Maladie du Divin


La Parole (divine) est comparable à un virus.

Elle apparaît inopinément, se répand, se propage, s’insémine, enfièvre. Parfois elle affaiblit et tue, ou bien, elle guérit et renforce, c’est selon. Elle est chargée d’un patrimoine originaire, de gènes spécifiques, « messagers », qui ne cessent de se déployer, de s’exprimer, dans des conditions toujours nouvelles, comme un génome « s’exprime » différemment dans l’épigenèse. On n’a jamais fini d’en décoder les bases, après des millénaires de scrutation et d’interprétation, car toute interprétation n’est qu’une expression transitoire, s’ouvrant sans fin sur d’autres possibles, ne se refermant jamais.

Toute métaphore porte en elle une sorte de logique propre, qui a ses lois.

Si la Parole divine se compare à un virus, alors on peut en inférer analogiquement (ce qui est une autre logique) que Dieu est malade. Il est « infecté ». Et Il a, de façon répétée, refilé son virus à l’humanité, par le biais de plusieurs porteurs (saints ou non), « au commencement », et à de nombreuses reprises depuis lors, et peut-être pour longtemps encore.

De nombreux foyers d’infection sont apparus, ici et là, à travers les millénaires. La propagation virale s’est accélérée, un temps, dans une certaine indifférence de la majorité des hommes. Parfois elle a semblé stagner, et même reculer.

Puis la pandémie a donné des signes de reprise.

On ne sait pas ce qu’il en adviendra, dans l’avenir. Ce qui est sûr, c’est que désormais le virus fait partie du paysage. Il sera, même prétendument éradiqué, toujours présent à l’état endémique, latent, prêt à resurgir. Ou bien il reparaîtra sous d’autres formes, après avoir muté. Et d’ailleurs, chez tous ceux qu’il aura infectés, sans les tuer, il laissera une trace génétique durable.

Des crises éruptives, radicales, quoique longtemps localisées, ont alerté les « autorités », qui ont tenté des mesures, dans la précipitation. Le bâillon. Le confinement.

Mais de réflexion philosophique, point. Ou fort peu.

L’absence de mise en perspective, à l’échelle des temps longs, et aux dimensions de l’humanité entière, se fait cruellement sentir.

Le vrai remède serait de trouver le vaccin vainqueur. « L’an prochain », dit-on

Même si vient un vaccin, il faut savoir que le virus mutera. Et s’il ne mute pas, il faut présumer que d’autres virus sortiront des « réserves » inconnues que contient la Terre, et qui tous les jours sont bouleversées, disloquées, mises à sac, par le génie destructeur de l’Homme.

Car la Parole est vivante d’une vie propre, – tout comme un virus est aussi vivant d’une vie propre, qui n’est pas une vie animale, ou végétale, mais qui n’est pas non plus une non-vie, ou une inertie minérale. La Parole, comme le virus « vit » d’une vie dont nous n’avons pas une idée claire, parce que cette vie se nourrit de la vie et de la mort de ses hôtes, et qu’elle est donc une vie « intermédiaire » entre la vie et la mort, entre l’ani et le non-animé.

La Parole participerait donc de l’animé et du non-animé, comme le virus ?

La Parole n’est pas souffle seulement, elle est voix, gorge, trachée, poumon, cœur. Mais alors aussi elle est cellules, protéines, gènes, plasmides, acides aminés…

Tout l’être vivant, l’être entièrement, vit de la Parole, et toute la Parole, la Parole entière, ne vit pas sans la vie de l’être vivant.

Et sans cette vie, elle reste lettre morte.

La pandémie de la Parole n’est pas près de s’éteindre, malgré les nombreuses mesures de confinement prises par des hommes, siècles après siècles.

Le confinement de la Parole est toujours dépassé par les débordements de sa puissance virale, qui remettent en cause jour après jour les visions du monde les mieux établies, les plus conformistes, les plus arrêtées.

Quelle métaphore scandaleuse ! Un Dieu « malade », « infecté » et « infectieux », initiant une « pandémie » par le moyen d’une Parole « virale » !

Je prie les bien-pensants, les gens qui se pensent êtres de « foi » ou de « raison », de ne pas pousser de hauts cris devant cette image, de ne pas brandir d’emblée la pierre, ou le coutelas, pour punir ce putatif blasphème, lapider la réfexion en gésine, égorger une voix, seule, dans le désert.

La métaphore, comme son nom l’indique, est un ‘déplacement’.

Il s’agit d’approcher, obliquement, du mystère.

Si Dieu est malade c’est qu’Il souffre, et réciproquement. Sa souffrance est Sa maladie. Je dois cette idée dérangeante à Jung.

« Dieu est une souffrance qu’il importe à l’homme de guérir. C’est à cette fin que Dieu pénètre en l’homme. Pourquoi ferait-il cela, s’il possédait déjà tout ? Kether et Malkhuth sont séparés. C’est là la raison de la souffrance divine. »i

Le mot latin religio vient du verbe religere, « considérer, oberver avec soin ».

Je demande aux esprits intéressés par la ‘question religieuse’ de considérer avec soin cette hypothèse provocante: celle d’un Dieu malade, souffrant, et qui, faute de soins, postillonne depuis des millénaires son virus sous forme de Paroles révélées.

La Parole divine, un virus ? Scandale !

Oui, scandale, skandalon, pierre d’achoppement…

L’idée d’un Dieu souffrant est une idée qui scandalise les bien pensants, tout comme d’ailleurs les scandalise l’idée d’un Dieu « inconscient ».

J’entends le mot ‘inconscient’ comme dénotant un mystère, vêtu d’abîme...

« La sphère de l’inconscient est la sphère d’une psyché inconnue dont nous n’avons encore rien dit en la nommant inconscient. Nous ne disons pas qu’elle est en elle-même conscience ou inconscience, elle est seulement inconsciente pour nous. Ce qu’elle est en elle-même nous ne le savons pas, et ne prétendons pas le savoir.  (…) Si vous l’appelez la conscience universelle, alors c’est la conscience universelle de Dieu. »ii

Nous ne savons rien de notre propre inconscient. Nous ne savons pas s’il est illimité, c’est-à-dire infini, s’il est connecté à l’ensemble du cosmos, relié à tout ce qui est matière. Nous ne savons pas dans quelle mesure il est accessible à notre conscience (puisqu’il est l’inconscient), ou tout au moins à notre expérience (directe ou indirecte). Nous ne savons pas s’il est absolument inconnaissable, ou partiellement connaissable. Nous ne savons à son sujet que très peu de choses, voire rien du tout.

C.G. Jung osa une thèse hardie: « L’esprit ne vit que s’il est une aventure éternellement renouvelée. »iii

Cette idée est même potentiellement révolutionnaire si on la conçoit comme s’appliquant à la Divinité elle-même.

Si l’Esprit divin doit éternellement se renouveler, c’est qu’Il ne se connaît pas Lui-même entièrement. C’est qu’Il ne peut se connaître qu’en se déployant selon toutes les modalité qui paraissent convenir à sa nature ineffable, et à sa puissance infinie.

L’une de ces modalités semble être l’existence même du Cosmos, qui fut créé « au commencement », ou bien « par le Principe » (bé-réchit).

Le Cosmos incarne la modalité de l’immanence, laquelle est une forme d’inconscience, ou de conscience ténue, silencieuse, logée au cœur de la matière.

Une autre modalité paraît être le déploiement de l’Homme, dans lequel se multiplient diverses formes de Soi, l’inconscient personnel (Freud) et l’inconscient collectif (Jung).

J’aimerais ajouter à cette liste l’idée d’inconscient viral.

Par le biais des plasmides viraux, et en un temps infiniment court au regard des temps longs de l’évolution de la biosphère, la quasi-totalité de l’humanité va désormais partager des fragments génétiques absolument inédits. Nous les aurons hérités de la chauve souris Rhinolophus, de la civette Paguma larvata (qui, comme son nom l’indique, s’avance ‘masquée’), et du pangolin malais (Malis javanica).

Ironie d’une tour de Babel génétique mêlant confusément gènes animaux et humains.

Surtout, indication de l’unité profonde de la vie sur la Terre.

Et cela nous fait revenir à la Parole initiale.

Nous n’avons certes pas encore commencé de comprendre de quoi souffrait la Divinité. Mais en notre chair et en notre esprit, nous souffrons de notre in-compréhension, vraie maladie de l’âme.

Oui, le virus est là pour longtemps, — enkysté dans la vie, pour toujours. Et mutant toujours. Défi éternel, à la raison et à la foi.

Comme la Parole, il attend une réponse. Quelle réponse? Dieu est malade. Il nous incombe de Le placer en réanimation. L’Humanité aussi est malade. Il lui faut entrer sans tarder en réanimation. La Terre est malade, elle demande, à l’évidence, à être réanimée. De loin, le Cosmos regarde, et attend…

 

 

iC.G. Jung. Le Divin dans l’homme. Albin Michel, Paris, 1999, p.37

iiC.G. Jung. Le Divin dans l’homme. Albin Michel, Paris, 1999, p.89

iiiC.G. Jung. Le Divin dans l’homme. Albin Michel, Paris, 1999, p.53

La nuit des mages et des sages


Toute métaphore vraiment originale, toute image absolument inouïe, est une puissance, elle porte en germe une vision du monde; elle jette un regard imaginaire vers l’avant, sur le possible. Reprise, déclinée, propagée, amplifiée, elle engendrera, dans des circonstances favorables, un univers de pensée bien réel, une révolution des manières de voir.

Elle sera grosse, par exemple, d’une révolution scientifique, ou philosophique, ou encore politique. Elle permettra l’établissement d’un nouveau « récit », dont elle sera le premier symbole. Elle sera le signe initial d’un archipel en gésine, d’une pensée en puissance.

Par exemple, la métaphore teilhardienne de la « noosphère », baignant l’humanité de ses flux et de ses énergies, a des implications inimaginables, sur le plan social et politique, si on la prend au mot, comme « sphère de pensée, cosmos d’esprit ».

La métaphore du « transhumain », utilisée la première fois par Dante dans la Divine Comédie (avec le mot trasumanar) , est plus géniale encore, puisque elle pointe vers l’existence effective d’une « méta-sphère », de conscience et de vie.

La « trans-humanité » est en perpétuelle transhumance. Elle a vocation à atteindre des mondes inouïs.

Il ne faut pas confondre le « transhumain » dantesque et le «transhumanisme» moderne. Le « transhumanisme » n’a rien à voir avec la métaphore proposée par Dante, il y a plus de sept siècles. Rien de métaphysique dans le transhumanisme. On y trouve seulement l’idée que l’évolution technique et scientifique favorisera, suppose-t-on, l’apparition d’une « singularité ». Vernor Vinge, Ray Kurzweil en sont les prophètes. Cette « singularité » incarnera, disent-ils, un point de basculement vers une humanité intellectuellement et physiquement « augmentée ».

La science et la technique sont porteuses de bien des ouvertures, mais il est naïf de croire qu’elles détermineront à elles seules les conditions d’une transformation psychique et morale de l’humanité, d’un sursaut, d’un passage vers une transhumanité.

Au Paléolithique, il y a plus de quarante mille ans, quelques grottes étaient des sanctuaires écartés, secrets, profonds, fréquentés par des chamanes, dont certains étaient des artistes universels. La religion paléolithique, dont les peintures pariétales témoignent, échappe aujourd’hui encore aux analyses les mieux informées (le travail d’Alain Testart, éclairant, l’illustre bien).

Ces peintures, créées pendant une période de plus de trente mille ans, véhiculent un sens aigu de la transcendance de l’esprit, flottant de par le monde.

L’Homme de Cro-Magnon, un Homo Sapiens, était plus sage peut-être que l’homme moderne. Plus sage d’une sagesse dont le monde de notre temps n’a plus aucune idée.

L’ancien président François Hollande était-il un sage? Il n’est pas connu en tout cas pour être un spécialiste de la transcendance ou de la métaphysique. Mais, dans un discours prononcé devant une Loge franc-maçonne, il s’est risqué à quelques considérations sur le futur de l’humanité. Il a déclaré posément: « Vous avez aussi voulu penser les mutations inouïes que les nouvelles technologies du vivant nous laissent deviner : c’est ce qu’on appelle le transhumanisme ou l’homme augmenté. C’est une question redoutable : jusqu’où permettre le progrès, car le progrès ne doit pas être suspecté, nous devons le favoriser. Comment faire pour que nous puissions maîtriser ces graves questions éthiques ? Ce qui est en jeu, c’est l’idée même d’humanité, de choix, de liberté. Alors face à ces bouleversements que certains espèrent, que d’autres redoutent, le regard de la franc-maçonnerie est une boussole tout à fait précieuse dans cette période, et une lumière qui aide à saisir les enjeux et à y répondre. »

En matière de métaphores, la liberté est très grande, mais il importe de conserver un minimum de de cohérence. Comparer le « regard » à une «boussole» et à une «lumière» me paraît aventureux, malhabile et déplacé.

Le « regard » peut certes être guidé dans la direction indiquée par une «boussole», et il peut être aidé en cela par la « lumière ». Mais, à mon sens, il est bizarre, et même franchement inadéquat, d’affirmer que le «regard» pourrait être une «boussole». Ce serait comme si la charrue tirait les bœufs.

Un « regard » a-t-il vocation à créer un Nord imaginaire, un pôle conceptuel? Un coup d’œil peut-il engendrer toute la lumière de l’univers?

On pourrait évoquer la « licence » poétique… Mais un bon speech-writer ne devrait pas mettre, fût-ce par l’entremise d’une parole présidentielle, des métaphores bancales, des images pseudo-poétiques, en circulation.

C’est encore ajouter au malheur du monde, — comme dit le poète.

Non, non, ce dont nous avons urgemment besoin, ce sont de nouvelles métaphores, polaires, qui font lever au ciel la nuit, les yeux des mages et des sages.

Soleils jamais vus, lunes inouïes


« Et il y eut un soir, et il y eut un matin, second jour »i. Mais le soleil ne fut créé que le quatrième jour de la Genèse ! A quoi ressemblaient les « matins » et les « soirs », avant que le soleil ne fût ? N’étaient-ils que des métaphores ? Des jours virtuels, des jours-mots ?

On pourrait conjecturer que les « matins » sans soleil pourraient être une façon imagée de désigner l’aube des choses, leur principe, leur idée, leur essence.

Les « soirs » – qui viennent avant les « matins » – pourraient figurer la connaissance qui précède les principes, les idées, – la connaissance obscure qui prélude à la compréhension de l’essence des choses. Les « soirs » incarnent confusément tout ce qui les annonce par avance, les prépare en secret, les rend possibles et compatibles avec la vie, la réalité ou la matière. La « connaissance du soir » représente la connaissance des choses en tant qu’elles subsistent, latentes, dans leur nature propre, immergées dans une conscience encore informe.

Quand vient le « matin », paraît ce qu’on appellera la « connaissance la matin », la connaissance claire de leur être primordial, leur véritable essence, lumineuse.

Soit un lion, un aigle ou un calamar, vivant leur vie propre, unique, dans la steppe, le ciel ou la mer. Qui dira le vécu unique de ce lion particulier, de cet aigle singulier, de ce calamar spécifique ? Qui saura les barder de capteurs dès leur naissance, acquerra leur grammaire, leur vocabulaire, saisira l’intégralité de leurs perceptions, à la suite de savants travaux ?

Depuis Platon, on a formé l’idée de l’idée. Comment connaître l’idée du tigre, son essence, la tigréité ? La vie d’un tigre spécial ne recouvre pas toutes les possibilités du genre. En un sens, le tigre particulier représente son espèce. Dans un autre sens, le tigre individuel reste plongé dans sa singularité. Il ne peut jamais représenter la somme totale du vécu de ses congénères des temps passés et à venir. Il résume virtuellement l’espèce, on peut l’admettre, et il est aussi débordé de toutes parts par l’infini des vies réelles.

Il faudrait être un observateur zélé, doué d’empathie, de sensibilité, et d’une patience encyclopédique, pour prétendre à la « connaissance du soir » de tel ou tel tigre.

Pour accéder à la « connaissance du matin », il faut être en plus capable d’abstraction, de pénétrer les essences, les paradigmes. Il faudrait être capable de saisir non seulement la tigréité en général, mais la tigréité de tel tigre.

Avant que le soleil ne fût, trois soirs et trois matins ont bénéficié d’une lumière pré-solaire, et d’une ombre sans photons. Pendant ces trois jours et ces trois nuits, des soleils jamais vus et des lunes inouïes ont paru.

iGn. 1, 8

La poésie cèle l’avenir du monde


 

« Les révolutions scientifiques sont en fait des révolutions métaphoriques. »

Cette assertion de Michael Arbib et Mary Hessei, l’un chercheur dans le domaine de l’intelligence artificielle et l’autre philosophe des sciences, pourrait être utilement généralisée, en l’inversant.

On en inférerait que toute réelle révolution métaphorique est potentiellement grosse de révolutions scientifiques, philosophiques ou politiques.

Toute métaphore, véritablement nouvelle, suffisamment puissante, est porteuse d’une vision, d’un autre regard imaginaire sur le monde, et partant, peut même engendrer, dans des circonstances favorables, un nouveau monde bien réel.

Toute métaphore visionnaire porte en germe l’établissement d’un « grand récit », dont elle est la première image. Et toute métaphore révolutionnaire est le premier signe d’un archipel de concepts en gésine, potentiellement disruptifs.

Par exemple, l’idée teilhardienne de « noosphère », cette métaphore d’une « enveloppe » de pensées baignant l’humanité entière de ses puissances, de ses flux et de ses énergies, a des implications fantastiques, pour peu qu’on prenne la peine d’en déduire les conséquences sociales et politiques.

Une autre métaphore, celle de « transhumain », utilisée jadis par Dante (trasumanar), est peut-être plus géniale encore, puisque elle pointe vers l’existence effective une « trans-sphère », ou plutôt, devrions-nous dire, pour éviter le barbarisme qui consiste à adjoindre une préposition latine à un mot grec, une « méta-sphère ».

La métaphore de la « méta-sphère » désigne le monde du « trans-humain », une humanité en état de perpétuelle transhumance, avec vocation à atteindre des mondes inouïs.

Mais attention de ne pas confondre le « trans-humain » dantesque et le « transhumanisme ». Le « transhumanisme », idéologie relativement récente, ne fait pas vraiment honneur à la métaphore initialement inventée par Dante, il y a plus de sept siècles, en proclamant l’idée que l’évolution technique et scientifique favorisera prochainement l’apparition d’une « singularité » (Vernor Vinge, Ray Kurzweil), laquelle incarnera un point de basculement vers une humanité intellectuellement et physiquement « augmentée ».

Ce « transhumanisme »-là est platement réducteur. La science et la technique sont certes porteurs d’ouvertures considérables, mais il est naïf de croire qu’elles détermineront à elles seules les conditions d’une transformation de l’humanité en trans-humanité.

Il y a plus de quarante mille ans, les grottes du Paléolithique étaient déjà des sanctuaires profonds, fréquentées par des artistes-chamanes. La religion paléolithique, dont les peintures pariétales témoignent, échappe encore aux analyses les mieux informées (voir le travail d’Alain Testart).

Mais ce qui est sûr c’est l’ensemble de ces peintures, dont la réalisation s’étale sans discontinuité sur une période de plus de tente mille ans, témoigne d’une transcendance assumée de l’Homme du Paléolithique, l’Homme de Cro-Magnon, homo sapiens indiscutable, plus sage peut-être d’une sagesse et d’une vision dont le monde moderne, technique, scientifique n’a absolument aucune idée.

Par contraste avec les Hommes de Cro-Magnon, le président François Hollande n’est pas un grand penseur de la transcendance. Mais il a voulu, dans une intervention récente dans une Loge franc-maçonne, se risquer à quelques hautes considérations sur le futur de l’humanité.

« Vous avez aussi voulu penser les mutations inouïes que les nouvelles technologies du vivant nous laissent deviner : c’est ce qu’on appelle le transhumanisme ou l’homme augmenté. C’est une question redoutable : jusqu’où permettre le progrès, car le progrès ne doit pas être suspecté, nous devons le favoriser. Comment faire pour que nous puissions maîtriser ces graves questions éthiques ? Ce qui est en jeu, c’est l’idée même d’humanité, de choix, de liberté.

Alors face à ces bouleversements que certains espèrent, que d’autres redoutent, le regard de la franc-maçonnerie est une boussole tout à fait précieuse dans cette période, et une lumière qui aide à saisir les enjeux et à y répondre. »

En matière de métaphores, on peut se permettre beaucoup de choses, mais à condition de conserver un minimum de structure, de cohérence.

Comparer le « regard » à une « boussole » et même à une « lumière » me paraît prodigieusement aventureux et même franchement révolutionnaire pour une homme aussi mesuré que François Hollande.

En effet, on s’attend généralement que le « regard » soit guidé dans la direction indiquée par la « boussole », aidée en cela par la « lumière » qui baigne le jour.

Il est fort étrange de proposer que le « regard » soit lui-même une boussole, comme si jeter un œil permettait de créer des Nords imaginaires, à volonté, et comme si le même coup d’œil pouvait engendrer ipso facto la lumière elle-même.

Même si Hollande n’est pas un maître en métaphores, il reste que l’idée ainsi surgie, presque par hasard, est porteuse d’une vision du monde : jeter un « regard » équivaut métaphoriquement à créer un Nord nouveau.

Jeter une métaphore dans le grand cirque du langage, c’est jeter des mots aux lions, et les empêcher, peut-être, pendant quelques instants, de continuer de dévorer les chrétiens livrés en pâture…

Plus sérieusement, je considère que la poésie, comme atelier de création de vraiment bonnes métaphores, est supérieure à l’arsenal transhumaniste des sciences et des techniques, pour ce qui est de penser l’avenir du monde.

iMichaël Arbib, Mary Hesse. The Constructions of Reality. 1986