Penser l’être qui est avant la pensée


« Avant la pensée » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2026

Toute pensée doit venir d’un être: elle est la pensée de cet être singulier, elle est intimement unie à cet être dont elle provient, et elle participe aussi, par sa propre substance, à la substance de cet être dont elle est la pensée. Quand elle « naît », elle s’ajoute en quelque sorte à cet être qui l’a mise au jour, et dont elle met en acte un peu de la puissance. Mais cela ne s’arrête pas là. Toute pensée réellement vivante peut contribuer à ce que d’autres pensées soient engendrées, en cet être ou en d’autres êtres avec lesquels elle aura été partagée. Une pensée, fût-elle géniale, sublime, n’est donc jamais seulement l’achèvement de la puissance de l’être dont elle est la pensée; elle n’est qu’un moment d’accomplissement, dans une longue suite de temporalités diverses, dont rien ne permet de dire quand ou si elles doivent jamais trouver un jour quelque accomplissement.

Il y a une autre hypothèse à considérer, quant à l’essence de la pensée. Est-ce que la nature même de la pensée la rend essentiellement dépendante du « penseur » qui la pense? Ou bien, ayant été une fois pensée, et ayant acquis par là une forme d’existence dans une conscience humaine, peut-elle alors acquérir par elle-même une forme d’existence indépendante, qui lui permettrait d’obtenir le statut d' »être » ‒ non pas un être existant « réellement », mais un « être de raison », faisant partie de la catégorie de ce que les anciens appelaient les « entia rationis« ? Rappelons que les « êtres de raison » n’existent que dans la raison humaine, et qu’ils sont parfaitement incapables d’exister par eux-mêmes, hors de l’esprit humain1 . Cependant, toute pensée qui a été, ne serait-ce qu’une seule fois, pensée par une conscience humaine, fait dès lors partie en quelque sorte de la substance de la conscience. Cette pensée peut ensuite contribuer à engendrer d’autres pensées qui viendront nourrir les consciences. Dire que la pensée peut ainsi nourrir la substance de la conscience revient à dire que « pensée » et « essence » ne sont pas de natures différentes, mais qu’elles sont en réalité de même nature. Toute pensée est une essence en devenir, et, réciproquement, toute essence est en puissance une pensée en devenir. Cela montre aussi que la pensée comme l’essence ne sont jamais que des moments sur l’infinie échelle de l’être, et qu’il y en a certainement d’autres.

On peut, sur cette base, imaginer, qu’en allant plus avant, en continuant de « monter » sur cette échelle, on passe de la « pensée » et de l' »essence » à un niveau où ni la pensée ni l’essence n’ont plus de pertinence. On arrive alors « au-delà de l’essence et de la pensée 2« . On arrive dans un état de conscience qui dépasse de fort loin tout ce que l’on peut imaginer, dans un état de conscience ordinaire 3. Là, on commence à comprendre que ce n’est pas en pensant que l’on peut comprendre comment la pensée est engendrée. Si l’on comprenait ce genre de choses en pensant, cela reviendrait à dire que l’on serait capable de penser avant que la pensée soit engendrée. On commence à comprendre que la pensée n’est peut-être qu’un secours accordé à des êtres qui restent encore aveugles à des sortes de lumière dont ils n’imaginent même pas la puissance. Donc la pensée n’est pas ce qu’il y a de plus supérieur dans l’homme ou dans la nature tout entière. Il y a d’autres entités, supérieures à la pensée, qui lui préexistent, et qui peuvent d’ailleurs lui donner sa valeur (ou l’en dénuer). Quelles sont ces entités? Quelques déités? Ou le « Bien » lui-même, à l’état de pure essence? Ou bien quelque autre être, dont l’essence serait précisément d’être au-delà de toute essence? Ces questions seront traitées dans d’autres articles. Pour le moment je me contenterai de rappeler que « la pensée n’a de quoi penser que parce qu’il y a autre chose avant elle4« . Et lorsque la pensée (ou la conscience) se pense elle-même, elle découvre progressivement non ce qu’elle est, mais ce qu’elle a en elle-même. Elle découvre alors (avec surprise, effarement, ou bien délice, et enthousiasme) qu’elle peut contempler en elle-même un être bien différent d’elle.

_________________

1« Notre esprit ne conçoit pas seulement des êtres réels, c’est-à-dire capables d’exister, il peut aussi construire à l’image de ces natures, ad instar entis, des objets de pensée incapables d’exister hors de l’esprit (par exemple le genre et l’espèce, le sujet, le prédicat, etc.). Ces objets de pensée, qui ne méritent pas le nom d’essences, car l’essence est la capacité d’exister (esse), notre esprit ne les crée pas de toutes pièces; il les fait avec des éléments ou des aspects intelligibles d’abord saisis dans les choses: par exemple, il fait l’objet de pensée « néant » avec l' »être », à quoi il ajoute la négation; en eux-mêmes ce ne sont jamais que de simples non-essences (des négations, des privations) ‒ une chimère est un non-être conçu à l’instar d’un animal ‒ ou des relations. » Jacques Maritain. Distinguer pour unir, ou Les degrés du savoir. 1963, p. 257-258

2« Du Bien, les connaissables reçoivent l’existence et l’essence, quoique le Bien ne soit pas essence, mais qu’il soit encore au-delà de l’essence, surpassant celle-ci en dignité et en pouvoir. » Platon. La République. 509 b

3Cf. Philippe Quéau. L’Exil et l’extase. Une philosophie de la conscience. 2023

4Plotin. Ennéades. VI, 7, 40

L’IA, la raison et l’humilité


« Autoportrait de l’auteur dans une variété de Calabi-Yau » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Kéo 2023

Les sectateurs les plus engagés de la théorie des super-cordes soutiennent que les multivers existent réellement. Il y en aurait 10500, chacun voguant dans des branes parallèles, en prenant en compte les univers correspondant à toutes les variétés possibles de Calabi-Yau. Il pourrait y en avoir même bien plus encore, improuvables, indétectables, déconnectés de notre propre (et singulièrement isolé) « univers ». Ces multivers ne sont certes que des pures vues de l’esprit, mais ils sont nécessaires à l’harmonie de la super-symétrie que les mathématiques des super-cordes exigent : ils ne tiennent donc leur existence fantomatique que de cette supposée nécessité (d’essence mathématique).

Des physiciens plus conservateurs, se plaçant dans la ligne et adoptant le point de vue d’Einstein, jugent que la théorie des super-cordes ne relève pas de la science mais de la féerie ou du délire abstrait de chercheurs qui se trouvent en quelque sorte aveuglés par la puissance intrinsèque des mathématiques. Loin d’en questionner la nature, ou de s’interroger sur leur essence, ils tiennent les mathématiques pour réelles, et, crucialement, ils les considèrent d’une certaine manière, comme bien plus réelles que leur propre âme (dont il est vraisemblable qu’ils doutent de l’existence intrinsèque, à moins qu’elle ne fasse partie de quelque obscur recoin d’une quelconque variété de Calabi-Yau).

Mais il nous revient de poser à nouveaux frais cette ancienne question : quelle est, réellement, l’essence des objets mathématiques ? D’anciens philosophesi ont qualifié les mathématiques d’« êtres de raison » (entia rationis). Jacques Maritain précise cette notion ainsi : « Ces objets de la pensée, qui ne méritent pas le nom d’essences, car l’essence est la capacité d’exister (esse), notre esprit ne les crée pas de toutes pièces ; il les fait avec des éléments qui sont des essences ou des aspects intelligibles d’abord saisis dans les choses : par exemple il fait l’objet de pensée « néant » avec l’ « être », à quoi il ajoute la négation ; en eux-mêmes ce ne sont jamais que de simples non-essences (négations ou privations) – une chimère est un non-être conçu à l’instar d’un animal – ou des relations qui, bien que ne pouvant pas exister hors de l’esprit, ont cependant le même contenu intelligible et la même définition que les relations réelles. De tels objets ne sont pas des choses, cependant ce ne sont pas de purs objets séparés de tout sujet transobjectif comme les « phénomènes » des modernes, car ils sont conçus à l’image de ces sujets (dont ils supposent la connaissance préalable) et ils sont construits avec des éléments empruntés au réel ; loin d’être séparés de celui-ci, ils lui sont donc reliés à ce double titre. Le réel (actuel ou possible) reste leur fondement ou leur occasion, c’est de lui qu’ils tiennent tout ce qu’ils ont de consistance objective. Si nous pouvons former des jugements à propos d’eux, c’est que nous les traitons comme s’ils étaient des choses. »ii

Pour faire pendant avec une certaine actualité, il me paraît utile de souligner que cette appellation d’« être de raison » convient bien aux entités créées dans le contexte de l’« Intelligence artificielle ». L’IA tout entière, et toutes ses applications, doit être elle-même considérée, du point de vue philosophique, comme relevant de l’être de raison.

Les mathématiques, et maintenant l’IA, ainsi que les êtres de raison qu’elles font proliférer, existent bien, d’une certaine manière, mais cette existence, pour venir au jour, doit s’adosser sur une autre entité, qui les subsume et les dépasse, la raison (humaine) elle-même. Autrement dit, les mathématiques peuvent être conçues, et jouer un certain rôle dans la réalité, parce que la raison les conçoit et les fait naître – et non l’inverse : ce ne sont pas les mathématiques qui font naître la raison, c’est bien la raison (humaine) qui procrée les mathématiques.

Platon croyait déjà que les mathématiques possédaient une forme de réalité, et il était sensible à la part de mystère qu’elles exhalaient. Mais il savait aussi qu’il y avait, au-dessus d’elles, bien d’autres mystères encore. Quant à l’existence d’une infinité de mondes parallèles, si allègrement postulée par les physiciens des super-cordes, Platon avait déjà répondu par avance que la réflexion (philosophique et même métaphysique) avait son mot à dire. « Afin donc que ce monde-ci, sous le rapport de l’unicité, fût semblable au Vivant absolu, pour ce motif, ce n’est ni deux, ni une infinité de mondes qui ont été faits par l’Auteur, mais c’est à titre unique, seul en son genre, que ce monde est venu à l’être, et que dorénavant il sera. » (Timée, 31b)

À la réflexion, j’en arrive à considérer que ces problèmes se ramènent en fait à une alternative fort simple. Soit nous sommes dans un ou des multivers infinis, postulés par une certaine application de la logique mathématique. Soit nous sommes dans un seul et unique univers.

Le principe d’Ockham, qui recommande de ne pas multiplier les êtres sans nécessité, me donnerait envie de privilégier l’unicité de l’univers à toute démultiplication infinie d’univers parallèles.

Mais alors pourquoi l’existence de cet univers si spécial ? Et que peut-on en déduire ? De plus, pourquoi cette extraordinaire, incroyable, déroutante, précision des constantes que la physique détecte, et qui sont comme des données immanentes venues d’ailleurs pour structurer cet unique univers selon des lois qui rendent possibles les galaxies et la vie même ?

La précision de la constante cosmologique est ébouriffante : un 0, suivi d’une virgule, puis de 123 zéros, puis d’une série de chiffres. La moindre variation de la constante cosmologique ferait exploser l’univers ou le rendrait totalement inapte à la vie. Or nous sommes bien là pour en parler. Le principe anthropique, à savoir l’existence d’une pensée humaine, logée dans un coin de l’univers, élimine donc a priori le hasard inimaginable d’un univers ne devant son existence qu’à l’existence d’une constante cosmologique infiniment hasardeuse.

Reste une autre voie, laquelle fut ouverte par Isaïe : « A qui enseignera-t-il la scienceiii ? », si ce n’est à l’humble ? Le sage qui fut l’auteur des Proverbes dit : « Là où est l’humilité est aussi la sagesseiv ». Et Ptolémée, dans un de ses adages, a dit : « Celui qui est le plus humble parmi les sages est le plus sage d’entre euxv ». Leçon profonde, dont nos modernes n’ont certes pas cure… L’IA aura au moins cette indéniable vertu, celle de nous contraindre de plus en plus à l’humilité.

__________________

iJacques Maritain cite par exemple Thomas d’Aquin et Cajetan, dans Distinguer pour unir, ou Les degrés du savoir. DDB, 1963, p. 257

iiJacques Maritain. Distinguer pour unir, ou Les degrés du savoir. DDB, 1963, p. 257-259

iiiIs. 28,9

ivProv. 11,2

vClaude Ptolémée, Almageste. Avant-Propos. Voir Albert le Grand, Commentaire sur Job 32,2. Cité par Maître Eckhart, in Commentaire du Livre de la sagesse, Les Belles Lettres, 2015, p.228