Poète à coup de pelle

 

 

 

Toutes les religions ont leurs repères propres, leurs condensations symboliques. Ce symbolisme peut se réduire à un seul nombre. S’il s’agit de marquer la préférence pour un monothéisme absolu, un monothéisme trinitaire ou bien pour des formes multiples d’émanation divine, on aura pour les premières: Un. Pour les autres : Trois. Ou alors : Sept. Ou encore : Douze. Ou des millions. Pour d’autres encore, qu’importe le nombre, le symbole, la foi suffit.

 

 

Pour le poète, qui n’est ni rabbin ni pape, ce nombre peut être quatre ou même six. Comment être sûr en ces domaines flottants, indécis, vus depuis la Terre ?

 

 

Michaux témoigne : « Il existe quatre mondes (en dehors du monde naturel et du monde aliéné). Un seul apparaît à la fois. Ces mondes excluent catégoriquement le monde normal, et s’excluent l’un l’autre. Chacun d’eux a une correspondance nette, unique, avec un endroit de votre corps, qui est porté à un autre niveau d’énergie, et qui reçoit un ravitaillement, un rajeunissement et un réchauffement instantané. » i

 

 

Le corps humain, par plusieurs points précis, qui sont des nœuds de passage, des zones de convergence, où s’initient des passerelles spéciales, se relie à ces quatre mondes.

 

Encore une histoire de shakra ? Faut-il réduire l’écriture poétique à des mots usés, connotés, mal compris ? Le poète est trop ailleurs, dilaté, honnête, retranché. Il n’orientalise pas, il n’indianise pas. Plutôt, il paye de sa personne, prend des risques, et même se met en danger.

 

La drogue, le poète l’a prise comme un taxi. Comment visiter les étoiles quand le compteur tourne ? Comment faire ce qui n’a jamais été fait, ce qui n’ jamais été appris, ce qui n’est pas racontable ?

 

Ce n’est pas donné à tous. Michaux l’a su. Garder la tête froide quand le turbo compresse. Il va, très loin, très haut, il en revient toujours. De ses tournées dans l’infini turbulent, dans l’espace incompressible. D’autres auraient péri, seraient devenus fous. Lui non. Il épaissit son sang, marque sa trace, accumule de la réminiscence, puis vient la coucher sur le papier.

 

Coucher ? Avec l’ouragan ?

 

« Il existe encore deux autres « au-delà », tout aussi exclusifs, fermés, où l’on n’entre que grâce à une sorte de cyclone, et pour arriver à un monde qui est lui-même un cyclone, mais centre de cyclone, là où c’est vivable et où même c’est par excellence la Vie. On y accède par transport, par transe. »

 

Le cyclone : un phénomène météo dont la caractéristique est le tourbillon.

 

La Vie : un phénomène bio dont une image est la spirale, popularisée par l’ADN et le kundalini.

 

La transe : un phénomène psychologique dont la trajectoire est la parabole, ou peut-être l’ellipse. Ces figures mathématiques sont aussi des figures du discours. Alors de quoi la transe est-elle elle-même la figure ?

 

 

« Si l’étendue est un des caractères du divin, bien plus encore la tension. »

 

La transe est probablement une figure de la tension transcendante ; elle est une figure de la transcendance tendue, étendue, entendue.

 

 

« L’insignifiance des constructions de l’esprit apparaît. Contemplation sans mélange. Les appartenances, on n’y songe plus, les désignations, les déterminations, on s’en passe ; du vent est passé par-dessus, un vent psychique qui défait avant qu’elles ne naissent les déterminations, les catégories. »

 

Constat d’impuissance sarcastique. L’esprit ne signifie rien de signifiant dans ses tours, ses détours et ses catégories. Et météo toujours: un « vent » passe au-dessus, défait ce qui n’est pas né encore. En échange, sans mélange, ce que Michaux appelle la « contemplation ». Défaire plutôt que faire, le lot du poète en chasse.

 

 

« Or tout homme est un « oui » avec des « non ». Après les acceptations inouïes et d’une certaine façon contre nature, il faut s’attendre à des retours de « non », cependant que quelque chose continue à agir, qui ne peut être effacé, ni revenir en arrière, vivant à la dérobée de l’Inoubliable.

 

Évolution en cours… »

 

L’homme est un « oui », avec des « non », et peut-être avec des « peut-être ». Mais assurément il est bien autre chose encore, que ni le « oui » ni le « non » ne peuvent saisir, et le « peut-être », moins encore. Il est ce « quelque chose ». Ce « quelque chose » qu’on dérobe, qu’on oublie, mais qui est vivant.

 

 

D’un texte du poète, j’extraie à coups de pelle, ou de canifs, des morceaux de diamants noirs. Posés sur la feuille blanche, ils vibrent en variations, avec des couleurs et des ombres. On peut rêver seul, et on peut réfléchir à plusieurs.

 

 

 

iHenri Michaux Les Grandes Épreuves de l’Esprit

 

A quoi rime la « vie »?

Une incitation permanente à relancer les dés. À rebander l’arc des possibles, à changer de flèche et de cible. À viser l’invisable. Vers le bas, jamais. Vers le haut, toujours. Le plus haut, malgré la perte patente.

« Après le coup de grisou dans la tête, l’horreur, le désespoir après qu’il n’y a rien eu, tout dévasté, sabordé, toute issue perdue

un ciel glacialement ciel

Obstrué à présent, barré, bourré de débris ;

ciel à cause de la migraine de la terre

dépourvue de ciel

un ciel parce qu’il n’y a plus nulle part où poser la tête

Traversé, rétréci, rentré rogné, défait intermittent, irrespirable dans les explosions et les fumées

bon à rien

un ciel désormais irretrouvable »

(Michaux)

Non que je veuille gagner ou perdre !

Le ciel noie les petits désirs.

Seul dans la barque, une rame dans la mer.

Des nuits, je cherche dans l’ombre l’éclat ténu.

On trouve parfois des scintillements intimes.

« Sur une étrave fendant une mer sans flot

un être debout penché sur l’avant

passent obliquement d’autres étraves

leur occupant pareillement penché

Pas de ports. Ports inconnus

Quelques signes parfois d’étrave à étrave

qui alors se rapprochent »

(Michaux)

Il n’y a pas d’étrave à la bifurcation des caps. D’assez proches éclaboussures convergent, pour échanger quelques signes.

Mais rien n’indique les diagonales.

Pas d’estime des ports « inconnus », peut-être inconnaissables, qui sans doute n’existent pas.

Dans une langue future, humble, plus réaliste, y aura-t-il encore une place pour le mot « port » ? Et pour sa rime riche, déplacée, inadéquate, le mot «  mort » ?

Y aura-t-il le mot « envie », – qui, mieux que rime, rame avec « va ! ».

Qu’a vu Michaux ?

 

Michaux, on peut s’y appuyer. Il ne cède. On peut le citer, il résiste.

« Vers l’au-delà qui apparaît, qui disparaît, qui reparaît. »

L’au-delà je n’en connais qu’un rayon. Apparu, portant, aigu, puissant, acide, placide, allié, plié, chevauché un jour et une nuit, en frôlant les gouffres, en éludant les cimes.

Revenant, longtemps je l’ai cherchée, l’image. Jamais retrouvée, à la vérité. Ici et là, des pistes proposent, en des vers obscurs, des mots tendus, des silences opaques, des allusions entendues.

Plusieurs décennies plus tard, par ricochet sur la mémoire, j’entends un écho possible peut-être, une résonance.

« Pour la fille de la montagne

secrète, réservée

l’apparition fut-elle une personne,

une déesse ? »

Henri Michaux répond sans fioriture à sa propre question :

« surtout lumière,

seulement lumière

comme lumière elle demeura ».

Ce texte est dédié à Lokenath Bhattacharya, et fut publié chez Gallimard en 1986.

Le couplet suivant fait chanter une autre corde.

« Simultanément

comme se déchire le sol des pentes d’un volcan qui se réveille

eut lieu le dégrafage général au-dedans d’elle et autour

retranchement singulier, inconnu

qui à rien ne se peut comparer

……….. »

Points de suspension dans le texte. Mais pourquoi ce mot : dégrafage ?

Il fait penser à des seins sanglés qu’on libère d’un coup, ou à quelque corset désuet. Comment l’appliquer au-dedans de l’âme ?

Le poète prend son risque. Il raconte avec ses mots ce qu’il n’a peut-être pas vu, et qu’il a deviné. Il s’engage dans des voies étroites, lui le poète célèbre, dans le Paris des avenues, des lumières. Il dit des mots à majuscules:

« Dans le jeune et pur visage, le regard initié,

Miroir d’un Savoir

contemplation du Vrai, ignoré des autres »

Le Vrai ! Le Savoir ! Pas étonnant que Sartre et ses acolytes l’aient royalement ignoré, ce Michaux-là.

Aujourd’hui, il y a tant d’inaudible que c’en est prévisible. Justement, c’est ce que je n’attends plus, le prévisible.

Le Vrai ! Le Savoir ! Heureusement que l’on a encore des Michaux dans ce monde.

Annonciation et silence

En 1963, Michaux n’a pas encore 64 ans. Il envoie le texte de Annonciation à Micheline Phan Kim.

« Jonques alourdies

jonques allégées

nos jonques jointes

nous remontons vers l’origine. »

Dans la baie d’Ha Long, je me souviens. La jonque glisse en silence sur les eaux mates, calmes, en ce début d’année du Singe. Mille îles, comme des dents cariées et fortes, dans la mâchoire du temps. Les saxifrages cachent la roche nue. Derrière elle, les grottes s’enfoncent sans fin.

« La nuit est notre palmeraie. »

Au sud, au-delà de l’Atlas, dès l’aube, mille oiseaux chantaient près des ksour une symphonie ocre et mauve.

« Jade au-dehors

feuillage et fruit au-dedans

Oubli des murs. »

Je me souviens de l’odeur chaude des pierres, des quartz éclatés dans la montagne, du vert de l’orge et des murs de terre éboulée.

« Prière dans la roue

Tous les visages de la journée

s’achèvent dans la paix de son visage. »

La nuit n’est plus qu’un corps vivant. Elle se recommence dans l’espace des plis, dans les cils et les silences. Je me souviens aussi des silences.

« Il y aura bientôt un an d’ici ma solitude… »

Ironie des sens.

Civilisation, démoralisation et paralysie

 

Un poète a écrit : « Dans une société de grande civilisation, il est essentiel pour la cruauté, pour la haine et la domination si elles veulent se maintenir, de se camoufler, retrouvant les vertus du mimétisme. Le camouflage en leur contraire sera le plus courant. C’est en effet par là, prétendant parler au nom des autres, que le haineux pourra le mieux démoraliser, mater, paralyser. »

Ces lignes de Henri Michaux datent de 1981. Je m’appuie sur elles pour en déduire que la civilisation moderne ne veut pas « se maintenir », qu’elle se sait fugace. En elle la haine, mimétique, ne se camoufle pas parce qu’elle n’a pas besoin de le faire. La cruauté affleure partout, elle habite le fond de l’air, elle vibre entre les lignes, dans les sous-entendus, dans la grimace des passants.

La domination n’a plus besoin de mimer son contraire. La démoralisation et la paralysie ont fait leur œuvre.