La trans-humanité et son exode futur

Trente-sixième jour

Il y a des mots presque complètement intraduisibles d’une langue à l’autre. Ils exigent la médiation de plusieurs métaphores, et des accumulations d’images approximatives, si l’on veut en donner une idée. Ces mots ne peuvent pas voyager aisément dans les esprits, ils ne peuvent que très difficilement s’exporter.

Je prendrai ici un exemple, tiré de la Chāndogya-upaniad. « Brahman est en vérité tout ceci. Celui qui est apaisé doit le vénérer comme tajjalān. A présent, l’homme est en vérité fait de détermination (kratu). Telle détermination a l’homme en ce monde, tel il deviendra en partant d’ici. » (CU 3.14.1)

Le terme sanskrit de tajjalān est pratiquement intraduisible. Mais il peut être décomposé1 en trois syllabes précédées du démonstratif « cela » : tad + ja + la + an. Chaque syllabe porte un sens relatif au  brahman. Le monde est tajja : « cela – engendré de lui » [ tad +ja = tajja], tad « cela » et ja se rattachant à la racine JAN « naître, produire ». Par une inversion de ce processus d’engendrement, le monde est aussi talla « cela – attaché et dissous en lui » [tad + la = talla], où la a pour racine LĪ (liyate/layate) « attacher, dissoudre ». Enfin le monde est tadana « cela qui respire et vit en lui » [tad + an + a], où an a pour racine AN « respirer, vivre ». Le mot tajjalān décrit de manière concentrée le monde en ses trois états d’engendrement, de dissolution, de vie/respiration, s’identifiant à l’essence même du  brahman. Il décrit aussi, par l’ambivalence de la racine LĪ, son attachement à ce dernier, excluant par là toute idée de séparation entre le monde et le  brahman .

Un mot pour quatre idées. Si l’on voulait simuler tajjalān en français cela pourrait donner quelque chose comme : çanédissousliévit

Généralisons. Si des mots essentiels d’une culture donnée n’ont pas d’équivalents plausibles dans une autre culture, faut-il en conclure que l’humanité est fondamentalement parcellisée, découpée en petites provinces plus ou moins autistes, gardant par devers elles leurs idiosyncrasies, leurs jardins secrets, leurs grammaires intimes, et par là leurs dieux et leurs codes? C’est une hypothèse possible.

Quoi qu’il en soit, il y a là un argument pour souligner la difficulté d’une approche purement idéaliste du phénomène humain. Concevoir a priori une humanité « une », tissée d’une essence unique, plaît naturellement aux esprits avides de communication, de transparence et d’unité. Mais cela n’éradique pas pour autant l’hypothèse d’une humanité moins « une » que clivée, moins transparente qu’obscure, moins communicante que réservée ou même muette. Il n’est pas question de trancher ici cette question. On veut seulement laisser planer un doute sur les réponses possibles, et par là suggérer une piste de réflexion.

On connaît l’existence de groupes tribaux ou religieux, qui décrètent sans hésiter leur séparation métaphysique d’avec le reste de l’humanité. Ils tirent ce sentiment de singularité absolue d’une décision, à eux seuls communiquée, de la volonté divine, ou bien de l’effet de leur propre volonté de domination sans partage. Cette capacité d’exclusion de pans entiers de l’humanité n’est ni nouvelle, ni limitée à telles ou telles cultures. Elle semble constitutive, paradoxalement, du fait même d’être homme. On pense à ces tribus « premières » qui se donnent exclusivement à elles-mêmes, dans leur propre langue, le nom d’hommes, sous-entendant que quiconque n’est pas de leur tribu n’est pas non plus vraiment humain.

Le rêve d’une « trans-humanité », capable de se modifier génétiquement et neurologiquement, et d’accéder ainsi à une mutation complètement impensée de la race humaine, n’est presque plus une utopie lointaine. Ce rêve est là pour rappeler la brûlante actualité du projet latent et fou d’un exode d’un sous-ensemble privilégié de l’humanité hors des contingences humaines en général. Cet exode peut pour le moment n’être que fiscal ou politique, mais il pourrait bientôt devenir génétique, neuronal, anatomique et un jour peut-être biologique. Le mythe hollywoodien d’un exode planétaire, d’une fuite de quelques mutants hors d’une Terre polluée, irradiée et profondément scarifiée par la guerre civile mondiale, pourrait alors prendre une forme de vérification.

En une telle occurrence catastrophique, la reconnaissance entre les mutants privilégiés possédera quelque forme symbolique ou langagière . Pour prendre une ancienne image, ceux qui prononceront correctement le futur shibboleth pourront monter dans l’arche interstellaire destinée à sauver la trans-humanité du déluge. Les autres seront condamnés à la Terre.

Je pense que les mots comptent donc énormément. Ils ont pouvoir de vie et de mort. Il vaut la peine de revenir tout particulièrement sur le cas de quelques intraduisibles, parce qu’ils représentent en quelque sorte le symptôme verbal d’une séparation en puissance, d’une séparation culturelle, religieuse et civilisationnelle de l’humanité en deux castes : les sachants et les ignorants ; les élus et les déchus ; « eux » et le « reste ».

1Cf. Les Upaniad.Trad. A. Degrâces. 2014, p.128

2 réflexions sur “La trans-humanité et son exode futur

  1. Cependant, il faut noter qu’il existe une forte conscience dans les milieux transhumanistes de la nécessité d’inclusion de l’ensemble de l’espèce, ne serait-ce parce qu’il est facile d’imaginer que s’il existe un jour quelques « eux », réputés surpuissants, immortels, etc,, le « reste » leur ferait la peau, – ou ce qu’il en reste -, avant qu’ils aient pu s’échapper dans un monde supposé meilleur. Il existe même un courant appelé « transhumanisme égalitaire » qui prône notamment le revenu universel pour tous, – cyborg ou pas -. Cela pose évidemment un problème difficile : comment distinguer un (trans)humain d’une machine ? En effet, les machines, elles, reçoivent déjà une sorte de revenu inconditionnel. Quelles veinardes, on leur fournit en effet leur dose d’électricité sans même qu’elles le demandent !

  2. La plupart des mots n’ont pas de pouvoir de vie et de mort. Avez-vous remarqué que ce sont des mots qui ont attrait à l’idéologie ou à la religion qui portent essentiellement le symptôme verbal de séparation ?
    Et si, pour réunir l’ensemble de l’espèce, il faut admettre l’absence de l’idéologie et la religion uniques. Les États sont multiples aujourd’hui, alors il faut déjà commencer par lutter à l’intérieur de chaque État contre l’idéologie État, aussi que la religion d’État.

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