Je dors mais mon cœur veille


« Conscience » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Que se passe-t-il quand on perd conscience? Y a-t-il différentes manières d’être inconscient, comme il y a différentes manières d’être conscient? Existe-t-il des formes de ‘conscience’, dont nous n’aurions pas conscience, et qui par exemple opéreraient lors du sommeil profond, ou bien pendant une anesthésie générale? L’anesthésie elle-même est-elle une sorte de sommeil, ou bien induit-elle un coma artificiel? Un spécialiste explique: « Nous comprenons désormais les principaux mécanismes par lesquels l’anesthésie agit, en particulier pour les agents largement utilisés comme le propofol et les anesthésiques à base d’éther — le sévoflurane, l’isoflurane et le desflurane. On a commencé d’utiliser l’électro-encéphalogramme (EEG) pour surveiller les patients sous anesthésie générale. C’est très impressionnant à observer : à mesure que l’on administre les médicaments, on voit les oscillations des ondes cérébrales des patients commencer à changer. À l’état d’éveil et les yeux ouverts, les oscillations de l’EEG ont des fréquences d’environ 40 Hz avec de faibles amplitudes. À mesure que l’anesthésique atteint rapidement différentes parties du cerveau, les oscillations gagnent en amplitude et diminuent en fréquence — tombant à environ 8 à 14 Hz (appelées oscillations alpha) et 0,3 à 4 Hz (appelées oscillations delta lentes). Parallèlement, les neurones individuels se déclenchent beaucoup moins souvent, leur fréquence passant d’environ 10 à 12 fois par seconde à environ une fois toutes les une à deux secondes. Ainsi, l’un des effets du propofol et des anesthésiques à base d’éther est de modifier radicalement la dynamique cérébrale, empêchant ainsi la communication normale entre les différentes régions du cerveau. Comme ces oscillations ne sont pas naturelles et peuvent parfois persister pendant plusieurs heures, elles expliquent pourquoi les dysfonctionnements cérébraux postopératoires peuvent être fréquents, en particulier chez les personnes âgées. Nous avons également appris que des doses élevées de ces anesthésiques altèrent la capacité du cerveau à produire de l’ATP, la principale source d’énergie des cellules. Cela se traduit par un tracé spécifique à l’EEG appelé « suppression en rafales », un signe avant-coureur d’une altération du métabolisme cérébral. Nous observons fréquemment ce phénomène chez les patients âgés de 60 ans et plus. Ceux-ci entrent très facilement dans cet état dès l’administration de faibles doses de ces anesthésiques. En l’absence de surveillance, la suppression en rafales n’est pas détectée et les patients reçoivent en réalité une surdose d’anesthésique »1.

Changeons d’ère et de registre. Dans le Cantique des cantiques, la figure de la Sulamite offre une autre métaphore de la conscience, semblant se dédoubler quand elle est confrontée à son propre mystère. Quand la conscience (mentale) est assoupie, une forme de conscience (subliminale) semble veiller encore. « Je dors mais mon cœur veille »i. Quand la conscience est apparemment « endormie » dans le sommeil, reste en éveil une conscience nocturne, qui semble résider dans le « cœur », et qui « veille » sur la conscience diurne. Cette conscience du « cœur » n’est pas d’ordre mental, puisqu’en l’occurrence le mental dort. De quelle nature est-elle alors? Quelque chose d’analogue à l’intuition impalpable, à la vie de la psyché ou de l’âme, ou bien à quelque immanence spirituelle? Le texte biblique appelle ce lieu de conscience le « cœur ». Que signifie ce mot (levav, en hébreu, lev en chaldéen) dans le contexte biblique ? Le dictionnaire offre une large gamme de sens.ii A les examiner, il apparaît que le « cœur » est un concept si profond et complexe qu’on ne saurait le définir. Son essence ne saurait être rendue par quelque simple acception, ou identifiée à un seul principe. Si le cœur veille sur la conscience qui sommeille, qui veille sur le cœur? D’autres formes de conscience, plus subtiles encore, pourraient-elles habiter souterrainement les profondeurs du moi? Il se pourrait qu’existent de nombreux niveaux de conscience, insoupçonnés, et pour nous inenvisageables a priori. On pourrait même postuler l’hypothèse d’une infinité de niveaux de conscience, en se représentant la conscience divine comme étant infiniment repliée sur elle-même, et, dans le même temps se dépliant infiniment elle-même dans l’infini de sa puissance. Dans ses plis, elle cache ce qu’elle fut (en puissance), et dans ses replis elle donne de la lumière à ce qu’elle est en train de devenir (en acte).

Revenons maintenant aux formes humaines de conscience et d’inconscience. On pourrait intuitivement en identifier cinq formes possibles.

1. La conscience normale, la ‘conscience consciente’, celle qui sent, pense, raisonne, cogite, veut, désire, aime…

2. La conscience du ‘cœur’ (pour reprendre l’image du Cantique des cantiques). Elle ne se révèle que lorsque la ‘conscience consciente’ s’assoupit. Elle est une forme de subconscience, qui « veille », sur le sommeil, les rêves, et les aspirations inconscientes.

3. Au-dessous de cette subconscience , il y a l’inconscient personnel décrit (différemment) par Freud et Jung. Nous avons bien conscience que l’inconscient existe en effet, sans pouvoir mesurer la profondeur de son contenu, ni analyser sa nature. Il est probable que la ‘conscience consciente’ et la ‘conscience du cœur’ possèdent elles-mêmes une sorte de conscience sous-jacente, implicite, latente, de la présence de cet inconscient personnel, mais aussi de l’existence d’un autre inconscient encore, attachée à la nature humaine, et possédant des liens avec la nature universelle, cosmique.

4. Il y a probablement dans cet « inconscient universel » plusieurs niveaux de profondeurs et d’obscurité. On y trouve par exemple le ça, le Soi, et les archétypes de l’inconscient appelé « collectif » par Jung, auxquels on pourrait ajouter tous les archétypes immanents du vivant non-humain, et même les archétypes du non-vivant animé (comme les virus, les prions, ou les particules élémentaires…). Je fais l’hypothèse que l’inconscient universel est en partie ‘conscient’ de l’existence du Soi présent en lui. Cette conscience immanente du Soi au sein de l’inconscient universel représente une quatrième forme de conscience.

5. Enfin, il y a peut-être une part infinie de l’inconscient universel qui reste ‘inconsciente’ du Soi, mais qui n’en reste pas moins capable en puissance de s’éveiller à d’autres formes de conscience dont nous n’avons aucune idée.

Ces cinq catégories de conscience, de subconscience et d’inconscient sont seulement indicatives. Elles seraient propres à de nouvelles hybridations, et pourraient mener à de nouveaux types de dépassements de l’idée même de « conscience » (ou d' »inconscient »). Je traiterai de possibles prolongements de cette question dans un prochain article.

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1What Happens to the Brain Under Anesthesia | Harvard Medicine Magazine

iCt 5,2 :אֲנִי יְשֵׁנָה, וְלִבִּי עֵר . (Ani yéchnah, vé libbi ‘er).

ii On relève dans le Sander-Trenel les acceptions suivantes: a) Le cœur comme incarnant la vie elle-même. « Vos cœurs vivront dans l’éternité » (Ps. 22,27). b)Le cœur comme siège des sens et des passions (joie, tristesse, confiance, mépris, amertume, colère, dureté), et surtout de l’amour. « Aime Dieu de tout ton cœur. » (…be-kal levev-ḥa, Dt 6,5). c) Le cœur comme siège des sentiments moraux. Un cœur ‘pur’, ‘fidèle’, ‘droit’, ‘simple’, ‘profond’, ‘impénétrable’, ‘fier’, ou au ‘contraire’, ‘pervers’, ‘corrompu’, ‘hypocrite’, ‘double’. d) Le cœur comme siège de la volonté et du jugement.

Angélologie, – ou l’étincelle et la fascine


Des anges multitudineux, créés à cette fin, demeurent auprès des temps et des êtres qui ne sont plus. Du frôlement de leurs ailes tranchantes comme des jugements, ils les font vivre, d’une autre manière. Ils les séparent de ce qu’ils n’ont pas été, et de ce qu’ils n’ont pas pu être. Ils les maintiennent ainsi dans leur essence vraie, animés du souffle doux de leurs ailes. Par leur effervescence tranquille, ils veillent sur leur infini sommeil, – comme l’aigle tournoie au-dessus du nid pour inspirer ses aiglons, – comme jadis des vents palpitaient à la face des origines. Ce sont les gardiens des passés à l’agonie, prévenant, le temps qu’il faudra, le coma fatal.

D’autres anges encore parcourent les allées sombres des futurs. Ils déploient des ailes immenses comme l’extase, ils planent en silence sur les plaines vides de l’inexistant. Leur vol puissant réveille les eaux noires, et tout ce qui n’est pas encore. Contre toute attente, de loin en loin, craquellent les coquilles des temps à naître.

De leurs lèvres brûlantes ils donnent la becquée aux oisillons du possible.

Il faut enfin parler des anges-lien. Ils relient (comme des boucles quantiques, et des presciences subliminales) les lointains passés et les futurs improbables, les innombrables déjà-plus et les illimités avenirs, les causes (dormantes comme des saints morts) et les possibles (brillants comme d’irradiants séraphins). Ils volent et viennent, comme dans le rêve de Jacob, entre l’assuré et l’inimaginable…

De ces paysages d’anges, qui sont comme des myriades de synapses divins, s’exhale une brume vespérale.

Elle annonce à l’avance la bruine à venir, pénétrante, fécondante, et dans l’arc du ciel enfin ployé, elle dessine les premiers rayons de l’aube, gorgés d’anges et de lumière liquide.