Pouvoir, corruption, et « anges nouveaux »

Dans son livre « Au cœur du pouvoir russe. Enquête sur l’empire Poutine » (Paris 2012), Tania Rakhmanova rapporte  (p. 147) les propos qu’un journaliste de la télévision russe, très bien introduit, lui a rapportés:

« Ce que je n’aimais pas, c’est qu’il parlait toujours de son électorat et de notre peuple avec beaucoup de mépris: « Sergueï, la seule réalité est ce que vous allez montrer à la télévision. Ces gens-là ne sauront rien d’autre, ils n’ont pas besoin de savoir la vérité. Ce que vous ne montrez pas n’existe pas. »  »

Je tombe sur des remarques similaires dans un contexte très différent. Dans  « La république des mallettes », écrit par Pierre Péan, un paragraphe capture bien le mépris des puissants envers le commun des mortels: « Une oligarchie politico-financière affranchie des règles auxquelles se soumettent les citoyens ordinaires s’est constituée. Les gens qui la composent – hommes politiques, patrons du CAC40, hauts fonctionnaires et certains intermédiaires – n’empruntent pas les transports en commun, mais voyagent en jet privé. Une partie d’entre eux disposent de revenus qui proviennent directement de l’économie clandestine, constitués de rétrocommissions et de financements occultes se traduisant en espèces sorties de valises ou en comptes installés dans des paradis fiscaux. » (p.47)

Sous telle latitude, le mépris et la violence nue. Ailleurs, la corruption systémique, installée au plus haut niveau, dans les ors de la République. Un peu plus loin, c’est encore pire, si l’on creuse un peu. Qu’en déduire? Commençons par la vieille formule de Lord Acton, qui n’a pas pris une ride: « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. »Mais ce n’est pas encore assez.

Walter Benjamin a emprunté à Paul Klee, la métaphore de l’Angelus novus, dont il a fait une allégorie de l’histoire. Un ange, poussé vers le futur par l’ouragan qui le talonne, garde (tel la femme de Loth) son visage tourné vers le passé, atterré par les images de violence et de mort que le « progrès » laisse derrière lui.

Nous aussi sommes atterrés par le mépris et la violence des puissants. Nous sommes des anges nouveaux, aux visages tournés vers le passé. Mais il est temps de changer de métaphore (et de récit). Il est temps de changer la façon dont les « élites » fabriquent les ouragans et les cyclones, les guerres et les massacres, les crises « systémiques » et les pillages « planétaires », sans jamais en payer le prix.

Il est temps de changer notre silence réprobateur en voix dures et fortes.

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