La circoncision mondiale

Michel Onfray affirme que « la civilisation judéo-chrétienne se trouve en phase terminale. »i

Le constat est impitoyable, définitif, sans appel : « Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule: il nous reste à sombrer avec élégance ».ii

Onfray utilise la métaphore du « naufrage ». Le bateau coule, il sombre. Ce n’est pas, je crois, une bonne image pour dépeindre la « décadence ». Le naufrage est soudain, rapide, terminal. La décadence est longue, molle, indécise, et parfois elle engendre même des renaissances.

C’est justement la possible renaissance qui mérite réflexion. L’histoire fourmille de périodes « décadentes ». Les renaissances sont plus rares, mais possibles, et elles méritent l’attention.

Il y a un siècle, Oswald Spengler a fameusement glosé sur Le déclin de l’Occident, un livre en deux tomes publiés en 1918 et en 1922.

Au siècle précédent, Nietzsche avait puissamment éructé contre la « décadence » de la culture occidentale. Ayant la vue perçante, il en décelait d’ailleurs les prémisses chez Euripide, à l’origine selon lui de la « décadence de la tragédie grecque », signe annonciateur, révélateur, de ce qui allait suivre.

La métaphore de la décadence, on le voit, fleurit aisément sous la plume des « penseurs ».

Mais ce qui me paraît plus intéressant, à supposer que la décadence soit effective, c’est ce qui peut advenir après. Après l’obscurcissement des soleils trompeurs, une aube nouvelle est-elle concevable? Après l’écroulement général, quel renouveau possible ? Où trouver les forces, l’énergie, les ressources, les idées, pour inventer un autre monde ?

Onfray, athée convaincu, et agressivement anti-chrétien, pense à ce sujet que l’islam a un rôle à jouer. « L’islam est fort, lui, d’une armée planétaire faite d’innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. »iii

A côté de cette force, ce que représente Jésus n’est qu’« une fable pour les enfants », dit Onfray.

A Moscou, il m’est arrivé de rencontrer des Russes, des vrais durs, du genre FSB ou ex-KGB, au parler direct : « Vous les Occidentaux, me disaient-ils, vous êtes comme des enfants. »

La Russie est-elle décadente ? Je ne sais. Ce qui est sûr c’est que les Russes sont fiers de leur histoire et de leur géographie. Ils ont arrêté les invasions mongoles, battu Napoléon, résisté à Stalingrad, et traqué Hitler dans son bunker. Et leur pays couvre onze fuseaux horaires, donnant son sens à l’utopie politique et philosophique d’une « Eurasie » dont la Russie serait l’âme.

L’Occident, condamné à la déchéance prochaine par Onfray, a lui aussi quelques occasions de fierté. nombre d’inventions, plusieurs chefs-d’œuvre, et des instituions sociales et politiques, plus saines semble-t-il, plus « démocratiques » qu’ailleurs. Et pourtant, la décadence s’annonce, dit Onfray.

C’est possible. Certains signes sont inquiétants. Mais le monde change vite, et il rétrécit. La métaphore de la décadence, car c’en est une, est peu originale. Ce qui manque le plus aujourd’hui, ce n’est pas de verser des larmes de crocodile sur ce qui fut le passé, mais de proposer de nouvelles idées, un souffle neuf, non pour le bénéfice de l’« Occident », mais à l’échelle humaine entière. Le monde a besoin d’un « grand récit », d’une vision globale, et d’une utopie crédible, comme celle d’un gouvernement mondial, pour les questions d’urgence planétaire, s’appuyant sur une fiscalité équitable, elle aussi à l’échelle planétaire. Rêves enfantins ?

La planète Terre est surpeuplée, en état de compression accélérée. L’urbanisation massive, le changement climatique, l’appauvrissement phénoménal de la faune et de la flore mondiales méritent une réflexion de portée planétaire.

Les défis sont aussi économiques et sociaux. La 4ème révolution industrielle a commencé. Un chômage massif dû aux applications ubiquitaires de l’intelligence artificielle à la robotisation à large échelle, des politiques déficientes, ou dévoyées, basées sans pudeur sur la désinformation ou le mensonge systématique, des inégalités sidérales : toutes les composantes d’une guerre civile mondiale sont là, en puissance. Sauf si.

Sauf si une idée stupéfiante, supérieure, inouïe, émerge, porteuse d’une vision commune.

Hier, le socialisme, le communisme, l’idée d’égalité, de fraternité ou de solidarité ont pu faire rêver les « masses » pendant quelques décennies. D’un autre côté, le conservatisme, l’individualisme, le capitalisme, la liberté d’entreprendre, ont su joué leurs cartes dans le poker menteur mondial.

Que réserve l’avenir ? Toujours plus de conservatisme, de capitalisme et d’individualisme ? Ou des formes ouvertement fascistes de contrôle social ? On sait bien, aujourd’hui plus que hier, les limites, les dévoiements, les détournements et les dérives des anciens idéaux.

Les menaces montent, de tous côtés. Les anciennes idéologies ont échoué. Que faire ?

Il faut que l’humanité prenne conscience de sa nature et de sa force. Il faut qu’elle prenne conscience de son destin. L’humanité a vocation à l’ultra-humanité, se dépassant dans une nouvelle synthèse, un surgissement, une mutation de la civilisation mondiale.

Le chômage général peut être une excellente nouvelle : il signale la fin assurée du modèle actuel, l’instauration d’un revenu universel, et la fin du capitalisme prédateur. On ne pourra pas faire l’impasse sur des milliards de gens sans emploi, et de plus en plus éduqués. Ils ne se laisseront pas mourir de faim à la porte des banques et des ghettos ultra-riches. Forcément, il y aura une réaction.

L’immense massa damnata, créée par un capitalisme sans foi ni loi, reprendra nécessairement le contrôle « commun » sur les richesses mondiales, qui sont immenses, mais aujourd’hui accaparées par le 1 %, et trouvera le moyen de les répartir équitablement pour octroyer à tous un revenu humain.

Les énormes quantités de temps libéré par la « fin du travail » pourront dès lors être mobilisées pour faire tout ce que les machines, les algorithmes et les capitaux ne savent pas faire : mieux éduquer, bien soigner, librement inventer, réellement créer, humainement socialiser, durablement développer, évidemment aimer.

La promiscuité des religions, des races, des peuples, va imposer – au forceps – une nouvelle civilisation, ultra-humaine, méta-philosophique, méta-religieuse.

Le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, devront ensemble passer à un niveau de compréhension supérieur de leurs doctrines respectives, pour atteindre leur noyau essentiel, et d’ailleurs déjà commun, le noyau unique du mystère du monde.

Tout cela va arriver dans les prochaines décennies. N’en doutons-pas. Non pas que les hommes vont devenir plus sages. Mais la pression osmotique de la nécessité va dessiller les yeux, faire tomber les écailles, circoncire les esprits.

iMichel Onfray. Décadence. De Jésus au 11 septembre, vie et mort de l’Occident. Flammarion. 2017

iiIbid.

iiiIbid.

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