Les lettres sauvent-elles ?


« Lettres » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Ils ont pris deux lettres, et en ont fait un système. Les uns disent deux voyelles, les autres deux consonnes. D’autres encore ont estimé qu’étaient nécessaires deux voyelles et deux consonnes assemblées. Digramme ou tétragramme, qu’importent en réalité tous ces grammes ? Ce ne sont là que débats spécieux et plutôt provinciaux.

Ces lettres, toujours les hommes les lièrent et les dirent, et alors elles furent pour eux comme son et lumière, peine et plaisir, ombre et soleil. Ils les lurent ensuite sans cesse, se croyant ainsi saints, s’éclairant de ces seules étincelles, s’assourdissant de ces sons.

Il y a aussi des langues à clics, comme le taa, le ǃxũ, le ju|’hoan, le nama… Poésie des occlusives voisées, glottalisées ou uvularisées, et frissons de fricatives dévoisées. Quant aux clics, il faut distinguer les clics « quasi-affriqués » des clics « claquements ». Un clic claquement, palatal et voisé-pulmonique, se notera ainsi : ᶢǂʶ . Le clic quasi-affriqué, latéral et voisé-épiglottalisé se notera : ᶢǁʢ. Pas de panique, les clics sont seulement au nombre de 48. Qui chantera un jour l’Iliade en clics ? Une IA peut-être ‒ dûment chapitrée ?

Et il y a enfin des langues sans souffle, sans glotte ni palais, seulement pensées, jamais prononcées. Ce sont mes préférées. J’y ai trouvé parfois indicibles des idées imprononçables.

En résumé, souvent le Veda rit, et la Torah pleure. Mais leurs mots insensibles parcourent les ères, traversent les âmes. Par leurs babils, leurs cris, leurs murmures, ils ont fait grandir le mystère et le silence au-delà de toute compréhension.

Combien de fois encore, devrais-je dire le vide qui s’étend entre tous les âges ?

Dans ce vide ma conscience se leva un jour. La lumière se manifesta dans l’ombre humble. Depuis, je sacrifie mes yeux et ma vie à lire le vide.

Délaissant les lettres, les phonèmes, les signes et les sèmes, le monde erre de tous côtés.

La Divinité elle-même erre et n’y reconnaît plus ce qui sauve.

La sagesse est une enfant


« Sagesse » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

La philosophie, c’est « l’amour de la sagesse », dit-on. Mais qu’est-ce que la « sagesse » ? C’est une « enfant » dit Schelling. Cette idée, peut-être contre-intuitive, n’est pas de lui. Il l’a trouvée chez un bon spécialiste en la matière, un certain Salomon. « Dans ce livre divinement révéré et vraiment divin, tout pénétré de sagesse, que sont les Proverbes de Salomon, la sagesse est assimilée à un enfanti ». N’en croyant pas mes yeux, je voulus vérifier cette assertion. Je compulsai en conséquence plusieurs traductions de la Bible, dont celle du Rabbinat français et celle de la Bible de Jérusalem, mais sans succès. Je ne trouvai nulle part le mot « enfant » associé en tant qu’épithète à la Sagesse divine. Ma perplexité montait. Continuant mes recherches, je lus la Bible dans la version dite « King James », et je tombai sur un verset qui pouvait évoquer un sens assez proche de celui noté par Schelling : « Then I was by Him, as one brought up with Himii » (« Alors, j’étais près de Lui, comme quelqu’un qui a été élevé avec Lui ».) Je me référai à l’original hébreu des Michléï (Les Proverbes). Je lus : « Va-êhyêh êtselou ’amoniii », ce qui peut se traduire littéralement par : « J’étais près de Lui ‒ une enfantiv. » Bingo ! Mais pourquoi la Sagesse éternelle serait-elle une « enfant » ? Schelling proposa cette explication : « De même en effet qu’on peut dire d’un enfant qu’il ne possède pas un Moi, puisque ses forces intérieures, tout en s’exerçant naturellement et tout en réagissant les unes sur les autres, ne sont encore dominées par aucune volonté, par aucun caractère, ne sont rattachées les unes aux autres par aucun lien qui en assure l’unité et qui les coordonne, de même ce côté extérieur de Dieu, et extérieur à lui, ne représente qu’une unité passive, inexprimée et est dépourvu de volonté. D’où cette création et production d’images n’est que jeu et joiev. »

Cela voudrait-il dire que la Sagesse éternelle ne possède pas de « Moi », qu’elle n’a aucune volonté, aucun caractère ? Plus curieux encore, la Sagesse est vue par Schelling comme une enfant quelque peu désarticulée, sans colonne vertébrale, et elle est comparée à une entité « passive, inexprimée ». Elle serait « près » [de Dieu], mais non « en lui », elle serait rejetée du côté « extérieur » de Dieu, et même « extérieurement » à lui. Elle serait donc assez proche de lui, mais, en quelque sorte, séparée. L’explication de Schelling ne me convainquit pas. Le mystère s’épaississait. D’autant que la phrase concluant le paragraphe (cité ci-dessus) ne contribuait en rien à l’éclaircir. Quelle était donc cette « création », cette « production d’images », associée selon Schelling à une Sagesse à la fois divine et enfantine ? J’imaginai que Schelling suivait la logique de la métaphore de l’enfant. Qui dit « enfant » est enclin à penser « jeu » et « joie ». La Sagesse serait donc, elle aussi, « jeu » et « joie » ? L’association de ces deux mots me fit alors irrésistiblement penser au « jeu » divin (līlāvi) ainsi qu’au concept de félicité ou de béatitude (ānanda) de la philosophie indienne. Sondons (brièvement) les concepts de « sagesse » et de « joie » dans l’hindouisme. Ils se trouvent d’emblée fusionnés dans l’extase connue sous le nom de saccidānandavii mot composé qui peut se traduire littéralement par « être-conscience-joie », ou « être-sagesse-joie ». Il s’agit de l’expérience, faite par une conscience individuelle, de son identité avec l’Être absolu et la Sagesse universelle – expérience alors gratifiée d’une Joie parfaite. Au stade suprême de l’extase (samādhi), le soi a enfin « conscience » (cit) qu’il est uni à la Réalité (sat), et qu’il en ressent une pure « joie » (ānanda) ; c’est le stade où « la dualité de la jouissance et du jouisseur se dissout dans l’océan de saccidānanda, le Soiviii ». Lorsque la conscience pure du soi atteint sa propre vérité, lorsqu’elle touche le fond de son être, alors elle est envahie par la béatitude, par une plénitude telle qu’elle en devient une « infinitude » (en sanskrit : ananta = « sans finix ») – une joie « infinie » de son union avec bráhmanātmán. Alors, aux sources mêmes de l’être, au plus profond de la conscience, à la cime la plus élevée de la béatitude, rien de ce qui relève du sujet, du moi, du propre et de l’avoir n’a plus cours. C’est seulement dans leur dépassement que l’on goûte à l’ānanda, laquelle, par un jeu de mots assumé, évoque aussi l’ananta ‒ littéralement l’« in-finitude ». La conscience devient consciente de l’existence de l’être infini, et consciente de participer à cet infini, d’où sa « joie ». Pour un développement plus complet sur ces questions, je renvoie à mon article « Conscience et saccidânanda ».

Revenons à la sagesse hébraïque. Nous avons donc la thèse de Schelling selon laquelle la sagesse est « jeu et joie », thèse sans doute inspirée par ses lectures de la littérature védique et hindouiste, qui commençaient d’être traduites dans les langues européennes à son époque. Schelling résume ainsi le point de vue « oriental » tel que comparé aux sagesses « occidentales » : « Que la vie originelle de Dieu soit une vie de jeu joyeux, c’est ce que les peuples orientaux ont bien reconnu ; ils ont désigné ce jeu sous le nom expressif de sagesse, qu’ils se représentaient comme un éclat de l’éternelle lumière, comme un miroir sans tache de la force divine et, à cause de ses propriétés passives, comme une image de sa bonté. C’est un fait remarquable qu’ils attribuaient à la sagesse de Dieu une nature plutôt passive qu’active, de sorte qu’ils ne l’appelaient ni esprit ni Logos, mot que plus tard on a souvent identifié, à tort, avec celui de sagesse, mais lui ont donné un nom féminin, voulant dire par là que, par rapport à ce qui lui est supérieur, elle n’est qu’un être passif, réceptifx. » Cette dernière assertion, associant le « féminin » à « un être passif, réceptif » est évidemment, aujourd’hui, parfaitement inadmissible. Je cite cependant cette analyse pour ce qu’elle témoigne de l’état d’esprit de l’un des plus célèbres penseurs de l’Allemagne au milieu du 19e siècle, mais aussi pour sa tentative d’établir des passerelles entre les philosophies occidentales et orientales. Barrons donc d’un trait le mot « féminin » employé par Schelling, et ne retenons que l’idée d’un « être passif, réceptif » qui caractériserait selon lui la Sagesse (divine). On comprend mieux, alors, peut-être, le choix fait par Schelling de traduire l’hébreu ’amon par « enfant » plutôt que par « maître d’œuvre », par exemple. En vérité tout cela ne permet guère de percer davantage le voile du mystère (de ce qu’est la Sagesse). Mais réjouissons-nous plutôt de ce que ce mystère résiste encore ! Cela signifie qu’il est profond. D’ailleurs, Dame Folie n’a-t-elle pas dit à l’homme insensé : « Savoureux est le pain des mystèresxi ! » Mais l’homme insensé n’a que faire des mystères, et il ignore même « qu’il y a là des ombresxii ». Il ignore aussi que Dame Folie va bientôt l’inviter « aux vallées du shéolxiii ». Pour ma part, ma religion est faite : je ne suivrai pas Dame Folie sur ce terrain. Je lui préfère l’enfant-Sagesse, qui dit : « L’Éternel m’a possédéexiv, au commencement de son chemin, et avant ses œuvres les plus anciennes. Dès l’éternité je fus verséexv, dès le principe, avant l’origine de la terre. Quand les abîmes n’étaient pas, je fus mise en avantxvi. » Et la Sagesse, cette enfant, était aussi « là, quand Il traça un cercle sur le visage de l’abîmexvii. »

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iF.-W. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S Jankélévitch. Aubier, 1949, p.130

iiPr 8,30

iiiPr 8,30 :  וָאֶהְיֶה אֶצְלוֹ, אָמוֹן

ivMa traduction. Je traduis ici אָמוֹן, ’amon, par « enfant », suivant l’interprétation qu’en fait Schelling (in Les Âges du monde. Trad. S Janjélévitch. Aubier, 1949, p.130). La Bible du Rabbinat traduit le mot ’amon, par « habile ouvrière » (ajoutant l’adjectif ‘habile’ non présent dans le texte) et la Bible de Jérusalem par « maître d’œuvre ». Le mot ’amon a pour racine verbale אָמַן ’aman, « élever [un enfant], être fidèle ». C’est un mot rare en hébreu, dont l’une des possibles traductions est « l’enfant qu’on élève », la « pupille », selon Sander et Trenel. La Bible de Jérusalem note qu’il est souvent traduit par « artisan », « artiste », d’où « maître d’œuvre ». Mais ce ne sont là que des acceptions dérivées. Comment s’assurer du sens véritablement originaire de ce mot aux connotations multiples ? On peut tenter la voie étymologique. La racine ’aman a donné de nombreux mots tournant autour de l’idée de fidélité et de vérité, dont ’amen, vrai, ’omên, fidélité, vérité, ’amênêh, alliance, ’amenah, éducation, tutelle. Cela souligne le sens fondamental de cette racine : « élever un enfant », et par conséquent « être fidèle [à cette responsabilité] ». D’où le choix de traduire ici ’amon, par « enfant ».

vF.-W. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S Jankélévitch. Aubier, 1949, p.130

viLe mot sanskrit līlā (devanagari : लीला) signifie «le  jeu », le « ballet divin », la « danse cosmique » des divinités. Dans la philosophie indienne, ce « jeu » divin se cache derrière les apparences du monde phénoménal (māyā).

viiPrononcer satchidânanda. En devanagari : सच्चिदानन्द. Cette formule invoque, en les agglutinant et en les fusionnant, les trois concepts qui décrivent le mieux l’unité intime du bráhman : sat, सत्, « être » ; cit, चित्, « conscience » ; ānanda, आनन्द, « joie ».

viiiRamana Maharshi. Au jour le jour. Le témoignage de Devaraja Mudaliar. Trad. Eleonore Neess-Braitenberg. Ed. Albin Michel. 2017, p.23

ixSelon un des épithètes du brahman, dans la Taittirīya Upaniṣad, 2,1.

xF.-W. Schelling. Les Âges du monde. Trad. S Jankélévitch. Aubier, 1949, p.129

xiPr. 9, 16 « Le pain des mystères » : Lehem setarim, לֶחֶם סְתָרִים

xiiRephaïm רְפָאִים

xiiiPr. 9, 17

xivPr 8,22 : « L’Éternel m’a possédée » : c’est la traduction que je propose pour יְהוָה–קָנָנִי, Adonaï qanani. Le texte hébreu porte le mot קָנָנִי qanani, qui est la 3e personne du singulier du verbe qanah, à l’accompli, suivie du pronom personnel à la première personne. Le sens primitif de ce verbe est « ériger », d’où, par métonymie, les acceptions courantes : « posséder, acquérir, obtenir ». La Bible de Jérusalem traduit cependant par : « Yahvé m’a créée », et précise en note que cela correspond à la traduction en grec, en syriaque et à celle du Targoum. Mais la traduction de qanani par « m’a acquise » ou « m’a possédée » est celle adoptée par Aquila, Symmaque, Théodotion, également reprise par S. Jérôme dans la Vulgate. Traduire par « créée » plutôt que par «possédée» ou « acquise » n’est pas anodin. Si l’on adopte la traduction par « créée », on prend en quelque sorte parti pour l’erreur d’Arius qui faisait de la Sagesse (comme du Verbe qui lui est assimilé) une « créature », ce qui ne me paraît pas convenir à la réalité (transcendantale).

xvPr 8, 23. Le verbe נָסַכְתִּי , dans sa forme nassakhti, a pu être traduit par « m’a établie», mais le sens premier du verbe nassakh est « verser, faire couler ». Dans ce contexte, où la Sagesse apparaît « dès l’éternité », l’idée d’un « établissement » me semble moins probante que l’idée de son « versement » continu, comparable au fait qu’est « versée » (mais seulement quelques instants) l’huile du saint chrême destinée à « oindre » le roi « du Seigneur » (cf. Ps 2,6), qui est aussi « son fils » (Ps 2,7).

xviPr 8, 24. Le mot hébreu est חוֹלָלְתִּי olaletti, qui est traduit par « je naquis » dans la Bible du Rabbinat, et par « je fus enfantée » dans la Bible de Jérusalem. Mais ce sont là des conceptions anthropomorphiques. La racine verbale est חוּל, « tourner, danser ». L’idée première est donc que la Sagesse est « mise en avant, poussée devant » dès l’éternité, pour qu’elle puisse « danser » avant même la création du monde ?

xviiPr 8,27 עַל-פְּנֵי תְהוֹם al pnéï tehom

La caverne profonde


« Caverne » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

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Je considère le « je », le « moi », le « soi » et le « Soi ». Je vois qu’au « je » s’attache la conscience subjective, immédiate, du sujet, pris dans la temporalité du monde : c’est le « je » (ou l’« ego ») qui sent, qui pense, qui veut, qui agit. En revanche, je vois bien que le « moi » désigne ce qui dans le sujet se construit progressivement à la fois comme entité et comme totalité, consciemment ou non. Le « moi » est ainsi représenté par l’ensemble des états de conscience (plus ou moins mêlés d’inconscient), et les myriades de sensations, de sentiments, de pensées, d’intuitions, de désirs et d’actes de la vie se succédant tout au long de la vie, et constituant, par leur ensemble même, la totalité de la vie vécue. Quant au « soi », il se définit pour certains comme étant l’« essence » du « moi ». Mais alors, soyons logique, il manque à cette définition tout ce qui correspond à son « existence ». C’est pourquoi je préfère penser que le « soi » est plutôt ce sous quoi est subsumée l’intégralité de la conscience et de l’inconscient (d’une personne singulière). Enfin, je suis tenté de définir le « Soi » comme une entité plus abstraite, et en quelque sorte transcendantale, qui désignerait l’ensemble des « soi » individuels : tous ceux qui ont existé, ceux qui existent, mais aussi, et par anticipation, ceux qui existeront un jour. Pour utiliser un concept kantien, je pourrais même suggérer que le Soi désigne aussi l’ensemble des noumènes.

Ceci étant posé, voyons quelques variations dans le jeu de leurs rapports. Le « je » est toujours en mouvement. Il s’élève mais peut aussi s’abaisser, se diriger vers le soleil, ou s’enfoncer dans la nuit, et même finir par disparaître. Tout « je » n’est qu’un « je » individuel, isolé, mais il a au moins le mérite d’incarner un sujet, ne serait-ce que partiellement. En tant que sujet, le « je » saura-t-il se prendre lui-même pour objet ? Saura-t-il apparaître ou disparaître à volonté devant lui-même ? Maîtrisera-t-il sa marche, sa montée ou sa descente, dans le paysage de sa propre existence ? Ce sont là des questions ouvertes. En revanche, le « moi » n’apparaît jamais en tant que tel, puisqu’il est par définition la somme totale de lui-même, et que celle-ci est presque impossible à décompter. Mais il ne disparaîtra pas non plus. Il est, et il sera pour toujours cet être qui devient sans cesse — au moins jusqu’à ce que ce devenir cesse. Le « moi » représente aussi, d’un autre point de vue, la réalisation toujours inaccomplie du « soi ». Je dis toujours « inaccomplie », au sens de la grammaire hébraïque, qui ne possède pas le temps « présent » du verbe, mais le remplace par un temps dit « inaccompli ». Le verbe être » conjugué à l’inaccompli en hébreu, dénote une modalité de l’être qui ne s’accomplit jamais qu’au terme d’un éternel inaccomplissementi. Le corps, même s’il n’est pas entièrement dépourvu de conscience, ne peut pas dire « je » : il n’en a pas le moyen, puisqu’il n’ a pas d’ego. Et, on le voit bien, ni le « soi » personnel, ni le « Soi » qu’il soit universel, cosmique, infini, divin, ne peuvent pas non plus dire « je ». Qui donc alors peut dire « je » ? Et, d’ailleurs, dire « je » revient à dire quoi, en réalité ? Tout « je » ne recouvre-t-il pas en puissance d’autres « je », ou même des « je », en soi réellement autres, dont certains toujours plus profonds, plus tapis, plus celés ?

Pour avancer un peu, il faudrait chercher ce dont tout « je » surgit. Alors, peut-être, on comprendrait mieux ce dont ce « je » se montre le plus ou moins digne représentant. Le « je » montrerait ainsi son épaisseur, dévoilerait une partie de ses racines, et, par inférence, il laisserait deviner, peut-être, quelques-unes de ses futures efflorescences. Le « je », ombre éphémère, disparaîtrait mais laisserait entrevoir un « moi » un peu plus pérenne, sans doute mieux capable de demeurer face au « soi » et même face au « Soi » infini. Le « je » fugace du sujet, tout comme le « moi » plus durable qu’il dénote, peuvent être comparé, ce me semble, à des nœuds de connexion entre le conscient et l’inconscient. Ces nœuds n’existent que par les torons qui les structurent et les traversent. Il faut être conscient qu’ils peuvent d’aventure se dénouer, et que les torons qui les composent peuvent être défaits, et même coupés. Mais ce n’est pas si grave : la toile du réel est faite de myriades de trames et de chaînes qui s’entre-tiennent, s’entre-lacent, et s’intriquent de toute éternité.

Il reste que le corps qui est attaché au « je » n’est pas le « je » lui-même ; le « soi » n’est pas le « je », non plus. Qui donc est véritablement ce « je » ? N’est-il qu’une image superficielle du « moi » ? D’où vient-il ? Vers quelle fin va-t-il ? Quant au « moi » son nœud de connexion n’est pas lui-même statique, il n’est pas « serré », « noué » de façon indénouable. C’est un nœud mobile, vibratile ; il a sa propre énergie, sa propre dynamique, il est en essence une vivante « intrication » de conscience et d’inconscient, et il fabrique en permanence d’autres fils et d’autres torons, c’est-à-dire d’autres moments de conscience et des éléments d’inconscient.

Ces mots que j’écris ici sans guillemets — je, moi, esprit, conscience, ego, cœur, intellect — ne sont que des appellations différentes qui saisissent de façon différente une seule et même réalité intérieure. Ils esquissent des formes habillées de conscience et d’inconscient, mais ces formes ne sont pas fixes, elles sont vivantes, et se prenant à la fois pour modèle et pour matière, elles se transforment en ce qu’elles ne sont pas encore, non pour se nier, mais pour s’accomplir. On pourrait dire, bien sûr, que le « je » n’est qu’une somme de sensations, que l’« intellect » n’est qu’un agrégat de pensées, que le « cœur » n’est qu’une addition de sentiments, et que la « conscience » n’est que le produit (tensoriel) de toutes ces sommations. Mais ces sensations, ces pensées, ces sentiments, ne peuvent exister que pour un ego singulier et, en essence, « pensant » (l’ego cogito est le « moi qui pense »). Toutes les pensées imprègnent l’ego et sont aussi imprégnées de l’ego. De même, tous les sentiments s’enracinent dans le cœur. Mais si l’on va assez loin vers leur source, et si l’on cherche l’origine de l’ego et du cœur, ce d’où vient le « je », alors les pensées se tariront sans doute, les sentiments se tairont, faute de matière à penser et à sentir. Que restera-t-il alors au « je » sans pensées et sans sentiments ? Une « pure conscience » ? Ce serait aller trop vite en chemin. Si le nœud de la conscience et de l’inconscient se dénoue, ce n’est pas une « pure conscience » qui en émergera par enchantement. D’un nœud dénoué, que faire ? Rien, sinon le renouer, à l’identique ou autrement peut-être (les marins s’entendent à varier les nœuds suivant les situations). Il faudra même sans doute le nouer plus serré, si le besoin s’en fait sentir (ce n’est pas nécessairement le cas). Ne serait-on pas tenté de voir dans le fait de nouer ce nœud à nouveau l’image d’un pur « jeu », ou d’une « danse » entre le « je » et le « non-je », le conscient et l’inconscient ? Héraclite n’a-t-il pas dit que « le temps est un enfant qui joue en déplaçant des pionsii » ? Les « je » comme les « moi » ne seraient-ils que les pièces d’un jeu infini que le Temps (Aïôn) joue avec lui-même ? Le Temps « joue » avec les consciences et avec l’inconscient sur l’échiquier de l’Être. Quel est l’enjeu de ce jeu cosmique ? Y en a-t-il  seulement un ? Et cet enjeu, s’il existe, ne monterait-il pas toujours, au fur et à mesure, sans fin ?

Revenant à la source, ou se projetant dans le lointain futur, et après le constat de la disparition des pensées et des sentiments, que reste-t-il du « Je » laissé seul avec lui-même ? Devient-il un pur « Je », un « Je » réduit à l’état pur ? Mais est-il encore possible au « Je » de trouver en lui-même de quoi fixer son attention sur ce « pur »-là et de ne plus le quitter du regard jusqu’à ce qu’il ait trouver qui il est réellement ? Quel serait d’ailleurs un « pur Je », au fond ? Un « Je » sans inconscient, sans pensées et sans sentiments ? D’aucuns décrivent le « Je » dans cette situation comme étant une « pensée extrêmement subtile », ou même comme n’étant rien d’autre que le « Soi » lui-même. Mais je ne vois pas que cela résolve le problème.

L’expression « pur Je » n’est jamais qu’une formule. On pourrait même douter de son utilité. On pourrait être en droit de penser que le « pur Je » n’est jamais si « pur » et qu’il n’est pas même un « Je », à proprement parler, s’il ignore tout de son origine, de sa fin, de son essence, et de l’inconscient qui l’environne de toutes parts. Ce serait là un « Je » de fort peu d’envergure, un « mini-Je », en somme. La nuit étoilée est-elle consciente de l’image qu’elle envoie vers nos rétines ? Le cosmos total est-il conscient de sa matière noire ? L’océan est-il conscient de ses vents et de ses vagues ? Sans doute pas, du moins au sens où l’on entend généralement le mot « conscience ». De même, pourrait-on penser, le « Soi » n’est pas conscient du « je ». Réciproquement, le « je »  est loin d’avoir une conscience claire de son inconscient obscur.

Le « je » sait-il ce qu’il se passe lors du sommeil profond dans lequel il est plongé la nuit ? Il n’en sait rien, sans doute. Mais sait-il assez qu’il n’en sait rien ? D’ailleurs, qui d’autre, en lui, en saurait quelque chose? Serait-ce le « soi », qui resterait alors à l’état de veille lors du sommeil du « je » ? Au réveil le « je » dit : « J’étais endormi, j’ai rêvé peut-être, ou bien peut-être que non, comment le savoir ? Je ne sais pas qui j’étais vraiment lors de mon sommeil [profond]. En réalité, le « soi » qui existe en moi, et qui était là pendant mon sommeil profond, continue à exister maintenant que je suis redevenu un « je » conscient, mais je ne suis toujours pas vraiment conscient de ce « soi ». J’ai lu quelque part que le « Soi » est immuable. Mais ce « Soi » immuable est-il concevable par le « je », par cet « ego » pensant ? Ce qui apparaît et disparaît, c’est « je » ; ce qui demeure inchangé, c’est le « Soi ». Mais cet inchangé est hors d’atteinte. On pourrait dire qu’il ne faut pas tenir compte du « je » et de ses activités, et qu’il faut se concentrer sur la lumière du « soi », et se placer derrière elle. Le « je » est le sujet de la pensée de celui qui dit : « je pense, ego cogito ». Mais qui est le sujet du « soi » ? Et, y a-t-il un vrai « Je » qui serait le sujet du « Soi » ? Les nœuds qui lient le « je », le « moi » et le « Soi » ne se dénouent ni dans la veille, ni dans le sommeil profond. Sans doute, le « je » prend-il plus de place apparente dans la veille, et le « Soi » dans le sommeil. Quant au « moi », il fait le lien (un nouveau nœud, donc) entre le « je », le « Soi » et lui-même. Tous restent intriqués, en un nœud serré « Je-moi-Soi »… Comment les distinguer ? Il faudrait une fine lame, ou une « fine pointe », qui puisse, dans l’épaisseur serrée laisser entrevoir une « petite fente ». On pourrait alors décliner les métaphores du chanvre, des cordages, des nœuds, mais aussi des tensions, des forces, des voiles, des mats, des bateaux, des caps, et des dérives au milieu des vents et des courants.

Si je me pose la question « Qui suis-je? », que répondre ? Toute forme de réponse serait l’équivalent d’un coup de hache dans les nœuds de mon ego. Le trancherait-il irrémédiablement, d’un coup ? Sans doute pas, les fils résistent, les torons sont nombreux. L’acier de la lame n’atteindrait pas l’âme du filin. Il y a des maîtres qui disent qu’il faut « tuer l’ego », que c’est la seule chose à accomplir. La quête initiée par la question « Qui suis-je ? » est « le glaive qui sert à trancher l’egoiii ». Mais n’est-il pas préférable de laisser l’ego vivre et évoluer ? Faire vivre le « je » n’est-il pas préférable à sa mort ? Pour Maharshi, la naissance de l’ego correspond à la naissance de la personne, et il intime : « Tout ce qui naît doit mourir. Tuez l’ego; il n’y a pas lieu d’avoir peur d’une mort pour ce qui est déjà mort. Le Soi subsiste même après la mort de l’ego. C’est la Félicité, c’est l’Immortalitéiv. » Mais, à mon humble avis, il n’est pas nécessaire de « tuer » pour atteindre l’immortalité. C’est un paradoxe qui me semble un peu lourd, à mon goût. La mort m’ennuie, en tant que concept. Il ne faut pas obturer la petite fente de l’âme, il ne faut pas moucher l’étincelle du moi, il ne faut pas écraser la fine pointe de l’âme. Tuer l’ego n’ouvre pas les portes de l’éternité. L’ego, de toute façon, est transitoire, pourquoi donc le « tuer » ? Le vrai « Soi » est permanent. Il a donc bien le temps d’attendre son tour. Si l’on est déjà le vrai « Soi », au moins de façon immanente, pourquoi se préoccuper de tuer l’ego ? Si l’on identifie, de façon passagère, et par erreur, le vrai « Soi » (qui est bien réel) avec le faux « soi » (qui serait à l’image de l’ego, du « je »), quelle importance ? Ce ne serait qu’une péripétie, un détour, au long d’un voyage si long que l’on n’en imagine pas la fin. On prend un bord, et on vire à nouveau, plus loin, quand une risée se fera sentir. Le « Soi » est une forme de conscience dite « pure », aussi celle-ci n’est-elle consciente de rien d’autre que d’elle-même, ce qui ne l’avance pas à grand-chose, du point de vue qui nous intéresse, qui est celui de la découverte du Tout, de l’Être en général, mais aussi de la totalité des êtres en particulier.

La « conscience pure », qu’est-ce, en réalité ? Est-ce l’âme même, ou bien encore la « fente » qui se dessine en son intime abîme, ou encore sa plus « fine pointe », lorsqu’elle explore son voisinage, ou encore son « étincelle » originaire, lorsqu’elle cherche la source de son feu ? Mais, d’ailleurs, qu’est-ce que la « conscience » tout court ? Le corps, considéré comme tel, est dépourvu de toute conscience et ne peut pas dire « je ». Il a besoin de la conscience pour prendre conscience qu’il est un corps. Mais le corps n’est pas la conscience, il n’en est que l’apparent dépositaire, pour un temps, et il peut être aussi l’objet de son attention. Le « Soi », quant à lui, dont certains disent qu’il est « pure conscience », qu’il est séparé de toute corporalité, ne peut pas dire « je » non plus. Quant a « moi », il est quelque chose d’intermédiaire entre le corps et le Soi ; il est aussi intermédiaire entre conscience et inconscient. Le « moi » est un « je » moins nu, vêtu seulement de plus hardes. Ou, si l’on veut être emphatique, il est un diamant couvert de suie, qui mime un « je » originel, qui alors était le « je » vraiment nu, c’est-à-dire une sorte de point géométrique, sans dimension ni poids. Le « moi » possède une conscience, mais celle-ci est-elle sincère ? Ne se trompe-t-elle pas sur elle-même ? Pour répondre, il faudrait chercher la source du « moi ». Le corps, lui, ne dit pas «Je suis», il ne dit rien, il se contente d’être, immanent à lui-même. Non, il ne dit rien. Il vit, jusqu’à sa fin. Il sera seulement, dans certains cas, mis à nu, dénudé, ou même flagellé, torturé, crucifié dans quelques cas. Ce corps représente-t-il le « moi » ou la « personne » à qui toute félicité sera désormais niée, après la mort ? Ou, continuera-t-il d’exister, fantasmatiquement en tant que « corps pur » et éclaté en myriades de quarks, que l’on pourra à volonté transformer à nouveau en substance, morte ou vive ? Une autre voie de recherche s’ouvre, pour le « je » que la mort n’effraie pas. Elle consiste à partir du fait que la Félicité ne va pas nécessairement de pair avec la Conscience ou avec l’Être. L’Être, la Conscience, la Félicité (qui se disent Sat, Cit, Ananda, en sanskrit) ont leur propre nature, leur propre essence, leur propre indépendance. On pourrait imaginer qu’ils « existent » indépendamment les uns des autres, tout en restant en quelque sorte intriqués. Pour imaginer cela, il faudrait sortir de l’oubli — l’oubli de l’être, l’oubli de la conscience, l’oubli de la (véritable) félicité. On peut penser que le « je » est capable de ne pas oublier qu’il a pu un jour « voir », et qu’il a alors « su », et qu’il a su aussi qu’il allait « oublier ». Mais il n’a pas oublié qu’il savait alors qu’il allait oublier — ce qui est sa gemme la plus précieuse, dans le (très petit) trésor de sa vie.

Qu’est-ce qu’une pensée qui ne dirait pas « je pense » mais qui penserait seulement au « je » (qui pense) ? Serait-elle son propre sujet ou seulement l’objet de la pensée d’un autre sujet qu’elle-même ? Le « je » pensant (ego cogito) est le témoin de tout ce qui arrive au sujet, pendant les états de veille et de rêve, ou du moins, c’est ce que nous croyons. On peut assez facilement considérer le « je » comme étant le sujet (pensant). Mais si l’atteinte du pur « Soi » n’est réalisée qu’après avoir tué le « je » , qu’après avoir tué l’ego, qu’après avoir tué la pensée, la pensée elle-même n’apparaîtra plus que comme un objet, désormais sans importance, déréalisé.

Pour les maîtres à penser, le premier et unique devoir de l’homme, c’est la réalisation du « Soi ». Mais pourquoi cela ? Pourquoi dénuder le « je », et pourquoi viser à l’anéantir ? Le « je » pourrait être vu comme un irréductible fragment de l’Être, un petit point ontologique, mais aussi un point absolu. Ce point infime, ne peut-on concevoir qu’il puisse être admis en présence du Tout, et placé devant l’infini du « Soi ». Il faudrait concevoir la possibilité du face-à-face du point et du Tout, mais aussi ses conséquences lointaines. Absorption, dilution, interaction ? Si l’on admet que la « conscience pure » est le Soi, il faut aussi reconnaître qu’existe aussi une conscience (mélangée, émergente, inchoative, inaccomplie) dans le point indivis qu’est le «je » originel. Ce point infiniment minuscule, proche de l’anéantissement, est cependant conscient qu’existe la conscience infinie du Soi, et il est conscient qu’il peut s’y joindre. Il peut désirer fusionner avec le Tout, mais sans se diluer, en gardant son irréductible punctitude, son « étant-point ». En tant que « point », il peut rêver de parcourir infiniment l’infinité du « Soi », pour y tracer librement lignes, courbes, mais aussi surfaces, volumes, et mêmes mondes. « Quelle est la nature ultime de la Réalité ? » — demandent-ils toujours, les maîtres-à-penser. Serait-ce l’Un ? Le Tout ? Si c’est l’Un, comme disent les maîtres à la suite de Parménide, puis des monothéistes, le questionnement ne fait que commencer. L’Un peut-il unir les triades, comme celle du connaissant, de la connaissance et du connu ? Le connaissant est ce qui connaît (mais se connaît-il seulement lui-même ?). La connaissance est toujours en acte, elle est « acte », et de cet acte résulte la félicité, laquelle est sans fin, (pour autant que l’acte de connaître n’épuise jamais ce qui toujours reste à connaître). Le connu est ce qui est à connaître (mais on vient de le dire, tout reste toujours à connaître). Tout cela, connaissant, connaissance, connu, peut-il s’unir dans l’Un ? Mais alors qu’est-ce que l’Un, sinon un inaccompli ?

Question: Si le « je » est lui-même une illusion, une illusion qu’il faille rejeter, qui donc alors est en position de rejeter cette illusion ? Si c’est encore le « je » qui rejette, ce rejet n’affecte que l’illusion du « je », et non le « je » lui-même. Le « je » reste tel qu’en lui-même : il reste alors peut-être dans l’attente d’illusions nouvelles ? Mais on peut aussi imaginer qu’il reste dans l’espoir de découvertes. De quelle manière adviendraient-elles ? Par cette fameuse « petite fente », en laquelle il se glisserait pour dérober une vue du « Soi » ? Tel est le paradoxe ultime de la réalisation du « Soi » par le « je ». Celui-ci doit se nier à un point extrême, et même frôler le néant, sa propre annihilation. Le « je » dénude toutes ses illusions toutes ses errances égotistes, de façon à espérer être placé en face du Soi. Le « je » qui cherche est donc la réponse à sa propre question. Il est l’enjeu de son propre jeu. Nulle autre réponse ne peut venir, de quelque horizon que ce soit. Ce qui naît une fois, naît sans cesse. La naissance est son essence. Dans un monde où des êtres naissent et meurent, seul est vrai ce qui naît toujours. Ce qui naît depuis toujours a vocation à devenir toujours un être naissant et renaissant. Naissant à quoi ? Naissant à lui-même, et naissant hors de lui-même. Naissant à l’extase même. Le « Soi » est plus intime à lui-même que les pensées que l’ego cogite pour lui-même. L’ego est déjà, en un sens, le « Soi », tandis que ses pensées peuvent voler n’importe où dans le monde de la pensée, tout en restant étrangères au « Soi ». On n’arrive donc pas à connaître le « Soi » simplement en multipliant les pensées, ni même en approfondissant l’une d’entre elles jusqu’à l’infini. On n’atteint le « Soi » que lorsque toutes les pensées ont été pensées — ce qui ne peut arriver. Ou alors, on l’atteint aussi, ne serait qu’un instant, quand toutes les pensées disparaissent d’un coup du « je » qui pense. C’est pourquoi d’aucuns disent qu’il faut être libre de toutes pensées. Il faut ne s’accrocher à rien, laisser dire, laisser faire, laisser penser, et se débarrasser de tous les dires, de toutes les actions, de toutes les pensées, et alors aucun dire, aucune action, aucune pensée ne s’accrochera plus au « je ». Le « je » sera seulement lui-même, pur en un sens, mais en un autre sens liés par des myriades de cordages et de filins, à tous les nœuds de l’univers en cours. On ne trouve pas le « Soi » dans les paroles des hommes, dans le monde ou dans le cosmos. Il faut le chercher dans le vide même, non pas parce qu’il serait en effet dans le vide, mais parce que c’est dans le vide seul qu’il peut apparaître. Seul le vide est à la mesure de son ineffabilité. Faites le vide, et laissez venir le « Soi » en vous. Ce sera alors la fin d’un monde et de ses misères, mais pas la fin des mondes. Le « Soi » est seulement une fente dans la profondeur de la Caverne.

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iCf. Ex. 3,14

iiFragment D.K. 52 : « Le Temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions : la royauté d’un enfant. » (Trad. Marcel Conche). Compte tenu de l’évidente proximité étymologique (soulignée par Chantraine) entre les mots grecs παῖς, païs, « enfant » et παίζω, païzô, « jouer », on peut en inférer que l’essence de l’« enfant » est dans le « jeu », ou, réciproquement, que l’essence du « jeu » se trouve dans l’« enfance »… Pour en rendre compte, je propose donc de traduire : « Le Temps est un enfant, faisant l’enfant en déplaçant des pions. » L’idée suggérée serait alors que le Temps s’enfante lui-même, de par son essence même, laquelle est aussi l’essence du « jeu ».

iiiRamana Maharshi. L’enseignement. Traduction de Eleonore Braitenberg. Albin Michel, 2005, §146, p. 224

ivIbid. §251, p. 339

Tantric Intrication


« Tantric Intrication » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

A « Deep Dive » Podcast in English about my Blog’s Article « Intrication tantrique »

Cantiques quantiques


« Pluie et feu du sacrifice » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Résumé du chapitre précédent : Dans le monde d’Ysköll, situé dans la nébuleuse du Crabe, la Divinité suprême (connue en ces lieux sous le nom Japri-Tapa) s’est sentie « comme vide » après avoir tout donné de son être même aux quanta de sens (ou d’être) qui composent la substance de toute la création et de tous les êtres, vivants ou non. Se sentant dans ce vide en crainte de la mort, Japri-Tapa décide de chanter un chant total, afin de réunir à nouveau tous les quanta d’être en son propre corps…

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Japri-Tapa chanta longtemps, mais il comprit bientôt qu’il ne finirait pas ce cantique total avant ce qu’on aurait pu appeler la « fin des temps », si cette idée de « fin des temps » lui était jamais venue à l’esprit, lui pour qui le temps n’était jamais qu’un moyen et non une fin. C’était maintenant une évidence. Le temps et le tout étaient incompatibles. Flux de voix sans fin, psaume infini, mélopée illimitée, hymne composé de tous les quanta présents et à venir dans l’univers, la cantillation de Japri-Tapa ne pourrait jamais se condenser, se ramasser en un unique instant, et réunir en un seul point tous les mondes et tous les êtres. Ceux-ci ne pouvaient exister que dans leurs temporalités propres, lesquelles nécessitaient des durées différentes, des rythmes autres. La danse totale des ondes quantiques envahissait certes (en théorie) la totalité des univers, mais ce n’était jamais la même danse en fin de compte, tant les quanta avaient leur tempo bien à eux, tant le temps d’un quanta n’était pas le temps d’un autre quanta. Il y avait là une contradiction absolue. Comment faire tenir tous ces temps en un seul moment ? Comment unir les quanta du temps total en un unique cantique, un oral instantané ? Japri-Tapa comprit, un peu tard, qu’il ne pourrait pas réintégrer en lui tous les quanta de son être avant longtemps, de par la structure et la nature même des créatures, et de par leur intrinsèque diversité, dont il avait lui-même conçu les exigences et les contraintes. Il devait trouver un autre moyen. « Il faut que je chante un cantique plus bref, plus dense, plus compact », se dit-il. Il conçut en son vaste esprit l’idée d’une parole moins verbeuse, mais plus frappante. Il eut l’idée de composer un chant fait d’un nombre limité de quanta sonores i. Il appela cette nouvelle sorte de parole : ऋच् – étrange graphie en apparence, mais qui pourrait se transcrire aisément en notre écriture sous cette forme : ṛc. Ce mot, ṛc, signifie « louange ». Les courts quanta d’un ṛc ou d’une « louange » étaient dès lors appelés à devenir la substance même des cantiques quantiques du cantique total. Mais ces cantiques, continûment psalmodiés, ne pouvaient être laissés en quelque sorte suspendus dans l’air ou voletant dans l’éther. Il fallait bien qu’ils se posassent et reposassent quelque part. Il leur fallait un lieu, pour y demeurer, dans leur temps propre. Ce lieu serait une sorte d’autel, comme ces autels que d’autres peuples, dans d’autres régions de l’univers, utilisent, non pour qu’y demeure et repose un chant, mais pour qu’y coule le sang (des sacrifices). « Avec le ऋच्, je vais construire un autel », dit donc Japri-Tapa. Il utilisa un certain nombre, bien défini, de quanta de sens, de quanta de sons et de quanta de ऋच्, comme s’ils étaient autant de briques de terre cuite. Il donna à ce lieu nouveau, cet autel quantifié, le nom d’Igna. Ce Nom peut évoquer pour nous, par un curieux hasard, ou plutôt par l’effet d’une sorte de synchronicité, l’idée d’ignition. Il fit monter l’autel Igna en lui-même, car c’est de son propre moi qu’il voulait le faire naître. S’il avait créé Igna sans prendre dans sa propre substance les quanta qui le composent, il aurait engendré quelque entité qui aurait été sans rapport avec sa propre essence. Il aurait créé un être, à partir d’un autre être que lui ; il aurait donc créé un non-immortel à partir d’un non-immortel. En revanche, en faisant naître Igna de lui-même, il faisait naître le feu du feu, l’immortel de l’immortel, le divin du divin.

Lorsque Igna fut enfin créé, Japri-Tapa chanta un nouveau chant, qui pût voler, puis se poser et reposer sur l’autel créé à cet effet. Il appela ce chant Satya Saman –expression que l’on peut traduire par « le chant de la vérité ». Tous les quanta, éparpillés dans les lieux les plus lointains de tous les univers, écoutaient attentivement le chant Satya Saman. Ils se dirent : « Faisons de cette vérité le commencement de l’être en nous. Ainsi nous deviendrons aussi vérité. La vérité viendra vers nous, elle deviendra l’essence de notre désirii. » C’est ainsi que l’autel Igna, construit avec des quanta de cantiques, des quanta rythmant des louanges, devint le lieu d’apparition de la vérité. Le lieu Igna devint le lieu de la révélation de l’être qui a nom « vérité ». Qui s’approche d’Igna et chante « le chant de la vérité » fait de la vérité sa propre substance. Il oint de cette vérité ses quanta, et par cette onction, ceux-ci deviennent des espèces de prophètes prédisant sa nature, portant sa parole. Igna reçoit sur son autel la vérité même de la parole, et vers cette vérité, toutes les vérités et toutes les paroles viennent se rassembler. A cette vérité, les vérités s’unissent. Le vrai, en tant qu’être vivant, devient le désir et la raison de vivre de celui qui approche d’Igna en chantant le chant de la vérité.

Ce vrai-là n’est pas une abstraction philosophique. Ce n’est pas une vérité platonicienne. C’est une vérité semblable aux eaux, car les eaux sont elles-mêmes vérité. Là où elles coulent, coule la forme aqueuse de la vérité, et s’épanche la fluidité de son essence. Lorsque les pluies tombent, elles imbibent la terre de leur vérité même. Et la vie naît de cette vérité de la pluie qui a chu. La terre imprégnée de pluie semble comme la matrice féconde d’où naît toujours à nouveau Igna, d’où monte toujours à nouveau son autel vers le ciel. Toute cette terre est matière, toute cette terre est utérus. Toute cette terre est vérité originelle, comme la vérité est aussi une terre, riche et noire. Car, si l’eau est fluide, fuyante, changeante, montant du puits, ou pluie tombante, la terre est la chose la plus ferme, la plus certaine, dans le monde d’Isköll, ainsi que dans tous les autres mondes.

Mais de cette certitude, nous ne pouvons certes pas nous contenter, nous qui sommes avides de vérité.

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iC’est-à-dire de « syllabes », ou de « phonèmes », pour prendre une comparaison avec notre façon de parler.

iiŚB VII 4,1,3

Corps cantiques


« Le son d’une seule main » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Au milieu de la nuit, je m’éveillais soudainement, il y a de cela quelques années, dans un monde nommé Ysköll, appartenant à la nébuleuse du Crabe (NGC 1952), celle-là même que l’astronome Charles Messier confondit un temps avec la comète de Halley, et qui, pour cette raison, figure à la première place de son Catalogue des nébuleuses et des amas d’étoilesi. Ce que je vais rapporter ici n’est pas de la fiction. Je témoigne simplement de faits réels, quoique fort surprenants, au premier abord. Mais à la réflexion, comme le lecteur pourra le constater lui-même, rien d’illogique ou de fondamentalement irrationnel n’entache la nature de mes découvertes d’alors. J’entreprends aujourd’hui d’en faire part au public, pensant ainsi apporter une contribution, aussi modeste soit-elle, à l’avancement de la science, mais aussi de la philosophie.

Dans Ysköll, comme dans notre propre monde d’ailleurs, tous les êtres, vivants ou non, tous les corps sont, en dernière analyse, composés de quantaii. Mais ce ne sont pas des quanta d’énergie, comme dans notre monde. Ce sont des quanta de sens. Tous ces sens peuvent se dénoter par des sons élémentaires, naturellement, quoique les interprétations de ces sens, et donc des sons qui les incarnent, soient fort nombreuses, et même potentiellement innombrables. Les poètes d’Ysköll préfèrent dire que ce sont des quanta non de sons, mais de « parole ». Les grammairiens d’Ysköll, quant à eux, y voient des phonèmes élémentaires, avec leurs infinies nuances de prononciation.

Les habitants de ce monde croient en une divinité nommée Japri-Tapa, qui est censée avoir, à l’origine, créé l’ensemble des univers connus et inconnus, et tous les êtres, à partir de sa propre substance. Lorsqu’il eut créé tout cela, Japri-Tapa se sentit « comme vidé de lui-même, et ayant peur de la mortiii », comme le rapportent leurs Écrituresiv. Il voulut donc reprendre ce qu’il avait si inconsidérément donné pour le réintégrer en lui-même, et reprendre, avec ses forces, sa vie d’avant, qu’il regrettait maintenant. Mais, plus il absorbait quelques-uns des êtres qui lui tombaient sous la main, plus les autres s’échappaient hors de sa portée. Il lui manquait toujours de nombreuses pièces, dans le puzzle total que formait son corps, et qui restait désespérément lacunaire, plein de vides. Japri-Tapa regarda autour de lui, et vit que tous les êtres s’étaient égaillés de toutes parts, dans les plus petits recoins de l’univers. Difficile de les faire revenir en moi, pensa-t-il.

C’est alors qu’il se rappela que chacun des êtres qu’il avait créés était formé, comme nous l’avons déjà dit, de quanta de sens, ou de sons. Il commença de psalmodier un chant secret, connu de lui seul, dont il savait qu’il pouvait (en théorie du moins) comprendre tous les sons créés et incréés. Il pensa que s’il pouvait chanter ce chant total, ce chant qui comprenait l’ensemble de tous les sons possibles (et peut-être aussi les sons impossibles), alors, par le fait même, tous les êtres faits de sons et de sens, seraient à nouveau unis dans sa voix, et donc seraient amenés à se réunir en son âme.

(La suite dans un prochain article)

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iCharles Messier, « Catalogue Des Nébuleuses et Des Amas d’Étoiles tiré de Histoire de l’Académie royale des sciences [archive] », sur Gallica, Académie des sciences (France), 1771

iiQuantum, plur. Quanta : Quantité finie et déterminée; ce qui est susceptible de quantité. L’absurde et son contraire participent des mêmes forces. La nature verse un quantum qu’il lui est indifférent que nous dépensions (ou qui se dépensât) en sottises ou en miracles d’intelligence (Valéry, Mauv. pens.,1942, p. 21) (CNRTL)

iiiŚB X 4,2,2

ivLeur nom ne se prononce que parmi les initiés d’Ysküll. Pour les non-initiés, elles ne sont évoquées que sous la forme des initiales श्ब् qui peuvent être se lire, dans notre propre langue, comme les deux lettres Ś et B.

Quatre transes + une cinquième.


« La Transe cinquième » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

L’immense auteur des Yoga-sûtras, Patañjali, détermine qu’existent plusieurs sortes de transes. La plus courante est la transe cognitive. Elle est dite « cognitive » parce qu’elle est traversée, en permanence ou bien fugacement, de différentes formes de « cognitions ». Par exemple, peuvent s’y mêler des raisonnements mentaux, des interrogations introspectives, des éclairs de joie, des bains de béatitude, ou encore le sentiment de l’existence du moii.

Plus rare est la transe dont Patañjali dit seulement qu’elle est « tout autre » (anya). Elle est tout autre parce qu’elle est détachée de tous les types de cognition que l’on vient d’énumérer.

Cette transe, non-cognitive, donc, peut s’observer selon différents modes. Il y a le mode de la cessation de toute activité mentale, de toute activité réflexiveii. Cette « cessation » n’est pas une sèche suppression, une simple disparition ou une abolition des activités mentales. Elle est plutôt une sorte de « suspension » des mouvements mentaux. Toutes les activités mentales sont alors comme « suspendues », mises en « attente ». Elles demeurent cependant « en puissance », elles restent chargées de toutes leurs potentialités, prêtes à émerger, bouillonnant dans l’obscur, et avides de vivre, ardentes d’énergies sombres.

Un autre mode de transe (non-cognitive) peut sourdre dans la conscience qui contemple l’idée de l’être plongé dans l’immanenceiii. Le meilleur exemple de cette immanence de l’être nous est donné par la pure nature, – la nature nue, vivant dans son état originaire, sauvage, non défigurée par l’homme ou la culture. La nature se donne alors à voir comme une figure partout locale du Cosmos total, et comme une image toujours particulière, toujours singulière, de l’Univers tout entier.

Enfin, il y a la sorte de transe qui survient lors de la contemplation de l’idée de l’être, en tant que celui-ci s’attache – essentiellement et existentiellement – à l’incorporel, à l’immatériel, au désincarnéiv. Est-ce si difficile à concevoir ? Non, non. Il faut seulement découvrir comment l’être se donne à concevoir comme intriqué, lié, enlacé à l’esprit.

Enfin, il y a une cinquième sorte de transe, qui pourrait aussi être qualifiée d’extase – mais une extase réellement absolue, et absolument sans limite. Elle consiste à vivre successivement les quatre sortes de transes définies par Patañjali. Il se trouve que ce dernier ne parle pas de cette 5e extase dans ses YogaSûtras, soit qu’il n’en voit pas la nécessité, soit qu’il n’en estime pas la pertinence. Elle existe bel et bien, néanmoins. Pour ma part, je comparerais volontiers la possibilité de parcourir librement toutes ces transes comme l’on monterait ou descendrait une espèce d’échelle de Jacob (j’emprunte ici cette image biblique, dans un contexte qui ne l’est certes pas, uniquement parce qu’elle évoque l’idée essentielle de ces montées et descentes).

J’ajouterais que le fin du fin, lorsqu’on a monté et descendu cette fameuse échelle un certain nombre de fois, consiste à contempler toutes ces sortes de transes, ensemble et simultanément.

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iYoga-sûtras I.17 « La transe cognitive (saprajñāta) s’accompagne de formes (rūpa) de raisonnement (vitarka), d’introspection (vichāra), de joie (ānanda) et de conscience de soi (asmitā). » (Ma traduction)

iiYoga-sûtras I.18 « Une transe tout autre, et où tout reste en puissance, s’obtient par la pratique de l’idée de cessation (virāma). » (Ma traduction)

iiiYS I.19 « Ou encore par la connaissance (pratyaya) de l’être (bhava), en tant qu’attaché à l’immanence (prakti) […]». (Ma traduction)

ivYS I.19 « […] ou bien désincarné (videha). »

Sang ou Sôma ? Il faut choisir.


« Sôma » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

L’ancienne religion juive, dès son origine, privilégia l’oblation du sang, le sacrifice au Dieu d’un animal : un taureau, une génisse, un bouc, une chèvre, un agneau, ou encore une colombe, par ordre (décroissant) de coût, et donc d’importance des prières ainsi tarifées et monnayées. Selon l’égyptologue Jan Assmann, comme pour d’autres anthropologues, le sacrifice d’ovins ou de bovins a été initialement conçu par Moïse comme une façon de se démarquer radicalement de l’antique religion égyptienne. Celle-ci considérait en effet le Taureau (Sérapis) comme un avatar divin. On conçoit que le judaïsme, dans sa haine des « idoles » égyptiennes, ait pu vouloir sciemment ordonner de sacrifier le « taureau » et d’autres bovidés, qui en incarnaient la quintessence. Leur sang coule alors en abondance sur l’autel du Dieu, mais ce sang est fondamentalement « impur » (l’idée resta ancrée dans l’esprit des peuples : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ! »). Le sang, comme les chairs mortes, se corrompt à l’air et il emplit alors le Temple de puanteurs vite insupportables. Il faut le laver à grande eau, ou bien brûler la chair avec son sang sur la braise, pour en faire un « holocauste » (littéralement une « consumation totale »).

Bien avant le temps d’Abraham ou de Moïse, et beaucoup plus loin vers l’Orient, dans le bassin de l’Indus, la religion plus ancienne du Véda était organisée quotidiennement autour du sacrifice du lait de la vache, – et non de son sang. Autre civilisation, autre sensibilité, autre vision du monde – et du divin.

Par un contraste frappant avec la religion juive qui célébrait l’holocauste du bovidé ou de l’ovidé, et en une différence notable, aussi, avec les cultes à mystère et le mithraïsme de l’Empire romain, qui prônaient le sacrifice du taureau, la religion védique a toujours considéré la vache comme étant éminemment « sacrée », ce qu’elle est aujourd’hui encore pour l’hindouisme.

Dans la tradition du Véda, la vache joue un rôle unique dans le cycle cosmique de la vie. La lumière du soleil inonde la terre, elle fait pousser l’herbe qui nourrit la vache, laquelle produit le lait. Ce lait tire en dernière analyse son origine des forces cosmiques. Dans le sacrifice, il est utilisé sous la forme du « beurre clarifié », liquide, inflammable, et produit d’une fermentation. Ce « beurre clarifié » entre dans la composition du Sôma, auquel on ajoute d’autres sucs végétaux, eux aussi susceptibles de fermenter.

La fermentation est un phénomène universel, qui frappa les Anciens depuis les temps les plus reculés. La fermentation de la pâte résultant du mélange de l’eau et de la farine, la fermentation du houblon, de l’orge ou du jus de la vigne, ont excité leur sens du mystère, leur intuition que des puissances invisibles étaient à l’oeuvre. D’où venait cette vie invisible, s’agitant en silence, mais non en vain, pour finalement donner aux hommes le pain, la nourriture la plus essentielle, et le vin ou la bière, ces boissons super-essentielles, car analogues aux ambroisies divines ?

Le Sôma védique, mêlé de beurre clarifié et de plusieurs sucs végétaux, résulte donc de multiples fermentations. Mais le fait essentiel est que sa consommation va induire une nouvelle fermentation, celle de l’esprit et de l’âme des hommes… Le Sôma, d’origine cosmique (par le biais de l’énergie solaire), d’origine terrestre (par son lien avec le végétal et l’animal) et d’origine humaine (par la médiation du rituel sacrificiel et surtout par la transformation de l’esprit du sacrifiant), va permettre un retour à l’Origine, primordiale, de toutes ces origines. Sous les espèces de la flamme, de la fumée et de l’odeur, mais aussi sous la forme de l’extase, au sein du brasier de l’âme, cet incendie psychique nourri d’une puissance proprement psychotrope, le Sôma met le ‘feu’ à l’âme de l’homme, complétant ainsi le grand cycle cosmique du divin, l’ayant lié en son lieu à l’humain.

Dans ce cycle du Sôma, la fermentation joue un rôle crucial, elle est au coeur du mystère. Le mot français « ferment » permet d’en soulever les premiers voiles. Il vient du latin fermentum, « levain ; levure ». Ce mot dérive lui-même du verbe ferveoi, dont la racine proto-indo-européenne est *bhreuii-, « bouillir, faire des bulles, mousser, brûler ». Cette proto-racine est à l’origine de la racine sanskrite bhur भुर् qui a donné plusieurs mots : bhurnih « violent, passionné »; bhurati  « trembler, battre, remuer », bhūrṇi «excité,  impétueux, sauvage, en colère », jarbhurīti « mouvement rapide ». La racine sanskrite bhur a aussi donné les mots grecs phrear « source, citerne », et phurô « mouiller, tremper ; mêler ; pétrir », au passif :  « être brouillé, confondu, se brouiller, se confondre » et au figuré « se troubler ». Elle a également donné le latin fervere « bouillir, mousser », le grec thrace brytos « liqueur fermentée à base d’orge »; le russe bruja « courant »; l’ancien irlandais bruth « chaleur »; l’ancien anglais breowan « brasser », beorma « levure »; l’ancien haut allemand brato « viande rôtie » mais aussi brot, et braupa « pain au levain ».

Sur le plan biologique, on sait maintenant que les « ferments » se composent d’êtres microscopiques vivant et se développant au sein de certaines matières organiques dont ils provoquent la transformation moléculaire. Mais, on le voit, dans de nombreuses langues, on trouve associé à la notion de fermentation un riche arc de divers sens, qui vont du physique et du chimique au mental et au psychique… Le mot « ferment » a ainsi pris en français, au sens figuré, le sens de « ce qui fait naître ou entretient un sentiment ou un étatiii ». Il est notable par exemple, que le « levain » (ce ferment qui fait « lever » la pâte) est à la base de nombreuses métaphores évangéliques:

« Sur ces entrefaites, les gens s’étant rassemblés par milliers, au point de se fouler les uns les autres, Jésus se mit à dire à ses disciples: Avant tout, gardez-vous du levain des pharisiens, qui est l’hypocrisieiv. »

« Gardez-vous avec soin du levain des pharisiens et du levain d’Hérodev. »

« C’est bien à tort que vous vous glorifiez. Ne savez-vous pas qu’un peu de levain fait lever toute la pâtevi? »

Le « levain » évangélique n’était, en somme, qu’une reprise de la métaphore première d’un levain bien plus originaire, le Sôma.

Le Véda consacre au culte du Sôma, qui est « l’âme primordiale du sacrifice »vii, une importante liturgie, dont les détails sont conservés dans les 114 hymnes du 9e Mandala . Le Sôma est le nom d’un Dieu immortel, invincible, généreux, pur, qui, « tel l’oiseau, vole vers le vase du sacrifice »viii, puis qui s’élève vers le Ciel, irrésistible, et permet aux hommes de « jouir de la vue du Soleil » ou, dans une autre traductionix, leur donne une « portion de Soleil »x. Sôma est aussi appelé Pavamāna, « maître du monde »xi, il est « éclatant parmi les autres Dieux »xii. « Il féconde la Nuit et l’Aurore »xiii. « Il enfante la lumière et dissipe les ténèbres »xiv. Il est « le père des Prières, le père du Ciel et de la Terre, le père d’Agni, du Soleil, d’Indra et de Vichnou ».xv Sôma est également appelé Prajāpati, le « Père de toutes les créatures »xvi. Il est le « Seigneur de la Parole »xvii, le « maître de la Prière »xviii, le « Seigneur de l’esprit »xix. Il est le « Prudent Sôma« , le « Sage Sôma, versé par la main du Sage, [qui] répand la joie dans la demeure chérie d’Agni »xx. Mais il est aussi « l’auteur de l’ivresse »xxi. Au Dieu Sôma, on peut répéter ce refrain lancinant: « Dans l’ivresse que tu causes, tu donnes tout »xxii. Et Sôma « révèle au chantre le nom secret des Dieux »xxiii. Sôma réalise l’union du ‘divin’ au ‘divin’ par l’intermédiaire du ‘divin’ : « Ô Sôma, unis-toi à toi par toi. » Sôma s’unit aux Dieux: « Sage et brillant, Sôma enfante la Prière, il s’unit à Ayou, il s’unit à Indra »xxiv.

Les métaphores érotiques de cette ‘union’ abondent. Sôma, liquide, ‘se donne’ au Sôma qui va prendre flamme ; enflammé, Sôma ‘se donne’ au Feu. De la Flamme sacrée on dit: « Épouse fortunée, elle accueille avec un doux murmure Sôma, son époux. Leur union se consomme avec éclat et magnificence. »xxv Les épousailles de la liqueur somatique et du feu ardent représentent l’union divine du divin avec le divin. La métaphore de l’amour brûlant et celle, très explicite, de l’union consommée, sont aussi des images du Divin engendrant le Divin. Sôma, « en murmurant se répand dans le vase, où il dépose son lait antique, et il engendre les Dieux. »xxvi Il « s’unit avec tendresse comme un nourrisson s’attache à sa mère. De même que l’époux accourt vers son épouse, il vient dans la coupe et se confond dans le vase avec [le lait] des Vaches » xxvii.

Dans plusieurs passages du Rig Véda, le mot yoni, योनि , désigne le creuset de pierre en forme de sexe féminin, qui reçoit la liqueur du sôma en flammes, et ce mot porte une multiplicité d’images et d’allusions. Le sens premier de yoni est: « matrice, utérus, vagin, vulve ». Le dictionnaire sanskrit de Monier-Williams donne plusieurs autres sens dérivés: « place de naissance, source, origine, fontaine », « réceptacle, siège, résidence, maison, foyer, antre, nid, étable » et « famille, race, caste, état », ‘graine, grain ». Par sa position essentielle dans le processus matériel du sacrifice, le yoni joue à la fois la matrice et le berceau du Divin, permettant sa conception, son engendrement et sa naissance. « Ô Feu, mis en mouvement par la pensée, toi qui crépites dans la matrice (yoni), tu pénètres le vent au moyen de la Loi (Dharma) »xxviii, dans la traduction qu’en donne G. Dumézilxxix. M. Langlois traduit ce même verset (RV, IX, 25, 2) en donnant à yoni le sens plus neutre de ‘foyer’: « Ô (Dieu) pur, placé par la Prière auprès du foyer, fais entendre ton murmure; remplis ton office et honore Vâyou. »xxx

Le Divin védique naît mystiquement, non d’une matrice vierge, mais d’un yoni baigné de liqueur divine, et enflammé de flammes brûlantes. Mais le yoni n’est pas seulement la matrice d’où naît le Dieu, il est aussi son Ciel, sa résidence éternelle : « Ce Dieu resplendit tout en haut, dans le yoni, Lui, l’Éternel, le destructeur, le délice des Dieux »xxxi

Les très nombreuses images associées au Sôma diffractent la compréhension de son sens profond. Le Véda voit la libation du Sôma comme une « mer ».xxxii Cette mer en flammes « crépite », et le feu « hennit comme un cheval ». « Ce Dieu, allumé, devient un char, devient un don ; il se manifeste en crépitant. »xxxiii Il s’agit de galoper vers le divin, toujours plus avant, toujours plus haut. « En allant en avant, ceci a atteint les sommets des deux Brillants (Dieux), et le Rajas (Dieu) qui est tout en haut. »xxxiv « Ceci coule dans le Ciel, libéré, à travers les ténèbres, allumé aux oblations généreuses. Ce Dieu versé pour les Dieux, par une génération antérieure, d’or, coule dans ce qui l’enflamme. »xxxv Le « crépitement » de Sôma en flamme figure le mouvement de la pensée, qui en est le synonyme. « Ô vous deux, l’Ardent et le Sôma, vous êtes les maîtres du soleil, les maîtres des vaches ; puissants, vous faites croître les ‘crépitantes’ [les pensées] ».xxxvi Le Dieu est éternel et destructeur, il est or et lumière, il est doux et savoureux. « Ils te poussent, toi l’Or, dont la saveur est très douce, dans les eaux, par les pierres, – ô Lumière, libation du Feu. » (Ibid. XXX, 5)

Il est Lumière née de la lumière. Il est Feu né du feu…

Les flammes du Sôma « parlent ». Elles sont la demeure de la divine Parole (Vāc)xxxvii.

Sôma naît et vit dans les chants, les prières, les paroles, les murmures des hommes, mais aussi dans les crépitements du feu, et dans les mugissements de la Vache xxxviii .»

Feux, Flammes, Souffles, Pensées, Paroles, Cris, Vents, visent tous à rejoindre l’unique Essence…

Sang ou Sôma ? Il nous faut, aujourd’hui encore, choisir la meilleure voie vers le divin.

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iFerveō ou ferueō « bouillir, bouillonner ; être brûlant ; écumer, fermenter ; s’agiter fiévreusement ». De l’indo-européen commun *bh(e)rū̆- ,« être bouillant, sauvage », qui donne aussi defrutum (« moût fermenté, vin raisiné »), le grec ancien βρῦτοςbrýtos (« liqueur fermentée »), le sanscrit bhurváṇiḥ (« indomptable, bouillant »), le latin brisa (« marc de raisin ») est probablement un emprunt au celte où \bh\ fait \b\ alors que le latin a \f\ :  birviñ (« bouillir ») en breton.

ii*bhreu également *bhreuə-, *bhreəu-, racine indo-européenne signifiant « bouillir, faire des bulles, pétiller, brûler », avec des dérivés se référant à la cuisine et à la brasserie. Il forme tout ou partie des mots de diverses langues européennes : barm; barmy; bourn « petit ruisseau »;  braisebratwurstbrawnbrawnybraze « exposer à l’action du feu »;  brazierBrazilbreadbreedbrewbrothbroil « se quereller, se battre »;  broodeffervesce;  effervescence;  effervescentembroilfermentfervent;  fervid;  fervor;  imbroglio.

iiiSelon le CNRTL, qui donne les exemples suivants ;

-À la regarder il lui venait des comparaisons qu’il n’osait formuler tant il redoutait qu’elles ne parussent exagérées et niaises. Pour cela et pour d’autres ferments d’enthousiasme qui le travaillaient, il devait se contraindre, par peur du ridicule, à une surveillance pénible sur lui-même. — (Maurice LeblancVoici des ailes, 1898, réédition Éditions François Bourin, collection Libretto, 1999, page 31)

-Cependant le ferment qui a produit l’insurrection dans le Nord existe également dans le Sud : l’exaspération créée par la rapacité des Glaoua qui règnent aujourd’hui en maîtres incontestés sur le Maroc méridional. — (Frédéric WeisgerberAu seuil du Maroc Moderne, Inxstitut des Hautes Études Marocaines, Rabat : Les éditions de la porte, 1947, page 248)

-Pour chaque être humain qui croise ta route, tu peux être un ferment de liberté. — (Jean Proulx, Grandir en humanité, Fides, 2018, pages 72-73) -Le sang des martyrs était le ferment de l’Évangile. — (Après Jésus. L’invention du christianisme, sous la direction de Roselyne Dupont-Roc et Antoine Guggenheim, Albin Michel, 2020, page 289)

ivLuc 12,1

vMarc 8,15

vi1 Co 5,6

viiIbid. IX, Hymne II, 10

viiiIbid. IX, Hymne III, 1

ixCelle de  Ralph T.H. Griffith, disponible sur Wikisource

xIbid. IX, Hymne IV, 5

xiIbid. IX, Hymne V, 1

xiiIbid. IX, Hymne V, 5

xiiiIbid. IX, Hymne V, 6

xivRig Véda, Section VII, Lecture 7ème, Hymne VIII. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.121

xvRig Véda, Section VII, Lecture 4ème, Hymne VI, 5. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.89

xviPrajapati est l’Un, primordial, auto-créé, mentionné par le Nasadiya Sukta : « Au commencement, il n’y avait ni Être ni Non-Être, ni ciel, ni terre, ni rien qui soit au-dessus et en dessous. Qu’est-ce qui existait ? Pour qui ? Y avait-il de l’eau ? La mort, l’immortalité ? La nuit, le jour ? Quelles que soient les choses qui existaient, il y avait l’Un, l’Un primordial auto-créé, autosuffisant, par sa propre chaleur, ignorant de lui-même jusqu’à ce qu’il désire se connaître lui-même. Ce désir est la première graine de conscience, disent les présages. Liant le Non-Être avec l’Être. Qu’est-ce qui était au-dessus et qu’est-ce qui était en bas ? La graine ou la terre ? Qui sait ? Qui sait réellement ? Même les dieux vinrent plus tard. Peut-être que seuls les êtres originels savent. Peut-être que non. » (Cité à l’article Prajapati de Wikipédia)

xviiIbid. IX, Hymne XXVI, 4 dans la traduction de Ralph T.H. Griffith.

xviiiIbid., IX, Hymne XXVI, 4 dans la traduction de M. Langlois.

xixIbid. IX, Hymne XXVIII, 1 dans la traduction de Ralph T.H. Griffith.

xxIbid. IX, Hymne XVII, 8

xxiIbid. IX, Hymne XII, 3

xxiiIbid. IX, Hymne XVIII,1-7

xxiiiRig Véda, Section VII, Lecture 4ème, Hymne V, 2. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.87

xxivRig Véda. IX,XXV, 5

xxvRig Véda, Section VII, Lecture 7ème, Hymne XIV. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.190

xxviRig Véda, Section VI, Lecture 8ème, Hymne XXX, 4. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 3ème, p.472

xxviiRig Véda, Section VII, Lecture 4ème, Hymne III, 2. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.85

xxviiiRig Véda. IX,XXV, 2. La translittération du texte sanskrit donne: « pa/vamaana dhiyaa/ hito\ .abhi/ yo/niM ka/nikradat dha/rmaNaa vaayu/m aa/ visha ». Ralph T.H. Griffith traduit ici yoni par ‘dwelling place’ (résidence, foyer):  » O Pavamana, sent by song, roaring about thy dwelling-place, Pass into Vayu as Law bids. » On retrouve le mot yoni au dernier verset de cet hymne (RV, IX,XXV,6), traduit par Ralph T.H. Griffith par ‘place’: « Flow, best exhilarator, Sage, flow to the filter in a stream, To seat thee in the place of song. » M. Langlois, dans ce verset, traduit yoni par ‘foyer’: « Ô (Dieu) sage, qui donnes la joie, viens avec ta rosée dans le vase, et assieds-toi au foyer qu’occupe l’Illustre (Agni) ». (Translittération de RV, IX,XXV,6: aa/ pavasva madintama pavi/traM dhaa/rayaa kave arka/sya yo/nim aasa/dam )

xxixin Les dieux souverains des Indo-Européens. 1977

xxxRig Véda, Section VI, Lecture 8ème, Hymne XIII, 2. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 3ème, p.455

xxxiRig Véda. IX,XXVIII, 3. Ralph T.H. Griffith traduit ce verset: « He shines in beauty there, this God Immortal in his dwelling-place ».

xxxiiIbid. IX, Hymne XXIX, 3

xxxiiiRig Véda. IX, III, 5

xxxivRig Véda. IX,XXII, 5

xxxvRig Véda. IX,III, 8-9

xxxviRig Véda. IX,XIX,2

xxxvii « La Parole a parlé ainsi : « C’est moi qui porte l’excitant Sôma, moi qui porte Tvaṣtar et Pūṣan, Bhaga. C’est moi qui confère richesses à qui fait libation, à qui invoque [les Dieux], à qui sacrifie, à qui presse le Sôma. C’est moi, de moi-même, qui prononce ce qui est goûté des dieux et des hommes. celui que j’aime, celui-là, quel qu’il soit, je le fais fort, je le fais Brahman, je le fais Voyant, je le fais Très-Sage. C’est moi qui enfante le père sur la tête de ce monde, ma matrice est dans les eaux, dans l’océan. De là, je m’étends à tous les mondes et le ciel, là-bas, je le touche du sommet de ma tête. Je souffle comme le vent, embrassant tous les mondes, plus loin que le ciel, plus loin que la terre: telle je me trouve être en grandeur. » Rig Véda. X,XII, 2-8 (A.V. 4.30). Cité par G. Dumézil, in Les dieux souverains des Indo-Européens. 1977

xxxviii« Les Vaches mugissent. Le [Dieu] Brillant part avec son murmure. Les grandes mères du sacrifice, enfantées par les Rites pieux ont répondu à ce bruit. Elles parent le nourrisson du Ciel » Rig Véda, Section VI, Lecture 8ème, Hymne XXI, 3-5. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 3ème, p. 463

Génocide


« Radhyation » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Lorsqu’en 1943, Raphaël Lemkin i forgea le mot « génocide », il invoqua la nécessité d’adopter de nouveaux termes lorsque « de nouvelles conceptionsii » apparaissent. C’est pourquoi il définit le « génocide » comme « la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique », bien qu’il s’agissait là, selon lui, d’une « vieille pratique ». Mais il lui semblait qu’il fallait signifier, par ce néologisme, « l’évolution moderne » de cette « vieille pratique ». Or, comme l’évolution moderne ne cesse d’évoluer, comment définit-on aujourd’hui un « génocide » ? Le Robert propose : « Destruction méthodique d’un groupe humain. ». Le Larousse le définit comme un « crime contre l’humanité tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, le mot « génocide » se dit de la destruction méthodique ou de la tentative de destruction d’un groupe ethnique, et par extension, de l’extermination d’un groupe en peu de temps. Pour le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), il s’agit d’une « extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie ». Wikipédia, précise : « un génocide, dans son acception la plus répandue aujourd’hui dans la communauté académique, est un crime consistant en l’élimination concrète intentionnelle, totale ou partielle, d’un groupe national, ethnique ou encore religieux, en tant que tel ». La définition des Nations unies, adoptée par l’ensemble des pays signataires, dans le cadre de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 est :

« Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

  1. Meurtre de membres du groupe ;
  2. Atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
  3. Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
  4. Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
  5. Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe

La lecture de ces différentes définitions est instructive en ce sens qu’elle aide à comprendre la difficulté que semble rencontrer l’emploi de ce mot dans certains débats de grande actualité. Nombreux sont ceux qui utilisent le mot « génocide » pour qualifier, par exemple, les actions d’Israël dans la bande de Gaza. Mais nombreux, aussi, sont ceux qui récusent l’emploi de ce terme à ce propos. Il est possible que cette bataille sur l’emploi d’un mot fortement connoté, soit beaucoup plus de nature politique et idéologique, que sémantique et linguistique, bien qu’en l’occurrence tous ces champs sont liés. Il est aussi probable que l’existence même de ce débat révèle le fait que de « nouvelles conceptions » émergent effectivement sur le terrain, et que se font jour de nouvelles manières de « porter la guerre » chez l’ennemi. Il est donc également possible que soit nécessaire l’invention d’un néologisme pour désigner, de manière appropriée, singulière,ces nouvelles manières de faire la guerre, dans une étroite enclave, isolée du monde, et majoritairement (sur-)peuplée de civils non-combattants et démunis de tout. Avant de se livrer à la tâche périlleuse de l’invention d’un nouveau mot, peut-être faudrait-il commencer par demander à ceux que choque l’emploi du terme « génocide » dans le contexte de la guerre à Gaza, s’ils pourraient agréer des mots implantés depuis longtemps dans la langue française. Hécatombe ? Tuerie ? Massacre ? Carnage ? Crime [contre l’humanité] ? Ces mots bien ancrés dans la langue, et fort clairs dans leurs acceptions, conviendraient-ils ? Immédiatement, je l’imagine, des objections seraient soulevées de toutes parts.

– « Hécatombe » signifie originairement et littéralement, en grec, le « sacrifice de cent bœufs » (hekatos « cent » + bous, « bœuf »), et par extension, le « sacrifice d’un grand nombre d’animaux », puis par analogie le « massacre d’un grand nombre de personnes », selon le CNRTL. Ce mot pourrait donc convenir, en théorie, et aussi médiatiquement, puisque le ministre israélien de la Défense, Yoav Galant, a déclaré que les Palestiniens sont « des animaux humains ». Les comptes ne sont pas tout à fait terminés, mais on peut évaluer la somme totale des « animaux humains » déjà sacrifiés, à plusieurs centaines d’« hécatombes ». Évidemment, l’emploi d’un tel mot, dans un tel contexte, pourrait aussi apparaître extrêmement insultant pour les victimes, et pour leurs proches survivants, ainsi assimilées, ne serait-ce qu’étymologiquement, à des « animaux » menés à l’abattoir.

– « Tuerie » ? Il se trouve que l’on risque, là aussi, de créer des confusions. Dans le vocabulaire djeune, lorsque l’on dit que telle ou telle chose est « une tuerie », cela implique que cette chose est « géniale », « délicieuse » ou « renversante ». Il vaudrait peut-être mieux éviter ce risque de mécompréhension.

– « Massacre » ? Il me semble que cela risque d’évoquer un peu trop une atmosphère « gore », du genre « massacre à la tronçonneuse ».

– « Carnage » ? Pourquoi pas ? Mais dans notre époque très médiatisée, le mot évoque irrésistiblement le titre du film Carnage réalisé par Roman Polanski, et aussi celui de la pièce de théâtre, dont il est l’adaptation, Le Dieu du carnage de Yasmina Reza. Comme le sujet de la pièce est celui d’une lutte « arméeiii » entre deux enfants, et qu’elle s’est conclue par deux dents cassées, je pense que l’analogie avec la situation à Gaza serait donc impossible à faire admettre. Il vaut mieux écarter ce mot.

Il est évident que la seule solution est de créer un nouveau néologismeiv, si j’ose dire. Rappelons que le mot « génocide » a été forgé à partir de la racine grecque γένος, génos (« naissance », « origine », « genre », « espèce », « race », « peuple », « tribu », « nation ») et du suffixe –cide, qui vient du terme latin caedere, « tailler », « frapper », « abattre », « tuer », « massacrer ». D’un point de vue linguistique, la formation même de ce mot est donc un barbarisme, puisqu’elle conjoint (contre le bon usage) une racine grecque et une racine latine. Si l’on veut rester fidèle à la langue grecque, il faudrait donc trouver un suffixe grec qui remplace le suffixe latin –cide. Des équivalents grecs pour les notions de « massacre » et de « tuerie » sont σφαγή, sphagê du verbe σφάζω « égorger, abattre, immoler » et φόνος, phonos. Si l’on accouple ces termes à genos, cela donnerait : « génosphagie » et « génophonose ». Cela ne semble pas satisfaisant. On risque de confondre la sphagie (le massacre, la tuerie) et la phagie (qui vient d’une autre racine évoquant le fait de « manger »). Quant à la « génophonose », cela fait trop penser à quelque mystérieuse MST.

Une autre solution serait d’envisager de faire appel aux racines de la langue sanskrite, qui est la mère incontestable de toutes les langues indo-européennes. En sanskrit, la notion de « peuple » se rend par les mots जन jana, प्रजा praja, विश् vich. On pourrait aussi employer राष्ट् rastra qui signifie « nation ». Quant à la notion de « massacre », il y a les mots : परासन parasāna, निष्कृत् niśkrit. On pourrait aussi employer les verbes हन्ति hanti, « tuer, abattre », कषति kaśati, « exterminer », राध्यति rādhyati, «massacrer». De nombreuses combinaisons sont donc possibles. Je ne les énumérerai pas toutes de peur de lasser. Après mûre réflexion, j’opte pour les deux propositions suivantes : adjoindre au mot jana, « peuple » le mot rādhyati, «massacrer», ou bien le mot kaśati, « exterminer ». La short list se réduirait aux néologismes suivants, légèrement francisés à l’aide du suffixe –tion : «jana-kaśation » et «jana-radhyation ». Comme la lettre ś en sanskrit est une chuintante qui se prononce comme le ch de « chat », «janakaśation » serait difficile à prononcer. Je propose donc de préférer l’autre candidat et d’appeler ce qui se passe à Gaza une «jana-radhyation », ou pour faire plus court et percutant, la « radhyation » de Gaza.

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iRaphaël Lemkin a inventé ce terme pour qualifier non seulement les politiques nazies d’extermination systématique du peuple juif pendant l’Holocauste, mais aussi d’autres actions menées par le passé dans le but de détruire des groupes particuliers d’individus. Il a aussi été à la tête de la campagne appelant à faire du génocide un crime international et à le réprimer en tant que tel.

ii« De nouvelles conceptions supposent l’adoption de nouveaux termes. Par ‘génocide’, nous entendons la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique. Ce nouveau mot, forgé par l’auteur pour signifier une vieille pratique dans son évolution moderne, […] ne signifie pas nécessairement la destruction immédiate d’une nation. » Raphaël Lemkin. Axis Rule in Occupied Europe, Chapitre IX, 1944

iiiAinsi qu’en témoigne cet extrait : « Véronique — […] Le 3 novembre, à dix sept heures trente, au square de l’Aspirant-Dunant, à la suite d’une altercation verbale, Ferdinand Reille, onze ans, armé d’un bâton, a frappé au visage notre fils Bruno Houllié. Les conséquences de cet acte sont, outre la tuméfaction de la lèvre supérieure, une brisure des deux incisives, avec atteinte du nerf de l’incisive droite. Alain — Armé ? »

ivCe n’est pas là un pléonasme. Il y a une nécessité de créer un nouveau mot qui signifie quelque chose qui soit de l’ordre du « génocide » sans que les connotations attachées à ce dernier mot soient immédiatement convoquées. Puisque ce mot est déjà employé pour d’autres usages, et qu’aucun des mots de la langue française ne peut rendre compte de la « conception nouvelle » de la guerre à Gaza, il faut inventer un nouveau néologisme, qui viendrait accompagner le mot « génocide » dans la liste des mots destinés à dénoter les horreurs absolues dont l’humanité se rend coupable.

Les jeux des « Je »


« Yogin sous la pluie » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

A propos du Paramārthasāra d’Abhinavagupta

Le Śivaïsme du Kashmir est connu sous le nom de Trikai, ou encore comme la voie de la Pratyabhijñā (la « Reconnaissance », intuitive et directe du Dieu en nous)ii. Son plus célèbre représentant, Abhinavagupta (950-1020), désignait son école de pensée par le terme de svātantryavāda, c’est-à-dire « la doctrine (vāda) de la libre volonté, ou de la spontanéité (svātantrya) ». La spontanéité de quoi ? Celle de l’Énergie divine (śakti). Cette doctrine philosophique n’était pas seulement spéculative. Elle s’appuyait au premier chef sur une expérience personnelle de l’extase – laquelle avait été rendue possible par la « descente » de l’énergie divine. Abhinavagupta y avait trouvé la révélation de l’infinie liberté de sa conscience, qui est à l’image de la liberté du Soi. Dans cette liberté, la conscience se révèle par elle-même (svaprakāsa ) à elle-même. Elle y réalise immédiatement sa nature essentielle. Elle comprend qu’elle possède une existence propre, indépendante, et qu’elle est pour elle-même l’unique critère de la réalité. Elle s’éclaire elle-même en éclairant le monde qui l’entoure. Quand elle se dit ‘je suis’, ‘je vois’, ou ‘je sais’, elle se voit ‘être’ et elle se sait ‘vivante’, ‘active’, elle prend directement conscience de soi, de sa lumière, de sa raison et de son énergie. Cette prise de conscience est la racine de sa liberté, et définit sa nature, son essence.

D’un côté, on peut considérer que l’aboutissement le plus élevé d’une conscience menant une vie spirituelle est de s’identifier à la Divinité suprêmeiii. En en prenant conscience, elle peut alors jouir ici-bas d’une vie divinisée, et disposer d’une immense énergie, potentiellement infinie. Mais d’un autre côté, la conscience peut aussi se voiler et s’obscurcir au cours de ses multiples activités. Ses pensées et ses états internes la recouvrent d’une ombre, en quelque sorte, en la saturant d’objets divers, de constantes sensations et de pressantes différenciations. En démultipliant ses opérations, elle trouble sa vraie nature, qui se dissimule à elle-même. Le Soi s’oublie et devient pour ainsi dire étranger à lui-même. Mais, par des efforts d’intériorisation, une volonté affirmée de libération, et surtout par l’effet de la « grâce » divine (selon le témoignage direct d’Abhinavagupta), le Soi peut retrouver sa source, faire resurgir sa véritable essence et la déployer pleinement, chassant les illusions et les ténèbres. La « grâce », en effet, fait partie du système du Śivaïsme du Kashmir et y joue un rôle prééminentiv. Cette grâce peut fondre subitement sur l’âme et la révéler entièrement à elle-même, dans son essence la plus intime et dans toutes ses puissances. Elle réalise alors, effectivement, contre toute attente, contre toute idée préconçue, la divinisation de l’âme.

Le titre du Traité d’Abhinavagupta, le Paramārthasāra, révèle son intention d’exposer « l’essence profondément cachée », sāra-atigudha, de la doctrine la plus éminente (parama). Ce Traité, dont nous allons donner ici quelques brefs extraits, donne un rôle crucial à la bhāvanā, c’est-à-dire la puissance spirituelle et intellectuelle, l’imagination créatrice et libératrice de l’âme. C’est la bhāvanā qui l’illumine et la fait flamboyer dans le brasier du Soi. C’est par elle que l’âme peut réellement participer à la substance divine. D’ailleurs la bhāvanā est considérée par le Śivaïsme comme étant supérieure à l’extase elle-même (le samādhi), par nature fugace, éphémère. En revanche, la bhāvanā transforme l’âme en profondeur, et en métamorphose l’essence. Elle l’immergev dans la réalité ultime, et dès lors, la conscience de soi resplendit en toute liberté, et participe à la gloire divine. Elle atteint là le « Quatrième état » (turya) qui dépasse et parachève les trois états habituels de toute vie humaine : la veille, le rêve et le sommeil profond. Elle peut même, lorsqu’elle a pris conscience de son essentielle puissance et de son intrinsèque éternité, s’identifier alors au Seigneur Lui-même, et accéder à l’état turyātīta (litt. « ce qui est au-delà du quatrième état »vi).

Dans un monde ultra-matérialiste comme le nôtre, il est difficile d’entendre ce fait radical, massif, incontournable, à savoir que l’intuition mystique saisit réellement, profondément la nature même des choses, et qu’elle pénètre l’essence éternelle de la Conscience. Certes, cette saisie est improuvable, « scientifiquement ». Pourtant, ce phénomène (s’appuyant sur la réalité de la bhāvanā) repose sur une base absolument réelle, historiquement et culturellement irréfutable, au Kashmir et, de façon analogue, dans bien d’autres cultures et civilisations. L’intuition mystique vise et peut effectivement atteindre la réalité absolue, quittant le monde étroit et limité des phénomènes et des êtres particuliers. Il importe de souligner que cette suprême révélation ne peut survenir que de façon soudaine, imprévisible, instantanée. Elle surgit de la source de la Vérité même, de la fulguration de la Lumière qui baigne toutes choses.

Cette « révélation » porte le nom de pratyabhijñā, la « Reconnaissance » [de la Divinité en nous]. Elle consiste à reconnaître le Soi comme étant en réalité identique au Divin, avec tous ses pouvoirs de connaissance et d’action, avec son énergie et sa liberté. Il brille toujours en nous comme en notre Soi, et pourtant sa véritable nature, sa transcendance et sa puissance ne sont pas reconnues. Mais que l’on prenne seulement conscience de la liberté infinie du Soi et, dès cette vie, on peut atteindre effectivement cet état médiatisé par la bhāvanā. On peut accéder à la totalité universelle et à la félicité cosmique (jagadānanda). Surtout, l’âme atteint sa « déification », qui est appelée la bhairava. C’est cette aventure de l’esprit que décrit le Paramārthasāra, dont je donne ici quelques extraitsvii :

PARAMĀRTHASĀRA

1. Toi, le suprême, Toi qui transcendes l’abîmeviii, Toi l’unique, sans commencement, qui as pénétré de multiples manières le tréfonds, Toi qui reposes en toute chose, qui Te trouves en tout ce qui est mobile et immobile, en Toi, Śambhu [Béni], je prends refuge.

5. Là, en ton intérieur, réside cet univers, cette série de mondes. d’organes et de corps variés. C’est là où Śiva lui-mème s’incarne et revêt la condition d’âme individuelleix.

7. Comme le reflet de la lune se meut dans une eau mouvante et reste tranquille dans une eau tranquille, ainsi en est-il du Soi, ce grand Seigneur, à travers l’ensemble des mondes, des organes et des corps.

9. Tout comme un visage apparaît clairement dans un miroir sans tache, ainsi Lui (le Soi) resplendit de toute sa splendeur dans la pensée que purifie la chute de l’Énergie de Śivax.

10-11. Resplendissant, parfait, baigné d’une grande félicité puisqu’il repose en son propre Soi, abondamment pourvu de Conscience, de volonté, de moyens d’action, d’énergies illimitées, affranchi de toute division mentale, pur, paisible, exempt d’apparition et de disparition, c’est en Lui qu’apparaît ce monde diversxi.

33. En se concentrant sur la Révélation de la majesté propre à la Connaissance du Soi, Il dévoile le Soi inné. Ainsi le suprême Śiva déploie son jeu prodigieux de servitude et de délivrancexii.

34. C’est en Lui, le Quatrième état, qu’apparaissent création, conservation, destruction, veille, rêve, sommeil profond. Pourtant, Il ne se révèle plus lorsqu’Il est cachéxiii.

35. La veille c’est visva, le ‘tout’, illimité en raison de (sa) diversité. Le rêve, c’est tejas, la ‘splendeur’, due à la majesté de la lumière. Le sommeil profond est prājña, la ‘sapience’, parce qu’il est Connaissance massive. Et, les transcendant tous, il y a le Quatrièmexiv.

37. Quand l’espace que contient un vase est rempli de poussière, le contenu des autres vases n’en est pas souillè. Il en va de mème pour ces âmes individuelles soumises aux différenciations du plaisir et de la souffrance.

41. Cette trinité – terre, nature, illusion – qui accède à l’objectivité, se réduit, grâce à l’efficace de la réalisation mystique, à l’être purxv.

43. Cela [l’existant : sat] est le brahman, suprême, pur, paisible, indifférencié, éternellement identique à lui-mème, intégral, immortel, réel [satyam], qui se résorbe dans l’énergie dont l’essence est lumière.

45. Le Dieu des dieux, se servant de l’intelligence et de la réalité de l’Énergie, projette la totalité cosmique dans le Seigneur suprême appelé Śiva, qui est la Vérité absolue.

47. Et ainsi le Dieu qui par son jeu met en mouvement cette machine cosmique, cette roue de l’Énergie, est le Je, l’essence immaculée, celui qui conduit la grande roue de l’Énergie.

48. C’est en moi que l’univers se révèle, tout comme les vases et les autres objets dans un miroir sans tache. De moi le Tout émane comme du sommeil le rêve multiforme.

51. Quand les concepts de la dualité se sont évanouis et qu’on a surmonté l’illusion qui égare, on plonge dans le brahman comme le lait est plongé dans le lait et l’eau dans l’eau.

52. Grâce à la réalisation mystique on arrive à l’état d’identité avec Śiva, au sein du Tout. Quel malheur, quelle aberration peut-il y avoir pour celui qui perçoit tout comme le brahman.

58. Celui qui connaît le Soi ne craint plus rien de nulle part, car toute chose s’avère, en vérité, comme sa propre essence; et il ne désespère plus, puisque dans la Réalité ultime il n’y a pas de destruction.

60. Il n’y a pour la délivrance aucun lieu déterminé, et elle ne se meut pas non plus vers quelque ailleurs. La délivrance révèle au Soi ses énergies lorsque les noeuds de l’ignorance sont dénoués.

68. Ainsi réveillé par la stimulation de la réalité mystique, on sacrifie toutes les divisions mentales dans la flamme lumineuse du Soi et on devient identique à la lumière.

69. Se nourrissant de ce qu’il trouve, vêtu de n’importe quoi, paisible, demeurant n’importe où, il est délivré, lui, le Soi de tous les êtres.

71. Rejetant loin de lui infatuation, excitation, furie, passion, abattement, peur, cupidité et aberration, il circule sans louange ni exclamation rituelle, comme un insensé sans parole ni penséexvi.

73. Il n’existe plus rien qui soit distinct de lui et à qui il offrirait louange ou oblation. Se réjouira-t-il dans la louange, celui qui est délivré et se trouve au-delà de l’hommage et de l’exclamation rituellexvii ?

74. Son temple c’est son propre corps.

75. C’est là qu’il demeure, faisant l’offrande des biens immaculés de la pleine conscience de soi à la divinité bénéfique, le grand Bhairavaxviii, le Soi suprême qu’accompagnent ses propres énergies.

77. La méditation n’a pas de relâche, car le Seigneur crée des formes merveilleusement variées. La réalité fondamentale que dessine l’imagination, telle est précisément la méditationxix.

79-80. Son devoir religieux, qui est très malaisé mais aussi très facile, consiste à tout percevoir dans l’unité et à se représenter la Conscience comme reposant dans le cimetière de l’univers, portant l’emblème du squelette corporel. Il boit dans le crâne d’un mort, dans un fragment d’os qu’il tient à la main, et qui est plein de l’essence de l’univers.

83. Qu’il abandonne son corps (en mourant) dans un lieu saint ou impur, il a déjà été délivré au moment où il a acquis la Connaissance, même s’il a perdu la mémoire, et alors il accède à l’absolu, surmontant toute difficultéxx.

93. À l’instant de la Connaissance, son propre Soi se révèle à lui une fois pour toutes et tel il devient alors. À la mort du corps il ne changera plus.

94-95. Paralysie d’un groupe d’organes, perte de la mémoire, toux convulsive, halètement, rupture aux points vitaux, douleurs variées ; comment ces épreuves qui proviennent des dispositions corporelles ne se produiraient-elles pas tant que dure l’union au corps ? Mais bien qu’il demeure uni à lui, celui qui jouit de la Connaissance ne se départit pas au moment de la mort de la Réalité transcendante du Soixxi.

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iLe Śivaïsme Trika est un idéalisme moniste dont l’ontologie est « trinitaire » (trika). La réalité se présente sous trois aspects : l’unité (abheda), l’unité dans la différenciation (bhedābheda) et la différenciation (bheda).

iiSomānanda écrivit au 9e siècle le traité Śivadṛṣṭi sur la « Reconnaissance » intuitive et directe de Śiva en nous (Pratyabhijñā). La Réalité ultime est acte pur et liberté infinie. Elle peut être réalisée et « reconnue », même au cours de simples activités journalières. Un élève de Somānanda, Utpaladeva, qui vivait dans la première moitié du 10e siècle, fut l’auteur de l’ Īśvarapratyabhijñākārikā, un traité sur la « reconnaissance du Seigneur ».

iiiLe suprême Śiva, « Paramaśiva ».

ivL’équivalent de « grâce » en sanskrit est śaktipāta, littéralement la « chute de l’énergie divine », la grâce de Śiva. Śakti est la parèdre de Śiva.

vEn sanskrit, le mot samāveśa (pénétration, envahissement, coexistence) dénote la compénétration de l’âme et du Dieu.

viTuryātīta, तुर्यातीत , se réfère à l’état appelé « au-delà du quatrième », selon l’ Īśvarapratyabhijñākārikā III.2.12 : « Lorsque les couches du « moi » objectif, depuis le Vide jusqu’aux tissus profonds du corps, sont transmutées au moyen de l’’élixir alchimique’, c’est-à-dire par le « moi » [fondamental], qui est certainement associé aux qualités de puissance, d’éternité, de souveraineté, de cette nature, qui sont connues [comme des aspects de ce « moi »], alors dans cet état [appelé] ‘Au-delà du Quatrième’ (turyātīta-daśā), ils abandonnent (pour ainsi dire) leur objectivité ».

viiLe Paramārthasāra d’Abhinavagupta. Traduction de Lilian Silburn (légèrement modifiée et adaptée par moi). Édition du Collège de France. Institut de Civilisation Indienne, Paris, 1979

viiiGahana, la profondeur inaccessible, n’est autre que la mayà, l’universelle illusion. Ce mot signifie : « profond ; impénétrable ; inexplicable — n. cachette, endroit inaccessible ». La racine est GUH, couvrir | cacher, dissimuler. Cf. aussi guhā, « cachette, caverne ».

ixCommentaire de Lilian Silburn : « L’âme individuelle finie et limitée n’est autre que Śiva, libre et indifférencié en son essence, qui a voilé sa véritable nature, cette masse indivise de conscience et de béatitude. Comme un acteur, il entre spontanément en scène et assume les rôles de sujets conscients revêtus d’un corps afin d’éprouver les joies et les souffrances qu’il se crée pour objets. Ainsi, c’est Lui qui se révèle comme le sujet percevant dans le Soi de tous les êtres conscients. »

Commentaire du commentaire: Le fait que l’âme soit Śiva ou que Śiva assume le rôle du sujet, qu’il revête les corps et éprouve joies et souffrances n’est encore qu’un premier niveau d’interprétation. Il faut encore comprendre le pourquoi de cette « Roue des énergies », cette danse des « Je ». Il faut encore comprendre pourquoi le « je » des humains entre en synchronicité avec le « Je » divin, et à quelles fins. Il faut encore comprendre le pourquoi de la Création et la raison ultime de sa « fin » (qui est en fait sans fin, infinie). On trouvera dans ce Blog plusieurs pistes d’exploration possibles. Mais la recherche est en cours, inépuisable…

x« Ce n’est ni par le Veda, ni par l’ascèse (tapas), ni par le don, ni par le sacrifice » [qu’on obtient de voir le Dieu]. Bhagavad gita  XI. 53

xiCommentaire de Lilian Silburn : « Ceci est contraire à la doctrine des brahmavâdin qui sont partisans d’un absolu inactif, le brahman qui est dénué de toute énergie. Le principe ultime est pénétré d’énergies illimitées qui sont les noms et les formes des objets procédant des énergies du Verbe (vāk). Mais si la conscience de la parfaite intériorité qui appartient au suprême sujet conscient est le Verbe, elle demeure pourtant libre de toute bipartition ou polarisation conceptuelle (vikalpa), qui différencierait les objets les uns des autres. »

xiiCommentaire de Lilian Silburn : « La majesté ou souveraineté est la richesse de la liberté, l’extase de la plus haute ipséité dans la Conscience absolue. L’àme est illuminée et se dit ‘tout cet univers est ma propre gloire’. Ayant compris grâce à une pratique constante que l’univers repose en lui-même, le Soi se dénude des considérations erronées, comme le corps, le souffle, le corps subtil et le vide, auxquelles il s’identifiait illusoirement. Puis, lorsque fulgure l’intuition de sa nature authentique qui lui fait dire : ‘je suis pure conscience et liberté radicale’, le Seigneur le délivre des fausses considérations qui le rendaient esclave. Comment le Seigneur suprême se lie-t-il et se délivre-t-il? Śiva, masse indivise de félicité et de spiritualité absolues exerce son jeu, c’est-à-dire cache sa propre essence en se fragmentant en sujets conscients et en assignant à cette essence indivise l’asservissement du sujet percevant et de l’objet perçu. C’est Lui également qui se libère spontanément de cet asservissement corporel et autres lorsqu’il a recouvré la Connaissance de soi-même. Pourtant, bien qu’errant de conditions en conditions dans la transmigration, le Soi n’aliène pas, ce faisant, sa propre essence, parce qu’il se répand en tous lieux comme Sujet percevant. »

xiiiCommentaire de Lilian Silburn : « Les états variés de création et autres reposent dans le Seigneur, qui est pure félicité ou dans le Quatrième état, l’ipséité absolue, et ils y brillent. Le Quatrième se trouve tissé aux autres conditions de veille, de rêve et de sommeil profond. Selon les Śivasùtra III. 20 : ‘le Quatrième doit être versé comme de l’huile sur les (trois) autres.’ Mais ces états recouvrent le Soi, ils en cachent l’essence et l’empêchent de se manifester. Ils n’obnubilent pourtant pas sa nature absolue, qui partout se révèle comme transcendante (samuttīra) sous l’aspect du Sujet universel de perception. L’état de Śiva, le Quatrième, est éternellement parfait, quelles que soient les conditions recouvrantes. »

xivL’idée originale de ces quatre états se trouve dans la Māṇḍūkya Upaniad 9-12 :

« La Veille (l’universel, vaisvânara) est le son A . Il obtient tous les désirs, il devient le premier, celui qui sait ainsi.

Le rêve (le lumineux taijasa) est le son U [… ] Il est élévation et ambivalence (similarité de la veille et du rêve).

Le sommeil profond, le connaissant, prājña , est le son M.

Le Quatrième est sans mesure (amâtrâ). Il est ce en quoi le monde se résorbe. Il est bienveillant, non duel. Ce Soi est le son O. Il entre par le Soi dans le Soi (« il entre par son propre soi âtmanâ svena dans son propre Soi suprême svam pâramârthikam âtmânam » MaUB 12).

xvCommentaire de Lilian Silburn : « L’ètre pur est la seule chose qui demeure quand se sont évanouies toutes les formes définies de l’existence, celles qui sont à l’échelle des sens (terre), les formes subtiles (nature) et les formes supérieures (illusion). C’est par la réalisation de la non-dualité qu’on prend conscience que tous les êtres se réduisent à un seul être, l’universel Siva. […] L’univers est donc essentiellement connaissance. En Vérité aucun mode du devenir quel qu’il soit ne peut être appréhendé s’il ne fait l’objet d’une connaissance. C’est ainsi qu’est démontré que la connaissance forme l’essence (des choses). »

xviCommentaire de Lilian Silburn : « Ayant pénétré dans sa conscience, libre de polarisation (vikalpa), il erre à la manière d’un homme ivre ou d’un insensé parce qu’il baigne dans la plénitude et est libéré des doutes, soucis et controversces. Il se dit : « Je suis le brahman ». »

xviiJe suis personnellement (Ph.Q.) d’opinion qu’il peut continuer de se réjouir et de louer, par exemple, Yah (« Allélou Yah »). Celui qui sait vénère le Soi, et il peut aussi louer Yah – la divinité au libre jeu – dans son propre corps, le temple du divin Soi qui sert de fondement à la Conscience.

xviii« Bhairava s’analyse étymologiquement comme bharaa-ravaa : ‘celui qui protège, qui supporte (bh-) par sa réflexion (vimarśa), sa prise de conscience, rava, (concentration)’. Si on se concentre sur lui il vous protège et s’il vous protège on se concentre sur lui. C’est en ce sens qu’il y a écho. » Note de L. Silburn op.cit.

xixCommentaire de Lilian Silburn : « Le yogin contemple sans arrêt les formes variées de l’expérience que crée le Seigneur par son autonomie. Ces formes sont les concepts ou modalités du sens interne que le Seigneur dessine dans le miroir de l’intellect (du yogin); ou qu’il fait apparaître sur la paroi de sa conscience. Le yogin comprend alors que toute l’activité de sa pensée (manas) émane de l’Énergie suprême et que le monde entier qu’elle dessine sur la paroi de la conscience est réel (satya) et inséparable de la Lumière consciente qui le révèle (prakāsa), étant donné que la conscience est également répandue en quelque lieu où il se concentre. »

xxBhagavad Gita VIII. 5 « Si à l’heure dernière on pense à Moi quand on dépouille le corps et qu’on trépasse, on passe à mon être, cela n’est pas douteux » (dit le Seigneur). Cette délivrance, qui est au-delà du Quatrième état, est nommée turyatīta, masse indivise de conscience et de félicité, date précisément de l’instant où il a pris conscience de son identité au Soi universel.

xxiCommentaire de Lilian Silburn : « Quelles que soient les conditions physiologiques qui accompagnent la mort du jnānin elles ne touchent pas à l’intuition qu’il a du Soi. Sa Connaissance ne périt pas, bien qu’il souffre de stupeur, laquelle obscurcit momentanément à son heure dernière sa connaissance salvatrice. » Cf. aussi la Bhagavad Gita (XIV. 14) : « si le sattva est en pleine force quand le corporel vient à se dissoudre, alors il gagne les mondes immaculés du plus haut savoir. »

Métaphysique de l’Oie sauvage (Haṃsa हंस)


« Haṃsa » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

L’oie sauvage, en sanskrit haṃsa हंस, est une métaphore du Soi (ātman). En Inde, depuis des âges reculés, le Soi est figuré symboliquement par cet oiseau migrateur, cet éternel voyageur, qui habite à la fois la Lumière, le Vent, l’Air, mais demeure aussi dans le Feu et le Soma. Il vit au milieu des hommes, et parmi les Dieux. Il naît de l’Eau, de la Terre, des Montagnes et du Sacrifice, ainsi que l’atteste le ṚgVedai. Le mot haṃsa vient de la racine HAN- « allerii ». Mais, comme l’oie dans le ciel, comme le soleil dans l’espace, comme l’être humain qui vit sa vie, le haṃsa, dans son mouvement perpétuel, reste immuable. L’oie, le haṃsa, le soleil, l’homme, sont en effet autant d’aspects du Soi éternel et universel, l’ātman. Le haṃsa est défini dans le ṚgVedaiii à l’aide de quinze attributs. On retrouve ces mêmes attributs dans une strophe de la Kaha-Upaniadiv, mais additionnés d’un seizième qualificatif : Bhat, le « Grand »:

« Se mouvant [comme une Oie sauvage], il demeure dans la lumièrev.

Il pénètre toutvi,

Il vit dans l’espace intermédiairevii,

Comme le feu, il vit sur la terreviii.

Comme le Somaix, il demeure dans une jarrex,

Il vit parmi les hommesxi,

Il vit parmi les Dieuxxii,

Il vit dans la Véritéxiii.

Il demeure dans l’Espacexiv.

Il est né de l’eauxv,

Il naît de la terrexvi,

Il est né du Sacrificexvii,

Il vient des montagnesxviii,

Il est immuablexix,

Il est le Grandxx. »

Dans la littérature indienne, le mot Haṃsa हंस a une longue et complexe histoire, comme mantra, comme métaphore, et en tant que symbole ou allégorie de l’âme libérée. C’est un mot mystérieux, qui possède de nombreuses significations. Il est composé de la syllabe haṃ (« Je », aham) et de la syllabe sa (« lui » ou « cela »). Si on le lit ainsi, il peut donc signifier : « Je (suis) cela ». Le Haṃsa est aussi la manifestation de Prāṇa (« le souffle, l’esprit », terme étymologiquement lié à ātman) : l’expiration du souffle s’identifie à la syllabe haṃ et l’inspiration à la syllabe saḥ. Dans la tradition du Tantrisme shivaïte, les ascètes qui cherchent la libération sont classés en kuṭīcakas, bahūdakas, haṃsas et paramahaṃsas. Le vol du haṃsa symbolise également la sortie du cycle du samsara.

Le Haṃsa représente à la fois le son que produit le souffle lorsqu’on inspire et que l’on expire et la résonance vibratoire (nāda) de l’Absolu que le pratiquant entend intérieurement au cours des exercices spirituels qui mènent à l’extase (samādhi). Dans le corps subtil, le haṃsa est identifié au canal médian vide (śūnya) par lequel descendent l’énergie vitale, le souffle et la conscience quand l’Absolu s’individue en un être particulier. Dans toutes ces traditions, respirer revient à identifier l’âme individuelle à l’absolu : « haṃso ‘ham » est un palindrome qui peut être compris, soit comme le cri : « l’oie ! l’oie ! », soit comme l’affirmation : « Je suis Cela », c’est-à-dire « moi, ātman, je suis Cela, le brahman« . L’oie cosmique, criant dans le vide, devient une métaphore de la résorption du souffle, du son et de l’âme individuels dans l’Absolu. La répétition constante du mot « hamso » le transforme en « soaham« , ce qui signifie « Je suis ». C’est pourquoi le haṃsa est aussi identifié au principe universel, le brahman. Il est également Brahmā lorsque le Dieu emprunte le Haṃsa comme véhicule (Hamsa-vāhana). Dans son acception la plus élevée, le Haṃsa est enfin le symbole du brahman suprême (le Kālahamsa ou le Parabrahman).

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iṚgVeda II, 40.5

iiCe mot est apparenté au latin « (h)anser« , au grec « χήν », à l’allemand « Gans« , à l’anglais « goose » et au russe « гусь » (tous ces mots signifiant « oie »). Les traductions standard du terme à partir du sanskrit sont « oie » en premier lieu, et aussi « cygne ».

iiiṚgVeda II, 40.5

ivKaha-Upaniad 2.2.2. J’ai traduit ce passage de l’Upaniad, en m’appuyant sur les très précieux et très savants commentaires de Śaṅkara. Cf. Eight Upaniṣad. Vol I. Calcutta, 1977

vOu bien, dans le « lumineux », le « Ciel ».

viIl pénètre tout comme le Vasu – l’« air » ou le « vent » qui envahit tout (Vasuest dérivé de la forme causative de la racine vas, « abriter »).

viiAntarikasad – habitant l’espace intermédiaire.

viiiComme hotā il est le « Feu », à cause du texte védique : « Le Feu, en vérité, est hotā ». (Cityupaniṣad III.1 ; VII.1). Il est aussi vediat, mot dérivé de la racine sad, et réside sur le vedi, c’est-à-dire la terre, à cause du mantra qui commence ainsi : « Ce Vedi [l’autel du sacrifice|, est l’état le plus élevé de la terre » (Ṛ II, 3.20)

ixAtithi(san) est le jus du Soma. En tant que tel, le Soma demeure dans la « jarre », près de l’autel.

xAutre interprétation : Comme Brāhmaa, hôte invité, il est hébergé dans les maisons (duroa).

xiIl est nṛṣat, « demeurant parmi les hommes ».

xiiIl est varasat, celui qui demeure parmi les « adorables » (les Dieux).

xiiiIl est tasat, celui qui est établi dans le ta, c’est-à-dire dans la vérité (satya) ou dans le sacrifice (yajña).

xivIl est vyomasat, habitant l’ākāśa (l’espace).

xvIl est abjāḥ, dérivé de ap « eau » et de jā « naître », comme l’huître qui est mère de la perle.

xviIl est gojāḥ , « né de la terre » (comme le riz, le blé, le seigle..)

xviiIl est tajāḥ, « né dans le sacrifice ».

xviiiIl est adrijāḥ, « né des montagnes (adri) », comme les rivières.

xixBien qu’il soit le Soi en tous, il est vraiment (tam) immuable en essence.

xx« Le Grand, Bhat, c’est Mahat [le nom cosmique de l’Intelligence/ Buddhi], car il est la cause (kāraa) de tout… Le sens est que le monde n’a qu’un seul Soi et qu’il n’y a aucune division dans le Soi. » KaU 2.2.2

Jouer, jouir


« Lokattara » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2024

Le mot « jouer » vient du latin jocari « s’amuser, folâtrer ; plaisanter, badiner ». L’origine du mot « jouir » remonte au latin vulgaire *gaudire, lui-même issu du latin classique gaudere, « se réjouir, éprouver une joie intime, aimer quelqu’un, quelque chose ». Du point de vue étymologique, « jouer » et « jouir » n’ont donc aucun rapport. Pourtant, au-delà de l’allitération, promettant des glissements latents, il émane de ce couple verbal une sorte de complicité subliminale, une élusive fragrance, une aura intuitive, qu’il importe de saisir – par désir de pénétrer, le plus en finesse possible, le sens de quelques-uns des textes les plus profonds de la littérature mystique de l’Occident (ne manquant pas d’échos, non plus, avec celle de l’Orient). Les mots « jouer » et « jouir » ont été utilisés, par exemple, avec force puissance et belle passion, par une béguine extatique du 13e siècle, Hadewijch d’Anvers, dans ses Lettres spirituelles. Elle y écrit, en flamand, des phrases de feu. Ces mots figurent, suggèrent, évoquent, sous-entendent. Ils ne sont pas de simples métaphores, que l’on pourrait tirer, sans les pincettes d’usage, du brasier ardent d’où elles irradient. Ils participent à un incendie général de la langue, à un flamboiement joyeux, jouissif, dévorant, qu’Hadewijch attise, insistante. Elle joue et jouit des mots de sa langue (le moyen néerlandais). Elle joue avec sienlecc (visible, transparent) et siele (âme)i, avec sien (voir) et sine (être)ii, avec orewoet (l’ire d’amouriii). Elle mobilise le registre de l’opposition et du contraste : « gagner d’être vaincueiv », « servir noblementv », « fiers désirsvi », « beauté exquise (fijn) / beauté éclatante (scone) », « qui aime demeure seulevii », « Dieu, innombrable dans l’unité et simple dans l’innombrableviii ». Ce style n’est pas de pure rhétorique, mais fait système : « [Dieu] est au-dessous de toutes choses et n’est pas abaissé ; il est en elles et n’est pas circonscrit ; il est hors d’elles et cependant compris. Il est au-dessus de toute chose et n’est pas élevé […] la sublimité divine s’abîme dans le fond divin, et Dieu n’est pas élevéix ». Hadewijch ne néglige pas les ressources de l’ambiguïté : elle emploie volontiers le mot Minne, qui signifie tour à tour ou simultanément l’Essence divine, le Verbe incarné, la flamme qui brûle dans l’âme et l’amie proche, « la douce Minne »x. La provocation ne lui est pas non plus étrangère :« Demeurez nue devant Dieuxi ! », « Dieu est au-dessus de tout, mais égal en tout ; il est suprême et n’est pas élevéxii ». Mais, surtout, Hadewijch joue et jouit des mots « jouer » et « jouir » : « Vous m’avez trompée, et c’est volontiers que je me laisse jouer par vousxiii » ; « je suis restée à jouer dans le palais du Seigneurxiv » ; « l’âme connaît l’ivresse spirituelle où elle doit jouer et s’abandonnerxv » ; « Dieu jouit de tout et moi, je suis affamée de tous les biensxvi » ; « l’Amour jouit de sa nature au-dessus de lui-même, au-dessous de lui-même et autour de lui-mêmexvii ». Une contemporaine de Hadewijch, Béatrice de Nazareth, cistercienne des Pays-Bas, extatique et visionnaire, emploie des images plus explicites encore : « Son esprit s’abîme tout entier dans l’amour, son corps défaille, son cœur se liquéfie et ses forces l’abandonnent. Elle est tellement dominée par l’amour qu’elle peut à peine se tenir : souvent, elle perd l’usage de ses membres et de ses sens. Elle est comme un vase comble dont le contenu se répand au moindre mouvement : la plénitude de son cœur l’accablexviii » ; « La Fiancée est alors si tendrement abîmée dans l’amour, emportée par une aspiration si forte que son cœur ne peut plus contenir l’élan intérieur, son âme dans l’excès d’amour s’écoule et s’évanouit, son esprit cède tout entier à la fureur des puissants désirs. Elle veut s’établir dans la fruition [la jouissance] : tout en elle y tendxix » ; « toute consolation qu’elle reçoit, en faisant croître son amour, l’attire vers un état plus haut, renouvelle son désir de jouissancexx » ; « car telle est par-dessus tout l’œuvre de l’amour : il veut l’union la plus étroite et l’état le plus haut, où l’âme se livre à l’union la plus intimexxi ».

Hadewijch joue aussi littéralement des mots, et jouit de leurs sous-entendus : ainsi, le mot ghebruken (« jouissance ») s’accouple au mot ghebreken (« privation ») : « Il est au sommet de la jouissance et nous sommes dans l’abîme de la privationxxii. » L’étymologie du néerlandais ghebrukenxxiii est la même que celle des mots français « fruit, fruition ». Elle renvoie au latin fructus, issu du verbe frui, « jouir de ». C’est à S. Augustin qu’il faut remonter pour son premier usage dans un contexte mystique. Il faisait la distinction entre ce dont l’homme doit se servir (uti) – les créatures, et ce dont il doit jouir (frui), à savoir Dieu seul. Le mot frui est employé de façon cruciale par Guillaume de Saint-Thierry dans une lettre aux Chartreux du Mont-Dieu : « Aliorum est Deo servire, vestrum adhaerere. Aliorum est Deum credere, scire, amare, revereri ; vestrum est sapere, intelligere, cognoscere, fruixxiv » (« A d’autres le service de Dieu, à vous l’union avec lui ; à d’autres de croire Dieu, de le savoir, de l’aimer, de le craindre ; à vous de le goûter, de le comprendre, de le connaître, de jouir de lui »).

Le latin frui, « jouir », est un mot explicite, aux connotations directes, tout comme le substantif « jouissance ». C’est pourquoi certains traducteurs de textes mystiques, voulant sans doute éviter que l’esprit ne s’égare vers de mauvaises pensées, préfèrent l’euphémisme « fruition ». C’est là une occasion de se pencher sur le mot sanskrit phala (« fruit »). En sanskrit, en effet, on nomme « fruit » le véritable sens d’un mot, dans un certain contexte. Plus précisément, phala signifie l’effet d’un mot sur une personne qui l’entend et le comprend dans un poème particulierxxv. Les mots, dans la poésie hindoue, sont considérés comme ayant trois sortes de sens, les sens littéraux, les sens dérivés (figurés, métaphoriques) et les sens sous-entendus. Dans un poème en sanskrit, une fois survolés les sens littéraux et dérivés, il reste un « surplus de sens », qui se donne à entendre lorsque l’interprétation selon les sens littéraux et dérivés ne suffit décidément pas. Ce sens en surplus, en surplomb, est perçu comme portant le sens fondamental du poème, par le lecteur « qui le goûte » comme tel. Ce sens est, techniquement, nommé dhvani (« résonance, évocation, sous-entendu »), ou vyañjanā (« sens suggestif, allusion »), ou encore rasana (« gustation, saveur »)xxvi. Viśvanātha, théoricien de la composition en poésie, précise: « La poésie est une parole dont l’essence est saveurxxvii ». Quelle est cette saveur ? Quelle est cette résonance ? René Daumal fournit cette tentative d’éclaircissement : « La Saveur n’est pas l’émotion brute, liée à la vie personnelle ; c’en est une représentation ‘surnaturelle’ (lokottara), c’est un moment de conscience provoqué par les moyens de l’art et coloré par un sentiment […] La Saveur est essentiellement une cognition, ‘brillant de sa propre évidence’, donc immédiate. Elle est ‘joie consciente (ānandacinmaya)… même dans la représentation d’objets douloureux’, car elle n’est pas liée au monde ordinaire ; elle en est une récréation sur un autre plan. Elle est animée par l’ ‘admiration surnaturelle’. Elle est ‘sœur jumelle de la gustation du sacré’. ‘Celui qui est capable de la percevoir la goûte, non comme une chose séparée, mais comme sa propre essence’. Elle est ‘simple comme la saveur d’un plat complexe’. Elle ne peut être saisie que par les hommes ‘capables de juger’, ayant un ‘pouvoir de représentation’ et elle exige un acte de communion. Elle n’est pas un objet existant avant d’être perçu, ‘comme une cruche qu’on vient à éclairer avec une lampe’ ; elle existe dans la mesure où elle est goûtéexxviii ». La notion de rasa (saveur) est, on le voit, au centre de l’esthétique hindoue. De tout cela, on peut tirer une essentielle analogie, ou même une anagogie, entre le poème et le poète. La rasa, la saveur, est le ‘suc’, l’ ‘essence’, le ‘sperme’, la ‘moelle’ du poème (ce sont toutes là des acceptions reconnues du mot rasa). La saveur est ainsi son Soi (ātman). L’ātman d’un homme se manifeste par des vertus, des actions. De même, l’ātman du poème se présente selon trois modes : sa suavité, qui « liquéfie l’esprit » ; son ardeur, qui « l’embrase », l’exalte ; son évidence, qui l’illumine « avec la rapidité du feu dans le bois secxxix ». De la même façon que l’état psychologique d’un homme se traduit par certaines attitudes révélatrices, un poème a aussi sa « manière », son style, son « allure » (rīti), qui manifestent sa vie intérieure, son sens, son essence. Le Soi du poème peut être tendre, doux, séduisant, aisé, ou bien violent, explosif, ou encore par tout autre état intermédiaire. Le Soi du poème est évidemment lié au Soi du poète. L’analogie entre l’ātman du poète et celui de sa poésie n’est pas de surface, elle est consubstantielle. Ces deux Soi sont essentiellement intriqués. C’est pourquoi, avant de composer un poème, le poète doit se composer lui-même, se disposer à exprimer la quintessence de cette Saveur, dont il sera l’entremetteur, et à la recevoir en retour, pour en confirmer l’authenticité à l’aune de la sienne propre.

Mais revenons à Hadewijch. Sa conception du Soi, ou de l’âme, est essentiellement anagogique, au sens le plus fort de ce mot. Si le poète hindou met son Soi dans son poème, l’âme d’Hadewijch est tout entière en dehors d’elle… « L’âme est pour Dieu une voie libre, où s’élancer depuis Ses ultimes profondeurs; et Dieu pour l’âme en retour est la voie de la liberté, vers ce fond de l’Être divin que rien ne peut toucher, sinon le fond de l’âme. Et si Dieu n’était à elle tout entier, il ne saurait lui suffirexxx ».

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i« L’âme est un être qu’atteint le regard de Dieu, et pour qui Dieu en retour est visible ». Hadewijch d’Anvers. Lettres spirituelles, XVIII, Traduction du moyen-néerlandais par Jean-Baptiste Porion. Ed. Martingay, Genève, 1972, p. 147

ii« Quand l’aiglon ne peut fixer [regarder] le soleil, il est mis hors du nid par l’aigle ». Ibid. p. 184

iiiExpression employée par Hadewijch d’Anvers et par Béatrice de Nazareth. Cf. Ibid. p. 31 et p. 46

ivIbid. p. 119

vIbid. p. 116

viIbid. p. 117

viiIbid. p. 101 : « in enicheiden »

viiiIbid. p. 207

ixIbid. p. 169

xIbid. p. 19

xi« Demeurez nue devant Dieu et dépouillée de tout repos qui n’est point le sien […] et tant que ceci n’est pas atteint, vous devez le désirer comme femme arrêtée en travail. » Lettre XXI, Ibid. p. 165

xiiIbid. p. 170

xiii« Mon Dieu, vous m’avez trompé, et c’est volontiers que je me laisse jouer par vous ». Lettre XIX, Ibid. p. 155

xivLettre XXVIII, Ibid. p. 210

xvLettre XXVIII, Ibid. p. 208

xvi« Je suis seule, errante, loin de lui, – loin de celui à qui j’appartiens au-dessus de moi-même et pour qui je voudrais être un parfait amour. Dieu le sait, il jouit de tout, et moi je suis affamée de tous les biens qui feraient en lui le repos de mon âme ». Lettre XXVI, Ibid. p. 197

xviiLettre XX, Ibid. p. 158

xviiiBéatrice de Nazareth. Sept degrés d’amour, VII, , Ibid. p. 238-239

xixBéatrice de Nazareth. Sept degrés d’amour, VII, , Ibid. p. 244

xxIbid. p. 247

xxiIbid. p. 248

xxiiHadewijch d’Anvers. Lettres spirituelles, VI, Traduction du moyen-néerlandais par Jean-Baptiste Porion. Ed. Martingay, Genève, 1972

xxiii« La notion de fruition s’exprime chez les mystiques du Nord par le verbe ghebruken, étymologiquement apparenté à frui : il apparaît pour la première fois à notre connaissance chez Hadewijch pour désigner l’appréhension du Divin au-delà des opérations des facultés. Fréquent chez Russbroec, il se rencontre aussi, bien que rarement, dans les écrits eckhartiens (traités XIV et XV de Pfeiffer). » J.-B. Porion. Op.cit. Annexe B, p.294

xxivPL. 184, col. 311. Cité par J.-B. Porion. Op.cit. Annexe B, p.294

xxvCf. René Daumal. « Pour approcher l’art poétique hindou ». Message actuel de l’Inde. Cahiers du Sud. 1941, p. 258

xxviL’analyse du Sāhitya-Darpaa (« Le Miroir de la composition. Un Traité de critique littéraire », par Viśvanātha Kaviraja, Calcutta, 1851) donne 5355 sortes de « sens suggérés », ce qui implique, selon René Daumal, « une subtilité et une précision d’analyse qui donnent presque le vertige ». Cf. Ibid. p. 258, et Note 21, p.266.

xxviiCité par René Daumal, Ibid. p. 259

xxviiiRené Daumal, Ibid. p. 259

xxixIbid. p. 260

xxxHadewijch d’Anvers. Lettres spirituelles, XVIII, Traduction du moyen-néerlandais par Jean-Baptiste Porion. Ed. Martingay, Genève, 1972, p. 147

Des lieux non communs. 2. Loká


« La mort de Bouddha » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2024

Tout comme l’hébreu maqôm, la première acception du mot sanskrit लोक loká est : « lieu, emplacement ». De loká viennent le latin locus, l’anglais « location, local », le français « lieu, local ». Mais le sens de loká ne se cantonne pas au local, il s’élargit aussi au global et peut signifier « le monde, l’univers ; la terre »,et tout ce qui est « ici-bas ». Au pluriel, lokās désigne « l’humanité, la société ; les gens ; les affaires de ce monde », comme si l’ensemble des êtres humains constituaient autant de lieux singuliers (lokās). On se rappelle peut-être que la racine verbale de l’hébreu maqôm (le verbe qoum, « se lever, s’élever, venir, naître ») évoque différents types de mouvements dont on peut dire qu’ils s’originent localement, qu’ils s’ancrent dans un lieu. En revanche, la racine verbale de loká, लोक् lok, « voir, regarder, considérer, reconnaître » (le verbe anglais ‘to look’ vient de lok) semble se détacher du lieu, se projeter au loin et s’ouvrir à d’autres perspectives : par le moyen de la vision, du regard, de l’observation et de la connaissance, elle introduit une distanciation : le loká fait naître à l’esprit des mondes autres que locaux. D’ailleurs, dans la mythologie védique, l’univers tout entier se décline en sept mondes successifs, en sept lokás : il y a d’abord Bhūr-loká qui désigne la Terre, où vivent les hommes [nara], ensuite Bhuvarloká, l’Entre-Ciel-et-Terre, qui est le lieu des hommes accomplis [siddha], puis Svarloká, le Ciel, où demeurent Indra et les autres dieux [deva], puis Maharloká, un monde intermédiaire où habitent Bhṛgu et les sages [ṛṣi], Janarloká, le lieu des renaissances et des fils de Brahmā, Taparloká, où résident les ascètes [vairāgin], et enfin Satyaloká, le lieu suprême, le lieu de la vérité, le loká même de Brahmā, où sont transportés tous ceux qui sont délivrés du cycle des renaissances. Pour faire bonne mesure, on retrouve la même structure avec les sept lokās des mondes souterrains : Atala, Vitala, Sutala, Rasātala, Talātala, Mahātala, et Pātālai. Il importe de souligner que tous ces lokás ne doivent pas être pris au sens géographique ou topologique, mais doivent s’interpréter comme correspondant à autant de niveaux de conscience (ou d’inconscience).

Comme on l’a vu précédemmentii, le maqôm hébreu s’ouvre a priori à la possibilité que YHVH y « vienne », et en fasse un « lieu » pour sa Présence ou sa Gloire. Par un intéressant et radical contraste, dans la philosophie indienne, le mot sanskrit loká incarne et symbolise l’athéisme et le matérialisme. Les « matérialistes » sont désignés par le vocable lokāyata (littéralement : « ceux qui sont tournés vers le monde, le lokā ») et les athées sont appelés lokāyatikas. Un passage des Brahma Sūtras les décrit ainsi : « Les Lokayatikas nient l’existence d’un Ātman [le Soi, l’esprit] différent du corps. Ils affirment que la conscience est une simple production de la matière et que le corps est l’âme. Ils déclarent que la conscience n’existe que lorsqu’il y a un corps, car elle n’est nulle part expérimentée indépendamment du corps. La conscience n’est donc qu’un attribut ou une qualité du corps. Il n’y a pas d’âme ou de moi séparé de ce corps. L’homme n’est qu’un corps et la conscience lui est liée. La conscience est comparable à ce qui apparaît lorsque certains matériaux sont mélangés dans certaines proportions. La conscience en jaillit. D’ailleurs, aucune âme n’est trouvée après la mort du corps et, comme les deux sont présents ou absents ensemble, la conscience n’est donc qu’un attribut du corps, tout comme la lumière et la chaleur sont des attributs du feu. Étant donné que la vie, les mouvements, la conscience, les souvenirs, etc., sont considérés comme des qualités de l’Ātman par ceux qui soutiennent qu’il existe un Ātman indépendant du corps, mais ne sont observés qu’à l’intérieur des corps et non à l’extérieur, il est donc impossible de prouver que ces attributs se trouvent ailleurs que dans le corps, et il s’ensuit qu’ils ne peuvent être que des attributs du corps. Par conséquent, le Soi n’est pas différent du corpsiii. »

Ce bref exposé de l’idéologie des Lokayatikas dans les Brahma Sūtras ne pouvait rester sans réfutation. Le sūtra suivant s’en charge derechef : « L’âme est séparée parce que, même si le corps existe, l’âme disparaît. Les deux sont séparés tout comme le sujet et l’objet sont séparés. Le point de vue exprimé par l’opposant dans le sūtra précédent est certainement erroné, parce que la Caitanya (la conscience) ne peut pas être un attribut du corps, car nous ne trouvons pas de conscience dans un corps après la mort d’une personne. Cette conscience est donc un attribut de quelque chose qui est différent du corps, mais qui demeure [provisoirement] dans le corps. Il est impossible que le sujet et l’objet soient identiques. Le feu ne peut pas se brûler lui-même. L’acrobate ne peut pas se tenir sur ses propres épaules. La forme peut-elle sentir la forme ? Le son peut-il entendre le son ? Non. La conscience est éternelle, car elle est toujours faite de la même substance. Peut-on dire que la conscience est une qualité de la lumière, parce que la lumière est nécessaire pour voir les formesiv ? » Le mot loká est aussi à l’origine des expressions lokāyataṁ et lokakkháyiká, qui désignent toutes les sortes d’apories interminables, ou de controverses portant sur des points absurdes, du genre : « Qui a fait le monde ? Le monde a été fait par tel ou tel. Les corbeaux sont blancs parce que leurs os sont blancs. Les cigognes sont rouges parce que leur sang est rouge. On applique le mot de lokakkháyiká à ce type de controversesv. » Un autre texte célèbre, le drame allégorique en six actes de Kṛṣṇamiśra, le Prabōdha Chandrōdaya (ce titre signifie : L’éveil spirituel de l’espritvi), fustige le lokāyata comme étant un système « dans lequel les sens seuls constituent l’autorité, dans lequel les éléments sont la terre, l’eau, le feu et le vent – mais pas l’éther (l’ākasa), dans lequel la richesse et la jouissance constituent les idéaux de l’homme, dans lequel les éléments ‘pensent’, dans lequel l’autre monde est nié et la mort est la fin de toutes chosesvii ». Le système des lokāyata, présenté par les Bhaspati-Sūtras, a été jugé par F. Max Müller comme étant « le système philosophique le plus non-orthodoxe, le plus athéiste et le plus sensualiste qui soit en Indeviii » . Les systèmes associés au concept de lokā n’ont certes pas une bonne réputation philosophique et religieuse en Inde… D’ailleurs, pour les Bouddhistes, c’est toute la philosophie elle-même qui est assimilée aux lokāyatas, en tant qu’y est seulement admise l’autorité d’une supposée connaissance, plutôt que celle de l’illumination… Dans le grand livre du canon bouddhiste, le Maha-Parinibbāna-Sutta (« Le Livre de la grande mort »), on lit ceci :
« Lorsque le Bienheureux mourut, au moment même où il quittait l’existence, Brahmā Sahampati prononça ces mots : « Tous les êtres qui ont la vie doivent abandonner leur forme, cet agrégatix de qualités mentales et matérielles, qui leur donne, au ciel ou sur la terre, leur fugace individualité »x ! » Le mot samuccaya (« agrégat, assemblage ») traduit l’idée de la collocation temporaire (la mise dans le même lieu, dans le même lokā) de parties a priori séparées (khandhā), les diverses qualités mentales et matérielles qui donnent à chaque être (bhûto, qu’il soit homme, animal, dieu, fantôme, fée, ou quoi que ce soit d’autre) sa forme extérieure, visible, et son individualité. Le lokā ne s’entend pas ici comme un « lieu » dans le monde au sens habituel, mais incarne l’idée du « lieu » occupé et représenté par tel ou tel être dans l’univers bouddhique jusqu’à sa dissolution. Par son commentaire lors de la mort du Bouddha, Brahmā Sahampati apparaît donc comme un véritable Vibhajjavādī (c’est-à-dire qu’il montre qu’il suit la doctrine Theravāda et la « religion de la raison »)xi.

En ce sens, le lokā bouddhique n’est peut-être pas si éloigné du maqôm hébraïque. Mais celui-ci se sacralise par le « passage » de la gloire divine ou sa « présence », quand celui-là se sacralise par sa dissolution et son évanescence.

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iTiré de l’article loká, Gérard Huet. Dictionnaire Héritage du Sanskrit

iiDes lieux non communs. 1. Maqôm.

iiiBrahma Sūtras. III,3,53. Ma traduction, à partir de la traduction anglaise du sanskrit par Śhrī Swāmī Śhivānanda. Tehri-Garhwal, 1949, p.612

ivBrahma Sūtras. III,3,54. Ma traduction, à partir de la traduction anglaise du sanskrit par Śhrī Swāmī Śhivānanda. Tehri-Garhwal, 1949

vCité par Robert C. Childers, dans son Pali Dictionary.

viLe titre de ce livre peut être considéré comme signifiant « L’aube de la lumière, ou la connaissance dissipant l’obscurité résultant de l’ignorance de l’esprit, causée par l’illusion de Maya ». Le mot chandrōdaya, de chandra, la lune, et udaya, l’aube, signifie « l’aube ou le lever de la lune ». Le mot « lune » peut être utilisé comme un symbole évoquant le Dieu qui préside à l’esprit, et parfois l’esprit lui-même. Prabōdha signifie « éveil » ou « connaissance ».

viiPrabōdha chandrōdaya, 27, 18, cité par F. Max Müller. The Six Systems of Indian Philosophy. New York, 1899, p. 130

viiiF. Max Müller. The Six Systems of Indian Philosophy. New York, 1899, p. 124

ixSamuccaya

xMaha-Parinibbāna-Sutta. ch. VI §15. Ma traduction à partir de la traduction anglaise du pali par T.W. Rhys Davids. The Sacred Books of The East, Vol. XI. Oxford, 1881, pp.116-117.

xiCf. Ibid. p.117, Note 1

Un voyage à travers les ères et les âges


« Big Fusion » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Κέω 2023

D’après la Bible juive le monde a été créé il y a environ 6 000 ans. Selon les cosmologistes contemporains, le Big Bang remonte à 14 milliards d’années. Mais ce Big Bang lui-même n’est pas nécessairement l’instant originel. Rien n’existant sans cause, il faut bien s’interroger sur ce qui a rendu possible cet événement. L’origine réelle de l’Univers pourrait donc être bien plus ancienne. En théorie du moins, on pourrait remonter par conséquent bien plus avant encore, à la recherche d’une « origine » toujours plus élusive. La mythologie chinoise évoque des périodes de temps bien plus longues que ce que la cosmologie moderne propose. Dans La pérégrination vers l’Ouest, un ancien roman chinois, d’inspiration bouddhique, le récit de la création du monde commence par une première montagne qui se forme « au moment où le pur se séparait du turbide ». Cette montagne, appelée le mont des Fleurs et des Fruits, « domine un vaste océan ». Elle est « le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières » et elle constitue « l’axe immuable de la terre à travers dix mille kalpa ». Elle est couverte de bambous et abonde en fruits (des pêches). « Le pêcher des immortels ne cesse de former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages. » Qu’est-ce qu’un kalpa ? La signification de ce mot sanskrit, utilisé pour définir des durées extrêmement longues, ne peut être appréhendée que métaphoriquement. Soit un cube de 40 km de côté, rempli à ras bord de graines de moutarde. On retire de ce cube une graine une fois par siècle. Quand le cube est vide, on est encore loin d’avoir épuisé la durée du kalpa. Autre image : soit un gros rocher. On l’effleure une fois par siècle d’un rapide coup de chiffon. Quelques particules s’envolent alors. Lorsqu’il ne restera plus rien du rocher, alors on n’est pas encore au bout du kalpa.

Depuis combien de temps, donc, l’univers existe-t-il ? Depuis 6000 ans ? Depuis 14 milliards d’années ? Depuis 10 000 kalpa ? On peut faire l’hypothèse, assez raisonnable, que l’idée même de temporalité n’est pas très assurée, au-delà d’un certain horizon conceptuel. De même que l’espace est « courbe », le temps est « courbe » lui aussi. La théorie de la relativité générale d’Einstein a établi que les objets de l’univers ont une tendance à se mouvoir vers les régions où le temps s’écoule relativement plus lentement. Le cosmologiste Brian Greene formule la chose ainsi : « En un sens, tous les objets veulent vieillir aussi lentement que possible. » C’est une conséquence de la « courbure » du temps. Cette tendance potentielle est analogue au fait que les objets « tombent » lorsqu’ils sont soumis à un champ de pesanteur. Autrement dit, lorsque des objets de l’Univers se rapprochent de certaines des singularités de l’espace-temps que l’on peut qualifier d’« originaires », alors le temps ralentit toujours davantage son propre cours. Si on extrapole ce résultat, la notion même de temps perd tout son sens. À cette aune, même une durée de dix mille kalpa ne pourrait rendre compte d’un temps infiniment distendu.

Rapportées à la vie humaine, ces durées de temps peuvent être assimilées à une sorte d’infini, sans que ce mot ait nécessairement une connotation métaphysique. Des durées extrêmement longues peuvent paraître objectivement infinies, quoique en réalité finies. La différence laisse seulement apparaître la question réellement métaphysique de l’origine même du temps. On en déduira aussi que le temps n’a aucune sorte d’objectivité « scientifique », et qu’on ne peut certes pas le représenter selon la façon habituelle, comme une simple droite le long de laquelle s’égrèneraient linéairement les milliards d’années. Il reste certain qu’à l’échelle des kalpa, la durée d’une vie humaine n’est qu’une sorte de femto-seconde, ultra-fugace, un quasi-néant, et la durée totale de l’existence du genre Homo Sapiens n’est elle-même guère plus longue qu’un battement de cœur. A vrai dire toutes ces métaphores n’ont guère de sens. Ou alors, elles impliquent nécessairement qu’il nous faut changer complètement de regard sur ce qu’est l’essence du temps. La principale conséquence de ceci est essentiellement métaphysique. Les récits inouïs qui pourraient, en théorie, se déployer dans la profondeur des temps, les infinies narrations auxquels ils pourraient donner lieu, ne sont épuisés par aucune vision unique. Autrement dit, l’infini des temps possède sa propre architecture. Des philosophes aux propensions mystiques, tels Plotin ou Pascal, ont formulé d’admirables représentations du temps. Mais on peut inférer des considérations précédentes que toute formulation comportant des mots comme « origine » ou « infini » ne serait elle-même qu’un grain de moutarde emportée dans la tempête des temps. Toute théorie métaphysique ne couvre elle-même qu’une ère infiniment infime. Et cet énoncé même l’est aussi… Il nous faut donc une autre « approche » du temps. Il faut considérer, de loin, les infinis paysages de l’infini, et l’infinité de tous les points de vue sur tous les angles de vue possibles dans ces paysages. Parmi cette infinité d’infinis, certains méritent le détour, et même quelque arrêt sur l’image, quelque pause méditative, elle-même source, peut-être, d’une nouvelle série infinie de considérations. Il faut désormais prendre conscience que nous sommes tous embarqués – et quand je dis « nous », j’entends ce « nous » à l’échelle de tous les univers possibles et concevables – il faut prendre conscience que nous sommes embarqués dans un infini voyage. Un voyage sensible et conceptuel, et un voyage sans âge, ou plutôt un voyage qui les comprend tous, ces âges et ces ères, un voyage qui les dépasse et les transcende.

De la mort et de l’immortalité


« Cicéron »

Mis à part un fameux théorème, Pythagore a laissé à la postérité l’idée que les âmes sont immortelles. Mais, pour Cicéron, c’est en réalité Phérécyde de Syrosi, le précepteur de Pythagore, qui fut le premier philosophe à avoir affirmé que l’âme des hommes est éternelle. Il avait notamment écrit, à propos d’un héros mort : « Son âme fût tantôt dans l’Hadès et tantôt au contraire, dans les lieux au-dessus de la terre »ii. En fait, l’idée était rien moins que nouvelle. Elle était répandue depuis bien longtemps dans de nombreuses cultures et diverses religions, sous toutes les latitudes. Phérécyde de Syros vivait au 6e siècle avant J.-C., mais, plus de trois millénaires auparavant, les rituels funéraires de l’ancienne Égypte étaient déjà basés sur la croyance en l’éternité de l’âme, et les textes qui nous sont parvenus attestaient même de sa vocation à être « divinisée », c’est-à-dire réellement transformée en « Osiris N. », la lettre N. symbolisant l’anonymat, et pouvant désigner tout un chacun. Promesse à tous d’une divinisation (presque) assurée ! Rien de moins calviniste ! Plus anciennement encore, de nombreuses pratiques chamaniques, de par le vaste monde, attestaient aussi que les « peuples premiers » savaient bien que, dans certaines conditions, les âmes humaines peuvent voyager au-delà du monde des vivants, pour explorer le monde des morts, échanger avec ceux-ci, avant de revenir ici-bas.

Ni Pythagore, ni Phérécyde, n’avaient donc guère innové. Mais pouvait-on au moins supposer qu’ils avaient eu, personnellement, une expérience de première main, quant à l’éternité de leur propre âme et à ses capacités de migration ou d’extase ? Ou alors ne faisaient-ils en somme que répéter des histoires venues d’ailleurs, d’un Orient plus proche qu’extrême, et fertile en production de « mystères » ?

La Suidas affirme que Phérécyde avait subi l’influence des cultes secrets de la Phénicie. Bien d’autres Grecs tombèrent pour leur part sous le charme des rites chaldéens, comme le rapporte Diodore de Sicile, ou bien sous ceux de l’Éthiopie, décrits par Diogène Laërce. D’autres encore furent fascinés par la profondeur des traditions antiques de l’Égypte, ainsi que le narre Hérodote avec force détails. Bien des peuples ont cultivé des religions à « mystères ». Les Mages de la Perse affectionnaient les grottes obscures pour leurs célébrations sacrées. Plus proches de nous, les croyances des Druides ont été décrites par César, dans sa Guerre des Gaules. « Une croyance que [les Druides] cherchent surtout à établir, c’est que les âmes ne périssent point, et qu’après la mort, elles passent d’un corps dans un autre, croyance qui leur paraît singulièrement propre à inspirer le courage, en éloignant la crainte de la mortiii. » Pour Timagène et Valère-Maxime également, les Druides affirmaient que « les âmes sont immortellesiv ». Diodore, pour sa part, fait le lien entre cette doctrine des Druides et ce que professait Pythagore, lequel pensait qu’après la mort, au bout de quelque temps, l’âme s’enveloppe d’un nouveau corpsv. Jamblique n’hésita pas à y voir un avantage guerrier : comme les Gaulois pensaient que l’âme ne meurt pas, ils enseignaient à leurs fils qu’il ne fallait donc pas craindre le péril du combatvi.

L’idée de l’immortalité de l’âme a donc une longue histoire, de profondes racines. C’est elle, précisément, qui semble fonder et justifier la pratique transnationale, pluriculturelle, et plusieurs fois millénaire, des « Mystères ». Benjamin Constant lui a consacré une partie de son livre, De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements. « Les mystères d’Éleusis furent apportés par Eumolpe, d’Égypte ou de Thrace. Ceux de Samothrace qui servirent de modèle à presque tous ceux de la Grèce furent fondés par une amazone égyptienne (Diodore de Sicile 3.55). Les filles de Danaüs établirent les Thesmophories (Hérodote 2,171 ; 4,172) et les Dionysiaques furent enseignées aux Grecs par des Phéniciens (Hérodote 2,49) ou des Lydiens (Euripide, Les Bacchantes, 460-490). Les mystères d’Adonis pénétrèrent de l’Assyrie par l’île de Chypre dans le Péloponnèse. La danse des femmes athéniennes aux Thesmophories n’était pas une danse grecque (Pollux, Onomast. 4) et le nom des rites Sabariens nous reporte en Phrygievii. »

Constant note que les noms de Cérès et Proserpine dans la langue des Cabires sont identiques à ceux de la Reine des enfers et de sa fille, en Inde. Le nom de Cérés dérive de Axieros et Asyoruca, et celui de Proserpine vient de Axiocersa et Asyotursha. Il cite Creutzer, lequel affirme, dans ses Mithriaques (III,486), que les formules avec lesquelles on consacrait les initiés grecs (« Konx, Om, Pax ») se trouvent être en réalité des mots sanskrits. Konx (κονξ) vient de Kansha (l’objet du désir), Om est le célèbre monosyllabe védique, et Pax (παξ) vient de Pasha (la Fortune). D’autres similitudes encore valent d’être soulignées, comme le rôle de la représentation (stylisée) des organes sexuels dans le culte védique et dans les cultes grecs. Constant indique que les Pélasges à Samothrace adoraient le phallus, comme le rapporte Hérodoteviii, et qu’aux Thesmophories on mettait en scène une représentation du ctéisix. Les Canéphores Dionysiaques, jeunes filles vierges choisies parmi les meilleures familles, portaient sur la tête, dans des corbeilles, le phallus sacré qu’on approchait des lèvres des candidats à l’initiationx. « Ce fut par les mystères Lernéens qui se célébraient en Argolide en l’honneur de Bacchus, que s’introduisit l’usage de planter des phallus sur les tombeauxxi », symboles de la puissance génétique, mais aussi de l’immortalité de l’âme et de la métempsycose. Cicéron parle de l’infamie des mystères Sabariensxii, Ovide et Juvénal décrivent les cérémonies obscènes des fêtes d’Adonisxiii. Tertullien condamne : « Ce que les mystères d’Eleusis ont de plus saint, ce qui est soigneusement caché, ce qu’on n’est admis à connaître que fort tard, c’est le simulacre du Phallusxiv. »

Eusèbe de Césarée s’intéresse aussi à ces orgies antiques, et ne cachant pas son indignation, il cite Clément d’Alexandrie, source bien informée : « Veux-tu voir les orgies des Corybantes ? Tu n’y verras qu’assassinats, tombeaux, lamentations des prêtres, les parties naturelles de Bacchus égorgé, portées dans une caisse et présentées à l’adoration. Mais ne t’étonne pas si les Toscans barbares ont un culte si honteux. Que dirai-je des Athéniens et des autres Grecs, dans leurs mystères de Déméterxv ? »

Les deux sexes s’affublent publiquement dans les cultes sacrés des Dioscures à Samothrace et de Bacchus dans les Dionysies. C’est une « fête de la chair crue », dont l’interprétation peut varier sensiblement. On peut décider de n’y voir qu’une simple allusion aux vendanges vinicoles : le corps déchiré de Bacchus figure celui du raisin arraché de la vigne et écrasé sous le pressoir. Cérès est la Terre, les Titans sont les vendangeurs, Rhéa rassemblent les membres du Dieu mis en pièces, qui s’incarne dans le vin composé du jus des grappes. Mais on peut aussi renverser entièrement la métaphore, et y lire le profond message d’une théophanie de la mort et du sacrifice du Dieu, de son corps démembré et partagé en communion, dans une étrange préfiguration de la mort du Christ, puis de la communion de sa chair et son sang par ses fidèles, aujourd’hui encore, au moment crucial de la messe. Toujours par une sorte de préfiguration païenne des croyances chrétiennes, avec plus d’un demi-millénaire d’avance, on assiste à la mort et à la résurrection du Dieu : Attys, Adonis, Bacchus et Cadmille meurent et ressuscitent, à l’exemple d’Osiris et de Zagréus, avatar du Dionysos mystique. On voit par là que les religions à mystères des Grecs doivent presque tout à des cultes bien plus anciens, venus d’Égypte, de Phénicie, de Chaldée, de Mésopotamie, et de plus loin vers l’orient encore.

Il en ressort une question qui n’est pas sans mérite, me semble-t-il: dans quelle mesure le culte chrétien, qui parut quelques sept ou huit siècles plus tard, fut-il influencé par ces anciens cultes païens révérant un Dieu mort en sacrifice pour les hommes, et dont le corps et le sang sont partagés en communion par eux ? « Le Logos comme fils de Dieu et médiateur est bien clairement désigné dans tous les mystères. » affirme à cet égard Benjamin Constant.xvi

Les cérémonies d’initiation comportaient de nombreux degrés. Les initiés aux petits mystères restaient cantonnés aux vestibules des temples : ils étaient appelés μύσται, les « mystes ». Seuls les initiés aux grands mystères (ἐπόπται, les « époptes », nom qui s’appliqua par la suite aux « évêques » chrétiens) pouvaient entrer dans le sanctuaire. Mais quelle était l’essence de cette initiation ? Quel était le grand secret des grands initiés ? Qu’est-ce qui justifiait de supporter stoïquement quatre-vingt degrés d’épreuves (faim, fouet, séjour dans la fange, dans l’eau glacée, et autres supplices…) pour être initié, par exemple, aux mystères de Mithra ? Avant de tenter de répondre, il importe de noter que tous les systèmes d’initiation avaient un point commun : ils étaient profondément subversifs, ils ruinaient les bases de l’ordre établi, des religions publiques, faisant proliférer des dieux trop nombreux, trop visibles. Une part de cette révélation dernière, qu’il fallait se battre si longtemps pour découvrir, était l’idée de l’inexistence même de toute la foule des dieux populaires, les dieux décrits par Hésiode ou Homère, ces dieux innombrables couvrant les péristyles des villes, et dont le culte était encouragé (et financés) par ceux qui gouvernaient la plèbe. Une partie de l’initiation, enseignée à un très petit nombre d’élus seulement, consistait en l’affirmation du néant de tous les dieux adorés par le peuple. « Le secret ne résidait ni dans les traditions, ni dans les fables, ni dans les allégories, ni dans les opinions, ni dans la substitution d’une doctrine plus pure : toutes ces choses étaient connues. Ce qu’il y avait de secret n’était point donc les choses qu’on révélait, c’était que ces choses fussent ainsi révélées, qu’elles le fussent comme dogmes et pratiques d’une religion occulte, qu’elles le fussent progressivementxvii. »

L’initiation était donc, bien avant l’heure des Lumières modernes, une mise en condition, un entraînement de l’esprit, une ascèse de l’âme, un exercice au doute radical, une mise absolue en abîme. C’était une révélation de l’inanité de toute révélation. Il n’y avait plus, au bout de ce long parcours, d’autres doctrines établies que l’absence de toute doctrine, qu’une négation absolue de toutes les affirmations connues, celles dont on abreuvait le peuple inéduqué. Il n’avait plus de dogmes, mais seulement des signes de reconnaissance, des symboles, des mots de ralliement qui permettaient aux initiés de partager allusivement le sentiment de leur élection à pénétrer les fins dernières. Mais celles-ci, quelles étaient-elles ? S’il fallait se libérer de tous les dieux connus et de tous les dogmes, que restait-il à croire ?

Il fallait croire, par exemple, que les hommes vont au ciel, et que les Dieux sont allés sur la terre. Cicéron en témoigne, dans un échange avec un initié : « En un mot,  et pour éviter un plus long détail,  n’est-ce pas les hommes qui ont peuplé le ciel? Si je fouillais dans l’antiquité,  et que je prisse à tâche d’approfondir les histoires des Grecs, nous trouverions que ceux même d’entre les Dieux, à qui l’on donne le premier rang, ont vécu sur la terre,  avant que d’aller au ciel. Informez-vous quels sont ceux de ces Dieux,  dont les tombeaux se montrent en Grèce. Puisque vous êtes initié aux mystères,  rappelez-vous en les traditionsxviii. » Cicéron nous encourage à reconnaître que le plus grand des mystères est celui de notre âme, et que le sanctuaire le plus sacré n’est donc pas si inaccessible, puisqu’il est si proche, quoique enfoui au plus profond de notre intimité, au centre de notre âme même. « Et véritablement il n’y a rien de si grand,  que de voir avec les yeux de l’âme,  l’âme elle-même. Aussi est-ce là le sens de l’oracle,  qui veut que chacun se connaisse. Sans doute qu’Apollon n’a point prétendu par là nous dire de connaître notre corps,  notre taille,  notre figure. Car qui dit nous,  ne dit pas notre corps; et quand je parle à vous,  ce n’est pas à votre corps que je parle. Quand donc l’oracle nous dit: Connais-toi,  il entend,  Connais ton âme. Votre corps n’est,  pour ainsi dire,  que le vaisseau,  que le domicile de votre âmexix. » 

Cicéron, dans le sommet de son art, reste modeste. Il sait qu’il doit tout ce qu’il croit à Platon. Cela se résume à quelques phrases incisives, à la logique précise, chirurgicale : « L’âme sent qu’elle se meut : elle sent que ce n’est pas dépendamment d’une cause étrangère, mais que c’est par elle-même, et par sa propre vertu; il ne peut jamais arriver qu’elle se manque à elle-même, la voilà donc immortelle. Auriez-vous quelque objection à me faire là-contrexx ? »

Si l’on trouve le raisonnement elliptique, on peut en lire la version plus élaborée, telle que développée par Platon dans le Phèdre , et citée par Cicéron dans ses Tusculanes : «Un être qui se meut toujours,  existera toujours. Mais celui qui donne le mouvement à un autre,  et qui le reçoit lui-même d’un autre,  cesse nécessairement d’exister,  lorsqu’il perd son mouvement. Il n’y a donc que l’être mû par sa propre vertu,  qui ne perde jamais son mouvement,  parce qu’il ne se manque jamais à lui-même. Et de plus il est pour toutes les autres choses qui ont du mouvement,  la source et le principe du mouvement qu’elles ont. Or,  qui dit principe,  dit ce qui n’a point d’origine. Car c’est du principe que tout vient,  et le principe ne saurait venir de nulle autre chose. Il ne serait pas principe,  s’il venait d’ailleurs. Et n’ayant point d’origine,  il n’aura par conséquent point de fin. Car il ne pourrait,  étant détruit,  ni être lui-même reproduit par un autre principe,  ni en produire un autre,  puisqu’un principe ne suppose rien d’antérieur. Ainsi le principe du mouvement est dans l’être mû par sa propre vertu. Principe qui ne saurait être ni produit ni détruit. Autrement il faut que le ciel et la terre soient bouleversés,  et,  qu’ils tombent dans un éternel repos,  sans pouvoir jamais recouvrer une force,  qui,  comme auparavant,  les fasse mouvoir. Il est donc évident,  que ce qui se meut par sa propre vertu,  existera toujours. Et peut-on nier que la faculté de se mouvoir ainsi ne soit un attribut de l’âme? Car tout ce qui n’est mû que par une cause étrangère,  est inanimé. Mais ce qui est animé,  est mû par sa propre vertu, par son action intérieure. Telle est la nature de l’âme, telle est sa propriété. Donc l’âme étant, de tout ce qui existe, la seule chose qui se meuve toujours elle-même, concluons de là qu’elle n’est point née, et qu’elle ne mourra jamaisxxi. »  Est-on satisfait ? Veut-on en savoir davantage ? Nous sommes encore loin des Dieux – ou peut-être beaucoup plus proches qu’on ne le suppose. C’est Euripide qui osa la formule la plus audacieuse en cette matière : « Immortalité, sagesse, intelligence, mémoire. Puisque notre âme rassemble ces perfections, elle est par conséquent divine, comme je le dis. Ou même elle est un Dieu, comme Euripide a osé le direxxii. »

L’âme est une sorte de soleil, dont l’éclat ne se dévoile que dans la mort. Les dernières paroles de Socrate, quelques instants avant de boire la ciguë, furent : « Toute la vie des philosophes est une continuelle méditation de la mort ». C’était son chant du cygne. Le cygne est un animal consacré à Apollon, parce qu’il semble tenir de ce Dieu la connaissance de ce qui doit advenir après la mort. C’est pourquoi les cygnes meurent avec volupté, en chantant. Socrate prit le temps, juste avant de mourir, de rappeler cette métaphore à ses disciples assemblés. Il chanta lui-même alors un chant philosophique, inoubliable. Il affronta sa mort imminente, avec le sourire du sage: « Quand on regarde trop fixement le soleil couchant, on en vient à ne voir plus. Et de même, quand notre âme se regarde, son intelligence vient quelquefois à s’émousser; en sorte que nos pensées se brouillent. On ne sait plus à quoi se fixer, on retombe d’un doute dans un autre, et nos raisonnements ont aussi peu de consistance qu’un navire battu par les flotsxxiii. »

Ce doute même, cet aveuglement ultime, quand on s’apprête à franchir la barrière de la mort, vient seulement de la trop grande force du soleil de l’âme, que les yeux faibles de l’esprit ne peuvent supporter.

C’est pourquoi il faut apprendre sans cesse à détacher son esprit du corps, pour apprendre à mourir. Tout au long de la vie, il faut s’entraîner à se séparer du corps par la puissance de l’âme, et s’accoutumer ainsi à mourir. Par ce moyen, notre vie tient déjà d’une vie céleste. Et quand nos chaînes se briseront, nous serons plus aptes à prendre notre véritable essor.

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i« À ce qu’attestent les documents écrits, Phérécyde de Syros a été le premier à avoir dit que les âmes des hommes sont éternelles. » Cicéron, Tusculanes, I, 16, 38. Phérécyde de Syros est aussi connu pour avoir été le précepteur de Pythagore, qui était son neveu.

iiPhérécyde de Syros, fragment B 22, trad. G. Colli, La sagesse grecque, t. 2, p. 103 : scholies d’Apollonios de Rhodes, I, 643-648.

iiiJules César. La Guerre des Gaules, VI, 14, 5

ivAmmien XV, 19. Valère-Maxime II, 6, 10. Cité par Albert Bayet, in Totémisme, religion et morale en Gaule. Annuaire de l’École pratique des hautes études, 1923, p.6

vV, 28. Cité Ibid. p. 7

viJamblique, Vie de Pythagore, XXX

viiBenjamin Constant. De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements. 1831. Livre 13, ch.12

viiiHérodote, Histoire 2,51 :  « Les Hellènes tiennent donc des Égyptiens ces rites usités parmi eux, ainsi que plusieurs autres dont je parlerai dans la suite ; mais ce n’est point d’après ces peuples qu’ils donnent aux statues de Mercure une attitude indécente. Les Athéniens ont pris les premiers cet usage des Pélasges ; le reste de la Grèce a suivi leur exemple. Les Pélasges demeuraient en effet dans le même canton que les Athéniens, qui, dès ce temps-là, étaient au nombre des Hellènes ; et c’est pour cela qu’ils commencèrent alors à être réputés Hellènes eux-mêmes. Quiconque est initié dans les mystères des Cabires, que célèbrent les Samothraces, comprend ce que je dis ; car ces Pélasges qui vinrent demeurer avec les Athéniens habitaient auparavant la Samothrace, et c’est d’eux que les peuples de cette île ont pris leurs mystères. Les Athéniens sont donc les premiers d’entre les Hellènes qui aient appris des Pélasges à faire des statues de Mercure dans l’état que nous venons de représenter. Les Pélasges en donnent une raison sacrée, que l’on trouve expliquée dans les mystères de Samothrace. » Trad. Pierre-Henri Larcher. Paris, Lefèvre et Charpentier 1842.

ixCf. Théodoret, Serm. 7 et 12. Le ctéis est un mot grec qui signifie littéralement « peigne à dents » mais qui désigne aussi de façon figurée le pubis de la femme, et signifie également « coupe, calice ».

xThéodoret, Therapeut. Disput. 1, cité par B. Constant in op.cit. Livre 13, ch.2

xiB. Constant in op.cit. Livre 13, ch.2

xiiCicéron, De Nat. Deo III,13

xiiiOvide, De Art. Amand. I, 75. Juvénal Sat. VI. In op.cit

xivTertullien. Ad. Valent.

xvCité par B. Constant in op.cit. Livre 13, ch.2

xviB. Constant in op.cit. Livre 13, ch.6

xviiB. Constant in op.cit. Livre 13, ch.8

xviiiCicéron. Tusculanes I, 12-13

xixCicéron. Tusculanes I, 22

xxCicéron. Tusculanes I, 23

xxiCicéron. Tusculanes I, 23

xxiiCicéron. Tusculanes I, 26

xxiiiCicéron. Tusculanes I, 30

Fruits du Zen


Un maître zen du XIIe siècle, Ou-tsou, s’adressa un jour à ses élèves : « Hier, je suis tombé sur un thème que j’ai pensé pouvoir vous communiquer aujourd’hui. Mais un vieil homme tel que moi oublie facilement, et ce thème m’est complètement sorti de la mémoire ; je ne peux vraiment pas m’en souvenir. » Ou-tsou resta silencieux un instant, puis s’écria enfin : « J’oublie, j’oublie, je ne peux pas m’en souvenir ! » Il reprit cependant : « Je sais qu’il y a dans l’un des Sûtras un mantra connu sous le nom du Roi de la bonne mémoire. Ceux qui ont mauvaise mémoire peuvent le réciter, et ce qu’ils ont oublié reviendra. Eh bien ! Je dois essayer. » Il récita alors le mantra : Om-o-lo-lok-kéi-svāha. Alors battant des mains et riant de tout cœur, il s’écria : « Je me souviens ! Je me souviens ! C’était ceci : quand vous cherchez le Bouddha, vous ne pouvez pas le voir ; quand vous cherchez le Patriarche, vous ne pouvez pas le trouver. Le melon musqué est doux jusque dans sa tige, le melon amer est amer jusque dans sa racine. » Puis il descendit de sa chaire sans rien ajouter.i

Lecteur, puis-je m’en tenir là, sans rien ajouter non plus? Non !

Une autre histoire me revient d’ailleurs en mémoire. Un maître zen, Chou-chan, vivant au Xe siècle, brandit un jour un bâton devant ses disciples : « N’appelez pas ça un bâton, dit-il, car alors vous faites une affirmation ; ne niez pas que cela soit un bâton ; car alors vous faites une négation. En dehors de l’affirmation et de la négation, parlez, parlez ! »

Suivant ce conseil, je n’affirmerai rien ici, non plus, ni ne nierai quoi que ce soit. En revanche, je vais un peu parler, ou plutôt écrire un bref commentaire sur cette histoire de melons.

D’abord, il semblait qu’il s’agissait d’une question de mémoire. La vieillesse est cruelle, et peut faire perdre la mémoire. Mais on peut perdre la mémoire pour d’autres raisons que la seule vieillesse, par exemple quand des protéines amyloïdes viennent s’agréger en plaques et inhibent le fonctionnement des neurones. Je ne crois pas cependant qu’Ou-tsou souffrait de la maladie d’Alzheimer. Ou alors, sous une forme très rare, qui affecterait l’identité même, l’essence (de l’esprit). Est-ce envisageable ? Cette terrible maladie affecte-t-elle seulement la mémoire, ou tue-t-elle l’âme aussi ? Question difficile à trancher. Les facultés de médecine sont bien silencieuses à cet égard. Elles sont aussi fort mutiques quant aux remèdes.

En revanche, dans le cas d’Ou-tsou, le remède était tout trouvé : un mantra, et hop ! Om-o-lo-lok-khéi-svāha… Qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’en ai pas trouvé de traduction autorisée. Sans doute la première syllabe est-elle le fameux oṃ (qui désigne le brahman). Le svāha final est une formule classique, que l’on trouve dans beaucoup de mantras, et signifie littéralement « bien dit ! », ce qui équivaut à une sorte d’amen ! Au milieu du mantra, on peut supposer que la syllabe lok appartient au mot loká, « lieu », et « l’Univers ». Quant à la syllabe khe, elle pourrait s’interpréter comme le locatif du mot kha, qui signifie « trou, cavité » mais aussi « espace vide, air, éther ». Le mantra prononcé par Ou-tsou pourrait alors vouloir dire, par exemple : « La réalité suprême (oṃ, le brahman) et l’Univers (loká) sont ‘dans le vide’ (khe). Amen ! ».

La notion de ‘vide’ fait partie des préoccupations des maîtres zen. Un moine demanda à Li-chan : « Toutes choses se réduisent au vide, mais à quoi se réduit le vide ? » Li-chan répondit : « La langue est trop courte pour vous l’expliquer. – Pourquoi est-elle trop courte ? – A l’intérieur et à l’extérieur, elle est d’une seule et même nature, répondit le maître.ii Doit-on en déduire que le vrai sens des choses relève d’une autre nature que celle que la langue peut exprimer, une nature qui n’est extérieure ni intérieure, mais littéralement transcendante ? Cela se pourrait bien. Mais revenons à la perte de mémoire d’Ou-tsou et à son possible rapport au vide.

Le mantra récité à point nommé par Ou-tsou serait une façon de conjurer les effets de ses « trous de mémoire » en lui rappelant que la texture même du monde, ainsi que l’essence du brahman, sont elles aussi pleines de ‘vide’, pleines de trous. Perdre la mémoire serait seulement, dans cette optique-là, une façon de rendre véritablement hommage à l’ordre du monde, et d’honorer en esprit l’essence de la divinité, et de reconnaître le ‘vide’ de cette essence. Le christianisme ne dit pas autre chose : « Heureux les pauvres en esprit »iii. Cette ligne d’interprétation n’est pas à négliger, mais elle ne rend pas entièrement compte de ce qu’Ou-tsou a en tête, me semble-t-il. Maintenant que le mantra fait son effet, Ou-tsou se rappelle ce qu’il avait à dire. « Quand vous cherchez le Bouddha, vous ne pouvez pas le voir ; quand vous cherchez le Patriarche, vous ne pouvez pas le trouver. » Il semble donc inutile de chercher. Quoi qu’on fasse, on échoue. On ne peut rien ‘voir’, ni rien ‘trouver’. Ou alors y aurait-il un autre sens, plus caché ? Peut-être faut-il chercher (le Bouddha) pour enfin voir qu’il n’y a rien à ‘voir’ (en lui) ? Peut-être faut-il chercher (le Patriarche) pour enfin trouver qu’il n’y a rien à ‘trouver’ (en lui) ? Cela serait en assez bonne conformité avec l’enseignement du bouddhisme… Mais peut-on se contenter de cette interprétation, un peu facile ? Non, on ne le peut pas. La preuve, c’est qu’Ou-tsou lui-même éprouve le besoin de conclure sa parabole, non sans une certaine virtuosité, par l’étrange allégorie des deux melons, le musqué et l’amer. Le melon ‘musqué’, appelé aussi en français melon ‘cantaloup’, et en latin cucumis melo, se dit ‘muskmelon’ en anglais. Ce melon là n’a rien à voir avec Elon Musk, naturellement. Quant au melon amer, ou ‘margose’, son nom botanique est Momordica charantia. De quoi ces deux sortes de melons sont-ils ici la métaphore ? On pourrait avancer que, de par la disposition du texte, le melon musqué représente le ‘Bouddha’, et que l’amer représente le ‘Patriarche’. Mais qui est ce ‘Patriarche’ ? Peut-être est-il « l’Ancien des Jours » ? Et donc le Dieu créateur, selon le judaïsme ancien ? Étymologiquement, le mot ‘patriarche’ vient du grec πατὴρ, père, et ἄρχειν, commander, et signifie donc le « père qui commande » . Mais on pourrait aussi préférer à ἄρχειν le mot ἀρχή, « principe, origine, fondement ». Dans ce cas le sens originel du mot ‘patriarche’ ferait référence au principe fondamental qui est à l’origine de toute la création, – le principe même de l’engendrement de toute la Réalité. Dans ce cas, le concept même de ‘Patriarche’ paraîtrait contrevenir aux dogmes fondamentaux du bouddhisme, et pourrait sembler incarner une sorte d’antonyme du Bouddha. D’ailleurs, Ou-tsou semble mettre en scène une sorte de contraste ou même d’opposition entre le ‘doux’ Bouddha et le Patriarche ‘amer’, tout en y ajoutant une nuance supplémentaire : « Le melon musqué est doux jusque dans sa tige, le melon amer est amer jusque dans sa racine. » Qu’est-ce que signifient ces références à la ‘tige’ et à la ‘racine’ ? Cela signifie que le melon musqué, ou le Bouddha, si l’on accepte l’analogie, communique son essence, son ‘musc’ et sa ‘douceur’, à tout ce qu’il produit et engendre. En revanche, l’amertume du melon amer, celle du ‘Patriarche’, provient de ses racines, elle est en lui depuis l’origine.

Le Bouddha engendre la ‘douceur’, elle est en son essence, et il la communique à tout ce qui sort de lui, jusque dans la fin des temps .

Au contraire, le Patriarche exsude son essentielle amertume, qui, depuis l’Origine, saveur âcre, amère, se tient déjà là, en son sein.

Qu’attendre d’un maître zen ? Aucune affirmation, aucune négation, cela est sûr. On peut seulement, fuyant les phrases toutes faites, les entendre parler, parler, et puis se taire.

Nous pouvons aussi, quant à nous, à leur suite, nous taire, ou bien parler.

Ou bien nous pouvons aussi continuer à faire notre marché aux idées, en quête de melons bien mûrs, – ou de pêches bien dures.

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iD.T. Suzuki. Essais sur le bouddhisme zen, Première série. Trad. Jean Herbert. Albin Michel, 2023, p. 338

iiIbid. note 1, p. 320

iiiMt 5,3

Intrication tantrique


« Śabdabrahman » (le son de brahman)

Le mot sanskrit tantra vient de la racine verbale tan-, “tendrei, allonger” et du suffixe –tra, “instrument”. Ce mot signifie : “fil ; trame, chaîne (d’un tissu) ; continuité, succession, règle, méthode ; traité”. Les Tantras, bouddhistes ou hindouistes, sont des textes qui traitent des plus hautes réalités, spéculatives, mystiques, divines. Ils sont composés de mantras, c’est-à-dire d’éléments de discours, qui sont autant d’instruments de connaissance. Le mot mantra désigne étymologiquement un “instrument” (-tra) de “pensée” (man-). Et tout mantra est un instrument de connaissance et même de pouvoir, en tant que formule sacrée, ésotérique. Le mantra est donc un « symbole » dans le sens ancien et profond du terme : il est en même temps un « signe », symbolisant une certaine réalité, et la « réalité » même qu’il symbolise. Le mantra par excellence est la syllabe OṂ, en sanskrit ॐ, symbole du brahman, – et aussi du Seigneur Suprême, Isvara, selon Pataňjali.ii

Loin de se limiter à cette célèbre syllabe, les sons mystiques qui peuvent être appelés mantras sont infiniment nombreux. Pour commencer, toutes les voyelles, diphtongues et syllabes de l’alphabet sanskrit, qui sont au nombre de cinquante, peuvent faire office de mantrasiii. On peut aussi y ajouter des « phonèmes bizarres et inintelligibles », comme hrīṃ, hrāṃ, hrūṃ, phaṭ, etc.iv Tous les éléments du langage parlé sont des sons. Mais le « son » (śabda), en tant que tel, est considéré comme éternel par la philosophie Mimāṁsaka.

Le traité Saradātilaka énonce que « le ‘Son du brahman’ (Śabdabrahman)v existe en toute chose. En tant que conscience, il existe dans le corps des êtres vivants sous la forme de la kuṇḍalinī, et il apparaît sous forme de lettres dans la prose et la poésie. »vi Les Tantras et les Mantras sont donc symboliquement reliés aux différents plexus de la kuṇḍalinī (les centres d’énergie psychique appelés cakrá), mais se lient aussi aussi à l’âme même. Selon le Viśvasāra Tantra, « Dans la Jīvavii, elle-même bienheureuse, Parabrahman (le ‘Suprême brahman’) existe en tant que Śabdabrahman (‘le son-brahman’), dont la substance est faite de tous les mantras. (…) Tous les mantras sont des manifestations de la Kulakuṇḍalinī elle-même, laquelle est aussi le Śabdabrahman dont la substance est la conscience (…) Ce qui nous est connu comme śabda (son) et varṇa (lettre) est la śakti (puissance) qui donne vie à la Jīva (…) En réalité śabda existe éternellement en tant que brahman. »viii Le Seigneur de l’Univers, Īṣvara, créateur du Véda (qui est un ensemble de mantras), dit de lui-même : « Śabdabrahman et Parabrahman sont tous deux mes corps éternels. »ix

Dans la notion de ‘son’ (śabda), il faut distinguer deux grandes catégories, les vara et les dhvani : les sons-vara sont des sons qui peuvent être transcrits avec les lettres (vara) de l’alphabet sanskrit; mais il y a aussi une infinité de sons qui ne peuvent pas être écrits ou transcrits. On les appelle dhvani, mot qui signifie « bruit, résonance, grondement, écho ». Dans le vocabulaire de la rhétorique, dhvani signifie « sens suggéré, évocation, sous-entendu ». La notion de dhvani recouvre tous les phénomènes sonores : tous les bruits de la nature, des vents, des rivières ou de la mer, les coups de tonnerre, tous les cris des animaux, les pépiements des oiseaux, le bourdonnement des abeilles, mais aussi toutes les sortes de souffles, les soupirs, les halètements, etc.x

Il existe des correspondances entre les syllabes que l’homme peut prononcer (où l’on distingue les mātṛkās, « les mères »xi, et les bīja, « les semences »xii), la kuṇḍalinī et les organes du corps. De même s’établit une correspondance entre ces organes et les forces divines, immanentes, cosmiques. En prononçant des syllabes, on réveille des forces, on les active, on les mobilise, à tous les niveaux de l’être.xiii En méditant plus particulièrement sur un son mystique, on pénètre une certaine modalité de l’être, on absorbe l’influence d’une divinité, on acquiert une part de sa substance. Le Cosmos tantrique est un tissu d’intrications subtiles, toutes issues du Son primordial (Śabda). Ces forces cachées peuvent trouver la voie de résonances au sein du corps humain. Même des phonèmes inintelligibles, marmonnés pendant la méditation peuvent exprimer des états de conscience, qu’il serait difficile de formuler clairement au moyen des langues humaines. Dès l’époque védique, cette pratique était connue, mais elle remonte à la plus haute antiquité, et sans doute avant même l’apparition du langage. Il a été noté par des anthropologues que, dans leurs extases publiques, certains chamans s’expriment par des séries de phonèmes incompréhensibles, qui font partie d’un « langage secret ».xiv

Les varṇa et les dhvani incarnent tous les sons de l’univers, mais quel est le véritable sens de ces sons? De même, les mots ne sont pas seulement la somme des lettres et des sons qui les composent. Leur sens plane au-dessus de la littéralité de l’écrit, et de l’oralité de la parole, et ce sens reste en quelque sorte indépendant de la volonté du locuteur, qui ne peut que l’employer dans la mesure de son propre savoir. Chaque mot a un sens, propre, essentiel, et il en incarne dans le monde la puissance. En ce sens, les mots possèdent une sorte d’éternité, une essence « éternelle ». Mais cette essence est latente : les mots requièrent d’être dits ou parlés par l’homme pour que cette essence se révèle et pénètre la conscience (humaine). Le processus de création des sons et des sens, quand l’homme « parle », est à l’image du processus cosmique de création. Cette puissance de création est assimilée par la tradition hindouiste et bouddhiste à une puissance « maternelle », celle de la « mère de l’univers ». Les cinquante varṇas (les voyelles, diphtongues et syllabes du sanskrit)xv sont autant de forces « maternelles », appelées mātṛkās, « les mères »xvi, qui engendrent et animent l’univers par le biais de leurs sons (śabda). Les varṇas et les mātṛkās représentent les différentes forces créatives et dynamiques qui peuvent être associées aux puissances cognitives et émotionnelles. Elles sont considérées comme étant les manifestations extérieures des sons plus élémentaires et plus fondamentaux encore, les dhvani, déjà évoqués.Les dhvani du corps humain proviennent des ‘sifflements’ du ‘serpent’ de la kuṇḍalinī, (littéralement la ‘Lovée’), laquelle est l’axe d’énergie psychique « serpentant » entre les six cakras du corps humain, et incarnant la puissance immanente (Śakti) de Śiva. Même le fœtus dans le ventre de sa mère est soumis l’influence de la kuṇḍalinī, et il s’en sert pour ‘penser’ à ses vies antérieures et tenter de se les ‘remémorer’xvii : « L’apparition de la conscience dans la Jīva (l’âme individuelle) n’est rien d’autre que celle de la puissance éternellement préexistante des dhvani dans le fœtus. »xviii.

La kuṇḍalinī a pour substance toutes les lettres (vara) et tous les sons (dhvani), et elle a pour forme Śiva lui-même, ou l’Âme suprême (Paramātma). Jīva, l’âme individuelle, a donc la même substance que les mantras. Réciproquement les mantras ont une âme vivante. La manifestation extérieure et l’expression audible des mantras se fait certes par l’entremise de lettres, de sons et de mots, mais leur âme même n’est perceptible que par l’union intime de la puissance (śakti) des méditants (sādhaka) avec la substance de la Paramātma, au moment de la « libération » (mokṣa). « Le Mantra est la libération elle-même. Le Mantra est vraiment le brahman, qui est lumière et libération éternelle. Le Mantra est le brahman lui-même, dans le quatrième état de la conscience. »xix Les mantras sont faits de pure énergie, et leur puissance est telle qu’elle peut détruire toute la Māyā de ce mondexx. Comme le brahman, le Mantra est essentiellement saccidānanda, « être, conscience, joie ». C’est donc faire preuve d’une véritable ignorance que de supposer qu’un Mantra n’est fait que de mots et de sons. « Les Vījamantras (‘Mantras vivants’) sont la Divinité elle-même, ils ne sont ni langage, ni mots, ni lettres, mais la Divinité qui possède éternellement toute la puissance divine (siddhi), et qui est le Dhvani (le ‘Verbe’), qui fait résonner toutes les lettres, qui est immanent à tout ce que l’on peut dire ou entendre. »xxi Le Verbe, Dhvani, est le Son primordial (Śabda) qui, comme une lumière originelle, perce les ténèbres dans laquelle sont plongés les trois Mondes.xxii Le Son est Lumière, mais surtout il est le Sens, le Verbe. Un autre de ses noms est Akṣāra, mot qui signifie étymologiquement « éternel, indestructible » mais aussi « la lettre, le son »xxiii. La Lettre porte en elle éternellement, indestructiblement, le Sens, le Verbe.

Le but ultime du Veda est de se fondre dans le savoir divin, le Tantra total, de fusionner la conscience avec l’omniprésence du brahman. La conscience qui réalise l’essence du Véda s’immerge dans le Parabrahman (le ‘brahman suprême’). Mahākāla (la ‘Divinité qui est au-delà du Temps’) révèle elle-même: « Ô Devi, j’ai vu des centaines de groupes de lettres (Akṣāra) (…) Ces lettres lumineuses avaient pour substance le véritable et éternel Parabrahman, et elles brillaient comme la lumière de millions de soleils, elles étaient froides comme des millions de lunes, et elles irradiaient comme des millions de feux. Ô Devi, ces lettres lumineuses étaient faites de toutes les connaissances, de toutes les merveilles et de tous les sacrifices. »xxiv

Dans l’optique de ce Tantra total, tout est mantra. Selon la Śrīsampuikā, le son de tout mot prononcé par un homme doit donc être considéré comme un mantra. De façon analogue, dans la Vyakta-bhāvānugata-tattva-siddhi, il est dit que tous les mouvements des membres du corps humain doivent être considérés comme des mudrās, mot qui dénote les attitudes corporelles, les positions symboliques, les gestes canoniques, dont certains sont commémoratifs de la vie du Bouddha. En effet, ils procèdent tous de la Bodhicitta, c’est-à-dire de la « conscience » (citta) en tant qu’elle réunit la connaissance de la Śūnyatā (la conscience du ‘vide’, du ‘néant’) et la compassion universelle (la Karuṇā)xxv.

Dans le Tantra, tout est donc mantra. Mais Vasabandhu dit aussi dans son traité Bodhisattvabhūmixxvi que le véritable sens des mantras se trouve dans leur absence de signification. En méditant sur l’absence de sens, le Sādhaka va graduellement être conduit à un état d’esprit où la nature ultime des dharmas (‘loi, condition, devoir, vertu’) lui apparaîtra dénuée de sens. Cette absence de sens représente l’essence du ‘vide’. Pour Vasabandhu, c’est dans le ‘vide’ du mantra que réside sa véritable puissance, celle qui aide le méditant à réaliser l’essence ‘vide’ de l’univers… Par ce vide, le méditant en arrive à comprendre l’absence de sens de l’Univers. La répétition des mantras revient in fine à néantiser le monde extérieur, et permet d’accéder à une autre réalité, plus profonde, et plus élevée. La répétition indéfinie de formules vides de sens équivaut à la destruction du langage. Cette destruction du sens de la langue elle-même est fort différente de la confusion des langues à Babel. Le vide tantrique ne finit pas dans la confusion d’ici-bas, mais précisément permet d’en sortir, de s’en extraire, de la dépasser, et de percevoir l’intrication universelle des sons, des sens et des consciences. Le mot tantra désigne étymologiquement, on l’a dit, à la fois le ‘fil’, la ‘trame’ et la ‘chaîne’. Le concept d’intrication est donc tantrique au suprême degré… L’intrication tantrique tisse de vide, tout ensemble, tout l’être (sat), toute la conscience (cit) et toute la joie (ānanda) des mondes…

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iLe verbe français « tendre » vient d’ailleurs de cette racine sanskrite tan-. Cf. le Dictionnaire Héritage du sanskrit de G. Huet.

iiYoga Sutra I,27

iiiSelon S.N. Dasgupta, cité par S.B. Dasgupta, An Introduction to Tantric Buddhism, Calcutta, 1950

ivMircéa Eliade. Le Yoga. Immortalité et liberté. Payot, 1954, p. 215

vLe ‘son brahman’, ou ‘son primordial’, c’est-à-dire le ‘son’ (Śabda) considéré comme participant à la ‘réalité essentielle’ (le brahman).

viŚri Śiva Chandra Śarmma Vidyārnava. Principles of Tantra. Traduit et édité par Arthur Avalon, Madras, 1952, ch. XI, p.745

viiJīva = âme individuelle, être vivant.

viiiViśvasāra Tantra (2e Patala) cité par Śri Śiva Chandra Śarmma Vidyārnava. Principles of Tantra. Traduit et édité par Arthur Avalon, Madras, 1952, ch. XI, p.746

ixIbid. p.752

x« L’Univers est tissé et pénétré de la puissance (śakti) des Dhvani, qui ont des noms comme Nāda (‘toute chose bruyante’), Prāṇa (‘souffle’), Jīvagosha (‘cris, bruits du vivant’) » Ibid. p.756

xiCe sont les énergies sonores correspondant aux 9 voyelles et aux 4 diphtongues du sanskrit, auxquelles s’ajoutent l’anusvāra (phonème de nasalisation, écrit en devanāgarī par un point [bindu] au dessus de la syllabe, et représenté en transcription par ‘ṃ’) et le visarga (altération du ‘s’ et du ‘r’ devant les sourdes et en finales, qui se traduit par un souffle sourd suivi d’une résonance vocalique ; il est représenté par ‘ḥ’ en transcription)

xiiLes bīja (en sanskrit : « graine, germe ; semence, sperme » ; mais aussi : « cause première, origine, source »). Les bījamantra sont les syllabes germes, les particules primordiales utilisées pour évoquer les divinités. Par exemple : hrīṃ (bījamantra d’évocation de Dūrgā), krīṃ (bījamantra d’évocation de Kālī), śrīṃ (bījamantra d’évocation de la Déesse, śakti de Śiva), aiṃ (bījamantra d’évocation de Sarasvatī).

xiiiMircéa Eliade. Le Yoga. Immortalité et liberté. Payot, 1954, p. 217

xivMircéa Eliade. Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, p.99

xvDans le Kāmadhenu Tantra, on lit : « Mātṛikāśakti, consistant en cinquante lettres, de A à Ksha, est la graine de toutes choses, animées et inanimées. Parmi ces lettres, visarga est Śakti (Puissance) et vindu est Puruṣa (Dieu-Homme originel) (…) Ô Devi, de ces lettres qui sont autant de mantras sont nés Prajāpatī, Brahmā, Viṣṇu et Rudra, le Destructeur des Mondes. » Ibid. p.747

xviCe sont les énergies sonores correspondant aux 9 voyelles et aux 4 diphtongues du sanskrit, auxquelles s’ajoutent l’anusvāra (phonème de nasalisation, écrit en devanāgarī par un point [bindu] au dessus de la syllabe, et représenté en transcription par ‘ṃ’) et le visarga (altération du ‘s’ et du ‘r’ devant les sourdes et en finales, qui se traduit par un souffle sourd suivi d’une résonance vocalique ; il est représenté par ‘ḥ’ en transcription)

xvii« C’est avec l’aide de ces lettres que les pensées de l’âme individuelle [du fœtus présent] dans l’utérus, relativement à ses vies antérieures, se reflètent dans les vagues du langage (‘the thoughts of the Jīva in the womb relating to past lives is reflected in waves of langage’) ; et l’esprit du Jīva voit avec les yeux du mental et entend avec les oreilles du mental. » Ibid. p.760

xviiiIbid. p.769

xixIbid. p.774

xxIbid. p.772

xxiIbid. p.737

xxii« The Three Worlds would all have lain in deep darness had not the Light called Śabda (sound) blazed through the entire Saṁsāra. » Ibid. p.739

xxiiiAkṣāra (a privatif + kṣara = « non périssable ») : « éternel, impérissable, indestructible ; lettre ». « Voici le Feu, voici le Verbe, voici le Vrai, voici le brahman. » (Etaj jyoti etaj aksaram etat satyam etad brahman).

xxivIbid. p.743

xxvS.B. Dasgupta, An Introduction to Tantric Buddhism, Calcutta, 1950, p.98-100

xxviEdité par Unari Wogihara, pp. 272 sq., cité par S.B. Dasgupta, An Introduction to Tantric Buddhism, Calcutta, 1950, p.66

Conscience et saccidânanda


« Ramana Maharshi »

Ôm citānandarūpam Śivo’haṃ Śivo’haṃ Śivo’ha

« Ôm. Formé de conscience et de joie, je suis Śiva, je suis Śiva, je suis Śiva. »i

Le mot sanskrit cit चित् signifie « conscience », mais aussi « pensée, connaissance »ii. Dans les traditions védique et hindouiste, la « matière » et la « nature » ne se distinguent pas nettement de la « conscience », elles lui sont intimement nouées, entremêlées. Partout dans l’univers, la conscience est donc latente, immanente, mais elle se révèle particulièrement dans la nature humaine, dans la mesure où celle-ci participe, plus ou moins consciemment, à la Conscience universelle. Les rites du sacrifice védique symbolisent et incarnent cette participation, cette fusion de la conscience humaine et de la Conscience divine.

L’Univers, quant à lui, résulte de l’union de la Nature (prakṛti) et de l’Esprit (puruṣa, mot qui signifie aussi, originairement, « l’Homme »). Cette union peut être comparée au yin et au yang de la tradition chinoise, et elle est analogue, en un sens, à la « matière » et à la « forme », ou à ce qui est « en puissance » et ce qui est « en acte », dans la philosophie d’Aristote. Au-delà de ces deux principes de la Nature et de l’Esprit, il y a un autre principe encore, celui de l’Être suprême, d’où tout provient, qui est immanent à toute chose, qui transcende le Tout, et auquel est donné le nom propre Puruṣottama (litt. ‘Esprit suprême’).

Dans le Véda, la matière n’existe donc pas en soi, elle est pure potentialité, et elle ne peut être appréhendée que par les formes qui lui donnent une réalité. Pour utiliser des équivalents grecs, elle est le chaos (le « vide ») qui, selon Hésiode, précède le cosmos (l’ordre du monde) ; en hébreu, un équivalent serait le tohu et le bohu de la Genèse. La matière est nommée māyā dans l’hindouisme ; Ṣankara la décrit comme « ni être ni non-être ».iii Le principe de la matière possède aussi une dimension psychique : il équivaut au principe de l’inconscient de l’homme, et représente la source originelle d’où sourd la conscience, celle qui opère dans la veille, le rêve, et le ‘sommeil profond’.

L’Être (sat) et la Conscience (cit) forment les deux premières syllabes de la célèbre triade hindouiste, saccidânandaiv, mot composé qui peut se traduire littéralement par : « être-conscience-joie ». Cette formule se décompose en effet en trois mots : SAT, सत् , « être » ; CIT, चित् , « conscience » ; ĀNANDA, आनन्द, « joie ». Elle invoque, en les agglutinant et en les fusionnant, les trois concepts qui composent l’unité intime de la Réalité suprême, le bráhman. S’interprétant comme un concentré de l’essence du bráhman, cette formule évoque et synthétise le contenu de l’extase qui permet de la saisir (samādhi).

Dans l’extase, l’esprit atteint l’unité du bráhman (nom abstrait qui désigne la Réalité, l’Être, le Principe suprême et indifférencié, l’Absolu ; ce nom désigne aussi Dieu comme Essence ou substrat du Tout) et, par là même, il atteint l’unité de l’ātmán (la Conscience suprême). Cette expérience de l’unité du bráhman et de l’ātmán est la plus profonde, la plus fondamentale de la tradition védique. Seule l’extase peut mener à la révélation de cette unité. Celle-ci ne s’obtient donc pas par le biais d’une connaissance rationnelle ou d’une perception par les sens, mais seulement par l’expérimentation intérieure, extatique, de la conscience (cit) de l’homme, qui prend conscience que sa conscience participe à la Conscience suprême, l’ātmán.

C’est cette expérience intérieure que l’hindouisme appelle saccidānanda : c’est l’expérience, faite par une conscience individuelle, de l’Être absolu et de la pure Conscience universelle, – expérience gratifiée d’une Joie parfaite. Il importe de souligner qu’une telle expérience n’est pas indifférenciée. Elle implique toute la profondeur et la singularité de la personne humaine, sans la nier ou l’annihiler. Il est donc inexact de parler du bráhman ou de l’ātmán en termes seulement abstraits ou impersonnels. « Une personne est un être conscient, et bráhman est la Personne Suprême, le puruṣottamanv. Chaque être humain est une personne dans la mesure où il participe de cette Conscience Suprême. »vi

La croissance de la conscience humaine se fait continuellement, par de multiples expériences, depuis la naissance jusqu’à la mort. La conscience peut se développer, et se dépasser toujours plus, avant ou même après la mort, par-delà les limites de la matière et de l’esprit, et devenir davantage consciente de la Conscience universelle qui étreint toute la création, et du Soi qui lui est immanent. « Celui-là est ton Acteur intérieur, ton ātmán, ton propre Soi immortel, celui qu’on ne voit pas et qui voit, qu’on n’entend pas et qui entend, qu’on ne perçoit pas et qui perçoit, qu’on ne connaît pas et qui connaît. »vii Notre connaissance, notre savoir, notre sagesse, notre vision, et notre illumination dépendent de cette Conscience et de cet Être, un et universel.

Ce qui caractérise le lien entre l’Être (sat) et la Conscience (cit), et ce qui qualifie l’union entre le bráhman et l’ātmán, est la ‘non-dualité’ (advaita), – selon le terme adopté par la tradition hindouiste, laquelle reprend celle des Upaniṣad. « Là où il y a comme une dualité, l’un sent l’autre, l’un voit l’autre, l’un entend l’autre, l’un interpelle l’autre, l’un pense l’autre, l’un connaît l’autre. Mais quand, pour le connaisseur du bráhman, tout est devenu le Soi, qui et par qui pourrait-il sentir viii? Qui et par qui pourrait-il voir ? Qui et par qui pourrait-il entendre ? Qui et par qui pourrait-il interpeller, penser et connaître ? Ce par quoi il connaît tout, par quoi pourrait-il le connaître ? Le connaisseur, par qui le connaître ? »ix

Comment connaître, en effet, celui qui connaît ? Même la pensée la plus abstraite, la plus métaphysique, reste déterminée par la distinction, à vrai dire grammaticale, qui est toujours faite entre le sujet et l’objet. Mais comment connaître le sujet, le ‘Je’, sans le transformer alors en objet ? C’est là une limite de la pensée rationnelle, un obstacle inhérent aux structures du langage et aux catégories héritées du monde ‘objectif’. Comment dépasser celles-ci, afin d’aller bien au-delà de leurs contraintes, afin d’accéder à une vision directe de l’essence du sujet, l’essence du ‘Je’ qui sait, et non du ‘Je’ qui est connu, l’essence du ‘Je’ en tant qu’il transcende toute objectivisation, et toute immanence ? Dans la tradition hindoue, cette connaissance de l’essence du ‘Je’ a été très tôt reconnue comme étant la forme ultime de la connaissance, – à savoir la connaissance du Soi (ātmán).

Au stade suprême de l’extase (samādhi), on a ‘conscience’ (cit) que l’on est uni à la Réalité (sat), et que l’on devient soi-même ‘joie’ (ānanda); c’est le stade où « la dualité de la jouissance et du jouisseur se dissout dans l’océan de saccidānanda, le Soi »x.

Dans une autre série de commentaires, contemporaine et plus proche de nous, Ramana Maharshi insiste sur une définition de saccidānanda par la voie négative : « Nous décrivons habituellement la Réalité comme sat-cit-ānanda (être-conscience-félicité), mais ce n’est pas tout à fait correct. Elle ne peut être vraiment décrite. Nous essayons simplement par cette description de faire comprendre qu’elle n’est ni asat (non-existence), ni jada (sans conscience) et qu’elle est dépourvue de toute souffrance. En réalité nous sommes tous sat-cit-ānanda, mais nous pensons être asservis et avoir à subir toutes ces souffrances. »xi

Sat est le participe présent du verbe sanskrit as, « être ». Ce mot s’emploie comme adjectif, et signifie : « réel, vrai ; bon, juste, vertueux ; profond, subtil ». Le sens philosophique de sat est l’« Être », ou le « Réel ». « Comment [cet Être] peut-il être atteint sinon par celui qui dit ‘Il est’ ? Par ces mots ‘Il est’, il doit être atteint.»xii. Sat est aussi la racine du mot satyá, « le vrai, la vérité, la réalité ». Le « vrai » est vrai parce qu’il dévoile l’« être », il le ‘dé-couvre’, il présente son ‘non-oubli’ (de façon comparable, la langue grecque dit littéralement, a-lêthéia, le ‘non-caché’, la « vérité »). Quand « je suis », je « découvre » aussi que « je suis » et je découvre alors cette vérité, ce savoir que « je suis ». C’est là l’essence de la conscience humaine, – la conscience que les traditions védique et hindoue appellent cit dans plusieurs Upaniṣad.

Avec l’apparition de l’homme en son sein, l’Univers a réussi à rendre l’être (sat) conscient (cit) de lui-même, il a réussi à rendre le Soi présent à soi. Grâce au cit, et par le cit, le sat peut sortir de sa propre essence, et rayonner en quelque sorte au-dedans de lui-même, pour lui-même.

Le cit, la conscience en soi, présente l’Être face à lui-même ; le cit est la présence de l’Être face au Soi.

Il est intéressant de noter que la Taittirīya Upaniṣad emploie une triade un peu différente de la formule saccidānanda, à savoir : ‘satyam jñānam anantam bráhman’. Cette triade définit le bráhman par trois termes : satyam jñānam anantam. Elle est isomorphe à la formule saccidānanda, mais en change subtilement les nuances. Dans son explication, la Taittirīya Upaniṣad précise: « Celui qui connaît le bráhman comme vérité (satyam), sagesse (jñānam) et infinitude (anantam), comme caché dans la crypte du cœur, au plus haut des cieux, celui-là reçoit toutes les bénédictions, dans l’unité avec le bráhman omniscient. »xiii On voit qu’à la place du mot sat de la formule saccidānanda, on trouve le mot satyá, « réalité, vérité » ; à la place du mot cit, est employé le terme jñāna, « sagesse, connaissance, gnose » , et au mot ānanda (« joie »), la formule de la Taittirīya substitue le terme ananta (« infini, illimité, éternel »). Une autre différence, c’est que la Taittirīya Upaniṣad affirme positivement que le ‘connaisseur’ du bráhman devient lui-même le bráhman.

Le mot jñāna, qui est employé à la place de cit, peut être traduit par « sagesse », mais signifie aussi « conscience », ce qui le rend équivalent à cit. Jñāna possède d’ailleurs une gamme d’acceptions fort large dont celles de « connaissance, science, intelligence, perspicacité, pensée, gnose, cognition ». Le mot jñāna a aussi pour synonyme buddhi, ce qui en élargit encore le spectre sémantique: « esprit, intelligence, réflexion ; sagesse, raison ; pensée, idée ; essence de l’intellect ».xiv

Pour les traditions védique et hindouiste, le cit participe du sat ; la conscience qui brille au fond du moi n’est pas seulement mienne, elle participe aussi d’une conscience pure, suprême, ineffable, universelle. Le cit est la conscience ou la présence de sat à soi-même. Sat est l’être, et cit est conscience d’être, et conscience de l’Être : sat et cit sont de même essence. Le cit ‘conscientise’ le sat et le sat fait ‘être’ le cit. Tous les deux sont essentiellement inséparables. Leur lien relève de la non-dualité (advaita), déjà citée. La conscience que « je suis », « ma » conscience, n’est donc pas seulement un attribut de mon être, elle n’est pas quelque chose que mon être a, elle est mon être. Elle est aussi le sat lui-même. « En cette présence à soi-même de l’Être, je suis présent à moi-même, j’ai conscience de moi, je sais que je suis. »xv

Lorsque la conscience pure du soi atteint sa propre vérité (le fond de son propre être), alors elle est envahie par la joie, la béatitude, et par une plénitude telle qu’elle est aussi une ‘infinitude’ (en sanskrit : an-anta = « sans fin »xvi), une joie infinie de l’Être, joie qui se fond à son tour dans l’unité bráhmanātmán.

Ni le sat, ni le cit, ni l’ānanda ne m’appartiennent jamais en propre. Aux sources mêmes de l’être, au plus profond de la conscience, à la cime la plus élevée de la béatitude, rien de ce qui relève du sujet, du propre et de l’avoir n’a plus cours. C’est dans le dépassement du ‘moi’ et de tout ce que je juge ‘mien’ que je peux goûter l’ānanda, la joie ou la béatitude, qui, par un jeu de mots, est aussi l’infinitude (ananta) de la conscience, en tant qu’elle est consciente de l’être infini.

L’ānanda est intrinsèquement liée au sat et au cit, elle apparaît quand l’être (sat) et la conscience (cit) ne font qu’un ; elle s’atteint au cœur de l’Être, et elle se révèle au centre de la Conscience universelle (dans la conscience de la présence de l’Être). Alors, celui qui est conscient, la chose dont il est conscient et l’acte de la conscience sont unifiés, fusionnés. On pourrait aussi dire que c’est l’Être unique qui est conscient en nous, ou encore que toutes les formes particulières, singulières, de la conscience humaine sont des étincelles du feu de la Conscience universelle.

Cette conscience ou cette connaissance du Soi, s’obtient par la méditation, en transcendant les catégories de la raison, de l’espace, du temps et du moi, pour enfin expérimenter la Réalité unique, le Soi infini et éternel, qui subsume toute la multiplicité de la création.

Empressons-nous de préciser que toute la multiplicité du monde, toute sa diversité, ne se perd pas dans cette unité transcendante, comme si le monde ne prenait pas part, en tant que tel, à la Réalité ultime. Bien au contraire : « tout ce qui est ici est là, et tout ce qui est là est ici ». Autrement dit, il y a une intrication intime, un entremêlement de tout ce qui compose le monde, ici-bas, et tout ce qui existe au sein de l’ultime Réalité. Tout ce qui existe, la moindre particule de matière, comme tout ce qui vit dans le monde, existe aussi de façon éternelle dans cet Un. Toute la multiplicité de la création se tient et se développe dans son devenir, toujours imparfait, non-fini, et se réalise aussi dans l’Un, dans la perfection absolue de l’Être, et dans la connaissance du bráhman.

Śaṅkara dit au sujet de la triade ‘satyam jñānam anantam bráhman’: « L’utilité de cette connaissance du bráhman est la destruction de l’ignorance, et par conséquent la cessation complète du samsāra. On dira aussi: ‘L’homme-sage ne craint rien’. (…) Celui qui connaît le bráhman obtient le bráhman, et rien n’est plus grand que lui. Car il ne se peut que l’on atteigne autre chose que ce que l’on connaît. Seul le connaisseur du bráhman atteint le bráhman. Celui qui connaît ce bráhman suprême devient le bráhman lui-même. On dira que le bráhman est omniprésent, il est l’ātmán de toute chose. Donc le bráhman ne peut être atteint, car ‘atteindre’ se dit de quelque chose qui est atteinte par une autre, ou de quelque chose de limité qui est atteinte par une autre chose limitée. Donc il n’est pas correct de dire que le bráhman, qui est sans limite et qui est l’ātmán de toute chose, pourrait être ‘atteint’ comme s’il était limité et non le Tout. »xvii Autrement dit, on ne peut ‘atteindre’ le bráhman, on ne peut que le devenir.

Śaṅkara ajoute encore : « Le mot jñānam signifie ‘mémoire, intelligence’. Il signifie aussi ‘conscience’, et non ‘qui a la connaissance’. (…) L’expression jñānam bráhman est utilisée pour montrer que le bráhman n’est ni une cause ni un agent, et qu’il n’est pas quelque matière non-pensante comme l’argile. (…) Quand on dit jñānam bráhman, cela signifie qu’il n’est pas infini, car toute la connaissance du monde est finie. Pour répondre à cette objection, il est dit aussi que bráhman est anantam, c’est-à-dire infini. »xviii

Enfin Śaṅkara conclut : « Celui qui connaît le bráhman connaît tous les désirs, sans exception. Jouit-il successivement, d’une progéniture, du ciel, etc. comme le reste ? Il répond ‘non’. Il jouit en même temps de tous les délices, avec une unique connaissance, comme la lumière du soleil, qui n’est pas distincte du bráhman suprême, et que nous avons décrite plus haut comme Réalité, Connaissance, Infinitude (satyam, jñānam, anantam). Ceci est exprimé par ‘ensemble avec le bráhman’. Le connaisseur qui devient le bráhman, jouit sous la forme du bráhman de tous les délices en même temps. »xix. Le bráhman ne doit donc pas être cherché en tant que réalité objective, extérieure, distincte, mais il doit être réalisé dans notre propre soi. En attendant, il peut paraître ‘caché’, parce que, pour un esprit ordinaire, il apparaît indistinctement mélangé avec les mouvements de l’esprit et ses transformations, comme si sa présence restait celée sous les plis et les voiles du mental. La conscience pure (et sans contenu) de notre être, de notre soi, la conscience libre de toute contrainte liée au corps et à l’esprit, est le bráhman. C’est cette Pure Conscience, c’est ce bráhman qui constitue l’essence même de notre être.

Que devient le soi individuel dans la connaissance et la conscience du Soi unique ? L’individu perd alors toute idée de séparation d’avec l’Un, et il fait l’expérience d’une unité totale. Mais cela ne signifie pas qu’il n’existe plus en tant qu’individu, et en tant que ‘personne’. Aucun centre individuel de conscience ne perd sa singularité, son unicité propre. Toutes les consciences singulières participent à la Conscience universelle, elles se connaissent dans l’Être unique, et se découvrent comme des personnes singulières, unies à la Personne unique. Chaque personne est en relation spécifique avec la Personne suprême, le puruṣottaman. La participation de la conscience personnelle, individuelle, à la conscience universelle, fait partie de son propre mouvement d’auto-dépassement. Le soi transcende les limites de la conscience de la personne quand il se confronte à une conscience autre, et a fortiori, quand il rencontre et atteint la Conscience suprême, la conscience de l’Un et du Soi. Mais nul ne peut atteindre le Soi par ses propres forces. C’est là une grâce. « Ce Soi ne peut être atteint par le Véda, ni par la compréhension, ni par l’étude. Seul celui que le Soi (ātmán) élit peut l’atteindre. Le Soi le choisit comme son propre corps.»xx

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iMantra cité par Gérard Huet dans son dictionnaire « Héritage du Sanskrit », à l’article cit.

iiPlusieurs mots sont composé à partir de cit : cidākāsha, « conscience pure » ; cidambara, « pur esprit » ; cidrūpa, « formé de pure pensée » (ce mot qualifie l’Être suprême comme étant formé de pure pensée) ; cinmaya, « fait de pure pensée » (ce mot qualifie l’univers indifférencié). Le mot citta चित dérive aussi de cit, et signifie « connaissance, pensée ; esprit, intelligence ; cœur, sagesse ». En philosophie vedanta, citta désigne l’essence (tattva) de la Conscience. Son siège est le cœur, et il y est associé à l’âme (vātman).

iiiDans le commentaire par Ṣankara du Brahma-Sūtra.

ivPrononcer satchidânanda. En devanagari : सच्चिदानन्द

vLittéralement « le meilleur des hommes » (purua-uttama). Puruṣottama est le nom propre de « l’Être Suprême, synthèse du purua (l’Homme ; l’Esprit ; le principe mâle) et de la prakṛti (la Nature ; la Matière ; le principe femelle). C’est aussi l’un des épithètes de Viṣṇu sous sa forme suprême.

viBede Griffiths. Expérience chrétienne, Mystique hindoue. Trad. Charles de Brantes. Ed. du Cerf, 1985, p.89

viiBhadārayaka Upaniṣad 3, 7, 23. « He is the Internal Ruler, your own immortal Self. He is never seen, but is the Witness ; He is never heard, but is the Hearer ; He is never thought, but is the Thinker ; He is never known, but is the Knower. There is no other witness but Him, no other knower but Him. » (Trad. Swāmi Mādhavānanda, Calcutta, 1950)

viii« (But) when to the knower of everything has become the Self, then what should one smell and through what ? » Bhadārayaka Upaniṣad 2, 4, 14 (Trad. du sanskrit par Swāmi Mādhavānanda, Calcutta, 1950)

ixBhadārayaka Upaniṣad 2, 4, 14 (ma traduction à partir de celle de Swāmi Mādhavānanda)

xRamana Maharshi. Au jour le jour. Le témoignage de Devaraja Mudaliar. Trad. Eleonore Neess-Braitenberg. Ed. Albin Michel. 2017, p.23

xiRamana Maharshi. Au jour le jour. Le témoignage de Devaraja Mudaliar. Trad. Eleonore Neess-Braitenberg. Ed. Albin Michel. 2017, p.74

xiiKahaUpaniṣad, II, 6,12-13 (ma traduction)

xiiiTaittirīya Upaniṣad, 2,1 « He who knows the brahman attains the highest [brahman]. On this, the following verse is recorded : ‘He who knows brahman, which is, which is conscious, which is without end, as hidden in the depth [of the heart], on the highest ether, he enjoys all blessings, at one with the omniscient brahman. » The Sacred Books of the East, Ed. Max Müller, Vol.15, p.54

xivDictionnaire sanskrit-français de G. Huet, 2013.

xvDom Le Saux. Sagesse hindoue, Mystique chrétienne. Ed. du Centurion. Paris, 1965, p.232

xviSelon un des épithètes du brahman, dans la Taittirīya Upaniṣad, 2,1.

xviiCommentaire de Sri Śaṅkara sur la Taittiriya Upaniṣad, 2,1. Traduit du sanskrit en anglais par Sitarama Sastri. The Aitareya and Taittiriya Upaniṣad, Madras, 1923, p.114

xviiiIbid.

xixŚaṅkara. Commentaire de la Taittirīya Upaniṣad, 2,1 , in op.cit. p.115

xxKahaUpaniṣad, I,2,23 (ma traduction)

Doubt and I


« Descartes »

Conceptions of the ‘I’, the ‘ego’, the ‘person’, the ‘subject’, the ‘individual’ or the ‘self’ have become increasingly important in Western philosophy since Descartes and his cogito. By asserting « I think », and even more so « I doubt », Descartes placed the singular existence of the « I » and the pre-eminence of the « ego » at the centre of his philosophy. Before him, no doubt, other philosophers had an idea of the ‘self’, but they did not have the idea of basing this idea on the assurance of a doubt about it.

Take Montaigne, for example. Pascal described, with a kind of light-hearted irony, the nature of the doubt that assailed the author of the Essays, a doubt so doubtful that it made him doubt even his own doubt: « Montaigne places all things in such universal and general doubt that this doubt carries itself away, that is to say, if he doubts, and doubting even this last proposition, his uncertainty rolls over itself in a perpetual circle without rest; opposing equally those who assure that everything is uncertain and those who assure that everything is not, because he does not want to assure anything. The essence of his opinion, which he has not been able to express by any positive term, is to be found in this self-doubting and self-ignoring ignorance, which he calls his master form. For if he says he doubts, he betrays himself, by at least assuring that he doubts; which being formally against his intention, he could only explain by interrogation; so that, not wanting to say ‘I don’t know’ he says ‘What do I know?’ of which he makes his motto. »i

After Descartes, the so-called ‘modern’ philosophical systems that followed, and especially the German idealist philosophies, amplified interest in the figures of ‘I’, ‘ego’ and ‘self’. These personal pronouns, in their deceptive simplicity, embodied various attempts, literally semantic and grammatical, to denote what human beings ‘are’, or rather appear to be, and thus more conveniently designate, at least in appearance, ‘what makes each of us what we are’ii .

But there is nothing less timeless than ‘modernity’. Modern philosophies, as the latest arrivals in the history of thought, are predictably doomed to have to pass the baton in their turn at some point in the future. In their passing glitter, their assertive arrogance, their piecemeal questioning, their contrived theses, they can never make us forget that the conceptions on which they are based are not in themselves universal or absolutely necessary. Other thinkers, of whom we have no idea, will perhaps, in the centuries to come, come up with other points of view. There is no doubt that, on a subject as obscure, profound and abysmal as that of the subject or consciousness, alternative views will flourish and bear new fruit.

If we look briefly at the past, neither the Hebrews nor the ancient Greeks, to take these two examples, attached to the personal pronouns in use in the grammars of their languages, Semitic and Indo-European respectively, an ontological weight comparable to that which they took on in modern philosophies of the ‘subject’, such as those of Descartes, Kant, Fichte or Hegel. But in the absence of ontological weight, their pronouns possessed other qualities, more evanescent, intangible or implicit, perhaps, but nonetheless highly significant, allusive and challenging.

As far as the ancient Hebrews are concerned, several grammatical treatises would not exhaust the subject of ‘subject’. To give an idea of the resources of Hebrew grammatical forms, I will limit myself here to the example of the three personal pronouns juxtaposed one after the other, אֲנִי אֲנִי הוּא , ani, ani, hu’, (« me, me, him »), when God (YHVH) used them to name himself in Deuteronomy, 32,39. This Trinitarian and strange combination of two ‘me’ and one ‘him’ seems designed to reveal a kind of latent, abysmal power in these pronouns intended to define the essence of God.

As for the ancient Greeks, the role of the ‘self’ is nothing less than simple or elusive in Hesiod, Homer, the pre-Socratic philosophers and Plato. But it is not ‘modern’. Frédérique Ildefonse, in her book Le multiple dans l’âme. Sur l’intériorité comme problème, makes a point of expressing her reluctance in principle to use the very word ‘self’ in the context of Greek mythology or philosophy. She considers that the philosophical use of the word ‘I’ is inadvisable, because it is tantamount to « reproducing grammatical categories in the order of the concept, in this case transforming a personal pronoun into a concept »iv . In her view, the ‘I’ has the character of a ‘false end’. It fixes or freezes reflection prematurely. « Rather, the concept of the self artificially blocks the analysis, when it could be developed further ».v

She refers to Lacan, who does not believe in the ‘I’ either. Lacan refers to it in a curiously Anglo-Latin phrase, ‘autonomous ego’, and believes that belief in its existence is ‘a rather common folly’…

« What inner necessity does it serve to say that somewhere there must be an autonomous ego? This conviction goes beyond the individual naivety of the subject who believes in himself, who believes that he is himself – a fairly common folly, and not a complete folly, because it is part of the order of beliefs. Obviously we all tend to believe that we are us. But we’re not as sure as that, if you look closely enough. In many very specific circumstances, we doubt it, without undergoing any depersonalisation ».vi

The Latin word ego comes from the Greek ἐγώ whose Indo-European root is *aghamvii , which gave rise to several other derivatives in various Indo-European languages, including the Gothic ik, the German ich and, most originally, the Sanskrit अहम्, aham. The latter form is also, it should be noted, the origin of the pronouns moi in French and me in English. Notwithstanding the existence of the word ἐγώ, ‘me’, it remains a matter of debate how the ancient Greeks conceptualised the nature of what it covered. For example, the Athenian states in Plato’s Laws, according to the translation by Auguste Diès: ‘The soul is entirely superior to the body, and, in this very life, what constitutes our self is nothing other than the soul: the body is, for each of us, only the concomitant image; thus we are quite right to say that the lifeless body is only the image of the dead, and that the real self of each of us, what we call the immortal soul, goes to give account before other gods, as our ancestral law declares. »viii In this translation, we see that the word ‘me’ appears twice, although the Greek word ἐγώ is in fact completely absent from the Greek original… On this ground, F. Ildefonse criticises the classical translations of Platoix , which render the expression ‘τὸ παρεχόμενον ἡμῶν ἕκαστον τοῦτ’εἶναι’ (to parekhomenon hèmôn hékaston toût’eïnai) by: « the real self of each of us », or by: « what constitutes our self ». She recommends sticking to a more literal version, and suggests translating ‘τὸ παρεχόμενον ἡμῶν ἕκαστον τοῦτ’εἶναι μηδὲν ἀλλ’ᾒ τὴν ψυχήν’ by « what makes each of us what we are, it is nothing other than our soul ». In doing so, she is moreover in full agreement with Léon Robin’s translation, published in 1950 in the Bibliothèque de la Pléiade, and which is almost identical: « ce qui fait de chacun de nous ce qu’il est, n’est rien d’autre que son âme ».x F. Ildefonse also quotes Michel Narcyxi who also questions the translation of ἡμῶν ἕκαστον (hèmôn hékaston) as « self ». In fact, there is nothing in the original Greek text to suggest that for Plato ‘the true self is the soul’. Without using the word ἐγώ, ‘I, self’, Plato invites us to explore other avenues, such as that of the ‘immortal principle of the soul’ (arkhen psukhès athanaton) or that of the inner ‘demon’ (daimon) supposed to inhabit the soul.

By way of comparison with these resolutely non-modern Platonic ideas, Michel Narcy refers to the definition of the self as given by Adolphe Franck’s Dictionnaire des sciences philosophiques: « The self is the name by which modern philosophers are accustomed to designate the soul insofar as it is aware of itself and conceives of its own operations, or that it is both the subject and the object of its thought ».xii This definition establishes a link between the concept of self and that of consciousness, a link notoriously absent in Plato. Adolphe Franck’s article reinforces the idea of an identity equation between the self, the soul and consciousness. In Kantian philosophy, this identity takes on a more abstract meaning, that of the pure self or self-reflective consciousness. For Fichte, the abstract self will even identify with the idea of the absolute, insofar as it thinks itself. For Schelling and Hegel, it embodies the particular form or manifestation of the absolute insofar as this form reveals it to itself. « When Descartes defined himself as something that thinks, res cogitans, or enunciated the famous proposition: I think, therefore I am, he was really putting the self in the place of the soul; and this substitution or, to put it more accurately, this equation, he did not content himself with establishing it in the substance of things, he also made it pass into language. Because, ‘on the one hand’, he says (Sixth Meditation, § 8), ‘I have a clear and distinct idea of myself in so far as I am only a thing that thinks and is not extended, and because, on the other hand, I have a distinct idea of the body in so far as it is only an extended thing and does not think, it is certain that this self, that is to say my soul, through which I am what I am, is entirely and truly distinct from my body, and that it can be or exist without it. »xiii However, we do not see that this expression ever took on the rigorous and absolute meaning that was later attached to it, either by him or by any of his disciples. He does intentionally say ‘I’ instead of ‘my soul’, but he does not use theword ‘I’ to designate the soul or the spirit in general. It is only in the German school of thought that we come across this expression for the first time, and it is also there that it reaches a degree of abstraction that the psychological or experimental method, brought in by Descartes, cannot authorise. The self, in Kant’s system, is not the soul or the human person, but consciousness only, thought insofar as it reflects itself, i.e. its own acts, and the phenomena on which it is exercised. Hence, for the founder of critical philosophy, two kinds of self: the pure self (das reine ich) and the empirical self. The first, as we have just said, is the consciousness that thought has of itself and of the functions that are entirely its own; the second is the consciousness applied to the phenomena of sensibility and experience. Fichte makes the ego the absolute being itself, thought substituted for the creative power and drawing everything from its own bosom, mind and matter, soul and body, humanity and nature, after it has made itself, or posited its own existence. Finally, in the doctrine of Schelling and Hegel, the self isneither the human soul, nor human consciousness, nor thought taken in its absolute unity and placed in the place of God; it is only one of the forms or manifestations of the absolute, that which reveals it to itself, when, after having spread out as it were in nature, it returns to itself or collects itself in humanity. » xiv

If we were to undertake a general history of the word « I » and of the conceptions attached to it, we could undoubtedly determine that the « I » has never been considered to be perfectly identical with what is called the soul or consciousness. The self can certainly represent the soul, but only when it has reached a state of development where it is truly aware of itself and its various ways of being. But the « I » doesnot embody the very essence of the soul, nor the whole range of its manifestations. It does not show it to us in all its possible states and in all the putative forms of its existence. There are certainly states in which the soul does not yet know itself. Thus the soul in infancy, and before that during the uterine life that precedes birth. There are also states in which it ceases to know itself, as in the time of dreams, deep sleep, and the various states of unconsciousness that can affect life, without the soul necessarily being aware of being a self. If we wish to affirm that the notion of self is formally linked to that of consciousness, what then becomes of the identity of the human person in cases where this consciousness is not complete, or is more or less obscured? Is not the soul then distinct from the self, when it is immersed in the obscure sensations of a relative or absolute unconsciousness, or when it is dominated by instinctive faculties, in which consciousness plays no assured role?

The modern preeminence of the ego over the notion of the soul, – downgraded to the status of a Platonic essence, and as such discredited –, is now apparently predominant. But for how much longer? Neuroscience research has not found the slightest trace of soul in synaptic microtubules. Is this the end of the story? It’s doubtful.

It is certain, on the other hand, that the dominance of the ego leads moderns to dismiss any role for the soul in thought, and to postulate that thought is in some way identical to the ego. The ego becomes the ultimate symbol of the human person who has reached the full development of her ‘consciousness’. This eminent role of ‘consciousness’ was also undoubtedly one of the main reasons for the emergence of the ego, the reason why the human person could be considered by the idealist philosophies already mentioned as a simple ‘mode’ of divine thought, becoming aware of itself.

But there are many other avenues open to us if we are prepared to stray from the beaten track. Firstly, consciousness could be considered as pure energy, and not as a state. From this point of view, it would not be a mode of being of the ego or the subject. Its own movement could be conceptualised as essentially incessant, autonomous, and therefore essentially infinite. The essence of consciousness-energy would be that it always surpasses and increases itself, from its own point of view, in its own world, different from the material world, that ontologically static world where, it is said, ‘nothing is lost, nothing is created’.

Secondly, we cannot exclude a priori the idea that the soul does exist, as a substance, as an irreducible monad. The conceptual annihilation of the soul by modernists could itself be conceptually annihilated in the coming centuries, or millennia, as a result of discoveries that are unimaginable today.

If we follow these lines of thought, we may find that the conceptions of the German idealists (Fichte, Hegel, Schelling), who see in the human soul a kind of incarnate figure of the Absolute, are too simple. Their conclusions are too hasty, too premature. Nothing has yet been absolutely finalised in the great metaphysical and pan-cosmic drama that continues to unfold. Everything remains to be done.

The question of the self isproving to be a thorny one – much more so than a bush of burning thorns.

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iPascal. L’entretien avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne. Delagrave, Paris, 1875, p.25

iiTo use Plato’s expression, Laws XII, 959 a, in Léon Robin’s translation.

ivFrédérique Ildefonse The multiple in the soul. On interiority as a problem. Vrin. Paris, 2022, p. 32

vFrédérique Ildefonse The multiple in the soul. On interiority as a problem. Vrin. Paris, 2022, p. 32

viJ. Lacan. The Seminar, Book II. The ego in Freud’s theory and in the technique of psychoanalysis. Paris, Seuil, 1978, p.24

viiMichel Bréal and Anatole Bailly. Latin etymological dictionary. Latin words, grouped according to meaning and etymology. Hachette, Paris, 1918, s.v. « ego ».

viiiPlato, Laws XII, 959 a-b, in the translation by Auguste Diès, quoted by F. Ildefonse.

ixLike those of Joseph de Maistre and Auguste Diès.

x« Between the soul and the body there is a radical difference, and in life precisely what makes each of us what we are is nothing other than our soul, whereas the body is a semblance with which each of us is individually accompanied ; and it is rightly said of the body of a dead man that it is a simulacrum of that man, whereas what each of us really is, that imperishable thing to which we give the name of soul, goes off to other Gods to give account to them, as our national traditions state.  » Plato, Laws XII, 959 a-b. Translated by Léon Robin, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1950, p.1114.

xiM. Narcy, « En quête du moi chez Platon », in Le moi et l’intériorité, p.58.

xiiDictionnaire des sciences philosophiques by a society of professors and scholars under the direction of M. Adolphe Franck, Paris, Hachette, 1875, p.1122

xiiiDescartes. Méditations métaphysiques. GF Flammarion, Paris, 2009, p.190

xivDictionnaire des sciences philosophiques by a society of professors and scholars under the direction of M. Adolphe Franck, Paris, Hachette, 1875, p.1122

Le bráhman, le brahmán, la kénose et le tsimtsoum


« Arjuna ».

Un jour, un homme du nom d’Arjuna se vit instruire de la « sagesse la plus secrète », du « secret d’entre les secrets », de la « connaissance la plus pure », du « savoir, roi entre toutes les sciences ». Du moins c’est ainsi que la Bhagavadgītā (भगवद्गीता) présente la chose. Si, alléché par la promesse d’un festin cognitif, le lecteur se plonge aujourd’hui dans ce texte, que trouve-t-il ? En quelques paroles décisives, la raison humaine se voit dépouillée de tout, et réduite à la mendicité. La nature humaine est comparée à de la « poussière », et inexplicablement, elle est aussi promise à une très haute destinée, une gloire future, quoique encore embryonnaire, infiniment distante. Face à ce mystère ainsi annoncé, la raison est invitée à scruter son fonds, et sa fin. Une personne qui se désigne elle-même comme le « Seigneur » parle à la raison humaine, qui écoute :« Cet univers est tout entier pénétré de Moi, dans Ma forme non manifestée. Tous les êtres sont en Moi, mais je ne suis pas en eux. Dans le même temps, rien de ce qui est créé n’est en Moi. Vois Ma puissance surnaturelle ! Je soutiens tous les êtres, Je suis partout présent, et pourtant, Je demeure la source même de toute création. »i

Si l’on prend ces mots au premier degré, on apprend de ce texte que le Seigneur (suprême) peut, si l’envie l’en prend, descendre en ce monde, empruntant une forme humaine, et s’exprimer. Le risque pris est évident. Comment un tel Dieu peut-il seulement vouloir se réduire à une forme si insignifiante ? Et sera-t-il seulement pris au sérieux ? « Les sots Me dénigrent lorsque sous la forme humaine Je descends en ce monde. Ils ne savent rien de Ma nature spirituelle et absolue, ni de Ma suprématie totale. »ii

Il n’est pas sans intérêt de souligner que la Bible hébraïque exprima une idée étrangement analogue. Un jour, trois ‘hommes’ vinrent à la rencontre d’Abraham, dont le campement était installé près du chêne de Mambré. L’un d’entre eux était dénommé YHVH, un nom un peu difficile à prononcer (mais pas complètement imprononçable), du moins si l’on en croit la manière dont ce nom est vocalisé dans le texte de la Genèse. Cet « homme » prit la parole et s’adressa à Abraham. On connaît la suite…

Est-il pertinent de comparer l’expérience vécue par Arjuna et celle vécue par Abraham ? Ne sont-ce pas des mythes ? L’homme moderne n’a-t-il pas dépassé depuis longtemps le stade de la mythologie ? C’est fort possible. Mais mon propos n’est pas de qualifier la nature réelle de ces deux « descentes » du divin auprès de deux hommes très différents par leur culture et leur disposition générale. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il soit possible d’effectuer une comparaison anthropologique entre ces deux expériences, sans avoir besoin d’entrer en quelque matière théologique.

Dans le Véda, le Seigneur (suprême) est infiniment élevé, Il est transcendant, absolu, et Il est aussi tolérant. La Bhagavadgītā reconnaît volontiers que nombreuses sont les façons qu’ont les hommes de Le considérer. Il y a des hommes pour qui Il est la Personne suprême, originaire. Il y a des hommes qui se prosternent, en témoignage d’amour et de dévotion. Il y a des hommes qui L’adorent comme étant l’Unique. D’autres L’adorent dans son Immanence, dans la diversité infinie des êtres et des choses, et d’autres encore comme « forme universelle ».iii

Le Seigneur, tel que présenté dans la Bhagavadgītā, est unique, absolu, transcendant, immanent, universel. Si l’on voulait résumer cet Un en un mot, on pourrait aussi dire qu’Il est Tout en tout.

« Mais Moi, Je suis le rite et le sacrifice, l’oblation aux ancêtres, l’herbe et le mantra. Je suis le beurre, et le feu, et l’offrande. De cet univers, Je suis le père, la mère, le soutien et l’aïeul, Je suis l’objet du savoir, le purificateur et la syllabe OM. Je suis également le Rig, le Sâma et le Yajur. Je suis le but, le soutien, le maître, le témoin, la demeure, le refuge et l’ami le plus cher, Je suis la création et l’annihilation, la base de toutes choses, le lieu du repos et l’éternelle semence (…) Je suis l’immortalité, et la mort personnifiée. L’être et le non-être, tous deux sont en Moi, ô Arjuna. »iv

Dans une conférence, donnée à Londres en 1894, sur le Védanta,v Max Müller explique que l’Esprit Suprême est appelé bráhman, dans la tradition védique. Ce nom s’écrit ब्रह्मन्, en sanskrit. C’est un nom du genre neutre, avec l’accent tonique mis sur la racine verbale BRAH-, portée au degré plein – guṇa’. Le sanskrit, comme l’hébreu biblique, ne fait pas la différence entre majuscules et minuscules, contrairement au grec ou au latin. Cependant, les noms propres, comme Arjuna, sont dotés d’une majuscule dans leur transcription dans les langues indo-européennes. Dans le cas de bráhman, l’usage est d’écrire ce nom sans majuscules parce que ce n’est pas là un nom de personne, mais un principe abstrait, un concept.

De fait, cette abstraction permet au bráhman d’être, en principe, un concept réellement universel. D’ailleurs, selon la Bhagavadgītā, cette abstraction, ce principe, dit à son propos : « Même ceux qui adorent des idoles m’adorent ».

Müller précise que, dans le cadre de la philosophie védanta, ce principe suprême, le bráhman, est distingué du brahmán (on notera le déplacement de l’accent tonique vers la dernière syllabe). Le brahmán est un nom d’agent du genre masculin, qui signifie alors le « Créateur ». Pourtant, c’est bien le bráhman, principe abstrait, qui affirme aussi: « Même ceux qui adorent un Dieu personnel sous l’image d’un ouvrier actif, ou d’un Roi des rois, M’adorent ou, en tous cas, pensent à Moi.»vi

On comprend que, dans cette vue, le brahmán (le « Créateur ») ne serait en réalité que l’une des manifestations du bráhman (le Principe Suprême). Le bráhman semble aussi dire ici, non sans une certaine ironie, que ceux qui croient à un Dieu personnel peuvent parfaitement soutenir une position inverse… La vérité semble quelque peu hors de portée de l’intelligence humaine, mais elle se résume à ceci : la notion de bráhman, comme principe abstrait, et la notion de brahmán, comme Créateur, sont essentiellement unes. Il n’y a qu’une légère différence d’accentuation…

Là encore, le judaïsme professa une intuition étrangement comparable, avec la célèbre entame du premier verset de la Genèse : Béréchit bara Elohim (Gn 1,1), que l’on peut traduire selon certains commentateurs du Béréchit Rabba : « ‘Au-principe’ créa les Dieux », (c’est-à-dire : ‘Bé-réchit’ créa les Elohim). D’autres commentateurs proposent même de comprendre : «Avec le Plus Précieux, *** créa les Dieux ». Je note ici à l’aide des trois astérisques l’ineffabilité du Nom du Principe Suprême (non nommé mais sous-entendu). Si l’on combine toutes ces interprétations, on pourrait décomposer mot à mot la phrase Béréchit bara Elohim de la façon suivante: « Le Principe (***) créa les Elohim ‘avec’ (un sens possible de la particule -) le ‘Plus Précieux’ (l’un des sens possibles du mot réchit). »

Pour le comparatiste, ces possibilités (même ténues) de convergence entre des traditions a priori aussi différentes que la védique et l’hébraïque, sont sources de méditations stimulantes, et d’inspiration tonique…

Revenons au Véda et la philosophie des Védanta. L’un des plus célèbres commentateurs de l’héritage védique, Ādi Śaṅkara (आदि शङ्कर ) ajoute encore un autre niveau d’interprétation des notions de bráhman et de brahmán : « Quand bráhman n’est défini dans les Upaniad que par des termes négatifs, en excluant toutes les différences de nom et de forme dues à la non-science, il s’agit du ‘supérieur’. Mais quand il est défini en des termes tels que : ‘l’intelligence dont le corps est esprit et lumière, qui se distingue par un nom et une forme spéciaux, uniquement en vue du culte’vii, il s’agit de l’autre, du brahmán ‘inférieur’.»viii

Mais s’il en est ainsi, commente à son tour Max Müller, le texte qui dit que bráhman n’a pas de second (Chand, VI, 2, 1) pourrait paraître être contredit. « Non, répond Śaṅkara, parce que tout cela n’est que l’illusion du nom et de la forme causée par la non-science. En réalité les deux brahman ne sont qu’un seul et même Brahman, l’un concevable, l’autre inconcevable, l’un phénoménal, l’autre absolument réel.»ix

La distinction établie par Śaṅkara est claire. Mais dans les Upaniad, la ligne de démarcation entre le bráhman (suprême) et le brahmán (créateur) n’est pas toujours aussi nettement tracée. De nombreux passages des Upaniad décrivent le retour de l’âme humaine, après la mort, vers ‘Brahman’ (sans que l’accent tonique soit distingué). Śaṅkara interprète toujours ce Brahman (sans accent) comme étant le brahmán inférieur.

Müller explique : « Cette âme, comme le dit fortement Śaṅkara, ‘devient Brahman en étant Brahman’x, c’est-à-dire en le connaissant, en sachant ce qu’il est et a toujours été. Écartez la non-science et la lumière éclate, et dans cette lumière, le moi humain et le moi divin brillent en leur éternelle unité. De ce point de vue de la plus haute réalité, il n’y a pas de différence entre le Brahman suprême et le moi individuel, appelé aussi Ātmanxi. Le corps, avec toutes les conditions (oupadhi) auxquelles il est subordonné, peut continuer pendant un certain temps, même après que la lumière de la connaissance est apparue, mais la mort viendra et apportera la liberté immédiate et la béatitude absolue ; tandis que ceux qui, grâce à leurs bonnes œuvres, sont admis au paradis céleste, doivent attendre, là, jusqu’à ce qu’ils obtiennent l’illumination suprême, et sont alors seulement rendus à leur vraie nature, leur vraie liberté, c’est-à-dire leur véritable unité avec Brahman. »xii

Comment comprendre ce texte ? L’explication la plus directe est que la béatitude survient à l’heure de la mort. Mais il est aussi possible d’atteindre l’illumination suprême de son vivant, grâce aux ‘bonnes œuvres’.

Du véritable Brahman, les Upaniad disent encore ceci : «En vérité, ami, cet Être impérissable n’est ni grossier ni fin, ni court ni long, ni rouge (comme le feu) ni fluide (comme l’eau). Il est sans ombre, sans obscurité, sans air, sans éther, sans liens, sans yeux, sans oreilles, sans parole, sans esprit, sans lumière, sans souffle, sans bouche, sans mesure, il n’a ni dedans ni dehors ». Et cette série de négations, ou plutôt d’abstractions, continue jusqu’à ce que tous les pétales soient effeuillés, et qu’il ne reste plus que le calice, le pollen, l’inconcevable Brahman, le Soi du monde. «Il voit, mais n’est pas vu ; il entend, mais on ne l’entend pas ; il perçoit, mais n’est pas perçu ; bien plus, il n’y a dans le monde que Brahman seul qui voie, entende, perçoive, ou connaisse.»xiii

Puisque Brahman est le seul à ‘voir’, le terme métaphysique qui lui conviendrait le mieux serait celui de ‘lumière’. Cela ne voudrait pas dire que Brahman est, en soi, ‘lumière’, mais seulement que toute lumière, toutes les manifestations possibles de la ‘lumière’, sont en Brahman.

Parmi les manifestations de la lumière, il y a notamment la lumière consciente, qu’on appelle aussi la connaissance. Müller évoque une célèbre Upaniad: « ‘C’est la lumière des lumières ; quand Il brille, le soleil ne brille pas, ni la lune ni les étoiles, ni les éclairs, encore moins le feu. Quand Brahman brille, tout brille avec lui : sa lumière éclaire le monde.’xiv La lumière consciente représente, le mieux possible, la connaissance de Brahman, et l’on sait que Thomas d’Aquin appelait aussi Dieu le soleil intelligent (Sol intelligibilis). Car, bien que tous les attributs purement humains soient retirés à Brahman, la connaissance, quoique ce soit une connaissance sans objets extérieurs, lui est laissée. »xv

La ‘lumière’ semble la métaphore la moins inadéquate dans ce contexte, et, fait notable, elle est employée par presque toutes les religions de par le monde, à travers les époques, comme la védique, l’hébraïque, la chrétienne, ou la bouddhiste. Ces religions appliquent aussi cette image à ‘la lumière de la connaissance’ (humaine). Ce faisant, elles oublient peut-être quelles sont les limites a priori étroites de la connaissance ou de la sagesse (humaines), même parvenues à leur plus haut degré de perfection, et combien connaissance et sagesse humaines sont en réalité indignes de la Divinité. Ou bien l’oublient-elles vraiment ? Ne sont-elles pas persuadées, plutôt, qu’une sorte d’anagogie est possible entre sagesse humaine et sagesse divine ?

Il y a en toute connaissance et en toute sagesse humaine un élément essentiellement passif. Cette ‘passivité’ pourrait être naturellement considérée comme incompatible avec la sagesse divine…

Or il faut bien observer, du point de vue de l’anthropologie comparative, que plusieurs religions reconnaissent l’idée d’une forme de ‘passivité’ (active) de la Divinité. Elle prend l’initiative de se retirer de l’être et du monde, dans une sorte de sacrifice, pour permettre à sa créature d’accéder à l’être.

Plusieurs exemples valent d’être cités, en appui de cette thèse.

Dans le Véda, Prajāpati, प्रजापति, nom qui signifie littéralement « Père et Seigneur des créatures », se sentit « vidé » juste après avoir créé tous les mondes et tous les êtres. Dans le christianisme, le Fils du Dieu unique, sentit son « vide » (kénose, du grec kénos, vide, s’opposant à pléos, plein) et son « abandon », juste avant sa mort. Le Dieu de la kabbale juive, tel que théorisé au Moyen Âge en Europe, consent, Lui aussi, à sa « contraction » (tsimtsoum) pour laisser un peu d’être à sa création.

Dans l’analogie implicite, cachée, souterraine, entre la passivité de la sagesse humaine, et l’évidement divin, il y aurait peut-être quelque matière pour une forme d’ironie, tragique, sublime et écrasante. Cette analogie et cette ironie, permettraient aussi à la ‘sagesse’ humaine, infime, de s’approcher à petits pas de l’un des aspects les plus profonds du mystère.

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iBhagavadgītā 9,4-5

iiBhagavadgītā 9,11

iii« D’autres, qui cultivent le savoir, M’adorent soit comme l’existence unique, soit dans la diversité des êtres et des choses, soit dans Ma forme universelle. » Bhagavadgītā 9,15

ivBhagavadgītā 9,16-19

vF. Max Müller. Introduction à la philosophie Védanta. Trois conférences faites à l’Institut Royal en mars 1894. Trad. De l’anglais par Léon Sorg. Ed. Ernest Leroux, Paris 1899.

viBhagavadgītā 9

viiChand. Up., III, 14, 2

viiiF. Max Müller, op. cit. 3ème conférence, p.39

ixF. Max Müller, op. cit. 3ème conférence, p.39-40

xIl faudrait ici sans doute préciser, grâce aux accents toniques : « L’âme devient brahmán en étant bráhman. » Mais on pourrait écrire aussi, me semble-t-il, par analogie avec la ‘procession’ des personnes divines que la théologie chrétienne a formalisée : « L’esprit devient bráhman en étant brahmán. » 

xiVed. Sutra, I, 4, p. 339

xiiF. Max Müller, op. cit. 3ème conférence, p.41

xiiiF. Max Müller, op. cit. 3ème conférence, p.44

xivMund. Up. 2,2, 10-11. La traduction d’Alyette Degrâces donne :

« le brahman sans tache et sans part,

il est brillant, lumière des lumières,

c’est lui que connaissent

les connaisseurs du Soi.

Là le soleil ne brille pas

ni la lune et les étoiles,

ni les éclairs ne brillent,

et comment donc ce feu !

Tout reçoit sa brillance de lui seul qui brille.

Par sa lumière ce Tout resplendit. »

Trad. A. Degrâces. Les Upaniad. Fayard, 2014, p. 474

xvF. Max Müller, op. cit. 3ème conférence, p.45

Mort et conscience


« Kena Upaniṣad »

La Mort dit : « Ce qui est bien est une chose, et ce qui est agréable en est une autre. »

Le bien serait-il l’antonyme de l’agréable ? Pourquoi l’agréable ne serait-il pas aussi le bien ?

C’est la Mort en personne, dont le nom est Yama, qui parle, et on se doute qu’elle parle en fait d’elle-même, de ce qu’elle représente pour tout ce qui n’est pas elle, pour tout ce qui est vivant. Elle a peut-être ses raisons pour parler ainsi. Mais c’est aussi une évidence, un cliché. La mort n’est pas agréable, ni au corps, qui redoute et pressent l’agonie longtemps avant de la vivre, ni à la pensée qui questionne en vain, présume, erre, oscille et ne peut conclure, dans l’ignorance où elle se tient toujours sur ce qui l’attend.

Si la mort, certes, n’est pas agréable, il reste à prouver qu’elle est un bien. Du moins hypothétiquement, on pourrait concevoir que la mort est en effet une bonne chose d’une certaine manière, contre toute apparence. Comment cela se pourrait-il ?

Par exemple, on pourrait concevoir que la mort est un bien si elle libérait l’homme de ses contraintes terrestres (de ses limites, de ses souffrances) et lui ouvrait alors des perspectives tout autres, dans un autre monde, d’une autre nature, au-delà de la mort.

A l’inverse, on pourrait aussi concevoir qu’elle est un bien même si elle n’était qu’une immense nuit, un abîme infini, semblable au néant que l’on a connu, avant de naître au jour…

Il reste que l’homme ne sait décidément pas ce qu’est la mort, en réalité, par-delà ses apparences terminales, sans retour.

Il y a indubitablement « ce doute au sujet de l’homme qui est mort : les uns disent : ‘il existe’, les autres disent ‘il n’existe pas’. »i

Comment lever le doute, comment savoir ? Les dieux eux-mêmes doutèrent, dit-on.ii Il est vrai que ces dieux-là n’atteignirent jamais que le 3e monde, Svar. Ils ignoraient les quatre autres, supérieurs à Svar.

Il est dit cependant que l’on peut « savoir » ce qui vient après la mort, on peut le savoir – par le « feu ». Quel est ce feu ? Peut-être est-ce le feu qui mène au « ciel ». Quel ciel ? Il y en a six, dont Svar. Le ciel, c’est le mot court qui fait référence à ces six cieux pris ensemble, à tous les cieux, à ces outre-mondes, auxquels conduit la mort.

« Toi, ô Mort, tu connais le feu qui mène au ciel. »iii

La Mort connaît ce ciel, ou ces cieux, à ce qu’il semble. Mais l’homme, qui parle ainsi, qui s’adresse à la Mort, qui l’apostrophe, et qui lui dit qu’elle connaît le « feu », cet homme dont le nom est Naciketas, peut-il lui-même connaître ce ciel, ou ces six cieux ? Sans doute pas. Il ne peut connaître ces cieux puisqu’il n’est pas mort encore. Il n’est pas allé les voir, ni n’en est revenu. Bien sûr, des prophètes, des héros, des chamanes y sont allés, et ont témoigné, eux, mais Naciketas, non.

L’homme peut donc en avoir entendu parler. Il peut certes rejeter ces histoires comme des contes pour enfants, ou des fictions de peuples premiers, mais il peut aussi admettre au moins l’éventualité de leur validité partielle. Dans ce cas, du moins, il peut aussi tenter de les concevoir, de se les représenter, ces six cieux, et même s’efforcer d’en comprendre le sens, la raison, et la fin, si tant est qu’ils en aient une. A défaut, il peut s’en répéter le nom, ou les noms, du moins ceux dont la Tradition parleiv.

La Mort déclare d’ailleurs à cet homme-là (Naciketas) : « Toi qui comprends le feu qui mène au ciel. »v Il est donc possible de comprendre. Et qu’y a-t-il à comprendre ? Il y a à comprendre que le feu permet d’accéder à « un monde sans fin »vi, que le feu est « le support » même de ce monde infini, et que ce feu brûle aussi « dans un lieu caché »vii, c’est-à-dire dans le secret du cœur, dans l’intelligence du sage.

Cet homme est impatient de savoir enfin ce qui l’attend. Il interpelle la Mort. « Ce sur quoi on doute, ô Mort, sur ce qu’est le grand passage – dis-le nous ! »viii

Le « grand passage », c’est celui qui mène vers l’autre monde, Samparāya, ce qu’Ādi Śaṅkara appelle aussi paraloka, le monde de l’au-delà.

L’existence de ce « passage » est attestée par quelques témoins, au long des millénaires, dans toutes les cultures, toutes les langues. Mais elle n’est pas révélée à ceux qui sont restés des «  enfants », au sens métaphorique, c’est-à-dire à ceux qui n’ont pas l’esprit préparé, ceux qui n’ont pas délié leur intelligence, ceux qui s’agrippent seulement aux réalités de ce monde-ci, ceux qui s’en tiennent à ce monde visible, ceux qui cultivent l’ignorance du monde invisible.

De celui qui pense : « Il y a ce monde-ci, l’autre n’existe pas ! », la Mort dit : « De nouveau, de nouveau, il tombe sous mon pouvoir ».ix

Il nous revient de le dire : ils vivent dans l’ignorance, tous ceux qui se contentent de ce monde d’ici-bas, d’y vivre et d’y mourir, sans autre perspective. Car l’ignorance est un monde aussi, un vaste monde, quoique clos, aveugle et fini.

« Ceux qui s’agitent à l’intérieur de l’ignorance se considèrent comme sages, circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. »x

Il faut seulement le dire à nouveau, en termes nets, pesés, assurés.

Lui que (Ya) beaucoup ne connaissent pas, que beaucoup ne saisissent pas, même lorsqu’Il se donne à entendre, est une véritable merveille. Il pénètre l’intelligence du sage qui le saisit, qui le connaît. Qui est-il ? Il est Celui qui (Ya) est le Soi, il est l’ātman.

« L’homme sage laisse de côté la joie et la peine, il concentre son esprit sur le Soi, il médite sur le Dieu ancien, inscrutable, inaccessible, caché dans le secret, demeurant dans l’abîme. »xi

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iKatha Upaniṣad (KaU) 1, 1, 20

iiKaU 1, 1, 22

iiiKaU 1, 1 ,13

ivOn raconte qu’il y a 7 mondes , c’est-à-dire ce monde-ci et six « cieux »: Bhῡ, la Terre, Bhuvar, « ce qui est entre le Ciel et la Terre », Svar, le Ciel, où demeurent les dieux (deva), Mahar, où demeurent les sages (ṛṣi), Janar, où demeurent les fils de Brahmā, Tapar, où demeurent les ascètes (vairāgin), et Satya, où demeure Brahmā, et où sont enfin transportés tous ceux qui sont délivrés de la mort et de la renaissance. Ces 7 mondes correspondent à 7 niveaux de conscience.

vKaU 1, 1 ,14

viDans le texte de KaU 1, 1 ,14 : anantalokāptim, « the attainment of infinite ». Le mot ananta signifie « infini, illimité ; éternel ». Le mot loka signifie « lieu, monde, univers ». Seul le monde appelé Satya peut être considéré infini, anantalokāptim.

viiDans le texte de KaU 1, 1 ,14 : nihitam guhāyām, « located in the hidden place »

viiiKaU 1, 1, 29

ixKaU 1, 2, 6

xKaU 1, 2, 5

xiKaU 1, 2, 12

क – The God Whose Name Was « Who? »


« Vedic sacrifice »

More than two millennia before the times of Melchisedechi and Abraham, other wandering and pious men were already singing the hymns of Ṛg Veda. Passing them on faithfully, generation after generation, they celebrated through hymns and prayers, the mysteries of a Supreme God, a Lord creator of worlds, of all creatures, of all lives.

Intelligence of the divine did just not begin in Ur in Chaldea, nor sacred wisdom in Salem.

Some sort of intelligence and wisdom probably reigned, more than five thousand years ago, among chosen, attentive, dedicated spirits. These men left as a legacy the hymns they sang, in precise and chiselled phrases, evoking the salient mysteries that already assailed them:

Of the Creator of all things, what can be said? What is His name?

What is the primary source of « Being »? How to name the primordial « Sun », from which the entire Cosmos emerged?

Who is really the Lord imposing His lordship on all beings, – and on the ‘Being’ itself ?

And what does this pronoun, Who, really mean in this context?

What is the role of Man, his true part in this mystery at play?

A Vedic hymn, famous among all, summarizes and condenses all these difficult questions into one single one, both limpid and obscure.

It is Hymn X, 121 of Ṛg Veda, often titled « To the Unknown God ».

In the English translation by Ralph T.H. Griffith, this Hymn is entitled « Ka ».ii Ka, in Sanskrit, means «who ? »

This Hymn is dedicated to the God whom the Veda literally calls « Who? »

Griffith translates the exclamation recurring nine times throughout this ten-verses Hymn as follows :

« What God shall we adore with our oblation ? »

But from the point of view of Sanskrit grammar, it is perfectly possible to personify this interrogative pronoun, Ka (Who?) as the very name of the Unknown God.

Hence this possible translation :

To the God ‘Who?’

1. In the beginning appeared the Golden Germ.

As soon as he was born, he became the Lord of Being,

The support of Earth and this Heaven.

What God shall we adore with our oblation ? 

2. He, who gives life force and endurance,

He, whose commandments are laws for the Gods,

He, whose shadow is Immortal Life, – and Death.

What God shall we adore with our oblation ? 

3. ‘Who?iii – in His greatness appeared, the only sovereign

Of everything that lives, breathes and sleeps,

He, the Lord of Man and all four-membered creatures.

What God shall we adore with our oblation ? 

4. To Him belongs by right, by His own power,

The snow-covered mountains, the flows of the world and the sea.

His arms embrace the four quarters of the sky.

What God shall we adore with our oblation ? 

5. ‘Who?’ holds the Mighty Heavens and the Earth in safety,

He formed the light, and above it the vast vault of Heaven.

‘Who?’ measured the ether of the intermediate worlds.

What God shall we adore with our oblation ? 

6. Towards Him, trembling, forces crushed,

Subjected to his glory, raise their eyes.

Through Him, the sun of dawn projects its light.

What God shall we adore with our oblation ? 

7. When came the mighty waters, carrying

The Universal Germ from which Fire springs,

The One Spirit of God was born to be.

What God shall we adore with our oblation ? 

8. This Unit, which, in its power, watched over the Waters,

Pregnant with the life forces engendering the Sacrifice,

She is the God of Gods, and there is nothing on Her side.

What God shall we adore with our oblation ? 

9. O Father of the Earth, ruling by immutable laws,

O Heavenly Father, we ask You to keep us,

O Father of the ample and divine Waters!

What God shall we adore with our oblation ? 

10. O Lord of creaturesiv, Father of all things,

You alone penetrate all that is born,

This sacrifice that we offer you, we desire it,

Give it to us, and may we become lords of oblation!

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What is this divine Germ (Hiraṇyagarbha , or ‘Golden Germ’, in Sanskrit), mentioned in verses 1, 7 and 8?

One does not know, but one can sense it. The Divine is not the result of a creation, nor of an evolution, or of a becoming, as if it was not, – then was. The Veda here attempts a breakthrough in the understanding of the very nature of the divinity, through the image of the ‘germ’, the image of pure life.

The idea of a ‘God’ is only valid from the creature’s point of view. The idea of ‘God’ appears best through its relation to the idea of ‘creature’. For Himself, God is not ‘God’, – He must be, in His own eyes, something completely different, which has nothing to do with the pathos of creation and the creature.

One can make the same remark about « Being ». The « Being » appears only when the beings appear. God creates the beings and the Being at the same time. He Himself is beyond Being, since it is through Him that Being comes to « be ». And before the beings, before the Being itself, it seems that a divine, mysterious life obviously ‘lived’. Not that it ‘was’, since the Being was not yet, but it ‘lived’, hidden, and then ‘was born’. But from what womb? From what prior, primordial, primal uterus? We do not know. We only know that, in an abyssmal mystery (and not in time or space), an even deeper mystery, a sui generis mystery, grew, in this very depth, which was then to come to being, but without the Mystery itself being revealed by this growth and by this outcoming of being.

The place of origin of the mystery is not known, but the Veda calls it ‘Golden Germ’ (hiraṇyagarbha). This metaphor of a ‘Germ’ implies (logically?) some primal ovary and womb, and some desire, some life older than all life, and older than the Being itself.

Life came from this Living One, in Whom, by Whom and from Whom, it was given to the Being ; it was then given to be, and it was given thereby to beings, to all beings.

This mysterious process, which the word ‘Germ’ evokes, is also called ‘Sacrifice’, a word that appears in verse 8: Yajña (यज्ञ). Why « sacrifice » ? Because the divine Seed dies to Herself, She sacrifices Herself, so that out of Her own Life, life, all lives, may be born.

The Veda also says : May God be born to Himself, through His sacrifice…

What a strange thing to say!

By being born, God becomes ‘God’, He becomes the Lord of Being, for the Being, and the Lord of beings. Hymn 121 takes here its mystical flight, and celebrates a God who is the Father of creatures, and who is also always transcendent to the Being, to the world and to his own ‘divinity’ (inasmuch as this divinity allows itself to be seen in its Creation, and allows itself to be grasped in the Unity that it founds).

But who is this God who is so transcendent? Who is this God who hides, behind the appearance of the Origin, below or beyond the very Beginning?

There is no better noun, one might think, than this interrogative pronoun: ‘Who?’.

Ka. क.

This pronoun in the form of a question, this ‘Who?’ , this Ka, does not call for an answer. Rather, it calls for another question, which Man addresses to himself: To whom? To whom must Man, seized by the unheard-of depth of the mystery, in turn offer his own sacrifice?

A haunting litany: « What God shall we adore with our oblation ? » 

It is not that the name of this God is strictly speaking unknown. Verse 10 uses the expression Prajāpati , ‘Lord of creatures’. It is found in other texts, for example in this passage from Taittirīya Saṁhitā :

« Indra, the latest addition to Prajāpati, was named ‘Lord of the Gods’ by his Father, but they did not accept him. Indra asked her Father to give her the splendor that is in the sun, so that she could be ‘Lord of the Gods’. Prajāpati answered her:

– If I give it to you, then who will I be?

– You will be what You say, who? (ka).

And since then, it was His name. »v

But these two names, Prajāpati and Ka, refer only to something related to creatures, referring either to their Creator, or simply to their ignorance or perplexity.

These names say nothing about the essence of God. This essence is undoubtedly above all intelligibility, and above all essence.

Ka, ‘who?’, in the original Sanskrit text, is actually used in the singular dative form of the pronoun, kasmai (to whom?).

One cannot ask the question ‘who?’ with regard to ‘God’, but only to ‘whom’? One cannot seek to question His essence, but only to try to distinguish Him among all the other possible objects of worship.

God is mentally unknowable. Except perhaps in that we know that a part of His essence is ‘sacrifice’. But we still know nothing of the essence of His ‘sacrifice’. One may only ‘participate’ in it, more or less actively.

One may try to better understand the essence of one’s own sacrifice, one’s own ‘oblation’, if one is ready to pay the price it demands. Indeed, one is both subject and object of one’s oblation. In the same way, God is both subject and object of His sacrifice. One can then try to understand, by anagogy, the essence of His sacrifice through the essence of one’s own oblation.

This precisely is what Raimundo Panikkar describes as the essential ‘Vedic experience’. It is certainly not the personal experience of those Vedic priests and prophets who were chanting their hymns two thousand years before Abraham met Melchisedek, but it could be at least a certain experience of the sacred, of which we ‘modern’ or ‘post-modern’ could still feel the breath and the burning.

____________________

iמַלְכֵּי-צֶדֶק , (malkî-ṣedeq) : ‘King of Salem’ and ‘Priest of the Most High (El-Elyôn)’.

iiRalph T.H. Griffith. The Hymns of the Rig Veda. Motilal Banarsidass Publihers. Delhi, 2004, p.628

iiiIn the original Sanskit: , Ka ? « To Whom ? »

iv Prajāpati :  » Lord of creatures « . This expression, so often quoted in the later texts of the Atharva Veda and Brāhmaṇa, is never used in the Ṛg Veda, except in this one place (RV X,121,10). It may therefore have been interpolated later. Or, – more likely in my opinion, it represents here, effectively and spontaneously, the first historically recorded appearance (in the oldest religious tradition in the world that has formally come down to us), or the ‘birth’ of the concept of ‘Lord of Creation’, ‘Lord of creatures’, – Prajāpati .

vTB II, 2, 10, 1-2 quoted by Raimundo Panikkar, The Vedic Experience. Mantramañjarī. Darton, Longman & Todd, London, 1977, p.69

Des « Grands Dieux », et de l’Être qui ne veut pas se faire appeler l’Un


« Kabirim »

Les Dieux Cabires (en grec Κάϐειρο, Kábeiroi), ou « Grands Dieux », (Μεγάλοι Θέοι, Megáloi Théoi), ont été célébrés dans la haute antiquité, bien avant qu’Hésiode ne formule sa théogonie. Aussi nommés les Telchines, les Corybantes, les Dactyles, leur culte était pratiqué dans diverses parties de la Grèce, en Crète, en Phénicie, en Phrygie et dans le reste de l’Asie mineure, et jusqu’en Égypte. On retrouve les Cabires en Perse, sous le nom de Gabirim.

Le nom cabire est indubitablement d’origine sémitique. Le consensus général est de faire remonter ce mot à l’adjectif hébreu (et phénicien) כַּבִּיר kabîr, « grand, puissant », qui est notamment utilisé pour qualifier Dieu dans le livre de Job.

Dieu y est appelé « juste et puissant », צַדִּיק כַּבִּיר , tsadiq kabîri, et peu après, ce Dieu kabîr, « puissant », brise les « puissants », כַּבִּירִים , kabîrimii. dont on ne sait si ce sont des hommes ou des dieux auxquels Job fait allusion.

En Job encore, kabîr est employé de deux manières pour célébrer le « Dieu grand », אֵל כַּבִּיר, El-kabîr, et mais aussi le Dieu « grand par la force de l’esprit », כַּבִּיר, כֹּחַ לֵב , kabîr koḥ lev.iii

On trouve le mot en assyrien: kabâru, « être grand, puissant », et en arabe: كَبُرَ , kabura, « être grand (par la taille ou le rang) » et كَبِرً, kabîr « grand, noble (moralement) ».

Hercule, le héros grand et fort, était aussi un dieu, et il était compté parmi les Cabires, non parce qu’il était ‘fort’ mais parce qu’il était ‘grand’, étant associé avec les puissances telluriques, et qu’il était considéré comme le créateur des sources d’eau chaude, et le dispensateur de la santé en tant qu’allié d’Esculape.

En Égypte, Hercule était nommé Gigon, et surnommé « le danseur » ou le « dieu de la table », ce qui renvoie à d’autres divinités antiques que l’on retrouve en Phénicie, en Phrygie et sur l’île de Samothrace. Comme maître des danses, Hercule-Gigon était le dieu régissant les chœurs des Corybantes et des Dactyles.iv

Hérodote décrit les Cabires ou « Grands Dieux » égyptiens, qui sont célébrés à Memphis, dans le temple de Phtha, et placés sous l’autorité de celui-ci, puisqu’il était leur « père ». Phtha était le Dieu originaire, primordial. Il était en essence l’éternel souffle de vie, celui qui anime toute chose, fonde et soutient le monde . Il avait engendré les Grands Dieux, et, par leur intermédiaire, le cosmos tout entier et toutes les créatures.

Les Phéniciens considéraient que les Cabires étaient les fils de Sydyk, l’équivalent de Phtha.

Ce furent sans doute les Phéniciens qui exportèrent en Grèce le culte des Cabires, comme ils le firent à Carthage.

Le philosophe F.W.J von Schelling, dans son livre Über die Gottheiten von Samothrace (1815), fait remonter l’origine des Cabires exclusivement à des sources sémitiques, hébraïques et phéniciennesv. Il propose aussi une autre étymologie du nom Cabire, en l’attribuant à la racine hébraïque חבר, ḥabar, qui a pour premier sens « unir, associer, lier » , d’où l’adjectif pluriel חָבֵרִים, ḥabirim, « les associés », — mais cette racine a aussi, par extension, le sens de « nouer un nœud magique, jeter un charme, un sortilège » (« to tie a magic knot, a spell, charm »)vi.

Ces acceptions peuvent parfaitement s’accorder et donnent de nouvelles harmoniques au sens du nom Cabire.

Les deux idées connotées par la racine abar, celle de lien et d’association d’une part, et celle de magie et de sortilège d’autre part, sont en quelque sorte structurellement liées, si j’ose dire, dans le contexte des langues sémitiques.

Mais l’interprétation de la nature profonde de ce « lien », du point de vue religieux, a donné lieu à de profondes divergences .

Dans les religions de l’antiquité, en Phrygie, en Phénicie, puis en Crète, en Grèce, et à Samothrace, l’interprétation donnée est entièrement positive.

En revanche, cette idée de « lien » ou d' »association » a une connotation négative du point de vue d’un strict monothéisme, et particulièrement comme on vient de le voir, dans le judaïsme, où le Dieu kabîr brise les kabîrim. Plus tard, dans l’islam, l’idée d’association sera aussi vue négativement, comme portant atteinte à l’idée radicale de l’unité divine. En témoigne le Coran qui qualifie les chrétiens du terme d' »associateurs », parce qu’ils « associent » au Dieu unique les deux autres figures de la Trinité, le Fils et le Saint Esprit, une « association » qui mérite la mort selon le Coranvii.

Mais d’un autre point de vue, moins rigide, moins polémique, l’idée d' »association » permet d’unir conceptuellement une multiplicité pour en faire une unité ou une entité supérieure. Une expression de l’Ancien Testament (ḥaverim) l’illustre bien: כְּאִישׁ אֶחָד, חֲבֵרִים , k-ich éḥad ḥaverim, « unis comme un seul homme’viii.

Par analogie, l’association de divinités de rang inférieur, ou l’existence même d’un plérôme divin, pourraient être comprises comme leur subsomption par une unité divine suprême, ce qui est, d’une certaine manière, une façon d’établir un lien philosophique entre monothéisme et polythéisme.

Schelling remarque aussi que l’expression חֹבֵר, חָבֶר , ḥover ḥaver, employé dans le 5ème Livre de Moïseix, se traduit mot-à-mot: « associant l’association » ou « liant le lien », ce qui est un euphémisme pour signifier « ceux qui emploient des charmes, ou des sortilèges », ou « les enchanteurs ». On retrouve ce sens connoté négativement chez Isaïe, dans l’expression « tes incantations » ou « tes sortilèges », חֲבָרַיִךְ ḥavarikax.

Bien que cette théorie de Schelling sur le sens du mot « cabire » ait été critiquée par nombre de savants du 19ème siècle (comme Karl Otfried Müller, Friedrich Gottlieb Welcker, Friedrich Creuzer), il me paraît intéressant d’en suivre les implications théoriques et théologiques.

On peut en effet y trouver argument quant à la permanence d’un archétype fondamental, au sein des plérômes des panthéismes sémites et grecs, à savoir celui de l’archétype d’une trinité divine. Cet archétype trinitaire sera d’ailleurs repris un siècle après Schelling par Georges Dumézil, qui l’élargira encore, avec le succès que l’on sait, au monde indo-européen dans son ensemble.

Schelling estime que les trois Cabires (ou « Grands Dieux ») de Samothrace, Axiéros, Axiokersa et Axiokersos, forment une sorte de trinité panthéiste.

C’est à Hérodote que l’on doit d’avoir connaissance de ces noms secrets, qui faisaient partie du culte à mystères de Samothrace, ainsi que des indications sur l’initiation que l’on y recevait.xi Toujours selon lui, ce sont les Pélasges qui introduisirent la pratique des orgies sacrées à Samothrace.xii

Que signifie ces trois noms, Axiéros, Axiokersa et Axiokersos?

Axiéros viendrait selon Schelling d’un mot phénicien signifiant initialement pauvreté, mais aussi le désir de sortir de cet état, qui en résulte. La divinité primordiale est fondamentalement « pauvre », c’est-à-dire réduite à elle-même, isolée dans sa solitude originelle, et elle est donc prise du « désir » de croître, de s’engendrer elle-même. Par son désir même, elle engendre l’amour, et par là la Création qui en est le fruit.

L’étymologie proposée par Schelling me paraît philosophiquement stimulante, mais sur le plan strictement étymologique, elle est à tout le moins, peu fondée.

Si l’on analyse Axiéros comme le mot grec qu’il semble être, on voit d’emblée qu’il est composé des mots axios, « digne de » et éros, « amour ». Axiéros signifie alors simplement « Digne d’amour ».

Par ailleurs, Axiéros correspond, du point de vue mythologique, à la « Grande Mère » anatolienne, à la Cybèle de Phrygie et à la Déesse Mère du Mont Ida (Troie). La divinité primordiale de Samothrace, Axiéros, est d’essence féminine, et donc potentiellement maternelle. Son nom grec « Digne d’amour », est une indication quant à ce désir immanent d’amour, et partant, à cette aspiration à la mise au monde (du monde) .

L’un des premiers Français à avoir étudié, au début du 19ème siècle, la philosophie idéaliste allemande, et celle de Schelling en particulier, Joseph Willm, a proposé un commentaire qui offre une piste supplémentaire: Axiéros « est la nuit primitive, non la nuit ennemie de la lumière, mais qui l’attend et y aspire. »xiii

Allant dans ce sens, j’ajouterai que la nuit primitive, la Déesse primordiale, qui est Femme mais pas encore Mère, désire la Lumière, tout comme le désir aspire à l’amour. Dans le divin, le désir engendre par lui-même le moyen de le combler, et ce moyen, qui est aussi un résultat, est l’engendrement, — la création (en l’occurrence la création du monde).

Dans le nom Axiokersa on trouve, toujours selon Schelling, la racine kersa qui signifie « magie » dans les langues araméennes, et qui a formé plus tard le nom de la déesse Cérès. Axiokersa symbolise la matière, c’est-à-dire la matrice dans laquelle viendra s’incarner le désir divin (de maternité).

Axiokersos qui symbolise enfin le troisième degré dans cette progression cosmogonique, dans cette émergence de la Création, est simplement le nom masculin correspondant à Axiokersa, les deux formant donc un couple.

On voit que les trois Cabires sont composés de deux principes féminins et d’un principe masculin. Ces « Grands Dieux » sont majoritairement des « Grandes Déesses », — ce qui nous incite à nous rappeler que, bien plus à l’est, à Sumer, et bien plus originairement encore, le principe divin primordial était aussi féminin, tel qu’incarné par Inanna. Voir à ce sujet mes articles: Inanna et Dumuzi, la fin de leur sacré mariage et Inanna: La descente dans l’Enfer, la mort et la résurrection.

Les trois Cabires de Samothrace symbolisent indubitablement une triple gradation de l’instanciation (ou de l’incarnation) du divin dans le monde réel.

Ils correspondent par ailleurs, ce n’est pas un hasard, aux trois divinités grecques Démèter, Perséphone et Dionysios, qui ont repris l’essentiel de la symbolique des Cabires sous d’autre noms

Il y a encore un quatrième Cabire, Kadmilos, le messager, qui sera appelé plus tard, dans les mondes grecs et latins, des noms de Hermès et de Mercure. S’ajoutant à la trinité initiale, il forme avec elle une quaternion divin, sous forme de deux couples, Axiokersa et Axiokersos, et Axioéros, la « Grande Mère », ou « Mère des dieux », associée à Kadmilos-Hermès.

Ce rôle fécondateur de Kadmilos et Hermès a été rapproché de celui associé au phallus d’Osiris et même au Logos, le Verbe créateur. C.G. Jung écrit dans Aiôn: « C’est pour eux (les Naassènes) le Logos secret (aporrhêtos) et mystique, qui est, de façon caractéristique, mis en parallèle avec le phallus d’Osiris dans le texte suivant: ‘Je deviens ce que je veux et je suis ce que je suis’. En effet celui qui meut toutes choses est lui-même immobile. ‘Celui-là, disent-ils, est seul bon (agathon mononxiv). Un autre synonyme est l’Hermès cyllénien ithyphallique. ‘Ils disent en effet: Hermès est le Logos, l’interprète et le créateur (démiourgos) des choses nées, passées, présentes et à venir.’ C’est pourquoi il est honoré en tant que phallus, car il a ‘une impulsion (hormen) du bas vers le haut comme l’organe viril’. »xv

C.G. Jung a consacré de nombreuses page à la symbolique et à la mythologie des « quaternions », qu’il rapproche de celle des mandalas, et qu’il considère comme des symboles d’unité et de totalité. Il a suggéré que l’on trouvait aussi un tel « quaternion » dans le christianisme, si l’on considère l’ensemble formée par la Trinité, complétée par la « Mère de Dieu », Marie. « Marie viendrait remplir une case laissée vide par la défaite et l’exil des divinités féminines, Isis et Cybèle surtout. »xvi Pour l’historien suisse Philippe Borgeaud, il paraît évident que « le christianisme victorieux finit par asseoir Marie, la Mère de Dieu, sur un trône qui ressemble étonnamment à celui de la Mère des dieux, tout en recherchant, derrière l’image hiératique de la souveraine céleste, les émotions d’une mère aimante et souffrante. »xvii

La série quaternaire de ces Cabires, Axioéros, Axiokersa, Axiokersos et Kadmilos, représente les premières étapes de la Création et du développement de l’univers, telles que conçues par la cosmogonie phénicienne et phrygienne, influençant a posteriori les conceptions des anciennes religions grecques et crétoises, puis romaines.

Tout à fait à l’origine, il y a la Pauvreté, le Besoin, le Désir, la Peine, dont la Divinité primordiale, Axros, incarne l’essence, et qui comprend aussi, de manière immanente, le désir de sortir de cette Pauvreté, de cette Peine, — de sortir de cette Nuit.

La Nuit primordiale (plus tard nommée Cérès ou Démèter, par les Latins et les Grecs) a pour essence le manque, la faim, et donc le désir. La Nuit, ou Axioéros, la « Digne d’amour », la « Grande mère », est la toute première étape dans l’émergence de la Création et du Cosmos.

Ensuite, il y a le commencement de la Nature, qui apparaît dans la lumière de l’Aube, et qui est nommée Axiokersa par les Phéniciens et les Araméens, et sera appelée par les Grecs et les Latins, respectivement, Perséphone et Proserpine.

Enfin Axiokersos paraît au grand Jour de midi, dont tout l’éclat du soleil. Il sera nommé plus tard Dionysios ou Bacchus par les Grecs et les Romains.

Schelling l’appelle le roi du monde des esprits, le roi du monde idéal.

De fait, il s’appuie son interprétation de la mythologie des Cabires sur sa propre philosophie (idéaliste) de la nature, et de la Révélation…

Au-dessus de la Nature (Axiokersa) et du Monde Idéal (Axiokersos), il y a ce qui les unit, Kadmilos, ou Hermès. Il est aussi le Démiurge, le dieu personnel, qui a pour condition l’existence de ces premières divinités, mais qui leur est supérieur, et les subsume.

Schelling lance alors cette thèse provocatrice, mais très éclairante:

« Le monothéisme, proprement dit, qui n’est ni dans l’Ancien Testament, ni dans le Nouveau, et qui est plutôt mahométan que chrétien, est contraire à toute l’antiquité et à la foi de l’humanité, dont le sentiment est exprimé dans ces paroles d’Héraclite, approuvées par Platon: ‘l’Être seul sage ne veut pas être appelé l’Unique, mais Zeus’. »xviii

Dans l’allemand de Schelling, ce célèbre fragment d’Héraclite est traduit ainsi:

Das Eine weise Wesen will nicht das alleinige genannt seyn, den Namen Zeus will es.

« L’Être seul, sage ne veut pas être appelé l’Unique, il veut le nom ‘Zeus’. »

Pourquoi l’Être, seul et sage, ne veut-il pas être appelé l’Unique, mais du nom de Zeus? Avant de répondre, revenons à Héraclite.

Il s’agit ici du fragment 32:

ἓν τὸ σοφὸν μοῦνον λέγεσθαι οὐκ ἐθέλει καὶ ἐθέλει Ζηνὸς ὄνομα.xix

La traduction de Schelling s’oppose, là encore, aux idées reçues.

Les traductions conventionnelles de ce fragment font de l’Un (ἓν) le sujet du verbe vouloir (être appelé) et non son objet, ce qui change complètement le sens:

« L’Un, le Sage, ne veut pas et veut être appelé seulement du nom de Zeus. »xx

Une autre traduction déplace le mot ‘seulement’ et lui donne une valeur adjectivale:

« L’Un, le seul Sage, ne veut pas et veut être appelé du nom de Zeus. »xxi

Ces deux traductions résonnent de façon étrange, me semble-t-il, car elles font passer l’Être, seul et sage, pour un Dieu qui ne sait pas ce qu’il veut…

En revanche, la traduction de Schelling a l’avantage d’opposer radicalement ce que l’Être, seul et sage, veut, et ce qu’il ne veut pas, ce qui me paraît mieux convenir à une entité si haute.

Zeus, au génitif Ζηνὸς, Zenos, dont on a déjà indiqué l’étymologie en sanskrit, est aussi rattaché dans la culture grecque au principe de vie: ζῆν, zên est l’infinitif présent de ζαῶ, zaô, vivre.

Zeus est ici le principe de la vie universelle, selon une étymologie que l’on retrouve chez Eschyle, Euripide, Platon, Chrysippe.

Eschyle: « Le fils à qui nous devons la vie est sans nul doute le fils de Zeus. » (Les Suppliantes, 584)

Euripide: « Car la fille de Zeus doit être immortelle. » (Oreste, 1635)

Platon: « Car il n’y a pas, pour nous comme pour le reste des vivants, d’être qui soit principe du « vivre », zên, à un plus haut degré que le Souverain chef, que le roi de toutes choses,. D’où il résulte que ce Dieu est correctement appelé ‘celui par qui’, di hon, la ‘vie’, zên, appartient toujours aux vivants. Mais ainsi que je le dis, ce nom unique a été scindé en deux, par le Div et le Zeus. » (Cratyle, 396 ab)

Chrysippe: « Le dieu est appelé Zeus parce qu’il est cause de la vie, ζῆν, zên, ou parce qu’il pénètre intimement tout ce qui vit ». (D.L. VII, 147)

La formule assez étrange utilisée par le traducteur du texte de Platon (Léon Robin, dans la version de la Pléiade), « Ce nom unique a été scindé en deux, par le Div et le Zeus« , s’explique par les diverses formes que prend le nom Zeus en grec: Zeus est au nominatif, Dios est au génitif, Dii est le datif, l’accusatif a deux formes Dia ou Zêna; ces variations s’expliquent par l’étymologie, laquelle remonte à une racine sanskrite présentant aussi deux formes très proches: Div etDyauṣ.

Platon joue de la flexion du nom de Zeus pour faire ressortir la multiplicité de ses formes.

Mais c’est une multiplicité qui ne prend son vrai sens sens que par l’unicité du concept.

Pourquoi donc l’Être, seul et sage, ne veut-il pas être appelé l’Unique, mais du nom de Zeus?

Je propose cette réponse:

L’Être seul, sage ne veut pas être appelé l’Unique, parce que cet Un primordial, cet Unique, représente l’Être, seul dans sa Nuit, sa Nuit originaire.

Il veut être appelé du nom de ‘Zeus’, qui s’oppose à cette Nuit, parce que ce nom signifie originairement, en sanskrit, le « Brillant »xxii.

Zeus est le nom de la Lumière que l’Être sage et seul a voulu projeter sur le monde en sortant de sa Nuit.

Il a voulu sortir de sa Nuit de l’Un pour donner sa Lumière au Tout.

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iJob 34,17

iiJob 34,24

iiiJob 36,5

ivFriedrich Creuzer. Religions de l’Antiquité. Traduction de l’allemand par Joseph-Daniel Guigniaut, Livre V ch.2 , Tome 2, 1ère partie, p.283 sq.

vF.W.J. von Schelling, Über die Gottheiten von Samothrace, Stuttgart, 1815, Note 113, p.107 sq.

viCf. William Gesenius, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament, traduit de l’allemand en anglais par Edward Robinson, Clarendon Press, Oxford, 1939, p.287

vii(Coran 2 :217) « L’association est plus grave que le meurtre. » (9 : 5) « Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs (mouchrikina) où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. » (72:20) « Dis : ‘Je n’invoque que mon Seigneur et ne Lui associe personne’ ». (4 :171) « Ô gens du livre, n’exagérez pas dans votre religion, et ne dites d’Allah que la vérité. Le messie Jésus, fils de Marie, n’est qu’un messager d’Allah, sa parole qu’il envoya à Marie, et un souffle (de vie) venant de lui. Croyez donc en Allah et en ses messagers. Et ne dites pas « Trois ». Cessez! »

viiiJug. 20,11

ixDt 18,11

xIs. 47, 9.12

xiL’initiation, contrairement à celle des mystères d’Éleusis, était ouverte à tous. Le premier stade de l’initiation aux mystères est la myèsis (μύησις, « initiation »). Le candidat à l’initiation porte le nom de myste (μύστης / mústês). Selon Hérodote, la révélation initiale se fait autour de l’interprétation des images ithyphalliques d’Hermès-Kadmylos. Varron et Diodore rapportent que les symboles révélés à cette occasion évoquaient le Ciel et la Terre. Le second degré de l’initiation s’appelle épopteia (ἐποπτεία, « contemplation »). Elle n’est réalisée que par un petit nombre d’initiés, ce qui laisse penser qu’elle implique des conditions plus difficiles, comme la nécessité de confesser ses « fautes ». On y procède à des rites de lustration et à un sacrifice. Le hiérophante (ἱεροφάντης , « celui qui révèle le sacré »), récite la liturgie, et montre les symboles des mystères. (Source : Wikipédia)

xiiFriedrich Creuzer. Religions de l’antiquité, considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques. Traduit de l’allemand par J.D. Guigniaut. Tome II, 1ère partie, Ed. Treuttel et Wurz, Strasbourg, 1829, Livre V, p.288

xiiiJ. Willm. Histoire de la philosophie allemande depuis Kant jusqu’à Hegel. Tome III. Librairie philosophique de Ladrange, Paris, 1847, p.360

xiv« De transmutatione metallorum » dans Theatr. chem. (1602), I, p.574, cité par Jung in op.cit. p.425

xvC.G. Jung, Aiôn. Ettudes sur la phénoménologie du soi. Albin Miche, 2021, p.268-269

xviPhilippe Borgeaud, La Mère des dieux, de Cybèle à la Vierge Marie, Seuil, 1996, p. 9-10.

xviiPhilippe Borgeaud, La Mère des dieux, de Cybèle à la Vierge Marie, Seuil, 1996, p. 173.

xviiiF.W.J. von Schelling, Über die Gottheiten von Samothrace, Stuttgart, 1815, p.29

xixClément d’Alexandrie, Stromates V, 115,1

xxTraduction de Marcel Conche in Héraclite. Fragments. PUF, 1986, p.243

xxiKirk, p.393, cité par M. Conche in op.cit.

xxiiZeus vient du sanskrit Dyauṣ , द्यौष् , qui signifie le « Brillant » et qui est le nom propre de Dyau, le Ciel-Lumière personnifié. Ce mot vient de la racine dyut qui signifie « briller, resplendir, illuminer », et est apparenté à la racine dīv, « briller, resplendir » mais a aussi un sens moral: « jouer, être joyeux ». Le Zeus védique, Dyau, brille, resplendit et joue dans la joie…

Erebos, Arab, Europe


« Sunset »



Languages offer many surprises. Their words, their origins and their derivations, as long as one undertakes to follow them in their genesis, show the way to Heaven, – or to Hell.

In Hebrew, the word meaning ‘Arab’ ערב (‘RB) is the exact anagram of the word meaning ‘Hebrew’ עבר (‘BR).
But this word, ערב , which denotes ‘Arab’ in Hebrew, actually has a rich range of meanings that go far beyond this single ethnic designation. Pulling the thread of the ball of yarn, a whole ancient world emerges, covering a very vast territory, both geographical and semantic, from Europe to India via Akkad and Mesopotamia, and simmering a magic of subtle, brilliant and dark relationships.

The word עָרַב (‘arab) is also a verb that basically means ‘to set’ (referring to the sun or moon)i.
This Hebrew word is etymologically related to the ancient Akkadian erēbu, ‘to enter, to descend’, as in the expression erēb shamshi, the ‘sunset’ii.
Ernest Klein’s great etymological dictionary notes the kinship of the Hebrew word עָרַב (‘arab) with the Arabic gharb, غرب (‘west, the place of sunset’), with the Ethiopian ‘areba (‘he descended’), and also notes that the Greek word ‘Europe’ derives from this same etymological basis. The Greek word ‘Ἔρεβος, Érebos , which personifies Hell in mythology, also comes from the same base.
So we have the following etymological equation:
Erebos=Arab=Europe

Erebos is certainly a very old word, and its deep origin reveals other surprises, as we shall see.
The god Erebos (Ἔρεϐοϛ) was born from the primordial Chaos, he is the brother and husband of Nyx, the Night, with whom he begat Ether (Heaven) and Hemera (Day), but also Eleos (Pity), Epiphron (Prudence) and Charon, the ferryman of the Underworld.
Hesiod tells us: « Then from the void were born Erebus and the black Night. From the Night came the Aether and the Day, two brothers and sisters whom she had conceived by uniting with Erebus »iii.
Homer tells of Odysseus’ descent into the Underworld and his encounter with the shadows:
« After addressing my prayers and wishes to the crowd of the dead, I take the victims, slit their throats in the pit, where black blood flows; suddenly the souls of the males escape from Erebus ».iv

Odysseus carefully observed the souls of the dead in Erebus: « I spoke in this way; but Ajax did not answer me and fled into Erebus with the crowd of shadows. There, no doubt, in spite of his anger, he would have spoken to me if I had pressed him; but all my desire then was to observe the souls of the other deadv « .
A good connoisseur of Greek myths, Moreau de Jonnès explains: « The third region of the Underworld was Erebus. This term has the meaning of « setting » in Genesis as well as in Homer and must have applied to the whole of the infernal region located in the west of Asia. According to Greek mythology, the part of Hades closest to the world of the living was so called. It is there that the spirits waited for their turn to appear before the court. Erebus, close to the Caucasus, was probably the island of Temruk, where the coffins containing the embalmed dead were first deposited. « vi

The old Greek word erebos (Ἔρεϐοϛ) refers to ‘darkness’, ‘the darkness of the underworld’ according to Pierre Chantraine’s etymological dictionaryvii, which observes that this word was also preserved in Sanskrit, Armenian and Germanic. The equivalent of erebos in Sanskrit is रजस्, rájas, ‘dark region of the air, vapor, dust’. In Armenian it is erek, ‘evening’, in Gotic, riquiz and in Norse rekkr, ‘darkness, twilight’.
Sanskrit dictionaries give the range of meanings of rájas: ‘atmosphere, cloud’ but also ‘passion, instinct, desire’, and this word allows to denote the abstraction of ‘Passion’, of the active essence of power and desire.
If we dig even deeper into the origin of the word , we find that it comes from the word rajanī, which literally means ‘the colored one’, from the verb rañj रञ्ज् ‘to be colored, to become colored’. The word rajanī denotes the color indigo, a powerful dark blue. But the root verb rañj also means ‘to blush, to flame’, like the setting sun, or like the blood of sacrifice, which incidentally is found in the ancient Greek words ῥῆγοϛ and ῥἐζω, carrying the idea of ‘to make a sacrifice’ and ‘to dye’.

Thus we see that the Hebrew word ‘arab actually comes from an ancient Sanskrit word via Akkadian, and has some connection to the blue of the night (which deepens) and the red of the sacrifice, which is ritually performed at sunset, – what the Hebrews actually called ‘the evening burnt offering’.
Indeed, the Hebrew word ערב vocalized עֶרֶב, ‘érèb, means ‘evening’ as in the verse ‘from morning until evening’ (Ex 18:14). It is also the word ‘evening’ in the famous verse ‘There was evening, there was morning’ (Gen 1:5).

Idiomatically used in the duel, it means ‘between the two evenings’, that is to say, between the day that ends and the evening that begins, in that very particular time of the day when one no longer distinguishes the limits, in that in-between time when one offers the evening sacrifice.viii
But this word also has, perhaps by a kind of metaphor based on the indistinction of twilight and evening, the meanings of ‘mixture’, ‘association’ and ‘alliance’. Hence the expression in the first Book of Kings, kol-malkhei ha-‘ereb ix, which can be translated word for word as ‘all the allied kings’, or ‘all the kings of Arabia’, or ‘all the kings of the West’, – since the word ‘ereb‘ is so ambiguous.

The Hebrew verb עָרַב (‘arab) has, moreover, a series of meanings, some related to the ideas of mixing or association, others related to the falling of the day, to darkening. Either: ‘to exchange goods, to deal; to be a guarantor; to be gentle, pleasant, good company; to mingle with’ but also ‘to make evening, to make dark’, as in ‘The day fades and the evening approaches’ (Jdg 19:9). This last meaning can have a moral sense: « All joy has faded away » (Is 24:11).

The idea of ‘mixture’, which has been assumed to derive its original intuition from the meeting of day and night, is found in other words attached to the same root עָרַב (‘arab), such as עָרֹב , ‘arob: ‘mixture of evil insects; species of flies’ word used to refer to the fourth plague of Egypt, עֵרֶב , ‘érèb: ‘links of the weft and warp of a cloth; mixture of people of all kinds, association of strangers’, as in the verse that contrasts the ‘mixed’ people and the Israelites: ‘they eliminated from Israel all the mixed ones’, kol-‘erèbx


In the vocalization עֹרֵב, ‘oreb, the same root gives the word ‘raven’, that black, ominous bird that flies away at dusk, or the name of Oreb, a prince of Midian executed on the bank of the Jordan by the people of Ephraimxi.
Feminized into עֲרָבָה, ‘arabah, the word means ‘desert, arid place’, ‘wilderness’, but in the plural (‘arabot) it means the heavens.
Masculinized into עֲרָבִי, ‘arabi, it means ‘arab’…

The word ereb, which is thus found in Hebrew, Arabic, Greek, Akkadian, and many other languages, originally comes from Sanskrit. Originally, it carries the essential idea of ‘mixture’, and more particularly of the symbolic mixture of two ‘colors’ (night blue and blood red).
From this original intuition it radiates, in Hebrew and Arabic, a whole set of semes, combining the ideas of evening, West, desert, heaven and Hell.
By extension, in Hebrew, it is used to denote the Arab, the fabric, the trade, the pests or the bird of misfortune, — the crow.

Let us add that in Arabic, curiously enough, the spelling of the word عرب, transcribed ‘arab, is very close visually to that of the word غرب, transcribed gharb or ġarb, depending on the dictionaries, as in maghreb or maġreb. The former has the sound laryngeal fricative ع (‘aïn) as its initial and the latter has the sound velar fricative غ (ġaïn) as its initial. The two letters are almost visually identical, and the semantic clouds of the words عرب and غرب may have undergone reciprocal contamination, or at least promoted metaphorical or metonymic shifts.

The word عرب means ‘Arabic‘, but etymologically the root verb عَرَب, ‘araba, has the meaning ‘to eat’, which seems to have no obvious connection with Arabness. In another vocalization عَرِب, ‘ariba, the word means ‘to be cheerful, lively, agile’. In yet another vocalization, عَرُب,’arouba, we have the meaning ‘to be essentially Arab, to be a good-natured Arab, to assimilate to the Arabs of the desert, to go and live in the desert’xii. Finally, in a vocalization enriched with some supplementary letters (عُرُوباءَ, ‘ouroûbâ’a) the word means ‘the 7th heaven’.

The spelling غرب is so close to عرب, that biblical Hebrew seems to confuse them both phonetically, when it transcribes or adapts these two Arabic words into Hebrew. From the semantic point of view, it is the second spelling that carries the basic meaning already found in the Hebrew ‘arab, and which is associated with the ideas of ‘setting’ and ‘evening’.
The verb غرب means ‘to go away, to leave, to move away; to set (sun, moon)’ but also ‘to arrive from abroad’ or ‘to go to the west’. It is with this verb that the name of Morocco is formed, ma-ghrib, literally ‘the place of the sunset’. A whole series of verbs and words based on this root denote the ideas of setting, darkness, west, western, occident, travel, foreign, strange, extraordinary, emigration, end, point, end.

For the Hebrews, ‘arab is the « foreign », the « mixed ». For the Arabs, their own name etymologically assimilates them to the ‘pure Arabic language’. The name ‘Arab’ therefore essentially means in Arabic, either the man of the desert, or (rather tautologically) ‘the one who knows how to handle the Arabic language perfectly’. But with a slight variation, by the passage from عرب to غرب, the same slightly modified word means no longer ‘Arab’, but ‘foreigner’, or even ‘Westerner’. This invites meditation.

From all this, it emerges as has already been said that Ereb, Europe, Arab are of the same origin. Hell, and the West too.
This ‘same origin’, this deeper root, the one that makes all these meanings possible, is still found in Sanskrit, in the word rañj रञ्ज्, which means the ‘mixing’ or ‘blending’ of colors, the blending of night and day, of shadow and light, of indigo and purple.

This fundamental idea of ‘blending’ is transcended, and celebrated, both in the Vedic religion and in the ancient Hebrew religion, by the ‘evening sacrifice’.

The sacrifice is to be made at the time of the ‘blending’ of light and shadow, and perhaps, of the human and the divine.

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iErnest Klein. A Comprehensive Etymological Dictionary of the Hebrew Language. The University of Haifa. 1987

iiErnest Klein. A Comprehensive Etymological Dictionary of the Hebrew Language. The University of Haifa. 1987

iiiHesiod. Theogony. 123-125. Translation by Ph. Brunet, Le Livre de poche, 1999.

ivHomer, Odyssey XI, 37

vHomer, Odyssey XI, 564

viA.C. Moreau de Jonnès. Mythological times. Attempt at historical restitution. Didier’s Academic Bookstore. Paris, 1877, p.125

viiPierre Chantraine, Etymological Dictionary of the Greek Language. Histoire des mots, Klincksieck, Paris, 1977

viiiCf. the Hebrew-French Dictionary by Sander and Trenel (1859) at עֶרֶב.

ix1 Kings 10.15

xNehemiah 13.3

xiJg 7.25

xiiA. de Biberstein Kazimirski. Arab-French Dictionary, Ed. Maisonneuve, Paris 1860

A Brief Anthropology of Sacrifice


-Puruṣa

The Taittirya Brāhamaṇa thus describes what happened before the beginning of the universe :

« In the beginning, in truth, this universe was nothingness; there was no heaven, no earth, and no atmosphere. The non-being that alone was then made spirit, saying: I want to be! (…) From the non-being the spirit was emitted, the spirit emitted Prajāpati, Prajāpati emitted the beings. » i

The translation of the idea of creation by the word ’emit’ does not take into account the original meanings of the verbal root sṛj सृज्, which is much more colourful: « to let go, to spread, to let flow, to ejaculate; to create, to procreate, to engender, to give birth; to emit, to throw. » ii

In another account of the origins, the spermatic image is even more precise:

« In the beginning, in truth, there was only the Brahman; as the juice of his vigor overflowed, he became Brahma. Brahma meditated silently with the mind; his mind became Prajāpati. » iii

In both cases, the fundamental idea is that creation is the result of a kind of ‘sacrifice’ made by the Supreme Being – that is, a gift emanating from his very essence, from his inner juice. Prajāpati is the divine figure who embodies this original sacrifice, because he is the « Lord (pati) of creatures (prajā) », and has an intermediate nature, partly mortal, partly immortal.

« Prajāpati created the living beings. By his inspirations he created the gods, and by his expirations he created the mortal beings. Above the beings he created Death, to consume them. Now, from Prajāpati, one half was mortal, one half was immortal. With his mortal part he was afraid of death, and being afraid, he became double, clay and water (…) Five parts of his body were mortal, hair, skin, flesh, bones, marrow; and five immortal parts: spirit, speech, breath, sight, hearing. » iv

Prajāpati is the Lord of creatures, the primordial being, both mortal and immortal. He created the universe by his own Sacrifice, sharing his essence with Fire, Breath or the Word.

« That, Prajāpati wanted. Through Agni, He mated with the earth. An egg hatched. He touched it: ‘Let it grow! Let it grow and multiply,’ He said. And the embryo that was inside was created as Vāyu (the Wind) (…) By Vāyu, He mated with the air. An egg hatched. He touched it and said, ‘May you be glorified!’ By this Āditya (the Sun) was created (…) By Āditya he mated with Heaven (…) Having created these worlds, He desired, ‘May I create my own creatures in these worlds!’

By His Spirit (manas) he mated with the Word (vāc). He became pregnant with eight drops. They gave birth to the eight Vasus, which He placed on the earth.

By His Spirit, He mated with the Word. He became pregnant with eleven drops. They gave birth to the eleven Rudras, which He placed in the air.

By His Spirit, He mated with the Word. He became pregnant with twelve drops, which gave birth to the twelve Ādityas, which He placed in the sky.

By His Spirit He mated with the Word. He became pregnant. He created All the Gods and placed them in the place. » v

The Word (vāc) is the companion of Prajāpati. As the Satapatha-Brahamaṇa tells us, He mates with her four times. Another text, Kāṭhaka, presents things in a similar way: « Prajāpati was the universe. Vāc was His companion; He mated with Her. She conceived, separated from Him. She engendered the creatures, and then She returned to Prajāpati »vi.

Vāc is here the Word, which creates and generates. But elsewhere, she is not the divine and indefinite Word, which is the agent of creation, but short and precise words of one or two syllables: « After a year, Prajāpati wanted to speak: He said bhūḥ and the earth was; he said bhuvaḥ and space was, he said svaḥ and heaven was. » vii

These three worlds, earth, space, heaven, correspond to the three categories of sounds : vowels, consonants and spirals.

The process of creation by word then continues in all its logic, division and syllabary pulverization:

« Prajāpati was the entire universe. Vāc wasHis, Vāc was His companion. He considered: This Vāc, I want to emit her, she will be infinitely transformed into everything. He emitted Vāc, shewasgoing to be transformed into everything. She who was at the very top, she grew as the drop of water grows. Prajāpati cut off a third of her, ā, it was the earth (…) He cut off a third of her, ka, and it was the atmosphere (…) He threw up a third of her, ha, andit was heaven (…) He divided Vāc, which was one syllable, into three.  » viii

Words, speeches, syllables are the matrix (and matter) from which the universe and all creatures are generated.

But all this has a price, – the Sacrifice of the Creator.

After having « emitted » all the worlds and all the beings, Prajāpati lost his intrinsic unity, it broke up. « When Prajāpati emitted the creatures, his members broke off. Now Prajāpati, certainly, is the year. His limbs are the two transitions of day and night [i.e. dawn and dusk], the full moon and the new moon, and the beginning of the seasons. ixHe had cast out the creatures, he fell in pieces.x Being nothing more than a heart, he lay there. He cried out: Ah, my life! The waters heard Him; with the agnihotra [the sacrifice of milk] they came to His aid, they brought Him the throne. » xi

Fortunately the gods are there, watching over Him. Agni, Vāyu, Āditya, Candramas recover his scattered limbs, and the pasus bring back the hair, skin, bones, marrow. « Prajāpati, when He had emitted the beings lay exhausted. The gods gathered the juice and vigor of the beings and used it to heal him. » xii

The supreme Creator, Prajāpati, the primordial God sacrificed himself entirely so that the universe, as well as all living creatures, could come to be. His sacrifice empties Prajāpati of all his substance. « When He had created all existing things, Prajāpati felt emptied; he was afraid of death. » xiii

This unique moment in the history of the theogonic representations, however, offers the opportunity to draw a parallel with other religious traditions, and specifically with the Passion of Christ, feeling « sadness and anguish » xiv(« My soul is sad to death »xv), and fear of death. He repeatedly asked God to spare him from his torment, but in the end he had to endure mockery, flogging, torture and crucifixion, right up to the final cry of abandonment by the Father (« My God, My God, why have you forsaken me? »xvi).

The term used by Christian theology to describe this ‘revelation’ of the divine was originally coined by St. Paul. It is ‘kenosis’, from the Greek kenosis, a word that comes from the verb κενόω, ‘to empty’. Another form of emptying of the divine was also conceptualized by Judaism, though later, with the concept of tsimtsum, ‘contraction’ [of the Divine], an idea forged by the Jewish cabal in the Middle Ages.

Although these analogies are worth strongly emphasizing, and would deserve to be the object of a comparative anthropological study, the idea of the Primordial Sacrifice, granted by the One and Supreme Creator, retains all its anteriority, strength and originality.

Prajāpati is not Christ, although it is a disturbing prefiguration of his metaphysical destiny. He is the God Creator of all worlds and all beings. His Sacrifice made possible the creation of the universe, and it continues in the continuation of time, and it is metaphorized in each of the existing beings throughout the world. In every moment of Time, the Supreme God continues to divide himself so that the World continues to be.

Prajāpati thought: « ‘How can I bring all these beings back into my body? How can I again become the body of all these beings? He divided his body into two parts. There were three hundred and sixty bricks on one side and as many on the other. He failed. « xvii

Then he divided it into three parts of two hundred and forty bricks. Another failure. Then into four parts of one hundred and eighty bricks. Fail again. Then into five parts of one hundred and forty-four bricks. Fail again. Then in six parts of one hundred and twenty bricks. Failure.

He did not attempt to divide it into seven. But he divided it into eight parts of ninety bricks. Failure. Then into nine parts of eighty bricks. It failed. Then into ten parts of seventy-two bricks. Failure. He made no attempt to divide it into eleven.

He divided it into twelve parts of sixty bricks. Failure. He did not attempt to divide it into thirteen or fourteen parts. He divided it into fifteen parts of forty-eight bricks. Failure. He divided it into sixteen parts of forty-five bricks. Failure.

He made no attempt to divide it into seventeen parts. He divided it into eighteen parts of forty bricks. Failure. He made no attempt to divide it into nineteen parts. It was divided into twenty parts of thirty-six bricks. Failure.

He did not attempt to be divided into twenty-one, twenty-two, or twenty-three parts. It was divided into twenty-four parts of thirty bricks.

There He stopped at the fifteenth part. And that is why there are fifteen forms of ascending moons and fifteen forms of descending moons. And it is also because He divided Himself into twenty-four parts that there are twenty-four half months.

Nevertheless, with these twenty-four parts of thirty bricks, it had not yet divided sufficiently. So he divided ṚgVeda into twelve thousand verses and he divided the other two Vedas in the same way, respectively eight thousand for the Yajur Veda and four thousand for the Sāma Veda. He further divided the three Weda into ninety times ten thousand eight hundred and eighty syllables.

Then He continued to divide Himself until He became the body of all things and beings, which are composed of meters, vital breaths or deities.

What we will remember is that the initial and continuous Sacrifice of the Supreme Creator reaches the height of primordial reality, and that it is palpable in Time and Space. The Sacrifice is before all beings. The Sacrifice is both theCreator and the Creation. All the phenomena of the universe owe its existence to it, and are the image of it indefinitely repeated. The Sacrifice is infinite, eternal, and it is Man’s task to accomplish it in order to resurrect it and make it live without end.

« The eternity of the Sacrifice is divided into infinitely numerous periods; whoever offers it kills him, and every death raises him up. The supreme Male, the Man par excellence (Puruṣa) dies and is reborn again and again. » xviii

This is why it is also up to man, who is in the image of the primordial Man (Puruṣa), to carry out for his part the « sacrifice » which is in the image of the primordial sacrifice of Prajāpati.

Some two millennia after those ideas were conceptualized in the Veda, Jesus of Galilea incarnated them on Golgotha.

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iTaittirya Brāhamaṇa. 2,2,9,10: » asato ‘dhi mano’ sṛjyata, manaḥ Prajāpatim asṛjyata. Prajāpatiḥ prajā asṛjyata. « Quoted by Sylvain Lévi. The doctrine of sacrifice in the Brāhamaṇas. Ed. Ernest Leroux, Paris, 1898, p. 14.

ii The root sṛj is also the etymological origin of the word ‘source’.

iiiSāmavidhāna. I, 1-3

ivSatapatha Brāhamaṇa X,1,3, 1-3 and 4

vSatapatha Brāhamaṇa VI,1,2,1-9

viKāṭhaka 12.5; 27.1 (Ind. Stud. IX,477) quoted by Sylvain Lévi. The doctrine of sacrifice in the Brāhamaṇas. Ed. Ernest Leroux, Paris, 1898, p. 22.

viiSatapatha Brāhamaṇa XI,1,6, 3

viiiTūndya-Māha-Brahmaṇa 20,14,2 cited by Sylvain Lévi. The doctrine of sacrifice in the Brāhamaṇas. Ed. Ernest Leroux, Paris, 1898, p. 23.

ixSatapatha Brāhamaṇa I,6,3,35

xSatapatha Brāhamaṇa VI,1,2,12

xiTaittirya Brāhamaṇa. 2,3,6,1. Quoted by Sylvain Lévi. The Doctrine of Sacrifice in the Brāhamaṇas. Ed. Ernest Leroux, Paris, 1898, p. 24.

xiiTaittirya Brāhamaṇa. 1,2,6,1. Quoted by Sylvain Lévi. Ibid.

xiiiSatapatha Brāhamaṇa X,4,2,2

xivMt 26.37

xvMt 26, 38

xviMt 27.46

xviiSatapatha Brāhamaṇa X,4,2,4

xviiiSylvain Lévi. The doctrine of sacrifice in the Brāhamaṇas. Ed. Ernest Leroux, Paris, 1898, p. 11.

The White Mule, the Wild Goose and Infinite Transhumance


A ‘white mule’ (śvata aśvatara) gave its name to the famous Śvetāśvatara-Upaniṣad. Apart from the alliteration, why such a name?

Was Śvetāśvatara the putative name of the author, thus defined as a lover of equine beauty, or of horseback riding?

Siddheswar Varma and Gambhīrānanda both prefer to understand this name as a metaphor for ‘One whose organs of sense are very pure’i.

Indeed, purity was probably needed to tackle the issues addressed by this Upaniṣad:

« Is Brahman the causeii? Where did we come from? What do we live by? What do we rely on?» iii

The answer to all these questions may be found by considering the One.

The One, – i.e. the Brahman, manifests itself in the world through its attributes and powers (guṇa), which have been given divine names (Brahmā, Viṣṇu and Śiva). These three names symbolize respectively Consciousness (sattva, purity, truth, intelligence), Passion (rájas, strength, desire, action) and Darkness (támas, darkness, ignorance, inertia, or limitation).

The ‘Great Wheel of Brahmaniv gives life to the Whole, in the endless flow of rebirths (saṃsāra).

The individual soul wanders here and there’ in the great Whole. She is like a ‘wild goose’ (haṃsa)v. In search of deliverance, this drifting fowl goes astray when she flies separate from the Self. But when she attaches herself to it, when she tastes its ‘joy’, she attains immortality.

The Whole is a great mixture, of mortals and immortals, of realities and appearances. The goose that flies free in it, without knowing where she is going, is in reality bound, garroted. She thinks she is a conscious subject, but she is a mere self, deaf and blind, unaware of joy, of the Self of the Brahman.

To get on her path, she must find within herself a Trinitarian image of the One, an inner triad, composed of her soul (jīva), her personal lord (Īśvara) and her nature (prakṛti). This triad is both ‘three’ and ‘one’, which is also a familiar image in Christianity, – appearing in John, more than two thousand years after the Veda.

This triadic soul is not just an image, she is already Brahman, she is in Brahman, she is with Brahman. She is the One.

The One governs the Whole, the perishable, the imperishable and the Self. It is by meditating on the One, and uniting with it, that the Self can deliver itself from the famous māyā, the ‘power of measure’ that rules the world.

Māyā originally and etymologically means ‘divine omnipotence’, – a power of creation, knowledge, intelligence, wisdom.

The meaning of māyā as ‘illusion’ is only derived. It takes on this (paradoxically) antonymous meaning of ‘deception’, of ‘mere appearance’, when the self does not recognize the immanent presence of power. When knowledge, intelligence and wisdom are absent, illusion takes their place and occupies the whole field.

Thus māyā can be (truly) understood as power, measure and wisdom, when one sees it at work, or (falsely) as an illusion, when one is blind to her.

It is not the māyā as such that is ‘illusion’. Illusion about the world only comes when the creative power of the māyā is not recognized as such, but one gets caught by the result of her operation.

By her dual nature, by her power of occultation and manifestation, the māyā hides but also reveals the divine principle, the Brahman who is her master and source.

To know the essence of māyā is to know this principle, – Brahman. In order to reach her, it is necessary to untie oneself from all bonds, to leave the path of birth and death, to unite with the supreme and secret Lord, to fulfill His desire, and to dwell in the Self (Ātman).

The māyā may be compared to a netvi. It wraps everything. You can’t escape it. It is the cosmic power of the Lord, in act in the Whole. It is the All.

To finally escape māyā, you have to see her at work, understand her in her essence, make her a companion.

He presents a double face, therefore, a duality of truth and illusion. It is through māyā that one can get to know māyā, and her creator, the Brahman.

This is why it is said that there are two kinds of māyā, one that leads to the divine (vidhyā-māyā) and the other that leads away from it (avidhyā-māyā).

Everything, even the name of the Brahman, is doubly māyā, both illusion and wisdom.

« It is only through māyā that one can conquer the supreme Wisdom, the bliss. How could we have imagined these things without māyā? From it alone come duality and relativity.”vii

The māyā has also been compared to the countless colors produced by the One who is « colorless », as light diffracts in the rainbow.

« The One, the colourless One, by the way of its power produces multiple colors for a hidden purpose.”viii

Nature bears witness, with blue, green, yellow, the brilliance of lightning, the color of the seasons or the oceans. Red, white and black are the color of fire, water and earthix.

« You are the blue-night bee, the green [bird] with yellow eyes, [the clouds] bearing lightning, the seasons, the seas.”x

To see the māyā it is necessary to consider her under both her two aspects, inseparable at the same time.

One day Nārada said to the Lord of the universe: « Lord, show me Your māyā, which makes the impossible possible ».

The Lord agreed and asked him to fetch water. On his way to the river, he met a beautiful young girl by the shore and forgot all about his quest. He fell in love and lost track of time. And he spent his life in a dream, in ‘illusion’, without realizing that he had before his eyes what he had asked the Lord to ‘see’. He saw the māyā at work, but he was not aware of it, without being conscious of it. Only at the end of his days, perhaps he woke up from his dream.

To call māyā « illusion » is to see only the veil, and not what that veil covers.

A completely different line of understanding of the meaning of māyā emerges when one chooses to return it to its original, etymological meaning of « power (yā) of measurement (mā)« .

Everything is māyā, the world, time, wisdom, dreams, action and sacrifice. The divine is also māyā, in its essence, in its power, in its ‘measure’.

« The hymns, sacrifices, rites, observances, past and future, and what the Veda proclaims – out of him, the master of measure has created this All, and in him, the other is enclosed by this power of measure (māyā).

Let it be known that the primordial nature is power of measure (māyā), that the Great Lord is master of measure (māyin). All this world is thus penetrated by the beings that form His members.»xi

In these two essential verses from Śvetāśvatara-Upaniṣad (4.9 and 4.10) one may note important Sanskrit words :

माया māyā, « the power of measurement » or « illusion »,

महेश्वरम् maheśvaram, « the Great Lord »,

मायिनं māyin, « the master of measurement » or « of illusion »,

प्रकृति prakṛti, « the material or primordial nature ».

There is a real difference in interpretation between the translators who give māyā the meaning of « power of measurement », such as Alyette Degrâces, and those who give it the meaning of « illusion », as Michel Hulin does:

« Understand the material nature (प्रकृति prakṛti) as illusion (माया māyā) and the Great Lord (महेश्वरम् maheśvaram) as illusionist (मायिनं māyin).”xii

The famous Sanskritist Max Müller has chosen not to translate māyā, proposing only in brackets the word ‘Art’ :

« That from which the maker (māyin) sends forth all this – the sacred verses, the offerings, the sacrifice, the panaceas, the past, the future, and all that the Vedas declare – in that the other is bound up through that māyā.

Know then Prakṛiti (nature) is Māyā (Art), and the great Lord the Māyin (maker); the whole world is filled with what are his members.»xiii

In note, Müller comments :

« It’s impossible to find terms that match māyā and māyin. Māyā means ‘fabrication’ or ‘art’, but since any fabrication or creation is only a phenomenon or illusion, as far as the Supreme Self is concerned, māyā also carries the meaning of illusion. Similarly, māyin is the maker, the artist, but also the magician, the juggler. What seems to be meant by this verse is that everything, everything that exists or seems to exist, proceeds from akṣara [the immortal], which corresponds to Brahman, but that the actual creator, or author of all emanations is Īśa, the Lord, who, as creator, acts through māyā or devātmaśakti. It is possible, moreover, that anya, ‘the other’, is used to mean the individual puruṣa.» xiv

Following Max Müller, Alyette Degrâces refuses to use the words ‘illusion’ and ‘illusionist’. About the word māyin she explains, obviously inspired by the position of the German Sanskritist established in Oxford:

« This term is impossible to translate, and especially not as ‘illusionist’ as it is found in many translations (but not Max Müller or the Indian translators). The māyā, with a root MĀ « measure » means « a power of measurement », where measure means knowledge. If the measurement is bad, then we will speak of illusion, but not before. Brahman is here māyin « master of measurement, of this power of measurement », through which the world manifests itself. When the Brahman takes on a relative aspect and creates the world, maintains it or resorbs it, it is defined by attributes, it is said saguṇa, aparaṃ Brahman or the master of measure (māyin) by which the world is deployed and in relation to which the human being must actualize his power of measure in order not to superimpose or confuse the two levels of Brahman, one of which is the support of everything. » xv

Aparaṃ Brahman is the « inferior » (non supreme) Brahman, endowed with « qualities », « virtues » (saguṇa). He is the creative Brahman of the Universe and is distinguished from the supreme Brahman, who is nameless, without quality, without desire.

By consulting Monier-Williams’ dictionary at māyā, one can see that the oldest meanings of the word have nothing to do with the notion of illusion, but refer to the meanings of « wisdom », « supernatural or extraordinary power ».

It is only in the Ṛg Veda, therefore later on, that the other notions appear, that Monier-Williams enumerates in this way : « Illusion, unreality, deception, fraud, trick, sorcery, witchcraft, magic. An unreal or illusory image, phantom, apparition. »

These later meanings are all frankly pejorative, and contrast sharply with the original meanings of the word, « wisdom », « power », based on the etymology of « measure » (MĀ-).

One can consider that there was, before the age of Ṛg Veda, itself already very old (more than a millennium before Abraham, Isaac and Jacob), an almost complete reversal of the meaning of the word māyā, going from « wisdom » to « deception, fraud, illusion ».

These considerations may help to answer a recurring question: « Why was this Creation created at all?”

Why did the Brahman ‘paraṃ’, the supreme Brahman, the supreme ’cause’, delegate to the Brahman ‘aparaṃ’ (the non-supreme Brahman) the care of creating a universe so full of evils and “illusions”?

In fact, māyā originally did not mean “illusion” but « Wisdom » and « Power ».

Then undertanding the universe as full of evils and illusions is still an illusion.

Brahman, as the master of Māyā, is really the master of Wisdom, Power, Measure.

And all Creation, – the Whole, has also vocation to appropriate this Wisdom, this Power, this Measure, this Māyā.

A millennium later, the (Hebrew) Scriptures took up the idea again.

Firstly, Wisdom is at the foundation and origin of the Whole.

« But first of all, wisdom was created.”xvi

Before the Sirach, the Upaniṣad had also described this primordial creation, before nothing was :

« From Him is created the ancient wisdom.”xvii

« This God who does not manifest his own intelligence – in Him I, who desire deliverance, take refuge.”xviii

Then, the (Hebrew) Scriptures staged a kind of delegation of power comparable to the one we have just seen between the paraṃ brahman (the supreme brahman) and the aparaṃ brahman (the non supreme brahman).

In the Scriptures, YHVH plays a role analogous to that of the Brahman and delegates to Wisdom (ḥokhmah) the care of founding the earth:

« YHVH, through wisdom, founded the earth.»xix

Finally, it is interesting to note that the prophet (Job) does not disdain to contemplate (divine) Wisdom at work, immanent, in all creatures.

« Who put wisdom in the ibis?”xx

Job had understood the essence of Māyā, distinguishing it even hiddden under the cover of a swamp bird with black and white plumage. It was certainly not a ‘wild goose’, but the ibis could be advantageously compared to it on the banks of the Nile (or the Jordan River).

Citing the Ibis as an image of wisdom, Job was certainly not unaware that this bird was the symbol of the Egyptian God Thoth, God of Wisdom.

The God Thoth is a strange Egyptian prefiguration of the Creator Word, of which a text found in Edfu relates the birth and announces the mission:

« In the heart of the primordial ocean appeared the emerged land. On it, the Eight came into existence. They made a lotus appear from which Ra, assimilated to Shu, came out. Then came a lotus bud from which emerged a dwarf, a necessary woman, whom Ra saw and desired. From their union was born Thoth who created the world through the Word. » xxi

After this short detour through the ḥokhmah of the Scriptures, and through the Ibis and the Thoth God, figures of wisdom in ancient Egypt, let us return to Vedic wisdom, and its curious and paradoxical alliance with the notion of ignorance, in Brahman itself.

In the Veda, it is the Brahman aparaṃ that creates Wisdom. On the other hand, in the Brahman paraṃ, in Supreme Brahman, there is not only Knowledge, there is also Ignorance.

« In the imperishable (akṣara), in the supreme Brahmanxxii, infinite, where both, knowledge and ignorance, stand hidden, ignorance is perishablexxiii, while knowledge is immortalxxiv. And He who rules over both, knowledge and ignorance, is another.”xxv

How is it that within the Supreme Brahman, can ‘ignorance’ be hidden?

Moreover, how could there be something ‘perishable’ in the very bosom of the ‘imperishable’ (akṣara), in the bosom of the ‘immortal’?

If one wishes to respect the letter and spirit of the Veda, one must resolve to imagine that even the Brahman is not and cannot be ‘omniscient’.

And also that there is something ‘perishable’ in the Brahman.

How to explain it?

One may assume that the Brahman does not yet know ‘at present’ the infinity of which It is the ‘potential’ bearer.

Let us imagine that the Brahman is symbolized by an infinity of points, each of them being charged with an another infinity of points, themselves in potency of infinite potentialities, and so on, let us repeat these recurrences infinitely. And let us imagine that this infinity with the infinitely repeated power of infinite potentialities is moreover not simply arithmetic or geometrical, but that it is very much alive, each ‘point’ being in fact a symbol for a ‘soul’, constantly developing a life of her own.

One can then perhaps conceive that the Brahman, although knowing Itself in potency, does not know Itself absolutely ‘in act’. The Brahman is unconscious of the extent of Its potency.

Its power, its Māyā, is so ‘infinitely infinite’ that even its knowledge, certainly already infinite, has not yet been able to encompass all that there is still to be known, because all that is yet to be and to become simply does not yet exist, and still sleeps in non-knowledge, and in ignorance of what is yet to be born, one day, possibly.

The ‘infinitely infinite’ wisdom of the Brahman, therefore, has not yet been able to take the full measure of the height, depth and breadth of wisdom that the Brahman can possibly attain.

There are infinites that go beyond infinity itself.

One could call these kinds of infinitely infinite, « transfinity », to adapt a word invented by Georg Cantor. Conscious of the theological implications of his work in mathematics, Cantor had even compared the « absolute infinite » to God , the infinity of a class like that of all cardinals or ordinals.

Identifying a set of transfinite” Brahman should therefore not be too inconceivable a priori.

But it is the consequence of the metaphysical interpretation of these stacks of transfinite entities that is potentially the most controversial.

It invites us to consider the existence of a kind of ignorance ‘in act’ at the heart of Brahman.

Another verse accumulates clues in this sense.

It speaks of the Brahman, ‘benevolent’, who ‘makes non-existence’.

« Known by the mind, called incorporeal, He the benevolent one who makes existence and non-existence, He the God who makes creation with His parts – those who know Him have left their bodies.”xxvi

How can a supreme and benevolent God ‘make’ the ‘non-existent’?

What this God ‘makes’ is only done because He amputates certain ‘parts’ of Himself.

It is with this sacrifice, this separation of the divine from the divine, that what would have remained in non-existence can come into existence.

It is because God consents to a certain form of non-existence, in Himself, that the existing can come into existence.

It is interesting to compare the version of A. Degraces with Max Müller’s translation, which brings additional clarity to these obscure lines.

« Those who know him who is to be grasped by the mind, who is not to be called the nest (the body), who makes existence and non-existence, the happy one (Śiva), who also creates the elements, they have left the body.» xxvii

A few comments:

The nest (the body)‘. The Sanskrit word comes from the verb: nīdhā, नीधा, « to deposit, to pose, to place; to hide, to entrust to ». Hence the ideas of ‘nest’, ‘hiding place’, ‘treasure’, implicitly associated with that of ‘body’.

However, Müller notes that Śaṅkara prefers to read here the word anilākhyam, ‘that which is called the wind’, which is prāṇasya prāṇa, the ‘breath of the breath’.

The image is beautiful: it is through the breath, which comes and then leaves the body, that life continues.

Who also creates the elements’. Kalāsargakaram, ‘He who creates the elements. Müller mentions several possible interpretations of this expression.

That of Śaṅkara, which includes: ‘He who creates the sixteen kalās mentioned by the Âtharvaṇikas, beginning with the breath (prāṇa) and ending with the name (nāman). The list of these kalās is, according to Śaṅkarānanda: prāṇa,śraddhā, kha, vāyu, jyotih, ap, pṛthivī, indriya, manaḥ, anna, vīrya, tapah, mantra, karman, kalā, nāman.

Vigñānātman suggests two other explanations, ‘He who creates by means of kalā, [his own power]’, or ‘He who creates the Vedas and other sciences’.

The general idea is that in order to ‘know’ the Immortal, the Brahman, the Benevolent, the creator of existence and non-existence, one must leave the ‘nest’.

We must go into exile.

Abraham and Moses also went into exile.

The last part of Śvetāśvatara-Upaniṣad refers to the ‘Supreme Lord of Lords’, the ‘Supreme Divinity of Deities’, expressions that are, formally at least, analogous to the names YHVH Elohim and YHVH Tsabaoth, – which appeared among Hebrews more than a thousand years after the Veda was composed.

« He, the supreme Lord of lords, He the supreme God of deities, the supreme Master of masters, He who is beyond, let us find Him as the God, the Lord of the world who is to be praised.” xxviii

Once again, let’s compare with the version of Max Müller :

« Let us know that highest great Lord of lords, the highest deity of deities, the master of masters, the highest above, as God, the Lord of the world, the adorable.» xxix

The first verse can be read:

तमीश्वराणां परमं महेश्वरं

Tam īśvarāṇām paramam Maheśvaram.

‘He, of the lords, – the supreme Lord’.

Who are the ‘lords’ (īśvarāṇām)? Śaṅkara, in its commentary, quotes Death, the Son of the Sun and others (Cf. SUb 6.7).

And above all, who is this ‘He’ (tam)?

A series of qualifiers are listed:

He, the supreme God of gods (devatānām paramam Daivatam).

He, the Master (patīnām) of the Masters, the Master of Prajāpatis, – which are ten in number: Marīci, Atri, Aṅgiras, Pulastya, Pulaka, Kratu, Vasiṣṭa, Pracetas, Bhṛgu, Nārata.

He, who is ‘Higher’ (paramam) ‘than the High’ (parastāt)

He, who is ‘Higher’ than Wisdom (the Māyā).

He, who is the Lord of the worlds (bhuvaneśam)

He, who is worthy of worship (īdyam)

And the litany continues:

He is the Cause (saḥ kāraṇam)xxx.

He, the One God (ekaḥ devaḥ), hidden (gūḍhaḥ) in all beings (sarva-bhūteṣu), the All-pervading One (sarva-vyāpī), He is the inner self of all beings (sarva-bhūta-antarātmā), He is the Watcher of all acts (karma-adhyakṣaḥ), He resides in all beings (sarva-bhūta-adhivāsaḥ), He is the Witness or Seer (in Sanskrit sākṣī), the Knower, the one who gives intelligence (cetā), the unique Absolute (kevalaḥ), the one who is beyond qualities (nirguṇaḥ).

« He is the Eternal among the eternal, the Intelligent among the intelligent, the One who fulfills the desires of many”. xxxi

Once again, we must turn to Max Müller, to detect here another level of meaning, which deserves to be deepened.

Müller: « I have formerly translated this verse, according to the reading nityo ‘nityānām cetanaś cetanānām, the eternal thinker of non-eternal thoughts. This would be a true description of the Highest Self, who, though himself eternal and passive, has to think (jivātman) non-eternal thoughts. I took the first cetanah in the sens of cettā, the second in the sense of cetanam xxxii. The commentators, however, take a different, and it may be, from their point, a more correct view. Śaṅkara says : ‘He is the eternal of the eternals, i.e. as he possesses eternity among living souls (jīvas), these living souls also may claim eternity. Or the eternals may be meant for earth, water, &c. And in the same way, he is the thinker among thinkers.’

Śaṅkarānanda says: ‘He is eternal, imperishable, among eternal, imperishable things, such as the ether, &c. He is thinking among thinkers.’

Vigñānātman says : ‘The Highest Lord is the cause of eternity in eternal things on earth, and the cause of thought in the thinkers on earth.’ But he allows another construction, namely, that he is the eternal thinker of those who on earth are endowed with eternity and thought. In the end all these interpretations come to the same, viz. that there is only one eternal, and only one thinker, from whom all that is (or seems to be) eternal and all that is thought on earth is derived.» xxxiii

One reads in the commentary by Śaṅkara of this verses, translated by Gambhirananda :

« Nityaḥ, ‘the eternal’, nityānām, ‘among the eternal, among the individual souls’ – the idea being that the eternality of these is derived from His eternality; so also, cetanaḥ, the consciousness, cetanānām, among the conscious, the knowers. (…) How is the consciousness of the conscious ? » xxxiv

To this last question, – ‘How is the consciousness of the conscious?’ –, Śaṅkara answers with the following stanza from the Upaniṣad:

“There the sun does not shine, neither do the moon and the stars ; nor do these flashes of lightning shine. How can this fire ? He shining, all these shine; through His lustre all these are variously illumined.”xxxv

The meaning is that Brahman is the light that illuminates all other lights. Their brilliance is caused by the inner light of the Brahman’s self-consciousness, according to Śaṅkaraxxxvi.

Brahman illuminates and shines through all kinds of lights that manifest themselves in the world. From them it is inferred that the ‘consciousness of the conscious’, the consciousness of the Brahman is in essence ‘fulguration’, Brahman is the ‘effulgent’ Self.

Max Müller initially decided to translate the verse SU 6.13 by reading it literally: nityo ‘nityānām cetanaś cetanānām, which he understands as follows: “the eternal thinker of non-eternal thoughts”.

It is indeed a paradoxical idea, opening at once a metaphysical reflection on the very nature of thought and on that of eternity…

However, given the almost unanimous agreement of various historical commentators, which he quotes contrary to his own intuition, Müller seems to renounce, not without some regret, this stimulating translation, and he finally translates, taking over the version from Śaṅkarānanda :

« He is the eternal among the eternals, the thinker among thinkers, who, though one, fulfills the desire of many.»xxxvii

However, I think that Müller’s first intuition is more promising. There is a lot to dig into in the idea of an ‘eternal thinker’ who would think ‘non-eternal thoughts’.

The literally staggering implication of this idea is that non-eternal thoughts of the Eternal would be constitutive of the existence of time itself (by nature non-eternal). They would also be, moreover, the condition of the possibility of the existence of (non-eternal) creations.

These ‘non-eternal’ thoughts and creations would be intrinsically growing, metamorphic, evolutionary, always in genesis, in potency.

Perhaps this would also be the beginning of an intuition of a metaphysics of pity and mercy, a recognition of the grace that God could feel for his Creation, considering its weakness, its fall and its eventual redemption?

In other words, the very fact that the God, the Brahman, could have non-eternal thoughts would be the necessary condition so that, by his renunciation of the absoluteness and eternity of his judgments, non-eternal creatures would be allowed to pass from non-eternity to eternity.

For if the Brahman‘s thoughts were to be eternal in nature, then there would be no way to change a closed world, predetermined from all eternity, and consequently totally lacking in meaning, – and mercy.

We may have an indication to support this view when we read :

« He, who first created Brahmā, who in truth presented him with the Veda, that God who manifests Himself by His own intelligencexxxviii – in Him I, who desire deliverance, seek refuge.” xxxix

This God who manifests Himself through His own intelligence.’

Śaṅkara gives several other interpretations of the original text.

Some read here in Sanskrit ātma-buddhi-prasādam, ‘He who makes the knowledge of the Self favorable’. For, when the Supreme Lord sometimes makes grace of it, the intelligence of the creature acquires valid knowledge about Him, then frees itself from its relative existence, and continues to identify itself with the Brahman.

Others read here ātma-buddhi-prakāśam, ‘He who reveals the knowledge of the Self’.

Yet another interpretation: ātmā (the Self) is Himself the buddhi (Wisdom, Knowledge). The one who reveals Himself as knowledge of the Self is ātma-buddhi-prakāśam. xl

“In Him, desiring deliverance (mumukṣuḥ) I seek (prapadye) refuge (śaraṇam)”: is this not the proven Vedic intuition of the Brahman‘s mercy towards his creature?

As we can see, the Veda was penetrated by the explosive power of several directions of research on the nature of Brahman. But history shows that the explicit development of these researches towards the idea of ‘divine mercy’ was to be more specifically part of the subsequent contribution of other religions, which were still to come, such as Judaism, Buddhism and Christianity.

However, the Veda was already affirming, as the first witness, its own genius. The Brahman: He is the ‘wild goose’. He is the Self, He is the ‘fire that has entered the ocean’, He is the ‘matrix’ and the ‘all-pervading’.

« He is He, the wild goose, the One in the middle of this universe. He is truly the fire that entered the ocean. And only when we know Him do we surpass death. There is no other way to get there.”xli

At the beginning of Upaniṣad we already encountered the image of the ‘wild goose’ (haṃsa)xlii, which applied to the individual soul, wandering here and there’ in the great Whole. Now this goose is more than the soul, more than the Whole, it is the Brahman himself.

And only when we know Him do we surpass death. There is no other way to get there’.

Śaṅkara breaks down each word of the verse, which then reveals its rhythm 3-3 4-3 4 4-3 :

Viditvā, knowing; tam eva, He alone; atiyety, one goes beyond; mṛtyum, from death; na vidyate, there is no; anyaḥ panthāḥ, another way; ayanā, where to go. xliii

The images of the ‘Matrix’ and ‘All-penetrating’ appear in the next two stanzas (SU 6.16 and 6.17):

« He is the creator of All, the connoisseur of All, He is the Self and the matrix, the connoisseur, the creator of time.”xliv

He is the Self and the Matrix‘, ātma-yoniḥ’.

Śaṅkara offers three interpretations of this curious expression: He is its own cause – He is the Self and the matrix (yoni) – He is the matrix (source), of all things.

The Brahman is Yoni, and He is also the All-pervading One.

« He who becomes that [light]xlv, immortal, established as the Lord, the knower, the all-pervading, the protector of this universe, it is He who governs this world forever. There is no other cause for sovereignty.”xlvi

At the beginning and the end of the Upaniṣad of the ‘white mule’, we find thus repeated this image, white and black, of the goose – of the Self – flying in the sky.

The goose flies in a sky that veils.

What does this sky veil? – The end of suffering.

This is what one of the final verses says:

“When men have rolled up the sky like a skin, only then will the suffering end, in case God would not have been recognized.”xlvii

‘When men have rolled up the sky.

Further to the West, at about the same time, the prophet Isaiah used a metaphor similar to the one chosen by Śvetāśvatara :

« The heavens roll up like a book »xlviii.

וְנָגֹלּוּ כַסֵּפֶר הַשָּׁמָיִם

Vé-nagollou kha-sfèr ha-chamaïm.

There is indeed a common point between these two intuitions, the Vedic and the Jewish.

In a completely unorthodox way, I will use Hebrew to explain Sanskrit, and vice versa.

To say ‘to roll up’ the heavens, the Hebrew uses as a metaphor the verb גָּלָה galah, « to discover oneself, to appear; to emigrate, to be exiled”; and in the niphal form, “to be discovered, to be naked, to manifest, to reveal oneself ».

When the heavens are ‘rolled up’, then God can ‘manifest, reveal Himself’. Or on the contrary, He can ‘exile Himself, go away’.

This ambiguity and double meaning of the word, can also be found in this other verse of Isaiah: « The (golden) time [of my life] is broken and departs from me.”xlix

The Jewish man rolls up the scrolls of Torah when he has finished reading it.

The Vedic man winds the scrolls of the heaven when he has finished his life of flying and wandering. That is to say, he rolls up his life, like a shepherd’s ‘tent’, when they decamp.

But this tent can also be ‘ripped off’ (נִסַּע nessa‘), and thrown away (וְנִגְלָה vé-niglah).l

These metaphors were spun by Isaiah:

“I used to say, ‘In the middle of my days I’m leaving, at the gates of Sheol I’ll be kept for the rest of my years’.

I said: ‘I will not see YHVH in the land of the living, I will no longer have a look for anyone among the inhabitants of the world’.

My time [of life] is plucked up, and cast away from me like a shepherd’s tent; like a weaver I have rolled up my life.” li

The Vedic sky, like man’s life, may be compared to a kind of tent.

And the wild goose shows the way.

At the end, one has to roll up the sky and your life, and go on an infinite transhumance.

__________________________

iŚvetāśvatara-Upaniṣad with the commentary of Śaṅkarācārya. Swami Gambhirananda. Ed. Adavaita Ashrama. Kolkata 2009, p. v

iiHere I slightly adapt Alyette Degrâces’ translation of the word karāṇa by adding the article “the”, based on Max Müller’s translation: « Is Brahman the cause? « which, according to Müller, is itself based on the preferences of Śaṅkara. See Max Muller. Sacred Books of The East. Śvetāśvatara-Upaniṣad 1.1.Oxford 1884.Vol XV, p.231, note 1. The Huet dictionary gives for karāṇa: ‘reason, cause, motive; origin; principle’. Gambhirananda translates as ‘source’: ‘What is the nature of Brahman, the source? »

iiiŚvetāśvatara-Upaniṣad 1.1 Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p.396

ivŚvetāśvatara-Upaniṣad 1.6. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p.397

vŚvetāśvatara-Upaniṣad 1.6. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p.397

viŚvetāśvatara-Upaniṣad 3.1. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 403.

viiThe teaching of Râmakrishna. Trad Jean Herbert. Albin Michel. 2005, p.45

viiiŚvetāśvatara-Upaniṣad 4.1. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 407.

ixSUb 4.5. See Note 1760, Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 407.

xŚvetāśvatara-Upaniṣad 4.4. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 407.

xiŚvetāśvatara-Upaniṣad 4.9-10. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 408-409.

xiiŚvetāśvatara-Upaniṣad 4.10. Michel Hulin. Shankara and non-duality. Ed. Bayard. 2001, p.144

xiiiMax Muller. Sacred Books of The East. Upaniṣad. Oxford 1884. Vol XV, p.251, n.1

xivMax Muller. Sacred Books of The East. Śvetāśvatara-Upaniṣad 4.9-10.Oxford 1884.Vol XV, p.251-252

xvThe Upaniṣad. Śvetāśvatara-Upaniṣad 4.9. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 408, note 1171.

xviSir 1.4

xviiThe Upaniṣad. Śvetāśvatara-Upaniṣad 4.18. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 410.

xviiiThe Upaniṣad. Śvetāśvatara-Upaniṣad 6.18. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 417.

xixPr 3.19

xxJob 38.36

xxiSource Wikipedia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Thot

xxiiBrahman param is what is beyond (para) Brahmā.

xxiiiPerishable: kṣara. Śaṅkara explains in Sub 5.1 that this ‘perishable’ character is the ’cause of existence in the world’ (saṃsṛtikārana). Immortal: akṣara. Śaṅkara explains that this character of immortality is the ’cause of deliverance’ (mokṣahetu).

xxivPerishable: kṣara. Śaṅkara explains in Sub 5.1 that this ‘perishable’ character is the ’cause of existence in the world’ (saṃsṛtikārana). Immortal: akṣara. Śaṅkara explains that this character of immortality is the ’cause of deliverance’ (mokṣahetu).

xxv Śvetāśvatara-Upaniṣad 5.1. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 411

xxviŚvetāśvatara-Upaniṣad 5.14. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 413

xxviiMax Muller. Sacred Books of The East. Śvetāśvatara-Upaniṣad 4.9-10.Oxford 1884.Vol XV, p.258-259

xxviiiŚvetāśvatara-Upaniṣad 6.7.Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 415

xxixMax Muller. Sacred Books of The East. Śvetāśvatara-Upaniṣad 6.7.Oxford 1884.Vol XV, p.263

xxxŚvetāśvatara-Upaniṣad 6.9.Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 416

xxxiŚvetāśvatara-Upaniṣad 6.13.Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 416

xxxiiThese nuances correspond to two declined cases of the noun cetana, respectively, the first to the nominative (thinker) and the second to the genitive plural (of thoughts). The Sanskrit-English Dictionary of Monier Monier-Williams gives for cetana: ‘conscious, intelligent, feeling; an intelligent being; soul, mind; consciousness, understanding, sense, intelligence’. For cetas: ‘splendour; consciousness, intelligence, thinking soul, heart, mind’. In addition, the Sanskrit-French Dictionary of Huet gives for cetana: ‘intelligence, soul; consciousness, sensitivity; understanding, sense, intelligence’. The root is this, ‘to think, reflect, understand; to know, know. The root is this-, ‘thinking, thinking, thinking, understanding; knowing, knowing.’ For cetas: ‘consciousness, mind, heart, wisdom, thinking’.

xxxiiiMax Muller. Sacred Books of The East. Śvetāśvatara-Upaniṣad 6.13.Oxford 1884.Vol XV, p.264, note 4

xxxivŚvetāśvatara-Upaniṣad with the commentary of Śaṅkarācārya. Swami Gambhirananda. Ed. Adavaita Ashrama. Kolkata 2009, SU 6.13, p.193

xxxvŚvetāśvatara-Upaniṣad with the commentary of Śaṅkarācārya. Swami Gambhirananda. Ed. Adavaita Ashrama. Kolkata 2009, SU 6.14, p.193. See almost identical stanzas in MuU 2.2.11, KaU 2.2.15, BhG 15.6

xxxviMuUB 2.2.10

xxxviiMax Muller. Sacred Books of The East. Śvetāśvatara-Upaniṣad 6.13.Oxford 1884.Vol XV, p.264

xxxviiiMax Muller traduit :  » I go for refuge to that God who is the light of his own thoughts « . Sacred Books of The East. Śvetāśvatara-Upaniṣad 6.18.Oxford 1884.Vol XV, p.265

xxxixŚvetāśvatara-Upaniṣad 6.18.Trad. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 417

xlŚvetāśvatara-Upaniṣad with the commentary of Śaṅkarācārya. Swami Gambhirananda. Ed. Adavaita Ashrama. Kolkata 2009, SU 6.18, p.198

xliŚvetāśvatara-Upaniṣad 6.16. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 417

xliiŚvetāśvatara-Upaniṣad 1.6. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p.397

xliiiŚvetāśvatara-Upaniṣad with the commentary of Śaṅkarācārya. Swami Gambhirananda. Ed. Adavaita Ashrama. Kolkata 2009, SU 6.15, p.195

xlivŚvetāśvatara-Upaniṣad 6.16.Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 417

xlvŚaṅkara includes here the word tanmayaḥ (‘made of it’) as actually meaning jyotirmaya, ‘made of light’, cf. Sub 6:17.

xlviŚvetāśvatara-Upaniṣad 6.17.Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 417

xlvii« Only when men shall roll up the sky like a hide, will there be an end of misery, unless God has first been known. ». Max Muller. Sacred Books of The East. Śvetāśvatara-Upaniṣad 6.20.Oxford 1884.Vol XV, p.266

xlviiiIs 34.4

xlixIs 38,12

lIs 38,10-12

liIs 38,10-12

A Cruel Creator?


–Adi Śaṅkara–

Śaṅkara, the very famous Indian scholar of the ninth century AD, wanted to clear the Creator of all the evil in the world. The existence of evil and suffering agitates spirits, encourages questioning and sows doubt about the Lord’s intentions and His very nature, – leading the most skeptical to question the role of the Brahman in Creation.

A first objection to his responsibility points to the lack of any motive strong enough to compel the Brahman to come out of his own bliss and get down to the task of creating the Universe.

« The conscious, supreme Self could not create this Universal Sphere. Why could it not? Because it would lack a motive for this action.»i

Why would the Brahman undertake such an effort? Wouldn’t the Whole of Creation be considerably less than his own Self anyway? The Whole is nothing compared to the Self, to the Brahman. Śaṅkara quotes a famous Upaniṣad in this regard to support his position: « Truly it is not for the sake of the Whole that the Whole is dear, but for the sake of the Self that the Whole is dear.”ii

Why then would the Self consent to divest itself of its beatitude, freed from all desire, to undertake the colossal task of creating a universe? If it had done so, then it would directly contradict the Veda, which describes the Self as « desireless ».

Or would the Brahman have temporarily lost his mind, would a moment of madness have led him astray, during which he would have committed the universe? But then this would also contradict the Veda’s view that the Brahman is omniscient.

Consequently, it is perfectly incongruous to posit that the universe was created by a supremely intelligent or blissful Being.

A second line of criticism is the hypothesis that the Brahman created the Universe simply to ‘pass the time’.

“Creation for Brahman is a mere pastime”iii. His power being infinite, and all his desires being fulfilled, Creation is just one game among others, without any real stakes or consequences, just as a king would indulge in some sports activity, or any other relaxation, without any particular reason, or even as a kind of reflex, automatic activity, such as breathing, which does not require any a priori reason, but simply takes place, without the consciousness taking part in it.

The third objection concerns the existence of evil in the universe, and the cruelty and injustice it would reveal in the Lord, the Brahman.

« Yet the Lord cannot be the cause of the universe.

– Why then?

– Because he would then have been biased and cruel, by procuring extreme happiness for some, such as gods, etc., and extreme misery for others, such as animals, and by reserving a mixed fate for others, including humans. He would have fabricated a world of inequalities, thus manifesting preferences and rejections, in the manner of an ordinary man. This would ruin the nature of the Lord, made of purity, etc., as Revelation and Tradition make it known to us. Moreover, by dispensing pain and death to beings, he would show a ‘cruelty’, a ferocity abhorred even by the dregs of the people.

– To this we answer: No, ‘because it takes into account (merit and demerit)’. If the Lord created this world of inequalities without taking anything into account, he would indeed be guilty of both sins […] but in reality, in composing this unequal creation, he has regard for merit and demerit. Just as Parjanya [god of rain] plays the role of general cause in the production of rice, barley, etc., while the particular potentialities contained in the seeds of these various grains account for their mutual differences, so the Lord is the general cause of gods, men and others (classes of living beings), while the unequal condition between these classes of beings has as its particular causes the acts (previously) performed by each individual soul.”iv

Everyone is responsible for his or her actions, and pays the price or reaps the benefit, age after age, in the cycle of reincarnations.

The Lord is not responsible for evil, it is the creatures who freely indulge in evil deeds, and who, as a result, are reborn endlessly to do more evil.

All this seems quite logical. The Lord created the Whole, but is responsible for nothing.

It is therefore that creatures are essentially, eminently free (and therefore responsible) for what they are, and what they become.

Two sets of questions then arise.

– Who is responsible for the intimate nature of each being? Of their very essence? That is to say, of the faculty of this or that being to act in accordance with the nature of ‘good’ or ‘evil’? Why is one called ‘good’ and the other ‘evil’? If it is not the Lord Creator Himself, who populated the world with good, bad, or intermediate creatures, and thus launched them into the endless cycle of transmigration, who is it?

– What is the purpose of Creation? Why was it created, with its seemingly inevitable procession of suffering and pain? What interests does this immense circus of samsara serve?

The theory of māyā (illusion) is one of the possible answers to these questions, at least it is the answer of Advaita, the »non-duality », as theorized by Śaṅkara.

Advaita says that the Whole has always been the Self itself. But the creatures who are part of the Whole ignore it. They do not know that their own self is the Self. The endless cycle of reincarnations only ends when awakening or liberation makes beings aware of the identity of their self with the Self.

By translating māyā as ‘illusion’, I am picking up a long tradition of translations.

A famous formula uses the word and applies it by extension to the Lord, who would then be an « illusionist ».

« Understand the material nature (prakṛti) as an illusion and the Great Lord (maheśvara) as an illusionist.”v

Despite the almost universal consensus, there is still serious doubt about the meaning of the very notion of māyā.

Alyette Degrâces for instance refuses the very idea of ‘illusion’ and she translates the verse as follows:

« Nature is the power of measurement and the Great Lord is the master of measurement.”vi

And in a note about the Lord « master of the māyā », she develops a tight argument to justify having thus departed from the usual translation of māyā by ‘illusion’.

« This term is impossible to translate, and especially not as an illusionist as it is found in many translations (but not Max Müller’s or the Indian translators). The māyā, witha root MĀ « measure » means « a power of measurement », where measure means “knowledge”. If the measurement is bad, then we will speak of illusion, but not before. Brahman is here māyin « master of measurement, of this power of measurement », through which the world manifests itself. When the Brahman takes on a relative aspect and creates the world, maintains it or absorbs it, it is defined by attributes, it is said saguṇa, aparaṃ Brahman or the master of measure (māyin) by which the world is deployed and in relation to which the human being must actualize his power of measure in order not to superimpose or confuse the two levels of Brahman, one of which is the support of everything.”vii

Aparaṃ Brahman is the « inferior », non supreme Brahman, endowed with « qualities », « virtues » (saguṇa). He is the creative Brahman of theUniverse and is distinguished from the supreme Brahman, who is nameless, without quality, without desire.

By consulting Monier-Williams’ dictionary at māyā, we can see that the oldest meanings of the word have nothing to do with the notion of illusion, but refer to the meanings of « wisdom », « supernatural or extraordinary power ». It is only in the ṚgVeda that other notions appear, that Monier-Williams enumerates in this way: « Illusion, unreality, deception, fraud, trick, sorcery, witchcraft, magic. An unreal or illusory image, phantom, apparition.”

These last meanings are all frankly pejorative, and are clearly in contrast with the original meaning of the word, « wisdom », itself based on the etymology of « measure ».

We can then consider that, before the age of ṚgVeda (i.e. more than a millennium before the time of Abraham), there has been a complete reversal of the meaning of the word, changing from « wisdom » to « deception, fraud, illusion ».

These considerations may put us in a position to answer the following question:

Why did the supreme Brahman delegate to the Brahman ‘aparaṃ’ the care of creating a universe so full of evils and illusions?

The reason is that evils and illusions, frauds and deceptions, are there for « wisdom » to live and flourish.

The world of māyā, originally, is not the world of evils and illusions but the world that « wisdom » founded, and that creatures must « measure ».

The Brahman is the master of wisdom.

And creation, the whole creation, therefore the Whole, also has the vocation of appropriating « wisdom ».

A millennium after ṚgVeda, other Scriptures took up the idea again.

« Who put wisdom in the ibis?”viii

« YHVH, through wisdom, founded the earth.”ix

« But first of all, wisdom was created.”x

It is rather unwise, then, in my opinion, to see in wisdom only an illusion.

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iŚaṅkara. Brahmasūtra bhasya, II, 1, 32. Trans. from Sanskrit into English by Swami Gambhirananda, Advaita Ashrama, ed., Calcutta, 1956, p. 360.

iiBṛhadāraṇyaka-Upaniṣad, 2.4.5. My translation in English from the French translation by.Alyette Degrâces, Fayard, 2014

iiiŚaṅkara. Brahmasūtra bhasya, II, 1, 33, translated from Sanskrit into English by Swami Gambhirananda, Ed. Advaita Ashrama, Calcutta, 1956, p. 361.

ivŚaṅkara. Commentary at Brahmasūtra, II, 1, 32-34. Quot. Michel Hulin. Shankara and non-duality. Ed. Bayard. 2001, p.148

vŚvetāśvatara-Upaniṣad 4.10. My translation in English from the French translation by Michel Hulin. Shankara and non-duality. Ed. Bayard. 2001, p.144

viŚvetāśvatara-Upaniṣad 4.10. My translation in English from the French translation by Alyette Degrâces, Fayard, 2014

viiThe Upaniṣad. Śvetāśvatara-Upaniṣad 4.9. Alyette Degrâces, Fayard, 2014, p. 408, note 1171.

viiiJob 38.36

ixPr 3.19

xSir 1.4

Bráhman’s Salt and Thirst


–A Salt Mountain–

Why should we seek to become the bráhman, since the Veda states that we already are?

The revealed words, which later, after many centuries of oral tradition, became Scripture, seem to carry within them profound contradictions.

For example, the Veda affirms that, in brâhman, being and thinking are one, absolutely one.

How can there be then, on the one hand, very real and well hidden, the bráhman, absolutely one, being and thought, and on the other hand, in the world, men, who are also thinking, conscious beings, and who think of themselves as individual, finite, separate beings?

Let’s be logical.

Either men are not really bráhman or they arei.

If men are not really bráhman, then what are they, since everything is in bráhman, and everything is bráhman? Are they only an illusion, or even just nothing, a mere nothingness?

If they really are bráhman, then why do they think of themselves as individuals and as separate from it/her? Or even, why do they think of themselves as the only existing and thinking ones, the bráhman her- or itself being in their eyes only an illusion…

Shouldn’t their thought and being be ‘naturally’ united with the thought and being of the bráhman because it/she is absolutely one?

If being and thinking are part of the essence of the bráhman, how is it that thinking beings, conscious beings, can so easily doubt that they are already, in some way, bráhman?

For it is a common observation. The individual soul (jīva) feels a thousand miles away from being bráhman because she is overwhelmed by her obvious narrowness, by her limits. She is suffocated by the consciousness of the determinations (upādhi) that she undergoes, by her incarnation in a body.

If one adopts the path, particularly developed by Śaṅkaraii, of the identity of the self (of man) and of the Self (of bráhman), then one must conclude that these limits, these narrownesses, these determinations are only illusion, they are only « names and forms projected in it by nescience » (avidyāpratyupasthāpita nāma-rūpa).

Nescience is what best defines the human condition. Man, who is supposed to be bráhman, does not even suspect it, and his conscience is in full confusion. All planes (reality, illusion, names, forms) are superimposed. This superposition (adhyāsa) seems innate, natural, consubstantial.

Where does this metaphysical illusion, this confusion come from?

Could it have been deposited in man from the very beginning, by the Creator?

But then, why this deliberate deception, and to what end?

Another hypothesis: if the Creator is not at the origin of this illusion, this confusion, this ignorance, would they come from an even deeper source?

If the Creator is not responsible for them, it is because they are already there, came before Him, and are immanent, and present not only in creation, but also in Him.

What? How could bráhman be in such ignorance, such confusion, even partial? Isn’t It/He/She supposed to be omnipotent, omniscient?

It is however a path of reflection that must necessarily be considered if we want to exempt bráhman from having deliberately created confusion and ignorance in its/her/his Creation…

You have to face the alternative.

« Indeed, either the bráhman would be ‘affected’ by nescience, in the sense that the individual living being is affected, and it/she would then become a kind of super-jīva, the Great Ignorant, the Great Suffering and the Great Transmigrant. Or it/she would not be fooled by its/her own māyā, which it/she would use above all as an instrument to create, abuse and torment souls, which would then be like toys or puppets in its/her hands. »iii

This alternative led, from the 10th century onwards, to the creation of two schools of thought, the « school of Bhāmati » and the « school of Vivaraṇa ». Both are in the tradition of Śaṅkara and advocate respectively the idea that nescience is « rooted in the living individual » (jīvāśritā), or that the notion of nescience is « rooted in bráhman » (brahmāśritā).

Who is the bearer of nescience? Man or bráhman?

In fact we don’t know. Nobody decides. And speculation in this respect seems futile.

A famous formula sums up this vanity: sad-asad-anirvacanīyā, « impossible to determine (अनिर्वचनीय anirvacanīyā), either as existing (sad) or as non-existent (asad)« .

This idea that there is something inexplicable often comes up.

So is the illusion, māyā, real or not?

Answer: « It is neither real nor unreal. Since the world appears, māyā is not unreal. But since māyā is contradicted by the knowledge of the Self, it is not real either.

So what is she? As she cannot be both real and non-real, she is inexplicable, indeterminable, anirvacanīyā. iv

What is inexplicable, we must not stop there. It must be transcended. We must go higher.

If the body, the mind, the life itself are māyā, one must seek liberation (mokṣa), to reach the eternal nature of the Self.

 » ‘The Self (ātman), who is free from evil, free from old age, free from death, free from suffering, free from hunger and thirst, whose desires are reality, whose intentions are reality, – it is He whom one should seek, He whom one should desire to understand. He obtains all the worlds and all the desires, the one who discovers the Self and understands it’, thus spoke Prajāpati. »v

But how do you do it in practice?

It is enough to be perplexed, enough to get lost…

« From this Self we can only say ‘neither… nor…’. It is elusive because it cannot be grasped. »vi

« This Self is neither this nor that. »vii

« Neither… nor…  » neti neti, नेति .

We don’t know what this Self is, but we know that this Self, – we are it.

« This is the Self, This you are. »viii

Famous formula, – one of the « great words », with « I am bráhman » ix.

You are the Self. You are That.

In its context: « It is what is the fine essence (aṇiman), the whole has it as its essence (etad-ātmaka), it is reality, it is the Self (ātman). You are that (tat tvam asi), Ṡvetaku. » x

You are That, and nothing else.

« But if someone worships another deity, thinking, ‘He is one, I am another,’ he doesn’t know. Like cattle, he is for the gods. » xi

This Vedic formula is reminiscent of that of the Psalmist: « Man in his luxury does not understand, he is like dumb cattle. »xii

But the nuance is a bit different. In the psalm, the mutity (of man) stems from his lack of understanding. In the Upaniṣad, the lack of knowledge (of man) leads to mutity (of the gods).

The logic of the absolute identity of the self and the Self leads us to ask the question again, in crude terms: What does the idea of the nescience of bráhman imply?

Could it be that its/her omniscience is fundamentally limited, for example to what has been, and to what is, leaving the space of possibilities wide open?

Could it be that Creation, still in the process of unfolding, has an essential role in the emergence of a future knowledge, not yet happened, not yet known?

Could it be that the great narrative of Cosmogenesis can only be understood by putting it in parallel with the development of a Psychogenesis (of the world)?

From another angle :

Does the Supreme Lord (parameśvara) use māyā as an instrument to unfold the universe, while remaining hidden, in His own order, in His own kingdom?

Or would He be the (sacrificial) « victim » of His own māyā?

Or, yet another hypothesis, would He be the « architect » of a māyā that would cover at the same time man, the world and Himself?

Would He have deliberately planned, as an essential condition of the great cosmo-theandric psychodrama, His own letting go?

In this case, would the determinations, names and forms (upādhi and nāma-rūpa) that are imposed on men and living beings have similar forms for bráhman?

For example, would His ‘clemency’, His ‘rigor’, His ‘intelligence’, His ‘wisdom’, which are all ‘names’ or ‘attributes’ of the supreme divinity (I am quoting here names and attributes which are found in Judaism) be the nāma-rūpa of bráhman?

Names and forms (nāma-rūpa) are supposed to be contained in bráhman like a block of clay that contains the infinity of shapes that the potter can draw from it.

There would therefore be names and forms in the latent state, and names and forms in the manifest state.

But why this radical difference?

In other words, what animates the ‘potter’? Why does he model this particular vase and not another one?

Does he make his choices freely, and just by chance?

And by the way, who is this potter? The bráhman? Or only one of its/her forms (rūpa)?

No. The bráhman created ‘in Herself’, – in Hebrew it sounds like: אַךְ בָּך, akh bakhxiii , the possibility of a Potter, and the power of Clay. Why is this? Because She does not yet know who She will be, nor what She would like to become?

Being « everything », She is infinitely powerful, but in order for acts to emerge from this infinite Power, a seed, a will is still needed. Where would this seed, this will come from?

Every will comes from a desire, which reveals a lack, Schopenhauer taught us.xiv

The bráhman is everything, so what is It/She missing?

The only logical possibility that is left : the bráhman is missing « missing ».

It/She lacks desire.

In fact, one of Its/Her names is akāma, « without desire ».

« In It/Her », there is therefore this lack, this absence of desire, because It/She is fullness, because It/She is already Everything.

But if the bráhman were only akāma, « without desire », then there would be nothing, no act, no will, no world, no man, nothing.

Indeed, we need to understand akāma in another way.

If It/She is a-kāma, « without desire », It/She is also « a- » , « without » (the privative a- in Sanskrit).

If It/She is « a- » or « without », it is because in It/Her there is a lack. A metaphysical lack.

It/She lacks Its/Her own lack.

Lacking of a lack, It/She desires to desire, It/She wishes to desire.

In It/She comes the desire, the will, wherever It/She is a-, wherever It/She is « without », wherever It/She is « not »-this or « not »-that, neti neti.

The bráhman, confronted with the immanent presence, « in It/Her », of that « lack », of that « a- » , is then confronted with the apparent separation of Its/Her being (sat) and Its/Her thought (cit).

In philosophical terms, « thought » finds in front of itself « being », a « being » in its raw state.

This raw being, which is not « thought », which is « unthought » (a-cit), having no or no more internal unity, fragments, dissolves, incarnates itself in an unlimited diversity of bodies.

These fragments of the being of the bráhman are like pieces of a hologram. Each one of them is the Whole, but less well defined, more blurred. But also, coming from the unlimited bráhman, each of them has its own unlimited power.

Thought does not divide, it augments, it multiplies itself, it generates.

Thoughts are alive. They are not like the inert pieces of a broken pot, but like the begotten children of living beings.

On the same question, Śaṅkara proposes yet another idea, that of gambling.

As happens in the life of an idle King, the Supreme Lord was able to create His Creation by play (līlā).

But this metaphor still brings us back to lack. The bráhman is the only reality, but this reality possesses an emptiness, an idleness, – hence some room to play.

It is necessary to reinterpret the essential unity of the bráhman and the living man (jīva), the unity of the Supreme Self and the Incarnate Self. It is the unity resulting from fullness and lack.

The incarnate self acts and suffers. The supreme Self is beyond « evil » and beyond « the other », – beyond any Other, therefore, but It is not beyond its own lack of lack.

The Self is creator, omniscient, omnipotent, in relation to all that was, and all that is, in act. But He is not omnipotent in relation to what is in potency, to all that will be or might be, and to all that will exist only because it is already and will continue to be part of His own lack, and of the desire that this lack will create. This lack, this desire, yet to come, will be like a means for the bráhman to surpass itself/herself, to surpass its/her own infinity.

The bráhman is like « a block of salt is, without interior or exterior, it is only a whole block of flavor (eka rasa). So is this Self (ātman), without interior or exterior, it is only a whole block of knowledge ».xv

It is a new confirmation. The bráhman is here three times « without ». Without interior. Without exterior. Without any taste other than the taste of salt alone.

It is a sad and dry infinity, frankly, deep down, that of an infinite block of salt.

In addition, the infinite thirst that such an infinite block of salt may generate, is obviously still missing here.

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iThere may be other assumptions as well. After considering the impossibility of deciding on this first alternative, a third way will have to be considered, the one that man is the potential bráhman but not the actual bráhman. Conversely, the bráhman is also in potency, and in this potency he is man.

iiŚaṅkara. The Thousand Teachings. Transl. by Anasuya from the edition by A.J. Alston. Ed. Arfuyen. 2013

iiiMichel Hulin. Śaṅkara and non-duality. Ed. Bayard. Paris, 2001, p.92

ivŚaṅkara. The Thousand Teachings.Transl. by Anasuya from the edition by A.J. Alston. Ed. Arfuyen. 2013, p.30

vChāndogya-upaniṣad 8.7.1. Translation in French by Alyette Degrâces (adapted and modified by myself in English) . Ed. Fayard. 2014, p. 199

viBṛhadāraṇyaka-upaniṣad 3.9.26 and 4.5.15. Transl. by Alyette Degrâces. Ed. Fayard. 2014, p. 275 and p. 298.

viiBṛhadāraṇyaka-upaniṣad 3.9.26 cited by Śaṅkara. The Thousand Teachings. Trad. Anasuya from the edition by A.J. Alston. Ed. Arfuyen. 2013, p. 39.

viiiChāndogya-upaniṣad 6.8.7 cited by Śaṅkara. The Thousand Teachings. Trad. Anasuya from the edition by A.J. Alston. Ed. Arfuyen. 2013, p. 47.

ixBṛhadāraṇyaka-upaniṣad 1.4.10

xChāndogya-upaniṣad 8.6.7. Translation by Alyette Degrâces. Ed. Fayard. 2014, p. 176

xiBṛhadāraṇyaka-upaniṣad 1.4.10. Transl. by Alyette Degrâces. Ed. Fayard. 2014, p.233

xiiPs 49:13

xiiiSee the article « Only with you אַךְ בָּך, akh bakh » on Metaxu, Philippe Quéau’s Blog.

xivCf. A. Schopenhauer. The world as will and representation.

xvBṛhadāraṇyaka-upaniṣad 4.5.13. Transl. by Alyette Degrâces. Ed. Fayard. 2014, p.298

Les quatre états de la conscience


« Je dors mais mon cœur veille » (Ct 5,2).

Le Cantique des cantiques a fait couler beaucoup d’encre, et suscité de multiples interprétations.

Parmi elles, beaucoup me chaut (du verbe chaloir) la figure de la Sulamite comme métaphore de la conscience, face à son propre mystère, et face à son Créateur.

« Je dors mais mon cœur veille ». Ani yéchnah, vé libbi ‘er.i

Quand la conscience est assoupie, une autre forme de conscience, — dont nous n’avons pas clairement conscience –, semble veiller encore.

Comment, et pourquoi? Existe-t-il d’autres formes de ‘conscience’ encore, dont nous n’aurions pas conscience, et qui par exemple opéreraient lors du sommeil profond?

Quand notre conscience active est apparemment « endormie », reste en éveil une conscience dans la nuit, qui semble résider dans le « cœur », et qui « veille » sur le sommeil de la conscience du jour. Cette conscience sise dans le « cœur » n’est pas de l’ordre du mental, puisqu’en l’occurrence le mental dort. Relève-t-elle alors de l’intuition, de la psyché, de l’âme, ou de quelque autre entité spirituelle?

Que signifie d’ailleurs le ‘cœur’ (levav, en hébreu, lev en chaldéen), particulièrement dans le contexte biblique?

Le dictionnaire offre une large gamme de sens.ii

A les examiner attentivement, il apparaît clairement que le cœur est lui-même bien plus profond et plus complexe qu’on ne saurait l’exprimer, et que son essence ne saurait être rendue par quelque acception que ce soit. Non seulement une formule singulière ne saurait le définir, mais toutes celles que l’on peut lui attribuer ouvrent incessamment de nouvelles pistes à la recherche.

Si le cœur veille sur la conscience qui sommeille, on peut en induire en principe la possible mise en parallèle de la conscience classique avec d’autres modalités plus cachées et plus diversifiées de conscience. D’autres formes de conscience, plus subtiles, peuvent habiter souterrainement le même moi…

Pour fixer les idées, et entamer le débat, je distinguerai ici cinq formes possibles de conscience.

Mais comme la conscience est un phénomène éminemment complexe, il pourrait y en avoir bien davantage. Des dizaines de niveaux de conscience pourraient être envisagés a priori.

On pourrait même postuler l’hypothèse d’une infinité de niveaux de conscience, si l’on se représente que la conscience divine est infiniment repliée sur elle-même, ou, ce qui revient au même, qu’elle se déplie infiniment elle-même dans l’infini de sa puissance. Dans ses plis, elle cache ce qu’elle fut (en puissance), et dans ses replis elle donne de la lumière à ce qu’elle est en train de devenir (en acte).

Les cinq formes possibles de conscience que j’énonce ici représentent diverses manières de conjuguer conscience et inconscient, ou au contraire de les séparer:

1.Il y a la conscience qui sent, pense, raisonne, cogite, veut, et qu’on appellera ‘conscience consciente’.

2.Il y a la conscience du ‘cœur’, pour reprendre l’image du Cantique des cantiques. Elle semble sub-consciente et elle ne se révèle que lorsque la ‘conscience consciente’ s’assoupit, montrant alors qu’elle veille, sur notre sommeil, nos rêves, et nos aspirations.

3.Il y a, comme l’enseignent Freud et Jung, chacun à sa manière, un inconscient (personnel) dont on a bien conscience qu’il existe en effet, sans avoir exactement conscience de la profondeur et de la nature de son contenu.

A propos de l’inconscient personnel, la ‘conscience consciente’ et la ‘conscience du cœur’ se forment une conscience sous-jacente, implicite, latente, et peu informée, en fait, de la réalité de l’inconscient cosmique.

4. Il y a dans cet ‘inconscient cosmique’, infini en soi, plusieurs niveaux de profondeurs et d’obscurité. On y trouve par exemple le ça, le Soi, et les archétypes de l’inconscient dit « collectif », auxquels on pourrait ajouter tous les archétypes du vivant non-humain, et même, pourquoi pas les archétypes du non-vivant animé (comme les virus, les prions, ou les particules élémentaires…).

Cet inconscient infini est pour partie ‘conscient’ du Soi. Cette conscience du Soi représente une quatrième forme de conscience.

5. Mais, et c’est là une hypothèse, il y a aussi une part infinie de l’inconscient cosmique qui reste ‘inconsciente’ du Soi.

Notons que ces cinq catégories hybrident de façon spécifique conscience et inconscient. Elles sont seulement indicatives, et elles seraient propres à de nouvelles hybridations, et dépassements, sur d’autres bases, restant à découvrir.

On pourrait d’ailleurs, comme on l’a dit, imaginer que Dieu Lui-même dispose d’une infinité de niveaux de conscience.

Pourquoi parler d’une infinité de niveaux et non pas d’une seule conscience (divine) puisque le Dieu unique est un Dieu Un?

Dans le contexte du judaïsme, pourtant peu suspect de renoncer facilement au principe du Dieu Un, la Cabale juive n’hésite pas à poser dix Sefirot, comme autant d’émanations du Dieu Un, susceptibles de le « représenter » dans le monde ici-bas, d’une manière plus singularisée.

Si le Dieu du monothéisme juif se fait représenter par dix Sefirot, et si la Torah enseigne que le Dieu unique est apparu à Abraham sous la forme de trois « hommes », on pourrait formuler l’idée que, après tout, certaines synthèses supérieures sont peut-être possibles entre monothéisme et polythéisme.

Les théologies de l’Un et du Multiple, de la transcendance ou de l’immanence, sont-elles irréconciliables? En apparence oui.

En réalité, il se pourrait que l’Un ne soit pas réellement « un », comme le disait déjà Damascios, citant Platon: « L’Un, s’Il est, n’est même pas un. »iii

L’Un, qu’il soit platonicien, plotinien ou hébraïque, dans sa pure transcendance, ne peut certes pas être limité par un attribut quantitatif, comme l’idée toute arithmétique de « l’un ». Et s’il n’est pas numériquement « un », c’est que le concept infiniment riche de « l’Un » inclut et intègre nécessairement le multiple dans son unitéiv.

Plutôt que d’employer la formule de « l’Un », Damascios préfère d’ailleurs l’expression grecque ‘panté aporêton, qui peut se traduire comme « l’absolument indicible ». Elle rend compte de l’idée de Platon selon laquelle l’Un est inconnaissable (agnostôn) et indicible (arrêton).v

Si la Divinité est « absolument indicible », peut-être n’est-Elle pas entièrement dicible pour Elle-même, et à Elle-même?

Elle serait donc en partie inconsciente d’Elle-même.

Certes il faudrait alors, provisoirement, renoncer au dogme de l’omniscience divine, et reporter la mise en acte de cette omniscience à quelque fin des Temps, éminemment reculée…

Mais ce dogme est fortement problématique, de toutes façons.

En effet si Dieu était effectivement absolument omniscient et omnipotent, Il aurait alors les moyens de prévenir dès avant la Création l’existence de tout Mal. Ce qu’Il n’a pas fait. C’est donc, soit qu’Il n’est pas Omniscient et Omnipotent, soit qu’Il n’est pas Bon.

Dans les deux cas, il y a place pour un Inconscient divin…

Autrement dit, et par contraste, il se pourrait que dans l’infinité en puissance de la Divinité, il y ait bien, latente, une infinité de niveaux de conscience et d’inconscient.

Mais revenons aux cinq niveaux de conscience que je décrivais un peu plus haut.

Dans la tradition védique, on trouve explicitement énoncés quatre niveaux de conscience, présentés comme les quatre états de l’Ātman, ou du Soi.

La Divinité, une et suprême, que les Upaniṣad appellent le brahman, se présente elle-même ainsi:

« Je suis le Voyant, pur, et par nature, Je ne change pas. Par nature, il n’y a pas d’objet pour Moi, étant l’Infini, complètement plein, de face, à travers, en haut, en bas et dans toutes les directions. Je suis non-né, et Je réside en Moi-même. »vi

Puis la Divinité décrit les trois niveaux de conscience des créatures rationnelles et humaines (éveil, rêve, sommeil profond) et indique qu’ils sont absolument incapables d’entrer en rapport avec Elle-même de manière signifiante.

Elle oppose en fait ces trois niveaux de la conscience humaine à un quatrième niveau de la conscience, qui correspond à la sienne propre, et qu’elle nomme elliptiquement « le Quatrième ».

« Que ce soit dans l’état de sommeil profond, d’éveil ou bien de rêve, aucune perception trompeuse n’apparaît dans ce monde-ci, qui puisse Me concerner. Comme ces trois états de conscience n’ont aucune existence, ni autonome ni dépendante, Je suis toujours le Quatrièmevii, le Voyant et le non-duel. »viii

Ces quatre états de la conscience sont finement explicités par la Māṇḍūkya-Upaniṣad.

« Car le brahman est ce Tout. Le brahman est ce Soi (ātman), et ce Soi a quatre quarts.

L’état de veille, connaissant ce qui est extérieur, ayant sept membres, dix-neuf bouches, faisant l’expérience du grossier, est Vaiśvānara « l’universel »ix — le premier quart.

L’état de rêve, connaissant ce qui est intérieur, ayant sept membres, dix-neuf bouches, faisant l’expérience du subtil, est Taijasa « le lumineux » — deuxième quart.

Lorsque, endormi, on ne désire aucun désir, on ne voit aucun rêve, c’est le sommeil profond. L’état de sommeil profond est un, il est un seul bloc de connaissance car, fait de félicité, il fait l’expérience de la félicité. Il est la bouche de la conscience, il est le connaissant (prājña) — troisième quart.

C’est lui le Seigneur de tout, lui le connaisseur de tout, lui le maître intérieur; il est la matrice de tout, car l’origine et la fin des êtres.

Ni connaissant ce qui est intérieur, ni connaissant ce qui est extérieur, ni connaissant l’un et l’autre ensemble, ni bloc de connaissance, ni connaissant ni non-connaissant, ni visible, ni lié à l’action, insaisissable, indéfinissable, impensable, innommable, essence de la connaissance du Soi unique, ce en quoi le monde se résorbe, tout de paix, bienveillant, non duel — on le considère comme le Quatrième. C’est lui, le Soi qu’il faut discerner. »x

Le « Quatrième » (état de conscience). En sanskrit: turīya. On voit qu’il ne se définit que par une série de négations, mais aussi deux affirmations positives: il est « tout de paix » et « bienveillant ».

Il est intéressant de s’arrêter un instant sur la racine du mot turīya (तुरीय): TṜ (तॄ) dont le sens est « traverser ». Louis Renouxi estime qu’elle révèle l’essence du mot « quatrième » (turīya), qu’il faut comprendre comme « ce qui traverse, ce qui est ou ce qui conduit au-delà ».

On ne peut résister au plaisir de rapprocher cette racine sanskrite TṜ (तॄ) de la racine hébraïque ‘abar (עבר) qui a le même sens: « passer, aller au travers, traverser; aller au-delà, franchir, dépasser », et qui est aussi la racine même du mot « hébreu »…

Comme on a vu, la Sulamite est consciente de deux états, celui de la veille et celui du sommeil, pendant lequel c’est le cœur qui veille.

Mais que se passe-t-il, pourrait-on demander, quand la Sulamite n’est même plus consciente que son cœur veille?

Que se passe-t-il pour elle quand elle entre dans le « sommeil profond »?

Un autre commentaire de Śaṅkara permet de cerner cette notion de sommeil profond, et ce qu’elle implique.

« Lorsque l’on pense: ‘Je n’ai rien vu du tout dans l’état de sommeil profond’, on ne dénie pas sa propre Vision, on nie seulement ses propres notions. »xii

Autrement dit, on ne nie pas sa capacité à voir, qui reste intacte dans le sommeil profond, on constate seulement qu’il n’y a alors rien à voir, du moins apparemment.

En effet on peut arguer qu’il reste à voir dans le sommeil profond qu’il n’y a rien à y voir, et aussi qu’il reste à observer la conscience en train de prendre conscience de sa singulière nature, qui est de continuer d’exister, alors qu’elle est censée n’être plus consciente d’elle-même, ce qui est un paradoxe, admettons-le, pour une « Pure Conscience »…

La Pure Conscience continue d’exister, bien qu’elle n’ait (momentanément) rien à considérer, mais comment prend-elle conscience de sa pure existence, sans avoir le moyen de l’exercer sur quelque réalité « visible »?

« Personne ne voit rien dans l’état de sommeil profond, mais ceci ne veut pas dire que dans le sommeil profond, la Pure Conscience cesse d’exister. C’est seulement parce qu’il n’y a aucun objet visible que rien n’est vu dans le sommeil profond, et non pas parce que la Pure Conscience cesse d’être. C’est grâce à la Pure Conscience que l’on peut dénier alors l’existence d’objets visibles. »xiii

Les Écritures (védiques) affirment « l’existence de la Conscience et son immuabilité, disant que telle personne atteint sa propre ‘illumination’xiv et que ‘il n’y a pas de disparition de la vision pour le voyant, à cause de son indestructibilité’xv, déclarant la périssabilité des notions. Ainsi les Écritures elles-mêmes séparent les notions de l’Éveil. »xvi

La tradition védique, on le voit, a longuement théorisé ces quatre états de la conscience: la veille, le rêve, le sommeil profond, et ce qu’elle appelle le « quatrième » [état], à savoir l’Éveil.

Il y a là une sorte d’échelle de Jacob de la conscience, avec quatre niveaux successifs.

Ceci n’épuise pas le tout du mystère.

On subodore que chacun de ces niveaux de conscience développe en lui-même des profondeurs propres.

Reprenant l’image de la conscience dont la Sulamite nous offre l’image inoubliable, on en vient à imaginer d’autres ordres de complexité encore.

Chaque niveau de conscience possède sa richesse propre, qui est développable horizontalement, en quelque sorte, et pas seulement verticalement, par intrication avec des niveaux supérieurs.

Pour aider à percevoir ces phénomènes d’intrication entre l’horizontal et le vertical, l’hébreu biblique peut fournir de précieuses indications, comme langue mémorielle, au moins autant que le sanskrit, langue sacrée, chacune avec son génie propre.

Partons du mot « veille »,עֵר, ‘er, employé par la Sulamite.

Ce mot vient du verbe hébreu עוּר, ‘iwer, « être éveillé, veiller, se réveiller ». Cette racine verbale possède un autre sens, particulièrement remarquable dans le contexte où nous nous situons: « aveugler, rendre aveugle ».

Tout se passe comme si « être éveillé » équivalait à une sorte de cécité.

Lorsque l’on cherche dans le texte biblique toutes les racines verbales associées d’une façon ou une autre à l’idée de ‘veille’, on en trouve principalement cinq:

עוּר (iwer) « être éveillé, se réveiller »

צפה (tsafah) « voir, regarder, surveiller, épier, observer, espérer »xvii

שָׁקֵד (chaqed) « veiller »xviii

נָצַר (natsar) « garder, veiller avec soin, observer avec fidélité, conserver (la Loi) »xix

שָׁמַר(chamar) »garder, surveiller, protéger ».xx

Ces cinq racines représentent une espèce de spectrographie de la gamme des sortes de conscience que le génie hébraïque porte en lui, et qui peuvent se caractériser selon les thèmes suivants:

S’ÉVEILLER – DORMIR (La conscience dort ou s’éveille).

VOIR – ESPÉRER (La conscience voit, ou bien elle pressent, et si elle ne voit pas, elle espère).

VEILLER – PRÉVENIR (La conscience veille toujours, et elle peut de ce fait annoncer l’avenir au bénéfice de ce qui en elle dort encore).

GARDER – CONSERVER (La conscience conserve la mémoire. On peut ajouter qu’elle « crée » aussi le présent, car « conserver » = « créer » selon la 3ème Méditation métaphysique de Descartesxxi).

SURVEILLER – PROTÉGER (La conscience garde du mal et elle protège).

Philosophiquement, on en déduit ces caractérisations:

La conscience est une figure de la naissance et de la mort.

La conscience est intuition — de la réalité, ou des possibles.

La conscience (prémonitoire) relie l’avenir au présent.

La conscience (inductrice) noue mémoire et création.

La conscience protège l’homme du monde et de lui-même.

Sans la conscience, donc:

Pas de différence entre la vie et la mort; entre la réalité et le possible.

Pas de liens entre l’avenir et le présent; entre la mémoire et l’invention.

Pas de séparation entre l’homme et le monde, l’homme et le mal.

Autrement dit: l’inconscient relie la vie et la mort; la réalité et le possible; il sépare l’avenir du présent; et la création de la mémoire. Il assimile l’homme au monde et au mal.

Plus profondément encore, on voit que dans la conscience, comme dans l’inconscient, il y a à la fois une forme de séparation entre ce qui relève de la ‘séparation’ et ce qui ressort du ‘lien’, et une forme de continuité entre ce qui relève de la ‘séparation’ et ce qui ressort de la ‘continuité’.

Ceci peut être subsumé par l’idée d’intrication, non pas quantique, mais métaphysique.

Autrement dit:

Toute forme de conscience possède une part d’inconscient, et réciproquement.

Ceci s’applique aussi à la conscience divine, et à l’inconscient cosmique.

______________________

iCt 5,2 :אֲנִי יְשֵׁנָה, וְלִבִּי עֵר

ii On relève dans le Sander-Trenel les acceptions suivantes: a) Le cœur comme incarnant la vie elle-même. « Vos cœurs vivront dans l’éternité » (Ps. 22,27). b)Le cœur comme siège des sens et des passions (joie, tristesse, confiance, mépris, amertume, colère, dureté), et surtout de l’amour. « (Aime Dieu) de tout ton cœur. » (…be-kal levev-ḥa, Dt 6,5). c) Le cœur comme siège des sentiments moraux. Un cœur ‘pur’, ‘fidèle’, ‘droit’, ‘simple’, ‘profond’, ‘impénétrable’, ‘fier’, ou au ‘contraire’, ‘pervers’, ‘corrompu’, ‘hypocrite’, ‘double’. d) Le cœur comme siège de la volonté et du jugement.

iiiDamascius dit que selon Platon « l’Un s’il est, n’est même pas un; et s’il n’est pas, aucun discours ne lui conviendra, de sorte que de lui il n’y a même aucune négation (apophasis), ni aucun nom, de sorte que l’Un est incomplètement inconnaissable (agnostôn) et indicible (arrêton) ». Damascius Pr. t.1, p.9, 3-8 . Cf. Platon, Parménide 141 e 10-12 , 142 a

ivDe tout ceci on pourrait aussi tirer l’idée que Dieu est un infini en puissance, non un infini en acte (comme le pensait Descartes). Si Dieu était un infini en acte, alors il n’y aurait aucune place en Lui pour du fini (ou du non-infini) ou encore pour de l’être en puissance, puisque tout en Lui serait infini et en acte. La kénose consisterait alors pour Dieu à se vider de son actualité infinie, pour laisser en dehors de Lui une possibilité d’existence à des créatures finies, toujours en puissance de se transformer.

vPlaton, Parménide 141 e 10-12 , 142 a

vi« I am Seeing, pure and by nature changeless. There is by nature no object for me. Beeing the Infinite, completely filled in front, across, up, down, and in every direction, I am unborn, abiding in Myself. » Śaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 10, « Seeing », p.123 §2

viiLe commentaire de Śaṅkara explique ce terme de cette façon: « The ātman in the waking state is called vaiśvānara (Upad I, 17,65), that in the dreaming state taijasa (Upad I,15,24), and that in the state of deep sleep prājña(Upad I, 15,25).These three kinds of ātman are not the true Ātman. The true Ātman transcends all these three, and It is called Turīya (Upad I, 10,4). »

viii« Whether in the state of deep sleep or of waking or of dreaming, no delusive perception appears to pertain to Me in this world. As those [three states] have no existence, self-dependent or other-dependent, I am always the Fourth, the Seeing and the non-dual. » Ibid.§4

ixIl est Vaiśvānara « car il mène diversement tous les êtres (viśnara) à leur bonheur » (MaUB 3)

xMāṇḍūkya- Upaniṣad. 2-7. Trad. du sanskrit par Alyette Degrâces. Les Upaniṣad, Ed. Fayard, 2014, p. 506-508

xi L. Renou. »Sur la notion de Brahman ». in L’Inde fondamentale, 1978, p.86

xiiŚaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 18, §97, p.182

xiiiŚaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. Introduction, p.45.

xiv« En vérité, cet Homme, le Puruṣa, a deux états: ce monde-ci et l’autre monde. L’état de rêve, un troisième, en est la jonction. Se tenant dans cet état de jonction, il voit les deux états, ce monde-ci et l’autre monde. Et quelle que soit l’approche par laquelle il advient dans l’autre monde, par cette approche il est entré et il voit l’un et l’autre, les maux et les joies. Quand il rêve, il reprend le matériel de ce monde en son entier, il le détruit par lui-même, il le crée par lui-même. Il rêve par son propre rayonnement, par sa propre lumière. En ce lieu, l’Homme devient sa propre lumière. » Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad 4,3,9 (Trad. du sanskrit par Alette Degrâces)

xvBṛhadāraṇyaka Upaniṣad 4,3,23. Trad. du sanskrit par Alette Degrâces, in op.cit. p.288

xviŚaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 18, §98, p.182. J’ai employé ici le mot « Éveil » pour traduire le mot anglais « Awareness » employé par S. Mayeda.

xvii« Les yeux sur les nations, il veille » Ps 66,7

xviii« Voici, je vais veiller sur eux pour leur malheur » Jr 44,27

« Alors le Seigneur a veillé sur ces malheurs » Bar 2,9

« Je répondis, je vois une branche de veilleur » Jr 1,11

« YHVH a veillé à la calamité, il l’a fait venir sur nous » וַיִּשְׁקֹד יְהוָה עַל-הָרָעָה Dan 9,14

« je veille et je suis comme un oiseau seul sur un toit » Ps 102,8

« le gardien veille en vain » Ps 127,1

« je veille contre eux (pour leur faire du mal) » Jr 44,27

 » tous ceux qui veillent pour commettre l’iniquité » Is 29,20

« Tu as bien vu que je veille sur ma parole pour l’accomplir » Jr 1,12

 שָׁקֵד signifie aussi « amandier » (un arbre qui fleurit tôt dans l’année et donc veille à la venue du printemps)

xix « Plus que toute chose veille sur ton cœur » Pr 4,23

« toi qui veilles sur les hommes (notzer ha-adamah) » Job 7,20

« Veille sur ton âme (v-notzer nafchekh) » Pr 24,12

xx« Garde avec soin ton âme (vou-chmor nafchekh méor) » Dt 4,9

« Prenez garde à vos âmes (tichamrou b-nafchoutéikhem) » Jr 17,21

« Veilleur où en est la nuit? veilleur où en est la nuit?

 שֹׁמֵר מַה-מִּלַּיְלָה chomer ma mi-laïlah ? שֹׁמֵר מַה-מִּלֵּיל chomer ma mi-leïl? » Is 21,11

« Tu veillais avec sollicitude sur mon souffle, ( שָׁמְרָה רוּחִי, chamrah rouḥi) » Job 10,12

« Ces jours où Dieu veillait sur moi, (אֱלוֹהַּ יִשְׁמְרֵנִי , Eloha yichmréni)« Job 29,2

xxi« Car tout le temps de ma vie peut être divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en aucune façon des autres; et ainsi, de ce qu’un peu auparavant j’ai été, il ne s’ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n’est qu’en ce moment quelque cause me produise et me crée, pour ainsi dire, derechef, c’est-à-dire me conserve. » Descartes. Méditations métaphysiques. 3ème Méditation. GF Flammarion, 2009, p.134-135

A Voice Cries Out in the Desert


— Henri Meschonnic–

Henri Meschonnici was a formidable polemicist, and even, in this respect, a « serial killer », according to Michel Deguy. Meschonnic proposed « that we leave the word ‘Shoah’ in the dustbin of history. »ii This word was, according to him, « intolerable », it would represent « a pollution of the mind » and would aggravate a « generalized misunderstanding ». For this Hebrew word, which appears thirteen times in the Bible, refers only to thunderstorm, « a natural phenomenon, simply ». « The scandal is first of all to use a word that designates a natural phenomenon to refer to a barbarity that is all human. » Another scandal would be that Claude Lanzmann appropriated the highly publicized use of the word ‘shoah’, while diverting its meaningiii: « The author of the Shoah is Hitler, Lanzmann is the author of Shoah. » iv

Henri Meschonnic also attacked the « idolatry » of the Kabbalah: « Language is no longer anywhere in the Kabbalah. It is only an illusion, a utopia. It is replaced by the letters of the script taken for hieroglyphics of the world. A cosmism. And a theism. Then, paradoxically, one must recognize the sacred, more than the divine. A form of idolatry. »v

In a similar way, he attacked Leon Askenazi (the famous Rabbi ‘Manitou’), for his word games in the Torah, – this « idolatry that passes for thought »vi.

Idolatry. Idolettrism. Quite a sharp point. But, on the other hand, he tempers a little, hinting that this « idolatry » is also a « utopia »: « Kabbalah is a utopia of language. A utopia of the Jew. Since its indefinite and self-referential allegorisation is supposed to have the following effect: ‘A particular link is thus established between the letter yod, the 10th letter of the Hebrew alphabet, which represents the ten Sefirot, and the Jewish people, the Yehudimviiviii

What is this « utopia of the Jew »? A fuse formula summarizes it: Hebrew is the « holy language » par excellence (lechon ha-qodech).

We are here in heavy, very heavy stuff. Meschonnic quotes in support the famous medieval cabalist, Aboulafia, and one of his current thurifer, Elliot Wolfson:

« The cabal will be the exclusive property of the Jewish people, (…) the only nation to have real access to the sacred language of creation, revelation and redemption.»ix

For the comparatist, this type of formula (« the only nation to… », the « sacred language of »,…) seems to be an old cliché, to be found in all latitudes, at all times, in most cultures, so much so that exceptionalism seems really not that exceptional…

More than a thousand years before Abraham, and long before the Torah had even begun to be written down, the Vedic tradition already considered Sanskrit as a « perfect » language. Sanskrit holds its name from the word ‘samskṛta‘ , which means « perfect » in Sanskrit). Moreover, the Vedic tradition considered the entire Vedic corpus as pure, divine revelation.

More recently, for hundreds of millions of believers, the Quran, too, is considered « descended » directly from the Divinity into the Arabic language, which is considered by its locutors a « clear » and « perfect » language.

There is, therefore, obviously on this planet, a certain abundance of « perfect languages » and « divine revelations », seemingly indifferent to their putative concurrents.

What should we conclude from this rush? That these revelations, and these languages, contradict and exclude each other? That only one of them is the true one, the only one « chosen »? Or, should we adopt a more diplomatic formulation, that they all contain some truth? Or, to be more pessimistic, should we suppose that they all somehow lack their intended purpose, whose transcendence escapes them?

What strikes one, in these immense religious and intellectual adventures, which often display, in theory and in practice, ambitions of universal scope, is the paradoxically provincial, navel-gazing, somewhat narrow-minded side of their later commentators. There is no shortage of late voices, coming, a few millennia after the founders, to set themselves up as self-proclaimed defenders, arrogating to themselves the monopoly of exception and election.

In the Babel of languages, Hebrew certainly does not escape the shocking statements about its absolute specificity and its intrinsic superiority over all other languages.

« Divine consonants, human vowels, is the high revelation of Hebrew. »x

The « sanctity » of the Hebrew language is contagious. It extends to the people who speak it.

Hence a sharp alternative:

« The truth that Hebrew is the holy language of a holy people, and the untruth that it is the spoken language of a people like all peoples, seem irreconcilable. » xi

Franz Rosenzweig asked a binary question. There is no way out.

On one side a « holy language » and a « holy people », and on the other side « all peoples » and all other languages, immersed in the no-man’s-land of « untruth » (and un-holiness). Faced with this alternative, what is the answer?

The issue deserves attention.

Franz Rosenzweig seems very sure of his fact: he provides some elements of idiosyncratic argumentation, the scathing lesson of which could perhaps also be of interest to speakers of English, German or Latin – and why not, for good measure, Greek, Arabic or Sanskrit?

« To read Hebrew means: to be ready to gather the entire heritage of the language; to read German, English or Latin, one reaps only the harvest given by the furrows of the language of one season: of one generation. »xii

Franz Rosenzweig does not seem to suspect that the few ‘languages of a season’ he quotes are only the most recent, among a large and immemorial ‘harvest’ of other Indo-European languages, much more original, and some of them with sophisticated grammars, and incidentally with a vocabulary twenty times richer than the biblicalxiii lexicon. Among these languages, Avestic and Sanskrit go back to several millennia before our era, and have both served to compose « sacred » texts (respectively the Avesta and the Veda), which testify to very ancient « revelations », certainly older than the revelation « mosaic ».

It may be argued that Avestic and Sanskrit are nowadays only « dead languages », and that the Avesta or Veda no longer irrigate living times, but only celebrate forgotten Gods…

In contrast, it should also be noted, biblical Hebrew has « risen » again with modern Hebrew, while the Torah continues to live on through the people who bear it and the religions that draw inspiration from it.

These are indeed crucial points.

One could however answer that the Veda religion has not completely disappeared from the world consciousness… or from the depths of the collective unconscious. The history of the Spirit has only just begun. The Vedanta, the Upanishads, Baghavad Gîta, – forever under a bushel? The future, the distant future, will tell.

On the other hand, it can also be argued that the « spirit » of Sanskrit is not really dead, but that it is still very much alive today, and that it is constantly regenerating itself in the vast body of Indo-European languages that are spoken throughout the world, and through their own genius.

The « spirit » of Sanskrit. The « spirit » of Indo-European languages…

Is there a « spirit » of languages? And what does it mean?

Franz Rosenzweig asked this question in a lecture on « the spirit of the Hebrew language ».

« What is the spirit of the German language? Does a language have a ‘spirit’? The answer is: only the language has a spirit. As many languages we know, as many times we are a man. Can you ‘know’ more than one language? Our ‘knowledge’ is just as flat as French ‘savoir‘ (knowledge). We live in one language.» xiv

The word ‘knowledge’, – a ‘flat’ word?

To live is to react…

The French word ‘savoir’ comes from the Latin sapio, sapere, « to have flavor », and figuratively « to have taste, sense, reason ». This Latin word gave in French the words ‘sapience’, ‘saveur’, ‘sève’, ‘sapide’ (and its antonym ‘insipide’). Its etymological origin goes back to the Sanskrit सबर् sabar, « nectar, sap, milk », from which the words Saft in German, sap inEnglish, sapor in Latin also derive.

There is an irony here, a sort of ‘meta-linguistic’ irony, to note that the words ‘flavor’, ‘taste’, are translated ta’am inHebrew, in the plural te’amim.

Now it just so happens that Henri Meschonnic advocated a close attention to the presence in the biblical language of the signs of cantillation, the טְעָמִים, te’amim, supposed to enlighten the deep meaning of the verses by giving them their true rhythm, their melody. « The word, already used by Rabbi Akiva, of te’amim, (…) is the plural of ta’am, which means the taste, in the gustatory sense, the taste of what one has in the mouth.xv In medieval Hebrew, the word also referred to the ratio. It is of capital importance that this word, which designates the junctions-disjunctions, groupings and ungroupings of discourse, with for each ‘accent’ a melodic line, be a word of the body and the mouth. The mouth is what speaks. »xvi

The irony, then, is that the French word ‘savoir’ (which Rosenzweig found ‘flat’) and the Hebrew word te’amim share the same connotations, associating ‘taste’, ‘flavor’ and ‘ratio’...

We quickly return to provincialism and navel-gazing, as we see. One must resolve to understand, once and for all, that outside of Hebrew, there is no salvation. Literally. The Hebrew language holds the divine in it…

Rosenzweig puts it this way:

« The spirit of the Hebrew language is ‘the spirit of God’. (Es ist Geist Gottes). » xvii

Difficult to make more synthetic and more exclusive.

In search of this ‘spirit’ (of the Hebrew language), and interested in the interpretative power attributed to the te’amim, I looked for some possible examples of reference in Meschonnic’s writings.

He particularly emphasizes a verse from Isaiah, usually translated, for centuries, in the Gospels:

« A voice cries out in the desert: prepare a way for the Lord. « (Is. 40:3)

Meschonnic says of this translation: « It is the ‘Christian way’, as James Kugel says. The identification with John the Baptist in Matthew (3:3), Mark (1:3) and John (1:23) depended on it. »

It is true that there is a discrepancy of interpretation between the passages of the Gospels quoted and what we read in the Jerusalem Bible, which gives the following translation:

« A voice cries out, ‘In the desert, make way for the LORD’. »

So? What is the rigjht reading?

 » A voice cries out in the desert »?

Or: « A voice cries out: ‘in the desert etc.' »?

Meschonnic notes that in the Hebrew original, there is a major disjunctive accent (zaqef qatan) after « a screaming voice » (qol qoré):

« So ‘in the desert’ is related to ‘make way’, not about the preceding verb. I translate: ‘A voice cries out in the desert make way for Adonaï’. This text is liked to the exile in Babylon, and calls for a return to Jerusalem. Its meaning is geographical and historical, according to its rhythm in Hebrew. But when cut after ‘desert’, it becomes the Christian and eschatological call. Quite another theology. It is the rhythm that makes, or undoes, the meaning.»xviii

Meschonnic concludes his development with a shock formula :

« Rhythm is not only the Jew of the sign, it is also the Jew of the Jew, and it shares the utopia of the poem by being the utopia of meaning. »xix

The rhythm, the ta’am, is the « Jew of the Jew ». Difficult to find a formulation less goy, and more irrefutable…

However, the rhythm is not enough.

If we place the same verse (Is 40:3) in the immediate context of the first ten verses of the « second » Isaiah (Is 40:1-10), we suddenly see a rich density of possible meanings, proliferating, allusive, elusive, carried by voices, words, utterances, cries, repetitions, variations, ellipses, obscurities and openings.

A textual criticism, aimed at semantics, syntax, allegories and anagogy, would encourage a multiplication of questions – far beyond what the ta’am ta’am is.

Why is God twice named « our God » (אלֹהֵינוּ Elohei-nou) xxin Is 40:3 and Is 40:8, and twice named « your God » (אֱלֹהֵיכֶם Elohei-khem)xxi in Is 40:1 and Is 40:9?

Is « ours » also « yours », or is it not?

Why is God named ‘YHVH’ five times in Isaiah 40:2, Isaiah 40:3, Isaiah 40:5 (twice), and Isaiah 40:7, but only once ‘YHVH Adonai’ in Isaiah 40:10xxii? In other words, why is God here named six times ‘YHVH’, and once ‘Adonai’?

In what way do the expression « all flesh » כָל-בָּשָׂר khol-bachar, in Is 40:5, and the expression « all flesh » כָּל-הַבָּשָׂר kol-ha-bachar, in Is 40:6, differ? xxiii

Why is the article defined in one case and not in the other?

Could it be that the expression « all flesh will see it » וְרָאוּ כָל-בָּשָׂר vé-raou khol-bachar, implies a universality (total, inclusive) of the vision of the glory of YHVH, – « all flesh » then meaning « all creatures made of flesh »?

Whereas the expression « all flesh, – grass », כָּל-הַבָּשָׂר חָצִיר kol-ha-bachar ḥatsir, only implies that « everything » in the flesh is like « grass »?

Why do two voices, undefined, come from unnamed mouths (Is 40:3 and Is 40:6), – when the spoken word is from « the mouth of YHVH », כִּי פִּי יְהוָה דִּבֵּר, ki pi YHVH dibber (Is 40:5), and « the word of our God »,וּדְבַר-אֱלֹהֵינוּ devar Elohenou, (Is 40:8), are they duly and by name attributed to God?

Why does the first of these two (undefined) voices shout :

« A voice cries out: ‘In the desert, make way for YHVH; in the wilderness, make a straight road for our God’. »(Isaiah 40:3)

Why does the second, undefined voice first say: ‘Cry out’, – before saying what to cry out?

« A voice said, ‘Cry out’, and I said, ‘What shall I cry out?’ – ‘All flesh is grass and all its grace is like the flower of the field. « (Isaiah 40:6)

To whom does « your God » address himself when Isaiah says :

« Comfort, comfort my people, says your God.

נַחֲמוּ נַחֲמוּ, עַמִּי–יֹאמַר, אֱלֹהֵיכֶם (Is 40,1)

Who is speaking here? Who ‘says’ what ‘your God’ says?

Who exactly is « my people »? Is « my people » the people of ‘your God’ or the people of ‘our God’?

In other words, is « my people » just « grass »? xxiv

Or is it only « the people », which is « grass »?

Last but not least, who is consoling whom, on whose behalf?

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iHenri Meschonnic (1932-2009), essayist, linguist, poet, translator.

iiHenri Meschonnic. « Pour en finir avec le mot « Shoah » », Le Monde, dated February 20-21, 2005. cf. https://www.larevuedesressources.org/pour-en-finir-avec-le-mot-shoah,1193.html

iii: Henri Meschonnic. « Pour en finir avec le mot « Shoah » », Le Monde, dated February 20-21, 2005. cf. https://www.larevuedesressources.org/pour-en-finir-avec-le-mot-shoah,1193.html

iv Claude Lanzmann writes: « I fought to impose ‘Shoah’ without knowing that I was thus proceeding to a radical act of nomination, since almost immediately the title of the film became, in many languages, the very name of the event in its absolute singularity. The film was immediately eponymous, people everywhere began to say « the Shoah ». The identification between the film and what it represents goes so far that daring people speak of me as « the author of the Shoah, » to which I can only reply: « No, I’m « Shoah », the Shoah is Hitler. » Le Monde, February 26, 2005

vHenri Meschonnic. The Utopia of the Jew. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.127

viHenri Meschonnic. The Utopia of the Jew. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.132

viiH. Meschonnic quotes here Elliot R. Wolfson. Abraham Aboulafia cabalist and prophet. Hermeneutics, theosophy and theurgy. Trad. J.F. Sené. Ed. de l’Eclat, 1999, p.123.

viiiHenri Meschonnic. The Utopia of the Jew. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.128

ixElliot R. Wolfson. Abraham Aboulafia cabalist and prophet. Hermeneutics, Theosophy and Theurgy. Trad. J.F. Sené. Ed. de l’Eclat, 1999, p. 57, quoted by H. Meschonnic, op. cit. p. 128.

xRaymond Abelio. In a soul and a body. Gallimard, 1973, p.259. Quoted by Henri Meschonnic. The Utopia of the Jew. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.137

xiFranz Rosenzweig. New Hebrew ? On the occasion of the translation of Spinoza’s Ethics. Collected Writings III p. 725. Cité par Henri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.138

xiiFranz Rosenzweig. « Neo-Hebrew » in L’écriture, le verbe et autres essais. p.28. Quoted by Henri Meschonnic. The Utopia of the Jew. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.138

xiiiTo get an idea of this, just compare the Sanskrit-English dictionary by Monier Monier-Williams and the Hebrew-English dictionary by Brown-Driver-Briggs, both considered as references in the study of Sanskrit and Biblical Hebrew.

xivFranz Rosenzweig. « On the Spirit of the Hebrew Language. – es a language have a ‘spirit’ ? The answer is: only the language has spirit. As many languages as one can, so much one can be human. Can one ‘know’ more than one language ? Our ‘can’ is as shallow as the French ‘savoir’. One lives in a language. « Collected Writings III p. 719. Cité par Henri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.139-140

xvMeschonnic notes that in Arabic, mat’am means « resaturant ».

xviHenri Meschonnic. The Utopia of the Jew. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.147-148

xviiFranz Rosenzweig. « Vom Geist der hebräische Sprache. « Gesammelte Schriften III p. 721. Quoted by Henri Meschonnic. The Utopia of the Jew. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p. 140

xviiiHenri Meschonnic. The Utopia of the Jew. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p. 165

xixHenri Meschonnic. The Utopia of the Jew. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p. 171

xx« A way cries out: ‘In the desert, make way for YHVH; in the steppe, smooth a road for our God. « קוֹל קוֹרֵא–בַבַּמִּדְבָּר, פַּנּוּ דֶּרֶךְ יְהוָה; יַשְּׁרוּ, בָּעֲרָבָה, מְסִלָּה, לֵאלֹהֵינוּ (Is 40,3)

« The grass withers, the flower withers, but the word of our God endures forever. « יָבֵשׁ חָצִיר, נָבֵל צִיץ; וּדְבַר-אֱלֹהֵינוּ, יָקוּם לְעוֹלָם (Is 40,8)

xxi« Comfort, comfort my people, says your God. נַחֲמוּ נַחֲמוּ, עַמִּי–יֹאמַר, אֱלֹהֵיכֶם (Is 40,1)

« Lift up your voice, fear not, say to the cities of Judah, ‘Behold your God!' » הָרִימִי, אַל-תִּירָאִי, אִמְרִי לְעָרֵי יְהוּדָה, הִנֵּה אֱלֹהֵיכֶם (Is 40,9)

xxii« הִנֵּה אֲדֹנָי יְהוִה (Is 40:10)

xxiii« Then the glory of YHVH will be revealed and all flesh will see it, together, for the mouth of YHVH has spoken. »

וְנִגְלָה, כְּבוֹד יְהוָה; וְרָאוּ כָל-בָּשָׂר יַחְדָּו, כִּי פִּי יְהוָה דִּבֵּר (Is 40,5)

« A voice said, ‘Cry out’, and I said, ‘What shall I cry out?’ – ‘All flesh is grass and all its grace is like the flower of the field. « קוֹל אֹמֵר קְרָא, וְאָמַר מָה אֶקְרָא; כָּל-הַבָּשָׂר חָצִיר, וְכָל-חַסְדּוֹ כְּצִיץ הַשָּׂדֶה (Is 40,6)

xxiv« The grass withers, the flower withers, when the breath of YHVH passes over them; yes, the people are grass. »

יָבֵשׁ חָצִיר נָבֵל צִיץ, כִּי רוּחַ יְהוָה נָשְׁבָה בּוֹ; אָכֵן חָצִיר, הָעָם (Is 40,7)