La conscience de l’aliéné


« Henri Michaux »

L’aliéné est perdu, il est allé hors de lui-même, et là, il s’est perdu. D’où son nom, l’aliéné, le ‘devenu autre à lui-même’, ‘autre aux autres’. C’est du moins le diagnostic des spécialistes de la psychiatrie. Ce diagnostic, cet arrêt, semble si évident qu’il est repris par le poète même, qui en généralise la portée à d’autres genres d’aliénation.

« L’aliéné à lui-même par maladie, l’aliéné à lui-même pour avoir pris une drogue hallucinogène, l’un comme l’autre a subi une perte, la conscience qu’il avait de son corps a subi une perte, bizarre, abrupte, énorme. »i

L’aliéné n’a plus de lieu. Il a perdu son corps. Ou plutôt c’est son corps qui s’est absenté.

« Avec son corps il a perdu ‘sa demeure’. Il a perdu toutes les demeures ; il a perdu la jouissance du phénomène ‘demeure’, il en a perdu le recueillement et presque l’idée… Sa pensée tourne maintenant autour du corps soustrait inexplicablement, d’une soustraction qui n’a pas de nom, d’une soustraction méchante, comme un ‘tu ne rentreras pas’ proféré indéfiniment. »ii

Mais est-ce que l’aliénation psychiatrique est formellement comparable aux effets des « drogues hallucinogènes» ? Ceci n’est pas établi. Michaux ne semble pas désireux de clarifier leur éventuelle différence de nature, si elle existe. Il tend à assimiler l’une à l’autre, l’aliénation (psychiatrique) et l’aliénation qui viendrait de l’emprise d’hallucinogènes. En effet, l’aliénation (psychiatrique) ne serait elle-même que le résultat de drogues endogènes, produites par le corps de l’aliéné…

« Celui qui a pris une drogue hallucinogène, et celui qui n’est victime que de la drogue sécrétée en son corps par ses organes mêmes, l’un comme l’autre il ne sait quoi de mouvant le traverse, fait de multiples, insaisissables, incessantes modifications. Fini le solide. Fini le continu et le calme. Une certaine infime danse est partout. »iii

L’une et l’autre se ressemblent en ce qu’elle produisent de façon comparable « un ébranlement vaste et stupide », une « désappropriation de soi et du monde », un « tremblement où tout se détériore et devient dérisoire », une « mouvance réductrice de réalité et de permanence », et des « surrections prodigieuses de panorama intérieur ».iv

Dans ce bric-à-brac, dans cette « Babel des sensations », il y a un point commun : « l’augmentation de l’impression de comprendre ». Apparaît aussi « le plus grave des pièges : celui qui va faire se refermer sur lui les portes de l’asile, le sentiment de la certitude totale »v

L’aliéné se caractérise donc par « l’accroissement incomparable du sentiment de certitude »vi, lequel semble s’accompagner, fort paradoxalement et même contradictoirement, de pensées rien moins que stables, sûres et certaines d’elles-mêmes… « Pensées lysées. Pensées oscillatoires. Pensées xénopathiques. Pensées scotomisées. Évanouissement soudain de pensée.»vii

Comment peut-on être incomparablement certain de soi-même si le cerveau est une sorte d’auberge espagnole ?

«  On entre et on sort dans son cerveau. On en fait sortir ce qu’on veut. On apporte. On emporte. On se sert. On place des idées étrangères. »viii

Quelle certitude est-elle possible quand on pense de façon incessamment instable, infiniment fluctuante, ce que Michaux appelle « penser à la vitesse c » ?

« A cette vitesse autrement excessive, les pensées filant à la file indienne, subissent un traitement, subissent des déchiquetages comme si elles étaient des objets… Pensée absolument instable, incessamment soumise à des déplacements, à des fluctuations infinies… Pensées brisées et brisantes… »ix

Quelle certitude est-elle possible devant ce « phénomène d’oblitération de la pensée »x ? Toute confiance disparaît alors. La conscience est « découragée », elle constate qu’« à rien il n’y a de sens, que le sens est du surajout, du plaqué… »xi.

Elle plonge, épouvantée, dans une angoisse essentielle, métaphysique, une « angoisse des angoisses », «  à la fois confusion, lessivage, néant de connaissance, absence au monde et méchanceté intense »xii, et elle se trouve enfin confrontée au non-sens absolu, à l’« in-sens », qui est le substantif correspondant à l’insensé.

Bizarrement, dans sa confusion ou dans son épouvante, l’aliéné, ce « mutilé psychique », peut avoir l’occasion de faire « commerce avec l’infini », de devenir un « Homo metaphysicus », et même de se prendre pour Dieu :

« Excité, exalté, se voyant lui-même Dieu, ou angoissé de surnaturel ou collé à l’occulte ou grave et seul face à face avec le Grand Problème, ou cafouillant entre les souvenirs de son catéchisme ou tricheur et faux saint, l’Infini, l’Incommensurable, toujours occupe l’aliéné, le fascine, le terrorise, le traque ; lui est familier. Autant que le sexe et plus singulièrement, Dieu est libéré dans la folie. Le dieu immanent, le dieu expérimental. Il n’en sera plus lâché. Exilé dans l’Infini, privé du fini, dans une incessante défaite de son fini. »xiii

L’aliéné fait face au Plus Grand Problème qui soit, mais il y fait face seul, enfermé dans sa folie, sans autre armes intellectuelles que les miettes d’un « catéchisme » oublié, bafouillé. Il sait aussi qu’en fait il « triche », car il n’a rien du « saint », du vrai saint, qui, lui, a un rapport authentique avec Dieu. Cependant, malgré tout, et, là encore, c’est un véritable paradoxe, l’aliéné atteint des sommets dans sa « folie ». Ce ne sont pas des sommets de petites collines ou de montagnettes, mais les sommets de l’Infini et de l’Incommensurable. L’aliéné acquiert ainsi de facto une sorte de supériorité sur l’homme du commun, sur l’homme normal, le non-aliéné, qui n’est jamais monté si haut. L’aliéné se confronte effectivement à l’Infini, il lutte avec l’Infini, comme jadis Jacob avec l’Ange, et il finit par en être « brisé ».

« Plus que tout autre homme, — le saint excepté – l’Infini est sur lui. Infiltration en lui de l’Infini. Lutte qu’il mène avec lui pour sauvegarder son existence. Sans cesse l’Infini lèche l’enveloppe de son fini, ne lui laissant pas de trêve. Le secouant jusqu’à en faire une poupée brisée. Brisé par l’Infini. »xiv

Cette brisure n’est qu’un commencement. Les paradoxes (ou les contradictions?) vont continuer. L’aliéné, « brisé », est pourtant rien moins qu’humble, il est nullement effacé. Bien au contraire, il se montre arrogant, et même « impudent ». Il s’estime plus proche de Dieu que quiconque, en tout cas certainement plus proche que les autres hommes, et que tous ceux qui le prennent pour un aliéné, précisément.

« L’Infini est-il pour lui la personne de Dieu, presque jamais on ne le verra aller à Lui, avec dévotion, humilité, amour, comme pourtant on le lui a enseigné, mais plutôt avec impudence, ne se sentant pas très différent de Dieu, se sentant plus près de Dieu que de qui que ce soit. »xv

Il est si proche de Dieu que peut-être se prend-il pour Dieu lui-même. Michaux formule l’hypothèse. Mais, dans un même mouvement, il réduit l’aliéné à son énorme et navrante médiocrité.

« Lui, il y est arrivé : fier d’être Dieu. Combat de l’Incommensurable et du Médiocre, voilà le résultat pitoyable. »

Michaux n’a pas de pitié pour les errements métaphysiques de l’Homo metaphysicus, il raille les visions délirantes et trompeuses de l’aliéné égaré dans ses confusions.

Cependant, tout entière reste posée la question de « l’irruption inarrêtable », de la « masse d’énergie pure » avec ses « décharges effrayantes », qui réduisent la pensée en « charpie », bref, l’« essentielle insurrection psychique quoique sans âme »xvi qui se produit dans l’intériorité de l’aliéné.

Les italiques sont de Michaux. Elles indiquent à quel point il dés-animise l’aliéné. L’aliéné n’a plus d’âme au sens propre, cette âme a été mise en miettes, elle a été réduite en charpie.

D’ailleurs, il n’y a pas d’âme qui puisse tenir, pense Michaux, devant « cet absolument sauvage, cet absolument immodéré » qui envahit « l’aliéné », et qui le fait aspirer « à se décharger de sa tension par n’importe quoi, presque indifféremment, mais plutôt par véhémence, violences, brisements, éclats, renversements de tout, de meubles, d’objets, de personnes, d’ordre installé, d’interdits sociaux ou familiaux ou personnels, par massacres, par destruction, de lui-même comme d’autres, par renversements, par écrasements, broiements, dislocations, par éventration (aussi bien d’ailleurs de matelas ou de coussins que de chiens ou de femmes). »xvii

L’énumération assez longue des agressions potentiellement subies par l’âme de l’aliéné se conclut sur une image viscéralement révulsive, et délibérément choisie par Michaux, celle de « l’éventration de femmes ».

Michaux ajoute alors, sans doute pour justifier le choix stylistique de cette image brutale, que « ça », la pulsion de dislocation et d’éventration, « ça » fait un « crime ». On pouvait s’en douter, mais c’est bien de le rappeler.

« ‘Ça’, qu’aucune dépense de force n’affaiblit, qui pourrait détruire un homme comme un rat »xviii, peut aussi « commettre le crime ». Et « à sa surprise extrême, le meurtre commis, il trouve le calme. »xix

Michaux en conclut que « tuer était donc l’action privilégiée et secrète cachée sous les troubles [de l’aliéné] »xx.

Mais peut-être cette pulsion de meurtre, si extrême soit-elle, ou si fantasmée, n’est-elle encore qu’une fulguration fugace, un éclair éphémère ? L’aliéné n’est-il pas, par définition, toujours ailleurs qu’en lui-même, et donc bien incapable de se rendre en personne au lieu de son acte ?

« Des idées passent, fulgurantes, mais qu’il ne reverra plus (inutilisables). Des impressions à changer toute une vie, mais aussitôt perdues dans les coulisses du néant. »xxi

Il faut prendre ces mots à la lettre. Il existe, en théorie, des idées qui sont capables de « changer toute une vie ». Des idées peuvent apparaître dans la pensée d’un homme, brillant comme des millions de soleils, et le métamorphoser. Mais ici, les idées de l’aliéné sont « inutilisables ». Et d’ailleurs elles sont « aussitôt perdues ». Alors, autant les oublier sans délai, ces idées condamnées à être sans avenir.

Cependant, et comme à regret, celui qui les a vues une fois, étincelantes en son cerveau, peut se dire que, même s’il n’en reste plus rien, il restera encore le souvenir persistant du fait même qu’il a eu en lui ces idées maintenant oubliées, et dont il se souvient qu’elles étaient à nulle autre pareilles.

Il les a eues, fugacement, et elles ont disparu sans retour, non sans laisser cependant la trace effacée, brûlante, inoubliable, de leur passage.

Mais, autre hypothèse encore, peut-être n’est-ce même pas lui qui les a pensées, ces idées, au fond ?

Peut-être n’est-il qu’un support passif pour le « ça » qui pense en lui, à sa place ?

« Idées fringantes, prodigieusement interrelationnées, tenant par vingt valences, éclairées à la lumière d’un phare invisible. Il voit, il a compris, mais dans un tournoiement tout disparaît… Ça pense, ça n’a pas besoin de lui pour penser. Ça se passe entièrement de lui. Ça le laisse en dehors. »xxii

L’aliéné est toujours en dehors de lui-même, et en dehors de sa propre pensée, qui n’est d’ailleurs pas la sienne, mais celle du « ça ». Où est-il alors ? Il reste en dehors de lui, c’est-à-dire dans l’immense, dans un immense Immense, que l’on a déjà rencontré, et qu’on a nommé Infini.

«  Immense est autour de lui, est en lui, est sur lui. Immense le traverse. (Comment ? Pourquoi ? Pour qui ?) Immense coexistant. Quel immense ? Une tête manque à cette gestation énorme… »xxiii

Cet immense est inconnaissable, incommensurable. Si la conscience ne peut le connaître, ni seulement évaluer l’étendue de son immensité, pour leur part le subconscient et, a fortiori, l’inconscient, peuvent du moins le désirer.xxiv

A cet égard, il faut « laisser faire » le subconscient, et « donner des vacances à la conscience ».

La vérité, c’est que, pour Michaux, le subconscient importe plus que la conscience. Cette dernière, au fond, est « facultative ».

« La conscience, il faut avoir pris une drogue, pour savoir comme c’est facultatif, comme c’est peu indiqué, comme ça se met en travers, comme c’est peu ‘nous’ et encore moins notre bien, conscient qui nous lie les mains, qu’il faut savoir dépasser, pour une conscience seconde, conscient tantôt à endormir à contretemps, tantôt à réveiller à contretemps, conscient qu’il faut apprendre à lâcher, quand il se montre, et à ranimer quand il disparaît, que surtout dans les états exceptionnels des états parapsychiques ou presque miraculeux, il ne faut pas laisser disparaître, à moins que de se contenter là-dessus du savoir d’hommes sans doute extraordinaires mais aux idées préconçues, préreçues, prédirigées ; conscient enfin qui laisse échapper à peu près tous les mécanismes du mental normal, pourtant singuliers, extraordinaires, méconnus, que (si on tient à les détecter) il va donc falloir prendre en traître et avec l’artillerie qui convient. »xxv

Le conscient « se met en travers », il « nous lie les mains ». Il faut le « dépasser », le « lâcher », l’« endormir » ou le « réveiller », suivant les cas, et toujours à contretemps.

Le point essentiel, c’est que même dans l’acmé des « états miraculeux », il ne faut pas laisser disparaître le conscient. Dans l’acmé même, il reste le dernier phare, la dernière balise.

Cette leçon-là est radicalement contraire à celle du « lâcher prise » des philosophies orientales, ou de celles de ces hommes « extraordinaires » dont les idées sont, au jugement de Michaux, « préconçues, préreçues, prédirigées ».

Elle est aussi détachée de tous les mécanismes du « mental normal », qui, en cette occurrence, n’ont plus guère d’usage.

La conscience, en effet, dans ces moments extrêmes, reste consciente même quand elle se sent « engloutie »xxvi, même quand elle est consciente qu’elle est devenue une sorte de « gélatine », une substance protoplasmique, « demi-liquide ».

On sait que le subconscient et l’inconscient ont leurs propres mystères, abyssaux, et qu’ils sont liés à l’Infini, à l’Incommensurable. Mais la conscience elle aussi, et malgré toutes les apparences, est un mystère à elle-même, peut-être plus profond encore. Elle n’est jamais fixe, elle est assaillie d’ « imprévisibles résonances », quand « des instants-pics traversent des étalements sourds ».xxvii La conscience, qui devrait être le rocher du moi, se révèle dérivante, migrante, exilée d’elle-même.xxviii Pour seule « résidence », pour seul socle ferme, où elle puisse demeurer, elle revendique un unique désir. Ce désir est son rocher, son lieu. C’est le désir, sans doute destiné à n’être jamais assouvi, d’une « évidence essentielle ».xxix

Cette évidence assurée, inaltérable, lui est refusée. Au lieu de celle-ci, elle ne trouve, au loin, au-delà d’étendues sans fin, des consciences, d’autres consciences. Il en est des myriades, de ces consciences autres, qui pourtant tiennent lieu d’évidence.

Parmi elles, il y a des consciences « infimes », destinées à l’immédiat néant de leurs « courtes vies ».

Il y a aussi, par contraste, des consciences « immenses », absolument « énormes », parfaitement hors d’atteinte. Mais celles-ci souffrent de certains handicaps : leur énormité même ne leur permet pas de « percer le mystère des infiniment petits. »xxx

Tout se passe comme si les consciences, infimes ou immenses, avaient leurs propres « champs » de validité. Aux consciences infimes revient le royaume de l’infinitésimal, de l’ultra-fugace. Aux consciences immenses sont attribués les énormes dimensions, les cosmos tentaculaires, qui ignorent les détails de ce qui se trame dans leurs entrailles.

Toutes ces myriades de consciences se côtoient en un sens, et s’ignorent aussi en un autre sens, mais toutes sont, peut-être, à leur manière immanente, des « larves de la transcendance »xxxi. Grouillent en elles des formes inouïes de divin, d’un divin caché, non dicible, dont les théologies anthropomorphes ignorent tout, naturellement, tant elles sont parties explorer, inexorablement, leurs propres sentes, mais s’y réduisant alors.

De ces multiplicités de consciences entrelacées, enchevêtrées, inconscientes de leurs treillis, de leurs lacis, de leurs synchronicités, on peut à loisir former des représentations, qui n’engagent jamais que les vrais rêveurs. On peut imaginer par exemple que certaines consciences s’attirent de fort loin, à l’échelle des cosmos, comme sous l’action de phéromones, ou bien s’évitent absolument, dominées par des pressentiments d’incompatibilité radicale.

On peut se les représenter comme autant de rus clairets et de ruisseaux mousseux, comme des rivières alanguies ou des torrents impétueux, visant tous à s’écouler cependant vers le bas, c’est-à-dire vers l’abîme de quelque mer, vers les profondeurs d’un océan primordial qui les accueillerait sans fin, non pour les noyer en lui, mais pour leur donner une autre vie, sous l’action de soleils surpuissants.

On peut imaginer que des milliards de myriades de consciences pulvérisées, malaxées à des échelles pan-cosmiques, aspirées vers le haut par des nébuleuses psychiques, ressusciteront une à une comme de nouveaux agrégats de consciences, d’autres ‘moi’ et d’autres ‘soi’, d’autres glus.

Qu’auront-elles reconnu et gardé de leurs passés anciens, ailés ou tourmentés, ces nouvelles glus ?

Que sauront-elles de leurs immanences silencieuses ? De la danse de leurs transcendances ?

Presque rien sans doute, tant leur mémoire aura été sublimée en quelques granularités quantiques.

Presque tout peut-être, si elles cherchaient leur lieu dans le chœur atonal des synchronicités.

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iHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.97

iiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.98

iiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.101-102

ivHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.103

vHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.118

viHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.119

viiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.120

viiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.121

ixHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.121

xHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.124

xiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.124

xiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.126

xiii Henri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.128

xivHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.128

xvHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.128

xvi Henri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.130

xviiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 131

xviiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 131

xixHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 132

xxHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 132

xxiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 133

xxiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 134

xxiiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 136

xxiv« Le subconscient, le conscient second a différentes profondeurs. Plus on est loin de la conscience première, plus la conscience B ou conscience seconde a prise profonde, plus elle a accès à une connaissance étendue, mais toujours à la condition qu’il y ait un immense désir de l’incommensurable. Sinon il n’y a que vide ou foire dans la conscience seconde… Le subconscient, tout ce qui est aspiration insatisfaite s’y trouve, subconscient désirant, subconscient savant aussi… » Henri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 151

xxvHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 152

xxviHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Appendice. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 160. « Ce qui est intéressant, c’est qu’on puisse être constamment conscient d’être englouti. Je suis devenu une gélatine psychique ( …) Je reste occupé par une immense chose… qui lutte contre ‘Michaux existe’.»

xxviiHenri Michaux.Vents et poussières, VII. « Le Champ de ma conscience ».Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 208.

xxviii« Depuis le long temps que je vis, en ma conscience ne s’est pas bâti de résidence. » Ibid.

xxix« Depuis le long temps que je vis, en ma conscience ne s’est pas bâti de résidence. Seulement s’y trouve, s’y retrouve un persistant désir d’évidence, d’une évidence essentielle, au sein de laquelle je pourrai enfin trouver résidence. Vain vouloir. Dans le champ de ma conscience, il y a surtout d’indéfinies, d’incessantes intermittences. » Ibid.

xxxHenri Michaux.Vents et poussières, VII. « Le Champ de ma conscience ».Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p. 211

xxxiIbid.

La chute de Michaux


« Henri Michaux »

Peut me chaut, je me dois de le dire, le qu’en dira-t-on. Mais, il me semble nécessaire d’affirmer que Michaux échoua, dans ses « misérables miracles ». Il monta, certes, mais il chut, il chuta même. Quoique excellent écrivain, je le concède. Poète délié, styliste précis, aux savants phrasés. Et dessinateur franc, audacieux. Il sut, avec aplomb, autodérision, faire le « barbare en Asie ». Il affronta la turbulence de l’infini. De ce côté, rien à dire, il eut du génie verbal, de la pureté de ton, de l’exigence nette, le courage d’être qui il était, et de n’être pas qui il n’était pas.

Mais cela ne suffit pourtant pas.

J’ai peine à le confesser. Michaux me choque dans ses hauteurs et dans ses « gouffres ». Dans leur prétendue « connaissance », à mes yeux il déchut. Il déçoit, moins par ce qu’il en dit, que par ce qu’il n’en dit pas, par ce qu’il tait.

Mais, peut-être se tut-il parce que ce qu’il eut fallu voir et savoir, il ne le sut ?

Oh ! Ce n’est pas qu’il n’ait pas tenté son risque. Il prit des « drogues dures », comme il dit. Mais dans tout ce dur, Michaux mollit, je pense. La Psilocybine, la Mescaline, le Haschich, et bien d’autres encore, il s’en délecte, mais il s’y ennuiei. Il note, il griffonne, il gribouille, mais il oublie l’essentiel, tout ce qu’il n’a pas atteint, tout ce qu’il n’a pas vu, tout ce qu’il n’a pas pu ou su voir.

Il vola haut, mais il s’abattit vite, comme un ange à terre, aux ailes coupées, un moineau démuni de moignons.

Il vit le ciel, mais comme un moinillon ne pesant pas, se pendant en vain aux battants des cloches de l’abbatiale, et celles-ci ne sonnant pas, ne résonnant pas.

Michaux, je l’admire pourtant, que cela soit clair.

Écrivain rare, il fait honneur à la plume, c’est entendu.

Je ne cherche pas la polémique, ici.

Mon but, c’est de continuer sa recherche, la prolonger peut-être.

C’est de témoigner qu’il n’a pas volé suffisamment haut, qu’il n’est pas allé assez loin, qu’il n’a pas plongé assez profond.

Je cherche seulement à évoquer, par allusions, ce qui manque je crois, ce qui est tu, ce qu’il n’a pas vu, ce qu’il n’a pas su.

Malgré sa renommée, ses livres, son talent, comme explorateur des mondes supérieurs, comme visionnaire des paradis, ou des empyrées, non, il n’est pas, lui, un foudre.

Le paradis, d’ailleurs, quand il l’aperçoit, d’emblée il l’abandonne. Il recule.

« Paradis, c’est-à-dire abandon. Vous subissez de multiples, de différentes invitations à lâcher… Voilà ce que les drogues fortes ont en commun et aussi que c’est toujours le cerveau qui prend les coups, qui observe ses coulisses, ses ficelles, qui joue petit et grand jeu, et qui, ensuite, prend du recul, un singulier recul. »ii

Il ne faut pas reculer ici. Il faut avancer. Et singulièrement dépasser. Il y a d’autres coups à prendre. La bataille est sans fin.

« Je parlerai surtout de la mescaline … spectaculaire, nette , brusque, brutale…faite pour violer le cerveau, pour ‘donner’ ses secrets et le secret des états rares. Pour démystifier.. »iii

Je n’aime pas la métaphore du viol. Parfaitement impropre en général, et tout à fait déplacée ici. Le cerveau n’est pas un corps asservi de femme, un sexe meurtri par un autre sexe. Qu’il puisse y avoir une violence putative de la chimie, je n’en doute pas. Il y a des cas. Mais ce n’est pas ici le sujet. Il y a autre chose à dire du cerveau et de ses envols. Je vais tenter de m’en faire l’interprète, avec d’autres métaphores que celles choisies par Michaux.

Comment un ‘viol’ pourrait-il ‘donner’ un secret, je le demande, et surtout le ‘secret des états rares’ ? Comment un ‘viol’ démystifierait-il ce qui est mystère? Non, vraiment, l’idée me choque. Michaux me déçoit, par ce mot ici déplacé de viol.

Il est vrai qu’il est venu à résipiscence, un peu plus tard.

« Le cambriolage de la psyché, le tripatouillage, le viol de la machine des fonctions de l’esprit, je ne le provoque plus. Finie la chimie de ses procédés annihilateurs et divisionnaires. »iv

Il affirma avoir renoncé au « massacre péremptoire et délicieux ou terrible de l’ego, de tout ego, de toutes les unités constructrices de l’ego »v ; tout cela était désormais du passé – mais il en restait quand même, avoua-t-il, des « traces ».

Ces signes labiles, passés, ne comptent plus guère. Ce ne sont que les faibles balises, les feux voilés des « ondes cérébrales, vagues, vaguelettes, oscillations, ondulations »vi, dont il fut submergé. Quel bric à brac que ces « visions d’ornements » , de « grimaces », de « ruines », de « montagnes », de « pic »s, de « couteaux », de « minarets » , de « rires » et même d’« infini » (un « tracassier infini, infinissant tout »).vii

Michaux note à propos de cet infini-là : « Cette infinitisation, si inattendue, sans mesure et sans choix et sans préférence (…) sans doute vient-elle des neurones, et d’un mouvement périodique contraignant, plutôt que d’un contact avec un autre monde ; elle n’en rend pas moins à sa façon quelque chose de l’Infini, qui, loin de la banlieue à dieux, est éternel dépassement, hors de toute prise, hors de tout repos (…) brisant, écartelant, toujours au-delà, au-delà de toute personne, si divine qu’on la veuille, au-delà de quelque façon que ce soit, au-delà, au-delà, inaccessible, échappant vertigineusement à toute enclave provenant d’un esprit d’homme. »viii

Ah ! Les neurones ! Puissance infinie des neurones ! Au moins, eux, ils n’habitent pas quelque « autre monde », ils ne résident pas dans la « banlieue à dieux ». Ils sont directement branchés, ces neurones, au cœur de « l’Infini », avec un I majuscule, s’il vous plaît. Mais ainsi liés, curieusement, ils se débranchent aussitôt, ils se mettent « hors de toute prise », et se « dépassent » eux-mêmes éternellement, et vont « toujours au-delà », « au-delà, au-delà », « échappant vertigineusement », ces neurones cervicaux, à l’« esprit d’homme » dont ils fuient « l’enclave ».

Mais les neurones n’expliquent pas le mystère. Il faut y revenir, à nouveau. Comment s’explique-t-il ? Assez simplement. « Le moins qu’on puisse imaginer est un phénomène périodique affectant la cellule nerveuse, comme serait une succession plus rapide de polarisations et de dépolarisations. »ix

La conscience (du mystère) ne serait-elle donc qu’un « état oscillatoire » ? Oui, sans doute, passagèrement. Mais un autre état, bien supérieur, l’attend, « où la conscience dans une totalité inouïe règne sans antagonisme aucun. Extase (ou cosmique ou d’amour, ou érotique, ou diabolique).

L’extase et l’extase seule ouvre l’absolument sans mélange, l’absolument non interrompu par la plus infime opposition ou impureté qui soit le moindrement, même allusivement, autre. Univers pur, d’une totale homogénéité énergétique où vit ensemble, et en flots, l’absolument de même race, de même signe, de même orientation.

Cela, cela seulement est « le grand jeu » (…) hors des lois mentales, dans une mer de félicité. »x

Un univers totalement homogène, « pur », « de même race », « de même orientation », sans aucune « opposition ». C’est donc cela la « mer de félicité », rester entre soi ?

Il faut entrer dans le détail des expériences de Michaux, comme celle faite en 1958, sous le contrôle du célèbre professeur Roger Heim. Heim avait collaboré avec le non moins célèbre R. Gordon Wasson, et avait identifié un champignon sacré auquel il avait donné son nom, le psilocybe mexicana Heim. Son principe actif, la psilocybine, avait été bientôt isolé par une autre célébrité encore, Albert Hoffmann, l’inventeur du LSD.

Que vit Michaux en 1958 ? Cela ne monta pas bien haut pour le coup. Il vit successivement Mcmillan immobile, un soldat soviétique, un poisson à dent unique au-dessus et au-dessous (qui s’avèra, précisa-t-il, être un « baliste », Balistes vetulus), un vagin denté, des murs cyclopéens, un prie-Dieu, des êtres pacifiés, des « coulmas » (Michaux ne sait pas ce que c’est), des bouches à cinq suçoirs, … On est loin de l’Infini, mais ça dépayse un peu.

Quant au sentiment général, ce ne fut pas l’euphorie non plus. « Mon corps autour de moi avait fondu », nota-t-il. « Mon être m’apparaissait ‘comme est une amibe’, il est traversé par des ‘serpents de force’ ». Il est comme dans un « hammam psychique »xi.

En fait l’expérience fut bien décevante, il le reconnut lui-même, ainsi que les médecins qui le surveillaient.

« Le champignon sacré (…) m’enlevait mon originalité. (Un des docteurs, visiblement déçu, en fit plus tard la remarque.) »xii

Loin d’offrir l’aventure attendue, elle l’oblitère.

« La psilocybine supprime le sentiment aventureux, elle coupe de l’avenir … elle élimine le chasseur en l’homme. Elle démobilise. »xiii

Michaux admet que c’est un « ratage ».

« Champignon contre l’indépendance. Contre la singularité. Je me sentais devenir quelconque. Je n’avais plus mon style. Mon style n’avait plus ses « soudains »… Je ne suis pas assez liant. Rencontre assez ratée. »xiv

Donc exit le champignon sacré. Il faut essayer autre chose. Par exemple la mescaline.

A priori, ce fut moins ordinaire. Il y eut du bruit et de la saveur.

« …Bruit extraordinaire (…)

introduisant saveur

développant saveur

enfilant saveur

au-delà

au-delà

au-delà. »xv

Ce « bruit » en réalité se révélera être une musique assez spéciale, une musique à problèmes, mais non dépourvue de quelque élan.

« Soumise à de mauvais traitements, pervertie, ridiculisée et ridiculisante, cette musique lèse-musique avait des élans que n’a pas le plus grand lyrisme. (…) Une jouissance ignoble était son centre, sa nature, son secret, jouissance omniprésente, spasmodique, insoutenable.»xvi

Ce n’est pas fini, la jouissance éjaculatoire ne fait que commencer.

« Carnaval subversif, éjaculations de joie, fait de jouissances comme des écroulements, comme des défénestrations, affolante exaspération, que rien, rien jamais ne pourrait apaiser. (…)

Les cataractes immenses d’un très grand fleuve, qui se serait trouvé être aussi l’énorme corps jouisseur d’une géante étendue aux mille fissures amoureuses, appelant et donnant amour, c’eût été quelque chose de pareil. »xvii

On ne dira pas non plus, là, que l’Infini fut atteint, même si les mille fissures de la géante en donnèrent peut-être une sorte d’idée.

Il fallait donc chercher autre chose. Pourquoi ne pas essayer le Cannabis indica, cet autre nom du chanvre, ou du haschish ?

Il n’y avait pas lieu de s’inquiéter par avance, pensait Michaux. « Comparé aux autres hallucinogènes le haschich est faible, dépourvu de la toute grande envergure, mais maniable, commode, répétable, sans danger immédiat. »xviii 

Sans danger immédiat ? Tout dépend de la dose. Le haschich tue, aussi. Michaux savait y faire, il avait ses précautions. Surtout, il jouait petit, peut-être. Petitement tourné vers lui-même.

« Avec le chanvre espionner l’esprit. Avec le chanvre s’espionner soi-même.

Espion de premier ordre, le chanvre. »xix

De fait, il eut en effet quelques trouvailles, mais lesquelles étaient-ce, déjà ?

« Cette pensée merveilleuse

mais quelle était donc cette pensée ? »xx

On était bien loin de la liberté rêvée, du mouvement débridé.

« Vision : un corset,

sur une poitrine, étroitement lacé, un corset.

Immobile rébus. »xxi

Certes, la poitrine corsetée était nue, mais déficitaire.

« Au corps nu, tandis que le cou pivote

un sein manque.

Une piqûre

l’a changé en firmament. »xxii

La drogue, pour Michaux, en fin de compte, n’est un « système » qui se ridiculise lui-même, et fonçant sans fin vers le « plus ».

« Effarante progression

empoignant toute sonorité

laissant le sens

fonçant vers plus de retentissement

vers plus de

plus de

plus

Plus

PLUS. »xxiii

Et ce dernier PLUS doit être dépassé lui aussi, à son tour

Michaux demanda à son éditeur de placer ici quatre belles barres noires, qui s’épaississaient progressivement. On peut supposer qu’en laissant la drogue agir, les barres noires de plus en plus larges finirait pas noyer la page, et le livre, de leur encre.

Dans le même temps, avec tous ces « plus », l’infime paraît lui aussi.

« Je suis stupéfait du détail, de tous ces détails. »xxiv

Mais au moins on peut les décrire, tous ces détails, les énumérer.

« Pour moi, dans les scènes visionnaires que j’ai connues, se sont placés des milliers de jaillissements, d’éclaboussements, d’explosions, de jets, d’envols. Le chanvre décoche, lance, darde, éparpille, fait éclater, fait irruption, soit dans l’ensemble (c’est plus rare) soit, ce qui déconcerte, dans une petite partie seulement de la vision où son brio filiforme n’en est que plus surprenant, plus véhément, plus ardent. On assiste stupéfait à ces sporadiques éruptions, fluettes, folles fontaines, à ces jets d’eau, plus jets qu’eau, avant tout jaillissements, surcroîts punctiformes de forces, spectacle délirant de la geysérisation intérieure, signes de l’augmentation prodigieuse du potentiel des neurones, de leurs soudaines décharges nerveuses, signes de déclenchements précipités, de micro-mouvements, d’amorces de mouvements, de « mouvements naissants » et de micro-impulsions incoercibles, incessantes, qui finiront chez certains par donner de l’agitation maniaque. »xxv

C’était là un premier signe d’alarme. Le chanvre peut mener à « l’agitation maniaque ». Mais n’en tenons pas compte. Il procure surtout le « voyage du pauvre »xxvi, il met l’accent plus particulièrement sur les « matières ». Il ne dédaigne pas, cependant, l’élévation.

« Suis soulevé

élévation

élévation extrême

(…)

L’ascension demeure une des aventures de celui qui prend du chanvre. »xxvii

Enfin, il s’agit de monter, de s’élever. Comme jadis Hénoch, Élie, ou même Jésus, qui en firent l’expérience, à leur façon, mais sans la relater, Michaux vit pour lui-même l’aventure de « l’ascension ».

Et jusqu’où monta-t-il ? On ne sait.

Ou plutôt si. Il s’agit d’une sorte de paradis, qui ne serait pas sans rapport avec le paradis mahométan.

Rêvant devant une photo de femme qui se mit à vivre devant lui, Michaux écrit ; « Je venais de découvrir le paradis haschichin, dont on fait tant d’histoires, qui a des rapports avec le paradis de Mahomet, à l’usage des simples. »xxviii

Mais en somme, ce paradis des simples ne fut pas complètement à son goût.

Sa conscience découvrit sa (propre) pauvreté.

« Je devais en prendre conscience, avec ma conscience en loques prendre la mesure de mon inconscience. »

Car la conscience, ce n’est pas grand-chose. Le Graal est dans l’inconscient. Mais, là aussi, gare à la déception, en maraude.

« Tout ou presque tout chez l’homme est inconscience, efforts en surface et contentement de même. Une très révérée sainte subitement m’est montrée. Je suis bien déçu. »xxix

Cette déception, je la ressens aussi, me mettant à sa place. Michaux a frôlé les gouffres, et y a même peut-être plongé. Mais la moisson fut pauvre. Il a été agressé et a même connu ce qu’il appelle « l’aliénation mentale ». Et tout ça pour quoi ?

« Celui qui par la mescaline a été agressé par le dedans, …

a connu l’aliénation mentale, est devenu en mille choses impuissant, … »

Son esprit « s’est trouvé à sa débandade et à ses dislocations et à sa dissolution ».

Mais, quand même, … « Il sait à présent… Il est comme s’il était né une seconde fois »xxx.

Que sait-il donc, à présent ?

« Il sait maintenant, en ayant été la proie et l’observateur, qu’il existe un fonctionnement mental autre, tout différent de l’habituel, mais fonctionnement tout de même. Il voit que la folie est un équilibre, une prodigieuse, prodigieusement difficile tentative pour s’allier à un état disloquant, désespérant, continuellement désastreux, avec lequel il faut, il faut bien que l’aliéné fasse ménage, affreux et innommable ménage. »xxxi

En somme, la « connaissance par les gouffres » est celle de l’aliénation.

Quelle chute.

___________________

i « Les drogues nous ennuient avec leur paradis.

Qu’elles nous donnent plutôt un peu de savoir.

Nous ne sommes pas un siècle à paradis. »

Henri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.3

ii Henri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.3

iii Henri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.3-4

iv Henri Michaux. Émergences, résurgences. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.686

v Henri Michaux. Émergences, résurgences. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.686

vi Henri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.6

viiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.8-13

viii Henri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, en note, p.12

ix Henri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, en note, p.14

xHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.15

xiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.21

xiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.23

xiiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.30

xivHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.34

xvHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « La Mescaline et la musique ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.38

xviHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « La Mescaline et la musique ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.45

xviiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « La Mescaline et la musique ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.45

xviiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Cannabis indica ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, note, p.46

xixHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Cannabis indica ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.46

xxHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Cannabis indica ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.47

xxiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Cannabis indica ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.49

xxiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Cannabis indica ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.50-51

xxiiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « SYSTÈME DOUÉ D’UN POUVOIR AUTONOME DE RIDICULISATION DU SYSTÈME». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.63

xxivHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « SYSTÈME DOUÉ D’UN POUVOIR AUTONOME DE RIDICULISATION DU SYSTÈME». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.64

xxvHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « SYSTÈME DOUÉ D’UN POUVOIR AUTONOME DE RIDICULISATION DU SYSTÈME». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.66

xxviHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Cannabis indica ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.71

xxviiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Cannabis indica ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.72

xxviiiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Cannabis indica ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.78

xxixHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.93-94

xxxHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.96

xxxiHenri Michaux. Connaissance par les gouffres. « Situations-gouffres ». Œuvres complètes Tome III. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2004, p.96

Icy Skies


Visage. Henri Michaux

It is important to know whether the world is one or not. On this difficult matter Henri Michaux is quite assertive: « There are four worlds (apart from the natural world and the alienated world). Only one appears at a time. These worlds categorically exclude the normal world, and exclude each other. Each of them has a clear, unique correspondence with a place in your body, which is taken to another level of energy, and receives instantaneous nourishment, rejuvenation and warmth.”i

Why only four worlds then, and not many more ?

The human body possesses, in several precise points within the spinal cord, energy nodes, moose nests, areas of illumination, seats of pleasure, sacred vertebrae, unfolded plexuses, where perhaps some special and subtle gateways, wirelessly connected to other worlds, are initiated. In India, these points are known as chakras.

The spinal column is not alone, moreover, in concealing mysteries (in this case medullary ones). The human brain welcomes other secrets, lodged between the medulla oblongata and the thalamus. But there is not enough room to describe them here, and the words are too worn and connoted.

Misunderstood, Michaux the poet is too much elsewhere, dilated, honest. He is really elsewhere than in an Orient or an Occident of paper. He pays with his person, takes risks, puts himself in danger.

Michaux has taken drugs like a taxi. How can one go higher than the stars when the meter is running, when time is running out, when the arteries are congested?

How to describe what has never been put into words, the unstoppable?

There are undoubtedly other ways than spinal or synaptic, freer, less congested.

Michaux knew this, in a sense. He kept a cool head when the force rose. He went very far, very high, and came back. He wandered for a long time in the tangled infinity, slipped into the sealed space. Others would have perished, got lost. He drew some maps of it. He thickened his blood, he marked his trace, accumulated reminiscence, then came back to lay down his nights on paper.

« There are still two other ‘beyond’, equally exclusive, closed, where one only enters thanks to a kind of cyclone, and to arrive at a world that is itself a cyclone, but the center of a cyclone, where it is liveable and where even it is Life par excellence. You get there by transport, by trance.”ii

One transport for two ‘beyond’. What a masterstroke.

The « cyclone » is a meteorological phenomenon whose characteristic feature is the whirlwind.

« Life » is a biological phenomenon whose image is the spiral, such as that of DNA, or the kundalini.

« Trance » is a psychological phenomenon whose trajectory can take the form of a parable, hyperbola or ellipse, among others. These mathematical figures are also figures of speech. This leads to a more difficult question: what is the trance itself the figure of?

Trance is a ‘transport’, Michaux asserts.

Every expanse requires a means of transport. Trance meets this need. It is a means of transport, a figure of tension towards transcendence. « If the expanse is one of the characters of the divine, much more so is the tension.”iii

It’s a desire to see the truth, to see the whole of nothingness. « The insignificance of the constructions of the mind appears. Contemplation without mixing. We no longer think about affiliations, designations, determinations, we can do without them; the wind has passed over them, a psychic wind that undoes them before determinations, categories are born. “iv

A finding of sarcastic impotence. The spirit means nothing by itself. It is free like a whip antenna.

A « wind » passes far above the human brain, undoing everything that is not born, everything that is content with the static. In exchange, without mixing, what Michaux calls « contemplation ». Undoing rather than doing, the lot of the poet on the hunt.

« Every man is a « yes » with « no ». After the unheard of and somehow unnatural acceptances, one must expect returns of « no », while something continues to act, which cannot be erased, nor can it go back, living in the shadows of the Unforgettable. Ongoing evolution… »v

Man is a « yes », with « no », and perhaps with « maybe », and no doubt with doubts. But surely there is something else again, that neither « yes » nor « no » can say, and « perhaps » even less so, and doubt, not at all.

Man is also, without knowing it, that « something » living in secret.

This living « something » separated from the unforgettable.

That unforgettable, which we have never seen, and which we have forgotten, and which is alive.

In close order, on the white sheet of paper, many small pieces of black diamonds. Badly cut, they vibrate in obtrusive variations, they play with accents and margins. This is all that remains of « mescaline speed »:

« Drugs, let us remember, are more revealing than creative.”vi

The poet dreams alone, but we can think, being many.

Let’s go back for a moment: « I would like to unveil the ‘normal’, the unknown, the unsuspected, the incredible, the enormous normal. The abnormal has made it known to me (…) I would like to unveil the complex mechanisms that make man above all an operator.”vii

« Normal »… « Operator »… « Mechanisms »…

How do these standard, normal words fit in with the mescaline experience?

« It was always about going beyond, superhumanizing, transmuting, transubstantiating everything, sometimes opening up to the sacred, the sacred is a mode, the one according to which we receive.”viii

The poet is a mystery to himself and to others. He opens doors and worlds, takes away their veils from the heavens, strips the spirit from his herds, fills the books with black and ochre battalions, and sets up his fame as an ascetic. And yet nothing, really nothing of what really matters, shows through the tidy fog of the pages.

Man, poet or not, still has a long way to go, before reaching parallel universes, which are far beyond « icy skies »ix, and which no language has ever touched.

—–

iHenri Michaux Les Grandes Épreuves de l’Esprit. Œuvres complètes, tome III .Gallimard, 2004. p.418

ii« Il existe encore deux autres « au-delà », tout aussi exclusifs, fermés, où l’on n’entre que grâce à une sorte de cyclone, et pour arriver à un monde qui est lui-même un cyclone, mais centre de cyclone, là où c’est vivable et où même c’est par excellence la Vie. On y accède par transport, par transe. » Henri Michaux Les Grandes Épreuves de l’Esprit, et les innombrables petites. Œuvres complètes, III .Gallimard, 2004. p.422

iiiIbid. p.425

ivIbid. p.425-426

vIbid. p.428

viIbid. p.327

viiIbid. p.313

viiiHenri Michaux Émergences-résurgences. Œuvres complètes, tome III .Gallimard, 2004. p.682

ixHenri Michaux Déplacements, dégagements. Œuvres complètes, tome III .Gallimard, 2004. p.1322

The Abyss and the Mountain


Henri Michaux

Not only prophets have visions. Poets also are « seers ». Thus, Henri Michaux. He has gone up to the « silent theater of the heights (…) towards the beyond that appears, disappears and reappears.”i

But what did Michaux really « see »?

The afterlife is not within everyone’s reach. One needs calm eyes, gentle nerves. Rare are the direct witnesses, those who have seen the beyond of the world, the infinite, acute, nascent, initial abyss, rising straight up beyond the heavens, effortlessly eluding all known peaks.

The effort is above all in coming back. The memory is overwhelmed. Intelligence wavers in its doubt. Faith is blind. Returning, whoever has seen it recognizes it here and there, in obscure verses, heard silences, allusive sentences.

In the middle of a page, a word, an echo perhaps, an infinitesimal resonance.

« Perhaps the heavens are opening up.”ii This is not a hypothesis, it is an observation. « An Auguste Presence came to the destitute.” The following question is not formal:

« For the daughter of the mountain

secret, reserved

the apparition was a person,

a goddess? » iii

Then comes the answer:

« especially light,

only light

as light it remained ».

Only word, only light. It’s not much, but it’s everything. Without end, this key opens all doors. Millions of doors.

« Simultaneously

as the ground on the slopes of an awakening volcano tears away

the general unzipping inside and around it took place.

singular retrenchment, unknown

that can’t be compared to anything

……..……………………………… » iv

Michaux, who knows the weight of words, finally gives up and multiplies the « suspension points », as many points as it takes to equal the last line.

Perhaps they are more suitable than ‘unzipping’?

The poet takes the risk of words. He tries to say what he may not have seen, what he may have sensed. He embarks on a narrow path, in the Paris of the avenues, the city of lights. He calls for his help, the skilful writer, words in capital letters:

« In the young and pure face, the initiated gaze,

Mirror of Knowledge

contemplation of the True, ignored by others ».v

The ‘True’! The ‘Knowledge’!

How daring to say these words in a nominalist time!

Capital letters are used to dot the page:

LAMP vi

How could Michaux, with his capital letters, have lived in « modern » times? There is so much inaudibility, so much darkness in the false lights.

And who is this « daughter of the mountain »?

Perhaps it is Pârvatî, daughter of Himavân (the Himalayas), and wife of Çiva? Indeed, in Sanskrit Pârvatâ means « of the mountain ».

Perhaps Lokenath Bhattacharya had spoken about her to Michaux?

Or, more likely, was it Rita of Cascia, born in Umbria in the Middle Ages, and beatified by Urban VIII?

The end of the text is in fact hagiographical, and includes some elements from the life of the saint:

« Near the inert stranger

became helpful

we come for LIFE.”vii

Capital letters, again, this is a serious matter. Michaux found his mistress in vision, without mescaline, — and he asks questions:

« To whom does the supernatural appear?

Commonly to children, not at all brilliant, far from the cities, from the walls. Not very enviable, one would not distinguish them, neither too studious, nor very pious, without any special quality, from a modest environment, knowing especially the discomfort, in a small lost village. They are not liars.”viii

But the appearance does not stop there. The vision is only a step. There is the rest. The healing, which strikes the crowds, and even the devious clergymen:

« And who heals? In whom does the supernatural healing take place? »

We are no longer in the realm of convention. Already in their afterlife.

« In a multi-religious country, while many pious people pray in vain near the tomb of a Catholic monk, as they themselves are, a Shiite woman who knows nothing about the Christian religion is healed in the moment (but does not convert). She had confidence and a faith as one should have it, overwhelming, a rare, exceptional treasure.”ix

Michaux wonders: « In whom exactly did she have faith? Secret.”x

Can « modern » people help to see things clearly?

« What about scientists?

One day perhaps, taking the embarrassing problem from another angle, science will find in the brain, thanks to a more precise location of a point in the organism that controls a self-healing function (under the effect of intense emotion), and will in turn approach the miracle with its own means and will even want to produce it coldly, in some cases replacing in its own way the exaltation of faith. Spoiling here, improving there in the unexpected, opening the door to new mysteries.”xi

Miracle, exaltation, unexpected, mystery: all the words point to still other questions. There is never an end to it. It’s better this way. The victories (in this case putative) of science would be, in this matter, pyrrhic. Or a miracle point nested at the bottom of the pineal gland. What if it is? Why does this point activate? Under the effect of an « intense emotion »? But where does this emotion come from? What creates it, what gives it its energy? The body is not an island. The soul is linked to the body, a little, and to the beyond, even more so, if we believe the « daughter of the mountain ».

Not that she said anything later. She discouraged questions. She avoided declarations of faith. Her silence still speaks.

« If she doesn’t speak any more,

it is out of respect

for Unknown Beauty

from the sight of which she was gratified

to which it was united, conjugated

Beauty as knowledge

a higher degree of knowledge. »xii

Michaux. Pârvâti. Rita.

An improbable line linking worlds, times. This great poet, lost in the century, wanders for a long time in « abysses », and recognizes the strength of what is born of the mountain.

_____

iHenri Michaux. Fille de la montagne. (1984) [Text dedicated to Lokenath Bhattacharya]. (in Œuvres complètes, t.3, Gallimard, 2004, p.1290)

iiIbid. p.1291

iiiIbid. p.1291

ivIbid.p.1291

vIbid.p.1292

viIbid.p.1292

viiIbid.p.1293

viiiIbid.p.1298

ixIbid.p.1299

xIbid.p.1299

xiIbid.p.1299

xiiIbid.p.1292

Lonely trances and shared dreams


All religions have their bearings, their symbols. Their numbers. One for an absolute monotheism, three for a Trinitarian monotheism. For religions of the divine immanence, a few million or even billions. For others still, intermediaries, it will be seven or twelve.

The poet, who is neither rabbi nor pope or imam, may rather choose four or six.

How can one be sure of seeing clearly in these floating, lofty domains?

« There are four worlds (apart from the natural world and the alienated world). Only one appears at a time. These worlds categorically exclude the normal world, and they exclude each other. Each of them has a clear, unique correspondence with a place in your body, which is taken to another energy level, and receives instantaneous replenishment, rejuvenation and warming. »i

The human body has several specific points, which are nodes of passage, zones of convergence. At these points special bridges are initiated, connecting to these four worlds.

This is not here a question of shakra. The poet is elsewhere, dilated, honest, entrenched. He does not orientalize, he does not indianize. He pays with his person, takes risks, and puts himself in danger.

Michaux took drugs like a taxi.

How can you visit the stars when the meter’s running?

How to do what has never been done, how to know what has never been learned, how to tell what can’t be told?

It’s not given to everyone.

But Michaux knew. He knew how to keep a cool head when the brain melts.

Michaux goes, far, high, and he always comes back, from his tours in the turbulent, from his jaunts in the dilated, the incompressible. Others would have perished, gone mad. But not him. He thickens his blood, marks his tracks, accumulates a whole memory, which he comes to put down on paper.

Laying it down? With the hurricane?

« There are still two other « beyond », equally exclusive, closed, where one only enters thanks to a kind of cyclone, and to arrive at a world that is itself a cyclone, but the centre of a cyclone, where it is liveable and where even it is Life par excellence. You get there by transport, by trance. »ii

The cyclone: a weather phenomenon whose characteristic is the whirlwind.

Life: an organic phenomenon whose image is the spiral, popularized by DNA and kundalini.

Trance: a psychological phenomenon whose trajectory is the parabola, or perhaps the ellipse. These mathematical figures are indeed figures of speech.

But what is trance itself the figure of?

Trance is probably a figure of tension towards transcendence; a tense pole, an extended life, a wisdom heard.

« The insignificance of the constructions of the mind appears. Contemplation without mixture. One no longer thinks about affiliations, designations, determinations, one does without them; the wind has passed over them, a psychic wind that undoes them before they are born, before determinations, categories are born. »iii

It is sarcastic finding about the impotence of the mind. The mind is meaningless in its turns, detours and categories.

Weather report again: a « wind » passes over, undoing what has not yet been born. In exchange, without mixing, « contemplation ».

Undoing rather than doing, the poet’s lot on the hunt.

« Every man is a « yes » with many « no ». After the unheard-of and in some way unnatural acceptances, one must expect returns of « no », while something continues to act, which cannot be erased, nor can it go back, living on the sly of the Unforgettable. Ongoing evolution… »iv

Man is a « yes » with « no », – and maybe with « maybe ». But surely he is something else again, which neither « yes » nor « no » can grasp, and « perhaps » even less so. It is that « something » that continues to act. That « something » that is stolen, that is forgotten, that is alive.

Pieces of black diamonds, placed on the white sheet of paper, vibrate in variations, with colours and shadows.

One can live through a trance alone. But many can think in shared dreams.

iHenri Michaux Les Grandes Épreuves de l’Esprit. Gallimard, Paris, 1986.

iiIbid.

iiiIbid.

ivIbid.

The True Insider


We can rely on Michaux, he won’t give in. He’s resisting.

He has a plastic soul. The afterlife appears to him, disappears, then reappears, – he reports.

He knows a lot about the afterlife. Appeared, bearing, acute, powerful, acid, placid, allied, folded, ridden day and night, brushing against the abysses, eluding the peaks.

On returning, for a long time we look for an image, an echo. We never find it, to tell the truth. But tracks open up, in obscure verses, in tense words, in opaque silences, in heard allusions.

Decades go by. By ricochet, I perceive a faint voice perhaps, a resonance in a few lines of Michaux.

« For the girl from the mountain

secret, reserved

the apparition was a person,

a goddess? »

He then gives a straight answer to his own question:

« especially light,

only light

as light it remained ».i

The next verse makes another string sing.

« Simultaneously

as the soil on the slopes of an erupting volcano is torn away…

the general unclipping inside and around it took place.

singular entrenchment, unknown

incomparable

……….. »

The suspension points in the text are original. But why this unusual word: ‘unclipping’?

From some obsolete corset, does it evoke strapped breasts that are suddenly released? How to apply this word inside the soul?

The poet takes his risk. He tells what he may not have seen, but has guessed. He goes down narrow paths, he the celebrated poet, turning his back on the Paris of avenues, of lights. He even dares to use capital letters:

« In the young and pure face, the initiated gaze…

Mirror of Knowledge

contemplation of the True, ignored by others. »ii

The True! Knowledge! Mirror ! No wonder Sartre and sarcastic others ignored him royally, that Michaux.

Today, there’s so much inaudibility that everything is so unpredictable. That’s what we can no longer expect, – the predictable, the True! Knowledge!

Luckily Michaux still talks to us about the True, as a true Insider.

iHenri Michaux. Text dedicated to Lokenath Bhattacharya. Gallimard, Paris, 1986.

iiIbid.

Transes singulières et songes partagés


 

Toutes les religions ont leurs repères, leurs condensations, leurs symboles. Leurs nombres mêmes. Un pour un monothéisme absolu, trois pour un monothéisme trinitaire. Pour des religions du divin immanent, quelques millions. Pour d’autres encore, intermédiaires, ce sera sept ou douze.

Le poète, qui n’est ni rabbin ni pape, choisit de dire quatre ou six.

Comment être sûr de voir clair, en ces domaines flottants, altiers?

« Il existe quatre mondes (en dehors du monde naturel et du monde aliéné). Un seul apparaît à la fois. Ces mondes excluent catégoriquement le monde normal, et s’excluent l’un l’autre. Chacun d’eux a une correspondance nette, unique, avec un endroit de votre corps, qui est porté à un autre niveau d’énergie, et qui reçoit un ravitaillement, un rajeunissement et un réchauffement instantané. » i

Le corps humain possède plusieurs points précis, qui sont des nœuds de passage, des zones de convergence. En ces points s’initient des passerelles spéciales, se reliant à ces quatre mondes.

Il n’est pas ici question de shakra. Le poète est ailleurs, dilaté, honnête, retranché. Il n’orientalise pas, il n’indianise pas. Il paye de sa personne, prend des risques, et se met en danger.

La drogue, Michaux l’a prise comme un taxi.

Comment visiter les étoiles quand le compteur tourne ?

Comment faire ce qui n’a jamais été fait, savoir ce qui n’a jamais été appris, dire ce qui n’est pas racontable ?

Ce n’est pas donné à tous.

Ce savoir, Michaux l’a su. Garder la tête froide quand le cerveau fond.

Michaux va, loin, haut, et il en revient toujours, de ses tournées dans le turbulent, de ses virées dans le dilaté, l’incompressible. D’autres auraient péri, seraient devenus fous. Lui non. Il épaissit son sang, marque ses traces, accumule toute une souvenance, qu’il vient coucher sur le papier.

Coucher ? Avec l’ouragan ?

« Il existe encore deux autres « au-delà », tout aussi exclusifs, fermés, où l’on n’entre que grâce à une sorte de cyclone, et pour arriver à un monde qui est lui-même un cyclone, mais centre de cyclone, là où c’est vivable et où même c’est par excellence la Vie. On y accède par transport, par transe. »ii

Le cyclone : un phénomène météo dont la caractéristique est le tourbillon.

La Vie : un phénomène bio dont une image est la spirale, popularisée par l’ADN et le kundalini.

La transe : un phénomène psychologique dont la trajectoire est la parabole, ou peut-être l’ellipse. Ces figures mathématiques sont aussi des figures du discours.

Mais de quoi la transe est-elle elle-même la figure ?

La transe est probablement une figure de la tension vers la transcendance ; elle est une figure de la transcendance, perche tendue, vie étendue, sagesse entendue.

« L’insignifiance des constructions de l’esprit apparaît. Contemplation sans mélange. Les appartenances, on n’y songe plus, les désignations, les déterminations, on s’en passe ; du vent est passé par-dessus, un vent psychique qui défait avant qu’elles ne naissent les déterminations, les catégories. »iii

Constat d’impuissance sarcastique. L’esprit ne signifie rien de signifiant dans ses tours, ses détours et ses catégories.

Météo encore: un « vent » passe au-dessus, défait ce qui n’est pas né encore. En échange, sans mélange, « contemplation ».

Défaire plutôt que faire, le lot du poète en chasse.

« Or tout homme est un « oui » avec des « non ». Après les acceptations inouïes et d’une certaine façon contre nature, il faut s’attendre à des retours de « non », cependant que quelque chose continue à agir, qui ne peut être effacé, ni revenir en arrière, vivant à la dérobée de l’Inoubliable.

Évolution en cours… »iv

L’homme est un « oui », avec des « non », – et peut-être avec des « peut-être ». Mais assurément il est bien autre chose encore, que ni le « oui » ni le « non » ne peuvent saisir, et le « peut-être », moins encore. Il est ce « quelque chose » qui continue à agir. Ce « quelque chose » qu’on dérobe, qu’on oublie, qui est vivant.

Des morceaux de diamants noirs, posés sur la feuille blanche, vibrent en variations, avec couleurs et ombres.

On peut rêver seul ; on peut réfléchir à plusieurs aux songes partagés.

iHenri Michaux Les Grandes Épreuves de l’Esprit. Gallimard, Paris, 1986.

iiIbid.

iiiIbid.

ivIbid.

Regard initié


 

On peut s’appuyer sur Michaux, il ne cède. Il résiste.

Il a l’âme plastique. L’au-delà lui apparaît, disparaît, puis reparaît, rapporte-t-il.

L’au-delà il en connaît un rayon. Apparu, portant, aigu, puissant, acide, placide, allié, plié, chevauché jour et nuit, en frôlant les gouffres, en éludant les cimes.

En revenant, longtemps on en cherche l’image. Jamais on ne la retrouve, à la vérité. Des pistes s’ouvrent, en vers obscurs, en mots tendus, en silences opaques, en allusions entendues.

Les décennies passent. Par ricochet, je perçois un écho peut-être, une résonance dans quelques lignes de Michaux.

« Pour la fille de la montagne

secrète, réservée

l’apparition fut-elle une personne,

une déesse ? »

Il répond sans fioriture à sa question :

« surtout lumière,

seulement lumière

comme lumière elle demeura ».i

Le couplet suivant fait chanter une autre corde.

« Simultanément

comme se déchire le sol des pentes d’un volcan qui se réveille

eut lieu le dégrafage général au-dedans d’elle et autour

retranchement singulier, inconnu

qui à rien ne se peut comparer

……….. »

Les points de suspension dans le texte sont d’origine. Mais pourquoi ce mot insolite: dégrafage ?

De quelque corset désuet, évoque-t-il des seins sanglés qu’on libère d’un coup ? Comment appliquer ce mot au-dedans de l’âme ?

Le poète prend son risque. Il raconte ce qu’il n’a peut-être pas vu, mais qu’il a deviné. Il s’engage dans des voies étroites, lui le poète célébré, tournant le dos au Paris des avenues, des lumières. Il ose même des mots à majuscules:

« Dans le jeune et pur visage, le regard initié,

Miroir d’un Savoir

contemplation du Vrai, ignoré des autres »

Le Vrai ! Le Savoir ! Pas étonnant que Sartre et d’autres l’aient royalement ignoré, ce Michaux-là.

Aujourd’hui, il y a tant d’inaudible que c’en est prévisible. Justement, c’est ce qu’on n’attend plus, le prévisible. Le Vrai ! Le Savoir ! Heureusement que l’on a encore Michaux qui parle d’un regard initié.

iHenri Michaux. Texte dédié à Lokenath Bhattacharya. Gallimard, Paris, 1986.