Tout homme est responsable de tout devant tous

Dostoïevski a dit un jour : « Tout homme est responsable de tout devant tous ». Cet ambitieux impératif éthique s’applique à chacun d’entre nous, sans doute plus que jamais. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous sommes responsables du cours de l’évolution de l’espèce humaine tout entière. Nous pouvons modifier les conditions de la « bonne vie » et de la mort, à l’échelle des générations. Nous pouvons influencer les déterminismes qui vont affecter nos descendants, tant les traits génétiques superficiels (couleur des yeux ou des cheveux) que les traits qui pourraient affecter l’intelligence, la durée de vie, la résistance aux maladies.

Les progrès récents en génétique montrent que nous pouvons modifier le patrimoine génétique des individus. Mais c’est à la philosophie que nous devons de réaliser qu’à la capacité de changer ce patrimoine, nous devons associer le poids de la responsabilité politique et éthique de nos choix.

Il s’agit là d’un problème de gouvernance à tous les niveaux, personnel, national et mondial. Depuis que la philosophie politique, avec Machiavel et Hobbes, a découvert que l’homme pouvait être un loup pour l’homme, l’idée de « gouvernance » incarne l’espoir qu’il est possible de prendre la défense des plus faibles contre les plus forts. Et l’idée de gouvernance mondiale, somme toute naturelle dans le cadre d’une organisation intergouvernementale comme l’UNESCO, incarne le besoin pour les États les plus faibles de bénéficier d’une aide et d’une solidarité, intellectuelle, morale, mais aussi politique et économique. Et le Comité International de Bioéthique fait naturellement partie des organes qui contribuent à faire émerger des formes « douces » de gouvernance mondiale. Mais cela lui donne une obligation de consensus à l’échelle mondiale. Ce qui est une force mais peut aussi se révéler dans certains cas une faiblesse.

Je voudrais prendre pour illustrer ce point les remarques d’un distingué spécialiste de bioéthique, John Harris, qui écrivait dans son livre « Bioethics » édité par Oxford University Press, que l’éthique n’était plus l’affaire de traditions religieuses, culturelles ou philosophiques individuelles, nationales ou régionales, mais qu’elle relevait de plus en plus de « comités internationaux d’éthique ». C’est ce qu’il appelle l’institutionnalisation de la bioéthique. Or selon John Harris, le standard des arguments développés par de tels comités est souvent assez faible : « The standard of ethical arguments in such [committees], where it exists at all, is often poor. » Et il prend l’exemple de la Déclaration universelle sur le génome humain et les Droits de l’homme de l’UNESCO qui stipule: « Practices which are contrary to human dignity, such as reproduction cloning of human beings, shall not be permitted. » Et Harris commente: « The document contains not a scintilla of argument in support of this sweeping pronouncement, nor any indication of just what is meant by “human dignity”. “

Et il conclut: “We are in danger of seeing an increasing marginalization of serious work in bioethics.” Car: “Consensus can often be marshalled around high minded resonant, and increasingly abstract and ambiguous principles.”

Il me semble qu’il y a une question brûlante qui s’adresse au CIB. Dans un contexte de rapide évolution scientifique et technique, qui contribue à effacer la frontière établie entre nature et artifice, vie et non-vie, humain et post-humain, il paraît particulièrement crucial de revisiter les concepts sur lesquels nous fondons notre travail, non bien sûr pour les affaiblir ou pour y renoncer, mais au contraire pour les renforcer, les mettre à l’épreuve dans des circonstances exigeantes.

En 2003 le philosophe Jürgen Habermas a publié The Future of Human Nature, dans lequel il évoque la nécessité d’une éthique de l’espèce (« a species ethic »). Celle-ci serait directement menacée par les progrès de la génétique. Il propose donc d’interdire l’amélioration génétique (« Genetic enhancements ») qu’il décrit comme étant un eugénisme positif (« positive eugenics »).

Je pense que ce type de débat ne fait que commencer. Bien que nous fêtions en 2013 le 60ème anniversaire de la découverte de l’ADN, la recherche génétique en est à ses début, à l’échelle de l’hominisation, et continuera jusqu’à des degrés difficilement imaginables pour nous. Mais il nous reste le devoir de poser les bases d’un suivi éthique permanent des progrès de la recherche, de les traduire en termes philosophiques et politiques, pour le bénéficie des décideurs dans les États membres et aussi pour celui des populations.

Le CIB peut être fier d’avoir produit des normes éthiques qui ont fait date avec ses trois Déclarations. Est-ce pour autant que toute activité normative est désormais terminée ? Ces déclarations sont-elles des sortes de tables de la loi de Moïse, qu’il serait inconvenant de croire pouvoir améliorer ? Sans doute non. Mais encore faut-il se donner un cap. Vers quelle destination conceptuelle ?

Le document préparé par le Secrétariat indique quelques pistes possibles.

D’abord il y a la piste du développement durable. La bioéthique peut, dans le contexte post-2015, contribuer à sauvegarder la biodiversité, ou même intervenir dans le débat sur le changement climatique, de ce point de vue. Elle peut s’attaquer aux problèmes éthiques, juridiques et sociaux soulevés par l’émergence et la convergence des technosciences, notamment en éclairant le fossé grandissant entre pays riches et pays pauvres, mais aussi entre les riches et les pauvres dans tous les pays. Elle peut réfléchir aux principes d’égalité, de justice et d’équité, dans un monde dominé par les règles implacables du marché. Elle peut par exemple réfléchir aux cadres juridiques de la propriété intellectuelle et des brevets. La décision récente de la Cour suprême des États-Unis sur la brevetabilité de l’ADN est un bon exemple à analyser. Entre parenthèses, j’ai été frappé du fait si l’ADN n’est pas considéré comme brevetable puisqu’il existe dans la nature, par contre la Cour suprême considère que l’ADN complémentaire (en anglais cDNA) l’est. Alors qu’étant composé uniquement d’exons et obtenu par transcription inverse à partir de l‘ARN messager (m-RNA) qui est lui aussi naturel, on ne voit guère où est l’activité inventive en la matière…i

Il y a enfin une thématique possible que je voudrais citer ici, c’est celle qui a fait l’objet d’un consensus au sein de l’UNIACB (le comité inter-agences sur la bioéthique), qui s’est réuni à Paris à l’UNESCO récemment en mars 2013. C’est celle de « l’éthique et de la gouvernance des technosciences convergentes pour des société durables ». Notez que dans ce Comité participaient notamment, aux côtés de l’UNESCO : l’OMS, le Conseil de l’Europe, et le Groupe Européen d’Ethique des Sciences et des Nouvelles Technologies de la Commission européenne.

Les raisons pour adopter ce thème sont les suivantes :

Il s’inscrit dans la vision post-2015 du développement durable, et vise à affirmer l’importance du partage des bénéfices du progrès scientifique.

Il se focalise sur les technologies convergentes (technologies nano-, bio-, info- et cognitives) qui représentent un défi de civilisation à l’échelle de l’humanité.

Il s’attaque aux questions entourant l’application effective des principes d’égalité, de justice et d’équité, qui représente l’aspect essentiel du rôle de la gouvernance, mondiale et nationale.

Et enfin il doit fournir des éléments pour le choix des priorités en matière de santé, mais aussi d’environnement, et plus généralement de politiques durables, du point de vue éthique.

Je pense qu’une confirmation de l’intérêt du CIB sur ce type de thèmes et un appel à le présenter pour examen au prochain CIGB en septembre 2013 serait de nature, à un moment crucial pour l’UNESCO, à envoyer un message très clair de dynamisme et de vision stratégique aux États membres.

iIt is also possible to create DNA synthetically through processes similarly well known in the field of genetics. One such method begins with an mRNA molecule and uses the natural bonding properties of nucleotides to create a new, synthetic DNA molecule. The result is the inverse of the mRNA’s inverse image of the original DNA, with one important distinction: Because the natural creation of mRNA involves splicing that removes introns, the synthetic DNA created from mRNA also contains only the exon sequences. This synthetic DNA created in the laboratory from mRNA is known as complementary DNA (cDNA).”

2 réflexions sur “Tout homme est responsable de tout devant tous

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