Laissons de côté la joie et la peine


 

La religion joue-t-elle un rôle dans la crise politique et morale de la post-modernité?

Toutes les religions, toutes les croyances, jouent leur partie dans ce monde. Elles sont toutes différentes, la juive, la chrétienne, l’islamique, la zende, la chaldéenne, l’égyptienne, et la védique même, – mère de l’hindouisme et du bouddhisme. Toutes les religions ont quelque chose d’essentiel en commun : leur responsabilité dans le malheur du monde.

Qu’elles se disent hors du monde, ou dans le monde, elles sont responsables de ce qu’elles disent ou laissent dire, de ce qu’elles font ou laissent faire en leur nom.

Elles font bien partie du monde, s’arrogeant la plus éminente place, celle de juge, de maître et de sage.

Comment ne les tiendrait-on pas liées aux actes et aux discours de leurs fidèles ?

Comment ne pas les juger tant sur ce qu’elles disent que sur ce qu’elles taisent ?

Comment ne pas faire monter leurs grands témoins sur la scène publique, et demander leur avis sur l’état du monde, comme on le ferait un soir d’élection, ou un jour de catastrophe ?

On ne sait pas où la chaîne des prophètes a commencé, ni quand elle finira.

Le sceau de la parole est-il scellé pour l’éternité ? Qui le dira ?

Le Messie reviendra-t-il ? Qui le verra?

L’eschatologie aura-t-elle une fin ? Qui l’entendra ?

Si dix mille ans ne suffisent à abaisser l’orgueil des présomptueux, donnons-nous cent siècles ou un million de millénaires, juste pour voir ce qui restera de la poussière de paroles jadis tables, jadis pierres, jadis lois.

On peut énumérer des listes de noms, pour consteller les mémoires. Jusqu’où remonter ? Agni, Osiris, Melchisedech, Zoroastre, Moïse, Hermès, Bouddha, Pythagore, Isaïe, Jésus, Mohammed… Ils ont tous en partage, leurs différences, leurs aspirations, leurs souffles, leurs fins.

La « religion » de ces prophètes, qu’a-t-elle à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui la Palestine, Israël, l’Arabie Saoudite, le Koweït, les États-Unis, l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Syrie, l’Égypte, l’Inde, la Grèce, la Chine, la France, l’Allemagne ?

La « religion » de ces prophètes, quels sont ses rapports avec les religions proclamées d’Ariel Sharon, des George Bush (le H. et le W.), de Saddam Hussein, de Bachar El Assad, de Poutine, d’Obama, de Trump?

L’Histoire nous enseignera-t-elle la différence entre la « religion » des Khârijites, des Zaydites, des Imâmites, des Chi’ites ismaéliens et celle des sunnites majoritaires en Islam?

Quelle était vraiment l’origine de la « religion » des Nizâriens, et celle des Assassiyoun de Hassan ibn al-Sabbah ?

Quelle est la « religion » des Talibans, et celle des massacreurs d’enfants au Pakistan?

Questions sans objet, inutiles et vaines. Il y a mieux à faire. Se battre. Bombarder des villes et des civils. Exclure. Émigrer. Décapiter. Assassiner froidement, en criant « Allahu akbar ! ».

Questions essentielles, aussi. Questions capitales pour la construction future de la paix mondiale, la paix pour éviter la prochaine guerre mondiale.

Les religions du passé éclairent les errances du présent et celles de l’avenir d’une lumière spéciale, d’une aura prémonitoire.

Il faut suivre leur lente épigenèse avec attention, et chercher au-delà de leurs divergences leur convergence (implicite).

La mémoire est nécessaire à la compréhension du présent, tant le temps prend son temps. Mais qui a encore le temps d’avoir de la mémoire?

Les religions mettent en lumière, avec des mots, des imprécations et des bénédictions ciblées, une bonne part du malheur du monde.

Elles révèlent la fragilité, la faiblesse, l’instabilité, l’irréductible fracture de l’Homme.

Elles incitent à prendre une perspective longue et planétaire, à observer les événements du jour, à les comprendre, à en prévoir les conséquences, et à surmonter la douleur, l’angoisse, la lassitude et le désir de vengeance, la pulsion de haine.

Depuis plus de cinquante cinq siècles, plusieurs religions sont nées et se sont déployées, dans une zone géographique limitée, cela vaut la peine de le noter.

Cette zone privilégiée, ce nœud de croyances et de passions, s’étend de la vallée du Nil au bassin du Gange, en passant par le Tigre et l’Euphrate, l’Oxus, et l’Indus.

Six noms, si anciens ! La géographie change plus lentement que le cœur des mortels…

Entre l’Indus et l’Oxus, quel pays rend le mieux compte aujourd’hui des millénaires passés, des gloires effacées?

Le Pakistan moderne ? L’Afghanistan ?

Comment oublier que l’Iran et l’Irak (comme l’Irlande) tirent leurs noms des anciens Aryas, attestant des liens indo-européens anciens de la Perse, d’Elam et de l’Europe?

Les Aryas, bien avant d’avoir même reçu leur nom « aryen », ont fondé deux religions majeures, le Véda en Inde, et le Zend Avesta en Iran.

Colossales forces ! Immarcescibles mémoires !

Antoine Fabre d’Olivet rapporte que Diagoras de Melos (5ème siècle av. J.-C.), surnommé « l’athée », personnage moqueur et irrévérencieux, discréditait les Mystères en les divulguant, en les expliquant. Il allait jusqu’à les singer en public. Il récitait le Logos orphique, dévoilait sans vergogne les Mystères d’Éleusis et ceux des Cabires.

Qui osera dévoiler aujourd’hui, tel Diagoras, les mystères du monde aux foules médusées?

La « religion » est un prisme, une loupe, une lunette, un télescope et un microscope à la fois.

La « religion » est surtout un phénomène anthropologique. L’apologétique n’apporte rien à ce débat, et l’enflamme sans profit pour le cœur ou l’esprit.

Une anthropologie mondiale de la « religion », pourrait dégager, possiblement, quelques constantes de l’esprit.

Ces constantes existent. Ainsi, le sentiment latent, impalpable ou fugace du « mystère ».

Ce « mystère » ne se définit pas. Il échappe à toute catégorisation. Mais de façon implicite, indirecte, en multipliant les approches, en variant les angles, en accumulant les références, en évoquant la mémoire des peuples, leurs sacralités, peut-être parvient-on parfois à en apercevoir l’ombre de la trace, l’effluve atténuée.

Il y a aussi l’idée d’une divinité unique, principale, créatrice. On la trouve sous diverses formes, à des époques reculées, bien avant le temps d’Abraham, avant le Zend, avant même le Véda.

Constante encore, est la question de l’origine et de la mort, la question de la connaissance de ce que l’on ne peut connaître.

Quel souffle parcourt donc les pages du Livre des morts, les manuscrits de Nag Hammadi, les hymnes du g Véda ou les Gāthās du Zend Avesta ?  Quel souffle, aujourd’hui encore, en un temps si différent des origines ?

Ce souffle, il est possible de le percevoir, d’en respirer l’odeur.

Un monde d’idées et de croyances, distant, stupéfiant, sert de fondation au monde d’aujourd’hui, pénétré de violence et de mensonge, peuplé de « saints » et d’assassins, de sages et de prophètes, de fous et d’escrocs, de cris de mort et de « vents divins » (kami-kaze).

Qui pense la destinée du monde ?

En lisant les Upaniad, songeons aussi aux « maîtres du monde », aux « gnomes » asservis aux banques, aux « nains » gouvernant les peuples, juchés sur les épaules des siècles?

« Ceux qui s’agitent dans l’ignorance se considèrent comme sages. Ils circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. »i

C’est un fait que l’on observe souvent, au plus haut niveau, l’hypocrisie, le mensonge, la bassesse, la lâcheté, la veulerie, et plus rarement la sagesse, le courage, la vérité.

Mais c’est aussi un fait que tout peut arriver, toujours. Tout est possible, par principe. Le pire. Le meilleur. Le médiocre. L’indicible. L’inouï.

Le monde est saturé d’idées venant de tous les âges. Parfois, de nulle part, naissent de nouvelles formes, miroitant au-dessus des décombres et des catacombes, des vestiges et des hypogées, des cryptes et des trésors cachés.

Qui les verra, ces formes inouïes ?

Celui qui saura « méditer sur ce qui est difficile à percevoir, pénétrer le secret qui est déposé dans la cachette, qui réside dans le gouffre antique » et « laisser de côté la joie et la peine .»ii

i KU. 2.5

ii KU. 2.12

Feu, Cris et Cannabis


 

La religion du Véda vient des profondeurs.

Contrairement à la religion de l’Ancien Empire égyptien avec ses monuments et ses tombes, la religion du Véda n’a laissé aucune trace matérielle. Seule sa liturgie garde sa mémoire, conservée oralement pendant des millénaires.

La cérémonie védique est une liturgie du chant, de l’hymne et du cri. Il y a aussi le Feu et le Sôma.

Le chant, le cri et l’hymne sont voix, voies. Le Feu et le Sôma donnent chaleur, lumière, souffle.

Le Ṛg Veda en parle ainsi:

« Par le Chant, Il crée le Cri, à ses côtés ;

par le Cri, l’Hymne ;

et par les trois invocations, la Parole. »i

Qui est cet « Il », qui « crée le Cri »?

L’un de ses noms est Agni. Agni est le Feu, qui allume, éclaire, enflamme, consume le Sôma. Le Feu s’embrase, crépite, gronde, et « crie » à sa manière, au milieu du cercle des sacrificateurs, qui chantent, crient et psalmodient.

Le Feu « chante » en s’embrasant, il « crie » en crépitant, il « parle » en grondant, – avec le Sôma. Le Feu s’en nourrit, il en tire puissance, lumière et force.

Le Sôma accomplit sa nature grâce au Feu.

Qu’est-ce que ce Sôma ? Il est composé d’eau, d’une sorte d’huile (issue du beurre clarifié) et d’un jus fermenté, enivrant – et doté de propriétés psychotropes.

Il pouvait être produit à partir du Cannabis sativa, du Sarcostema viminalis, de l’Asclepias acida ou de l’Ephedra.

Cette union de substances est hautement symbolique.

L’eau vient du ciel ; l’huile vient du lait des vaches, qui sont nourries d’herbes poussant grâce à l’eau et au soleil ; le Cannabis sativa vient aussi de la terre et du soleil, et contient un principe actif qui crée des « soleils » et du « feu » dans les esprits.

Le Sôma, liquide, peut couler sur l’autel. Par sa graisse et son huile, il peut s’enflammer. Par ses principes actifs, il peut atteindre l’esprit des hommes.

La cérémonie est un microcosme. Elle n’est pas confinée à la scène du sacrifice. Les éléments nécessaires viennent des confins de l’univers. Et ses prolongements possibles, après la consommation du sacrifice, vont au-delà des mondes.

Trois cycles de transformations sont à l’œuvre, trois temps sont en jeu.

Un cycle long, cosmique, part du soleil et du ciel, et résulte en eau, en huile et en liqueur, formant le Sôma.

Le cycle court commence avec le feu nouveau, dont la première étincelle est produite par le « prêtre allumeur » au moyen de deux baguettes (l’une en bois d’acacias, l’autre en bois de figuier). Une baguette (appelée arsani) est en forme de flèche, et l’autre offre une fente pour la recevoir, le yoni. Le cycle court implique aussi la fabrication du Sôma « frais ». On élabore l’huile à partir du lait et du beurre clarifié. On écrase des feuilles de Cannabis dans le mortier à l’aide du pilon de pierre. Et il faut le temps de maturation, de fermentation.

Un troisième cycle, plus court encore, comprend le chant, le cri et la prière, ainsi que la consommation du Sôma par les sacrificateurs, avec ses effets psychiques.

 

Trois cycles de métamorphoses, entremêlés.

Trois feux « crient » : le feu du soleil à l’origine, le feu du sacrifice ici et maintenant, et le feu de l’esprit, avec ses projections futures.

Tout, dans le sacrifice, est symbole et métaphore, vise l’unité, et la contemplation de l’Un.

La nature, la parole et l’esprit s’unissent à l’Un.

i « Gayatrena prati mimîte arkan ; arkea sâma ; traiṡṭubhena vakam! » Ṛg Veda I, 164, 24

La fin du judaïsme


 

« Je suis la fin du judaïsme »i. Jacques Derrida a écrit cette phrase dans ses Carnets de 1981.

Le contexte ? Partant d’une question de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », Derrida l’adapte à sa manière: « Qu’est-ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

« Quel Dieu j’aime ? » demande Derrida, quinze siècles après Augustin.

Réponse : il aime un Dieu « unique », – unique comme la naissance, unique comme la mort, unique comme la circoncision (car elle n’a lieu qu’une seule fois).

Qu’est-ce que Derrida aime par-dessus tout? Réponse : le judaïsme.

Qui aime-t-il par-dessus tout? Sa mère, qui agonise, et qui ne le reconnaît plus.

Sa mère représente « la fin d’un judaïsme », ajoute Derrida. Quant à lui, il est la « fin du judaïsme », de ce judaïsme que sa mère incarnait, auquel sa mère donnait son visage, et qu’il ne transmettra pas.

Le visage maternel a désormais disparu, quoique ineffaçable.

« C’est fini ».

Son propre visage, défiguré par une paralysie faciale d’origine virale, l’affecte, et lui ouvre un avenir imprévisible.

Derrida affirme qu’il est la fin de ce judaïsme, celui de sa mère. Mais pourquoi généralise-t-il en disant : « Je suis la fin du judaïsme ».

Qu’est-ce qui lui permet cette assertion, cette prophétie? Son nom d’Élie ?

Après la fin de ce judaïsme, Jacques Derrida veut en fonder un autre. Il dit qu’il va commencer un nouveau judaïsme, un « judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui »ii.

Il veut fonder une autre religion, et même, par le truchement de sa philosophie, « refonder toutes les religions »iii.

Projet colossal, stupéfiant. Les questions viennent aux lèvres. Y a-t-il une analogie quelconque entre la nouvelle religion de Derrida et le christianisme ?

Le christianisme n’avait-il pas déjà été une sorte de première sortie du judaïsme, et peut-être même n’était-il pas un projet de « refondation » de la religion ?

Non et non. Derrida est catégorique : « Le christianisme a abandonné la lettre et la circoncision ».

Cela vaut-il la peine d’entamer une disputation ? Dans les offices chrétiens, la lettre est lue. La Bible fait référence. La lettre est bien là, littéralement. Quant à la circoncision, elle n’a pas été vraiment abandonnée, non plus. Bien entendu, il ne s’agit pas de celle du prépuce (« orla », עָרְלָה ), mais plutôt de celle du cœur, de celle des yeux et des oreilles.

Derrida se dit fidèle à la lettre et à la circoncision. Mais puisqu’il veut fonder une autre religion, qui serait un « autre judaïsme » après la « fin du judaïsme », comment va-t-il s’y prendre pour innover ?

Consultons son programme. Il faut « refonder les religions en s’en jouant, réinventer la circoncision, re-circoncire ce qui se dé-circoncit, déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un »iv.

Ces formules appellent quelques commentaires.

 

« Refonder les religions en s’en jouant ».

La métaphore du « jeu » est curieuse, surprenante même, dans ce contexte chargé. « Se jouer » de la religion est un jeu dangereux. De nos jours, un jeu avec le feu.

D’ailleurs, là où il n’y a rien qu’un jeu, comment juger de l’enjeu ? Que peut-on fonder par jeu ? Quand une pierre de fondation « joue », quand elle a déjà « du jeu », le temple tremble, la religion vacille.

 

« Réinventer la circoncision ».

En quoi cette idée est-elle neuve par rapport à ce que disait déjà le judéo-chrétien Paul sur la circoncision, non du prépuce, mais du cœur ?

Qu’est-ce que l’on peut inventer de plus à circoncire après le sexe, l’âme, le cœur, les yeux, les oreille ? Les fruits des arbres ? Les atomes ? Les étoiles ? L’ADN ? L’eschatologie ? Ou le judaïsme lui-même ?

 

« Re-circoncire ce qui se dé-circoncit ».

Derrida affirme que la circoncision est un acte unique, un événement fondateurv. Comment des prépuces de chair se dé-circonciraient-ils ? Ou la dé-circoncision ne serait-elle qu’une métaphore, s’appliquant non à la chair mais à l’esprit ? Ne se ramène-t-on pas à la proposition de Paul de Tarse?

 

« Déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ». Encore la métaphore du jeu. Il ne s’agit plus de jouer cependant, mais de « déjouer Dieu ». La confusion de Babel avait indiqué une piste. Le Dieu « Un » s’était montré alors hostile à l’idée d’une langue « une » parmi les hommes.

Pourquoi Dieu – qui a jadis permis la confusion des langues – se serait-il « réapproprié » les langages, les unifiant ce faisant?

Qu’est-ce que Derrida veut déjouer en Dieu? Les mots, les langues, les paroles ? Il en joue, il les déjoue et les met en joue. C’est un poète du mot qui ouvre, et qui provoque.

« Je suis le dernier des Juifs. »vi

Voici le commentaire de Pierre Delain sur le site Derridex : « Cette phrase, « Je suis le dernier des Juifs », Jacques Derrida la signe, et en même temps il la raille (UTD p101). Il faut la mettre entre guillemets. C’est la phrase ironique de celui qui s’écoute parler, un stéréotype, une déclaration outrancière. En la citant et en la recitant, il met en scène la raillerie, il rit et il pleure aussi. Sous un certain angle où l’écriture est mise en abyme, on peut la prendre au sérieux. »

Le philosophe Derrida veut avoir le dernier mot. C’est sa dernière carte dans le grand jeu. La dernière estocade. « Le religieux est un sport de combat (Surtout pas de journalistes!) »vii.

Il est le dernier penseur, le penseur de l’eschatologie.viii

« Le plus avancé, c’est celui qui maintient l’avenir ouvert. » Toujours ouvrir, même à la fin dernière…

« Je suis le dernier » signifie : « Je celui celui qui ouvre, encore, toujours. »

 

iii Cf. Circonfession, p.206

vLe livre de Jacques Derrida sur le poète Paul Celan « Schibboleth », issu d’une conférence prononcée en octobre 1984 à l’International Paul Celan Symposium de l’Université de Washington, Seattle, commence par ces mots : « Une seule fois, la circoncision n’a lieu qu’une seule fois ». http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0411221109.html

vihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506190802.html « Cette formulation de Jacques Derrida, « Je suis le dernier des Juifs » [avec une majuscule], est reprise des carnets de 1976, non publiés mais cités dans Circonfession (1990). En septembre 1991, elle est rappelée dans une interview donnée à Elisabeth Weber, et enfin reprise le 3 décembre 2000 à l’occasion du colloque Judéités, qui s’est tenu au Centre communautaire de Paris. Elle est donc constamment réaffirmée sur plusieurs décennies. (…) dernier des Juifs, c’est aussi celui qui habite ce qui reste du judaïsme. Le dernier des eschatologistes maintient l’avenir ouvert. S’il annonce la fin du judaïsme, c’est pour en fonder un autre, qui ne serait plus le même. Tout se passe « comme si » le moins pouvait le plus (il insiste sur le « comme si ») : moins tu te montreras juif, plus tu le seras (c’est la formule du marrane). Le dernier des juifs peut être le pire des juifs, mais aussi celui qui garantit la série. Exclu-inclu, dehors-dedans, il n’appartient pas de fait à la culture juive, il est au bord de la série et la débordant. »

viiihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506190808.html « Il n’est pas seulement le dernier des eschatologistes, il est aussi le plus avancé (p91) : « ils n’ont m’ont jamais pardonné d’être l’eschatologiste le plus avancé, la dernière avant-garde qui compte ». Le plus avancé, c’est celui qui maintient l’avenir ouvert, sans horizon. »

La nudité de la Loi


 

Œil d’aigle. Cœur de cible. Pénétrer l’intimité. Certaines images font mouche. D’autres, mots mous, tombent ou égarent. Puissance des métaphores fortes, flaccidité des mots émollients.

D’où vient la vigueur des images vivantes? Qu’est-ce qui vibre et résonne par des mots uniquement assemblés?

Dans un petit livre du 16ème siècle, Le palmier de Déborai, un passage sobre, étincelant, concis, propose une image crue du dévoilement de hauts mystères.

« La Torah, réalité subtile et matérielle, s’est habillée de narrations matérielles. Ses narrations recèlent une grande sagesse et qui les étudie a bon salaire. Cependant celui qui la dévêt de sa matérialité couche avec la fille du Roi et la pénètre selon son chemin (kédarka). Elle est mariée à lui. Il sait la défaire de ses robes, l’une après l’autre, vêtement sous vêtement, jusqu’à ce qu’il la pénètre dans son intimité. Heureux qui est entré et n’a pas dévié. »ii

Que nous enseigne l’image de cette pénétration droite ? Trois choses, me semble-t-il.

D’abord, le matériel n’est rien qu’un voile, voilant d’autres voiles.

Deuxièmement, quand on dévêt la Loi de son sens obvie, elle se révèle toujours plus profonde, toujours plus désirable. Comme une fille de Roi qui, lentement, consent à se laisser déshabiller.

Troisièmement, nue, la Loi reste encore « noire » (kédar), comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salmaiii. Il faut entrer dans cette obscurité, dans cette intimité. Et là, il ne faut plus perdre la voie droite.

La règle d’or, de diamant, est qu’une (bonne) métaphore est un monde, à elle seule. Elle donne toujours plus de sens, plus de suc, au fur et à mesure qu’on la presse.

Et quand on a tout exprimé, il reste encore quelque chose à désirer savoir. Il ne suffit pas d’oser dire, comme à Safed, au 16ème siècle, que connaître la Loi c’est comme « connaître » la fille du Roi. Il faut laisser entendre, pudiquement, qu’il reste encore beaucoup à comprendre quand on l’a « connue ».

Il reste par exemple à comprendre comment le membre intelligent connaît l’intime obscur, comment il garde la voie droite, comment il procrée, donne chair et vie à la Loi même. Il reste aussi à en assumer les conséquences, face à la Loi, face au Roi.

 

L’écriture permet de multiplier les sens, de parler à plusieurs voix, à diverses intelligences. Parmi les métaphores, celles qui touchent au corps visent le mieux l’âme, parce que tout y est lié.

La métaphore de la « pénétration » mystique scandalise-t-elle ? Choisissons-en de plus mesurées.

Ramaq disait que Dieu est un « roi injurié », ajoutant que c’était là le sens du cri de Michée : « Qui est un Dieu comme toi ?».

Il disait encore : « Ce qui contient le tout c’est la mesure de l’humilité ».

Mesurons les mots à cette aune.

De la bouche : n’émettre que du bien.

Du visage : il doit rayonner.

Du nez : la colère n’y doit point monter.

Des yeux : ils ne regarderont rien d’abject.

Des oreilles : tendues sans cesse pour entendre le bien.

Du front : pur, sans dureté.

De la pensée : elle doit être comme une couronne secrète.

i R. M. Cordovero (1522-1570)

ii Chiour Qoma, 82a

iii Ct. 1,5

Le souffle des Védas, et le vent de la Bible


Il y a des intuitions qui pénètrent l’homme, élisent en lui résidence, dévorent sa substance, et le vivifient.

Quelques unes transcendent les âges, les terres, les cultures, les langues, les religions.

Ainsi, le souffle. Ce mot rassemble l’air et le vent, la respiration et l’haleine de vie, mais aussi l’idée de l’âme et de l’esprit.

Ces trois aires de sens, météorologique, biologique, spirituelle, réunies en un mot, créent un espace d’échos.

Elles lient d’un nœud la nature, l’homme et le divin.

Les Védas et la Bible, séparés par plus de mille ans d’âge et plusieurs milliers de kilomètres, – l’antériorité et l’orientalité revenant aux Védas, sont nouées de ce nœud, aussi.

Les Védas disent :

« Hommage au Souffle ! Sous sa veille est cet univers.

Il est le maître de toutes choses.

Tout a en lui ses fondations.

Hommage, ô Souffle, à ta clameur,

hommage à ton tonnerre !

Hommage, ô Souffle, à ton éclair,

hommage à toi, Souffle, quand tu pleus ! (…)

Hommage à toi, Souffle, quand tu respires,

hommage à toi quand tu inspires,

hommage à toi quand tu t’éloignes,

hommage à toi quand tu t’approches !

Le Souffle recouvre les êtres,

comme le père son fils aimé.

Le Souffle est maître de toutes choses

de ce qui respire et ne respire pas.(…)

L’homme inspire, expire,

étant dans la matrice.

Dès que tu l’animes, ô Souffle,

il reprend naissance. »i

 

Le vent, la pluie, le tonnerre, l’éclair ne sont que des signes, ils dénotent le Maître de l’univers. Signes aussi, l’esprit et l’âme de l’homme, et l’amour du Souffle pour la créature.

 

La Genèse annonce :

« Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme, un vent de Dieu (וְרוּחַ אֱלֹהִים ruah elohim) tournoyait sur les eaux. »ii

« Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la poussière du sol, il insuffla dans ses narines une haleine (נִשְׁמַת neshmah) de vie, et l’homme devint une âme vivante ( נֶפֶשׁ חַיָּה nephesh hayah). »iii

Le texte hébreu emploie trois mots différents pour signifier le « vent » (ruah) de Dieu, l’« haleine » (neshmah) de vie, et l’« âme » (nephesh) vivante.

Si l’on ouvre les dictionnaires savants, on constate que les sens de ces mots circulent fluidement entre eux.

Ruah : « Souffle, haleine, respiration ; vent, air ; âme, esprit ».

Neshmah : « Souffle, haleine, respiration ; souffle de vie, âme, esprit. »

Nephesh : « Souffle, haleine, odeur, parfum ; vie, principe de vie ; âme, cœur, désir ; personne ».

Il importe de souligner l’union intime de leurs acceptions. Ces trois mots hébreux se rejoignent, se conjoignent en une symphonie.

Philon d’Alexandrie écrit dans son commentaire de la Genèse : « L’expression (« Il insuffla ») a un sens encore plus profond. En effet, trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c’est Dieu ; ce qui reçoit c’est l’intelligence ; ce qui est soufflé c’est l’âme. Qu’est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. »iv

D’ordinaire le vent souffle et disperse la poussière. Ici, le vent la rassemble, lui donne souffle et la fait vivre.

Les Védas et la Bible partagent le même souffle, le même vent.

i AV. 40.4.1-2;8;10;14

ii Gen. 1,2

iii Gen. 2,7

iv Legum Allegoriae, 2, 37

Breton, prophète automatique de la Sagesse


 

Son nom l’indique, le surréalisme désire transcender un petit peu le réel, mais pas trop, c’est-à-dire s’établir, modestement, juste un poil « au-dessus » de la réalité commune.

Breton avait pensé un moment au mot « supernaturalisme », mais l’adjectif « supernaturel » était trop proche de « surnaturel», et ça n’allait pas du tout. On n’allait quand même pas frayer avec les arrière-mondes et les sur-natures.

Dans sa surélévation passagère au-dessus de la réalité, le poète surréaliste cherche à occuper d’inattendus points de vue, à produire des révélations, à recueillir des images non tombés d’en-haut, montant spontanément d’en-bas (le surréalisme est un matérialisme).

Arcane 17 d’André Breton donne quelques indications sur la manière surréaliste de pénétrer le « grand secret »:

« Ce fut là pour moi, la clé même de cette révélation dont j’ai parlé et que je ne pouvais devoir qu’à toi seule, au seuil de ce dernier hiver. Dans la rue glacée, je te revois moulée sur un frisson, les yeux seuls à découvert. Le col haut relevé, l’écharpe serrée de la main sur la bouche, tu étais l’image même du secret, d’un des grands secrets de la nature au moment où il se livre, et dans tes yeux de fin d’orage on pouvait voir se lever un très pâle arc-en-ciel. »

Nous ne pouvons croire un instant à l’anecdote, au souvenir banal, à l’émotion autobiographique. Cela ne serait pas digne d’un pape (fût-il surréel).

« L’image même du secret », c’est l’évidence, ne peut pas être la figure d’une femme aimée, – une Jacqueline Lamba, si peu secrète, si nue dans sa danse nautique, ou une Élisa Claro, si nue dans son mystère.

« L’image même du secret » est une figure de la révélation, celle d’un « des grands secrets de la nature au moment où il se livre ».

Quel est ce « grand secret » ? Quelle est cette image « moulée sur un frisson » ?

Dans une lettre datée du 8 mars 1944, Breton confie : « Je songe à écrire un livre autour de l’arcane 17 (l’Étoile, la Jeunesse éternelle, Isis, le mythe de la résurrection, etc.) en prenant pour modèle une dame que j’aime et qui, hélas, en ce moment est à Santiago. »

 

Le « grand secret » est donc celui de l’arcane 17, la métaphore de l’Étoile, la vision (surréelle) de la résurrection, l’intuition d’Isis, un rêve d’aube et d’arc-en-ciel.

Ni femme du souvenir, ni spectre de l’avenir, ni « marraine de Dieu », ni « ambassadrice du salpêtre » ou « de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée », qui est cette Étoile?

Qui est cette Isis ?

Isis est ici, comme déjà dans l’Égypte ancienne, une métaphore (surréelle ou surnaturelle ?) de la Sagesse, même si Breton, poète automatique, marxiste et freudien, était sans doute volontairement dépassé par son procédé d’écriture.

Qu’on en juge.

Seuls les yeux de la « révélation » sont à découvert. Tout le reste est enveloppé, caché – comme la Sagesse, tout entière « vision ».

L’écharpe est serrée de la main sur la bouche, – telle la Sagesse, à la parole rare.

Son regard est entre l’orage et l’aurore. La Sagesse demeure entre le passé et l’avenir.

La rue « glacée » est un monde sans chaleur, glissant, sans fondement ; seule la Sagesse y annonce la fin de l’orage, un signe salvateur (le très pâle arc-en-ciel).

Trois quarts de siècle auparavant, Verlaine avait déjà usé de l’adjectif « glacé ».

« Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles. »

Deux formes passées, aux yeux morts. Deux spectres indistincts – irréels.

La « rue glacée », la révélation « moulée sur un frisson » – quant à elles, surréelles.

A quand, la fin du « dernier hiver » ?

A quand, le miracle de la chaleur et de la lumière que les « yeux pâles » prodiguent ?

Le poète a reconnu le signe du mystère, il remonte à la source.

« Ce signe mystérieux, que je n’ai connu qu’à toi, préside à une sorte d’interrogation palpitante qui donne en même temps sa réponse et me porte à la source même de la vie spirituelle. (…) Cette clé rayonne d’une telle lumière qu’on se prend à adorer le feu même dans lequel elle a été forgée. »

Breton, surréaliste et matérialiste, porté à « la source même de la vie spirituelle » ! Breton, plongé dans la lumière de l’esprit ! Breton, adorateur du feu ! Breton, Zoroastre de la rive gauche ! Breton, déclamant le Zend, dans un bistrot du Vieux-Port !

Pourquoi pas ? L’esprit des lieux, quoi de plus surréel ?L’église de Saint Germain des Prés a été construite sur le site d’un ancien temple d’Isis, tout comme à Marseille, la cathédrale de la Major.

 

Toujours le poète doit conclure – avec des mots précis.

« La vertu entre toutes singulière qui se dégage de ton être et que, sans hésitation, je me suis trouvé me désigner par ces mots : « La jeunesse éternelle », avant d’avoir reconnu leur portée. »

Breton a parlé trop vite. Il le concède a posteriori. La « jeunesse éternelle », la « vertu entre toutes singulière » est encore une métaphore, imparfaite et surréelle.

Emporté par l’automatique élan, Breton en reconnaît la portée. La « jeunesse éternelle », cette Isis, crie : Breton est un prophète automatique de la Sagesse.

La descente dans l’immanence


 

Le verbe ירד, yarada, est l’un de ces mots paradoxaux, surprenants, mystérieux, de la littérature des Hekhalot (« les Palais »), laquelle traite des ascensions et des descentes célestes. Il a pour premier sens « descendre », et plusieurs sens dérivés : « tomber, déchoir, périr, être ruiné », ou encore « abattre, humilier, précipiter ». Il s’emploie principalement pour décrire les différentes « descentes », « chutes », « déchéances » ou « humiliations » relevant de la condition humaine.

Le paradoxe apparaît lorsque le même verbe sert aussi à décrire les théophanies, qui sont donc en quelque sorte assimilées, par contiguïté, à leur exact opposé : la chute.

Une succincte collection d’usages de ce mot en fera miroiter le spectre.

« Abram descendit en Égypte »i. « Elle descendit à la fontaine » (Gen. 24,16). « Moïse descendit de la montagne » (Ex. 19,14 ou Ex. 34,29). « Mon bien-aimé est descendu dans son jardin » (Cant. 6,2). « Il descendra comme la pluie sur l’herbe coupée » (Ps. 72,6).

Ce verbe s’emploie aussi métaphoriquement : « Tous fondent en larmes » (Is. 15,5). « Le jour baissait » (Jug. 19,11). « Ceux qui naviguent sur mer » (Ps. 107,23).

Il s’applique à la mort : « Comme ceux qui descendent dans la tombe » (Prov. 1,12). « Qu’ils descendent tout vivants dans le schéol » (Ps. 55,16).

Il peut prendre l’acception de « déchoir » : « Toi, tu décherras toujours plus bas » (Deut. 28,43).

Enfin il y a l’application de ce verbe aux théophanies, aux formes d’apparitions divines.

« Le Seigneur descendra à la vue du peuple entier, sur le mont Sinaï » (Ex. 19,11). « La montagne de Sinaï était toute fumante parce que le Seigneur y était descendu au sein de la flamme » (Ex. 18,18). « La colonne de nuée descendait, s’arrêtait à l’entrée de la Tente, et Dieu s’entretenait avec Moïse. » (Ex. 33,9). « Le Seigneur descendit sur la terre, pour voir la ville et la tour » (Gen. 11,5). « Je descendrai et te parlerai, et je retirerai une partie de l’esprit qui est sur toi pour la faire reposer sur eux » (Nb. 1,17). « Il incline les cieux et descend ; sous ses pieds, une brume épaisse » (2 S. 22,10). « Ah ! Puisses-tu déchirer les cieux et descendre ! » (Is. 63,19). « Tu descendis et les montagnes chancelèrent » (Is. 64,2). « L’Éternel Tsébaoth descendra pour guerroyer sur la montagne de Sion et ses hauteurs. » (Is. 31,4)

Dans tous les cas où Dieu descend dans le monde, il garde, notons-le, une certaine hauteur, ou une certaine distance. Il descend juste assez bas pour être « à la vue du peuple », mais pas plus bas. Il descend sur la montagne, mais « au sein d’une flamme ». Il descend vers la Tente, mais reste « dans une nuée ». Il descend des cieux, mais « une brume épaisse » reste sous ses pieds. Il descend vers Moïse, mais seulement à la distance nécessaire pour lui parler. Il descend sur la montagne de Sion, mais reste sur les « hauteurs ».

Qu’est-ce que cela montre ?

D’abord, un verbe comprenant les idées de descente, de chute, de déchéance, de ruine, d’humiliation, peut, on le voit, être appliqué (métaphoriquement) à Dieu. Chacune des théophanies peut s’interpréter, du point de vue, non de l’homme, mais de Dieu, comme une sorte de « descente » et peut-être de « chute ». C’est une idée forte.

Ensuite, comme on l’a noté, les descentes décrites dans les textes cités gardent toujours une certaine distance, une réserve. Dieu descend, mais seulement jusqu’à un certain point.

Enfin, l’idée de la descente de Dieu n’est jamais associée à l’idée de sa remontée. Il y a bien sûr le cas du rêve de Jacob. Mais alors ce sont « les messagers divins » qui «  montaient et descendaient le long de l’échelle » (Gen. 28,12). Quant à lui, « l’Éternel apparaissait au sommet » (Gen. 28,13), fort loin donc.

Qu’en conclure ?

Dieu peut « descendre », disent les textes. Les mêmes textes ne disent jamais qu’Il « remonte », après être descendu.

C’est là un argument, me semble-t-il, pour associer à la transcendance une immanence persistante, paradoxale.

i Gen 12,10

Du Nil et de l’Indus, quelle est la source ?



La première dynastie égyptienne remonte au trente-deuxième siècle avant J.-C. Avant elle, il y avait la « dynastie zéro », dont la capitale était Hiérakonpolis. On y a trouvé des momies, des masques, des statues en pierre et des restes d’une architecture funéraire datés de 3500 ans avant J.-C.

Le Livre des morts, qui tire sa substance du Grand rituel funéraire royal de l’Ancien empire, donne une idée des croyances qui occupaient alors les esprits, il y a cinquante cinq siècles.

Ces textes, parmi les plus anciens de la mémoire humainei, frappent par la puissance du style, la noblesse du ton, l’assurance de la foi. On entend des voix colorées d’une paisible éternité. Le Divin et l’Humain entretiennent des rapports familiers, proches. Cent symboles, aux reflets secrets, mille images, aux facettes éclatantes, délient et stimulent les imaginations modernes.

Deux mille ans avant la Bible juive, le Livre des morts donne la parole à l’Éternel, au Dieu Un.

« Je suis hier, je suis l’aube d’aujourd’hui et je suis demain, le toujours. Je suis une autre fois le chef des naissances, la nature mystérieuse. Je suis le Créateur des dieux qui procurent leurs aliments aux habitants de la Douat, ceux qui habitent à l’Occident du ciel. Je suis le gouvernail oriental, possesseur de deux visages.

Je suis venu aujourd’hui pour aller à la demeure divine d’Isis la divine. Grâce à l’âme d’Horus j’ai vu les mystères secrets, et la naissance d’Horus dans les retraites cachées.

Je suis l’Éternel. Je suis l’âme de Rê sortie du Noun, l’âme qui a créé Hou.

Je suis l’Aîné des dieux primordiaux, mon âme est l’âme des dieux, l’éternité, et mon corps est la pérennité. »ii

L’Égypte des origines n’était pas isolée. La vallée du Nil avait son génie propre. Mais les idées et les songes ont irrigué d’autres plaines, balayé des montagnes, de la Bactriane au bassin du Gange.

Sans le savoir peut-être, la religion de l’Égypte ancienne, le Zend Avesta et les Védas, dessinent un arc, s’étendant du Nil au Tigre, de l’Oxus à l’Indus. Cet arc est une arche. Croyances et cultures, voix bariolées, jointes à travers la géographie et l’histoire.

Au Livre des morts, tourné vers l’  »occident », répond l’invocation lumineuse,  »orientale », de Zoroastre :

« J’offre, j’accomplis ce sacrifice en l’honneur d’Ahura-Mazda, le créateur, brillant, majestueux, très-grand, très-bon, très-beau, très-ferme ;

Intelligence suprême, de forme parfaite, le plus élevé en pureté ;

Esprit très-sage, qui répand la joie au loin. »

Avec le recul des temps longs et l’avantage des paysages étalés, le poète, penché sur la carte, suit le diagramme indécis des migrations. Dans des résonances imprécises, il scrute des restes de mémoire ; il entend l’esprit des peuples, – dans les vents des fleuves, des déserts et des montagnes.

i L’archéologie nous apprend que ce n’est qu’au 21ème siècle avant J.-C., soit quinze siècles après l’acmé de Hiérakonpolis, et cinq siècles après l’érection de la pyramide de Khéops qu’émergea dans l’histoire la ville d’Ur en Chaldée. On peut supposer que lorsque cette capitale d’un empire régional commença son déclin, vers le début du 2ème millénaire avant l’ère chrétienne, ou connut sa ruine, deux ou trois siècles plus tard, alors seulement, un certain Abraham en émigra vers le Sud, vers le Néguev.

iiLe Livre des morts des Anciens Égyptiens (Rituel pour Sortir au Jour).

Ouragan et zéphyr


 

« Mais chez les humbles se trouve la sagesse »i.

Le mot « humble » vient d’un mot dérivé du verbe צָנַע, se cacher, s’humilier. Une traduction plus littérale est possible:

« Mais auprès de ceux qui se cachent est la sagesse».

Les humbles se cachent. La sagesse aussi.

L’idée de sagesse cachée est ancienne. On la trouve dans nombre de traditions religieuses, exotériques ou ésotériques.

« Je te parle, ô Nacitekas, Agni céleste, qui connais l’obtention des mondes sans fin et le séjour. Ô toi, sache-le, [cette sagesse] est déposée dans un lieu secret.»ii

Le secret est d’abord un lieu.

La sagesse aussi.

Ce lieu fait partie de la révélation. Pénétrer le secret, c’est pénétrer ce lieu divin, et plonger dans l’abîme. En y entrant, on perd tout équilibre, tout lien, on quitte tout pour aller au-delà de l’humain.

« Quand il a médité, en s’appliquant, sur l’union avec l’âme suprême, sur le Dieu difficile à percevoir, qui a pénétré dans le secret, qui s’est posé dans la cachette, qui réside dans le gouffre, – le sage laisse de côté la joie et la peine. »iii

Il n’est pas donné à tous d’imiter le sage. Le Saint des Saints est un lieu vide, réservé.

La révélation révèle que rien n’éclaire le mystère. Elle l’approfondit sans mesure, toujours davantage.

Les révélations abrahamique, mosaïque ou christique, se présentent parfois comme des dévoilements. Mais ces dévoilements sont autant de voiles nouveaux, autant de questions, jetant des perspectives inconcevables, effleurées.

Toute révélation est réellement dangereuse. Elle menace l’ordre, l’état des choses, les habitudes ; la vie. Combien de prophètes lapidés ou crucifiés pour avoir partagé leur vision? La mort est la compagne de leur vérité.

R. Isaac d’Acre commente : « Quand Moïse notre maître dit : « Montre-moi ta gloire » (Ex. 33,18), c’est la mort qu’il demandait, afin que son âme brise la lumière de son palais, qui la sépare de la lumière divine merveilleuse, qu’elle avait hâte de contempler ».

L’union avec le Divin présente un défi, la dissolution. Elle est comparable à une goutte d’eau dans la mer . « Comme de l’eau pure versée dans de l’eau pure devient pareille à elle, l’âme du sage plein de discernement devient comme le Brahman. »iv

On trouve la même image dans la Kabbale juive: « L’âme s’attachera à l’Intellect divin et il s’attachera à elle (…) Et elle et l’Intellect deviennent une même chose, comme lorsque l’on verse une cruche d’eau dans une source jaillissante. C’est donc là le secret du verset : « un feu qui dévore le feu » » (R. Isaac d’Acre).

Une goutte d’eau dans la source. Un feu dans le feu. La sagesse est bien cachée. Pourquoi fuit-elle la gloire ?

Un passage de Paul peut mettre sur la piste. « Il faut se glorifier ? Cela ne vaut rien pourtant. (…) Pour moi, je ne me glorifierai que de mes faiblesses. »

Un « ange de Satan » est chargé de souffleter Paul pour qu’il ne s’enorgueillisse pas. Si Paul demande à Dieu d’éloigner de lui cet ange satanique, Dieu répond : « Ma grâce te suffit ; car la puissance se déploie dans la faiblesse. »

Paul conclut : « C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ : car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ».v

La faiblesse, la détresse, la persécution, – une « force » ?

Comme cela est difficile à concevoir, pour ceux qui veulent survivre !

La force et la puissance voilent et assourdissent tout.

Mais dans la tempête bruyante, dans l’ouragan dévastateur, les humbles ont une faible chance d’entendre le zéphyr, qui leur succèdera, dans un murmure.

i Prov.11,2

ii Katha Upanisad 1,14

iii Katha Upanisad 2,12.

iv Katha Upanisad 4,15

v2 Cor. 12,1-10

Le lien entre l’Inde, Israël et l’Occident


 

Le philosophe doit se mettre en route, à l’exemple de Pythagore.

« Pythagore s’en fut à Babylone, en Égypte, dans toute la Perse, s’instruisant auprès des mages et des prêtres ; on rapporte qu’il s’entendit aussi avec les Brahmanes. »i

Aucun peuple, aucune culture, aucune religion n’a le monopole du savoir. Les dogmes et les idées reçues frappent par leur étroitesse, leur absence de souffle. Sous l’apparence de leurs multiplicités, il faut chercher une unité plus profonde, originaire. En cette quête, l’ennui s’envole.

Dans les Védas, Agni est « Dieu du feu ». Ce n’est que l’un de ses noms, le feu n’est qu’une image. Agni est le Divin sous d’autres aspects, que ses noms désignent: « Agni, tu es Indra, le dispensateur du bien ; tu es l’adorable Viṣṇu, loué par beaucoup ; tu es Brahmānaspati… tu es toute sagesse. Agni tu es le royal Varuṇa, observateur des vœux sacrés, tu es l’adorable Mitra, le destructeur. »

Agni est cette multiplicité innombrable, et il est Agni, Dieu unique. Agni incarne la multiplicité infinie et la profonde unité du Divin.

La religion des Védas semble un polythéisme, par l’accumulation myriadique des noms de Dieu. C’est aussi un monothéisme dans son intuition essentielle.

Les Védas chantent, psalmodient, invoquent et crient le Divin, – sous toutes ses formes. Ce Divin est toujours Parole, – dans toutes ses formes. « Par le Chant et à côté de lui, il produit le Cri; par le Cri, l’Hymne ; au moyen de la triple invocation, la Parole. »ii

Agni est le Feu divin, qui illumine, il est aussi la libation du Soma, qui crépite. Il est l’un, et l’autre, et leur union. Par le sacrifice, Feu et Soma s’unissent. Le Feu et le Soma concourent à leur union, cette union dont Agni est le nom divin.

Toujours les mêmes questions traversent l’Humanité.

« Où est le souffle, le sang, la respiration de la terre ? Qui est allé le demander à qui le sait ? » demande le Ṛg Veda. iii

Plus tard, et plus à l’Ouest, Yahvé demande à Job : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle le cordeau ?(…) Raconte, si tu sais tout cela. De quel côté habite la lumière, et les ténèbres où résident-elles ?»iv

Il y a là une familiarité instinctive, une fraternité de ton, une ressemblance intuitive, entre mille ans d’écart.

Les anciens Hébreux, consacrés à l’intuition de l’Un, recherchaient et célébraient aussi ses noms divers. N’y a-t-il pas là analogie avec les multiples noms et les attributs védiques de la Divinité, dont l’essence est unique ?

Lorsque Dieu « crie » trois fois son nom à l’adresse de Moïse « YHVH, YHVH, EL » (יְהוָה יְהוָה, אֵל)v, voilà un Dieu unique qui prononce une triple Parole. Trois cris pour dire trois noms. Que dit le premier YHVH ? Que signifie le second YHVH ? Qu’exprime le troisième nom, EL ?

Le christianisme répondra mille années après Moïse par d’autres métaphores (le Père, le Fils, l’Esprit).

Mille années avant Moïse, des versets du Ṛg Veda évoquaient déjà les trois noms divins d’un Dieu unique: « Trois Chevelus brillent à tour de rôle : l’un se sème dans le Saṃvatsara ; l’un considère le Tout au moyen des Puissances ; et d’un autre, on voit la traversée, mais non pas la couleur. »vi

Les trois « Chevelus » sont le Dieu unique, Agni, dont la chevelure est de flammevii.

Le premier « Chevelu » se sème dans le Soma, en tant que germe primordial, non-né. Le second « Chevelu » considère le Tout grâce au Soma, qui contient les puissances et les forces. Le troisième « Chevelu » est l’être obscur d’Agni (l’Agni « aja », – « non-né »), obscurité que le Dieu « traverse », lorsqu’il passe de l’obscur au brillant, de la nuit à la lumière.

Pour l’œil et l’oreille du poète, c’est triplicité n’est pas une coïncidence, un hasard. Les millénaires passent, les idées demeurent. Agni déploie à trois reprises le feu de sa « chevelure » buissonneuse et brillante, pour signifier sa puissance créatrice, sa sagesse et sa révélation. Du buisson ardent, Yahvé crie ses trois noms à Moïse pour être sûr d’être entendu. Plus tard, Dieu « Père » engendre le « Fils » par « l’Esprit ».

La figure du Dieu « un » qui se montre « trois », paraît être une constante anthropologique. La même métaphore, étrange, contradictoire, relie l’Inde aryenne et védique, l’Israël sémite et juif, et l’Occident gréco-latin et chrétien.

i Eusèbe de Césarée. Préparation évangélique, 4,15

ii Ṛg Veda I, 164,24.

iii Ṛg Veda I, 164,4.

ivJob, 38, 4-19

v Ex. 34,6

vi Ṛg Veda I, 164,44.

vii Notons ici incidemment que l’un des attributs d’Apollon, Xantokomès (Ξανθόκομης), en fait aussi un Dieu « à la chevelure rouge-feu »

La Kabbale et les Védas sont sœurs


Les Dieux ont reçu beaucoup de noms au cours de l’histoire, dans toutes les langues de la terre. Le Dieu unique des monothéismes, lui-même, est loin de n’avoir qu’un seul nom pour figurer son unicité. Il en a dix, cent ou même bien plus encore, suivant les variations des monothéismes, à ce sujet.

Dans l’Interprétation du candélabre de Moïse de Guillaume Postel (Venise, 1548), basée sur les fameuses sephiroth, on trouve énumérés les dix noms du Dieu unique, tels qu’ils sont transmis par la Kabbale juive.

Le premier nom est EHIEH : « Je suis ». Il est associé à Cheter, la couronne, la supériorité, la multitude et la puissance.

Le second est IAH, que l’on trouve dans des expressions composées, par exemple HALLELU-IAH. Sa propriété est Hokhmah, la sagesse, la sapience, la distinction, le jugement.

Le troisième est JEHOVIH, associé à Binah, intelligence, science, entendement.

Le quatrième est EL, associé à Hesed, c’est-à-dire la miséricorde ou la souveraine bonté, ainsi qu’à Gedolah, la grandeur.

Le cinquième est ELOHIM, qui renvoie vers Pachad, la crainte, la terreur et le jugement. On lui associe Geburah, force, punition, jugement.

Le sixième nom est JEHOVAH, dont la propriété est Tiphaeret, ce qui s’entend comme l’honneur et la perfection de la beauté du monde.

Le septième nom est JEHOVAH TSABAOTH, associé à Netzah, la victoire parfaite et finale, ce qui signifie l’accomplissement final des œuvres.

Le huitième nom est ELOHIM TSABAOTH, dont la propriété est Hod, louange et direction.

Le neuvième nom est EL SHADDAÏ, à qui répond la propriété de Iesod qui signifie le fondement et la base de toutes les perfections du monde.

Le dixième nom est ADONAÏ, qui s’accompagne de Hatarah et de Malcut, qui veut dire « couronne inférieure ».

Cette liste, apparemment hétéroclite, de dix noms principaux appelle des commentaires, dont je voudrais rapporter les plus saillants.

L’ordre dans lequel sont placés ces noms a son importance. Ils sont disposés en une figure (le « candélabre ») qui a vaguement la forme d’un corps.

Le premier et le dixième noms (le commencement et la fin) sont sous le signe de la couronne, ce qui convient bien à un règne.

Les trois premiers noms se rapportent à Dieu dans le monde supérieur. Les trois suivants à Dieu dans le monde intermédiaire. Les trois suivants à Dieu dans le monde inférieur. Enfin, le dernier nom est un nom générique, qui se rapporte à Dieu dans tous ses états.

EHIEH, אֶהְיֶה « Je suis » (Ex. 3,14). C’est l’essence même de Dieu, l’essence de Celui qui fut, est et sera. C’est la souveraine puissance.

IAH, יה. Ce nom est composé d’un Yod et d’un Hé, les deux lettres qui symbolisent respectivement le masculin et le féminin. Ce sont aussi les deux lettres placées au commencement et à la fin du « très haut et inexplicable nom » : יהוה, le Tétragramme. On l’associe à la Sagesse.

JEHOVIH est le nom de Dieu, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence. Il représente l’une des manières de distribuer les voyelles sur le Tétragramme (censé être imprononçable).

EL est le nom de la puissance, de la bonté et de la miséricorde. Il est au singulier, et renvoie en quelque sorte à sa forme plurielle : ELOHIM.

ELOHIM, pluriel de EL, est le nom de la terreur, de la peur et aussi de la force et de la résistance.

JEHOVAH, qui présente une autre lecture du Tétragramme (une autre vocalisation), est la vertu du monde tout entier.

JEHOVAH TSABAOTH est le Seigneur des armées, des multitudes et de la victoire finale.

ELOHIM TSABAOTH est un nom similaire, signifiant Dieux des armées.

EL SHADDAÏ qui signifie « Tout Puissant » s’interprète par la Kabbale comme étant le « nourrissement » et les « mamelles du monde ». Mais c’en est aussi assez logiquement le « fondement », ou la « base ». Certains ajoutent que ce nom de puissance, est « au droit du lieu séminal dedans le grand homme divin ».

ADONAÏ est le nom commun de Dieu. Il récapitule et incarne toutes ses propriétés.

Ces dix noms ponctuent et dessinent le  »candélabre » mosaïque. A l’observer attentivement m’est venue l’idée d’une possible comparaison avec le « serpent » de la kundalini védique.

Autrement dit, la mise en parallèle des  »noms » avec les shakra védiques et tantriques semble stimulante.

Commençons par les trois shakra inférieurs. On peut les associer aux trois noms divins que la Kabbale, quant à elle, associe à ce qu’elle appelle le monde inférieur.

EL SHADDAÏ, qui est au « fondement » du monde selon la Kabbale, peut être évidemment associé au premier shakra, le Muladhara (qui signifie littéralement : « support du fondement » en sanskrit). Dans la culture des Védas, ce shakra est associé à l’anus, à la terre, à l’odorat et à l’éveil incitateur. En tant qu’il est à l’endroit du « lieu séminal », le nom EL SHADDAÏ peut aussi être associé au second shakra, le Svadhisthana (« siège du soi »), qui renvoie dans les Védas aux parties génitales, à l’eau, au goût et à la jouissance.

Les noms d’ELOHIM TSABAOTH et de JEHOVAH TSABAOTH peuvent assez facilement être associés au troisième shakra, le Manipura (« Abondant en joyaux »), qui renvoie au plexus solaire, à la vue, au feu et à la force vitale, ce qui paraît bien s’appliquer au qualificatif de Seigneur ou de Dieu des « armées ».

Le nom JEHOVAH en tant qu’il se rapporte à la vertu du monde, peut être associé au quatrième shakra, appelé Anahata (« Ineffable »), qui est lié au cœur, à l’air, au toucher et au son subtil.

Les noms d’ELOHIM et de EL, en tant qu’ils ont un rapport avec la puissance, la bonté et la miséricorde peuvent être associés au cinquième shakra, Visuddha (« Très pur »), qui est lié au larynx, à l’ouïe, à l’éther et au Verbe sacré.

Le nom de JEHOVIH, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence, peut être associé au sixième shakra, l’ajna (« ordre »), qui se rapporte au front, au mental, à l’esprit et à la vérité.

Le nom de IAH, qui se rapporte à la Sagesse, peut être associé au septième shakra, Sahasrara (« Cercle aux mille rayons »), qui est associé à l’occiput, à la « vision » et au yoga, à l’union ultime.

On laissera le nom EHIEH à part, non touché par ces jeux métaphoriques, et cela pour des raisons évidentes.

Quant au nom ADONAÏ, il est le nom le plus général, avons-nous dit. Aussi il ne convient pas de l’impliquer dans ces sortes de comparaisons.

Je voudrais retenir de cette correspondance entre le « serpent kundalinique » et le « candélabre mosaïque » l’idée que sont sculptées, dans la profondeur de nos corps comme dans les abysses de nos esprit, des formes archétypales, permanentes.

Ces archétypes, le « serpent » ou le « candélabre », figurent un « arbre » ou une « échelle » de hiérarchies, et symbolisent une montée vers l’union divine, à partir d’une « base », la plus matérielle qui soit, le « fondement ».

J’en conclus que la Kabbale et les Védas sont sœurs, et renvoient à une même intuition : la montée de l’homme vers le divin.

 

Kabbale et collision quantique


L’allégorie et l’anagogie sont de puissants moyens d’avancer la spéculation créative, heuristique. Du choc de silex choisis, on génère des étincelles nouvelles.

L’électrodynamique quantique (QED) offre des analogies troublantes avec quelques concepts de la Kabbale, développés à la Renaissance.

Les idées de la QED et les concepts de la Kabbale, séparés par plus de quatre siècles, expliquent de façon étrangement analogue la dynamique de la lumière « photonique » et le mouvement de la lumière « divine ».

Lorsqu’on observe les trajectoires de particules ou de photons, on peut détecter l’apparition de particules virtuelles, éphémères. Avant de disparaître, ces particules suivent des trajectoires en forme de boucles fermées, pendant des intervalles d’espace-temps extrêmement courts.

Lorsqu’on cherche à théoriser le comportement de ces particules selon les données de l’observation (c’est-à-dire à calculer leur « diagramme de Feynman »), on obtient parfois des résultats « divergents », c’est-à-dire infinis, ou bien totalement incompatibles avec les schémas d’explication connus.

On trouve dans certains cas que l’énergie de ces particules « intermédiaires » est beaucoup trop grande, ou bien que ces particules ont des longueurs d’onde beaucoup trop courtes et de trop hautes fréquences, ou encore que les diverses émissions et absorptions des particules participant à la boucle se font dans un espace-temps trop court pour être intégrable.

Ces phénomènes sont inexplicables à l’aide des connaissances actuelles.

La « divergence » des calculs est un problème sérieux, parce qu’elle remet en cause le cadre théorique utilisé, selon Dirac et Feynman.

Il y a plusieurs sortes de boucles. Un photon de lumière peut créer un ensemble de particules virtuelles qui s’annihilent ensuite et forment un nouveau photon. C’est ce qu’on appelle la polarisation du vide. Ou alors, un électron émet des particules virtuelles puis les réabsorbe. C’est la self-interaction de l’électron. Ou encore, un électron émet plusieurs photons, dont l’un d’eux interagit avec un autre électron, puis le premier électron réabsorbe les premiers photons émis. C’est ce qu’on appelle la renormalisation de vertex.

Ces trois types de boucles (self-interaction, polarisation du vide, renormalisation) peuvent, me semble-t-il, servir de métaphores aux divers modes d’interaction de la lumière divine avec elle-même, – telle que décrite par la Kabbale juive.

Dans son ouvrage sur le Zohar et la Kabbale, Joannis Davidis Zunneri définit le mot הכאה comme signifiant « percussion », « collision ». Il est employé par les kabbalistes dans le contexte de la génération des lumières émanées de Dieu.

Il y a trois sortes de lumières, explique Zunneri.

Une première lumière, directe (Lux directa), appelée Akudim. C’est la lumière première, celle de l’origine.

Il y a une lumière-vestige (Lux vestigii), appelée Rahamim, c’est-à-dire lumière de compassion (miseratio).

Il y a enfin la lumière appelée Achurajim, qui est une lumière de dureté, de sévérité (rigor).

Zunneri indique que lorsque la lumière de compassion et la lumière de sévérité se rencontrent, alors elles entrent en « collision » (הכאה ).

La lumière originaire, première, se meut de toute éternité, par elle-même et en elle-même. La lumière première s’engendre elle-même, ne cessant d’interagir avec elle-même, fusionnant ce qu’elle est avec ce qu’elle a été et avec ce qu’elle sera, et se projetant en-avant de sa propre aura.

La figure quantique de la self-interaction est assez similaire.

La lumière première laisse continûment en arrière des « vestiges » de son passage. Cette lumière-vestige est aussi appelée « lumière de « compassion » et même « lumière d’amour », parce qu’elle se lie fidèlement à ce qu’elle a été, à ce passé qui n’a pas cessé d’être, mais qui est seulement un peu en retard, un peu en arrière. Continûment, la lumière première se projette aussi vers ce qu’elle illumine, vers ce qu’elle éclaire, c’est-à-dire vers son éternité future. Pour faire advenir ce futur, la lumière première doit « ouvrir une brèche » dans la nuit absolue, dans le néant total qui demeure devant elle. Pour ouvrir cette brèche, il faut que la lumière première ait une sorte de dureté, de tranchant. Elle doit briser la compacité rebelle du néant, pour le faire advenir à l’être. L’image électrodynamique de la polarisation du vide correspond bien à cette brèche dans le néant.

De l’interaction des trois sortes de lumières divines, des gerbes d’étincelles jaillissent de tous côtés. Les étincelles peuvent revenir après quelque temps au sein de la lumière originaire, ou continuer d’« interagir » en dehors de la lumière première, avant de générer une lumière seconde, qui en dérive. Le phénomène quantique de la « renormalisation » pourrait servir de métaphore.

La « renormalisation » est l’image électrodynamique de la création de la lumière divine seconde.

Mais la lumière divine seconde est elle-même une métaphore de la création du Logos.

La collision quantique mène loin.

Que de telles analogies puissent être possibles, invite à penser qu’il y a des schèmes indéracinables, profondément sculptés dans le cerveau des hommes, et reliant par delà les âges et les siècles les objets de leur pensée.

L’extase de Thérèse


Grothendieck a bouleversé la notion d’espace mathématique, comme Einstein l’a fait en physique. Il a inventé une géométrie nouvelle, dans laquelle « le monde arithmétique et le monde de la grandeur continue n’en forment plus qu’un seul ».i

Pour conjoindre le discontinu et le continu, le nombre et la grandeur, les faire s’unir intimement, Grothendieck a conçu la métaphore de leurs « épousailles ». Ce mariage de papier devait être suivi de la consommation en bonne et due forme, afin d’assurer la génération de nouveaux êtres (mathématiques).

« Pour les ‘épousailles’ attendues, ‘du nombre et de la grandeur’, c’était comme un lit décidément étriqué, où l’un seulement des futurs conjoints (à savoir, l’épousée) pouvait à la rigueur trouver à se nicher tant bien que mal, mais jamais des deux à la fois ! Le ‘principe nouveau’ qui restait à trouver, pour consommer les épousailles promises par des fées propices, ce n’était autre aussi que ce « lit » spacieux qui manquait aux futurs époux, sans que personne jusque là s’en soit seulement aperçu. Ce « lit à deux places » est apparu (comme par un coup de baguette magique. . . ) avec l’idée du topos.»ii

Grothendieck, le plus grand penseur de l’espace mathématique que le 20ème siècle ait produit, a expliqué une avancée révolutionnaire à l’aide d’une métaphore matrimoniale, et de tout ce qui s’ensuit.

A vrai dire, la métaphore du « mariage » a été utilisée de tout temps pour traduire des idées difficiles, dans des contextes philosophiques.

Il y a 2000 ans, le philosophe juif Philon d’Alexandrie utilisa cette même métaphore pour présenter le « mystère de la génération divine ». Pour traduire en grec l’idée de « génération divine », Philon emploie le mot τελετή (télétê).

Ce mystère est composé de trois éléments. Il y les deux « causes » initiales de la génération ainsi que leur produit final.

Les deux causes sont Dieu et la Sagesse (qui est « l’épouse de Dieu », – restant « vierge »iii).

La Sagesse est la Virginité elle-même. Philon s’appuie sur l’autorité du prophète Isaïe, qui affirme que Dieu s’unit à la Virginité en soiiv.

Philon précise ailleurs: « Dieu et la Sagesse sont le père et la mère du monde ».v

Dans la tradition chrétienne, on trouve des métaphores similaires, dérivées des idées juives, mais transposées dans « l’union » du Christ et de l’Église.

Un cabaliste chrétien du 16ème siècle, Guillaume Postel, utilise la métaphore de l’amour du mâle et de la femelle pour décrire cette union:

« Car comme il y a amour du masle à la femelle, par laquelle elle est liée, aussi y a-t-il amour et lien de la femelle au masle par lequel il est lyé. Cecy est le mistère du très merveilleux secret de l’authorité de l’Eglise sur Dieu et sur le Ciel, comme de Dieu et du Ciel sur icelle par lequel Jésus l’a voulu dire : Ce que vous lierez sur la terre sera lyé au Ciel. »vi

Thérèse d’Avila, contemporaine de Guillaume Postel, parle par expérience de « l’union parfaite avec Dieu, appelée mariage spirituel » :

« Dieu et l’âme ne font plus qu’un, comme le cristal et le rayon de soleil qui le pénètre, comme le charbon et le feu, comme la lumière des étoiles et celle du soleil (…) Pour donner une idée de ce qu’elle reçoit de Dieu dans ce divin cellier de l’union, l’âme se contente de dire ces paroles (et je ne vois pas qu’elle pût mieux dire pour en exprimer quelque chose) :

« De mon Bien-Aimé j’ai bu ».

Car de même que le vin que l’on boit se répand et pénètre dans tous les membres et dans toutes les veines du corps, de même cette communication de Dieu se répand dans toute l’âme (…) L’Épouse en parle en ces termes au livre des Cantiques : ‘Mon âme s’est liquéfiée dès que l’Époux a parlé.’ »vii

Thérèse d’Avila parle de l’Épouse « brûlant du désir d’arriver enfin au baiser de l’union avec l’Époux »,  en citant le Cantique des Cantiques : « Là vous m’enseignerez ».

Le Cantique des Cantiques a des résonances incestueuses:

« Ah que ne m’es-tu un frère, allaité au sein de ma mère ! Te rencontrant dehors, je pourrais t’embrasser, sans que les gens me méprisent. Je te conduirais, je t’introduirais dans la maison de ma mère, tu m’enseignerais ! Je te ferais boire un vin parfumé, ma liqueur de grenades. »viii

Ce passage piquant a été étrangement interprété par S. François de Sales :

« Et voilà les goûts qui arriveront, voilà les extases, voilà les sommeils des puissances ; de façon que l’épouse sacrée demande des oreillers pour dormir. »ix

 

i « On peut considérer que la géométrie nouvelle est avant toute autre chose, une synthèse entre ces deux mondes, jusque là mitoyens et étroitement solidaires, mais pourtant séparés : le monde « arithmétique », dans lequel vivent les (soi-disants) « espaces » sans principe de continuité, et le monde de la grandeur continue, où vivent les « espaces » au sens propre du terme, accessibles aux moyens de l’analyste et (pour cette raison même) acceptés par lui comme dignes de gîter dans la cité mathématique. Dans la vision nouvelle, ces deux mondes jadis séparés, n’en forment plus qu’un seul. » Récoltes et Semailles, §2.10.

iiRécoltes et Semailles, §2.13 Les topos — ou le lit à deux places

iiiPhilon d’Alexandrie. De Cherubim

ivPhilon ne cite pas la source précise chez Isaïe, comme à son habitude. Mais j’ai trouvé dans Isaïe des versets qui peuvent, peut-être, justifier l’analogie, et qui en tout cas l’enrichissent de nouvelles nuances: « Une voix qui vient du sanctuaire, la voix de Yahvé (…) Avant d’être en travail elle a enfanté, avant que viennent les douleurs elle a accouché d’un garçon. Qui a jamais entendu rien de tel ? Qui a jamais vu chose pareille ? (…) Ouvrirais-je le sein pour ne pas faire naître ? Dit Yahvé. Si c’est moi qui fais naître, fermerais-je le sein ? Dit ton Dieu. » Is. 66, 6-9

v De Ebrietate, 30

vi Guillaume Postel (1510-1581). Interprétation du Candélabre de Moïse (Venise 1548).

viiThérèse d’Avila (1515-1582). Le cantique spirituel.

viiiCt 8,1-2

ixFrançois de Sales. Œuvres complètes. p. 706

 

i « On peut considérer que la géométrie nouvelle est avant toute autre chose, une synthèse entre ces deux mondes, jusque là mitoyens et étroitement solidaires, mais pourtant séparés : le monde « arithmétique », dans lequel vivent les (soi-disants) « espaces » sans principe de continuité, et le monde de la grandeur continue, où vivent les « espaces » au sens propre du terme, accessibles aux moyens de l’analyste et (pour cette raison même) acceptés par lui comme dignes de gîter dans la cité mathématique. Dans la vision nouvelle, ces deux mondes jadis séparés, n’en forment plus qu’un seul. » Récoltes et Semailles, §2.10.

iiRécoltes et Semailles, §2.13 Les topos — ou le lit à deux places

iiiPhilon d’Alexandrie. De Cherubim

ivPhilon ne cite pas la source précise chez Isaïe, comme à son habitude. Mais j’ai trouvé dans Isaïe des versets qui peuvent, peut-être, justifier l’analogie, et qui en tout cas l’enrichissent de nouvelles nuances: « Une voix qui vient du sanctuaire, la voix de Yahvé (…) Avant d’être en travail elle a enfanté, avant que viennent les douleurs elle a accouché d’un garçon. Qui a jamais entendu rien de tel ? Qui a jamais vu chose pareille ? (…) Ouvrirais-je le sein pour ne pas faire naître ? Dit Yahvé. Si c’est moi qui fais naître, fermerais-je le sein ? Dit ton Dieu. » Is. 66, 6-9

v De Ebrietate, 30

vi Guillaume Postel (1510-1581). Interprétation du Candélabre de Moïse (Venise 1548).

viiThérèse d’Avila (1515-1582). Le cantique spirituel.

viiiCt 8,1-2

ixFrançois de Sales. Œuvres complètes. p. 706

Les testicules de la Kabbale


Le mot « testicule », כליות (khiliot), apparaît dans la Kabbale dénudée, de Joannis Davidis Zunnerii. Ses équivalents latins sont renes et testiculis. Le mot renes, « reins », a en effet le sens de « testicules », dans certains contextes. Zunneri cite dans ce contexte le livre de Job: « Quis posuis in renibus (testiculis) sapientiam ?». « Qui a mis la sagesse dans les reins (les testicules)? »ii

Chose curieuse, le mot כליות (khiliot) ne figure pas en réalité dans ce verset. On y trouve à sa place le mot טּחוֺת (tuhôt) qui a une signification assez proche, quoique différente : « Fond de l’être, ce qui est couvert, ce qui est caché, lombes, reins ».

Il y a de nombreuses occurrences de khiliot et de tuhôt dans la Bible, et dans presque tous les cas ces deux mots ont une signification proche.

Par exemple: « Mes khiliot seront transportés d’aise »iii, « Tu es près de leur bouche et loin de leurs khiliot »iv, « Sondant les khiliot et les cœurs »v.

Quant à tuhôt on le trouve par exemple dans : « Mais tu aimes la vérité au fond de l’être (tuhôt), dans le secret tu enseignes la sagesse. »vi

Revenons à Zunneri. Il explique le mot khiliot ainsi : «Sunt Nezah et Hod », (les khiliot sont Nezah et Hod).

Le sens de Nezah est : « jaillir, éclabousser », et celui de Hod : « ce qui est obscur »vii.

Les khiliot sont donc « quelque chose d’obscur », qui « jaillit et éclabousse ».

Zennuri continue: « Ubi indicatur quod הי i.e Binah et Chochmah influxum derivet in renes. »

« Où il est indiqué que הי , c’est-à-dire l’Intelligence (Binah) et la Sagesse (Hokhmah), font dériver leur influx dans les reins (les testicules). »

On a déjà vu que le Yod י était un symbole du masculin et que le Hé ה était un symbole du féminin.

Il y a là une allusion au fait que l’union intime de l’Intelligence et de la Sagesse se réalise dans les khiliot. Le sens de « testicules » prend alors toute sa saveur, sa sève.

Il est maintenant possible de comprendre Thérèse d’Avila, quand elle déclare ‘De mon Bien-Aimé j’ai bu‘ , « pour donner une idée de ce qu’elle reçoit de Dieu dans ce divin cellier de l’union ».

Ce qu’elle boit, c‘est l’intelligence et la sagesse, ainsi que leur union même.

i Joannis Davidis Zunneri. Kabbala Denudata. Liber Sohar restitutus, Francfort,1684

ii Job 38,36

iii Ps. 23,16

iv Jer 12,2

v Jer 11,20

vi Ps. 51,8

vii Dictionary English-Hebrew Gensenius-Robinson, New York 1877

La question du voile


 

Il y a de fortes raisons de mettre un voile, dans certaines circonstances. On lit par exemple: « Alors Moïse se voilà la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu. »i

Ou encore : « Quand Moïse eut fini de leur parler, il mit un voile sur son visage. »ii

Dans ces deux cas, le voile se justifie, pour des motifs fort différents.

Mais il y a des occasions où, clairement, il faut enlever le voile. Par exemple : « Lorsque Moïse entrait devant Yahvé pour parler avec lui, il ôtait le voile jusqu’à sa sortie. »iii

Comment expliquer que Moïse se voile parfois, et que parfois il se dévoile, quand il est en présence de Dieu ?

Moïse, me semble-t-il, fait une différence essentielle entre le fait de regarder et celui de prendre la parole.

Pour faire court, cette différence est la suivante : le regard tue, la parole fait vivre.

Il est certain qu’il y a un danger mortel à « voir » la face de Dieu. « L’homme ne peut me voir et vivre. »iv

Pour pallier ce risque, Moïse ne regarde que le « dos » de Dieu, ou bien la « nuée » dans laquelle Il se cache.

Au contraire, la parole est l’instrument même de la prophétie. Non seulement elle ne tue pas, mais elle fait vivre.

Dotée d’une majuscule, la Parole est Sagesse, Verbe, Logos. Elle est placée à la droite de Dieu. Elle nomme le Nom. Elle énonce la Loi.

A l’extrême, elle est « cri ».

On lit : « Yahvé passa devant lui et cria : ‘Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié !’ »v

Pourquoi Dieu crie-t-il trois fois son nom à Moïse ?

Pourquoi crie-t-il deux fois de suite son nom YHVH, et crie-t-il une troisième fois son nom EL, avec les deux attributs « miséricordieux » et « clément »?

Ces trois cris ne s’adressent pas à Moïse seulement.

Il doivent être entendus, longtemps après, par tous ceux qui n’étaient pas là, – toute l’humanité à venir.

Pour qu’ils soient entendus après Moïse, il fallait peut-être qu’ils soient criés, mais surtout qu’ils soient écrits.

C’est pourquoi Yahvé dit: « Mets par écrit ces paroles »vi.

Des paroles, des cris, de l’écrit.

Si Moïse avait mis un voile, il n’aurait pas « vu », et il aurait surtout assez mal « entendu », peut-on conjecturer.

Moïse n’avait pas la parole facile.vii Avec un voile sur le visage, il aurait été plus gêné encore pour parler de façon audible.

Le voile aurait été une barrière à l’échange. Il ne s’imposait donc pas, il était même fortement déconseillé.

D’autant que l’environnement de l’entrevue était fort bruyant. « Moïse parlait et Dieu lui répondait dans le tonnerre. »viii

Auparavant, Moïse avait mis un voile sur son visage par peur de mourir devant la Face, ou bien lorsqu’il avait voulu cacher aux Israélites son visage qui « rayonnait ».

Le voile était nécessaire dans ces circonstances, comme une défense (contre la mort) ou comme une pudeur (contre la jalousie du peuple).

Mais quand il s’est agi de parler, d’entendre, d’écrire, alors Moïse a enlevé le voile.

Il vaut sans doute mieux suivre son exemple, à l’école, puisqu’il s’agit de parler, d’entendre et d’écrire…

i Ex. 3,6

ii Ex. 34,33

iii Ex. 34, 34

iv Ex. 33,20

v Ex. 34,6

vi Ex. 34,27

vii Ex. 6,30

viii Ex.19,19

L’esprit de prophétie, le jugement des nations et la Jérusalem nouvelle


Il y a le mystère de la fuite des îles, de la disparition des montagnes et de la chute de grêlons de quatre-vingt livresi.

Il y a le mystère du nom inscrit sur le front de la femme, assise sur une bête écarlate : « Babylone la Grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre. »

Il y a le mystère de la femme, de la Bête qui la porte, et des sept collines sur laquelle elle est assise.

Il y a le mystère de la Bête qui est le huitième roi et aussi l’un des sept.ii

Il y a le mystère de la ruine de Babylone en une heure seulementiii.

Il y a le mystère de l’esprit de prophétie.

Il y a le mystère du cavalier, dont le nom est « Fidèle » et « Vrai », dont un nom est inscrit sur lui, qu’il est seul à connaître, dont un nom est le Verbe de Dieu, et dont deux noms sont inscrits sur son manteau et sur sa cuisse : « Roi des rois et Seigneur des seigneurs ».iv

Il y a le mystère de Satan jeté dans l’Abîme pour mille ans, puis relâché pour un peu de temps. Il y a le mystère de la première résurrection qui dure aussi mille années.

Il y a le mystère du jugement des nations, pendant lequel « on ouvrit des livres, puis un autre livre, celui de la vie ».

Il y a le mystère de la « seconde mort », lorsque la Mort et l’Hadès furent jetés dans l’étang de feu.v

Il y a la vision d’un ciel nouveau, d’une terre nouvelle, et d’une Jérusalem nouvelle, « car l’ancien monde s’en est allé ».

Cette nouvelle Jérusalem forme un cube d’or pur, transparent comme du cristal, qui a douze mille stades de côté (soit un cube de quatre mille kilomètres d’arête).viDes arbres de Vie y fructifient une fois par mois, leurs feuilles peuvent guérir les païens. L’homme assoiffé, homme de désir, y reçoit l’eau de la vievii.

Recommandation finale : « Ne tiens pas secrètes les paroles prophétiques de ce livre, car le Temps est proche. »

i Ap. 16,20-21

ii Ap. 17, 5-11

iii Ap. 18, 17

iv Ap. 19, 10-16

v Ap. 20, 3-14

vi Ap. 21, 1-16

vii Ap. 22, 2-17

Le petit livre avalé et le rassemblement des rois du monde entier à Harmagedôn


 

Il y a le mystère de l’ange de l’Abîme, et qui a le nom hébreu d’Abaddôn, le « destructeur », et celui des quatre anges enchaînés sur l’Euphrate.

Il y a le mystère des deux cent millions de chevaux à tête de lion, qui crachent feu, fumée et soufre, et dont les queues ont des têtes de serpenti.

Il y a le mystère de l’Ange puissant, au visage comme le soleil et aux jambes comme des colonnes de feu, et qui tient un petit livre ouvert. Il y a le secret des paroles des sept tonnerres, que l’on ne doit pas écrire, et celui du jour où sera consommé le mystère de Dieu.

Il y a le mystère du petit livre avalé, qui a la douceur du miel mais qui remplit les entrailles d’amertumeii.

Il y a le mystère de la baguette de roseau qui sert à mesurer le temple de Dieu ainsi que ses adorateursiii.

Il y a le signe de la Femme, qui a la lune sous ses pieds, douze étoiles autour de la tête, qui est enceinte et qui crie en accouchant.

Il y a le signe du dragon énorme et rouge feu, à sept têtes et dix cornes, dont la queue balaie les étoiles, et qui veut dévorer l’enfant de la Femme.

Il y a le mystère du séjour de la Femme au désert, pendant « un temps et des temps et la moitié d’un temps »iv.

Il y a le mystère de la Bête, qui blasphème contre Dieu, vainc les saints, et a pouvoir sur tous les habitants de la terre.

Il y a le prodige de la deuxième Bête, venue pour animer l’image de la première Bête, et qui met à mort tous ceux qui n’adorent pas cette image. Elle marque tous les hommes au front du chiffre 666v.

Il y a l’apparition des cent quarante quatre mille personnes qui sont les seules capables d’apprendre le « cantique nouveau », et qui portent sur le front le nom de l’Agneau et celui du Pèrevi.

Il y a l’apparition d’un Fils d’homme et d’un Ange, chacun tenant une faucille aiguisée, et ils font couler le sang sur la terre, jusqu’au niveau du mors des chevauxvii.

Il y a le signe des sept Anges portant sept fléaux, auxquels l’un des quatre Vivants remet sept coupes d’or remplies de la colère du Dieuviii.

Il y a le mystère du rassemblement des rois du monde entier au lieu-dit Harmagedônix.

i Ap. 9, 2-19

ii Ap. 10, 1-10

iii Ap. 11,1

iv Ap. 12, 1-14

v Ap. 13,8-18

vi Ap. 14,1-3

vii Ap. 14,20

viii Ap. 15, 7

ix Ap. 16,16

Quatre vivants, constellés d’yeux par devant et par derrière, tout autour et en dedans


 

L’Apocalypse de Jean regorge d’énigmes. Une aubaine pour le poète, une mine pour le chercheur.

Il y a le mystère de la main droite du Vivant qui tient sept étoiles, et celui des sept candélabres d’or au milieu desquels il marchei. Il y a le mystère de l’arbre de vieii, de la seconde mortiii, de la manne cachée et du caillou blanc portant un nom nouveauiv, le mystère de l’Étoile du matinv, et de la venue du voleurvi.

Il y a les trois mystères du nom de Dieu, du nom de la nouvelle Jérusalem et du « nouveau nom » du Messievii. Il y a celui de l’attente du coup sur la porteviii.

Il y a la vision du trône dans le ciel, et de « quelqu’un » qui y siègeix.

Au milieu de ce trône et autour de lui, il y a le mystère des quatre Vivants. L’un est comme un lion, un autre comme un jeune taureau, un autre a comme un visage d’homme et le dernier est comme un aigle en plein volx. Il y a le mystère de leurs yeux dont ils sont « constellés par-devant et par-derrière » et aussi « tout autour et en dedans »xi.

Il y a le mystère du livre roulé, scellé de sept sceauxxii, que seul le Lion de la tribu de Juda pourra ouvrir. Il y a le mystère de l’Agneau égorgé, portant sept cornes et sept yeuxxiii. Il y a le mystère des hommes de toute race, langue, peuple et nation, qui sont transformés en Royauté de Prêtres régnant sur le terrexiv.

Il y a les mystères du cheval blanc et de l’arc, du cheval rouge feu et de l’épée, du cheval noir et de la balance, du cheval vert et de l’Hadèsxv.

Il y a le mystère de ceux qui furent égorgés et qui doivent patienter encore un peu, en attendant ceux qui doivent être mis à mort comme euxxvi.

Il y a le mystère du soleil noir, de la lune de sang et des étoiles comme des figues avortéesxvii, et celui du ciel qui disparaît comme un livre que l’on roulexviii, au grand Jour de la colère.

Il y a le mystère de la foule immense de gens vêtus d’une robe « blanchie dans le sang de l’Agneau »xix.

Il y a le mystère du septième sceau, et le mystère du silence d’une demi-heure dans le cielxx.

Il y a le mystère de la pelle d’or emplie de feu. Il y a le mystère des arbres et des herbes consumés, de la mer changée en sang, des fleuves changés en absinthe, du jour et de la nuit qui perdent leur clartéxxi.

Il y a le mystère du puits de l’Abîme dont monte une fumée. Il y a le mystère des sauterelles qui ont des queues de scorpions, des couronnes d’or, des faces humaines, des chevelures de femme et des dents de lionxxii.

i Ap. 1,20

ii Ap. 2,7

iii Ap. 2,11

iv Ap. 2,17

v Ap. 2,28

vi Ap. 3,3

vii Ap. 3,12

viii Ap. 3,20

ixAp. 4,2

x Ap. 4,6-7

xi Ap. 4, 6-8

xii Ap. 5,1

xiii Ap. 5,6

xiv Ap. 5,10

xv Ap. 6,1-7

xvi Ap. 6,11

xvii Ap. 6,12-13

xviii Ap. 6,14

xix Ap. 7,9-14

xx Ap. 8,1

xxi Ap. 8,5-12

xxii Ap. 9,2-8

La vérité est barbue, et la lumière aveugle.


L’un des meilleurs spécialistes français de la Kabbale s’appelle Secret. Les noms propres portent parfois en eux des destins ramassés. François Secret a écrit Le Zohar chez les Kabbalistes chrétiens de la Renaissance (1958), livre dans lequel apparaissent des noms aussi romantiques que Bartholomeus Valverdius, Knorr de Rosenroth, Blaise de Vigenère, Alfonso de Zamora, Guy Le Fèvre de la Boderie, ou encore Gilles de Viterbe, l’incontournable Guillaume Postel, et bien sûr Johannis Reuchlin et Pic de la Mirandole. Ces noms paraissent comme des étoiles filantes dans la nuit. On aimerait suivre leurs trajectoires, gravées dans l’encre des longs soirs.

Mais Secret, si savant, ne révèle aucun secret, on peut le regretter.

Il incite à continuer de chercher, aux sources, ou chez les apparemment initiés.

L’un des livres les plus connus de la Kabbale s’intitule, sans fausse modestie, Siphra di Tsenniutha (le Livre du Mystère). Il commence ainsi :

« Le Livre du Mystère est le Livre qui décrit l’équilibre de la balance. Car avant qu’il y ait équilibre, la Face ne regardait pas la Face. »

Style compact. D’emblée, on entre dans le sujet. Balance. Face. Regard.

Quoi de plus élevé que la Face? Quoi de plus profond que son Regard?

Le verset 9 du Siphra di Tsenniutha suggère l’existence d’une échelle des profondeurs (l’inconnu, l’occulte, l’occulte dans l’occulte): « La tête qui n’est pas connue (…) est l’occulte dans l’occulte ».

Le verset 12 précise des détails épars, importants: « Ses cheveux sont comme de la laine pure flottant dans l’équilibre balancé ». Le chapitre 2 du Livre du Mystère évoque une « barbe de vérité ». La « tête qui n’est pas connue » arbore, nous l’apprenons ainsi, « cheveux » et « barbe ».

Selon un commentaire, la « barbe de vérité » est « l’ornement de tout ». À partir des oreilles, où elle commence, « elle forme autour du visage un vêtement ».

La vérité vêt le visage.

Il y a ce passage de l’Apocalypse : « Sa tête, avec ses cheveux blancs, est comme de la laine blanche, comme de la neige, ses yeux comme une flamme ardente. »i

Ces images matérialistes, barbe, cheveux, laine, flamme, sont communes à l’Apocalypse chrétienne et à la Kabbale juive. Elles ont été jugées pertinentes par nos Anciens pour la représentation de la « Face » de Dieu. Pourquoi ?

Les millénaires ont tranché. Une image concrète, même irréelle ou trompeuse, vaut mieux qu’une abstraction vide. Comme trope, elle suggère des pistes, encourage la critique, stimule la recherche.

La Kabbale projette l’idée subreptice que toute la symbolique dont elle est truffée n’est pas seulement symbolique. Le symbole, dans ce contexte, est la chose même. Chaque mot, chaque lettre du Texte, est une sorte d’incarnation, littéralement littérale. Les métaphores et les images portent aussi la charge de l’incarnation.

C’est l’un des paradoxes les plus constants de la science inconstante de l’interprétation. Le plus concret est le meilleur symbole de l’abstrait.

L’alchimie verbale de la Kabbale transmute les mots, les métamorphose en une surface aiguë, à l’aura buissonneuse, brûlante, les pulvérise et les disperse dans toutes les directions, scintillant d’opalescences.

Ajoutons ceci. La Loi est censée être transparente, puisqu’elle est faite pour être comprise et accomplie. Mais elle est pleine d’ombres, d’obscurités. Comment expliquer ce paradoxe ?

La Kabbale explique la Loi dans ses parties éclairées. Mais ce qui reste obscur, c’est la totalité de son sens, noyé d’ombre, sa finalité ultime, incompréhensible, inscrutable. L’obscurité de la Loi est systémique. La Kabbale, verbeuse, confuse, apporte moins de réponses qu’elle ne forge d’infinies questions. Elle montre que la Loi est irréductible, insoumise à la raison, au regard, à l’entendement.

La totalité de la Loi, son sens, sa fin, ne peuvent pas être saisis par des esprits partiaux, étroits. A travers les siècles, paraissent toujours à nouveau l’ombre, le caché, l’occulte.

« Ô vous qui avez l’entendement sain,

voyez la doctrine qui se cache,

sous le voile des vers étranges. »ii

Le chant IX de l’Enfer décrit le 6ème cercle, où sont confinés les hérésiarques et les disciples des sectes, qui n’ont pas su comprendre ni voir le déploiement du Tout.

Le chercheur marche dans la nuit. Surpris par un éclair, le regard découvre l’ampleur du paysage, une infinité de détails obscurs. Tout aussitôt, ce spectacle grandiose et précis disparaît dans l’ombre. L’éclair qui révèle prive l’œil aveuglé de sa force.

« Ainsi la lumière vive m’enveloppa,

me laissant entouré d’un tel voile de son éclat,

que plus rien ne m’apparaissait. »iii

i Ap. 1,14

ii Dante, Enfer, IX, 61-63

iii Dante, Paradis, XXX

« Israël, vous êtes joyeux, mais mes serviteurs ont de la peine. »


Tout concourt à tromper, berner, induire en erreur, le chercheur qui s’aventure sur les terrains glissants du mystère, – sans guide, compas ni cap. Les chausse-trapes se multiplient sous les pas, dans les mots. Mille occasions de s’égarer se présentent. La matière est trop riche, trop vaste, trop flexible, trop subtile. Elle est couverte de trop nombreux voiles, protégée d’épaisses murailles, enfouie au tréfonds de cénotaphes oubliés, volatilisée dans un azur limpide, perdue dans le murmure inaudible du zéphyr.

Il faut un œil singulièrement perçant, une oreille fine, un tact doux, pour seulement effleurer l’ombre fugace d’un indice.

Le chercheur de mystère fait penser à ce personnage du g Veda: « Sot, sans connaissance, j’interroge avec la pensée quelles sont les traces cachées des dieux. »i

Le chercheur contemple par la pensée les séraphins d’Isaïe, avec leurs trois paires d’ailes, dont deux pour se voiler la face et les pieds, et la troisième pour voler, et il ne peut se contenter de ce qu’il voit, puisqu’elles lui cachent ce qu’il ne saurait voir.

Il tente de comprendre le sens de mots grecs qui ne sont que des enveloppes extérieures, sans contenu: mystère (μυστήριον), symbole (σύμϐολον), énigme (αἲνιγμα), signe (σημεῖον), ombre (σκία), forme (τύπος) ou ressemblance (εἰκών).

Origène a montré avec le plus de clarté possible, sans se décourager, comment le mystère se dérobe sans cesse, et comment, sans discontinuer, il se laisse entr’apercevoir. Il affirmait avec un sentiment d’évidence : « Nous sentons que tout est rempli de mystères. »ii et aussi : « Tout ce qui arrive, arrive en mystères. »iii

En matière de mystères, une ironie supérieure hante certains textes de la Kabbale, comme celui-ci : « Vous, Israël, êtes joyeux, mais mes serviteurs ont de la peine. Car c’est un mystère venu des mystères qui quitte mon trésor. Toutes vos écoles prospèrent comme des veaux engraissés (Jérémie 46,21), non par la peine, non par le labeur, mais par le nom de ce sceau et par la mention de la couronne terrifiante. »iv

Le chercheur picore des grains de savoir chus il y a des millénaires: « Ce qui est manifesté et qui est secret, ce qui se meut ici dans le cœur secret de notre être est la puissante fondation en quoi est établi tout ce qui se meut et respire et voit. »v

Il médite les détails de l’expérience d’Ézéchiel, il s’interroge sur les différence entre l’éclat, le feu, la lueur : « Et je vis comme l’éclat du vermeil, quelque chose comme du feu près de lui, tout autour, depuis ce qui paraissait être ses reins, et au-dessous je vis quelque chose comme du feu, et une lueur tout autour. »vi

Le chercheur mesure l’inanité de l’entreprise, le caractère dérisoire de ses forces. Il est conscient que l’idée du mystère pourrait n’être qu’une illusion, une chimère, un prétexte à collectionner en pure perte des symboles épars, une propension à déchirer des voiles diaphanes, à plonger dans un abîme verbal, à désirer voir, au lieu de vivre, à surestimer les signes.

Origène avait prévenu : le vrai savoir c’est l’amour. Dans sa douce folie, le chercheur cherche le vrai amour dans le vrai mystère.

i Ŗg Veda I,164,1

ii Origène, Lev. Hom. 3,8

iii Origène, Gen. Hom. 9,1.

iv Cf. Section Sar Ha-Torah (« Prince de la Torah ») tiré du Hekhalot Rabbati (« Grands Palais »)

v Mundaka 2,2,1

vi Ez 1, 4-28

YHVH a dit à Adonaï: « Siège à ma droite »


 

L’homme ne parle pas. C’est sa parole qui « parle ». L’homme n’en est pas le maître, il en est seulement l’instrument.

« Par qui est proférée la parole que l’on dit ? L’œil et l’oreille, quel Dieu les attelle ? Car il est l’oreille de l’oreille, le mental du mental, la parole de la parole et aussi le souffle du souffle, l’œil de l’œil. » – (Kena-Upanişad, 1, 1-2)

Lors du sacrifice védique, ce n’est pas le prêtre qui parle, malgré l’apparence, c’est le Dieu.

Le Dieu est l’esprit dans l’esprit, le souffle dans le souffle.

Dieu seul est vraiment « parole parlante ». Brahman seul habite les mots. Seul il demeure dans tous les cris, les chants, les psalmodies, tout au long du sacrifice.

L’idée du Dieu « Parole » n’est pas propre aux Védas. On la trouve dans d’autres traditions.

La Bible, apparue bien après les Védas, présente aussi un Dieu qui crée et fait exister par sa seule Parole.

Les Védas et la Bible ont une vision commune. Dieu est Parole, et de cette Parole émane une Parole créatrice. De cette Parole créatrice naît (entre autres) l’Homme, – créature parlante.

La tradition hébraïque proclame l’unicité absolue de Dieu. Mais elle reconnaît aussi une cause seconde : une Parole qui se détache de Dieu, qui vient de sa Bouche, et qui agit dans le monde par sa puissance propre.

En appui, le prophète Moïse et le psalmiste David i.

Moïse parle explicitement d’un Seigneur qui se dédouble, – ou de deux « Seigneurs » qui sont tous deux « YHVH », le premier envoyant le second châtier les hommes : « L’Éternel fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu; d’auprès de l’Éternel, du haut des cieux. » (Gen. 19,24)

Le texte hébreu est le suivant :

כד וַיהוָה, הִמְטִיר עַלסְדֹם וְעַלעֲמֹרָהגָּפְרִית וָאֵשׁמֵאֵת יְהוָה, מִןהַשָּׁמָיִם

On note la répétition du tétragramme YHVH comme agent initial de l’action ( וַיהוָה ), et comme partenaire actif (מֵאֵת יְהוָה ). On remarque aussi l’usage de l’expression מֵאֵת יְהוָה, « d’auprès de YHVH » qui indique une sorte de détachement, de mise en mouvement.

Littéralement : YHVH fait pleuvoir le feu et le souffre, et YHVH vient lui-même « d’auprès » de YHVH, qui est au « plus haut des cieux ».

On retrouve ce dédoublement divin ailleurs. Le roi David psalmodie :

« Le Seigneur (YHVH) a dit à mon Seigneur (Adonaï): Siège à ma droite » Ps. 110 (109) – 1

Comment comprendre que le Seigneur (Adonaï) siège à la droite du Seigneur (YHVH)?

YHVH n’est-il pas aussi Adonaï ? Que représente la figure du Seigneur (Adonaï) « assis à la droite » du Seigneur (YHVH) ? Quel est ce Seigneur (Adonaï), qui par ailleurs abat les rois, fait justice des nations, et qui est « prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisedech » ?

David dit encore:

« Par la parole de YHVH les cieux ont été faits, par le souffle de sa bouche, toute leur armée. » Ps 33(32)-6

Que veut dire David en évoquant la bouche de Dieu, son souffle et sa parole ? Bouche, Parole et Souffle sont-ils « unis » dans l’unicité divine, ou bien sont-ils « distincts » ? Ou sont-ils à la fois unis et distincts ?

Quelle action spécifique Parole et Souffle ont-ils respectivement sur le monde, quels sens singulier ont-ils pour l’homme ?

David offre une première réponse. Il présente la Parole comme un « envoyé », guérissant ceux qui ont besoin de YHVH :

« Il a envoyé sa Parole, et il les a guéris. » Ps 106(107)-20.

La Parole guérit. Mais que fait le Souffle ?

C’est indubitable. La Parole divine, telle que présentée dans les Védas, possède une étonnante analogie structurelle avec la Parole divine dans la Bible.

Deux grandes traditions spirituelles, différentes à beaucoup d’autres égards, fort éloignées géographiquement et dans le temps, se rejoignent pour affirmer que Dieu parle, que sa Parole est divine, et qu’elle guérit et sauve les hommes.

 

iJe me suis appuyé sur Eusèbe de Césarée pour le choix des citations.

Il faut conjoindre le judaïsme et l’islam pour sauver le monde


En se proclamant « Messie » en 1648, Sabbataï Tsevi créait un mouvement à la fois révolutionnaire et apocalyptique. Il obtint un succès certain, et sa vocation messianique fut reconnue comme telle par les Juifs d’Alep et de Smyrne, sa ville natale, ainsi que par de nombreuses communautés juives en Europe orientale, en Europe occidentale et au Moyen-Orient.

Mais, après un début aussi fracassant que prometteur, pourquoi Tsevi a-t-il ensuite apostasié le judaïsme pour se convertir à l’islam en 1666 ?

Gershom Scholem rapporte dans l’étude qu’il lui consacre que Tsevi cherchait en réalité, dans l’apostasie, le « mystère de la Divinité ».

En tout état de cause, on ne peut pas ne pas admirer son courage et son esprit de transgression. Tsevi se convertit spectaculairement à l’islam, alors qu’il était vu comme Messie par une importante partie des communautés juives de la Diaspora. Pourquoi ? Cela s’explique par une idée profonde, difficile, mais non sans portée, – aujourd’hui encore.

Tsevi pensait que son apostasie, en tant que Messie, ferait progresser la tiqoun (la « réparation » ou la « reconstruction »), œuvrant par là-même à la restauration du monde.

Pari insensé, pétri de bonnes intentions.

La tiqoun exigeait des gestes larges, radicaux, révolutionnaires.

Moïse avait apporté une Loi de Vérité (Tora Emet) et le Coran une Loi de bonté (Tora Hessed), disait-il. Il fallait réconcilier ces deux lois, pour sauver le monde, ainsi que le dit le Psalmiste: « La bonté et la vérité se rencontrent » (Ps. 85, 11).

Il ne fallait pas opposer les lois, les traditions, mais les unir, les conjoindre. A preuve, des kabbalistes avançaient que le « mystère divin » s’incarne symboliquement dans la sixième Sefira, Tiferet, qui correspond à la troisième lettre (ו Vav) du Tétragramme, laquelle marque la conjonction, dans la grammaire hébraïque (ו signifie « et »).

Tsevi, fort versé dans la Kabbale, ne s’en satisfaisait pas, cependant. Il pensait que le mystère divin se situait bien au-dessus des Sefirot, au-delà même du principe premier, au-delà de l’idée de Cause première, au-delà de l’Ein-sof inaccessible, et finalement bien au-delà de l’idée même de mystère.

L’ultime demeure dans la plus sainte simplicité.

C’est pourquoi, après avoir longtemps été influencé par elle, Sabbataï Tsevi finit par rejeter la Kabbale de Louria. Il disait que « Isaac Louria avait construit un char admirable mais n’avait pas précisé qui le conduisait ».

Le char admirable était la métaphore alors admise pour désigner les Sefirot de Louria. Cette expression renvoyait aussi à la fameuse vision d’Ézéchieli.

La question de Tsevi reste, aujourd’hui encore, pertinente. Qui conduit le char des Sefirot ?

Pour faire bon poids, ajoutons deux questions.

Qui conduit le char d’Ézéchiel ?

Où vont donc ces chars?

 

iEzéchiel, I, 1-13

« 1 Et il arriva, la trentième année, au quatrième mois, le cinquième jour du mois, comme j’étais parmi les captifs, près du fleuve Kébar, que les cieux s’ouvrirent et que je vis des visions de Dieu.
2 Au cinquième jour du mois, c’était la cinquième année de la captivité du roi Jéhojachin,
3 la parole de l’Éternel fut adressée à Ezéchiel, fils de Buzi, sacrificateur, au pays des Chaldéens, près du fleuve Kébar, et là, la main de l’Éternel fut sur lui.
4 Je vis, et voici, un vent de tempête venait du septentrion, une grosse nuée et une masse de feu : elle resplendissait à l’entour, et au milieu d’elle on voyait comme du métal qui est au milieu du feu.
5 Et au milieu, quelque chose qui ressemblait à quatre êtres vivants ; et voici quel était leur aspect : ils avaient une ressemblance humaine.
6 Chacun avait quatre faces et chacun quatre ailes.
7 Leurs pieds étaient droits, et la plante avait la forme du pied d’un veau, et ils étincelaient comme de l’airain poli.
8 Et ils avaient des mains d’homme sous leurs ailes, des quatre côtés, et tous quatre avaient leurs faces et leurs ailes.
9 Leurs ailes étaient jointes l’une à l’autre, et en marchant ils ne se tournaient point ; chacun allait devant soi.
10 Et leur face ressemblait à une face d’homme ; et tous quatre avaient une face de lion à droite, et tous quatre une face de taureau à gauche, et tous quatre une face d’aigle.
11 Et leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut ; chacun avait deux ailes qui joignaient celles de l’autre et deux ailes qui couvraient son corps.
12 Et chacun allait devant soi ; là où l’Esprit les faisait aller, ils y allaient ; ils ne se tournaient pas en allant.
13 Et l’aspect de ces êtres vivants ressemblait à des charbons ardents ; ils paraissaient embrasés comme des torches ; le feu circulait entre ces êtres ; ce feu resplendissait, et il en sortait des éclairs. »

Le coït alphabétique et le silence de la Kabbale


Instruit par des cabalistes comme Élie del Medigo, juif averroïste, Pic de la Mirandole, qui avait étudié entre autres langues l’hébreu, l’arabe et l’araméen, rapporte que Moïse a reçu, en plus de la Loi, un enseignement secret, qui en est la véritable explication.

Mais cet enseignement est assorti d’une obligation de silence à son sujet. La Kabbale révèle ce secret ancien, mais ce secret, il faut le taire.

« Sile, cela, occulta, tege, tace, mussa ». « Garde le silence, tiens secret, dissimule, voile, tais-toi, murmure », résume Johannis Reuchlin, humaniste et premier hébraïste allemand non-juif, auteur du De Verbo Mirifico (1494) et du De Arte cabalistica (1517).

Les publications abondèrent pourtant, tant l’attrait de la question était irrésistible. Le rabbin Abraham Levita publia en 1584 une Historica Cabbale. Gedaliah ben Jedaïa suivit avec la « chaîne de la Kabbale», Catena Kabbala en 1587. La Kabbala Denudata de Christian Knorr von Rosenroth parût un siècle plus tard en 1677. Il s’agissait de « dénuder » la Kabbale devant le public européen de la Renaissance, et d’en proposer une interprétation chrétienne.

Jacques Gaffarel, principal représentant de la Kabbale « chrétienne » au 17ème siècle, a édité un Catalogus manuscriptorum cabalisticorum. Il avait aussi publié plusieurs ouvrages savants dont Nihil, ferè nihil, minus nihilo : seu de ente, non ente, et medio inter ens et non ens, positiones XXVI (« Rien, presque rien, moins que rien : de l’être, du non-être et du milieu entre l’être et le non-être en 26 thèses ») à Venise en 1634 , et Curiositez inouyes sur la sculpture talismanique des Persans, Horoscope des Patriarches et Lecture des Estoilles (1650) dans lequel il se moque avec esprit du faible niveau de connaissance de ses contemporains en ces hautes matières, et particulièrement dans le domaine de l’exégèse biblique. « Que pouvait-on concevoir de plus grotesque, après n’avoir compris que le mot קרן keren était équivoque à corne et à lueur, ou splendeur, que de dépeindre Moyse avec des cornes, qui sert d’étonnement à la plus part des Chrestiens, & de risée aux Juifs et Arabes ! »

On trouve dans cet ouvrage un étrange « alphabet hébreu céleste » qui affecte des signes alphabétiques aux étoiles, et qui glose sur les « talismans » des Chaldéens, des Égyptiens et des Persans. Gaffarel explique : « Le mot chaldéen Tselmenaiya vient de l’hébreu צלם Tselem qui signifie image ; Et l’arabe Talisman en pourrait être pareillement descendu en cette façon, que Talisman fut corrompu de צלמם Tsalimam. »

Tout cela était pittoresque et instructif, mais la grande affaire était d’accéder réellement au mystère même, non de collectionner ses images ou ses symboles. On se rappelait, pour s’encourager, que cela avait été déjà réalisé, dans l’Histoire, par quelques élus.

Il y avait le témoignage de Daniel à qui « le secret fut découvert » (Dan. 2,19). Le Rituel parlait aussi des « secrets du monde » (רָזַי עוֺלָם). La Kabbale revendiquait un prestigieux héritage de recherches à ce sujet, avec le Sefer Ha Zohar (Livre de la Splendeur), et le Sefer Yetsirah (Livre de la Formation). Dans le Siphra di-Tzeniutha, le « Livre du secret », est utilisée une expression, mystérieuse au carré : le « mystère dans le mystère » (Sithra go sithra).

Le « mystère dans le mystère » est comme le Saint des saints de la Kabbale, – un secret (רָז raz) qui réside dans le nom même du Dieu d’Israël.

Dans le Tétragramme YHVH, יהוה, les deux premières lettres, י et ה, se rapprochent l’une de l’autre « comme deux époux qui s’embrassent » dit sans fards le Siphra di-Tzeniutha. Aux lettres sacrées, il est donné la puissance d’évoquer par leurs formes mêmes les concepts supérieurs, et les plus profonds mystères.

Dans le chapitre 4 du Siphra di-Tzeniutha, on apprend qu’il y a en sus des vingt deux lettres « visibles » de l’alphabet hébreu, vingt deux autres lettres, supplémentaires et invisibles.

Par exemple, il y a un י (Yod) visible, révélé, mais il y a aussi un י (Yod) invisible, mystérieux. En fait, ce sont les lettres invisibles qui portent le véritable sens. Les lettres révélées, visibles, ne sont que les symboles des lettres invisibles.

Considéré seul, le י (Yod) symbolise le masculin, le Père, la Sagesse (la 2ème sefira Hokhmah). De même, le ה (Hé) symbolise le féminin, la Mère, l’Intelligence (la 3ème sefira, Binah).

On peut chercher à creuser encore. D’où vient la lettre ה (Hé) elle-même? Observez-la bien. Elle est formée d’un י (Yod) qui « féconde » un ד (Daleth), pour former le ה (Hé). C’est pourquoi l’on dit que le principe masculin et le principe féminin émanent du Yod. Car la lettre « Yod » s’écrit elle-même יוד, soit : Yod, Vav, Daleth. Le Yod résulte donc de l’union du Yod et du Daleth, par le biais du Vav. Et l’on voit graphiquement que cette union produit le ה (Hé).

De ce genre de considérations, que pouvait-on vraiment conclure ?

Le Siphra di-Tzeniutha l’assure : « L’Ancien est caché et mystérieux . Le petit Visage est visible et n’est pas visible. S’il se révèle, il est écrit en lettres. S’il ne se manifeste pas, il est caché sous des lettres qui ne sont pas disposées à leur place. »

Il y a ce qui se voit, ce qui s’entend, ce qui s’écrit et ce qui se lit. Mais il y a aussi tout ce qui ne se voit pas, tout ce que l’on ne peut entendre, tout ce qui ne peut s’écrire, et tout ce qui ne peut pas se lire, – parce que tout cela reste caché, absent ou invisible, et bien ailleurs que dans des livres.

D’où l’ambiguïté. Le « petit Visage » se voit et ne se voit pas, s’entend et ne s’entend pas, s’écrit et ne s’écrit pas, se lit et ne se lit pas. Il se manifeste, ou bien il ne se manifeste pas.

Mais « l’Ancien », quant à lui, reste absolument caché. De lui, on ne saura rien. C’est une tout autre histoire, que la Kabbale même a renoncé à raconter.

Qui est le « petit Visage » ? Qui est l’Ancien ?

 

 

 

L’humiliation de Dieu


 

Comment un Dieu Tout-Puissant, créateur des mondes, a-t-il pu se laisser mettre à mort, par ses propres créatures ? Mystère. Pour désigner cet abaissement, cette humiliation, cet anéantissement du divin, on utilise dans le christianisme le mot kénose, du verbe grec kenoô, « se vider, se dépouiller, s’anéantir». Ce mot a été pour la première fois utilisé par l’Épître de Paul aux Philippiensi.

Mais l’idée de la mort de Dieu est bien plus ancienne. On la rencontre dans les siècles précédant le christianisme sous des formes, il est vrai, assez différentes, par exemple chez les Grecs avec la mort de Dionysos tué par les Titans, mais aussi chez les Égyptiens avec l’assassinat d’Osiris et son démembrement par Seth, son propre frère.

Chez les Juifs, avec le concept de tsimtsoum (de l’hébreu צמצום, contraction), il y a aussi cette idée d’un « Dieu qui se vide de lui-même ». C’est un concept d’apparition tardive puisqu’il est dû à Isaac Louria dans le Ari Zal (Safed, 16ème siècle), qui l’emploie afin d’expliciter un point de la Kabbale.

Avant la création des mondes, Dieu était tout, partout, et rien n’était sans lui. Mais quand Dieu décida de créer les mondes, il lui fallut leur laisser une place, pour qu’ils puissent être. Dieu retira sa lumière originelle, or qadoum. Dans le vide ainsi créé, appelé reshimou (« empreinte », du verbe rashama, « écrire ») une lumière émana de Dieu, or néetsal. Cette lumière émanée constitue le olam ha-Atziluth, le monde de l’Émanation. Puis sont engendrés l’olam haBeryah ou monde de la Création, l’olam haYetzirah ou monde de la Formation et le olam haAssiya ou monde de l’Action, – lequel contient notre monde. La lumière émanée subit donc plusieurs contractions, compressions, ou « dissimulations », qui sont autant de tsimtsoum.

 

Ce mot vient du verbe צָמַם qui possède un vaste spectre de sens : « mettre fin à, exterminer, rendre silencieux, annihiler, comprimer, contracter, presser, serrer, voiler, cacher, observer de près, définir exactement, certifier », que décrit notamment le Dictionary of Targumim Talmud and Midrashic Literature de Marcus Jastrow (1926). De cette riche gamme, le mot tsimtsoum fait probablement émerger les harmoniques.

En voici quelques-unes, extraites d’une leçon de kabbale de Baruch Shalom Alevi Ashlag. La raison pour laquelle la Lumière émanée tombe en cascade à travers les quatre mondes créés, Atziluth, Beryah, Yatzirah et Assiya, est que le « désir de recevoir » doit à chaque étape être augmenté d’autant. Car il ne peut y avoir de création divine sans un désir tout aussi divin de « recevoir » cette création.

Au commencement, il y a une abondance de Lumière créée, émanée à partir de l’essence divine. Corrélativement il doit y avoir une abondance du désir de recevoir cette lumière. Mais ce désir de recevoir ne peut apparaître dans le monde ex nihilo. Le désir est lui-même créé. On l’appelle Kli, כְּלִי mot dont le sens premier est: « chose faite, chose fabriquée ». On l’appelle aussi, moins métaphoriquement, Gouf (« le corps »). Le Kli doit « recevoir », « enfermer », « retenir » la lumière en lui (ainsi que le verbe-racine כָּלַא l’indique).

 

Ici, un petit aparté. Le Kli peut se dire d’un meuble, d’un vase, d’un vêtement, d’un habit, d’un navire, d’un instrument ou d’une arme. Là encore, toutes les harmoniques de ces sens variés peuvent sans doute s’appliquer à faire résonner le Kli dans son rôle de réceptacle de la lumière, – dans son rôle d’âme, donc. Le dictionnaire de Sander et Trenel dit que Kli vient du verbe-racine כֶּלֶה (kalah), mot proche de כָּלַא (kala‘), déjà cité. Le verbe kalah offre un spectre de sens intéressant : être fait, achevé, prêt ; être résolu, être passé, fini ; disparaître, manquer, être consumé, périr, languir ; terminer, achever ; consumer, exterminer. Croyant que les mots servent de mémorial à des expériences millénaires, j’opinerais que tous ces sens s’appliquent d’une façon ou d’une autre au kli dans ses possibles rapports avec la lumière.

 

La lumière divine, en tombant dans les différents mondes, se répand et en même temps se contracte, se replie, ou se voile, pour laisser croître le désir d’être reçue par le Kli, par ce réceptacle, ce désir, cette âme ou ce « corps », ce Kli qui est à la racine de la créature créée. Le Kli, qui faisait auparavant partie de la Lumière, doit maintenant se distinguer d’elle, pour mieux la recevoir ; il doit s’en séparer pour mieux la désirer. Il la désire comme Or Hokhma (la Lumière de la Sagesse) ou bien comme Or Haya (la Lumière de la Vie), ou encore comme Or Hassadim (la Lumière de la Miséricorde). Le Kli est donc déterminé selon le degré d’expansion de la Lumière et aussi selon son degré de sortie hors d’elle.

Des sages ont commenté ces questions de la façon suivante: « Il y a des pleurs dans les demeures intérieures ».

Cela signifie que lorsque la Lumière arrive dans les mondes inférieurs, et qu’elle ne trouve pas de Kli désirant la recevoir, elle reste « intérieure », non révélée, et alors « il y a des pleurs ». Mais lorsqu’elle trouve un Kli qui la désire, elle peut se révéler à l’extérieur, et alors « la vigueur et la joie sont dans Son lieu », et tout devient visible.

 

i« Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit (εκένωσεν) lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix !  Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom. » (Ph. 2, 6-9)

La faute d’un meilleur mot


La caractéristique de l’Inde est « l’évanescence », a écrit Hegel. Cette image peut surprendre, si on la confronte à la réalité indienne contemporaine. Mais Hegel visait autre chose : saisir l’esprit de l’ancienne religion de l’Inde.

Entre fugacité, brièveté et immatérialité, l’évanescence est une transformation terminale, une métamorphose finale. Au sein du monde, au cœur de la réalité même, la forme évanescente se fait subliminale, progressivement impalpable. Elle se dissout sans cesse jusqu’à la disparition complète. Par là elle est susceptible de servir de métaphore visible à la transcendance invisible. D’où l’idée de l’Inde.

L’évanescence défie la matière, son poids, sa pérennité. Elle échappe à toute assimilation, à toute saisie. Elle est en somme l’exact contraire de ce qui se passe dans tout processus vital. Dans la vie de la nature comme dans la vie de l’esprit, l’essentiel est l’assimilation, la transformation de ce qui vient de l’extérieur en quelque chose d’intérieur, l’ingestion de l’autre dans le même. Ce qui est évanescent ne peut pas être ingéré, assimilé, par la vie, puisque c’est le néant qui prioritairement l’absorbe, l’engloutit.

L’évanescence a vocation à être totale, complète. Mais longtemps, de la chose « évanouie », il reste encore un petit reste, qui n’offre plus assez de matière à l’assimilation, et qui résiste au néant. L’évanescent signale faiblement que quelque chose a bien eu lieu, que ce quelque chose a presque entièrement disparu, et continue à faire signe, sous forme d’ombre, d’écho, d’effluve, ou de quelque nuance imperceptible affectant le fond du décor.

En se refusant à résister à sa disparition, l’évanescence fait espérer la réversibilité. Elle garde un potentiel de régénération, de réactivation.

Dans certaines conditions, l’évanescent peut en effet reprendre forme, revenir au monde, revenir à la vie.

L’évanescence est une métaphore éminemment plastique. Tout se dissout et tout reprend une autre forme.

C’est pourquoi on peut être tenté de la comparer à une autre métaphore, celle de la « plasticité génétique », qui sert souvent d’image à la fondamentale plasticité du vivant.

La mise en œuvre du programme génétique n’est pas un processus linéaire. L’ARNi (i pour « interférent ») a la propriété d’« interférer » sur le codage des protéines. Il faut renoncer à la notion trop mécanique, trop déterminée, de « programme génétique ».

De façon plus surprenante encore, il faut désormais reconnaître la possible réversibilité associée du programme. On peut continuer de transformer des cellules déjà adultes, les dédifférencier, les déprogrammer et les reprogrammer en nouvelles cellules souches pour obtenir soit des cellules totipotentes (cellules embryonnaires), soit des cellules multipotentes (cellules adultes du même tissu), soit des cellules pluripotentes (cellules adultes d’autres tissus).

Jusqu’à récemment, cette plasticité du vivant était insoupçonnée. Les conséquences sont faramineuses. On peut réveiller le potentiel endormi de cellules adultes, les reprogrammer pour qu’elles se comportent comme des cellules totipotentes. On peut fabriquer des cellules souches en détournant des cellules du bulbe olfactif pour lutter contre la maladie de Parkinson, afin de régénérer les régions du cerveau atteintes par la maladie.

Les possibilités « plastiques » de ces mécanismes d’interférences génétiques sont infinies.

Un peu plus de 25000 gènes du génome humain codent des protéines. Ils ne représentent que 2% du génome. Mais il existe aussi des milliers de séquences génétiques codant des ARNi dont la fonction est de réguler l’expression de ces 25.000 gènes codant les protéines. On peut supposer que ces séquences génétiques peuvent elles-mêmes être régulées par des mécanismes analogues. Et ainsi de suite.

Le génome n’est donc pas un « programme », stable, déterminé au sens cybernétique du terme. Il est éminemment mobile, plastique, métamorphique. Il possède toutes sortes de moyens de se reprogrammer lui-même, et donc de modifier son action de codage, ses moyens et ses fins, selon les conditions rencontrées. La métaphore du « programme » n’est pas propre à rendre compte de cette complexité, qui échappe aux déterminismes, et qui ne cesse de laisser toute leur place à la contingence, à la fortune, aux aléas, sans toutefois en être durablement dominée.

Tout se passe comme si une intelligence supérieure ou un profond instinct, apparemment inconscient, tiraient sans cesse tout le parti possible du hasard ainsi systématiquement produit, et par là façonnaient en permanence les nouveaux moyens de la survie, et peut-être même les fins nouvelles de la vie.

Les métaphores de la totipotence, de la pluripotence et de la multipotence renvoient au concept d’« intermédiaire » (en grec : metaxu), au sens que lui donne Platon dans le Banquet. Le génome est une sorte de metaxu, capable de toutes les métamorphoses. Il contient, tapi dans les cycles de régulation enchevêtrés, un potentiel de variation qui ne cesse de s’appliquer à lui-même, variant les conditions de variation de la variation, transformant les conditions de transformation des conditions de transformation, à l’infini.

Nous ne pouvons que décrire de l’extérieur, et fort approximativement, cet empilement phénoménal, et chercher à en observer par l’expérience certaines des possibilités effectives. Mais nous sommes bien incapables d’en saisir l’essence profonde.

Est-ce déjà un peu mieux la saisir, cette essence, que de l’appeler un « mystère », faute d’un meilleur mot ?