peuples nomades qui comptaient encore par mois lunaires.

Le fragment laissé par le prêtre phénicien de Tyr, Sanchoniaton, plus de dix sept siècles après les premières dynasties égyptiennes, renverse quelques idées acquises, à propos du dieu Thôt, ce dieu qui sera identifié bien plus tard à Hermès, Mercure, Idrîs et Henoch.

Sanchoniaton pour sa part l’appelle Taut, et en livre cette description succincte: « Taut excite au combat les Elohim, compagnons de El, en leur chantant des hymnes guerriers. »i

Sanchoniaton nous apprend que Taut était fils de Misor, autrement dit Misr ou Misraïm, qui dénommaient les colonies égyptiennes de la Mer noire, dont la principale fut Colchis.

Moreau de Jonnès explique que Taut (ou Thôt) a reçu aussi le nom de Mercure, Her-Koure, le Seigneur des Koures. « Ce nom dérive de Kour, le soleil. Les Courètes et les Coraïxites habitaient la Colchide. Le fleuve Kour, Dioscurias, le Gouriel sont autant de noms qui rappellent cette dénomination générique. Her-Koure fut le Dieu des trafiquants et des navigateurs (emblème du poisson), ancêtres des phéniciens. Les Corybantes (Kouronbant) étaient, selon Strabon, originaires de la Colchide. »ii

La Colchide est cette région de la mer Noire, aujourd’hui appelée Abkhazie, et arrachée depuis peu à la Géorgie par la Russie. On y trouve les magnifiques villas des oligarques russes et celles des silovniki du FSB…

Mais revenons à notre sujet. Eusèbe de Césarée rapporte que le début du fragment de Sanchoniaton a été traduit ainsi par Philon: « Il y avait au commencement du monde un air ténébreux et l’Esprit – ou le Souffle – ténébreux, et il y avait le Chaos troublé et plongé dans la nuit. »

Ces mots ont un air familier et évoque les premiers versets de la Genèse. Mais ils ont été écrits quelques huit siècles avant Abraham.

Résumons. Sanchoniaton, prêtre de Tyr disait déjà il y a plus de quatre mille ans que l’Esprit souffle sur les ténèbres, depuis le commencement du monde, que l’Esprit s’oppose au Chaos et à la Nuit et qu’il est Lumière.

Je trouve que c’est plutôt une bonne nouvelle. Cela semble indiquer que l’Esprit souffle en effet sur le monde depuis le début des âges. Que l’on perçoive ou non ce souffle, sans doute plus proche du zéphyr que de l’ouragan, est une autre histoire.

L’Esprit était déjà avec Melchisédech, « roi de justice », et prêtre du Très-Haut, lorsqu’il a béni Abraham, et que ce dernier lui a payé tribut.iii

Qui peut dire d’où il vient, vraiment, et jusqu’où il pourra aller?

iA.C. Moreau de Jonnes. Les temps mythologiques. Essai de restitution historique. Cosmogonies. Le livre des morts. Sanchoniaton. LA Genèse. Hésiode. L’Avesta. Paris, 1876.

iiA.C. Moreau de Jonnès. Les temps mythologiques. Essai de restitution historique. Cosmogonies. Le livre des morts. Sanchoniaton. La Genèse. Hésiode. L’Avesta. Paris, 1876.

iiiGenèse 14,20

L’Orient (« Ishraq ») saccagé par l’Occident


 

Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, par bonds énormes dans l’espace et dans le temps, ou encore à l’aide de petits sauts discrets, invisibles, entre esprits complices.

Sohravardî, philosophe mis à mort à Alep en Syrie le 29 juillet 1191 sur ordre de Saladin, avait un rêve, celui de redonner vie aux visages multiples de la sagesse éternelle: « Nous avons confié en dépôt la science de la Vraie Réalité à notre livre La Théosophie orientale, livre dans lequel nous avons ressuscité l’antique sagesse que n’ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu’à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c’est le levain éternel. »i

Ce paragraphe bref, large, immense, résume excellemment le rêve d’une unité profonde de l’esprit humain autour des questions les plus anciennes.

Il contient l’idée d’une intuition partagée, d’une sagesse unique, d’un fil commun reliant l’Indus à la mer Égée par l’intermédiaire de l’Oxus, du Tigre, de l’Euphrate, du Jourdain et du Nil. Les fleuves verticaux (Nord-Sud ou Sud-Nord) n’accompagnent aisément pas les routes horizontales (Est-Ouest) des caravanes, ils les coupent plutôt, les ponctuent de gués ou de ponts.

Les fleuves irriguent les nations qui se pressent sur leurs rives.

Les routes qui les franchissent font courir, circuler la parole qui insémine les cultures d’idées d’ailleurs.

Parmi toutes les idées des millénaires, c’est encore l’idée d’un fil commun, d’une intuition partagée, d’une sagesse unique qui est la plus prometteuse, quoique la moins évidente.

Apparemment, pour l’observateur exotérique, se multiplient sur la surface de la terre les religions, les dieux, les croyances, les tribalismes, les singularités.

Rien de plus commun que l’illusion du singulier, de l’élection, de la différence.

Mais si reconnaît sa force autonome, sa validité éclairante, à cette idée que ce fil, cette intuition, cette sagesse sont en effet des biens communs à des peuples innombrables bariolés de différences, constellés de certitudes, alors de nouvelles perspectives se dégagent tout aussitôt. Un autre paysage, d’ampleur cosmique, se dessine.

Il faut commencer de voir dans la diversité des religions, qui s’égrènent depuis des millénaires, non la preuve de leurs torts partagés, ou l’indice que l’une seule d’entre elles détient la vérité.

Il faut enfin considérer que le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l’antique religion égyptienne, l’hermétisme, l’orphisme, – et aussi le judaïsme, le christianisme, et l’islam (ésotérique, soufi, shi’ite ou sunnite), témoignent en réalité de l’unité de l’esprit humain, et sont comme autant de levains divers dans la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd’hui dévasté par la guerre et la haine rend d’autant plus urgente la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n’est ni naïve ni irénique.

Elles est réaliste, nécessaire, vitale.

Corbin, qui passa sa vie à chercher à comprendre un peu de l’Orient compliqué, l’a formulé selon les termes mêmes du philosophe assassiné à Alep.

Pour le dire en un mot, cette tâche consiste à retrouver le sens originaire de « l’Orient », que Sohravardî appelait mystiquement l’Ishraq.

……..

PS : Les grands malins, les puissants, les dominateurs, les diplomates professionnels, les Sykes et les Picot, qui ont joué dans cette vaste région au jeu du Great Game, n’ont fait que préparer les bases des souffrances d’aujourd’hui, avivées plus encore par les Bush, les Tony Blair, les David Cameron et les Sarkozy. Ces dirigeants aveugles, gonflés de suffisance, et même corrompus, ne raisonnent jamais que par lignes, surfaces et volumes (pour m’exprimer par métaphore). Ce sont des hommes de peu de sens, de peu de sagesse. Ils ne seront malheureusement pas jugés pour tout le mal qu’ils ont fait, sauf par l’Histoire.

Heureusement, un seul Henry Corbin, par son travail spécialisé, ardu et obscur, a plus fait pour avancer la cause commune des peuples dans les siècles, que toutes les malencontreuses « initiatives » réalisées par l’Occident afin de réduire l’Orient à sa propre image, n’ont pu provoquer de malheurs, de haines, de guerres et de migrations de masse.

i Henry Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35

Prochaine étape: l’Eurexit


J’étais de ceux qui pensaient que le meurtre de Jo Cox par un partisan radicalisé du Brexit allait accélérer la prise de conscience des électeurs britanniques, et peut-être faire basculer le vote en faveur de la raison et de l’histoire. Du genre : le sacrifice d’un juste aide à sauver le monde. Mais non.

Après le Brexit, qui a semblé prendre tout le monde par surprise malgré des sondages ambivalents, les démagogues et les populistes occupent depuis ce « vendredi noir », ce 24 juin 2016, le devant de la scène au Royaume-« Uni ». L’onde de choc emplit le monde. Trump, Le Pen et les néo-fascistes européens se réjouissent.

Les approximations, les mensonges, les promesses vides et fallacieuses vont fleurir plus que jamais.

L’infamie aussi. Le député Tory Dominic Peacock vient d’écrire à propos des demandes de donation pour des organismes de charité au nom de Jo Cox : « I’ve just donated the steam off my piss! », ajoutant : « I am sick and tired of this woman’s death being used against the Brexit cause. »

Cette simple phrase, dans son extrême vulgarité, sa crudité, son mépris, sonne pour moi comme une alarme. On peut tout dire, désormais, à nouveau. Comme un air des années 1930. Les barrières sont levées, les digues s’écroulent. Le grand n’importe quoi va s’en donner à cœur joie.

Une rhétorique bestiale va pouvoir évoquer sans entraves ni limites les idées de l’extrémisme de droite, la haine des immigrants, l’ultra-nationalisme au front de bétail stupide, le déchaînement des foules enivrées.

Le Royaume- « Uni » a entamé un processus inexorable de décomposition. L’Écosse n’a pas perdu une minute pour annoncer sa volonté de faire sécession d’avec les Anglais pour pouvoir rester dans l’Europe, et l’Irlande du Nord semble vouloir l’imiter en rejoignant une Irlande réunifiée. L’Espagne en profite pour réclamer Gibraltar. Les pays d’Europe de l’Est vont pouvoir donner à fond dans l’outrance. Ce sont 70 ans d’histoire de construction européenne qui sont complètement remis en question.

Le divorce va se faire, et il sera aux torts partagés. Le Brexit est aussi un signal que l’Europe a échoué sur le plan symbolique, politique et économique. Il n’y a plus de Grand Récit européen.

Cela n’a pas toujours été le cas. Il y a eu, dès le lancement du projet européen par les visionnaires de l’après-guerre, le Grand Récit de la paix entre des nations brisées par des siècles de guerre fratricide. Puis le Grand Récit du grand bond en avant d’une terre d’humanisme, de progrès, de démocratie et de liberté, modèle d’intégration et de civilisation pour le monde.

Et soudainement, le flop.

Depuis le début du 21ème siècle, le chômage de masse, la « rigueur », l’immigration « incontrôlée », la corruption des élites, en particulier dans le domaine financier et fiscal, le traitement sécuritaire (mais non politique) du terrorisme, l’incapacité de projeter une politique mondiale, sont autant de marqueurs de l’échec fondamental d’une Europe d’eurocrates.

L’Europe des valeurs est inaudible. L’Europe des visions est invisible.

L’Europe des politiques est menée par des politiciens de 2ème ordre comme un Juncker ou un Barroso, élus à leur poste précisément pour leur manque d’envergure.

L’Europe aujourd’hui se caractérise par l’absence d’idées, l’absence de projet, l’absence de génie.

L’Europe est un amas informe d’égoïsme étroits et de lobbyistes roublards, se vautrant dans un économisme « libéral », une austérité donneuse de leçons, des procédures tatillonnes, et surtout de la complaisance, beaucoup de complaisance envers les gros, les riches, les fraudeurs (comme l’industrie automobile du diesel).

Parmi les plus roublards, les plus hypocrites, les plus menteurs, il y a les grands profiteurs du système britannique, première place financière mondiale, supérieurement organisée pour faciliter le transit vers les paradis fiscaux et le blanchiment de l’argent noir mondial.

Les politiciens européens sont les premiers coupables. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a été largement discrédité par les fuites qui ont révélé l’ampleur des fraudes fiscales dont s’est rendu coupable le système bancaire du Luxembourg, alors qu’il en était le Premier ministre.

Il aurait déjà dû démissionner immédiatement, dès l’annonce du Lux Leaks.

Il aurait dû également démissionner sur l’heure à l’annonce du Brexit.

Il ne l’a pas fait. Il ne le fera pas.

Ce n’est pas étonnant. Cet homme n’a aucune envergure.

C’est un eurocrate du Benelux, douillettement somnolent dans un petit monde feutré d’hyper-privilégiés.

Il nous faut autre chose. Des hommes et des femmes qui aient une vision lointaine, large et profonde.

L’Europe a tout pour échouer, et tout pour réussir. Elle a maintenant besoin de vérité et d’inspiration. Par exemple:

→ Immigration : accueillir dignement, former et intégrer les millions de réfugiés économiques et politiques. Ils représentent l’avenir du monde. Ne pas le comprendre c’est nous condamner à la 3ème Guerre mondiale.

→ Politique étrangère : régler par tous les moyens, militairement et politiquement, la situation en Syrie, en Irak, et en Libye, puisque l’Europe (et en particulier les Britanniques, dont le fameux « lying » Tony Blair)  a été largement associée aux chaînes d’événements ayant conduit à la situation actuelle.

→ Économie : investir durablement dans la reconversion énergétique, l’éducation de très haute qualité pour tous, la santé, les services publics, les grands projets d’infrastructure pour une Europe du 3ème millénaire.

→ Social : revenu minimal pour tous.

→ Fiscal : lancement d’une campagne mondiale pour l’éradication totale des paradis fiscaux, régulation mondialisée de l’impôt sur les multinationales en fonction de leurs lieux d’activité et de profit.

Sans une politique d’envergure mondiale, l’Europe va exploser. Ce sera la fin du rêve de paix et de démocratie, ce sera la grande explosion, l’Eurexit, et le retour aux démons du fascisme et de la haine.

Nous avons plus que jamais besoin d’Europe. Nous avons surtout besoin d’une nouvelle race d’hommes et de femmes politiques sincères, courageux, visionnaires, tenaces et incorruptibles.

L’épouse de Dieu mise à jour par un archéologue de Tel Aviv


 

« C’est difficile à admettre, mais il est clair, aujourd’hui, pour les chercheurs, que le peuple d’Israël n’a pas séjourné en Égypte, qu’il n’a pas erré dans le désert, qu’il n’a pas conquis la Terre dans une campagne militaire, qu’il ne l’a pas partagée entre les douze tribus d’Israël. Plus difficile à digérer est le fait, désormais clair, que le royaume unifié de David et de Salomon, décrit par la Bible comme une puissance régionale, ne fut tout au plus qu’un petit royaume tribal. En outre, c’est dans un certain malaise que vivra quiconque saura que l’Éternel, Dieu d’Israël, avait une épouse, et que la religion israélite ancienne n’adopta le monothéisme qu’à la fin de la période monarchique, et pas sur le mont Sinaï. »

Ces lignes provocantes, non dénuées d’une sorte de jubilation transgressive, ont été publiées le 29 octobre 1999 par l’archéologue israélien Zeev Herzog, professeur à l’université de Tel Aviv dans le journal Haaretz.i

L’archéologie est une discipline qui appelle beaucoup de rigueur, tant dans le traitement des découvertes sur le terrain que dans l’interprétation qui en faite. N’étant pas archéologue, je ne peux en aucune manière juger de la compétence de Zeev Herzog.

Mais qu’il me soit permis d’analyser la manière dont il hiérarchise ses conclusions. Ce qui lui paraît « le plus difficile à digérer », parmi les révélations qu’il se trouve en droit de faire, c’est que le royaume de David et de Salomon n’était pas une « puissance régionale » à cette époque, mais seulement « un petit royaume tribal ».

Mais pourquoi est-ce plus difficile à digérer que, par exemple, la révélation que le récit de l’Exode n’a aucun fondement historique et archéologique? La puissance politique du moment serait-elle plus importante que la puissance symbolique du mythe et de l’épopée guidée par Moïse ?

Ou bien, est-ce que le choix du « Grand Récit » qu’Israël se donne peut varier suivant les époques et les circonstances ?

Maintenant qu’Israël dispose d’au moins deux cente têtes nucléaires, on peut au moins dire qu’un bond qualitatif et quantitatif énorme a été accompli en matière de puissance « régionale », depuis David et Salomon. En revanche, pour ce qui est du « Grand Récit », je ne sais si les progrès réalisés depuis cette lointaine époque ont été comparables.

La deuxième remarque concerne l’allusion à « l’épouse de Dieu » et à l’adoption fort tardive du monothéisme par le peuple d’Israël, vers le 8ème siècle avant J.-C., soit la période correspondant à la fin du Royaume d’Israël.

Plus d’un millénaire auparavant, des peuples voisins, comme les Âryas du bassin de l’Indus adoraient déjà dans le Véda un Dieu unique, suprême, Maître et Seigneur des tous les univers, et se révélant sous de multiples formes. Plus proche, dans l’Iran ancien, le Zend Avesta, religion qui découle en partie du Véda, professait la même croyance en un Dieu bon, unique, dans la deuxième moitié du 2ème millénaire avant J.-C.

Un mot enfin sur « l’épouse de Dieu ».

Dans l’ancienne religion d’Israël, cette « épouse » peut être assimilée, par exemple, à la Sagesse (Hokhmah). Ou bien encore cette épouse, dans une autre configurations interprétative, c’est Israël même. Dès que l’on entre dans le royaume magique des métaphores beaucoup de choses sont possibles.

Signalons seulement que dans le Véda ou le Zend Avesta, des métaphores comparables à « l’épouse de la Divinité » ont été largement usitées.

Qu’est-ce qui fait donc la spécificité de la foi d’Israël, si, sur le plan des concepts, on peut arguer de l’existence antérieure de monothéismes bien avant qu’Abraham ait quitté Ur en Chaldée ?

Il me semble que la spécificité la plus remarquable, et au fond la seule qui importe en ces matières, c’est que la foi d’Israël est toujours vivante, après trois millénaires, alors que le Véda ou le Zend Avesta sont maintenant des religions disparues.

Elles ont disparu, mais néanmoins elles ont laissé une immense mémoire.

On ne prouve la vie que par la vie, et par rien d’autre.

Mais la mémoire de la vie a aussi sa vie propre.

iCité par Jean-Christophe Attias in Les Juifs et la Bible, Paris 2014, p. 236

« Job des chambres à gaz »


Martin Buber s’est interrogé en 1951 : Comment recommander aux survivants d’Auschwitz, aux « Job des chambres à gaz », ce verset par lequel commence et s’achève le Psaume 118 : « Rendez hommage au Seigneur, car il est bon, car sa grâce est éternelle » ?

Emil Fackenheimi note que Buber n’a pas répondu à la question. Et Jean-Christophe Attias qui rapporte le fait, commente : cette question ne peut jamais mourir et hantera toujours les descendants des « Job des chambres à gaz ».ii

Il ajoute « qu’il est toujours possible de rendre compte du génocide de quelque façon, d’y voir un châtiment ou l’effet d’un voilement volontaire de la Face divine, laissant l’homme totalement libre de ses actes, et donc libre d’accomplir le mal absolu ».

Si l’on opte pour l’hypothèse d’un Dieu voilé ou absent qui laisse volontairement la plus totale liberté à l’homme, et qui lui permet de déployer le « mal absolu » dans « l’irréductible singularité » d’un événement historique, alors ce même Dieu pourrait à nouveau, à l’avenir, laisser cette « totale liberté » se déployer dans d’autres événements historiques tout aussi singuliers, sans qu’on puisse par ailleurs imaginer de limites théoriques à l’exercice du mal absolu du futur.

Les malheurs de Job ne pouvaient en aucune manière préfigurer ou annoncer ceux de l’Holocauste. Pourtant Martin Buber use de la métaphore biblique du Livre de Job pour poser une question qui transcende les millénaires.

La « singularité » du mal absolu dans un contexte donné n’empêche aucunement sa répétition ou son aggravation dans des mesures qui dépassent toute imagination humaine.

Il est aujourd’hui nécessaire non seulement de vivre avec la question posée par Buber, celle du voilement ou de l’absence volontaire de Dieu de la scène du monde, pour des raisons qui nous sont parfaitement incompréhensibles, mais aussi et surtout, d’imaginer l’homme capable de faire bien pire encore.

Dans une planète surpeuplée, privée d’un Dieu décidément absent, combien de centaine des millions de morts le prochain « mal absolu » se rendra-t-il coupable dans l’indifférence apparente des Cieux ?

Faudra-t-il alors, dans une planète dévastée, chanter le verset : « Rendez hommage au Seigneur, car il est bon, car sa grâce est éternelle » ?

Buber n’a pas répondu à sa propre question.

Il y a des limites indépassables à la parole et à l’intelligence humaines. Mais le « mal absolu » lui, peut assez facilement, se dépasser lui-même.

Et le voilement de la Face de Dieu peut se faire toujours plus opaque.

iEmil Fackenheim. The Jewish Bible after the Holocaust. A Re-Reading. Manchester, 1990, p.26

iiJean-Christophe Attias, Les Juifs et la Bible, Paris 2014, p. 245

Tout le monde croit au fond en la même chose


Le propre d’un secret est d’être tu, et de le rester. Mais faut-il taire le fait même de son existence ? En principe il vaudrait mieux, mais les possesseurs de secrets cèdent parfois à la tentation de laisser entendre qu’ils sont les dépositaires de secrets importants, essentiels, divins.

On ne veut rien révéler, mais on révèle qu’il y a quelque chose à révéler, qui doit rester secret.

Ce paradoxe du secret a été fort bien résumé par Voltaire dans une formule ironique et légère, qui touche le fond de la chose: « Faites-nous donc voir quelque secret de votre art, ou consentez à être brûlé de bonne grâce », écrit-il à l’article « Magie » de son Dictionnaire philosophique.

La magie, le secret et la religion, ont souvent été associés, au long des siècles, dans des relations parfois chaotiques, contradictoires et conflictuelles. Ceux qui revendiquaient, explicitement ou implicitement, la connaissance de clés supérieures de compréhension, et qui refusaient de les partager s’exposaient aux jalousies, à la hargne, à la haine et finalement à la violence. On les accusait de fraude ou d’hérésie, tant la connaissance de secrets ultimes, non avouables, pouvait être source de clivage, de suspicion.

Les fameux rois Mages vinrent de Mésopotamie ou de l’actuel Iran, pour rendre hommage à un enfant nouveau-né, apportant dans leurs bagages de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Sans doute, devaient-ils être aussi porteurs de savants secrets, dont nous ne savons rien. Mais, rien n’empêche d’en rêver. En tant que Mages, ils devaient avoir hérité d’une bonne part du trésor de la tradition zoroastrienne et des mystères de Mithra.

Cette tradition et ces mystères avaient été largement influencés par l’Inde védique, mais en avaient parfois pris le contre-pied systématique. Franz Cumont écrit que dans le Véda, Indra est un « deva » c’est-à-dire un « être de lumière ». Dans l’Avesta, en revanche, les textes attribués à Zoroastre en font un « daêva ». Mais les « daêvas » d’Iran, bien qu’ayant le même nom que les « dévas » de l’Inde, ne sont plus des « dieux », mais des « diables », des esprits mauvais, hostiles à la puissance bienfaisant d’Ahura Mazda, le Dieu Bon et Tout-Puissant du zoroastrisme. Cette inversion des « dieux » en « diables », qui pourtant gardent le même nom, a pu être interprétée comme une conséquence du tribalisme ou du nationalisme ombrageux. Les peuples de l’ancien Iran ont emprunté à leurs voisins du bassin de l’Indus leurs dieux et une bonne part de leur religion, mais en ont inversé le sens.

En lisant ces textes anciens, les Védas et le Zend Avesta, qui gardent la trace de la genèse et de la décadence de croyances presque oubliées, il apparaît qu’ils forment un jalon essentiel pour la compréhension de religions qui furent ensuite développées plus à l’Ouest, en Chaldée, en Babylonie, en Judée-Samarie. Les indices sont fragiles, mais ils évoquent des pistes possibles de réflexion.

Par exemple, Mithra est un « Dieu des Armées », ce qui fait penser à l’Elohim Tsabaoth des Hébreux. Il est aussi Époux et Fils d’une Mère Vierge et Immaculée. Mithra est aussi un Médiateur, proche du Logos, mot par lequel Philon d’Alexandrie, juif et hellénophone, traduit la Sagesse (Hokhmah), célébrée par la religion hébraïque, et proche aussi du Logos évangélique.

A ce titre Mithra est l’Intermédiaire entre la Toute-Puissance divine et le monde créé. Cette idée a été reprise par le christianisme et la Kabbale juive. Dans le culte de Mithra, on use de sacrements, où le vin, l’eau, le pain constituent l’occasion d’un banquet mystique. Cela est fort proche des rites de Shabbat ou de la Communion chrétienne.

Ces quelques observations indiquent assez clairement qu’il n’y a pas de solution de continuité dans l’ample zone géographique qui va de l’Indus à la Grèce et à Rome, en passant par l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Sur cet arc immense, se croisent et se rejoignent les croyances fondamentales, les intuitions premières, ensemençant les peuples.

Le Mitra védique, le Mithra avestique sont des figures qui annoncent Orphée et Dionysos. Selon une étymologie qui emprunte ses sources à la langue de l’Avesta, Dionysos doit se comprendre comme un nom avestique div-an-aosha, soit : « le Dieu de la boisson d’immortalité ».

Les Juifs eux-mêmes, sourcilleux gardiens de la tradition du Dieu unique, témoignent à leur manière de l’antiquité d’une croyance commune à tous les peuples de cette vaste région, quoique exprimée avec des génies divers. « Comme le remarquent nos maîtres, le Nom du Dieu des dieux était de tout temps d’un emploi courant chez les idolâtres. »i

Le prophète Malachie ne dit-il pas : « Car du lever du soleil à son coucher, mon Nom est grand parmi les nations. »ii

iRabbi Hayyim de Volozhin. L’âme de la vie

iiMalachie 1, 11

Les Talibans et l’encre dans le sable


Jambliquei pensait que l’humanité est composée principalement d’âmes déchues, mais que les dieux ont envoyé ici-bas quelques hommes sages comme Orphée, Pythagore, Platon, ou Hermès pour leur venir en aide. A la différence de Porphyre et de Plotin qui restèrent sur un plan philosophique, Jamblique se targuait aussi de théurgie.

Qu’est-ce que la théurgie ? C’est l’idée que l’humain peut s’unir au divin par des pratiques spéciales. L’âme est appelée, par des gestes religieux poussés, des rites d’initiations, des sacrifices, des invocations visant à l’extase, à s’unir degré par degré à des êtres d’une nature supérieure, des héros, des « démons », des anges et des archanges, et ultimement à l’Un, le Dieu ineffable.

Dans les Mystères d’Égypte, livre consacré à la sagesse chaldéo-égyptienne, Jamblique évoque notamment l’idée d’une « dégradation » progressive de l’homme, de sa chute à partir du plan divin. La hiérarchie descendante inclut des êtres divins, comprenant les archanges, les anges, les démons, les héros, les archontes jusqu’à atteindre les âmes humaines.

Jamblique y décrit aussi deux sortes d’extase, analyse les causes du mal, la puissance théurgique des sacrifices et présente la mystagogie symbolique des Égyptiens ainsi que la théologie et l’astrologie hermétiques. Toute âme est gardée par un « démon » personnel qui doit l’aider à atteindre son but ultime, le bonheur, l’union avec le divin.

Cette union est possible, mais pas par le moyen de la connaissance. « A vrai dire ce n’est pas même une connaissance que le contact avec la divinité. Car la connaissance est séparée par une sorte d’altérité. »ii

Cette expérience est difficile à expliquer. « Nous sommes plutôt enveloppés de la présence divine ; c’est elle qui fait notre plénitude, et nous tenons notre être même de la science des dieux. »iii

Jamblique use de métaphores et de symboles égyptiens bien connus, comme le limon, le lotus, la barque solaire. Ce sont des images efficaces pour expliquer le fond de l’affaire. « Conçois comme du limon tout le corporel, le matériel, l’élément nourricier et générateur ou toutes les espèces matérielles de la nature qu’emportent les flots agités de la matière, tout ce qui reçoit le fleuve du devenir et retombe avec lui (…) Le fait d’être assis sur un lotus signifie une supériorité sur le limon qui exclut tout contact avec celui-ci et indique un règne intellectuel dans l’empyrée (…) Quant à celui qui navigue sur une embarcation, il suggère la souveraineté qui gouverne le monde. »iv

Par la magie de trois images, le limon, le lotus, la barque, c’est l’ordre entier de l’univers qui se révèle. Pourquoi aller chercher ailleurs de lointaines et confuses explications ? Il suffit de contempler le Nil.

D’où vient le pouvoir anaphorique, anagogique de ces images ? C’est qu’elles sont l’équivalent des noms divins. « Nous gardons tout entière dans notre âme une copie mystique et indicible des dieux, et c’est par les noms que nous élevons notre âme vers les dieux. »v

Les noms ont ce pouvoir magique, mystique et théurgique parce qu’ils ont la capacité de toucher les dieux, ne serait-ce que de façon infime, dans une langue qui leur est propre, et qui ne peut les laisser indifférents. «  Comme toute la langue des peuples sacrés, tels que les Assyriens et les Égyptiens, est apte aux rites sacrés, nous croyons devoir adresser aux dieux dans la langue qui leur est connaturelle, les formules laissées à notre choix. »vi

Toutes les religions de la région qui va du Nil à l’Indus, la religion de l’Égypte ancienne, les religions chaldéennes, le judaïsme, le zoroastrisme, le védisme, ont de tout temps multiplié les noms de Dieu.

Chacun des noms divin représente une manière unique, irremplaçable, de connaître (et d’abstraire, de « séparer ») un des aspects du divin.

C’est une idée essentielle. Les hommes usent de multiples invocations, prières ou formules. Les religions laissent libre cours à leur imagination. Ce qui compte vraiment n’est pas la lettre de la prière. L’important est de se placer sur le terrain de la langue divine, cette langue « connaturelle aux dieux ». Cette langue, nous ne la connaissons pas, bien sûr. Nous en avons seulement quelques traces, infimes, telles que les noms divins, les attributs, les images, les symboles.

De ces traces infimes, il faut bien se contenter. Au début des années 1970, un archéologue, Paul Bernard, dirigeait la Délégation archéologique française en Afghanistan, et conduisait des recherches à Ai Khanoun, à l’extrémité orientale de la Bactriane, près de la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan.

Cette ville située au confluent du fleuve Amou-Daria (l’ancien Oxus) et de la rivière Kokcha, avait été surnommée « l’Alexandrie de l’Oxus » par Ptolémée. L’équipe archéologique mit au jour l’ancienne ville grecque, son théâtre et son gymnase.

Dans une salle du grand palais gréco-indien d’Ai Khanoun, envahie par les sables, Paul Bernard retrouva « les traces d’un papyrus qui avait pourri en laissant sur le sable, sans aucun autre support matériel, les traces d’encre des lettres. Merveille ! On distinguait à peine dans les angles les traces de fragments de papyrus, mais on pouvait encore lire le texte qui était en grec : c’était le texte inédit d’un philosophe grec, disciple d’Aristote, qui avait accompagné Alexandre dans son expédition ! »vii

Le coup d’état communiste, appuyé par l’armée soviétique, mit fin aux travaux archéologiques en 1978.

Le résultat des fouilles, déposé au musée de Kaboul, a été fortement endommagé par les bombardements successifs, et un peu plus tard vandalisé par les Talibans.

Les traces infimes ont-elles aussi disparu ?

iLe philosophe néo-platonicien Jamblique est né à Chalcis (aujourd’hui Qinnasrîn) au Nord-Ouest de la Syrie vers 242, dans une famille princière de Émèse (aujourd’hui Homs).

ii Les Mystères d’Égypte, I,3.

iii Ibid. I,3

iv Ibid. VII, 2

v Ibid. VII, 4

viIbid. VII, 4

viiCf. P. Bernard, Fouilles d’Ai Khanoun I, Paris, 1973. Cité par Jacqueline de Romilly. Petites leçons sur le grec ancien.

Le « transhumain » – au-delà des rires


 

« Ne parle plus comme un homme qui rêve »i dit Béatrice à Dante. Ce conseil séculaire est toujours bon quand on s’attaque aux questions les plus difficiles, les plus hautes. Si on le suit, on peut alors se mettre à lire la Divine Comédie comme un reportage documenté, aussi éloigné du rêve que de la fiction.

Parmi toutes les manières d’interpréter la Divine Comédie, je privilégierais précisément celle qui consiste à prendre Dante pour un homme qui ne rêve pas. Lorsqu’il raconte ses visions infernales et paradisiaques, j’opte volontiers pour la thèse qu’il a vraiment vu ce qu’il dit avoir vu, et qu’il n’a rien imaginé.

« Dans le ciel qui prend le plus de sa lumière je fus, et je vis des choses que ne sait ni ne peut redire qui descend de là-haut ; car en s’approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut plus l’y suivre », explique-t-il dans le chant immédiatement suivantii.

Ces vers ont un accent qui ne trompe pas.

Il y a cette idée que la mémoire est toujours en retard sur l’esprit qui va. Cette idée qu’elle ne peut le « suivre », dans les moments cruciaux.

Sans préparation spéciale, l’esprit soudain s’enfonce dans les profondeurs, sans sauvegarde, et s’enfouit dans des moments abyssaux.

Au retour, abasourdi, aveuglé, sans mémoire, l’intellect se prend à douter de ce qu’il a vu : « N’ai-je pas rêvé »? To be or not to be ? Rêve ou non rêve ?

Dans le même chant, Dante révèle de façon cryptique sa propre manière de faire:

« Dans sa contemplation je me fis moi-même pareil à Glaucus quand il goûta de l’herbe qui le fit dans la mer parent des dieux. Outrepasser l’humain ne se peut signifier par des mots ; que l’exemple suffise à ceux à qui la grâce réserve l’expérience ».

L’herbe de Glaucus, c’était quoi ? Du hashish ? Du Sôma ? De l’Haoma ? De la petite fumée ? Une quelconque concoction shamanique ?

Une herbe des dieux en tous cas, qui permet d’« outrepasser » l’humain. Dante forge pour l’occasion un néologisme, trasumanar, afin de signifier adéquatement le dépassement de l’humain par l’humain.

On pourrait aussi traduire trasumanar par « transhumer », à condition de prendre cette « transhumance » dans un sens ontologique, métaphysique.

Une expression forgée par Teilhard de Chardin pourrait en être un équivalent, la noogénèse.

La « noogénèse », dit Teilhard, c’est “l’irremplaçable marée cosmique qui, après avoir soulevé chacun de nous jusqu’à soi-même, travaille maintenant, au cours d’une pulsation nouvelle, à nous chasser hors de nous-mêmes: l’éternelle “montée de l’Autre” au sein de la masse humaine.”

La transhumance, l’exode, la sortie de l’Égypte, cette Égypte métaphorique qu’est chacun pour chacun.

Les films de science fiction abondent en transmutations et autres solutions de continuité dans l’aventure humaine. On peut s’en inspirer, ou tout au moins prendre ces fictions comme de simples symptômes anthropologiques.

Il y a bien sûr une autre théorie, c’est que rien ne change jamais. Akhénaton, Moïse, Zoroastre, Hermès, Jésus, Cicéron, Néron, Platon, avaient un cerveau comme le nôtre. Rien n’a changé depuis, et rien ne changera jamais. Mais cette théorie est courte. Elle manque de puissance explicative, et ne rend pas compte du passé, ni des futurs.

Il faut bien admettre, pourtant, que la vie a évolué depuis l’huître, la moule et l’oursin. Il faut bien admettre qu’elle continue à grandir. L’homme a déjà muté un certain nombre de fois, et ce n’est pas fini.

La question devient alors: quand la prochaine mutation adviendra-t-elle ? Quelle sera sa forme : biologique, génétique, psychique? Pour quel résultat ?

Ces questions ne sont pas théoriques. Il y a urgence à les penser. La question de la « montée de l’Autre », prophétisée par Teilhard dans les tranchées de la Guerre Mondiale, s’est aggravée avec les totalitarismes.

Aujourd’hui, la compression planétaire vire à l’incandescence. La crise de l’anthropocène ne fait que commencer.

Les formes de néo-fascisme que l’on peut déjà diagnostiquer représentent un premier avertissement. La « guerre contre le terrorisme » a abattu toutes les barrières. Les choses peuvent rapidement empirer.

On se met à ressentir un besoin impérieux d’outrepasser cet humain-là, perclus de peurs, aveuglé d’idées fausses.

L’herbe de Glaucus, le trasumanar de Dante, prendront demain d’autres formes. Lesquelles ? Je ne sais. Mais il est évident que quelque chose va arriver.

La poésie, la grande, celle qui révèle, donne des pistes.

Dante incite à le citer ici:

« Comme le feu qui s’échappe du nuage, se dilatant si fort qu’il ne tient plus en soi, et tombe à terre contre sa nature, ainsi mon esprit dans ce banquet, devenu plus grand, sortit de soi-même et ne sait plus se souvenir de ce qu’il fit »iii.

Comme la foudre tombe à terre, l’esprit de Dante monte au ciel. Dante ne se souvient plus de ce qu’il y fait, mais Béatrice est là pour le guider dans son oubli de soi. « Ouvre les yeux, lui dit-elle, regarde comme je suis : tu as vu des choses qui t’ont donné la puissance de supporter mon rire. »

Dante ajoute: « J’étais comme celui qui se ressent d’une vision oubliée et qui s’ingénie en vain à se la remettre en mémoire. »

Il y a un rapport profond entre la vision, le rire et l’oubli. Le rire de Béatrice est difficile à supporter. Pourquoi ? Parce que ce rire incarne tout ce qu’il eût fallu voir et tout ce que Dante a oublié. Ce rire est tout ce qui lui reste. Ce rire est aussi tout ce qui est nécessaire pour retrouver le fil. Toute la poésie du monde n’atteindrait pas « au millième du vrai » de ce qu’était ce « saint rire », dit encore Dante.

Rire dense, dantesque, donc. Opaque, obscur. Il lui faut ré-ouvrir les yeux.

Il y a d’autres exemples de rire métaphysique dans l’histoire. Homère parle du « rire inextinguible des dieux »iv. Nietzsche glose sur le rire de Zarathoustra. Il y a sans doute des analogies entre tous ces rires. Ils fusent comme des éclairs sans cause.

Dante dit, lui aussi : « Ainsi je vis des foisons de lumière, fulgurées d’en haut par des rayons ardents, sans voir la source des éclairs. »

Il voit l’éclair, mais pas la source. Il voit le rire, mais il en a oublié la raison. Il voit les effets, mais pas la cause.

Il y a une leçon dans ce fil : voir, oublier, rire. Le transhumain doit en passer par là, et continuer au-delà. Le rire est la porte entre la mémoire et l’avenir.

Depuis son Moyen Âge, Dante avertit la modernité: « On prêche à présent avec des facéties et des quolibets, et pourvu qu’on rie bien, le capuchon se gonfle et ne demande rien ».v Le capuchon était celui des prêcheurs d’alors.

De nos jours les capuchons ont d’autres formes, et les prêcheurs d’autres idées. Mais les quolibets et les facéties continuent de fuser. Et l’on en rit beaucoup.

Le transhumain est sans doute déjà au-delà de ces rires-là.

i Dante, Purgatoire, XXXIII

ii Dante, Paradis, I

iii Dante, Paradis, XXIII

iv Iliade I, 599, et Odyssée, VIII, 326

v Dante, Paradis, XXIX

L’énergie noire et la résurrection


Parmi les idées les plus saugrenues, les plus improbables de l’histoire de l’humanité, l’hermétisme occupe sans conteste une place à part.

L’abbé Lenglet Dufrennois a décrit dans son Histoire de la philosophie hermétique la genèse des idées « hermétiques » dans un Orient reculé, éclaté, divers. Il fait remonter leur origine à Noé, puis suit leur trace chez les Égyptiens (avec Thôt, fils d’Osiris, et Siphoas, le « second Thôt », dit « Hermès Trismégiste »), puis chez Moïse, les Grecs, les Arabes (Avicenne), les Persans (Geber, qui passe pour avoir été le premier « chimiste » de l’Histoire).

En Europe, depuis le Moyen Âge et jusqu’aux Temps modernes, une kyrielle de savants, philosophes et théologiens, a traité de ces anciennes questions: Morien, Roger Bacon, Albert le Grand, Arnaud de Villeneuve, Thomas d’Aquin, Alain de Lisle, Raymond Lulle, le pape Jean XXII, Jean de Meun, Jean de Rupescissa, Nicolas Flamel, Jean Cremer, Basile Valentin, Jacques Cœur, Bernard Trevisan, Thomas Northon, le cardinal Cusa, Trithème.

À partir du 16ème siècle, Jean Aurelio Augurelli, Henri Corneille Agrippa, Paracelse, Georges Agricola, Denis Zacaïre, Edouard Felley, Jean-Baptiste Nazari, Thomas Erastus, Blaise de Vigenère, Michel Sendivogius poursuivent la tradition hermétique.

Cette litanie de noms, non exhaustive, possède une sorte de poésie phatique, incantatoire.

Certains parmi eux sont célèbres, à juste titre.

Albert le Grand (1193-1280), par exemple, fut appelé « magicien », et c’était d’abord un grand philosophe et un plus grand théologien encore : « Albertus fuit Magnus in Magia, Major in Philosophia et Maximus in Theologia. »i

Mais la plupart des noms que l’on vient de citer semblent tirés à grand peine de la poussière des manuscrits, et n’évoquent plus grand chose.

L’hermétisme est tombé dans l’oubli.

En 1854, Louis Figuier pouvait encore écrire: « L’Alchimie fût-elle le plus insigne monument de la folie des hommes, son étude n’en serait point encore à négliger. Il est bon de suivre l’activité de la pensée jusque dans ses aberrations les plus étranges. »ii

Ce ne sont ni les « folies des hommes » ni leurs patentes « aberrations » qui me paraissent devoir justifier un intérêt renouvelé pour ces anciennes questions, à l’orée du 3ème millénaire.

Ce qui me paraît signifiant dans l’hermétisme, du point de vue anthropologique, et du point de vue moderne, c’est l’idée du secret.

Les chercheurs de la vérité occulte entretenaient soigneusement l’obscurité de leur science et de leur projet. Il fallait rester impénétrable aux non-initiés. On ne faisait pas mystère de vouloir garder le mystère. La clarté était suspecte, l’ombre propice.

« Quand les philosophes parlent sans détours, je me défie de leurs paroles ; quand ils s’expliquent par énigmes, je réfléchis », dit Guy de Schroeder.

Arnaud de Villeneuve a des mots plus durs : « Cache ce livre dans ton sein, et ne le mets point entre les mains des impies, car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. Il ne faut pas jeter cette perle aux pourceaux, car c’est un don de Dieu. »

Le fameux Roger Bacon avait pour principe « qu’on devait tenir cachés tous les secrets de la nature et de l’art que l’on découvrait, sans jamais les révéler, parce ceux à qui on les communiquerait, pourraient en abuser, ou pour leur propre perte, ou même au détriment de la société. »

Basile Valentin, dans son Char de triomphe de l’antimoine, confie : « J’ai maintenant assez parlé, j’ai enseigné notre secret d’une manière si claire et si précise, qu’en dire un peu plus, ce serait vouloir s’enfoncer dans l’enfer ».

L’idée fondamentale, l’intuition unique, qui réunit depuis des siècles tous ces chercheurs de l’ombre, qu’ils soient chimistes, alchimistes, philosophes, théologiens, poètes, est qu’il y a bien une « sagesse du monde », qui reste à découvrir.

Cette idée exprime, dans un style ancien, une croyance que partagent encore des scientifiques modernes, parmi les plus réticents à toute pensée métaphysique.

C’est l’idée qu’il y a un ordre caché, profond, difficilement dicible, ou même indicible, mais qui fait tenir toutes les choses ensemble.

Pour que le monde puisse « tenir ensemble », il lui faut une « glu » intérieure. Quelle est cette « glu » ?

Quel est cet « ordre » caché ? Einstein a fameusement déclaré un jour que Dieu ne joue pas aux dés. Einstein ne croyait pas au hasard. Il croyait à l’existence d’un ordre immanent.

Sans cet ordre, sans cette cohérence interne très fine, qui rend compatibles les propriétés de l’infiniment petit avec celles des plus grands ensembles à l’échelle du cosmos, le monde ne durerait pas un milliardième de seconde. Il se désintégrerait immédiatement, nous enseignent les physiciens.

L’hermétisme ne dit rien d’autre, mais il le dit avec les formes d’un autre âge.

« La Philosophie hermétique n’est autre chose que la Cognoissance de l’Âme Générale du Monde déterminable en sa généralité et universalité » affirme M.I. Collessoniii.

Les alchimistes sont réputés avoir cherché longtemps, mais sans succès, la fameuse « pierre philosophale ». Cette « pierre » n’était autre chose qu’une métaphore, ce n’était qu’un miroir dans lequel ils cherchaient à apercevoir la « sagesse du monde » déjà évoquée, et qui est peut-être un autre nom, philosophique, pour la « glu » de l’univers.

La pierre philosophale est la métaphore de la recherche des lois du monde.

L’alchimiste anglais Thomas Norton écrivit, vers la fin du 15ème siècle: « La pierre des philosophes porte à chacun secours dans les besoins ; elle dépouille l’homme de la vaine gloire, de l’espérance et de la crainte ; elle ôte l’ambition, la violence et l’excès des désirs ; elle adoucit les plus dures adversités. »iv

Programme humaniste s’il en est !

Peu après, Luther donna lui-même son approbation à la « science hermétique », « à cause des magnifiques comparaisons qu’elle nous offre avec la résurrection des morts au jour dernier. »

Analogies, comparaisons, métaphores s’emballent vite dès que les enjeux montent… En toute image, on peut trouver le miroir de son désir.

Luther s’intéressait à la résurrection. Pour que l’idée vive dans la langue du peuple, il a cru nécessaire de la comparer à une opération alchimique. L’hermétisme était dans son esprit et dans son temps la science des transmutations d’un ordre supérieur, et un vaste réservoir de métaphores spirituelles.

Aujourd’hui, il est aisé de tourner l’alchimie en dérision, tout comme la résurrection d’ailleurs. Les temps ont changé.

Notre époque a-t-elle perdu toute intuition du mystère, tout goût pour la découverte des secrets ultimes du monde ?

L’anthropologie du secret, l’anthropologie des arcanes, se rattache par mille fibres à des millénaires passés, elle est liée à l’histoire des terreurs et des espoirs de l’âme humaine.

Nous vivons une curieuse époque, qui a presque complètement perdu le sens de la démesure, l’intuition des fins dernières, le désir de vision.

Si Luther était notre contemporain, irait-il chercher une métaphore de la résurrection dans la physique quantique, dans la matière et l’énergie noires ?

i Chronicon magnum Belgicum, 1480.

ii L’Alchimie et les alchimistes.

iii L’idée parfaite de la philosophie hermétique (Paris, 1631)

iv Thomas Norton. Crede mihi

Les robots intelligents croient en la résurrection


Au 2ème siècle de notre ère, l’Empire romain est à son apogée et domine une bonne partie du monde antique. Sur le plan religieux, l’époque est au syncrétisme. De son côté, le christianisme naissant commence à se diffuser autour de la Méditerranée et arrive à Carthage. Mais il a déjà fort à faire avec les sectes gnostiques et diverses hérésies.

Il valait mieux ne pas mélanger religion et politique. L’Empire ne tolérait ni les revendications d’autonomie, ni les religions qui pouvaient les encourager.

La seconde guerre judéo-romaine (132-135), déclenchée par Bar-Kokhba, se termina par l’expulsion des Juifs hors de Judée. Jérusalem fut rasée par Hadrien, et une ville nouvelle fut bâtie sur ses ruines, Ælia Capitolina.

La Judée fut débaptisée et appelée Palestine, du mot « Philistin » dénommant un des peuples autochtones, d’ailleurs cité par la Bible (Gen. 21, 32 ; Gen. 26, 8 ; Ex. 13, 17).

L’empereur Hadrien mourut trois ans après la chute de Jérusalem, en 138, et l’on inscrivit ces vers, dont il est l’auteur, sur sa tombe:

« Animula vagula blandula
Hospes comesque corporis
Quæ nunc abibis in loca
Pallidula rigida nudula
Nec ut soles dabis iocos ».

Ce qui peut se traduire ainsi :

« Petite âme, un peu vague, toute câline,

hôtesse et compagne de mon corps,

toi qui t’en vas maintenant dans des lieux

livides, glacés, nus,

tu ne lanceras plus tes habituelles plaisanteries. »

A peu près à la même époque, Apulée, écrivain et citoyen romain d’origine berbère, né en 123 à Madauros, en Numidie (actuelle Algérie), vint parfaire ses études à Carthage. Apulée devait devenir un orateur et un romancier célèbre, ainsi qu’un philosophe platonicien. Son platonisme l’incitait à croire qu’un contact direct entre les dieux et les hommes était impossible, et qu’il fallait donc qu’il y eût des êtres « intermédiaires » pour permettre des échanges entre eux.

Cela c’était la théorie. Sans doute pour tester les limites de la question du contact entre le divin et l’humain, Apulée a aussi raconté de façon détaillée la relation amoureuse, quant à elle plutôt directe et fusionnelle, du dieu Éros (l’amour divin) et de la princesse Psyché (l’âme humaine), dans un passage de ses célèbres Métamorphoses. Cette rencontre d’Éros et Psyché reçut un accueil extraordinaire et entra derechef dans le panthéon de la littérature mondiale. Elle a depuis été l’objet d’innombrables reprises par des artistes de tous les temps.

Mais les Métamorphoses sont aussi un roman à tiroirs, picaresque, érotique et métaphysique, avec une bonne couche de deuxième et de troisième degrés. Il y a plusieurs niveaux de lecture et de compréhension emmêlés, qui en assurent la modernité depuis presque deux millénaires.

La fin du roman est centrée sur le récit de l’initiation de Lucius aux mystères d’Isis, effectuée à sa demande (et à grands frais) par le grand prêtre Mithras. Lucius ne peut rien nous révéler des mystères de l’initiation, bien entendu.

Seule concession au désir de curiosité des « intelligences profanes », Apulée place dans sa bouche quelques vers un peu cryptiques, juste avant que le héros ne s’avance dans l’édifice sacré, vêtu de douze robes sacerdotales, afin d’être présenté à la foule comme « la statue du soleil ».

Voici ce que Lucius dit alors:

« J’ai touché aux confins de la mort, après avoir franchi le seuil de Proserpine, j’ai été porté à travers tous les éléments, et j’en suis revenu. »i

Et une descente aux Enfers, une.

La descente dans l’Hadès était l’aventure ultime de l’initié. Il y avait déjà eu dans la littérature quelques prestigieux prédécesseurs, comme Orphée, ou dans un autre ordre de référence, moins littéraire et certes moins connu dans le monde gréco-romain, comme la descente de Jésus aux Enfers.

L’époque était friande du voyage au pays des morts. A la même période, vers 170, sous Marc Aurèle, parut d’ailleurs un curieux texte, les Oracles Chaldaïques, se présentant comme un texte théurgique, avec une tonalité beaucoup plus sérieuse.

Il ne faut pas plaisanter avec la mort.

« Ne te penche pas en bas vers le monde aux sombres reflets ; le sous-tend un abîme éternel, informe, ténébreux, sordide, fantomatique, dénué d’Intellect, plein de précipices et de voies tortueuses, sans cesse à rouler une profondeur mutilée ».ii

Mille huit cent quarante cinq ans plus tard, où en sommes-nous ? Faut-il se pencher sur les profondeurs, les explorer ou surtout ne pas en parler ?

Les religions principales du moment offrent une image fort confuse du problème, et semblent d’ailleurs faire davantage partie de ce dernier que d’une quelconque solution.

La culture populaire reste fascinée par la question. Par exemple, dans Battlestar Galactica, les Humains sont en guerre totale contre les Cylons, des robots qui se sont révoltés et qui ont évolué rapidement, se reproduisant notamment sous forme de clones disposant d’un corps biologique, semblable en apparence à celui des êtres humains.

Les Humains sont adeptes d’une religion polythéiste. Ils prient « les dieux de Kobol » et errent dans l’espace à la recherche d’une planète mythique appelée Terre, dont personne ne sait exactement si elle existe ni où elle se trouve. Ils sont guidés par leur Présidente, qui a des visions, et qui sait déjà qu’elle mourra sans voir la Terre promise. Ils sont impitoyablement pourchassés par les Cylons qui ont déjà exterminé la quasi totalité de la race humaine.

Les robots Cylons professent quant à eux, avec une grande énergie, leur foi en un dieu unique, qu’ils appellent « Dieu ». Les Cylons sont fort intelligents. Ils n’ont pas peur de mourir, car ils disent (aux Humains qui les menacent), que si leur corps est détruit, alors leur esprit sera « téléchargé » en ce « Dieu ».

Il y a malgré tout un problème. Les communications intergalactiques peuvent être fort déficientes en cas de crise. Que devient l’esprit d’un Cylon en cours de téléchargement, errant dans l’espace sans avoir pu être capté par un relais de communication ?

Battlestar Galactica. Les Oracles chaldaïques. L’Évangile de Jésus. Les Métamorphoses d’Apulée. L’épitaphe d’Hadrien.

Il y a ceux qui errent sans fin dans la nuit glacée (Hadrien, l’Oracle chaldaïque). Et ceux qui, après être descendu aux Enfers, reviennent du royaume des morts (Orphée, Lucius, Jésus).

Entre ces deux options, les Cylons de Battlestar Galactica, ces robots très intelligents et très croyants, ont résolument choisi la plus prometteuse.

Qu’en conclure ?

i Apulée, Métamorphoses, 11, 23

iiOracles Chaldaïques. Fr. 163 (tr. fr. E. des Places, Belles Lettres, 1996, p. 106).

« Haïr n’est pas du ressort des hommes »


Kenji Goto, le journaliste japonais qui a été égorgé puis décapité par ISIS le 30 janvier 2015, s’était converti au christianisme en 1997, à l’âge de 30 ans. Il avait couvert comme journaliste de guerre de nombreux conflits en Afrique et au Moyen-Orient, et publié notamment des enquêtes sur les « diamants du sang » et les « enfants-soldats ». Il s’attachait à rendre compte de la vie des gens ordinaires pris dans des situations exceptionnelles. Il était retourné en Syrie en octobre 2014, malgré de nombreuses mises en garde du gouvernement japonais, et bien que sa femme vînt d’accoucher d’un second enfant. Il avait décidé, par sa connaissance du terrain, de tout faire pour venir en aide à son ami, Haruna Yukawa, qui était déjà prisonnier d’ISIS. Il fut enlevé le lendemain de son arrivée en Syrie. On connaît la suite.

À propos de sa foi chrétienne, il avait déclaré à la publication japonaise Christian Today: «  J’ai vu des endroits horribles et j’ai risqué ma vie, mais je sais que d’une certaine façon Dieu me sauvera toujours. » Il avait alors ajouté qu’il n’entreprenait cependant jamais rien de dangereux, citant un verset de la Bible : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. »

En regardant les photos de Kenji Goto et de Haruna Yukawa, vêtus de la fatale tunique orange, on est frappé par le visage émacié, taillé à la serpe de Goto, et son regard ferme, intense, ouvert.

Il y a plusieurs angles d’analyse possibles de cette affaire. Le courage d’un homme qui tente une dernière chance pour venir en aide à un ami en danger de mort. La naïveté de croire que le Japon offre à ses ressortissants un passeport de neutralité au Moyen Orient, parce qu’il ne bombarde pas les belligérants, à l’instar de certains pays occidentaux. La mise en abyme du journaliste professionnel qui se tient toujours en quelque sorte hors de l’événement pour pouvoir le saisir et le commenter, et qui oublie de voir à quel point son propre corps supplicié peut faire tout l’événement souhaitable à des fins qu’il ne soupçonne pas.

L’un des messages Twitter de Kenji Goto, publié en septembre 2010, donne une idée de l’homme :« Fermez vos yeux et soyez patients. Si vous vous mettez en colère et hurlez, c’est fini. C’est presque comme prier. Haïr n’est pas du ressort des hommes, juger est du domaine de Dieu. Ce sont mes frères arabes qui m’ont enseigné cela. »

Le public japonais a été particulièrement touché par la double décapitation de ses deux ressortissants. Je suis frappé par le peu d’écho relatif en France à ce sujet, et à tout le moins, par une absence complète d’analyse et de mise en perspective de ce sujet, dans le contexte de l’après Charlie. Il me semble qu’il y a là un symptôme de plus de l’effarante incompréhension de ce qui se joue sous nos yeux.

Le paradigme du Dieu sacrifié : Puruṣa, Osiris, Christ


 

Les textes les plus anciens, les plus sacrés, de civilisations éloignées, sont les plus difficiles à traduire et à interpréter. Malgré tout, il est parfois possible d’en tirer des leçons, qui touchent inopinément à l’universalité et à l’immortalité.

Un saisissement transversal, diagonal, apparaît dès lors possible. Se dessine la possibilité d’un paradigme, qui unirait les cultures, les religions, les philosophies, par-delà les temps.

Bien sûr, subsiste un doute. Riche moisson ou simple mirage ?

Je voudrais proposer un cas intéressant où cette question se pose.

Le Rig Véda est l’un des textes les plus sacrés de l’Inde ancienne. Il a été traduit en plusieurs langues occidentales, avec des variations significatives.

Un hymne fameux du Rig Véda est dédié à Purua (l’Homme). Dans la traduction de Louis Renou, en voici les deux premiers versets :

« 1. L’Homme a mille têtes. Il a mille yeux, mille pieds. Couvrant la terre de part en part, il la dépasse encore de dix doigts.

2. L’Homme n’est autre que cet univers, ce qui est passé, ce qui est à venir. Et il est le maître du domaine immortel parce qu’il croît au-delà de la nourriture. »i

Dans la traduction de A. Langlois, qui fut aussi la première traduction en français, cela donne :

« 1. Pourousha a mille têtes, mille yeux, mille pieds. Il a pétri la terre de ses dix doigts, et en a formé une boule, au-dessus de laquelle il domine.

2. Pourousha, maître de l’immortalité, fort de la nourriture qu’il prend, a formé ce qui est, ce qui fut, ce qui sera. »ii

On voit que Langlois préfère ne pas traduire le mot पुरुष Purua (ou Pourousha dans la graphie du 19ème siècle). Pourquoi ? Sans doute le terme accumule-t-il trop d’ambivalences et de complexités.

Le dictionnaire de Huet définit ainsi Purua : « Homme, mâle, personne ; héros ». Au sens philosophique, ce mot signifie « l’humanité ». Purua peut être aussi un nom propre, et il se traduit alors par: « l’Être ; l’esprit divin ; le macrocosme». Dans le dictionnaire de Monier-Williams, on trouve les traductions suivantes : « The primaeval man as the soul and original source of the universe ; the personal and animating principle in men and other beings, the soul or spirit; the Supreme Being or Soul of the universe. »

Passons maintenant aux versets 6 et 7, particulièrement singuliers.

Renou traduit ainsi :

« 6. Lorsque les Dieux tendirent le sacrifice avec l’Homme pour substance oblatoire, le printemps servit de beurre, l’été de bois d’allumage, l’automne d’offrande.

7. Sur la litière, ils aspergèrent l’Homme – le Sacrifice – qui était né aux origines. Par lui les Dieux accomplirent le sacrifice, ainsi que les Saints et les Voyants.»

Langlois donne :

« 6. Quand les Dévas avec Pourousha sacrifièrent en présentant l’offrande, le beurre forma le printemps, le bois l’été, l’holocauste, l’automne.

7. Pourousha ainsi né devint le Sacrifice, accompli sur le (saint) gazon par les Dévas, les Sâdhyas et les Richis. »

On note une sérieuse divergence d’interprétation entre Langlois et Renou. Langlois met Pourousha du côté des sacrificateurs que sont les Dévas. Renou fait de l’Homme (Purua) l’objet du sacrifice, la victime de l’oblation.

De plus, on note chez Langlois une réticence manifeste à traduire les noms liturgiques, une volonté de garder leur consonance originale.

La science du Véda a fait quelques progrès depuis, et l’on sait que l’interprétation de Langlois est fautive. Un article récentiii traite du « sacrifice de soi » dans le rituel védique (« Self sacrifice in Vedic ritual ») à partir de ce même hymne au Purua. « By immolating the Purua, the primordial being, the gods break up the unchecked expansiveness of his vitality and turn it into the articulated order of life and universe ». En immolant le Purua, l’Être primordial, les dieux brisent l’expansion immaîtrisée de sa vitalité, et la transforme dans l’ordre articulé de la vie et de l’univers.

L’article cite le verset 6 particulièrement significatif: « With sacrifice the gods sacrificed sacrifice, these were the first ordinances. » Avec le sacrifice, les dieux sacrifièrent le sacrifice, ce furent les premières offrandes.

Étrange formule védique ! « Avec le sacrifice, les dieux sacrifièrent le sacrifice »…

Cela se présente comme une énigme, une sorte de devinette sacrée (riddle). Quel en est le sens ?

L’Homme est le sacrifice. Les dieux sacrifient l’Homme, et ce faisant ils sacrifient le sacrifice.

Cette formulation fait irrésistiblement penser au sacrifice du « Fils de l’homme » par Dieu, afin de sauver l’Homme (par ce sacrifice).

La comparaison des structures donne à penser à la permanence trans-historique d’un paradigme liant le divin et l’humain.

Poursuivons.

Les versets 11, 12, 13, 14 donnent, chez Renou:

« Quand ils eurent démembré l’Homme comment en distribuèrent-ils les parts ? Que devint sa bouche, que devinrent ses bras ? Ses cuisses, ses pieds, quel nom reçurent-ils ?

Sa bouche devint le Brāhmane, le Guerrier fut le produit de ses bras, ses cuisses furent l’Artisan, de ses pieds naquirent le Serviteur.

La lune est née de sa conscience, de son regard est né le soleil, de sa bouche Indra at Agni, de son souffle est né le vent.

L’air sortit de son nombril, de sa tête le ciel évolua, de ses pieds la terre, de son oreille les orients. Ainsi furent réglés les mondes. »

On semble soudainement passer de la vallée de l’Indus dans la vallée du Nil. Dans ces versets du Rig Véda, tout évoque une sorte d’analogie du mythe osirien.

Plutarque rapporte en effet qu’après le meurtre d’Osiris par son frère Seth, ce dernier déchira le corps d’Osiris en quatorze morceaux et les dispersa. « Son cœur était à Athribis, son cou à Létopolis, sa colonne vertébrale à Busiris, sa tête à Memphis et à Abydos ». Et Plutarque de conclure : « Osiris ressuscita comme roi et juge des morts. Il porte le titre de Seigneur du monde souterrain, Seigneur de l’éternité, Souverain des morts. »

Il me semble évident que le sacrifice de Purua, la mise à mort et le démembrement d’Osiris, la crucifixion du Christ et la communion de son Corps et de son Sang, partagent une profonde analogie structurelle.

Le Dieu, Être primordial, est sacrifié puis démembré. Sacrifié sur l’autel ou sur la croix, son « démembrement » permet la communion universelle.

Les détails varient. La structure est analogue.

iRV X,90

iiDans la numérotation de Langlois : RV Lecture IV, Section VIII, Hymne V

iii Cf. Essays on Transformation, Revolution and Permanence in the History of Religions (S. Shaked, D. Shulman, G.G. Stroumsa)

Vers une anthropologie des croyances


 

L’idée d’une anthropologie comparée des religions repose sur l’intuition qu’elles possèdent un socle commun, ou du moins des éléments analogues.

La question est de savoir si ces analogies sont signifiantes, si elles révèlent des invariants structurels, cachés sous la diversité des formes apparentes.

Par exemple, est-il légitime de rapprocher, voire de comparer le culte du Dieu Osiris, roi de la Mort, le sacrifice du Purusa dans le Véda, l’immolation d’Isaac exigée d’Abraham par YHVH, la mort humiliante de Jésus sur la croix ?

Malgré toutes les différences évidentes, ces exemples n’offrent-ils pas aussi certains « points communs », qui transcendent les époques, les civilisations, les particularités ?

Comme la mort de l’innocent, la divinité abaissée dans l’humanité.

C’est une époque fort paradoxale que la nôtre.

La religion semble jouer un très grand rôle en certaines parties du monde, par exemple au sud de la Méditerranée, ou au Moyen Orient. Mais ailleurs, dans une bonne partie de l’Europe par exemple, on constate au contraire un affaiblissement du sentiment religieux, ou, du moins, des formes conventionnelles de la religiosité.

D’un côté, des formes extrêmes de violence religieuse, de fanatisme même, et d’affirmation identitaire basée sur la foi religieuse font des millions de victimes, modifient la carte du monde, provoquent des émigrations de masse, aux conséquences géopolitiques mondiales.

D’un autre côté, scepticisme, matérialisme, agnosticisme, athéisme fleurissent, remplaçant les dogmes religieux par le discours de la « laïcité », de la « tolérance » et de l’« humanisme » .

Une ligne de fracture globale peut être grossièrement dessinée sur la carte du monde. D’un côté des peuples entiers se laissent plus ou moins emporter par la passion religieuse. De l’autre des peuples jadis religieux en semblent éloignés, et même dédaigneux – non sans avoir été pris de la même fureur fanatique à des époques antérieures de leur histoire.

Ces lignes de fracture globales, religieuses et aussi géopolitiques, de quoi sont-elles les symptômes ?

En étudiant les religions anciennes, leurs fondements, leurs croyances et leurs dérives, on peut, me semble-t-il, apporter une contribution à cette question. On peut espérer discerner des tendances fondamentales dans les cultures humaines, tendances repérables sous une forme ou une autre à toutes les époques historiques, et toujours actives aujourd’hui encore.

Si l’on peut dégager ces tendances, ces principes, ces structures, alors on aura fait un pas important.

La crise de l’« anthropocène » est déjà là, en gésine. On lui a même donné un nom géologique, pour justifier de son importance à l’échelle de l’histoire longue de la Terre. C’est aussi a fortiori une période cruciale de l’histoire de l’humanité. Cela passe ou cela casse. Tout progrès, même infime, dans une compréhension anthropologique de la « crise de l’esprit », est vital.

Les sceptiques, les matérialistes, les agnostiques, les athées et les incroyants partagent, bien malgré eux sans doute, certains invariants anthropologiques avec les « croyants ». Simplement, ils ne croient pas aux mêmes dieux. Ils ne croient pas à des dieux qui auraient le nom de dieux. Mais ils croient à des dieux qui sont des abstractions, des idées, ou même des absences d’idées, comme le néant de toute croyance.

Structurellement il s’agit du même mécanisme fondamental. Ces dieux abstraits, ces dieux-idées, ou ces dieux du néant, notons-le bien, ont déjà existé dans certaines religions. Le Zend Avesta par exemple avait inventé des dieux incarnant de pures abstractions comme la « bonne pensée ».

Par ailleurs, il vaut la peine de noter que les sceptiques, les matérialistes, les agnostiques, les athées et les incroyants ont aussi leurs victimes expiatoires, leurs boucs émissaires.

Ils ont enfin tendance à faire mourir leurs propres dieux en holocauste, sur la croix de leurs doutes.

Si une anthropologie des religions est possible, alors elle en révélera infiniment plus sur l’humain (croyant ou non) que sur le divin.

 

Dieu, le rire et la caricature


 

Dans son livre Le rire du Christ (2006), Guy Stroumsa rappelle que les gnostiques des premiers siècles de notre ère se représentaient un Christ en train de « rire » sur la croix. De quoi riait-il? « De la bêtise du monde ».

Dans l’Évangile de Judas, texte apocryphe composé au 2ème siècle, Jésus rit aussi.

Un autre texte gnostique, trouvé en 1978 dans les manuscrits de Nag Hammadi, le 2ème Traité du Grand Seth, donne cette explication: « C’était un autre, celui qui portait la croix sur son épaule, c’était Simon. C’était un autre qui recevait la couronne d’épines. Quant à moi je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes et au-dessus de la semence de leur erreur, de leur vaine gloire, et je me moquai de leur ignorance. »i

Cette explication reprend la thèse de l’hérésie appelée docétisme. Selon cette thèse, Jésus n’aurait pas vraiment souffert sur la croix. Sa nature étant divine et spirituelle, son corps physique était détaché de lui, simple apparence, simple vêtement. Il serait resté « impassible » (impassibilis), cloué sur la croix.

Que Dieu puisse rire des hommes, des rois, des peuples et des nations n’était pas en soi une idée nouvelle. On trouve cette idée dans les Psaumes de David. « Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, YHVH les tourne en dérision ». (Ps. 2,4)

Yochev ba-chammayim yitzhaq.

Yitzhaq. « Il rit ». C’est aussi le nom donné à Isaac par Abraham. Or Isaac est pour les chrétiens une préfiguration du Christ. Isaac, emmené par son père Abraham qui avait l’intention de l’égorger, porte lui-même le bois nécessaire au sacrifice, tout comme le Christ porte le bois de sa croix.

Philon d’Alexandrie, philosophe juif et néo-platonicien né en 25 av. J.-C., évoque lui aussi l’histoire de la conception miraculeuse d’Isaac, pour en tirer, comme à son habitude, une leçon anagogique. Sa thèse est qu’Isaac serait né miraculeusement de Dieu lui-même et de Sara, alors une très vieille femme. Sara dit en effet: « Le Seigneur a fait pour moi le rire » (Gen. 21,6).

Philon commente ainsi: « Ouvrez les oreilles, ô mystes, et accueillez les très saintes initiations : le « rire » est la joie, et le mot « il a fait » équivaut à « il engendra » en sorte que ces paroles veulent dire ceci : le Seigneur engendra Isaac ; car c’est lui le Père de la nature parfaite, qui dans les âmes sème et engendre le bonheur. » Legum Allegoriae III, 219

Un Christ cloué en train de rire.

Une Sara qui affirme à la naissance d’Isaac que c’est le Seigneur qui l’a engendré.

Dans les deux cas, l’image du « rire ».

D’un côté, ce « rire » peut être un objet de méditation, et même de vénération pour les croyants. De l’autre, pour les incroyants, il est aisé de rire de ce rire, de le caricaturer.

Un Christ mourant et riant, une Sara concevant par l’opération divine, prêtent à rire du fait même de la proximité de leur humanité avec la divinité (dans la nudité, la mort, la conception). Allons jusqu’au bout de cette idée. Imaginons ce que Charlie pourrait tirer de tels épisodes.

Nous touchons là à l’un des problèmes fondamentaux que rencontrent des religions comme le judaïsme, le christianisme et l’islam. Comment concilier la transcendance avec la réalité historique, matérielle, immanente ?

Si Dieu est absolument transcendant, comment peut-il engendrer Isaac d’une vieille femme ?

Le simple fait de poser la question de cette manière n’est-elle pas déjà la « caricaturer » ?

Le fait que Jésus soit un Dieu nu, mort en croix, dans l’humiliationii absolue, n’est-il pas en soi susceptible d’être caricaturé de mille manières?

L’interdiction de la représentation du prophète Mahomet (qu’il conviendrait d’appeler d’ailleurs d’appeler Mohammed, selon la vocalisation retenue par la tradition dans le Coran) témoigne du même problème. Comment concilier l’humanité du prophète et sa mission divine ? La difficulté de la question semble à la mesure de la simplification de la réponse : l’interdiction pure et simple de toute représentation.

Prenons un peu plus de recul. Toute question un peu critique, un peu distanciée, un peu ironique, n’est-elle pas déjà aussi, par cela même une forme de caricature ?

Depuis quelque temps, dans le contexte du « terrorisme », je constate qu’en matière de « religion », les caricatures de pensée ont proliféré.

Il est temps de revenir à la finesse.

i Bibl. Copte de Nag Hammadi, Trad. L. Painchaud.

ii Le mot « humiliation » vient de humilis, humble, qui vient de humus, la terre, racine qui a donné aussi homo, l’homme.

Le risque de la caricature


 

Paulus Ricius, aussi connu sous le nom de Paulus Israelita, était un humaniste et kabbaliste d’origine juive, converti au christianisme en 1505. Il est connu pour ses contributions à l’ « hébraïsme chrétien » et pour sa réfutation des arguments juifs contre le christianisme par le moyen de la kabbale. Il fut l’un des architectes de la kabbale chrétienne et son ouvrage Sha’arei Orah – en latin Portae lucis, les « portes de la lumière », fut une source d’inspiration pour des projets comparables, initiés par des savants comme Conrad Pellicanus ou Guillaume Postel.

En consultant son Artis Cabalisticae – Hoc est reconditae theologiae et philosophiae scriptorum (1587), ainsi que le De Arcana Dei Providentia et le Portae lucis, j’ai trouvé une liste de dix noms de Dieu qu’il me paraît intéressant de commenter.

  1. אדנּי Adonaï – Seigneur

  2. אל חי El Hay – Le Vivant

  3. Elohim Zabaoth – Dieu des Armées

  4. Adonaï Zabaoth – Seigneur des Armées

  5. יהוה YHVH – Yahvé

  6. אלהים Elohim – Dieu (Les Dieux)

  7. אל El – Dieu

  8. יהֹוִה Le Tétragramme YHVH, doté de la vocalisation d’Elohim

  9. יה Ioh – Première et dernière lettre de YHVH

  10. אהיה Ehieh – « Je suis »

L’ordre de ces noms de Dieu est arbitraire. Nulle hiérarchie n’est envisageable. Postel, d’Aquin et Ricius proposent d’ailleurs des vues diverses quant à l’ordre à adopter. Cet ordre n’a donc pas beaucoup d’importance. Il faut considérer par principe que ces noms ont valeur égale.

Leibniz propose quant à lui treize noms de Dieu, se basant sur la déclaration de Dieu lui-même faite à Moïse, en Ex. 34, 6-7. Il est intéressant de comparer les deux listes, les différences, les ajouts et les manques. Mais le décompte fait par Leibniz est arbitraire, et la base utilisée assez fragile.

Il est plus pertinent d’analyser le rapport entre la liste de dix noms de Dieu et la liste des dix Sephiroth, qui est une liste des émanations divines, elle-même élément central de la Kabbale.

Voici cette liste, telle que déclinée en latin par Paulus Ricius :

Corona. Prudentia. Sapientia. Pulchritudo. Fortitudo. Magnificentia. Fundamentum. Confessio. Victoria. Regnum.

Ces noms sont organisés en une figure, qui peut évoquer schématiquement une sorte de corps humain, avec corona pour tête, sapientia et prudentia comme deux yeux ou deux oreilles, fortitudo et magnificentia pour les deux bras, pulchritudo pour cœur, confessio et victoria pour les deux jambes, fundamentum pour fondement et regnum pour sexe.

Je suggère, simplement pour inciter au rêve et à la méditation, les équivalences suivantes, sur la base d’analogies et d’anagogies possibles :

Corona et Adonaï. Prudentia et YHVH. Sapientia et El Hay. Pulchritudo et Elohim. Fortitudo et Adonaï Zabaoth. Magnificentia et Elohim Zabaoth. Fundamentum et Ioh. Confessio et Yéovih (le Tétragramme vocalisé selon Elohim). Victoria et El. Regnum et Ehieh.

A la réflexion, je me demande si ce n’est pas là une sorte de caricature. Courrais-je un risque ?

Absence de Dieu, liberté, kénose et tsimtsoum


Tommaso Campanella (1568-1639), moine dominicain, passa vingt-sept ans de sa vie en prison où il fut torturé, pour hérésie. Il y écrivit une œuvre abondantei après avoir échappé de peu à la peine capitale en se faisant passer pour fou.

Il disait d’Aristote qu’il était « impie », « menteur », « père des machiavéliens », et « auteur d’erreurs stupéfiantes ».

Campanella voulait fonder une république philosophique, « la Cité du Soleil », se référant à Platon, Marcile Ficin et Thomas More.

Il disait de lui-même : « Je suis la clochette (campanella) qui annonce la nouvelle aurore. »

Dans son Apologie de Galilée, il décrit le monde comme « un livre où la Sagesse éternelle a écrit ses propres pensées ; il est le temple vivant où elle a peint ses actions et son propre exemple (…) Mais nous, âmes attachées à des livres et à des temples morts, copiés du vivant avec beaucoup d’erreurs, nous les interposons entre nous et le divin enseignement. »ii

Il faut déchiffrer la nature, qui est le « manuscrit de Dieu ». « Toute laideur et tout mal sont des masques de beauté », qu’il faut révéler.

Campanella accumule à plaisir les images et les métaphores.

De ce « livre vivant », de ce « codex » du monde et de la nature, l’homme est lui-même le vivant « épilogue ».

L’homme est dans ce monde comme un « soupirail ».

Il est une « étincelle du Dieu infini ». Il peut bondir au niveau du « monde archétype », par le moyen de l’extase, – même si celle-ci est « niée par la bêtise des aristotéliciens ».

Grâce à son âme immortelle, l’homme peut échapper à la condition des autres êtres vivants, qui sont « comme les vers dans un ventre ou dans un fromage ».

Le propre des bonnes métaphores, c’est qu’on peut les filer ad libitum, et leur donner des directions inattendues.

Si le monde est un livre, beaucoup de ses pages sont maculées, lacunaires, illisibles ; d’autres pages manquent tout simplement, ou n’ont même pas été écrites.

Autrement dit, dans ce monde fait pour l’« être », il y a aussi beaucoup de « non-être », dans cette lumière, il y a beaucoup d’obscurités. Il y a de la sagesse et beaucoup d’ignorance ; il y a de l’amour et de la haine.

Tout y découle d’un mélange de nécessités et de contingences, de destinées et de hasards, d’harmonie et d’antagonismes.

Mais c’est précisément de cette contingence, de ce hasard, que naît pour l’homme la possibilité de la liberté.

En effet la contingence, le hasard, la fortune sont des défauts de la substance, de la texture même du monde. Dès l’origine, toute la création est affectée d’un « déficit » de l’être. D’où les failles, les béances, les manques dans le monde, mais aussi, c’est le point essentiel, la possibilité de la liberté pour l’homme.

Cette théorie de la liberté par le « manque d’être » était à la fois révolutionnaire et « hérétique », au début du 17ème siècle.

La contingence, le hasard, la fortune contredisent en effet les manifestations supposées de la toute-puissance et de l’omniscience divines.

La contingence (contingentia) rompt sans raison l’enchaînement de la nécessité (necessitas) voulue par Dieu. Elle limite le pouvoir des causes, elle nie la tyrannie du déterminisme, elle défait la chaîne inflexible de la causalité.

Le hasard (casus) contrecarre la fatalité (fatum), et « contredit » tout ce qui a été « prédit », « déclaré » (par Dieu). Par là, il invalide toute prescience divine.

La fortune (fortuna) contrarie l’harmonie universelle (harmonia). Elle déjoue l’ordre du monde et la volonté qui l’anime.

Sont ainsi marquées les nécessaires limites de la nécessité. Des contraintes structurelles sont imposées au pouvoir, au savoir et au vouloir divins.

La contingence, le hasard et la fortune représentent autant de freins à la « toute-puissance » divine, et autant d’ouvertures à la « liberté » humaine.

Ces idées portaient évidemment atteinte à l’idée que l’on se faisait alors de l’ordre divin.

Si Dieu est omnipotent et omniscient, comment pourrait-il être limité dans sa puissance ou dans sa prescience par la contingence ou le hasard ?

Si Dieu veut l’harmonie universelle, comment sa volonté pourrait-elle être contrecarrée par les caprices de la fortune ?

Si Dieu veut l’enchaînement nécessaire des causes et des effets, comment peut-il tolérer la contingence? Comment son « omniscience » peut-elle être compatible avec les effets du hasard ?

Campanella répond que la création a été tirée du néant par Dieu. Elle est donc un composé d’être et de non-être. Elle vient certes de l’Être, mais son être « manque d’être », à tous les niveaux. Contingence, hasard et fortune sont les expressions concrètes de ce manque.

Mais, point positif, ils sont aussi l’expression visible de la possible liberté de l’homme, qui peut jouer dans les interstices de ces manques.

Contingence, hasard et fortune peuvent aussi s’interpréter comme des figures providentielles de l’absence de Dieu dans le monde, comme des signes de son retrait volontaire, pour laisser à l’homme une responsabilité dans sa création.

C’est l’idée de kénose (mot employé par S. Paul) ou de tsimtsoum, (pour faire référence à un concept de la Kabbale juive).

i Entre autres : Philosophia Sensibus Demonstrata, La Cité du soleil, Atheismus Triumphatus, Aforismi Politici,

ii « Mundus ergo totus est sensus, vita, anima, corpus, statua Dei altissimi, ad ipsius condita gloriam, in potestate, sapientia, et Amore (…) Homo ergo epilogus est totius mundi, ejus cultor et admirator dum Deum nosse velit, cujus gratia factus est. Mundus est statua, imago, Templum vivum et codex Dei, ubi inscripsit et depinxit res infiniti decoris gestas in mente sua. » (De Sensu Rerum et Magia, 1619) Cité par J. Delumeau Le mystère Campanella

La sagesse cachée des peuples


 

Il y a plus de sagesse dans les peuples que dans les puissances. Au sommet des mondes règne un froid glacial et sec, et la vie y a le souffle court. Il y a plus de chaleur humide au fond des marécages, où bouillonne une vie abondante et prolifique.

Ce ne sont que des métaphores, bien sûr. Laissons-nous guider par elles, leurs doubles ententes.

D’un point de vue systémique, la montagne et la vallée se complètent. L’une a vocation à dominer l’autre, pendant un certain temps, disons géologique. Puis vient un autre temps post-géologique. On prévoit alors l’arasement des montagnes, leur vocation à combler les vallées, à engendrer les plaines alluvionnaires et les bassins fluviaux.

La montagne c’est l’oligarchie. Les plaines et les bassins, c’est la démocratie. Le pouvoir sera-t-il nécessairement exercé dans les hauteurs, par les hauteurs, et pour l’intérêt des hauteurs ?

On peut raisonnablement en douter.

Le « politique » dans sa forme actuelle est moribond. Des pitres et des serfs, des professionnels de la double, de la triple langue, haranguent les peuples inéduqués, pour combien de temps encore ?

Le populisme, comme le fascisme hier, mène à la guerre. Qui veut la guerre ? A qui profite-t-elle ? Pourquoi les peuples n’apprennent-ils que lentement ? Pourquoi oublient-ils leur propre mémoire ?

La démocratie ne tombe pas du ciel. Il y règne un Jupiter sans partage. Il faut la construire au long des âges, à la façon de Sisyphe, toujours à nouveau, autrement. Cela prend de la peine.

Il est aisé de constater que la démocratie erre. Elle ne marche pas bien, claudique, se trompe de chemin. Elle a été détournée, corrompue, trahie.

Mais elle marche encore un peu, et l’histoire l’a prouvé, bien mieux que les tyrannies – la rouge ou la brune, la blanche ou la noire.

La démocratie n’a pas encore été capable de réguler un monde complexe, où l’argent est libre et sans frontières, et les gens sont asservis à leur destin local, livrés aux chausse-trapes des nations, des religions, des rois.

Prenons un exemple. Poutine a déclaré, après avoir ré-annexé un bout de l’ancien empire russe, que l’Europe se comporte « comme un Empire ». Il est vraiment fort curieux que l’électorat russe se contente d’idées aussi frustes, aussi élémentaires, au moment où l’Europe est au bord de l’explosion (en plein vol). Pourquoi le peuple russe, ce grand peuple, plein de passion et d’idéal, se laisse-t-il fourvoyer ainsi?

Pourquoi Poutine jouit-il d’une popularité exceptionnelle ? Comparez avec Hollande. Que peut-on en déduire ?

Que les peuples aiment l’idée impériale, plus que les 35 heures ? Qu’ils aiment la force même avec un rouble faible ?

La Russie vit avec son propre mythe, construit siècle après siècle, depuis Ivan le Terrible. La Russie se voit elle-même « comme un grand Empire », qui couvre la moitié de la terre, depuis les confins de l’Ukraine aux volcans du Kamtchatka. Aux yeux d’un marteau, tout est clou. Aux yeux des tsars russes, tout est knout.

L’empire états-unien est en tout point comparable au russe, sauf qu’il est plus sophistiqué, par ses armes, par ses lois, et qu’il est plus ambitieux.

Dans le passé, on distinguait les empires de la terre (Chine, Russie) et ceux de la mer (Grande Bretagne, États-Unis). Tous avaient une chose en commun : ils avaient besoin d’innombrables esclaves, à domicile et dans le monde.

Les empires aujourd’hui, bâtis sur l’économie financière, les technologies, les enfers fiscaux, ont eux aussi besoin d’esclaves, – mais en petit nombre. Le reste de l’humanité, tout le reste, leur est (pour une grande part) inutile et sans valeur.

Si rien ne change, il n’est pas difficile d’imaginer la catastrophe qui lentement se prépare, et qui va terrifier et décimer le monde.

La démocratie n’est peut-être pas encore adaptée à la gestion dangereuse et contradictoire des intérêts du monde mondialisé.

Mais les peuples comprennent vite, lorsqu’on veut les enchaîner, ou les anéantir.

Ils comprendront très vite, le moment venu, la menace imminente de mort. Il comprendront aussi, tout aussitôt, qu’il faut en finir avec les empires. La tâche sera rude.

Ils sont nombreux.

Il y a les empires géostratégiques et militaires.

A titre anecdotique, on peut noter que les États-Unis, puissance de la mer, veulent limiter par quelques gesticulations la puissance maritime de cet autre empire qu’est la Chine, un empire ancien de la terre, devenu depuis peu la première puissance économique mondiale (– au moment même où la crise mondiale s’installe pour de bon, ce qui ne semble pas un hasard).

Il y a les empires maffieux, les empires financiers, et les empires virtuels qui n’existent que dans l’obscurité organisée des « dark pools », ou bien dans les nano-fréquences et la circulation luminique des bourses mondiales.

La démocratie mondiale aura fort à faire pour en finir avec ces empires. Mais si elle ne veut pas subir une nouvelle mise en esclavage, d’ampleur métaphysique et morale, elle devra s’attaquer à ces empires, à ces Babylones, tous à la fois, ou l’un après l’autre.

On rira de ma naïveté peut-être. Depuis que le monde est monde, le peuple est toujours serf, dira-t-on ! Et qui donc s’attaquerait aux flottes de guerre américaines, aux armées chinoises, aux maffias roublardes et cancéreuses ? Qui ? Les peuples avachis devant les écrans du foot mondial ? Les djihadistes reconvertis ? Les « nuit debout » ?

 

La démocratie mondiale ne se constituera pas par une sorte d’enchantement spontané. Il va falloir une prise de conscience universelle. Il va falloir une nouvelle mutation psychique et intellectuelle des masses du monde.

Impossible ! Dira-t-on. Balivernes, utopies vides, creuses chimères…

Je crois que tout peut arriver, y compris l’impensable. Il suffit d’un déclic, d’une étincelle.

Le nouveau, le vraiment nouveau, est toujours invisible aux premiers jours. Et puis, les circonstances aidant, et la conscience y suppléant, le vraiment nouveau balaye le vieux monde comme un tsunami imprévisible.

Ce nouveau gît quelque part, encore caché, mystérieuxi, mais il est absolument nécessaire qu’il soit aux aguets.

Nul ne peut dire le jour ni l’heure. Mais le nouveau naîtra, c’est absolument certain. Et personne, personne, ne peut dire à l’avance ce qu’une idée vraiment nouvelle, balancée dans un marécage brûlant de dix milliards d’habitants, peut déclencher psychiquement et moralement.

Reconnaître l’arrivée du nouveau comme nécessaire, et comme imminente, c’est le premier pas pour aider à le faire advenir.

i« Ce dont nous parlons, c’est d’une sagesse mystérieuse, demeurée cachée. »1 Cor. 2,1-7

Les racines religieuses de la crise mondiale


Quels sont les liens entre la « religion » et l’état actuel du monde ? La « religion » joue-t-elle un rôle dans la crise politique et morale de la post-modernité?

Quand on dit la « religion », on veut évoquer ici, sans distinction, toutes les religions, toutes les croyances. Elles jouent, chacune, leur partie dans ce monde. Elles sont toutes différentes, la juive, la chrétienne, l’islamique, la zende, la chaldéenne, l’égyptienne, et la védique même, – mère de l’hindouisme et du bouddhisme, mais elles ont toutes quelque chose d’essentiel en commun : leur responsabilité dans le malheur du monde.

Qu’elles se mettent hors du monde, ou dans le monde, elles sont responsables de ce qu’elles disent ou laissent dire, de ce qu’elles font ou laissent faire en leur nom.

Elles font partie du monde, et s’arrogent la plus éminente place, celle de juge, de maître et de sage.

Comment ne les tiendrait-on pas liées aux actes et aux discours de leurs fidèles ?

Comment ne pas les juger tant sur ce qu’elles disent que sur ce qu’elles taisent ?

Comment ne pas faire monter leurs grands témoins sur la scène publique, et demander (virtuellement bien sûr) leur avis sur l’état du monde, comme on le ferait un soir d’élection, ou un jour de catastrophe ?

On ne sait pas où la chaîne des prophètes a commencé, ni quand elle finira – malgré les clameurs de fin particulière, annoncée ici et là.

Le sceau de la parole est-il scellé pour l’éternité ? Qui le dira ?

Tel Messie reviendra-t-il ? Qui le dira ?

L’eschatologie aura-t-elle une fin ? Qui le dira ?

Si dix mille ans ne suffisent à abaisser l’orgueil des présomptueux, donnons-nous cent siècles ou un million, juste pour voir ce qui restera de la poussière de paroles jadis tables, jadis pierres, jadis lois.

On peut énumérer des listes de noms, pour consteller les mémoires. Jusqu’où remonter ? Jusqu’où aller ?…Agni, Osiris, Melchisedech, Zoroastre, Moïse, Hermès, Bouddha, Pythagore, Isaïe, Jésus, Mohammed… Ils ont tous en partage, leurs différences, leurs aspirations, leurs souffles, leurs fins.

La « religion » de ces prophètes, qu’a-t-elle à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui la Palestine, Israël, l’Arabie Saoudite, le Koweït, les États-Unis, l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Syrie, l’Égypte? Ou l’Inde, la Grèce, la Chine, la France, l’Allemagne ?

La « religion » de ces prophètes, quels sont ses rapports avec les religions implicites ou proclamées d’Ariel Sharon, des George Bush (le H. et le W.), de Saddam Hussein, de Bachar El Assad, de Poutine, d’Obama, de Sarkozy?

L’Histoire nous enseignera-t-elle la différence entre la « religion » des Khârijites, des Zaydites, des Imâmites, des Chi’ites ismaéliens et celle des sunnites majoritaires en Islam?

Quelle était vraiment l’origine de la « religion » des Nizâriens, et celle des Assassiyoun de Hassan ibn al-Sabbah ?

Quelle est la « religion » des Talibans, et celle des massacreurs d’enfants au Pakistan?

Questions sans objet, dira-t-on, inutiles et vaines. Il y a mieux à faire. Se battre. Bombarder des villes et des civils. Exclure. Émigrer. Se noyer. Ou encore : Décapiter. Assassiner froidement, des gens sans défense en criant « Allahu akbar ! ».

Questions essentielles, dirai-je. Capitales pour la construction future de la paix mondiale, celle qui permettra d’éviter la guerre civile mondiale qui se prépare.

Les religions du passé éclairent les religions du présent et celles de l’avenir d’une lumière spéciale, d’une aura prémonitoire.

Il faut suivre leur lente épigenèse avec attention, et chercher moins leurs divergences (nombreuses) que leur convergence (implicite).

La mémoire longue est nécessaire à la compréhension du présent, tant le temps prend son temps. Mais qui a encore le temps, aujourd’hui, d’avoir la mémoire longue ?

Les religions mettent clairement en lumière, avec leurs mots, leurs imprécations et leurs bénédictions ciblées, une bonne part du malheur du monde.

Elles révèlent, chacune pour sa part et toutes ensemble, la fragilité, la faiblesse, l’instabilité, l’irréductible fracture de l’Homme.

Elles incitent à prendre une perspective plurimillénaire et mondiale, en observant les événements du jour, pour les comprendre mieux, en prévoir les conséquences, et surmonter la douleur, l’angoisse, la lassitude et le désir de vengeance, la pulsion de haine.

Depuis plus de cinquante cinq siècles, plusieurs grandes religions sont nées et se sont déployées, dans une zone géographique relativement limitée, cela vaut la peine de le noter.

Cette zone sensible et privilégiée, ce nœud de croyances et de passions, s’étend de la vallée du Nil au bassin du Gange, en passant par le bassin du Tigre et de l’Euphrate, la vallée de l’Oxus, et le bassin de l’Indus.

Six noms, si anciens ! La géographie change plus lentement que le cœur des mortels…

Entre l’Indus et l’Oxus, quel pays rend compte aujourd’hui des millénaires passés, des gloires effacées? Le Pakistan moderne ?

L’Afghanistan ?

Un peu plus vers l’ouest, comment oublier que l’Iran et l’Irak (et l’Irlande) tirent leurs noms des anciens Aryas, révélant les liens indo-européens les plus anciens, entre la Perse, Elam et l’Europe du Nord ?

Les Aryas, bien avant d’avoir eu leur nom « aryen » sali par les Nazis, ont fondé au moins deux religions majeures, le Véda en Inde, et le Zend Avesta en Iran.

Colossales forces ! Immarcescibles mémoires !

Antoine Fabre d’Olivet rapporte que Diagoras de Melos (5ème siècle av. J.-C.), surnommé « l’athée », personnage moqueur et irrévérencieux, discréditait les Mystères en les divulguant, en les expliquant. Il allait jusqu’à les singer en public. Il récitait le Logos orphique, dévoilait sans vergogne les Mystères d’Éleusis et ceux des Cabires.

Tel un nouveau Diagoras, qui dévoilera aujourd’hui les mystères du monde aux foules médusées?

La « religion » est un prisme, une loupe, une lunette, un télescope et un microscope tout à la fois.

Il faut la voir comme un phénomène fondamentalement anthropologique. L’apologétique, non seulement n’apporte rien au débat, mais l’enflamme sans profit pour le cœur ou l’esprit.

Par une anthropologie mondiale de la « religion », il s’agit de dégager, si c’est possible, quelques grandes constantes de l’esprit.

Ces constantes existent.

Par exemple, le sentiment latent, impalpable ou fugace du « mystère ».

Ce « mystère » ne se définit pas. Il échappe à toute catégorisation. Mais de façon implicite, indirecte, en multipliant les approches, en variant les angles, en accumulant les références, en évoquant la mémoire des peuples, leurs sacralités, peut-être parvient-on parfois à en apercevoir l’ombre de la trace, l’effluve atténuée.

Les constantes de l’esprit, à l’évidence, il y en a d’autres encore.

Par exemple, l’idée d’une divinité unique, principale, créatrice, n’est certes pas réservée aux monothéismes avérés. On la trouve sous diverses formes, à des époques fort reculées, bien avant le temps d’Abraham, avant le Zend, avant même le Véda.

Constante encore, est la question de l’origine et de la mort, la question de la connaissance de ce que l’on ne peut connaître.

Les pages du Livre des morts, les manuscrits de Nag Hammadi, le g Véda ou le Zend Avesta : quel souffle les parcoure-t-il, aujourd’hui encore, dans un temps qui est si loin de leur origine ?

Ce souffle, il est encore possible de le percevoir, d’en respirer l’odeur.

Un monde d’idées et de croyances, immense, distant, stupéfiant, sert de fondation au monde d’aujourd’hui, plongé dans la violence et le mensonge, peuplé de « saints » et d’assassins, de sages et de prophètes, de fous et d’escrocs, de cris de mort et de « vents divins » (kami-kaze).

Qui pense la destinée du monde ? Ban Ki-moon ? Bokova ?

En lisant les Upaniad, comment ne pas songer aussi aux « maîtres du monde », ces « gnomes » asservis aux banques, ces « nains » mentaux, qui prétendent gouverner les peuples, juchés sur les épaules des siècles?

« Ceux qui s’agitent dans l’ignorance se considèrent comme sages. Ils circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. »i

C’est un fait que l’on observe souvent, au plus haut niveau, l’hypocrisie, le mensonge, la bassesse, la lâcheté, plus rarement la sagesse, le courage, la vérité.

Mais c’est aussi un fait que tout peut arriver, toujours. Tout est possible, par principe. Le pire. Le meilleur. Le médiocre.

Le monde est saturé d’idées venant de tous les âges. Mais parfois, de nulle part, naissent inouïes de nouvelles formes, miroitant loin au-dessus des décombres et des catacombes, des vestiges et des hypogées, des cryptes et des trésors cachés.

Qui les verra vivre, ces formes inouïes ?

Celui qui saura assez tôt « méditer sur ce qui est difficile à percevoir, pénétrer le secret qui est déposé dans la cachette, qui réside dans le gouffre antique » et qui saura sans délais « laisser de côté la joie et la peine .»

i KU. 2.5