La vaisselle des sages

« Quatre genres d’hommes s’assoient devant les sages : l’éponge, l’entonnoir, le filtre et le tamis. L’éponge absorbe tout ; l’entonnoir fait pénétrer d’un côté et fait ressortir de l’autre ; le filtre fait sortir le vin et retient la lie ; et le tamis fait sortir la farine et en retient la fleur. »  Pirqé Avot, Ch. 5, michna 15

Quel est le meilleur de ces quatre genres d’hommes, pour ce qui relève de la sagesse ? A priori on pourrait dire le tamis, et peut-être, dans un autre genre de performance, l’entonnoir, ou encore l’éponge? Mais pas le filtre, qui ne retient que la lie des propos des sages !

Rabbi Hayim de Volozyne propose cette réponse:

Serait-ce « l’éponge »? L’éponge absorbe toutes sortes de liquides. Lorsqu’on la presse, elle rejette le mélange indifférencié de tous ces  divers liquides. On peut la comparer au disciple qui a reçu de son maître plusieurs explications et plusieurs sujets, les uns après les autres, et qui ne sait pas énoncer chaque chose distinctement dans un ordre correct lorsqu’on l’interroge. Il mélange toutes les explications par incompréhension du contenu propre à chaque élément.

« L’entonnoir »?  L’entonnoir est celui qui oublie régulièrement ce qu’il a entendu de son maître, aussitôt après l’avoir entendu.

« Le filtre » ? « Le filtre fait sortir le vin et retient la lie ». Cette parabole désigne celui qui a l’esprit droit et sélectionne les explications vraies et bonnes, puis les « sort » en les communiquant ; et il « retient la lie », c’est-à-dire qu’il ne dit pas ce qui n’est pas juste ni vrai, car il sait que parfois, dans l’étude de la halakha, se présentent au début à l’esprit maintes réflexions incorrectes et que ce n’est seulement qu’après étude que Dieu l’aide et l’éclaire pour le conduire à la vérité.

« Le tamis »? « Le tamis fait sortir la farine et retient la fleur »: c’est l’inverse du filtre. C’est-à-dire qu’il a l’esprit particulièrement tordu et qu’il lui semble que les réflexions fausses qui se présentent en premier à son jugement sont vraies, tandis que les réflexions véritablement justes qui lui viennent après étude il ne les communique jamais.

La conséquence de ces explications, selon Rabbi Hayim de Volozyne, est que le « filtre » est la meilleure des quatre mesures citées et le « tamis » la pire d’entre elles.

Je voudrais à mon tour proposer d’autres métaphores, pour élargir le champ des « genres » de chercheurs de sagesse.

J’avance incontinent les métaphores de la râpe, du tire-bouchon, de la cuiller, du couteau, de la fourchette et de la louche.

La « râpe » s’attaque au morceau de fromage, même lorsqu’il est très dur, et le réduit en filaments aisément consommables.

Le « tire-bouchon » permet à l’évidence d’ouvrir la bouteille et d’en extraire le nectar.

La « cuillère », quoi de mieux pour la soupe ?

Le « couteau », comment ne pas faire l’éloge de sa fine lame ?

La « fourchette » saisit correctement la nourriture dans l’assiette.

La « louche » puise généreusement dans la soupière et distribue à tous sa juste portion.

Alors, quelle est la meilleure métaphore applicable au chercheur de sagesse ?

La « râpe » est parfaite pour le fromage, mais beaucoup moins indiquée pour la viande, le poisson ou le pain. Veut-on manger de la charpie ?

Le « tire-bouchon » débouche, mais ne retient rien par lui-même, sinon un peu de liège, désormais inutile. Le nectar est pour les autres.

La « cuillère » ne fonctionne correctement qu’à l’endroit. Si on y va avec le dos de la cuillère, il y a peu de chances de succès, on ne retient plus rien.

Le « couteau » coupe et incise, certes, mais il lui manque encore la fourchette pour le faire proprement. Il est inutile, seul. Et que fait-il d’ailleurs des nourritures liquides ?

La « fourchette » n’a pas son pareil pour porter la nourriture à la bouche, mais des civilisations entières, comme la chinoise ou l’indienne, l’ignorent et la méprisent comme barbare, lui préférant les baguettes.

La « louche » est pratique et généreuse, mais elle manque singulièrement de finesse.

Que conclure ?

La sagesse miroite d’éclats divers, elle est faite de milliards d’étincelles, et d’autant de lueurs qu’il y a de grains de lumière dans l’univers – multipliés par leurs innombrables interactions. On peut la comparer aussi à des multitudes de torrents de flamme pure, ou encore à un fleuve lent, magmatique, composé de toutes les matières en fusion, ou encore à une éblouissante mais douce aura, un oxymore de clarté et de secret.

Le chercheur de sagesse n’a pas besoin de tamis, d’éponge, de râpe ou de louche, mais d’une bonne vue, et d’une ombre propice.

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