Cendres et gemmes


Google vient de créer un site qui pousse un peu plus loin que d’habitude, bien qu’encore fort modestement, le principe que les gardiens ont besoin d’être eux-mêmes « gardés », ou à tout le moins « regardés ».

En effet, sur http://www.google.com/governmentrequests/, on peut observer l’activité offensive des États et comparer le nombre et la nature de leurs requêtes interventionnistes vis-à-vis de Google et de ses utilisateurs.

Ces demandes des États concernent notamment l’interdiction de blogs, le bannissement de certains mots clés dans les recherches via Google, ou encore la suppression de l’accès à des vidéos présentées par YouTube.

Certains pays sont très actifs, et d’autres beaucoup moins. D’autres encore se sont totalement abstenus de la moindre intervention (ils ont peut-être d’autres façons de faire).

And the winner is… Brazil! Suivi de l’Allemagne, puis de l’Inde et des États-Unis. Ensuite viennent la Corée du Sud, le Royaume Uni et l’Italie.

L’outil est certes encore un peu sommaire, mais l’idée elle-même mérite qu’on s’y arrête. Elle montre fort bien comment la Toile et les applications qu’elle rend possibles, pourraient davantage être mises à contribution pour exposer les pratiques officielles ou officieuses, dévoiler les tendances à l’œuvre des politiques, et en finir avec un voile d’ignorance et d’hypocrisie.

Des progrès immenses restent certes à faire, mais enfin on peut rêver que la « chose publique » sera, par ce type de méthode, de plus en plus mise en évidence, et exposée en fait et en droit aux yeux du public mondial, pour sa considération et ses éventuelles réactions.

Dans un billet précédent (cf. Le WebCamGate), j’évoquais l’irrésistible marche de nos sociétés vers une « transparence » de plus en plus absolue, facilitée par la technologie, et implémentée de façon immanente dans les réseaux et les routeurs, appuyée par des « trap doors » de toutes sortes, et généralement par d’innombrables outils de dévastation de la vie privée (des WebCam piratables aux RFID).

Cette transparence totale, vers laquelle il semble que nous nous dirigions à marche forcée, s’accroît sans cesse tous les jours, sans réaction notable des foules, trop contentes de bénéficier de certains avantages secondaires pour se préoccuper de questions philosophiques telles que la question de l’identité, ou celle de la privatisation de l’intérêt public.

Mais il est piquant de voir à travers l’exemple dehttp://www.google.com/governmentrequests, combien la « transparence » imposée au plus grand nombre pourrait en fait se retourner brutalement contre le « système », si l’on prend cette expression dans une acception extrêmement englobante, couvrant un consensus plus ou moins général, que l’on peut qualifier, pour simplifier, de « société de l’information ».

La dynamique qui s’est enclenchée avec la mondialisation en réseau, offre plusieurs logiques en compétition active pour prendre le dessus. Il y a la logique capitalistique, ou la sécuritaire par exemple, mais aussi la collaborative, l’ouverte et la libre. De l’écosystème complexe qui contient toutes ces tendances contradictoires, que sortira-t-il? Quelque chose d’aussi imprévisible, à mon avis, que le nuage de cendres volcaniques qui a paralysé le ciel européen ces derniers jours.

Ce qui fut le plus surprenant, en effet, ce n’est pas qu’un volcan ait pu se manifester à sa manière, mais c’est à quel point une société de plus en plus obsédée par la sécurité, et notamment dans le domaine du transport aérien, a pu montrer un tel état d’impréparation et même d’ignorance absolue.

Pour continuer la métaphore, la Toile est un volcan qui commence à peine à se réveiller. Nul ne sait si de ses cendres ou de ses laves futures, c’est la fin d’un monde qu’il faut attendre, comme jadis Pompéi succomba, ou bien au contraire de riches territoires à la terre grasse, noire et prolifique, et parsemées de diamants, d’améthystes et autres gemmes.

La clôture des idées


Privatiser des concepts aussi vastes que les hyperliens ou les fenêtres « pop-up » peut rapporter gros. Ils sont nombreux à avoir déposé ce genre de brevets-jackpots mais l’Electronic Frontier Foundation (EFF) entend bien changer la donne en les attaquant en justice.

La question des brevets est l’une des plus stratégiques qui soient, dans le cadre du développement des « sociétés de la connaissance ». Est-ce que les brevets encouragent ou découragent l’innovation? La question se discute ardemment. Trop de brevets tuent la possibilité de nouvelles innovations, et d’une véritable concurrence. Pas de brevets, en revanche, oblige à trouver d’autres moyens de « rétribuer » justement l’effort de recherche et d’invention. Un équilibre reste à trouver. Lequel?

La chasse aux trolls

Évidemment, les petits malins sont légions dans le système. Le « trolling » par exemple est bien connu des praticiens du droit des brevets. Des sociétés (les « trolls ») se sont spécialisées dans le dépôt de brevets plus ou moins bidons, mais reconnus légalement, de façon à faire chanter les grosses (ou les moyennes) entreprises en les menaçant de procès en « contrefaçon ». L’association EFF a décidé de jouer au chevalier blanc dans ce jeu trouble. C’est le projet « Patent Busting ».

 

Il s’agit de « bousiller » ou « démolir » les brevets les plus arrogants, les plus revendicateurs, qui constituent autant de goulots d’étranglement pour le libre flot de la circulation des idées et des innovations. Une liste de dix brevets particulièrement nocifs, selon l’EFF, a été constituée. L’EFF documente ensuite tous les dommages directs et collatéraux de ces brevets sur l’innovation et la libre circulation des idées, puis attaque les brevets devant le U.S. Patent and Trademark Office, en demandant un « réexamen » de leur légitimité.

Voici la liste actuelle des brevets les plus controversés:

  • One-click online shopping (U.S. Patent No. 5,960,411.)
  • Online shopping carts (U.S. Patent No. 5,715,314.)
  • The hyperlink (U.S. Patent No. 4,873,662.)
  • Video streaming (U.S. Patent No. 5,132,992.)
  • Internationalizing domain names (U.S. Patent No. 6,182,148.)
  • Pop-up windows (U.S. Patent No. 6,389,458.)
  • Targeted banner ads (U.S. Patent No. 6,026,368.)
  • Paying with a credit card online (U.S. Patent No. 6,289,319.)
  • Framed browsing; (U.S. Patent Nos. 5,933,841 & 6,442,574.)
  • Affiliate linking (U.S. Patent No. 6,029,141.)

Plus c’est gros, mieux ça passe

Les petits malins voient grand, et n’hésitent pas à s’approprier le système des hyperliens, la mise en ligne de flux vidéo, l’internationalisation des noms de domaine, le paiement en ligne par carte de crédit ! Etc… etc… Plus c’est gros, mieux ça passe. Les voies des « saigneurs » de la guerre économique sont fort larges.

Les brillants inventeurs de ces idées « déposées » sont donc actuellement les heureux possesseurs de brevets dûment reconnus par le système juridique américain. Et ils en font un usage certain. Des batailles juridiques colossales sont en cours, sur la base de revendications appuyées sur tous types de brevets.

Qu’est-ce qu’il en sort? Certains plient et paient. Les « trolls » remportent le jackpot. D’autres résistent et vont en justice. Il y en a qui cherchent à négocier. D’autres encore contre-attaquent en se constituant eux-mêmes des murailles de brevets.

Il n’y a pas que des « trolls » dans le système. C’est le « Post Office » britannique qui revendique l’idée des hyperliens. Quant à Apple, il revendique le monopole juridique sur l’écran tactile des téléphones mobiles.

Réveiller les esprits

Dans ce monde sympathique et joyeux, l’action de l’EFF est originale. Elle porte le fer au cœur du système en attaquant sa légitimité intellectuelle, juridique, philosophique, économique, sociale, politique. On ne peut que souhaiter qu’une mobilisation comparable apparaisse en Europe.

Une nouvelle forme de veille stratégique et de contre-attaque juridique, alliant citoyens motivés, ONGs, partis politiques (?) et syndicats, pourrait s’intéresser de beaucoup plus près à la structure même du droit des brevets en Europe, et à la manière dont ce droit est mis en pratique dans les organismes nationaux de protection de la « propriété intellectuelle », comme à l’Office européen des brevets.

Quand est-ce qu’on s’y met? C’est une tellement bonne idée que je vais m’empresser la déposer.

SCADA, salades et escalades


On se rappelle que le virus Stuxnet avait pris pour cible l’Iran, en s’attaquant aux infrastructures industrielles, et en paralysant des systèmes sensibles de contrôle et d’acquisition de données (Supervisory Control And Data Acquisition, ou SCADA). La cen­trale nucléaire de Bushehr, en Iran, en aurait été la principale victime ainsi que le centre de recherche Natanz.

Il est fort intéressant de relire les commentaires divergents et les diverses interprétations données à cette affaire. Les uns disent que c’est la première phase d’une cyber-guerre d’ampleur considérable qui vient d’être lancée par une ou plusieurs puissances, et que l’expertise développée pour l’élaboration des séries de virus qui s’abattent sur les systèmes iraniens ne peut être disponible que dans le cadre d’États armés pour ce faire. D’autres affirment qu’il ne s’agit que de ballons d’essais d’équipes d’ “universitaires” qui testeraient de nouvelles méthodes virales. Certains affirment qu’il ne s’agit en fait que d’une campagne d’intoxication, destiné à booster le marché de la sécurité. Au total, la presse abonde en informations fort parcellaires et en désinformations plus ou moins farfelues.

Parmi les plus savoureuses, citons celle rapportée par le New York Times, qui affirme (au premier degré, apparemment) que le virus contiendrait quelque part enfoui profondément dans son code le mot “myrtus”, ce qui serait une allusion fort subtile au nom d’Esther, héroïne biblique, jadis engagée dans une guerre contre l’empire perse. En effet le nom originel d’Esther serait en fait Hadassah, qui veut dire “myrte” en hébreu. Pour ceux que cela intéresse on peut lire l’argument développé par de fort compétentes autorités universitaires ici.

Le site ReadWriteWeb, généralement bien informé, relate l’attaque de Stuxnet mais conclut d’une bien étrange manière:

A l’heure où de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les failles de sécurité que pourrait faire apparaître la mise en place d’un système généralisée de surveillance de la population française, SCADA pourrait être une façon radicale d’éteindre la machine afin de faire réaliser pleinement au gouvernement qu’il n’en possède pas les clés.

Sic.

Les rédacteurs de ce site agitent ainsi la menace d’un déploiement ravageur de virus qui pourraient s’attaquer prochainement aux infrastructures françaises. Des hackers feraient ainsi part de leur opposition radicale à certaines évolutions récentes du droit français en matière de piratage par exemple. Ils “puniraient” le gouvernement par des actions de sabotage viral à grande échelle, dont les récentes attaques DDoS (Distributed Denial of Service) contre des sites comme celui d’Hadopi ne seraient qu’une modeste préfiguration.

La société civile en renfort?

Ici, deux remarques et une prédiction.

1. Le virus Stuxnet est très vraisemblablement le fait d’un ou plusieurs États. Ceux-ci sont facilement reconnaissables. Ils ont d’ailleurs annoncé haut et clair leur capacité offensive en matière de cyberguerre, et ont déployé une doctrine stratégique de prééminence absolue en matière de contrôle mondial du cyberespace. Dans cette hypothèse, Stuxnet n’aurait rien à voir avec des hackers, par exemple du genre anti-Hadopistes, et son degré de sophistication dépasserait de plusieurs ordres de grandeur le niveau de nuisance de groupes de tels hackers civils aussi doués soient-ils.

2. Une attaque virale anti-SCADA en France aurait un effet si puissant sur l’opinion et sur le gouvernement que des mesures d’une grande férocité seraient immédiatement prises contre l’Internet de papa, tel que nous l’avons connu jusqu’à présent, avec son côté parfois libertaire. Et il serait difficile d’objecter aux très vigoureux tours de vis de la part d’un gouvernement ainsi provoqué. Résultat des courses: une attaque anti-SCADA de grande ampleur aurait pour premier résultat de légitimer la prise totale de contrôle d’Internet par les sécuritaires (largement secondés par les “ayants-droits”, qui y verraient tout bénéfice).

La prédiction maintenant: une telle attaque (ou la simulation d’une telle attaque, à des fins de “provocation”) est en effet ce qui pourrait arriver dans un proche avenir, dans des pays comme la France. Loi du talion? Tests en vraie grandeur de nouvelles cyber-puissances? Je ne sais. Mais on peut prédire qu’Internet n’a plus que quelques années à vivre sa relative liberté apparente.

Il faudrait que la société “civile” commence dès maintenant à en tirer toutes les conséquences d’un tel scénario. Peut-elle encore changer la donne?

Bien sûr! Là où il y a une volonté, on trouve un chemin, pour reprendre la formule.

Au cas où cette prédiction se révèlerait fondée, ce que je ne souhaite vraiment pas, c’est bien le tissu social même des soi-disant “sociétés de la connaissance” qui en sera affecté de façon irrémédiable.

Quand les gouvernements se feront prendre par derrière


Le gouvernement doit-il avoir la possibilité de se créer des “portes de derrière” (backdoors) pour espionner l’usage d’Internet par les citoyens ?

Cette question a été posée par le Center for Democracy and Technology, à la suite de la requête du FBI visant à obliger tous les fournisseurs de service Internet de créer des “backdoors”. Il s’agit de permettre au gouvernement américain de pénétrer les routeurs, les systèmes, et de donner accès à toutes les communications transitant par Internet.

De telles “portes de derrière” (qui existent sûrement déjà, d’ailleurs) sont une irrésistible invitation aux hackers, aux pirates et aux employés des centres de cyberguerre d’autres gouvernements (comme ceux qui ont conçu le virus Stuxnet).

Mieux vaut pénétrer que se laisser pénétrer

Plus on installe des voies de pénétration, plus ou moins secrètes et plus ou moins contrôlées, plus la sécurité de l’ensemble est réduite.

On peut d’ailleurs méditer ce qui risque d’advenir peu après. Imaginons que le gouvernement A décide d’obliger tous les fournisseurs de services, sur son territoire, à procéder à l’installation de ces “portes d’accès”. Les gouvernements B, C, D et E auront sans doute à cœur de faire de même. Etape suivante, les services de cyberguerre tenteront de pénétrer les voies de pénétration respectives des autres gouvernements. Il vaut mieux, tout au moins en matière de cyber-sécurité, pénétrer que de se laisser pénétrer.

Dans cette sympathique et mondialisée “backroom”, regorgeant de “backdoors”, nous n’aurons plus qu’à serrer les fesses, et compter les points.

L’arroseur arrosé

Le citoyen de base pourrait seulement en avoir assez et décider de se pourvoir d’outils de chiffrement. Il en existe de fort simples et très puissants, disponibles gratuitement, comme les logiciels tirés de PGP (Pretty Good Privacy). Pour le moment, utiliser de tels systèmes n’est pas recommandé aux vrais méchants: crypter ses communications aurait plutôt tendance à attirer l’attention des services.

En revanche si tout le monde se met à utiliser de façon routinière le chiffrement, alors les vrais méchants ne seront plus que des aiguilles dans l’énorme meule de foin mondiale.

Conclusion: tout durcissement des politiques “d’intérêt national”, visant à diminuer la protection de la vie privée des citoyens risque à terme de se retourner sévèrement contre l’intention initiale (avouée): assurer plus de sécurité.

A moins que l’intention (inavouée) réelle soit tout autre. Il pourrait s’agir tout simplement de donner enfin au Léviathan (proclamé par Hobbes) un pouvoir sans limites, non pas vraiment sur les vrais méchants, mais plutôt sur tout le monde

De la cyberguerre à la surveillance


Fin 2010, Richard A. Clarke, “tsar du contre-terrorisme” et conseiller à la Maison Blanche pour les trois derniers présidents, déclarait que le projet d’avion de combat F-35 Lightning II avait été l’objet de cyber-attaques. Le paragraphe le plus intéressant de son interview est le suivant:

Les Etats-Unis et plusieurs de ses alliés travaillent à la construction d’un nouvel avion de chasse de cinquième génération, le F-35 Lightning II, un bijou de technologie. Il y a de bonnes raisons de croire qu’un gouvernement étranger, probablement la Chine, a piraté les serveurs de l’entreprise qui le fabrique pour télécharger l’intégralité des plans. Ainsi, un ennemi potentiel connaît donc les forces et les faiblesses d’un appareil qui n’a pas encore volé.

Mais venons-en au chapitre le plus effrayant: s’ils se sont introduits dans le système, croyez-vous qu’ils ont seulement copié des informations? Ou pensez-vous qu’ils aient pu implémenter un virus dans le programme? Imaginez un futur dans lequel un F-35 américain est opérationnel au combat, dans lequel une autre nation met en service un chasseur beaucoup moins efficace, mais qui pourrait envoyer un signal révélant une faille dans le programme du F-35 et causant son crash. Les avions d’aujourd’hui, qu’il s’agisse du F-35 ou du Boeing 787, reposent sur l’informatique. L’appareil n’est qu’un gros ordinateur dont la plupart des actions sont commandées par l’électronique.

Ce qui est intéressant ici, c’est l’admission qu’il est possible pour des groupes de cyberguerre de s’insérer dans les projets militaires les plus secrets et les plus sensibles. L’une des raisons structurelles de cet état de fait tient entre autre en ce que les composants électroniques de toutes sortes de matériels sont développés dans une vingtaine de pays. Et les logiciels correspondants à ces composants sont développés par des programmeurs répartis dans le monde entier. A l’évidence, il est impossible d’assurer une sécurité numérique dans ce type d’environnement. Selon Clarke, “il est tellement facile d’intégrer une trappe dans 50 millions de lignes de code. Il est tellement facile d’avoir un élément microscopique sur une carte mère qui permette à quelqu’un de rentrer sans autorisation”.

Société du contrôle numérique

Partant de ce constat simple et de bon sens, je cherche seulement à en tirer quelques possibles implications, non pas seulement pour telle ou telle industrie sensible, mais surtout pour l’ensemble de la société. Ma prédiction est que les prolégomènes de la cyberguerre révèlent une extrême fragilité intrinsèque de l’ensemble de l’info-structure, fragilité dont Stuxnet ou l’attaque du début 2010 sur les comptes gmail de Google n’est qu’un simple avertissement.

Je prévois que la cyberguerre, qui a déjà commencé ses premières escarmouches sous des formes relativement modérées, ou bien alors visant des types d’adversaires très ciblés, va en fait essaimer sous des formes incontrôlables, avec sans doute deux conséquences principales:

– Un durcissement impitoyable des politiques de sécurisation de la Toile, par le biais législatif, technique et policier, affectant l’ensemble de la population (“transparence” accrue, info-totalitarisme).
– Une diffusion générale des techniques de cyberguerre dans de très nombreux pays, mais aussi dans les mafias et, sans doute, dans certaines entreprises très “motivées”.

Autrement dit, des lois comme Hadopi, Loppsi, ou des accords comme ACTA, ne sont que des préfigurations d’une société du contrôle numérique poussé jusqu’au moindre bit. Ces lois et accords sont d’ailleurs déjà complètement dépassés par la dangerosité intrinsèque des formes de cyberguerre qui se déploient sous nos yeux. Il faudra donc bientôt passer à des modèles législatifs beaucoup plus inquisiteurs, et beaucoup plus destructeurs des libertés. Officiellement, il s’agira de lutter contre le cyber-terrorisme, avec sans doute comme élément déclencheur un futur virus de type Stuxnet provoquant une catastrophe impactant l’opinion publique et la réduisant au silence des agneaux.

Face à un tel pronostic, que faire?

D’abord le travail de longue haleine: éducation approfondie de tous, sensibilisation permanente aux dangers non seulement personnels mais structurels de l’info-sphère. Ensuite, il faut renforcer le développement prioritaire du “libre et de l’ouvert”, avec auto-contrôle accru par les pairs. Adapter le droit de la propriété intellectuelle pour permettre l’examen par des autorités indépendantes (Une organisation mondiale du numérique?) des designs de tous les composants de la chaine numérique. Il faudra se résoudre à arbitrer entre la notion de secret industriel et celle de protection de la sécurité numérique globale.

Enfin, il y a le volet politique et démocratique. In fine, c’est là que réside le nœud du problème.
Il y a du pain sur la planche, et du bois à scier dans la grange.

Vents et poussières


Il y a cette expression de William James qui me trotte par la tête: « poussières mentales ». James l’emploie dans un contexte particulier que tous ses lecteurs connaissent, et que je ne reprendrai donc pas. Je me contenterai ici de simplement dériver librement à partir de ces deux mots accolés. D’abord, ils semblent fort opposés. La poussière, image du rien, du dérisoire, du néant ou de la mort, et le mental, sommet de la création, lieu d’émergence, de vie et de transformation. Ensuite, la poussière est infime, l’esprit se veut vaste. La poussière est, comme l’atome, quelque chose d’insécable. Comme l’homme (homo), la poussière vient de la terre (humus) et, à ce titre, est essentiellement humble (humilis).

Quand l’homme biblique, au désespoir, se couvre la tête de poussière, il nous rappelle notre destin nécessaire. Il associe métonymiquement, par le biais du cheveu, la poussière extérieure et le mental interne.

Mais il est une autre dimension encore. Les idées sont peut-être au fond, non pas des formes, comme aimait à le penser Platon, ni des mouvements, mais des tourbillons, des nuages de poussières nano-scopiques. Chaque neurone est un petit soleil empoussiéré, que parfois les vents de l’esprit balayent.

Graine


Dans cette image schématique d’une graine d’angiosperme cotylédoné, l’embryon (d) ressemble à un ange dont les ailes tournées vers le haut seraient le cotylédon (c):

 

Image

Bien entendu, on peut avoir d’autres métaphores en tête. Mais j’aime bien ce rapport de la graine à l’ange. L’un est presque l’anagramme de l’autre aux lettres r et i près. Quant à la montée et à la croissance, ils s’équivalent peut-être dans leurs domaines propres, qui sait. Continuons la métaphore. Le tégument (a) semble une enveloppe bien close, une sorte de ciel petit, enroulé sur lui-même, comme un sac ou une cosse. L’ange ici n’a que deux ailes, alors que la littérature spécialisée rapporte des cas d’anges à trois paires d’ailes, ce qui en fait six. Nous ne sommes pas dans cette configuration. Sans doute le cotylédon n’a pas de nature chérubinique.

Il me paraît propre aux rêves, surtout en plein mois de mai, de penser à toutes ces graines, surtout les angiospermes, comme à des anges serrés dans leurs téguments, méditant dans l’ombre leur envol proche.

Récits


Lyotard, il y a plus de 40 ans, glosait déjà sur la fin des « grands récits ». C’était cela, selon lui, la postmodernité. En un sens il avait vu juste. La chute du Mur puis la fin de l’illusion libérale lui ont donné, somme toute, raison. Le 21ème siècle ne sait plus très bien à quel saint se vouer. La crise, les limites planétaires, les régressions de toutes sortes, obligent à inventer la possibilité même d’un autre discours. Le fait que l’on n’en dispose pas encore n’implique pas pour autant qu’il soit inarticulable.

Mais en attendant, qu’est-ce qu’on pourrait bien se raconter ? Je crois qu’il y a une piste intéressante dans l’immensité des micro-récits et même l’infinité des nano-récits. Récits de l’infime et de l’informe, narrations virales, histoires qui ont l’épaisseur d’un cheveu (d’ange), détails immensément oubliables, mais qui portent l’avenir, le grand avenir, comme on porte un nourrisson endormi. Ces récits non notés, non notables, ces fragments dérisoires, mais qui fondent tous les possibles, on s’en contentera en attendant mieux. Nous n’avons pas accès aux médias, chiens de garde de l’ordre menacé, menaçant. Nous sommes des poètes perdus dans la foule, galets parmi ces sables, et nous nous remémorons la mer façonnante, aux vagues par milliards d’années. Chaque embrun, chaque coquille raconte le vent et le temps.

Bien entendu, je ne parle que par métaphores. Voilà à quoi j’en suis réduit. Prison luxueuse des mots pliés. En attendant mieux, beaucoup mieux.

Vāyu


Rig Veda Book 1

HYMN II. Vāyu.

1 BEAUTIFUL Vāyu, come, for thee these Soma drops have been prepared:
Drink of them, hearken to our call.
2 Knowing the days, with Soma juice poured forth, the singers glorify
Thee, Vāyu, with their hymns of praise.
3 Vāyu, thy penetrating stream goes forth unto the worshipper,
Far-spreading for the Soma draught.
4 These, Indra-Vāyu, have been shed; come for our offered dainties’ sake:
The drops are yearning for you both.
5 Well do ye mark libations, ye Vāyu and Indra, rich in spoil!
So come ye swiftly hitherward.
6 Vāyu and Indra, come to what the Soma-presser hath prepared:
Soon, Heroes, thus I make my prayer.
7 Mitra, of holy strength, I call, and foe-destroying Varuṇa,
Who make the oil-fed rite complete.
8 Mitra and Varuṇa, through Law, lovers and cherishers of Law,
Have ye obtained your might power
9 Our Sages, Mitra-Varuṇa, wide dominion, strong by birth,
Vouchsafe us strength that worketh well.

Rig Veda Book 1 Hymn 2

वायवा याहि दर्शतेमे सोमा अरंक्र्ताः
तेषां पाहि शरुधी हवम ||
वाय उक्थेभिर्जरन्ते तवामछा जरितारः |
सुतसोमा अहर्विदः ||
वायो तव परप्र्ञ्चती धेना जिगाति दाशुषे |
उरूची सोमपीतये ||
इन्द्रवायू इमे सुता उप परयोभिरा गतम |
इन्दवो वामुशन्ति हि ||
वायविन्द्रश्च चेतथः सुतानां वाजिनीवसू |
तावा यातमुप दरवत ||
वायविन्द्रश्च सुन्वत आ यातमुप निष्क्र्तम |
मक्ष्वित्था धिया नरा ||
मित्रं हुवे पूतदक्षं वरुणं च रिशादसम |
धियं घर्ताचीं साधन्ता ||
रतेन मित्रावरुणाव रताव्र्धाव रतस्प्र्शा |
करतुं बर्हन्तमाशाथे ||
कवी नो मित्रावरुणा तुविजाता उरुक्षया |
दक्षं दधाते अपसम ||

vāyavā yāhi darśateme somā araṃkṛtāḥ |
teṣāṃ pāhi śrudhī havam ||
vāya ukthebhirjarante tvāmachā jaritāraḥ |
sutasomā aharvidaḥ ||
vāyo tava prapṛñcatī dhenā jighāti dāśuṣe |
urūcī somapītaye ||
indravāyū ime sutā upa prayobhirā ghatam |
indavo vāmuśanti hi ||
vāyavindraśca cetathaḥ sutānāṃ vājinīvasū |
tāvā yātamupa dravat ||
vāyavindraśca sunvata ā yātamupa niṣkṛtam |
makṣvitthā dhiyā narā ||
mitraṃ huve pūtadakṣaṃ varuṇaṃ ca riśādasam |
dhiyaṃ ghṛtācīṃ sādhantā ||
ṛtena mitrāvaruṇāv ṛtāvṛdhāv ṛtaspṛśā |
kratuṃ bṛhantamāśāthe ||
kavī no mitrāvaruṇā tuvijātā urukṣayā |
dakṣaṃ dadhāte apasam ||

Mers et forêts


On compare souvent le cyberespace à un océan. On parle de « surfer » sur des « mers » d’information, et sur des « vagues » incessantes de nouvelles technologies…

Pourquoi cette omniprésence de la mer, et cette relative absence de la forêt dans les métaphores de la société de l’information ?

Sans doute cela vient-il du rôle historique joué par les océans : ils séparent les continents mais les relient aussi. Dans l’imaginaire collectif, la forêt reste un lieu sombre et profond, peu propice aux échanges entre les hommes.

Il est à noter que, mer ou forêt, la simulation virtuelle de la nature, de ses formes, de ses volumes, de ses lieux, reste une pierre d’achoppement pour les techniques de l’image de synthèse. Certes on obtient de beaux effets de simulation, mais sont-ils satisfaisants ?

Je ne sais si un arbre virtuel pourrait tenir son rang, face à l’arbre chanté par Rainer Maria Rilke dans ses Poèmes français :

 

Arbre qui peut-être

pense au-dedans

Arbre qui se domine

se donnant lentement

la forme qui élimine

les hasards du vent.

 

L’arbre unit la terre au ciel, il relie ses racines avides aux généreux nuages.

L’arbre est à la fois dedans et dehors. Cela suffit à le rendre difficilement représentable virtuellement, dans sa profondeur et son déploiement. Mais l’arbre n’est pas absolument irreprésentable. Malgré toute la difficulté qu’il représente, l’arbre n’est pas le défi ultime du virtuel. Le défi ultime, c’est plutôt la forêt vivante, dans toutes ses dimensions, comme métaphore de la richesse bariolée des sociétés. Notre planète tout entière a besoin de ses forêts, poumons de lumière, tamis lucides. Elle en a plus besoin encore comme de territoires pour le rêve. Il ne faut pas réduire les arbres à des équations chimiques et les forêts à des comptes d’exploitation. Quelle courte vue que de se contenter de rationaliser la vivante nature! Nous avons besoin de libres mers et de murmurantes forêts. Il faut les protéger de nos mortifères métaphores, si pauvres, clichés bus comme lie.

La trop bavarde « Société mondiale de l’Information » veut nous imposer des modèles mentaux et instrumentaux répétitifs et standardisés.

Ne nous laissons pas faire. Prenons le temps de prendre la mer, ou d’errer en forêt. Contrairement aux apparences, ni la vague ni la feuille ne se répètent jamais. De la bruyante canopée aux silencieux enlacements des rhizomes invisibles, d’autres métaphores, moins bleues, mais plus vertes, nous invitent à changer sans cesse de regard sur ces mondes que nous habitons sans les voir.

STIC STAC STOC


(Quasi-fiction)

Tout le monde est fiché désormais sur trois fichiers mondiaux à la fois décentralisés, en apparence, mais  recentralisés en sous-main par quelques chevaux de Troie et de multiples portes de derrière bien placées.

Ces trois fichiers s’appellent STIC, STAC et STOC.

STIC est le Système de Traitement des Infractions Constatées, bien connu des Français. C’est un fichier de la police qui a commencé à faire parler de lui dès le début du siècle, en France, mais qui a connu un succès dépassant largement les frontières.

STAC est le fichier de tous les accès personnels à la Toile mondiale (web, blogs, appels téléphoniques, mobiles, mails, transactions financières, micropaiements, etc…) avec enregistrement de toutes les informations (détails des contacts impliqué, réseau social élargi concerné, contenu de la transaction).

STOC est le fichier de tous les objets présents sur la planète et disposant d’une étiquette numérique. Cette étiquette est un nano-implant. Dans le temps cela s’appelait une étiquette RFID ! Bon,, donc le STOC enregistre les données de tous les objets, macro, micro ou nano, possédant un tag électronique avec GPS miniaturisé intégré, et  permettant de géo-localiser n’importe quoi en temps réel (un stylo, un missile ou une protéine).

Heureusement il y a des zones d’ombres dans ce fichage généralisé : ce sont les « réalités intermédiaires » qui n’ont pas encore été repérées par les fichiers parce qu’elles sont hybrides, mi chèvre, mi-chou. C’est dans ces réalités-là, véritables catacombes du futur que se cachent quelques humanistes poursuivis par Léviathan v2.09 le grand ordonnateur de STIC, STAC, STOC.

Dans ces interstices, ils cherchent à élaborer la théorie politique qui permettra de montrer les mensonges éhontés véhiculés par Léviathan v2.09, et à créer un sursaut dans la population.

La question politique qui se pose en 2043 est celle de la résistance

Mon point de vue : le contrôle total implique la négation de l’individu, puis l’instauration d’un régime tyrannique, qui ne peut survivre que par la violence, et surtout par le mensonge général.

Léviathan v2.09 est un « parti politique mondial », qui a le pouvoir depuis maintenant 13 ans, mais qui est surtout un faux-nez pour un groupe de pression occulte, rassemblant une poignée d’investisseurs extrêmement puissants (ils possèdent le monopole matériel et logiciel sur les trois fichiers mondiaux Stic Stac Stoc et tous leurs usages civils et militaires) et de quelques idéologues ultra… Par là, ils contrôlent l’essentiel de ce qui est publié par les médias commerciaux, mais disposent aussi d’informations privilégiées sur tous les aspects de la vie publique et privée de 99% de la population du G33 (le groupe des 33 pays les plus riches du monde, correspondant à 92% de la richesse mondiale).

 

La fin de l’histoire :

Sous la conduite de Paul Sim, l’un des meneurs du mouvement mondial de résistance, les résistants obtiennent grâce à la coordination mondiale des meilleurs hackers mondiaux les résultats suivants :

– Le fichier STIC est envahi par des virus d’un nouveau type, très discrets mais très subversifs, créant de très nombreuses erreurs indétectables,  le rendant provisoirement inefficace.

– Le fichier STAC est rendu inopérant par la prolifération de pseudonymes aléatoires, rendant le traçage très délicat.

Par ailleurs, le fichier STOC, le plus dangereux et le plus délicat à détourner, fait l’objet d’une campagne de « résistance » mondiale et d’une lutte passive (les gens n’achètent plus les objets taggés, mais des objets garantis « libres de tags », venant notamment de coopératives autonomes) ou active : arrachage ou brouillage des étiquettes RFID.

L’ensemble des internautes du monde entier reçoit le 14 juillet 2029 un rapport montrant la collusion de Léviathan avec les lobbies des 3 fichiers, et surtout les preuves irréfutables de la complicité de Léviathan dans le Krach mondial sur les valeurs boursières du  NEOCLAQ qui a eu lieu 3 mois auparavant.

Une grève mondiale s’ensuit. Le gouvernement Léviathan v2.09 tombe. De nouvelles élections sont programmées….

 

L’introduction

Paul Sim sort de son immeuble-tour  de 105 étages, situé près de Paris dans le « 93 », qui est  devenu un quartier chic et bourgeois . On voit les écrans de contrôle de l’immeuble qui enregistre tous les détails (heure accès ascenseurs, vidéo haute-fidélité des passagers de l’ascenseur, description des objets taggés : vêtements portés par Paul Sim, objets dans le porte-documents, ….)

Pour accéder au Téléport, contrôle facial, biocontrôle et contrôle de la conformité des objets taggés en RFID sont nécessaires.

Soudain, dans le Téléport, deux messages apparaissent  sur tous les portables, sur les écrans muraux, etc …

  1. « Krach sur le NEOCLAQ, la bourse des valeurs techno » et  2. « Chute de 70% du Dolyen par rapport à  l’Eurouble  ».

On apprendra par la suite que ce n’était qu’une fausse rumeur destinée à provoquer un vrai mouvement de panique, pour le plus grand profit de quelques intérêts.

 

Paul Sim se rend à une réunion dans un endroit secret, équipé de puissants systèmes de visioconférence, totalement indétectables par Stac – parce que secrètement hébergés dans des institutions au-dessus de tout soupçon, pour rencontrer virtuellement les chefs de la résistance.

 

Une partie de l’histoire consiste à décrire le monde des « réalités intermédiaires » utilisés par les résistants pour échapper aux contrôle du monde « réel », capable de saisir des images ou des sons, mais pas ce qui est « entre »  eux, dans les interstices du réel-virtuel.

La réalité augmentée est devenue la plus grande « catacombe » virtuelle,  « non-lieu » de prédilection de la résistance mondiale.

Un savoir sans savoir


« Il n’y a pas de dieu qui s’occupe à philosopher, ni qui ait envie d’acquérir le savoir, car il le possède. » Ainsi commence un célèbre paragraphe du Banquet.

Il continue de cette manière. « Pas davantage quiconque possède le savoir ne s’occupera à philosopher. Mais, de leur côté, les ignorants ne s’occupent pas non plus à philosopher et ils n’ont pas envie d’acquérir le savoir; car c’est essentiellement le malheur de l’ignorance, que tel qui n’est ni beau, ni bon, ni intelligent non plus, s’imagine l’être autant qu’il faut. Celui qui ne pense pas être dépourvu n’a donc pas le désir de ce dont il ne croit pas avoir besoin d’être pourvu. – Dans ces conditions, quels sont, Diotime, ceux qui s’occupent à philosopher, puisque ce ne sont ni les savants, ni les ignorants? – Voilà qui est clair, répondit-elle, un enfant même à présent le verrait: ce sont les intermédiaires entre l’une et l’autre espèce, et l’Amour est l’un d’eux. Car la science, sans nul doute, est parmi les choses les plus belles; or l’Amour a le beau pour objet de son amour; par suite, il est nécessaire que l’Amour soit philosophe et, en tant que philosophe, intermédiaire entre le savant et l’ignorant. »

C’est un texte plein de chiasmes et de zeugmes. C’est d’ailleurs là la marque des grands moments d’écriture. Les mots s’y entrechoquent, ils font crépiter les étincelles, comme des silex assemblés. Ces brillances rendent aussi plus marquées les obscurités celées. « L’Amour est l’un d’eux ». D’où vient cette idée bizarre? Qui a donné à Diotime sa vision? Autre zeugme (si! si!):  « L’Amour est philosophe ». Quelle bonne surprise! Comme cela semble paradoxal, stimulant. La suite ne l’est pas moins. « En tant que philosophe, il est intermédiaire entre le savant et l’ignorant ». C’est l’évidence, s’il n’est ni l’un ni l’autre c’est qu’il est entre les deux. Même un enfant le verrait! Mais pourquoi pas au-dessus, ou à côté, ou ailleurs, ou à la fois nulle part et partout, en miettes et en totalités? Les mots permettent beaucoup de choses, les idées plus encore.

Le texte coule de sa source, pourtant son sens n’est pas très sûr, me semble-t-il. Les pièges abondent. Les pistes pullulent. Pourquoi un dieu qui « saurait » ne philosopherait-il pas? Son savoir est-il fixe, à jamais? Les dieux sont-ils figés dans leur « possession » ? Et les ignorants n’ont-ils vraiment pas envie de sortir de leur condition? Bloc pur de savoir contre bloc massif d’ignorance?

L’idée d’intermédiaire porte en elle la fin des catégories, du moins leur désagrégation ou leur fusion. C’est déjà aussi en germe (bien avant l’heure) une sorte de « fin des récits », idée ô combien « post-moderne ». L’idée de la fusion et du mélange est introduite comme métaphore du savoir philosophique – savoir propre qu’il faut soigneusement distinguer du savoir scientifique. Ce dernier est rangé parmi « les choses les plus belles ». Alors que la philosophie, comme intermédiaire, est toujours entre la beauté et la laideur, entre le savoir et l’ignorance. C’est un savoir qui se sait sans savoir. Toujours en décalage donc.

Mais de quoi ce décalage, ce retrait, cet écart, cette distance, sont-elles le nom? Je propose de reprendre l’idée du clinamen, que Lucrèce et son propre maître, le grand Epicure ont popularisée. Sans toutefois l’éclairer beaucoup, tant elle est profonde.

Un savoir sans savoir. Une avancée sans avancée. Et un saut de côté.

Le Virtuel et la Grâce


Le Virtuel et la Grâce par Philippe Quéau

20 février, 2006 0

Petits enfants, gardez-vous des idoles.
1 Jn 5, 21
Nous sommes dans un monde idolâtre. La pesanteur de l’idolâtrie moderne nous paralyse, nous réduit. Il est temps de se lever, de marcher, de courir, et de “dépasser les idoles”, comme jadis Ehud.
L’image est l’archétype de l’objet idolâtre. Les empires ont toujours aimé les images, les idoles. Hier c’était César sur la “face” des monnaies. Aujourd’hui CNN. Les images reposent le peuple. Elles se donnent à voir si aisément. Elles sont si évidentes, si visiblement faites pour être vues. Le peuple aime les évidences. Et le pouvoir aime ce que le peuple aime aimer.
Mais il n’y pas que les images. Il y a l’idolâtrie du marché, de l’argent, du pouvoir, et en fin de compte l’idolâtrie du collectif, ce que Simone Weil appelait le “gros animal”. Curieuse fascination des âmes pour ce qui en fait les nie, mais qui les réunit, par simple addition. L’idée du collectif s’impose d’emblée à l’individu comme une idole persuasive. Comment l’individu pourrait-il longtemps vivre isolé dans la masse majoritaire? Comment nier la force du groupement? Alors il s’agglutine, il se fond, il se confond.
La plus grande, la plus forte des idoles que le peuple aime, c’est l’image qu’il se fait de lui-même, son image collective. Nuremberg. La Place Rouge. Tien-an-men. Les stades qui ondulent. Les océans humains. Hegel qualifiait d’”oeuvre d’art vivante” les défilés que l’homme se donne à lui-même en son propre honneur. L’idolâtrie poussée à son comble est celle que la foule façonne avec sa propre image. L’homme croit trouver dans cette pauvre transcendance du “nombreux” de quoi étancher sa soif de dépassement de soi. Mais il se trompe. Ce dépassement n’est que numérique. Dans la foule additionnée, l’individu indivisible, mais multiplié, ne reconnaît finalement que lui-même, à l’infini répété.
Car il y a deux sortes d’infini : l’infini du nombre, et l’infini de la grâce. Ce ne sont pas du tout les mêmes sortes d’infinis, bien qu’ils partagent le même nom. L’un est fait de répétition, l’autre de différence. L’un ajoute et divise. L’autre soustrait et multiplie. Tel est le mystère.
D’où vient l’idolâtrie, individuelle ou collective? On l’a déjà dit : l’image repose. Elle nous repose de l’idée. L’idole est le visage mort d’une idée ancienne, figée à jamais. Nos pensées vivantes sont par nature trop mobiles, trop changeantes. Elles sont le contraire des images : elles ne cessent de se réfuter, de nous emmener au-delà de nous-mêmes, elles nous relient au tout autre, à ce que nous n’aurions jamais su être, si nous avions seulement dû nous laisser faire par la “réalité” ou par les images de la réalité.
Les idées cherchent à dissembler, à faire preuve d’originalité. Les images visent à se ressembler, comme les idoles. Loin de se réfuter, elles tissent une immense toile, une mafia puissante de citations réciproques.
Elles puisent leur force dans leur solidarité globale, si puissante qu’elle va jusqu’à façonner notre supposée “civilisation de l’image”. Avant d’être des images “de” quelque chose, elles sont avant tout des images tout court.
Elles sont images d’abord et c’est à cela qu’elles se cantonnent. Aller plus loin serait aller trop loin. Le “quelque chose” dont l’image est image est ce qu’on appelle le “modèle”. Mais le modèle est autrement difficile à saisir. Car il est presqu’entièrement du côté de l’idée.
L’image, comme l’idole, est du côté du sensible, du réel, alors que l’idée est comme l’âme, du côté de l’intelligible, du virtuel. Les idées nous mettent en relation avec le possible, et même avec l’infini de la virtualité. Les idées sont essentiellement des intermédiaires, comme les anges de l’âme. Elles ne cessent de tisser d’innombrables liens, d’infinies relations, avec tout ce que nous ne percevons pas encore. Grâce à l’idée, nous pouvons rêver à la grâce.
Mais tout ceci (le mouvement des idées, le possible, le virtuel, la grâce) est épuisant. Nous préférons nos aises. Le réel, le concret, le visible, l’évident, l’image vont dans le sens du bon sens. Le bon sens est l’idole de l’esprit.
Le problème, c’est que de l’idolâtrie à la barbarie, il n’y a pas beaucoup de chemin à faire. Nous proposons d’entrer en résistance. Avant que l’idolâtrie des images n’ait asservi les idées encore à naître, présentes cependant à l’état virtuel, et que nous appelons comme la grâce.
La société de l’information, dont on ne peut que constater la prééminence médiatique, représente une formidable occasion de tester notre capacité à résister à la barbarie et aux idoles consensuelles. Il s’agit en réalité d’un défi de civilisation majeur, parce que planétaire et ultra-rapide, mais sutout parce qu’il nous oblige à redéfinir le rôle et l’image de l’homme.
L’info-société représente une évolution culturelle, sociale, politique radicale. Culturellement, il s’agit à la fois de l’invention d’un nouvel alphabet et d’une nouvelle imprimerie, se traduisant par l’émergence d’une cyber-culture aux contours insaisissables parce qu’en pleine formation, mais aussi par le développement d’une pensée plus abstraite, plus désincarnée, et peut-être plus coupée du réel.
Socialement, le Cyber Bang crée les conditions d’une fusion planétaire, par le développement de “communautés virtuelles” et par la multiplication des flots de capitaux et d’information, dématérialisés, délocalisés, dérégulés. Cette virtualisation de la société s’accompagne d’ailleurs corrélativement d’un accroissement des clivages, un approfondissement des fossés, un durcissement des “ghettos” bien réels.
Politiquement, les États parviennent de moins en moins à cacher leur manque de moyens devant les forces globales de la mondialisation. Les hommes politiques, résolus à tout faire pour cacher le plus longtemps cette impuissance à leurs mandants, n’ont pas de dessein, pas de vision. Ils gèrent leur calendrier électoral à court terme. N’étant ni prophètes, ni penseurs, ils ne savent pas comment se tirer d’un pas si délicat, et semblent préférer l’attentisme à tout autre stratégie, de crainte de provoquer un début de réflexion citoyenne, ou pire, l’effondrement des Bourses, l’éclatement des bulles spéculatives.
Comme toutes les idoles collectives, l’info-société génère des passions contradictoires. Les uns prônent le laissez-faire et les autres une re-régulation. Les multiples groupes de pression sectoriels, les “lobbies” représentant des intérêts particuliers dévorent à belles dents la chair du bien commun. Les intérêts catégoriels savent mieux se faire entendre, quitte à s’entre-déchirer, et savent mieux occuper le terrain que le mythique “intérêt général” qu’on a toujours plus de mal à définir positivement.
On continue de faire croire que des forces aveugles du marché, de la pression assurée de la “main invisible”, naîtront l’ordre et la justice universelles. On oublie que le propre du marché est de ne s’occuper que de ce qu’il sait faire le mieux : générer du profit à court terme. Tout ce qui est par nature insolvable échappe au marché. L’enfance et la justice, la maladie et la recherche fondamentale, la création et la paix, la contemplation et la pureté, par exemple, ne sont guère “rentables” aux yeux du marché.
Mais le marché, roi nu, occupe le monde. Il est l’idole du jour. Et l’info-société se plie à ses désirs. Il est vraiment pathétique d’observer cette progression générale du marché devenu l’instrument majeur de l’humanité, parallèlement à la démission du politique, au moment même où on aurait le plus besoin d’une pensée régulatrice, d’une pensée de sagesse.
Car le marché n’a rien à dire et il ne dit rien. Il compte. Le marché optimise. Mais il ne rend pas heureux. Il produit, mais ne redistribue pas. Il profite. Mais il ne rend jamais. Il abuse de sa force, mais il ne console pas des malheurs qu’il engendre.
Nous vivons une période exceptionnelle de l’humanité. Pour la première fois dans notre histoire, nous pourrions libérer notre temps pour nous “consacrer” à ce qui fait l’essence de l’homme : l’amour, le rire, la poésie, l’enfance, la solidarité, la prière.
Il suffit de le vouloir socialement, culturellement, philosophiquement, et de traduire cette volonté politiquement, en redistribuant aux hommes la valeur produite par les machines. Ce que nous persistons à appeler “chômage” deviendrait alors la condition de possibilité d’un temps de moissons, d’un âge neuf, d’une civilisation en métamorphose.
Nous refusons de saisir cette immense chance, cette libération des chaînes de la nécessité. Alors que nous pourrions devenir plus “saints”, en nous rapprochant de ce pourquoi nous avons été mis sur cette Terre, nous continuons de nous plaindre, ô paradoxe !, de ce que les robots et les micro-processeurs nous délivrent de notre servitude. Sans doute est-ce parce qu’ils mettent à bas notre idole la plus imposante : l’image que nous faisons de nous-mêmes.
Changeons l’homme en changeant son image. Changeons nos rêves.

CyberTerre et Noosphère


Texte initialement publié en avril 1996

 

L’intelligibilité va avec l’immatérialité.
Thomas d’Aquin

Il faut se rendre à l’évidence: nous vivons un véritable Cyber-Bang, aux conséquences imprévisibles. L’économie du virtuel commence à façonner en profondeur une nouvelle société, en accélérant la dématérialisation des flux, en augmentant les court-circuits informationnels, en restucturant les marchés du traitement de l’information, en généralisant la « désintermédiation », mais aussi en provoquant de nouvelles inégalités culturelles entre « info-riches » et « info-pauvres ».

Tous les ingrédients d’une révolution radicale sont désormais réunis: la communication instantanée et ubiquitaire d’informations à haute valeur ajoutée, la réplicabilité infinie des images et des sons pour un coût de plus en plus bas, des interfaces de cyber-navigation de plus en plus souples et inventives, alliant la réalité virtuelle, les imageries 3D interactives et les réseaux, des terminaux de plus en plus puissants et « intelligents », à prix cassés. Cette révolution technique annonce aussi un bouleversement économique et social sans précédent, parce que planétaire et synchrone. Les États-nations habitués à gérer un territoire « réel », n’ont pas encore su s’adapter au cyberespace. La radicalisation du télétravail, la généralisation de cyber-entreprises, délocalisées, virtualisées, vont constituer un choc frontal pour les visions classiques du monde, habituées à la centralité, la territorialité, la matérialité.

A. Le danger principal de l’hybridation croissante entre réel et virtuel est sans doute celui de la confusion. La confusion touche au langage, à la raison, aux valeurs, aux fins.
B. En analysant la confusion des images, nous pouvons mieux comprendre la confusion de la raison qui s’appuie sur elles.
C. Mais l’hybridation est aussi source de fusions heureuses. En témoignent les recherches interdisciplinaires alliant l’art et la science.
D.

La CyberTerre permet l’incarnation concrète d’une « noosphère », à deux conditions: moins de confusions et plus de fusions.

 

A. Confusions

1. Confusion des métaphores et des modèles

« Un mot est encore l’homme, deux mots sont déjà l’abîme » – dit Roberto Juarroz. Nos langages et nos systèmes de représentation sont manifestement imparfaits, c’est une affaire entendue. Cependant comme ce sont nos seuls instruments d’intelligibilité, il faut s’efforcer d’en tirer le meilleur parti, suivant leurs atouts et leurs faiblesses. De ce point de vue, le langage naturel et les mathématiques occupent deux positions extrêmes, assez complémentaires, dans l’art de la représentation. Le but fondamental d’un système de représentation ne doit pas être de « reproduire » le réel, ce qui serait assez vain, mais doit plutôt nous permettre de « trouver du nouveau ». Il doit favoriser notre compréhension de certains aspects de la réalité, afin de permettre de nouvelles actions, ou de nouvelles pensées. Pour tenter de faire apparaître du neuf, pour inscrire de l’inattendu dans la mécanique de la langue, le langage naturel use et abuse des métaphores et autres tropes. Dans les mathématiques, il n’y a pas à proprement parler de métaphores, mais les « modèles » jouent un rôle similaire. L’écriture d’un modèle a une fonction heuristique, il s’agit de suggérer des similarités, d’effectuer des glissements, des déplacements, pour faire apparaître de nouvelles « formes », de nouveaux « sens », de nouvelles interprétations.

Il y a cependant une différence radicale entre le langage naturel et la formalisation mathématique: les mathématiques favorisent l’induction et la généralisation. Ainsi le raisonnement par récurrence. De plus les mathématiques se prêtent à la simulation et aux calculs symboliques. Le langage naturel possède une puissance moins formelle, plus obscure, il dit aussi par ce qu’il ne dit pas, il laisse entendre par le non-dit: il laisse du sens s’infiltrer dans les abîmes que tracent les mots entre eux. Sa force vient de son opacité latente, qu’il nous faut bien habiter, et que nous éclairons dès lors de nos propres lumières. Il est clair cependant que les langages naturels et les langages formels ne sont pas des « langages » dans la même acception du terme. La pensée claire et la pensée obscure n’usent pas des mêmes armes et n’ont pas les mêmes visées.

Dès lors, le fait de ne voir en eux que des « systèmes de représentation », donnant par là l’impression de permettre des traductions, des passages, des glissements des uns aux autres, paraît dangereux. Il s’agirait là d’une pseudo-interdisciplinarité, basée sur un consensus de pacotille et génératrice de confusions d’autant plus redoutables qu’elles seraient logées au coeur du langage même. Il faut apprendre à distinguer les métaphores et les modèles. Il faut hiérarchiser et ordonner les clartés et les obscurités des uns et des autres, sans les mélanger. Parce qu’elles appartiennent à deux ordres différents de la raison.

Il y a la raison qui se porte sur les essences en tant qu’elles sont connues, clarifiées, et la raison qui se porte sur les essences en tant qu’elles sont cachées, obscures.

La première va du visible au visible, la seconde va du visible à l’invisible. Celle-ci ressemble à la sagesse philosophique qui cherche une connaissance par les causes premières, celle-là ressemble à la science qui connaît seulement par les causes secondes. C’est pourquoi c’est à la philosophie d’assigner l’ordre qui règne entre les sciences, puisqu’elle est en mesure de se donner sa propre mesure – ce que ne peut pas la pensée claire.

 

2. Confusion de la raison claire et de la pensée obscure

« L’homme qui songe est un dieu, celui qui pense, un mendiant » – disait Hölderlin. La pensée claire ne peut se donner les mêmes ambitions que la pensée obscure, quand les concepts restent cloués au sol, les songes peuvent voler infiniment. Il est important de ne pas mélanger ces deux manières de penser, parce qu’elles correspondent à deux manières d’être, deux façons radicales de penser et d’être homme. Pour résumer, l’homme-machine et l’homme-dieu. Pythagore pensait que les nombres forment l’étoffe du monde et que l’âme est un nombre qui se meut. Cette intuition première est loin d’avoir été démodée par la science contemporaine. Les quarks, ces constituants ultimes de la matière, ne sont-ils pas avant tout des êtres mathématiques ? La visée pythagoricienne comme le projet contemporain des sciences physiques reposent sur une certaine forme de raison, et donc sur une certaine manière d’envisager l’homme. Il s’agit d’une raison raisonnable, ayant foi en l’intelligibilité des choses, en la cohérence de la raison avec elle-même et avec l’essence profonde de l’homme. Si tout est « numérique » l’homme peut être assimilé à une machine, comme le pensait d’ailleurs Descartes. Julien Offroy de La Mettrie, dans L’Homme-machine (1747), affirme que le corps humain est une « horloge » et que les hommes ne sont que des « machines perpendiculairement rampantes ». Plus proche de nous, Bergson s’écrie pendant une conférence à Birmingham en 1911: « Je vous défie de prouver, par expérience ou par raisonnement, que moi qui vous parle en ce moment je sois un être conscient. Je pourrais être un automate ingénieusement construit par la nature, allant, venant, discourant; les paroles mêmes par lesquelles je me déclare conscient pourraient être prononcées inconsciemment ». C’était le test de Türing avant la lettre. Les automates sont parmi nous, et même en nous. Bergson souligne quand même qu’on ne pourra pas aller jusqu’à recréer « l’élan vital » de l’évolution. On peut imiter la vie, mais pas « le mouvement même de la vie ».

Plus proches encore, Michaux montre dans ses études sur les effets de la mescaline que dans l’âme il y a « une machine qui sommeille », qui travaille « par répétition et symétrie », et réciproquement André Breton trouve dans le machinal « absolu » l’âme d’un art surréel.

Cette raison claire, cette raison des nombres et des machines est une raison incapable de saisir la nature obscure de l’âme et de l’homme. Elle prépare seulement le triomphe de l’abstrait sur la forme concrète de l’être, et la victoire du pur mental sur le sentiment. Elle annonce le danger de la pensée claire nous aveuglant par de fausses lumières et prétendant illuminer les gouffres de la pensée obscure. Heidegger pensait que « le succès des machines électroniques à penser et à calculer » allait conduire à « la fin de la pensée méditative ». Nous ne partageons pas cette crainte. Il reste à la conscience qui médite la tâche de méditer sur la conscience qui calcule. Certes la pensée calculante a la puissance de la raison, amplifiée par les machines. Mais cette puissance n’a pas de but, n’a pas de fin, comme on a vu. Elle est donc livrée à elle-même, ou alors offerte au sage qui voudra l’ordonner à ses propres fins. La pensée obscure doit planer au-dessus des nombres, comme un vent de Dieu au-dessus des eaux.

 

3. Confusion des fins et des moyens

La confusion n’est pas seulement dans le langage ou la raison, elle est aussi dans les fins. Nous vivons dans une civilisation caractérisée par le renversement des fins et des moyens. Pour Simone Weil, c’était là la « folie fondamentale qui rend compte de tout ce qu’il y d’insensé et de sanglant » dans l’histoire. Ce renversement vient selon elle de la recherche continue du pouvoir, qui est essentiellement impuissante à se saisir de son objet, et qui se condamne à se prendre elle-même pour seule fin. Ce renversement est aussi causé par la chosification croissante que les systèmes de représentation nous imposent. La cohésion de la science est assurée par des signes, des expressions toutes faites qu’on utilise au delà de leur domaine de validité initial justement parce que les calculs symboliques proposent « naturellement » des généralisations qui semblent évidentes a priori. Dans le domaine du travail et de la production, ce sont les infrastructures et les machines qui prennent ce role de ciment « naturel ». Dans le domaine économique, la chose qui règle l’échange, le rapport entre production et consommation, c’est la monnaie. Les modèles mathématiques, les calculs algébriques, les signes symboliques, les machines et la monnaie imitent à la perfection le rôle de régulateur qu’ils jouent de plus en plus systématiquement sans contrôle – parce que les hommes y ont renoncé à réguler leur propre régulation, par paresse ou parce que la tâche est surhumaine. Tous ces ersatz de pensée sont aveugles à la réalité qu’ils sont censés représenter. Bien sûr, ils font illusion. Ils peuvent nous faire croire à leur caractère heuristique ou régulatoire. Le simple jeu des calculs symboliques est souvent parvenu à faire apparaître, dans les mathématiques par exemple, des notions nouvelles, à ceci près que ces notions n’ont pas d’autre substance que celle d’être des rapports de signes, des abstractions en relation avec d’autres abstractions, mais sans véritable contenu humain. Dans le domaine économique, la « valeur » de la monnaie semble exprimer la sagesse omnisciente du « marché » et paraît posséder une vertu régulatoire. Mais une étude plus attentive montre que l’inventivité ou la capacité régulatoire des signes restent limitées. En se soumettant à leur logique immanente, l’homme renonce sûrement à sa royauté naturelle, et en acceptant leur férule, il ne gagne même pas nécessairement le confort repus qu’il semblait espérer de son obédience servile à cette tyrannie sans visage.

Ce renversement des fins et des moyens s’étend à presque tout. Les savants ne mettent pas la science au service d’une pensée souveraine, ils s’enrôlent dans l’armée anonyme des serviteurs et des adorateurs de la science constituée. L’industrie ne se met pas au service des véritables besoins des hommes, ce sont les hommes qui doivent se mettre au service de la logique industrielle de leur époque. L’argent n’est plus depuis longtemps un procédé commode pour échanger des produits ou des services, ce sont les produits et les services qui servent à faire circuler l’argent, selon des modalités de plus en plus spéculatives, dématérialisées, désincarnées, virtualisées… Les signes et les mots, les modèles et les métaphores, l’argent et les instruments financiers font désormais fonction de « réalités » qui semblent plus « réelles » que les choses réelles qu’elles sont censées symboliser. Ces purs signes forment en effet la matière des rapports sociaux, qui se structurent par le moyen de ces fictions irréfutables. Les signes ne sont certes pas toujours seulement des simulacres, mais ils ne resteront jamais que des moyens. Le problème, c’est qu’ils sont devenus des fins, et que ce sont les hommes qui sont devenus des moyens.

 

4. Confusion des « valeurs »: le réel et le virtuel

Le succès actuel du paradigme du « virtuel » possède, entre autres, une cause d’ordre psychologique. Le monde, ayant perdu toute notion claire du « réel », trouve une sorte de réponse provisoire à l’angoisse qui en découle en invoquant un « virtuel » qui en tient lieu. Le « virtuel » paraît comme une sorte d’alibi du réel, il semble contenir la somme inexpliquée des mystères du monde. Le « virtuel » est une métaphore ample et pratique qui résume d’un mot tout ce que nous ne « réalisons » pas clairement au sujet de la réalité. Le « virtuel » introduit dans le quotidien une distance quasi philosophique vis-à-vis du réel. Il nous oblige à considérer les « réalités » que l’on nous donne à voir avec de plus en plus d’esprit critique. La « réalité virtuelle » et plus encore la « réalité augmentée » viennent ainsi à point nommé pour nous donner à expérimenter des « réalités intermédiaires » faites de bric et de broc, c’est-à-dire de modèles mathématiques et de sensations physiques, de concepts abstraits et de perceptions concrètes. Ces réalités d’un nouveau genre nous rappellent évidemment les intuitions platoniciennes et les « metaxu », ces « êtres intermédiaires » qui permettaient jadis de relier la matière et la forme, le savoir et l’ignorance, la beauté et la laideur, les dieux et les hommes. Pour Platon, les intermédiaires permettent de relier ce qu’il serait inconcevable de lier sans eux. Les intermédiaires sont les anges, les quarks et les gluons qui font tenir le monde ensemble, et à défaut, ils comblent au moins les béances profondes que notre langage incise dans la chair du monde.

Nous parlions plus haut du « renversement » entre les fins et les moyens. Il y a aussi un renversement du réel et du virtuel. On sait que l’origine étymologique du « virtuel » c’est le latin « virtus », vertu, courage, âme, mot qui vient lui-même de « vir », l’homme. Chez les Latins, l’homme et la vertu ont partie liée. Ce qui est proprement l’essence d’un homme c’est sa « vertu », et la « vertu » est proprement humaine. Dans cette perspective, l’homme apparaît comme un être « virtuel » dans un monde qui ne serait que « réel », c’est-à-dire sans vertu. Le virtuel des Latins est la véritable réalité de l’homme. De nos jours, évidemment, le virtuel semble ontologiquement inférieur au réel. Un premier renversement s’est effectué, ressemblant à celui affectant le mot « automate » qui chez Platon ne pouvait s’appliquer qu’à l’âme et qui aujourd’hui s’est immensément dévalué en son exact contraire. Ces renversements à 180° du sens des mots sont fascinants. Ce sont les symptômes du renversement des fins et des moyens que nous évoquions. Mais nous sommes aujourd’hui les témoins d’un autre renversement. Le virtuel se met à devenir « plus réel que le réel ». Il permet en effet d’agir sur le réel de plus en plus « efficacement », et de mieux le comprendre. La mise en place de ce nouveau renversement est progressive. Elle prend d’abord l’économie à revers. Les « manipulateurs de symbole » deviennent les opérateurs de référence d’une économie en voie de dématérialisation, de déterritorialisation. Les bulles spéculatives, financières ou foncières attestent du renversement des « valeurs ». Notre thèse est que cette « virtualisation » de l’économie va aussi se traduire par une virtualisation croissante de l’image que l’homme se fait de lui-même, puisqu’il sera de plus en plus saisi dans sa vie quotidienne par le jeu « virtuel » des forces abstraites d’un marché laissé à lui-même. Paradoxalement cette virtualisation va sans doute l’obliger à se définir autrement que par des réalités ou des « avoirs » matériels, de moins en moins pertinents. La virtualisation pourrait être une voie de remise en question profonde. La « vertu » romaine pourrait bien revenir d’actualité dans la Babylone explosive du virtuel généralisé. Cela sera d’autant plus nécessaire que la confusion entre les diverses notions de la « valeur » risque d’augmenter avec la généralisation des croisements entre le réel et le virtuel.

La « valeur » des choses non marchandes n’est pas reconnue de la même manière que la valeur des choses marchandes. On vend un livre le prix qu’il coûte à fabriquer et à distribuer, et non pas pour la « valeur » des idées qu’il contient. Cette contradiction est générale: c’est pourquoi notre système est devenu shizophrène. Le décalage entre valeur « réelle » et valeur « marchande » ne cesse d’augmenter, parce que seules les choses dont la « valeur » est quantifiable sont admises par le « marché ». Autrement dit, seule la partie quantifiable est évaluée par le marché, mais celui-ci tire cependant beaucoup de profit de la partie non quantifiable des choses, qui en fait la véritable « valeur ». Les choses de l’ère du virtuel, de plus en plus, se vendent pour ce qu’elles valent culturellement, symboliquement. Or cette valeur immatérielle (celle des idées, des inventions, du style) est pratiquement impossible à saisir effectivement. On ne peut en saisir que l’ombre incarnée: celle que laissent les « objets » industriels, les « images de marque », les « réputations établies ». La logique du marché l’emporte, mais sur un malentendu fondamental: les marchands croient nous vendre des « objets », mais nous n’achetons plus que du « sens ». De plus, la logique de la dématérialisation continue de progresser. Comment l’ordre marchand pourra-t-il longtemps continuer de vivre sur l’exploitation de produits matériels dont la réelle valeur, immatérielle, pourra désormais s’incarner de plus en plus librement, sans contrainte de temps, d’espace, de supports? Une première digue consiste à renforcer le droit d’auteur, le droit de la propriété intellectuelle, parfois au-delà du ridicule (bataille du « look and feel », dépôt de brevet sur « les dispositifs d’interaction »…). Mais cette digue est fragile. La lame de fond de la virtualisation va emporter toute notre société « matérialiste » sur son passage désintégrateur…

 

B. La confusion des images:
vision et intelligibilité

Les confusions que l’esprit entretient en lui-même et sur lui-même trouvent une illustration exemplaire dans le cas des « images » qu’il se plaît à utiliser. Comme il y a une certaine analogie entre « voir » et « comprendre », en analysant la manière dont nous « voyons » les images, nous pouvons espérer mieux « comprendre » comment nous pensons. La pensée est faite de vie et d’erreurs, d’oubli et d’opacité.

L’image incarne et illustre les confusions que nous avons rencontrées, dans le domaine du langage et des modèles, comme dans celui des fins et des valeurs. Ainsi, l’image et le langage, jadis séparés, se rejoignent désormais objectivement, confusément. L’image et le « modèle », jadis catégories duales, s’analysent désormais plutôt comme des instantiations d’un « paradigme » commun, latent, dont elles sont les instants de visibilité ou d’intelligibilité, les confondant d’ailleurs. De même, l’image et le « lieu », l’image et la « présence », jadis opposables terme à terme, se mettent à fusionner et à s’hybrider de manière inattendue. Pour ne pas tourner à notre confusion, cette fusion progressive de l’image avec ses concepts duels doit s’analyser toujours plus finement. Car si la transdiciplinarité peut s’entendre comme une nécessité vivante, les obstacles concrets sont nombreux. Le cas de l’image est un cas d’école. En échappant à la confusion où les images pourraient nous plonger aisément, en effectuant une ascèse de l’image, ce que Maître Eckhart appelait en son temps une « désimagination » (Entbildung), nous préparons en fait à mieux désimaginer la réalité elle-même. L’exercice de critique de l’image et de ses virtualités sert d’école irremplaçable à ce que les phénoménologues appelaient la « suspension » de notre croyance au monde, la mise entre parenthèses dont parle Husserl, bref l’époché.

De tout temps, la distance entre ce qui est visible et ce qui reste au-delà du visible, dans le domaine purement intelligible, cette distance a semblé impossible à combler. Mais aujourd’hui, dans le cas des images virtuelles, le visible et l’intelligible semblent se confondre toujours davantage. C’est cela dont le paradigme du virtuel tente de rendre compte.

La révolution des images virtuelles s’appuie sur plusieurs étapes technologiques majeures :
– L’apparition des techniques de synthèse et de traitement numérique de l’image.

– La possibilité d’interagir en temps réel avec l’image.
– Le sentiment d’immersion « dans » l’image .
– Le développement des techniques dites de « téléprésence » et de « télévirtualité ».

Il s’agit d’une révolution radicale du statut de l’image dans notre civilisation. Il faut la comparer à d’autres révolutions fondamentales de nos techniques de représentation, comme l’apparition de l’écriture alphabétique, l’invention de l’imprimerie ou la naissance de la photographie. On peut saisir cette coupure profonde en analysant le destin de catégories mentales couramment utilisées à propos des images, catégories recouvrant des oppositions dont les bases deviennent aujourd’hui caduques. Ainsi les rapports classiques entre l’image et le langage, l’image et son modèle, l’image et le lieu et l’image et la présence évoluent d’une manière fondamentale. Entre les pôles de ces couples de concepts se nouent des noeuds neufs.

 

1. Image et langage

Classiquement, le monde des images et celui du langage (le visible et le lisible) restaient aussi étanches l’un à l’autre que le nombre et la lettre ou que la lumière et la parole, que l’idole et le Livre.

Le logos on le commente, l’idole on la manipule.

Les mots pouvaient tout au plus accompagner les images ou venir s’inscrire en elles, les images pouvaient illustrer les mots, mais il n’y avait pas de liaisons opératoires, directes entre ces deux univers de représentation. En revanche, avec la synthèse d’image, des formes langagières abstraites, des arrangements symboliques peuvent produire directement des images. Les images jadis intrinsèquement liées aux rayonnements visibles produits par le monde réel et à l’interaction de ces rayonnements photoniques avec des surfaces photosensibles peuvent désormais être produites in concreto par des manipulations in abstracto. Des représentations mathématiques peuvent directement produire du visible. Les conséquences de ce lien direct entre représentation langagière, formelle, et visualisation sensible sont considérables. L’image s’affranchit de la matérialité du monde (les pigments de la peinture, la gélatine photochimique, l’effet photo-électronique) et se constitue essentiellement comme pure abstraction. L’image surtout peut se manipuler comme on manipule des formes langagières, sans avoir à subir les lois de la matière ou de la lumière. Que l’image s’affranchisse de son lien de filiation avec la nécessaire lumière, n’est pas, on s’en doute, une mince conquête. A notre sens, cela signe l’apparition d’une nouvelle ère scripturale.

 

2. Image et modèle

Un second départ d’avec la position classique des images est l’abolition effective de la différence essentielle de nature entre le monde des images et le monde des modèles dont elles sont tirées. Pour les anciens (et les anciens incluent aussi les cinéastes et les vidéastes…) l’image n’est jamais que l’ombre affaiblie d’une réalité préexistante, d’un modèle réel dont elle est l’image. Elle n’est que le simulacre de quelque chose de plus réel qu’elle, à laquelle elle renvoie sans cesse, dans une économie de la mémoire, de la trace, ou de la copie. Le modèle incarne toute la substance du réel dont l’image, simple ectoplasme, est dépourvue. Le modèle du peintre est toujours plus vivant que le tableau auquel il donne lieu. L’image photographique ou cinématographique n’est qu’un symptôme, un signe renvoyant à une réalité se tenant essentiellement ailleurs, au-delà de l’image. Séparation stricte des modèles et des images, du réel et du simulacre.

Les images de synthèse en revanche ne sont pas d’une nature différente des modèles qui les engendrent. Les images numériques ou synthétiques et les modèles dont elles sont issues possèdent la même essence mathématique. L’image numérique n’est pas moins substantielle que le modèle numérique, puisqu’ils sont l’un et l’autre de même nature, de la nature intermédiaire des représentations mathématiques. Quant aux modèles, ils sont déjà des sortes d’images. Cela a pour notable conséquence de permettre un aller-retour fonctionnel entre les modèles et les images. En clair, les images peuvent servir à modifier les modèles dont elles proviennent. Les techniques de vision par ordinateur, de reconnaissance de formes, de traitement d’images peuvent être utilisées pour changer les paramètres ou la structure même des modèles ayant généré les images, créant un bouclage inédit entre le niveau des modèles et celui des images. Les images et les modèles entretiennent alors des liens de génération complexes. Sans forcer la métaphore, on peut dire que l’image génère le modèle tout autant que le modèle engendre l’image. Il y a là un processus de co-évolution récurrente, auquel ne nous avaient certes pas habitué les images du passé, nécessairement figées dans leur matérialité propre.

 

3. Image et lieu.

En raison de nombreuses contraintes liées à la fabrication ou à la projection des images, nous étions limités jusqu’à présent à une attitude de spectateur. Nous restions postés devant les images. Les images étaient nécessairement liées à l’écran, induisant par là-même un rapport limité à l’espace environnant. En focalisant notre regard sur l’écran, les images effaçent le monde alentour, elles occultent l’espace pour lui substituer un trompe-l’oeil, un voile sans secret, sans épaisseur propre.

En revanche, avec les techniques du virtuel, on peut entrer dans l’image. L’illusion virtuelle ne dissimule plus l’espace, elle le simule. Le virtuel devient un monde propre, à côté du monde réel. Avec l’apparition des mondes virtuels, l’image quitte l’écran, et devient elle-même un « lieu », où l’on peut se déplacer, rencontrer d’autres personnes, dans lequel on peut prendre ses aises, ses marques, dans lequel on peut finir par passer le plus clair de son temps professionnel ou de ses loisirs. Le véritable réel, le monde où l’on mange et l’on dort, deviendra alors peut-être une sorte de port d’attache dans lequel il faudra bien revenir de temps en temps pour se sustenter avant de repartir sur les réseaux virtuels du télétravail et des communautés cyberspatiales…

Cela n’ira pas sans impact sur notre manière de nous inscrire dans le monde. Où est-on réellement ? Là où on est ou là où on pense? On se rappelle le mot du Docteur angélique : « l’âme est plus là où elle aime que là où elle anime ». Le virtuel est une a-topie, parce qu’il ne relève pas du topos. Le topos c’est le lieu où l’on est, le lieu de notre position dans le monde. Or le virtuel n’a pas de position, il ne nous permet pas de nous poser en lui. Le virtuel est le contraire d’un espace réel, c’est un espace de langage: il appartient au tropos, l’univers infinie des tropes et des métaphores. Il n’est pas position mais mouvement, flux. On ne peut l’occuper, il se dissout sans fin. Le virtuel est héraclitéen. Il nous emmenera dans ses flux déracinés.

 

4. Image et présence.

Classiquement, l’image sert de substitut à la présence même de la chose. Le médaillon contenant le portrait, ou le photogramme portant le visage de la star signifient sans aucune ambigüité l’absence, la distance des sujets représentés. L’image est le contraire de la présence.

En revanche, avec la télévirtualité ou la téléprésence, l’image virtuelle n’est plus une simple image, une illusion, comme celle du « présentateur » télévisé, chargé de mimer les signes de la présence. L’image télévirtuelle présente le signe d’une « présence » réelle. Quelqu’un de vivant est bien « là », certes virtuellement par l’apparence mais bien réellement par l’attention disponible, la capacité de communiquer et d’agir. La télévirtualité, à la différence des techniques de vidéoconférence, permet de décliner diverses modalités de « présence », de multiples manières de se faire représenter symboliquement et fonctionnellement, dans le temps et l’espace.

Par leur fusion croissante avec le monde réel, les images nous obligent à discerner ce qui dans notre regard et dans notre savoir dépend de ce réel, c’est-à-dire de l’être, et ce qui dépend de l’image que nous en avons.

Prise entre images et êtres de raison, la pensée substitue au réel une sorte de fausse monnaie, qui n’a plus vraiment cours. C’est pourquoi la pensée critique, ou épistémologique, doit commencer non pas par se connaître elle-même comme le voudrait Descartes, mais doit s’effacer silencieusement pour permettre l’expérience première, le « rocher » fondamental, à savoir l’expérience de l’être. Car l’être vient avant la pensée. On ne mange pas du mangé, on mange du pain.

 

C. Fusions de l’art et de la science:
les arts du virtuel

La tendance à l’hybridation n’est pas seulement porteuse de confusions. Il y a aussi des fusions heureuses, bénéfiques, novatrices. La rencontre interdisciplinaire de l’art et de la science en est un exemple.

Dans le domaine de la création d’images et de sons, le numérique est en passe de devenir une technique générique, comme l’imprimerie peut l’être dans le domaine de la littérature. Cela ne veut pas dire que le numérique va se substituer à toutes les autres techniques de représentation. Mais le numérique est désormais capable de fédérer et d’hybrider les techniques de l’image, du son et même de la scène. De cette proximité et de cette transparence des divers média et supports naissent de nouvelles médiations, de nouvelles formes de création. Un art authentiquement neuf émerge, un art non astreint à se référer aux grammaires et aux styles du passé, un art qui possède sa propre forme, sa propre force. De multiples voies de recherche s’ouvrent dès maintenant aux artistes du « virtuel ». Elles sont extraordinairement variées. Il est cependant possible de signaler quelques pistes caractéristiques, suivies par des artistes se dégageant résolument des schémas classiques de production. Le choix qui va suivre est évidemment subjectif et nécessairement limité. Mais il permet de dresser une carte des lignes de force les plus significatives, selon moi, pour l’avenir. On peut relever les recherches liées au langage même de l’image (métamorphoses et combinatoires d’images réelles et virtuelles), le développement de l’animation des images par l’intermédiaire de modèles (vie artificielle), l’exploitation de nouvelles formes d’interaction entre les spectateurs et les oeuvres, les dispositifs proposant de nouvelles expériences de l’espace scénique et des « environnements virtuels », et enfin l’émergence de nouvelles manières de partager les oeuvres avec le public à travers des musées en réseau et des formes d’arts on line.

 

1. Les nouveaux langages de l’image

Les innovations formelles possibles grâce aux nouvelles techniques de manipulation numérique et de synthèse de l’image permettent de développer un environnement onirique, imaginaire, semblant coupé de toute référence à la réalité objective ou au contraire se servant de certains aspects du réel pour les métamorphoser librement. Des artistes comme Yoichiro Kawaguchi ou Michel Bret ont fondé leur style sur des mondes de formes fluides et métamorphiques, à la plastique indéfiniment modelable. D’autres comme Tamas Walicky utilisent le libre jeu des mathématiques pour créer des environnements aux perspectives paradoxales, intégrant des personnages réels dans des décors en images de synthèse dotés de propriétés déroutantes. D’autres encore comme Peter Voci ou Nancy Burson exploitent les possibilités de la métamorphose continue des images (morphing) pour créer des visages impossibles, ou pour recréer le visage de personnes disparues, ou encore pour réaliser de subtiles et troublantes transitions entre des visages réels et imaginaires.

Toutes ces démarches ont un point commun: l’image numérique ou virtuelle permet toutes les combinaisons, toutes les hybridations entre nature et artifice, entre réalité et virtualité. Dès lors, ce qui fait l’intérêt de ces recherches tient dans la tension ou même la contradiction entre les divers niveaux de réalité et de virtualité coexistant dans une même représentation, ou plutôt dans un même « monde ». La résultante des efforts des artistes intéressés par ces nouveaux langages de l’image est, bien souvent, une interrogation sur la nature même de la représentation et une libération plus ou moins radicale de tout lien à un référent réel.

 

2. Vies artificielles

Une des tendances les plus novatrices de l’art du virtuel est de profiter du progrès des algorithmes développés dans le domaine de l’intelligence artificielle ou même des retombées de recherches plus fondamentales (algorithmes génétiques) pour créer des formes de « quasi-vies » purement symboliques, pouvant arborer des comportements extrêmement complexes allant jusqu’à mimer l’idiosyncrasie d’ « êtres » symboliques dotés de « personnalité », de « volonté », de « désir », mais pouvant aussi simuler des comportements collectifs, « sociaux », évolués.

L’artiste peut se mettre en quelque sorte dans le rôle du démiurge et créer des « êtres » de synthèse, capables d’évoluer et d’interagir avec l’environnement virtuel mais aussi avec le monde réel. Ces « êtres » de synthèse peuvent emprunter des métaphores végétales, animales ou même « humaines » pour déterminer leur façon de « vivre », de se « reproduire », d’ « évoluer » et de « mourir ». Dans tous les cas, la complexité de leur évolution est si grande et si riche que toute apparence d’automaticité disparaît, et qu’ils semblent être « vivants ». L’artiste s’apparente au « dieu » de ces quasi-mondes et de ces quasi-univers, dont il nous propose de goûter la structure et le destin. Il crée les conditions initiales de ces mondes ainsi que les grandes « lois » qui les gouvernent. Loin de tomber dans un déterminisme fade, ces mondes utilisent les propriétés des modèles pour suivre des « boucles étranges » indécidables et imprédictibles, ouvertes à toutes les mutations.

On peut citer les noms de Karl Sims qui réussit à créer des formes quasi-vivantes et dotées de capacités d’évolution génétiques, et susceptibles d’apprendre des comportements complexes à l’aide d’essais et d’erreurs, Ulrike Gabriel qui travaille sur des formes de vies artificielles réagissant avec l’environnement (lumière, sons) et les spectateurs (gestes, démarche exploratoire), et plus récemment Michaël Tolson (« Las Meninas »).

 

3. Interactions virtuelles et conceptuelles

L’une des fonctions les plus intéressantes du numérique est d’encourager toutes sortes d’interaction avec les images ou les mondes générés par l’ordinateur. Ces « environnments interactifs » permettent ainsi aux spectateurs de participer (à des niveaux variés et suivant des modalités concrètes très diversifiées) à la création de l’oeuvre ou à l’évolution de celle-ci. Les niveaux d’interaction peuvent être limités à l’apparence extérieure de l’oeuvre, à son image, mais peuvent aussi aller jusqu’à modifier en profondeur la structure même de l’oeuvre, affectant le modèle formel qui la régit et pouvant même modifier dans une certaine mesure le concept de l’oeuvre, dans la limite voulue par l’artiste. C’est la notion même d’oeuvre artistique, signable, authentifiable, qui est alors remise en cause. L’artiste interactif radical propose aux spectateurs une coopération créative, une « co-création », un processus de remise en question de l’ « oeuvre », qui reste ainsi toujours « à l’oeuvre ». Dans cet esprit travaillent des artistes comme Monika Fleishmann (Rigid Waves, Liquid Views), Christa Sommerer and Laurent Mignonneau (A-volve, Trans Plant, Phototropy), Jeffrey Shaw (The Legible City, The Virtual Museum), Agnes Hegedus (Handsight, Between the Words).

 

4. Environnements virtuels

L’immersion virtuelle « dans » l’image est indéniablement l’un des aspects les plus connus et les plus médiatisés de la révolution du virtuel. Les casques de stéréovision et autres lunettes stéréoscopiques permettent d’entrer dans l’image. Jusqu’alors, avec la peinture, le cinéma ou la télévision, nous avions une expérience frontale et bidimensionnelle de l’image. Désormais, l’image devient un espace dans lequel on peut virtuellement ou même « physiquement » se déplacer, que l’on peut explorer comme un « monde » infiniment complexifiable. Ces « espaces virtuels » peuvent être de simples métaphores de l’espace réel ou bien constituer des mondes à part, aux propriétés arbitraires, onirique, soumises à la volonté programmatique de l’artiste, architecte et animateur. On peut ainsi citer le travail de Christian Hübler de Knowbotic Research (« DTWKS »). On peut reconstituer des expériences vécues réellement mais jusqu’alors difficilement partageables, comme l’hallucination, le rêve ou le cauchemar, on peut aussi créer des univers de formes et de sons différents de toute expérience réelle. On peut évoquer la tentative remarquable de Rita Addison de simuler les conséquences de son accident ayant entraîné un traumatisme crânien (« Detour Attention: Brain Deconstruction Ahead »). On peut aussi mélanger, hybrider la réalité (l’environnement réel, tangible) et les images virtuelles, créant ainsi une sorte de « néo-réalité » ou de « réalité augmentée ». On peut ainsi superposer images virtuelles et architectures réelles. Le virtuel, là encore, loin de s’opposer au réel, est en mesure de faire intimement partie de la texture même de la réalité.

 

5. Art en réseau

Les oeuvres musicales, picturales, cinématographiques, audiovisuelles sont désormais de plus en plus abondantes sur les réseaux mondiaux de communication. Internet, le « réseau des réseaux », offre un nombre croissant de serveurs d’images et de sons, qui peuvent être gratuitement accessibles et libérés de tous droits, ou au contraire consultables contre redevance ou par abonnement (les serveurs commerciaux commencent à proliférer). Le Vatican a annoncé son intention de mettre on line l’intégralité des reproductions des manuscrits de la Bibliothèque Vaticane. Les manuscrits de la Mer Morte sont en partie accessible sur Internet ainsi que des oeuvres de prestigieux musées.

Mais déjà quelques artistes cherchent à utiliser le réseau Internet comme un média original, en tirant parti de son interconnectivité généralisée et de la puissance collective inimaginable des terminaux qu’il relie à travers le monde. Certains font ainsi circuler des images le long de chaines de création, comme Toshihiro Anzaï et Rieko Nakamura recréant sur les réseaux électroniques les « Renga » (poèmes circulants) du Japon médiéval. D’autres comme David Blair avec son WaxWeb créent des « mondes » accessibles en ligne, dans lesquels d’autres artistes peuvent venir créer de nouveaux « liens », de nouvelles « galeries », composant ainsi une superbe métaphore audiovisuelle et multidimensionnelle de la Bibliothèque de Borgès.

Il est possible d’aller encore plus loin dans le jumelage de la fonction « réseau » et des autres fonctionnalités ci-dessus évoquées (vie artificielle, interaction, immersion) . Par exemple, depuis peu, un projet de « réserve virtuelle » appelé « Tierra », a été lancé sur le réseau Internet par Tom Ray. On pourra y rencontrer toutes sortes d’êtres quasi-vivants, y compris des « virus » informatiques, qui devront apprendre à cohabiter, à s’hybrider et à co-évoluer. Tous les créateurs de vie artificielle sont invités à placer leurs « êtres » dans cette « réserve » mondiale. On peut là encore imaginer de nombreuses généralisations de ce type de pratique, dont les mots clés sont coopération, interaction, échange, partage, ubiquité, instantanéité, – valeurs plus proche du monde de la recherche universitaire que de celui de l’art, et, pour cette raison, ferments d’accélération des mutations techniques en cours et des transformations des pratiques sociales à l’échelle planétaire.

 

D. Cyberterre et Noosphère

1. La confusion vient de la nature même de l’homme

Les confusions multiples qui nous affligent, quelle en est l’origine ? Elles ne sont certainement pas dues à la révolution technique per se qui n’en est que le révélateur circonstanciel. Elles viennent avant tout de la confusion de notre propre nature. L’homme est un Janus. Sa nature est fondamentalement double, donc trouble. L’homme est pris entre l’horizontal et le vertical, il est un composé de chair et d’esprit, de corps et d’âme, de fixité et de mouvement. La puissance spirituelle de l’âme vient de sa capacité à discerner, à juger, à choisir, à contempler. Encore faut-il quelque matière où appliquer ces talents. L’esprit a besoin de la matière pour se faire la main.

Par cette double nature, l’homme se prépare à sa tâche cosmique. Il est le lieu où s’opère la fusion de l’intelligible et du sensible, il est comme dit Grégoire de Nysse, la « jointure entre le divin et le terrestre ».

Nous ne sommes pas faits pour rester déchirés par ce dualisme constitutif. Si le Divin, comme nous le croyons, est simple, sans couture, ni suture, l’homme qui est à son image doit se défaire de tout dualisme et viser l’unité. Notre nature animale, irraisonnable, est mêlée à l’image de Dieu, notre esprit est enraciné dans la matière. Pour redevenir cette chose divine d’avant la chute, nous devons quitter tout ce que nous avons reçu avec notre vêtement de chair. Il peut sembler impossible de quitter cet état « a-topique », comme dit Grégoire de Nysse, ce non-lieu où nous avons chu, où nous avons déchu. Mais le mal n’est pas dans la matière ni dans le lieu ou le non-lieu (a-topos). Le mal est dans notre détournement. Nous nous sommes détournés de nous-mêmes, comme de l’être. Il nous faut donc commencer par renoncer à nous détourner, à nous dédoubler. Il nous faut renoncer à notre nature double. Faute de cela, nous resterons incapables de connaître, de voir.

Quand par l’acte de connaître nous croyons « saisir » une proie conceptuelle, nous nous leurrons, nous ne saisissons pas l’essence même du plus petit brin d’herbe, de la moindre étoile. La raison de notre incapacité à voir est la suivante. Dès que l’intelligence se réfugie dans l’évidence de la représentation elle cesse de voir, elle ne voit plus. Une représentation n’est qu’un moment. « Voir » ce n’est pas se laisser imprégner par une image. C’est un mouvement qui dépasse toute représentation. La « vision » c’est un élan. La vision est, comme l’esprit, une infinité en devenir. C’est un désir qui ne trouve pas de satiété, qui croît sans fin, brûle de lui-même. On connaît la grandeur de notre propre nature, non pas en la « comprenant », mais en reconnaissant qu’elle échappe à toute évidence et à toute saisie intellectuelle. Ceci est semblable à la voie mystique qui énonce que « voir ce n’est pas voir » et que « à mesure qu’il s’approche de la vision de Dieu, l’esprit voit toujours plus clairement l’invisibilité de la nature divine. »

 

2. Une seconde source de confusion

Une seconde source profonde de confusion vient de la rencontre entre les natures, la nature de l’homme et celle du monde par exemple. Toute chose en effet a sa propre nature. Mais la rencontre de ces différentes natures entre elles se fait à l’aventure. Quand les choses se trouvent en relation les unes avec les autres, ces relations n’ont pas nécessairement de rapport avec leurs natures propres respectives. Ces rencontres sont des composés de nature et d’aventure. Les rencontres peuvent être aussi inopinées et arbitraires que celle d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection. De même, l’homme qui rencontre les choses ne peut les « connaître » que dans la mesure où il parvient à « être » ces choses. Mais comment peut-on être ce qu’on n’est pas? Il y a tant de degrés d’être, tant de manières de connaître…

C’est le problème auquel s’attaque la démarche transdisciplinaire. La réalité est composée, disait-on, de nature et d’aventure. Ces compositions chatoyantes sont elles-mêmes des metaxu au sens platonicien d’êtres intermédiaires. Ce sont des intermédiaires entre toutes sortes de faits, des faits de sens commun, des faits naturels, des faits logiques, des faits scientifiques, des faits philosophiques. Comment les ordonner, les différencier, les relier? Il y a des êtres réels, des êtres de raison, des êtres intentionnels et des êtres relationnels, des êtres actuels et des êtres possibles. Qui assignera leur raison d’être à ces diverses sortes d’êtres? Il y a des connaissances par analogie, des connaissances par les signes, des connaissances phénoménologiques, des connaissances conceptuelles ou noétiques. Qui dira la manière dont les choses connues sont appréhendées par ces diverses sortes de connaissance?

Les réalités multiples des metaxu ne cessent de se multiplier les unes par les autres en gerbes continues. Comme dit Basarab Nicolescu, « quel peut être le son de « Je suis » sur les différents niveaux de Réalité ? » Il n’y a, ajoute-t-il, que le mot « vivant » qui les traverse tous en un éclair. Mais précisément ce mot n’a pas le même sens pour le mathématicien, le physicien, l’artiste, le philosophe.

Jacques Maritain, dans Les degrés du savoir distinguait : (1) les sciences physiques, s’attachant aux êtres de la nature, qui sont des objets qui ne peuvent exister sans la matière ni être conçus sans elle ; (2) les mathématiques, s’occupant des êtres de raison qui sont des objets de pensée qui ne peuvent pas exister sans la matière sensible, mais qui peuvent être conçus sans elle, et (3) la métaphysique s’intéressant aux essences, qui non seulement peuvent être conçus sans la nature mais peuvent exister sans elle.

Aucun de ces « degrés » du savoir n’atteint le savoir ultime. Le seul « objet » que l’homme pourrait réellement comprendre, c’est lui-même, c’est lui-même en tant que « sujet ». L’homme est le mieux proportionné à lui-même. Mais nous sommes à nous-mêmes des mondes, des torrents d’apparences. Quel est notre vrai visage? Quelle personne sommes-nous? Le visage de la personne est le sceau du divin. L’incompréhensibilité de l’âme, la profondeur ultime de la personne s’expliquent simplement par notre ressemblance avec Dieu. Nous sommes tissés du même mystère.

Restons humbles donc, devant ce mystère. Nous ne pouvons nous connaître que par analogie – comme nous connaissons l’univers. Car nous avons des yeux trop facilement éblouis par le soleil de l’être des choses. Nous voulons trop vite pénétrer dans ce soleil, ce lieu trans-intelligible. Nous savons depuis l’origine que c’est là notre véritable demeure. C’est pour notre intelligence une joie plus précieuse d’entrevoir obscurément et de la façon la plus pauvre quelque chose de ce soleil-là, que de posséder clairement et parfaitement ce qui n’est qu’à notre mesure.

L’humilité de la raison et du langage n’est pas un aveu d’impuissance, c’est une attente confiante. Une contemplation. Les expressions les plus humbles, et c’est là aussi un mystère, recèlent une analogie de proportion inépuisable, surabondante de sens. Prenons une phrase comme: « Il est assis à la droite du Père ». Elle recèle le plus quotidien des sens — même un enfant pourrait la comprendre, et aussi la plus profonde des significations: les docteurs de l’Eglise n’en sont pas venus à bout. Il nous faut dévêtir notre intelligence des tissus de mots dont elle s’affuble. L’humilité du langage devrait accompagner celle de notre âme. Seule cette double humilité nous permettra de sentir la profondeur infinie qui nous côtoie, et que le langage cache.

Depuis Héraclite, on sait que les signes manifestent en cachant et cachent en manifestant. Le langage le plus humble, le plus caché, est celui qui peut manifester le plus.

 

3. CyberTerre et Noosphère

La CyberTerre est un nouveau « milieu » dans lequel il faudra apprendre à naviguer. Il faut habiter ce milieu, le civiliser, créer les conditions des métamorphoses à venir. Il nous revient de privilégier les voies qui favorisent le bien commun, réduisent les exclusions, diminuent l’injustice, favorisent l’épanouissement des personnes et l’expansion de l’esprit. Il nous reste à inventer une philosophie de la valeur, une éthique du pouvoir, une esthétique du virtuel, une volonté de communauté et de mémoire, une solidarité humaine globale. La « noosphère » de Teilhard de Chardin peut nous servir de référence poétique et philosophique.

Mais avant tout, il faut sortir de notre confusion; avant de voguer sur les océans du cyberespace, il faudra commencer par apprendre à naviguer en nous. Le sextant et la boussole ne servent à rien si le capitaine dort. Il faut que nous clarifions notre propre langage, que nous ordonnions comme il convient la pensée claire et la pensée obscure, il faut que nous ne méprenions pas nos moyens pour des fins, il faut que nous sachions rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, bref il faut que nous apprenions à distinguer « réellement » le réel et le virtuel.

Les images pourront nous venir, une fois de plus, en aide. Il faudra s’en servir. Les images et les hommes sont en sympathie depuis les temps les plus reculés. Rien d’étonnant à cela: les hommes sont eux-mêmes des images, et chaque fois qu’ils découvrent de « nouvelles » images, c’est un peu de leur propre nature qui se découvre à leurs yeux. Rien de ce qui est image, de ce qui fait image, n’est à négliger si l’on veut comprendre ce qu’est une image, et de là, si l’on veut remonter au prototype dont nous sommes l’image.

L’image est donc le lieu nécessaire d’une transdisciplinarité consciente de ses moyens et de ses fins, de ses métaphores et de ses modèles, de ses clartés et de ses obscurités, de ses réalités et de ses virtualités. Mais l’image elle-même ne suffit pas. Car l’image n’est pas la ressemblance.

Il nous reste à « ressembler ». Ressembler à quoi? A nous-mêmes, à notre propre noblesse, qui est infinie, qui est toujours insatisfaite, qui est toujours à la recherche d’elle-même. Il nous faut ressembler à notre désir, qui est un désir perpétuel, incomblable.

Ainsi, pour conclure, deux méthodes: l’une qui concerne notre intelligence du monde et de nous-mêmes. Il s’agit de réduire la confusion omniprésente, de distinguer les plans, de mettre de l’ordre « entre » les choses.

L’autre concerne notre propre désir. De notre nature double nous ne nous satisfaisons pas. Il nous faut nous unifier, il nous faut chercher l’unité sans cesser de désirer. Il ne s’agit plus de connaître mais d’aimer.

Car au fond, la véritable transdiciplinarité c’est l’amour, « qui meut le soleil et les autres étoiles ».

Car l’amour devance l’intelligence. Tant que l’amour n’a pas achevé de transformer l’âme, celle-ci ne vit que de sa propre vie, dans ses limites finies.

PHILIPPE QUÉAU


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 7-8 – Avril 1996

Développement et transparence


En 2015, la communauté mondiale de l’aide au développement aura l’occasion d’évaluer si, oui ou non, les fameux objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ont été atteints. Il faudra aussi approuver une nouvelle salve d’objectifs pour un développement durable (ODD) qui auront pour but d’encadrer l’aide au développement pour les quinze prochaines années, jusqu’à l’horizon 2030. L’objectif n°1 pour la période 2000-2015 était de « diminuer la pauvreté de moitié ». Si certains pays, comme la Chine, ont effectivement rempli l’objectif, la situation est loin d’être comparable ailleurs. D’ailleurs la notion même de « pauvreté », liée à un indicateur de la Banque mondiale, a été révisée à plusieurs reprises en jouant artificiellement sur le seuil du revenu indiquant le niveau de « l’extrême pauvreté ». Ce seuil était de 1 $ par jour sur la base d’une parité de pouvoir d’achat en 1990, mais il a ensuite été révisé à la hausse et fixé à 1,25$, ce qui a eu l’effet d’ « éradiquer » des centaines de millions de pauvres d’un seul trait de plume. Cette question mériterait d’être traitée en profondeur, mais je voudrais ici aborder les sujet des OMD et de leur révision sous un autre angle, celui du rôle des très grandes entreprises et de leur influence dans les débats en cours sur la stratégie même de l’aide au développement et de sa « transparence ».

Un papier fort  intéressant a été publié à ce sujet le mois dernier par Lou Pingeot sur le titre « Corporate influence in the Post-2015 process ». http://www.globalpolicy.org/images/pdfs/GPFEurope/Corporate_influence_in_the_Post-2015_process_web.pdf

Les très grandes entreprises jouent un rôle insuffisamment analysé dans les débats en cours sur les politiques de développement. Le papier de Lou Pingeot relève quelques questions de fond: le manque de transparence sur les procédures dites « multi-partenaires », un déséquilibre croissant entre le secteur des affaires et la société civile, une puissance méconnue de lobbying de la part des entreprises aux niveaux régional, national et local, un manque de diversité dans les approches acceptées et une réduction de la complexité des analyses (du fait de la prééminence de vues « trop étroites », mais correspondant bien à certains intérêts spécifiques), une vision des problèmes de la gouvernance à l’échelle mondiale qui semble nier les intérêts sous-jacents ainsi que les conflits objectifs entre les « partenaires ».

Je voudrais simplement citer ici un exemple révélateur à cet égard , donné page 28 du rapport. Il s’agit de la démarche de l’American Petroleum Institute (API), une association d’entreprises du secteur pétrolier et gazier, qui a attaqué en justice la US Securities and Exchange Commisssion (SEC) afin de faire annuler la Section 1504 du Dodd-Frank Wall Street Reform Act, requérant que les compagnies pétrolières, gazières et minières rendent publics tous les paiements faits aux gouvernements pour tous les projets d’extraction de ressources. En juillet 2013, un juge de district américain a annulé cette règle de la SEC, ce qui a représenté une victoire majeure pour les industriels en question. l’ONG Global Witness a fait à la suite de ce jugement le communiqué suivant:  » Ces compagnies disent hypocritement soutenir la transparence des revenus issus des ressources naturelles en participant à l’Initiative pour la Transparence des Industries de l’Extraction (Extractive Industries Transparence Initiative EITI), mais dans le même temps elles travaillent agressivement au démantèlement de ce qu’implique cette transparence. »

Un bon sujet de réflexion.

De la « transformation mondiale » et de l’échec relatif des OMD


Une « transformation mondiale » affecte l’écosystème entier, et commence d’impacter sérieusement les structures sociales, économiques et politiques de la planète.
C’est un phénomène difficile à saisir dans toutes ses dimensions. Plusieurs types de changement opèrent simultanément, et affectent des domaines éloignés en apparence, mais interdépendants en réalité. La crise économique et financière, l’augmentation rapide de la population, le changement climatique, le pic dans l’usage des énergies fossiles, l’acidification des océans, la pénurie d’eau douce et de terres arables, la diminution de la biodiversité, sont autant de dimensions ou d’indicateurs des changements en cours, et de menaces pour le développement durable.
La complexité des liens entre les diverses dimensions de la « transformation mondiale » induit une imprévisibilité structurelle, et une non-linéarité probable des réactions du « système-monde ». Elle se double de la difficulté à inférer à partir de temps longs de gestation, des temps rapides d’accélération, avec des points critiques, des points de « basculement » (« tipping points »). Il est difficile par nature de conceptualiser a priori la nature de tous les points de basculement potentiels. Mais ils sont déjà à l’œuvre. Par exemple, dans l’océan arctique le réchauffement climatique induit déjà des dégagements gigantesques de méthane, gaz 80 fois plus nocif que le CO² par rapport à l’effet de serre. Des boucles de rétroaction actuellement mal comprises ont le pouvoir de démultiplier en des temps très courts les effets catastrophiques d’un réchauffement graduel.

Une autre difficulté pour les observateurs vient de la dispersion et de la fragmentation des causes, des opérateurs, des décideurs, des intérêts en jeu, de l’hétérogénéité des approches entreprises, des niveaux de pouvoir mobilisés, et de l’opacité des décisions effectivement prises au-delà des effets d’annonce (un bon cas d’école est l’échec effectif des négociations sur le changement climatique 20 ans après la Conférence de Rio).
D’un autre côté, l’analyse fait apparaître des lignes de force communes (convergence, complexité, interdépendance), souligne la permanence de grands débats sociétaux (comme la question de la définition de l’intérêt général). Elle fait surgir aussi des questions conceptuelles entièrement neuves et radicales sur la vie et la non-vie, la nature et l’artificiel, le rôle de « l’anthropocène », et de l’humanité, sujet et objet de son propre destin.

Cette nouvelle forme de complexité systémique relie effectivement des domaines aussi divers que le changement climatique, les nanotechnologies, la biologie de synthèse, mais aussi l’évolution de la propriété intellectuelle, la régulation des échanges mondiaux, la gouvernance et la fiscalité (équité, évasion, dumping), la régulation de l’usage des biens publics mondiaux  et la participation concrète des citoyens à la construction du futur.

La « grande transformation » : projet politique et impératif éthique.

La profondeur des changements prévisibles et leur caractère mondialisé font prévoir un bouleversement considérable, à relatif court terme. C’est pourquoi on doit s’efforcer de penser et de conceptualiser cette « transformation mondiale », puis de soumettre les divers modes de réaction politiques et sociétaux à des processus d’approbation démocratique selon toutes les formes de représentation mobilisables.
La « grande transformation » n’implique pas seulement un nouveau projet politique ou social : elle apparaît comme un « impératif éthique », et l’élaboration d’un « contrat social mondial » c’est-à-dire d’un « grand récit » (« master narrative »), prenant en compte l’exigence des transformations politiques et sociales à l’échelle planétaire et orientant l’attention, l’énergie et l’action des citoyens et des politiques à l’échelle mondiale. Il s’agit d’assurer au mieux le passage vers une société mondiale « post-fossile », qui reste à définir.

Impact global des technologies « convergentes ».

Dans le même temps apparaissent de nouveaux domaines et objets techniques, au sein d’ambitieux programmes de recherche (sur les nanotechnologies, les biotechnologies, la biologie de synthèse, ou la géo-ingénierie) qui semblent pouvoir apporter des solutions à hauteur des défis globaux.  D’où des raisons pour un nouvel optimisme. L’influence politique et sociale des technosciences augmente d’autant plus qu’elles « convergent ». La convergence des nano-, bio-, info-technologies, et des technologies cognitives (NBIC), favorise aussi, malheureusement, un déferlement de promesses hasardeuses, d’exagérations médiatiques et d’initiatives guidées par la perspective de profits rapides et de nouvelles tentatives d’appropriations globales des biens communs (« global commons »).

Les solutions techniques que les technosciences font miroiter peuvent être ciblées, spécifiques (par exemple le piégeage du CO² afin d’atténuer l’effet de serre, la désalinisation pour lutter contre l’appauvrissement des ressources en eau douce, le développement de bactéries capables de produire de l’énergie propre, de traiter les eaux usées ou les terrains contaminés…). Ce ciblage technique n’est pas néanmoins exempt d’hubris : leur utilisation à large échelle (géo-ingénierie) provoque de graves inquiétudes.
Elles peuvent être aussi présentées comme des utopies générales, avec une crédibilité appuyée par des soutiens politiques conséquents de la part de grands opérateurs nationaux ou régionaux. Ainsi les nanotechnologies ou la biologie de synthèse portent de nombreux espoirs. Elles permettront, pour certains, de viser une « transformation de la civilisation ».
Cependant, les techno-sciences sont devenues elles aussi une source de risques. Elles pourraient même faire davantage partie du problème que de la solution.

Les difficultés de la « gouvernance mondiale ».

A la complexité systémique et programmatique s’ajoute le fait que de nombreuses implications des questions émergentes sont non seulement difficiles à prédire mais « fondamentalement inconnaissables » (fundamentally unknowable).
Pour y faire face des formes de gouvernance intergouvernementale ont été mises en place, mais semblent s’affaiblir dans le contexte de « crise » économique globale, qui vient compliquer la donne. A titre d’exemple, la Convention des Nations unies pour la Biodiversité a pu provoquer en 2010 l’établissement d’un moratorium sur toutes les formes de géo-ingénierie. Mais, dans un autre sens, l’échec relatif de la réunion de Doha en décembre 2012 (COP18 et CMP18) montre la difficulté de renforcer l’esprit du protocole de Kyoto, 20 ans après l’adoption de la CCNUCC (UNFCCC). On observe la cacophonie des parties prenantes et leur confusion quant aux niveaux d’intervention requis et à la façon de hiérarchiser les approches économiques politiques, éthiques, juridiques, sociales, environnementales, sanitaires et sécuritaires.
D’un côté, de grands acteurs politiques et économiques sont absents de programmes comme le protocole de Kyoto (Etats-Unis, Chine, et maintenant Canada) et nient la crédibilité des organes des Nations unies. De l’autre, des pays font preuve de volontarisme et demandent une révision de la Charte des Nations unies afin de renforcer l’approche multilatérale pour prendre en compte le défi mondial du développement durable.

C’est dans ce contexte complexe et mouvant qu’il faudrait traiter en priorité  l’axe « science-politique-société » (SPS), en réfléchissant sur l’intégration des approches éthiques, juridiques et sociétales, à travers un traitement politique (gouvernance, participation, consultation), et prospectif (aspects culturels et philosophiques, épistémologie politique, régimes épistémiques, régimes culturels, « master narratives ») touchant de façon transversale les processus de transformation mondiale.

Au-delà de la veille stratégique et de la réflexion normative, il s’agit de formuler une stratégie de l’éducation au développement durable, à la pensée systémique, collaborative et critique, et d’encourager l’accès universel aux connaissances pour faciliter la « transformation mondiale ».
Il faudrait promouvoir spécialement l’importance stratégique des « biens communs mondiaux », et le rôle spécial que le système des Nations unies peut jouer pour leur protection et leur défense dans des domaines comme l’accès à l’eau douce, les océans, le patrimoine génétique, la biodiversité, le domaine public des informations et des connaissances, la diversité culturelle.
Les « biens communs mondiaux » font aussi partie des axes clés dans les politiques intégrées des « sociétés de la connaissance ».
Il s’agit surtout d’éviter le risque d’éparpillement et de « balkanisation » qui résulterait de la simple juxtaposition d’approches sectorielles ad hoc.

Une éthique, une philosophie et une anthropologie culturelle des « transformations mondiales ».

Il faut promouvoir à l’échelle mondiale une anthropologie culturelle, une sociologie et une éthique des « transformations mondiales ». Les approches éthiques sectorielles (éthique des sciences et des technologies, bioéthique, nano-éthique, éthique de l’eau douce, éthique du changement climatique, éthique de l’environnement, éthique du développement, info-éthique) ne suffisent pas à rendre compte de la complexité globale des enjeux. Il faut envisager d’aborder le problème de la transformation mondiale de manière plus systémique, en traitant de façon synoptique les dimensions politiques, sociales, techniques, économiques, environnementales (qu’il reviendrait à une « éthique des transformations mondiales » de formuler et d’articuler en tant que complément d’un projet de société).
Cela inclut une analyse éthique et philosophique de l’évolution des « sociétés de la connaissance », en tant qu’elles sont confrontées aux défis de la « transformation mondiale », ainsi qu’une analyse politique des avantages et inconvénients de la convergence épistémique induites par les nano-bio-info technologies. (L’« épistémologie politique » a pour tâche d’étudier l’impact politique des régimes épistémiques prévalant dans une société donnée. Elle équivaut à une philosophie politique des sociétés de la connaissance. Elle fait une analyse éthique de leur convergence ou de leur divergence possible avec les régimes classiques des sciences naturelles, humaines et sociales.)

L’approche éthique doit de plus affronter les défis propres à la mondialisation des questions. Au-delà de valeurs éthiques essentielles (dignité, liberté, égalité, solidarité, justice, droits humains) qui sont en général reconnues, il faut harmoniser les approches éthiques développées dans des contextes culturels ou nationaux très divers, ainsi que les méthodologies employées pour les rendre effectives, synthétisant la variété des approches en une « méta-éthique ».

Inversement, il faut aussi traiter le problème des territoires « sans éthique ». Sans même parler d’Etats faillis, ou de zones de non-droit, on peut se préoccuper de l’existence de zones de « dumping » éthique, social ou fiscal.

Enfin, la réflexion sur une éthique de la transformation mondiale ne peut échapper à la question de la finalité que l’humanité doit donner à son propre développement. En témoignent les diverses formes que pourrait prendre une telle éthique: anthropocentrique, bio-centrique, ou éco-centrique, qui représentent autant de « grands récits » différents.
La réflexion éthique doit aborder le problème philosophique de la condition humaine face à son développement irréfléchi, « impensé », et peut-être « impensable ». H. Arendt avait prédit que toutes nos « connaissances » et notre « know how » pourraient faire de nous des « créatures privées de pensée ».
“If it should turn out to be true that knowledge (in the modern sense of know-how) and thought have parted company for good, then we would indeed become the helpless slaves, not so much of our machines as of our know-how, thoughtless creatures at the mercy of every gadget which is technically possible, no matter how murderous it is.”

Ainsi les nano-biotechnologies imposent presque subrepticement un nouveau « régime épistémique », qui suscite des questions cruciales sur la nature et l’artificiel, la vie et la non-vie, « l’augmentation » de la nature humaine (« l’homme v. 2.0 »). Ces questions qui sont loin d’être simplement techniques, doivent sans doute recevoir une attention beaucoup plus large que celle de comités d’éthique ad hoc.

Surtout, il faudrait compléter la réflexion éthique sur les nouveaux régimes cognitifs par une philosophie politique de la mondialisation.
La planétarisation des enjeux de gouvernance implique une refondation du politique, de la démocratie, à travers un dialogue science-politique-société complètement renouvelé et renforcé. Les menaces sur la survie même de l’humanité impliquent que toutes les valeurs éthiques sont elles-mêmes directement menacées. Tout comme la vérité est la première victime en cas de guerre, l’éthique serait la première victime d’une panique planétaire.
Le « principe de précaution » devrait s’appliquer à prévenir par l’information, l’éducation, la participation du public ce risque de panique planétaire (sociale, économique ou boursière) avec ce qui pourrait être perçu comme les premiers prodromes de la catastrophe.

Veille systémique, réflexion transdisciplinaire et implication des populations.

Un suivi permanent, interdisciplinaire, des menaces globales doit associer les ressources des sciences de la nature et des sciences humaines, et faire participer tous les niveaux des sociétés développées et en développement (particulièrement les jeunes et les femmes). Un immense effort, permanent, de réflexion et d’analyse doit affronter toutes les dimensions du changement social, économique, scientifique et technique qu’elles induisent. Un tel suivi, « en temps réel », avec une diffusion mondiale des acquis ou des échecs, serait une première dans l’histoire de l’humanité. Ce processus de « veille » pourrait adopter le prisme d’une approche éthique des « transformations mondiales », avec une attention particulière à la structuration des « sociétés de la connaissance » en tant qu’elles jouent un rôle dans ces processus de transformation mondiale (culture de la participation citoyenne, transparence démocratique, éducation à la pensée systémique et à la pensée critique, accès ouvert aux savoirs collectifs et au domaine public de la connaissance et des données).

Positions éminentes, biens communs mondiaux et « contrat social mondial ».

Il est urgent d’identifier les secteurs stratégiques d’intervention et de « positionnement éminent ». Par exemple, les « Global Commons » (la res communis mondiale), le patrimoine mondial de l’humanité en tant que “domaine public” (régi par les autorités étatiques) ou bien en tant que “domaine mondial” régi par des formes émergentes de gouvernance mondiale, le patrimoine intergénérationnel font partie de ces lieux de positionnement stratégique pour une action éthique à caractère mondial.
Les « Global Commons » ont diverses formes (par exemple l’espace extra-atmosphérique, la « zone » maritime de haute mer, ou les “Nano Commons”). Il faut se saisir de ce défi posé aux politiques publiques du 21ème siècle, et s’attacher à définir les principes éthiques d’une lutte contre la « tragédie des communs » (“Tragedy of the Commons”).
Ceci pourrait inclure une réflexion approfondie sur les nouveaux paradigmes de la propriété intellectuelle, ainsi que les pays de l’OCDE commencent à la réclamer, notamment dans le domaine des nanotechnologies et de la biologie de synthèse. Les concepts de « propriété collective » des brevets et des données, de « domaine public » à protéger et à renforcer, de développement des exceptions légales (« fair use ») dans un contexte de crise climatique et environnementale aigüe, ainsi que la généralisation des idées d’accès ouvert et de sources ouvertes (« open source ») déjà testées dans le contexte de la société de l’information (ex : BioBrick Public Agreement et MIT Registry) pourraient être des pistes de recherche-action.

La réflexion prospective pourrait s’étendre à l’éthique de la fiscalité des « commons », que l’on pourrait appliquer aux fins d’une redistribution équitable. Le principe d’une telle fiscalité mondiale a déjà reçu un commencement de mise en œuvre avec l’idée de taxer les opérations financières (Taxe Tobin) ou de taxer les voyages aériens, puisque ceux-ci contribuent pour une bonne part à la diffusion des gaz à effet de serre.
On pourrait significativement étendre ces dispositifs à la taxation de l’usage de la haute mer par les bateaux cargos, qui contribuent indubitablement à la mise en danger de la faune et de la flore marine.
A l’ère de la dématérialisation de l’économie, les idées d’une taxe numérique sur les biens échangés électroniquement par le biais des grands opérateurs mondiaux ou l’idée d’une taxe sur les données personnelles sur les  opérateurs qui les accumulent à des fins lucratives (« personal data-mining ») commencent à apparaître. Il s’agit d’adapter les fiscalités nationales, régionales ou mondiales à la nouvelle « économie de la multitude », qui se développe dans le « virtuel », afin de rendre plus transparents (notamment du point de vue fiscal) les liens entre les territoires réels et les espaces virtuels, ces derniers ne devant pas être voués à devenir autant de zones supplémentaires de dumping social et fiscal.
Ces aspects sont d’autant plus cruciaux que les perspectives d’atteinte à la vie privée du fait des nanotechnologies (« Nanoscale information gathering systems ») sont particulièrement préoccupantes. L’une des manières de limiter l’impact probable de la déferlante des nanotechnologies en matière d’invasion de la vie privée est de réguler toutes les formes de bases de données personnelles accumulées à des fins privatives.
Un autre aspect de la manière dont une réflexion éthique sur des formes de fiscalité mondiale pourrait se met en place serait de s’attaquer à l’analyse des subsides et aides publiques consacrées aux producteurs et consommateurs d’énergie fossile, ou aux opérateurs impliqués dans la surpêche. Les montants en cause se comptent par plusieurs centaines de milliards de dollars des USA. Une alliance des « agents de changements » dans la société civile, dans les acteurs de l’économie « verte » et dans les communautés scientifiques, pourrait gagner à être soutenue politiquement par les Nations unies ou l’OCDE, afin de tenter d’éliminer les barrières fiscales qui, sous couvert de répondre aux besoins stratégiques en énergie ou d’encadrer l’accès aux ressources halieutiques, entravent en réalité le progrès des « grandes transformations » nécessaires, en encourageant des pratiques  manifestement à contre courant total des nécessités du développement durable.
Le concept de « Transformation Mondiale » pourrait incarner la nécessité de consultations élargies, en vue d’établir un Contrat social mondial, sur fond d’une nouvelle ère des Lumières, mondiales et post-fossiles.

خَيْر Une manière inouïe en Occident


En arabe, le mot خَيْر , (Khaïr), bien, bon, a la même racine que le mot خِيار  (Khiyara), choix, liberté. Cette même racine forme aussi le verbe خَارَ   (Khara) qui veut dire : obtenir quelque chose de bon, mais aussi : préférer, donner la préférence à l’un sur l’autre, choisir quelque chose.

Cette grande proximité sémantique entre le bon et le libre me paraît riche.

Elle pourrait servir d’argument dans le fameux débat sur le libre arbitre.

Notons qu’on ne la trouve ni en grec, ni en latin, ni en français, ni en anglais, ni en russe.

Le grec, par exemple, est très sensible au rapport  entre le bien, le bon et la beauté extérieure : c’est le kalos kagathos. Il n’y a pas de place pour la liberté dans ce bien-là.

En latin, le bonum, et en français, le bien, ne connotent nullement la liberté.

Le russe dispose de deux mots, dobro et blago, qui se traduisent par le bien et le bon. Ces deux mots sont caractéristiques de l’opposition entre la langue haute (le vieux slave, ou slavon) et la langue basse (le russe). Le dobro est russe. Le blago est slavon.

Le blago est une grâce, un don de Dieu. Il appartient au monde « haut ».  Le dobro relève de l’action humaine. Il peut s’acquérir par la volonté et le devoir. Il appartient au monde « bas ».

Le dobro a donc un rapport avec la volonté et la liberté. Mais pas le blago.

Au demeurant, les notions de liberté et de volonté se traduisent en russe par des mots complètement différents : svoboda et volia.

En anglais, le good  et le right occupent la scène. Le good c’est le bon, et le right c’est le  bien et le juste. C’est une nuance significative. L’utilitarisme et le nominalisme anglais se reconnaissent immédiatement à l’idée « intraduisible en français »[1] de priority of the right over the good, qui revient à affirmer la priorité du juste, c’est-à-dire la priorité des droits individuels, par rapport au bien général. Le monde « haut » est ici inversé par rapport à la vision russe… Le monde « haut » est celui de l’individu affirmant sa primauté, sa volonté et son droit sur tout idéal « commun » ou « général ».

Il me plaît de rêver au mot خَيْر, qui lie le bon et le libre d’une manière tout-à-fait inouïe en Occident.


[1] Selon l’article « Right, just, good » du Vocabulaire européen des philosophies, 2004.

L’homme est un jardin


L’idée de jardin est tout entière dans cette contradiction : c’est un clos ouvert. En témoigne le « Haha ! ». Un certain William Kent inventa la clôture des jardins par des fossés – et non par des murs. Le promeneur parvenu aux limites du jardin, découvrait alors un vaste paysage, non fermé aux regards, et heureusement surpris par cette perspective, se disait : « Haha ! ». La nature tout entière se liait virtuellement au jardin privé.

Le jardin possède une forte affinité avec le virtuel, à un triple titre. Il est le lieu de trois mystères, de trois puissances – la croissance, la fertilisation, la métamorphose. Ou, pour faire image, le germen, le pollen, et l’Eden.

Au germen, nous associerons le concept de simulation. Au pollen, nous lierons l’idée de navigation. A l’Eden, nous attacherons la notion d’interaction.

Le germen.

La caractéristique essentielle des systèmes de production numérique d’images possède une certaine analogie avec la nature des jardins. Il faut considérer la possibilité de générer (d’engendrer) des images grâce à quelques lignes de code comme une sorte de jardinage « par le langage». Le programme informatique fonctionne comme une sorte d’ADN symbolique. On peut faire pousser des images dans son ordinateur, qui devient ainsi une serre artificielle, prête à toutes les manipulations génétiques.

Il ne s’agit pas simplement de simuler la synthèse des plantes, mais leurs interactions, leurs croisements chromosomiques, leurs archéologies, leurs divagations imaginaires, leurs reconstructions putatives, leurs lois physiques poussées jusqu’à leur dernière logique, leurs dynamiques millénaires, leurs greffes et leurs mutations.

Le jardin virtuel est un jardin fait d’images et de langages. On y considère la nature comme un roman et les espèces y sont des phrases, proustiennes ou rimbaldiennes. Cette métaphore est bien double. On simule le végétal par le digital, d’un côté. On considère le nombre comme une nature, de l’autre. Double fécondation.

Pollens.

Les jardins naviguent aux quatre coins de la Terre. Ils sont comme des nefs, bien encloses. Ceints de murs, les jardins de tous les temps aspirent à l’intimité. Mais quels effluves! Leurs vents sont leurs voyages. Les pollens dérivent et fécondent la terre entière. Le jardin voyage par l’eau et par le vent. Ils sont arrosés d’ailleurs. L’eau vient les nourrir depuis des terres lointaines. Les vents et les insectes sont des messagers sans frontières. Errance des graines, des boutures, des parfums. Le jardin concentre, il élabore des sucs et des odeurs. Le jardin diffuse et distribue. C’est une métaphore convaincante du Web. Le Web est une sorte de jardin moderne. On cultive son blog comme jadis son potager ou un parterre de fleurs. Java est une sorte de légume, plutôt remuant, qu’il convient de bien arroser.

Chaque herbe, chaque fleur de son territoire est désormais reliée à la carte du monde. La correspondance entre le microcosme et le macrocosme n’est plus un simple délire romantique, elle devient un phénomène physique, électromagnétique. Les balises GPS de positionnement par satellites permettent d’affecter d’une relation arbitraire tout morceau de territoire à tout autre morceau de territoire.

Eden.

Les jardins interagissent en permanence avec la nature, et passagèrement avec nous. A Byzance, on aimait mettre des automates dans les jardins. C’étaient des figures de bois animées par des courants d’eau. Au Japon, l’eau s’allie au bambou pour ponctuer le temps de coups secs. Madame de Staël rapporte que « souvent au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble. »

Mais le jardin interagit aussi avec l’homme. Nous savons que lorsque l’on caresse une plante ou que l’on presse délicatement une feuille, ou un pétale, un potentiel électrique s’établit, qu’il est aisé de repérer et d’utiliser, pour alimenter des machineries ou des images, des simulateurs ou des écrans…

Maintenant que nous savons cela, les jardins d’Eden, leurs délices, semblent presque impossibles. Comment jouir au milieu de ces plantes hystériques. Comment cueillir les roses de la vie, quand on les entend protester de toute la force de leurs potentiels électriques?

Nous sommes un peu des jardins nous-mêmes, et nous sommes aussi notre propre jardinier. Nous germons, nous poussons, et nous semons nos pollens de par le monde. Nous sommes à la fois pomme et Eden, et la main, la dent et le serpent.

L’homme est une sorte de plante, que tout touche et que tout effleure. Il s’enfonce dans la terre comme une radicule avide. Il s’élance vers le ciel, il boit le soleil. Mais c’est une plante particulière : c’est une plante qui se plante elle-même, une plante qui se bouture et qui devient jardin. L’homme se contient lui-même, et il contient ce qui semble le contenir. Il est bien plus vaste que ses désirs, et que sa vision.

L’homme est aussi une sorte de pollen. Il erre. Il ne sait pas vraiment où il va, et quand il parvient aux frontières extrêmes de son jardin, c’est-à-dire de sa vie, il découvre qu’il n’y a pas de haies, pas de clôtures, et que le regard peut s’emparer du monde, et il  peut se dire avec étonnement : « Haha ! »

La révolution sera morale


La révolution sera morale ou elle ne sera pas. (Charles Péguy)

La mondialisation (la compression planétaire, la circulation mondiale des biens et des signes) fait proliférer les abstractions économiques et sociales et les idéologies (comme le concept de “marché libre” ou celui de “bien commun”) – avec des conséquences très réelles. La res publica mondiale reste sans contenu  politique tangible. Les notions d’“intérêt mondial” et de “bien mondial” sont difficiles à définir et à défendre, en absence de forme effective de gouvernance mondiale.

Par ailleurs, la mondialisation s’appuie et bénéficie de l’explosion des techniques de manipulation de l’abstraction. Quoi de plus abstrait que le virtuel? Nouvel alphabet, le virtuel s’est imposé comme un outil efficace. Le virtuel offre de nouveaux systèmes d’écriture abstraits, mêlant le visible et l’intelligible, combinant image et langage (images de synthèse, simulation numérique) ou superposant le monde réel et le monde virtuel (réalité virtuelle, réalité augmentée).

La virtualisation et la mondialisation, en convergeant, se renforcent l’une l’autre, et mélangent intimement jusqu’à les confondre ces deux formes très différentes d’abstraction : l’abstraction de l’argent et des nombres, d’une part. L’abstraction des idées et des essences, d’autre part. Une abstraction quantitative, comptable, et l’autre, qualitative, immatérielle.

Cette confusion est source d’amalgames et de brouillages, aux conséquences sociales et politiques.

L’abstraction n’est pas en soi un phénomène nouveau, ni d’ailleurs le désenchantement et les rejets qu’elle suscite. Ce qui est nouveau, c’est l’empire qu’elle a pris sur les esprits, son extension universelle, et la faiblesse de la riposte.

Ce qui est nouveau c’est que l’abstraction est devenue le fonds commun de notre « civilisation-monde ».

Nous avons besoin de définir les conditions de possibilité politique et éthique de cette “civilisation-monde”. Comment en réguler l’émergence? Pour quelles fins, pour quel projet mondial? La « compression planétaire » des peuples du monde conduit progressivement et inévitablement à la formation de facto d’une communauté mondiale. La culture de l’abstraction en est un signe annonciateur, préfigurant l’émergence d’une “planète des esprits”[1], d’une “noosphère”, capable d’initier une renaissance de l’Humanité.

Trois dates fondatrices caractérisent la Renaissance européenne: 1454, 1492, 1517. Trois noms la ponctuent: Gütenberg, Colomb, Luther. Trois inventions la résument: l’imprimerie, l’Amérique, la Réforme.

Cinq siècles plus tard, nous assistons aujourd’hui à l’invention quasi simultanée d’une nouvelle imprimerie, d’une nouvelle Amérique, et d’une nouvelle Réforme.

La nouvelle imprimerie, c’est le numérique.

La nouvelle Amérique, c’est le cyberespace et le « nouveau monde » de l’abstraction financière et technologique.

La nouvelle Réforme émerge confusément.

Il lui manque encore de traiter les « indulgences » accordées aux paradis fiscaux, et aux monopoles, à l’heure des rendements croissants et des énormes valorisations boursières qu’ils autorisent ; les indulgences dont bénéficient les lobbies et les groupes d’intérêts privés, à l’heure de la crise du bien commun et de la faiblesse de l’intérêt général mondial ; les indulgences du droit à l’égard des forts et des puissants, à l’heure où les fractures s’accroissent, où la  notion même de “justice sociale” est tournée en dérision.

Nous attendons cette Réforme, et la création du sens dont notre civilisation planétaire manque encore.

Il nous faut donner un sens, en effet, à ce phénomène colossal, à cette phase prodigieuse et sans doute décisive de l’évolution humaine, la compression accélérée de la planète.

Le brassage humain, le mélange de l’humanité entière, ne sont pas nouveaux.

Ce qui est nouveau, c’est la rapidité, l’intensité de ce serrage planétaire, la puissance de la mise en contact, l’intensité de la chaleur[2] dégagée par la friction des peuples.

Cette compression ne provoque pas seulement une sensation (provisoire) d’étouffement. C’est aussi un facteur déclencheur de complexification, de convergence, d’unification.

La compression planétaire facilite la montée de l’angoisse, la peur de sombrer dans la masse informe, de disparaître dans la laideur et l’uniformité. Mais elle produit aussi un sentiment d’exaltation, pour ceux qui ressentent dans toutes leurs fibres qu’ils participent à la poussée, à la montée de l’Histoire.

Moment-clé, où l’on pourrait prophétiser l’amorce d’une convergence des esprits, et même le réticent début d’une lente convergence des religions.

La notion teilhardienne de “compression planétaire” ne recouvre pas le concept de “mondialisation”. La mondialisation est d’essence spatiale, elle est faite d’expansion territoriale: il suffit d’évoquer les diverses formes de mondialisation que furent les impérialismes, les colonialismes et aujourd’hui la conquête des marchés et des réseaux.

La compression planétaire, porteuse de “convergence”, implique quant à elle une élévation de “température psychique”, et par là contribue à la genèse de la noosphère, au sein de la biosphère. Il s’agit bien d’une mondialisation, mais d’essence psychique, et même spirituelle.

La conscience individuelle progresse aussi par « compression psychique ». Toute conscience peut avoir ardeur à croître ou au contraire renoncer à croître. Elle peut résister plus ou moins à son propre désenchantement, à une sorte de nausée ontologique, un ennui de soi. C’est la conscience qui peut décider de prendre “goût” au Monde, ou au contraire peut se laisser étouffer par lui. Lorsque, à certains moments de l’évolution, la tension de conscience croît dangereusement, ce sont cette foi, cette ardeur, ce goût de vivre et de grandir, qui font presque toute la différence.

La compression psychique est avant tout un phénomène social et même mondial. On ne peut converger seul. On ne peut converger qu’avec de l’autre, avec les autres. Nous sommes confrontés à la perspective de nous unifier avec le monde des autres. Il vaudrait mieux que ce soit de bon gré, et que cette unification ne nous uniformise pas, par abstraction, par homogénéisation et par réduction au plus petit commun dénominateur,

La mondialisation actuelle, qui est d’ordre économique et technologique, favorise une unification abstraite, numérique et numéraire, unidimensionnelle. La mondialisation culturelle, politique ou éthique, qui se fait encore attendre, devrait favoriser en revanche une unité de convergence, une idée de sens.

Il y a toujours un retard de l’esprit sur l’événement. Mais aujourd’hui l’esprit est particulièrement en retard, parce que les événements se précipitent. La mondialisation de la planète des esprits est en retard sur la mondialisation des nombres et des procédures.

Mais la compression de la couche pensante commence à produire des effets.

La “noosphère” annoncée par Teilhard il y a plus d’un demi-siècle commence à prendre des formes tangibles.

La Noosphère est, au sein de la Biosphère, l’évènement majeur de la Planète Terre. La Noosphère est le nom donné par Teilhard de Chardin à l’« enveloppe de substance pensante » qui commence à planer au-dessus du monde. C’est une « sphère de consciences arc-boutées », une « immense machine à penser », le siège d’un « organisme pan-terrestre », muni d’un système propre de connexions et d’échanges internes, et d’un « réseau serré de liaisons planétaires ».

La Noosphère se comprime et se compénètre organiquement, d’où une tension croissante, que nous ressentons tous.

La montée psychique de la Noosphère se traduit aussi, plus positivement, comme le diagnostique Teilhard, par l’apparition d’une « mémoire collective » de l’humanité, par le développement d’un « réseau nerveux » enveloppant la Terre, et par l’émergence d’une « vision commune. »

Des exemples? Comment nier que des notions comme le “patrimoine commun de l’humanité” n’ont pas aujourd’hui acquis droit de cité mondial? Comment ne pas voir qu’Internet est une préfiguration convaincante des grands réseaux nerveux dont nous aurons de plus en plus besoin pour gérer la planète? Comment ne pas comprendre que nous savons désormais tous, plus ou moins consciemment, que la vie du monde ne peut plus être laissée au hasard, qu’il nous faut une “vision commune”? Il nous faut prendre conscience collectivement de notre destin collectif, de notre destin de convergence.

Qu’est-ce que le “fait” de la noogénèse  — s’il était reconnu comme absolument certain — entraînerait comme conséquences politiques et philosophiques?

D’abord, cela signifierait que l’humanité n’est plus cette « abstraction » que les nominalistes (Occam, Hobbes, Bentham, Mill, Hayek, Nozick) traitaient de « fiction » et de « chimère ». L’humanité “saurait” enfin qu’elle est un “Tout”, qu’elle est une oeuvre à accomplir, une passion à entretenir. Elle possèderait enfin, au-dessus du “push” économique, le “pull” d’une puissance psychique, d’une vision rassurante. Ensuite, cela signifierait l’avènement de l’autre. L’autre reconnu comme notre richesse. La “montée de l’autre” reconnue comme montée du sens.

Au moment où mondialisation, abstraction, virtualisation, représentent autant de dangers pour la notion même d’altérité, la place laissée à “l’autre” en tant qu’autre (l’hors-norme, l’impensé, l’imprévisible, mais aussi le plus défavorisé, le moins armé, le plus faible) est le meilleur indicateur de la santé de la civilisation-monde. C’est aussi la source ultime de son sens.

L’Autre constitue notre bien commun mondial le plus précieux.


[1] Cf. Philippe Quéau. La planète des esprits. Pour une politique du cyberespace. Ed. Odile Jacob. Nov. 2000

[2] Selon l’expression de Teilhard de Chardin, l’humanité est comme un “gaz qui se comprime” et qui “s’échauffe”.

La fourmi de Langton et le concept d’émergence


Je suis tombé grâce au site « en un combat douteux » sur un très intéressant article. La fourmi de Langton est un petit automate doté de propriétés émergentes absolument phénoménales. Allez donc voir sur le site ce qui se passe… Mais je résume: au début la fourmi a un comportement assez calme, dit « symétrique ». En gros, elle tourne en rond, de ci de là, comme une fourmi obsessionnelle qui aurait perdu sa fourmilière. Puis intervient une phase dite « chaotique », où la fourmi semble perdre la tête. Elle s’affole, la pauvre. Elle se met à dévorer les cases noires et les cases blanches dans une sorte d’hystérie compulsive. Puis soudain, de façon totalement inattendue  et parfaitement imprévisible, elle part en flèche, tout droit vers l’infini.

Hum. Est-ce une métaphore? Tout juste Dr Watson! Mais le plus frappant de cette petite simulation, est qu’on peut montrer que dans toutes les configurations initiales, on retrouve les mêmes trois phases.

Toutes les fourmis finissent par aller dare-dare vers l’infini.

Qu’est-ce que l’ « intérêt mondial » ?


Pour les éveillés il y a un monde un et commun, mais pour ceux qui dorment chacun s’en retourne vers le sien propre. (Héraclite)

L’idée de bien commun, fort ancienne, est aujourd’hui de plus en plus décriée. La pensée néo-libérale ne conçoit que les biens privés, dont la somme totale équivaudrait spontanément à l’intérêt de la société. Au moment où la planète Terre se rétrécit et se réchauffe, on ne saisit pas bien, cependant, comment des milliards de biens privés, pourraient par l’action d’une « main invisible » se coaliser, pour orienter le monde dans des choix stratégiques à long terme.

Je propose de revenir à cette antique question du bien commun, et d’examiner si l’idée d’un bien commun à l’échelle mondiale serait utile à l’élaboration de politiques d’intérêt mondial.

 

L’idée de « bien » a fait l’objet de beaux développements dans la philosophie de l’antiquité, qu’elle soit occidentale ou non. Pour Platon, l’âme peut saisir « la nature du Bien, qu’on a de la peine à voir, mais qui, une fois vue, apparaît au raisonnement comme étant en définitive la cause universelle de toute rectitude et de toute beauté . » [1] Il ajoute «  qu’il faut l’avoir vue si l’on veut agir sagement, soit dans la vie privée, soit dans la vie publique. »

 

A Rome, le nom même de république, res publica, porte aux nues l’idée de bien commun, et la vertu (virtus) du citoyen est de le défendre jusqu’à la mort.

Quand Brutus projette de tuer César, c’est pour cet idéal. Shakespeare lui fait dire :

« Ai-je donc sujet de le haïr? Pour moi, non, mais pour le bien public. »[2]

Si quelque chose touche au bien commun, alors Brutus dit : « Mettez l’honneur dans un œil, la mort dans l’autre, je les regarderai du même regard ». [3] De Platon à St Thomas d’Aquin, le « bien commun » est une image du bien en soi, une image de la Divinité elle-même, et saint Paul indique dans son Epître aux Corinthiens : « A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun. »[4]

Leibniz précise la mesure de cet idéal. « Je crois que le renoncement total à soi-même n’est autre chose que de préférer le bien commun, ou, ce qui est la même chose, la gloire de Dieu à son intérêt particulier. Ce renoncement ne demande pas un repos mais une activité. »[5]

Par là, on voit que l’idéal du  bien commun n’est pas sans rapport avec l’idéal de la charité chrétienne, fondé sur le renoncement à son intérêt propre, et la prise en compte prioritaire du besoin des plus faibles, des plus démunis.

 

C’est avec les Lumières que l’idée d’ « intérêt général » laïcise en quelque sorte la notion de bien commun. L’intérêt général se définit comme l’expression d’une volonté générale supérieure aux intérêts particuliers. C’est la loi qui l’incarne, et le définit.

J’ai parlé un jour dans une réunion au Sénat de la difficulté de définir l’intérêt général à des parlementaires, ils m’ont répondu avec une once de suffisance : « Mais c’est nous l’intérêt général ! ».

Admettons. Il reste cependant à définir comment faire émerger l’intérêt général à l’échelle mondiale. Dans le système actuel, ne peuvent en effet émerger que des intérêts généraux locaux ou nationaux, et plus rarement régionaux.  Mais comme il n’y a ni élections mondiales, ni parlement mondial, il n’y a donc pas aujourd’hui d’ « intérêt mondial » dûment repérable sur les radars politiques.

En théorie, il suffirait d’appliquer la méthode des Lumières, et notamment le processus démocratique, pour parvenir à formuler une « volonté mondiale », supérieure aux intérêts nationaux, qui s’incarnerait dans des « lois mondiales ».

On s’aperçoit vite que formuler le problème en ces termes gêne terriblement les puissances régionales qui ont beaucoup à perdre au cas où une telle volonté mondiale, démocratiquement exprimée, venait à limiter leurs pouvoirs, freiner leur prééminence, et instaurer un contrôle de l’opinion mondiale sur les enjeux planétaires.

 

C’est sans doute la raison pour laquelle, s’exprime aujourd’hui avec force un tout autre courant de pensée, néo-nominaliste, s’appuyant lui aussi d’ailleurs sur une ancienne tradition. Les nominalistes (dont les penseurs modernes sont Occam, Hobbes, Bentham, Locke) nient simplement, brutalement, l’idée même de bien commun ou d’intérêt général. Pour eux, il n’y a que les intérêts particuliers, et l’intérêt général est ravalé au rang de fiction ou de chimère.

 

Ces deux traditions antagonistes,  l’une reconnaissant et magnifiant le concept de bien commun, l’autre niant son existence même, se fondent en réalité sur deux systèmes de valeur et de pensée divergeant radicalement.

Le fossé entre ceux qui croient au bien commun et ceux qui n’y croient pas, traverse les religions et les époques, et se ramène en fin de compte à une différence fondamentale de conception quant à la destinée de l’homme.

 

La définition du bien commun ou la question de son existence même renvoient en fait à un choix de valeurs, basées sur des intuitions premières, entre lesquelles il semble difficile de se décider rationnellement.

Le débat de Luther et d’Erasme, le premier niant avec férocité toute liberté à l’homme, enfermé dans son « serf arbitre », et tentant de ridiculiser l’humanisme d’Erasme, en est un exemple. Cet ancien (et célèbre) débat témoigne du lien profond, dans l’Europe de la Réforme et des Lumières, entre intuition métaphysique et lointaines conséquences politiques, juridiques, sociétales.

De même, il paraît impossible de trancher rationnellement entre les intuitions premières d’un Hobbes (la peur de la mort) ou d’un Rousseau (la liberté mise au-dessus de la vie elle-même).

On pourrait en rester à ces apories. Mais aujourd’hui, situation nouvelle, la prolifération de questions essentielles pour la survie du système limité, fragile et fermé, que représente la planète Terre, nous invite à poser la question du bien commun, sous un autre angle. L’humanité tout entière est de plus en plus confrontée à des problèmes d’une nature intrinsèquement mondialisée. L’idée d’un « bien mondial » est-elle utile pour théoriser des actions d’envergure mondiale?

Autrement dit, entre les défenseurs et les pourfendeurs du bien commun, et au-delà de leur fossé idéologique, n’y a-t-il pas un moyen de trancher par l’observation de la réalité. Le bien mondial, bien que difficile à saisir, n’est-il pas plus aisé à voir à la lumière des défis flagrants de la mondialisation ?

Confrontés à la dérive possible du vaisseau Terre, ne devons-nous pas convenir de la nécessité d’une forme de gouvernance mondiale – impliquant par là même la définition de critères de légitimité intellectuelle et morale, c’est-à-dire la capacité à articuler rationnellement la nature de l’intérêt mondial ?

 

Pour les penseurs classiques, tenants du bien commun, le bien de l’individu est d’un statut ontologiquement inférieur au bien commun, lequel, on l’a dit, représente littéralement l’essence du divin.

Assez logiquement, l’une des conséquences les plus importantes de la notion de bien commun ou d’intérêt général est donc de limiter, au nom des finalités supérieures qu’elle représente, les droits de l’individu, comme le droit de propriété et la liberté d’entreprendre.

A l’évidence, les ennemis de l’intérêt général qui mettent l’individu au-dessus de tout, n’en ont que plus d’incitation à en nier radicalement l’existence.

Les nominalistes, qui fourbissent les arguments philosophiques des opposants les plus acharnés au bien commun, mettent en cause les concepts mêmes de « bien » ou de « commun », qu’ils considèrent comme des « fictions », des « chimères ».

A cette aune, le « bien commun » leur paraît être une double chimère.

 

Pour eux, l’individu est la seule réalité, réelle, et non verbale, et la seule mesure du « bien ». La pensée libérale contemporaine, utilitariste et néo-nominaliste, fait plus de place aux intérêts de l’individu qu’à ceux de la société. Pour elle l’action d’une main invisible permet d’approcher le meilleur des mondes possibles, par la liberté qui est laissée à chacun.

Cette main invisible est ce que Hayek appelle un « ordre abstrait » . Cet ordre abstrait, c’est grosso modo la libre concurrence : « la concurrence est ce qui oblige les gens à agir rationnellement pour pouvoir subsister ».

Pour Hayek, l’intérêt général c’est de respecter cette abstraction froide, aveugle, et de s’appuyer sur « ces forces supra-personnelles et auto-organisatrices » qui créent les ordres spontanés.

Cet ordre abstrait n’est pas basé sur des concepts ou des lois, il n’est pas verbalisable et encore moins objet de débats, mais il est en quelque sorte immanent, biologiquement inscrit dans nos gènes, ou dans la coutume. 

Il importe de souligner que, pour Hayek, « l’abstraction n’est pas un produit de l’esprit, mais plutôt ce dont est constitué l’esprit ». Les règles immanentes, qui doivent ainsi gouverner la « Société ouverte », sont en effet beaucoup plus générales et abstraites que tout ce que le langage est actuellement capable d’exprimer ».

La pensée libérale laisse à la concurrence le soin d’arbitrer entre les conflits d’intérêts. Elle n’a guère de moyens de traiter les questions de stratégie à long terme. Elle ne se préoccupe pas du fait que le laisser-faire privilégie l’intérêt des quelques puissants sur celui de la multitude des faibles.

Quant aux marxistes, ils ne sont pas moins nominalistes que les libéraux. La critique marxiste montre comment prévaut l’intérêt des classes sociales qui ont conquis le pouvoir. Mais elle a bien du mal à formuler positivement l’intérêt commun, ou l’intérêt mondial.

L’impossibilité apparente de définir aujourd’hui le bien commun et la crise de la notion même d’intérêt général sont en réalité la dernière incarnation d’un débat pluriséculaire.

Ce débat porte le nom de « querelle des universaux », entre les nominalistes et les réalistes.

Il est crucial de revenir sur les fondements et les intuitions originelles des deux parties. C’est dans la sphère religieuse qu’on peut le mieux les retrouver et les lire, à mon avis. Le dominicain Thomas d’Aquin et le franciscain Guillaume d’Occam en sont les premiers hérauts, annonçant le schisme de la Réforme, où l’on verra s’affronter deux conceptions diamétralement opposées de la nature du bien et du mal, de la liberté et de la grâce.

 

Rappelons que pour Luther et Calvin, Dieu est à jamais au-delà et en dehors de notre capacité de compréhension et de raison. Sa justice n’est pas la nôtre. Il a par exemple choisi ses élus en dehors de tout mérite rationnel.

En invalidant la raison, la justice et toute notion rationnelle du bien, Calvin supporte un nominalisme radical, ontologique, qui se traduit par :

–       un refus de la raison (elle est tentatrice, et en ceci diabolique)

–       un refus de la notion de bien commun (il n’y a que des grâces privées)

 

A l’inverse, le message humaniste et universaliste du catholicisme (exprimé philosophiquement par Thomas d’Aquin, le « docteur commun » de l’Eglise), se base sur :

–  l’idée que la foi et la raison sont compatibles

–  l’idée que Dieu est le bien commun par essence, et que le bien commun est plus divin que le bien privé.

 

Pour Thomas, le bien « commun » est voulu par Dieu, et en est une image.

Pour Calvin, la grâce de Dieu est irrationnelle et ne touche que quelques « élus ». Le « commun » est assimilable au péché.

Ces deux philosophies sont, à l’évidence, incompatibles et opposées.

Le débat actuel sur l’intérêt général, s’ancre encore, à notre avis, sur cette coupure apparemment irréconciliable.

Alors qu’elles avaient tenté de laïciser ce débat, les Lumières elles-mêmes sont aujourd’hui menacées en leurs idéaux, réfutés par les thèses néo-libérales. En reconnaissant la violence et la radicalité de l’attaque néo-libérale, il importe de mettre en lumière les bases foncièrement anti-rationnelles de leur déni.

 

La philosophie thomiste permettait de penser un « monde commun » dont les plus hautes valeurs sont la perception rationnelle de l’intérêt général et sa réalisation concrète, effective, sur terre. Mais la philosophie calviniste, dans son pessimisme, nie l’idée de perception rationnelle du « bien », et par la cruauté intrinsèque du choix électif, nie l’idée du « commun ». Elle exige par conséquent, pour mater les « déchus », un Léviathan pour maintenir l’ordre nécessaire. Hobbes l’a bien théorisé.

 

Dans un monde en voie de rétrécissement et d’interdépendance, les théories politiques inspirées par les valeurs du calvinisme hobbesien, par l’exclusion de toute idée de communauté mondiale, sont porteuses à terme de grands dangers. La guerre de tous contre tous, à l’échelle mondiale, déjà évoquée par Hobbes, pourrait se transformer en une « guerre civile mondiale » – contre laquelle le seul recours serait un Léviathan mondial, et tyrannique.

 

En témoignent les tenants du choc des civilisations.

Un éditorialiste résumait ainsi son interprétation de la coupure entre « eux » et « nous »: « Nous n’avons pas seulement des idées différentes, nous avons une relation différente aux idées. » Tout se passerait alors comme si l’homo sapiens sapiens n’avait atteint un certain niveau de mutation rationnel et sapiential dans certaines parties du monde, et pas dans d’autres.

Quelles sont les faiblesses et contradictions du modèle Calvino-Hobbesien ?

Il est foncièrement individualiste et élitiste, donc anti-majoritaire et anti-démocratique. Il est séparatiste (avec toutes sortes d’exclusions, de ghettos, et de lignes de coupures globales dans le style de Carl  Schmitt).

Par son nominalisme, il favorise seulement des valeurs matérielles, individualistes, des discours pragmatiques, utilitaristes, mercantiles. Il ne supporte pas la « lumière crue » de l’opinion publique. Il doit tromper et désinformer sur les valeurs qu’il défend en réalité, pour survivre sans susciter la révolte du sens commun.

 

Notre planète mondialisée, sillonnée de réseaux denses et en court-circuit médiatique permanent, peut-elle fonder son avenir sur une philosophie politique de ce genre ?

Peut-on penser que nous allons vers une civilisation universelle, avec l’émergence d’un système juridique et politique « mondial » (et non pas « international » mot, rappelons-le, inventé par Bentham, nominaliste extrême) ?

Si l’on arrive à définir les conditions d’un modèle mondial de bonne gouvernance à l’échelle mondiale, même dans des domaines spécifiques, le Bien Mondial s’en trouvera renforcé. N’oublions pas qu’émerge aussi une communauté mondiale (et une opinion mondiale), pour laquelle il faut faire l’effort de définir rationnellement des critères objectifs du Bien Mondial.

Par exemple,  nul ne peut nier qu’il existe des « biens publics mondiaux » (l’eau, la paix, l’éducation, le climat, les orbites géostationnaires, la propriété intellectuelle « tombée dans le domaine public », les ressources minérales du fond des mers, la Lune, la norme HTML, etc.…)

Il semble évident que les biens publics mondiaux ne doivent pas être laissés libres au pillage privatif, mais qu’ils doivent être bien gérés, dans l’intérêt mondial.

La proximité formelle et le renforcement réciproque entre l’existence de biens publics mondiaux et le concept de Bien Mondial est un encouragement à définir rationnellement ce dernier.

 

Pour déterminer si une politique économique ou sociale va dans le sens du Bien Mondial, il faut savoir si elle permet de répondre à des questions comme:

-Milite-t-elle en faveur de la paix mondiale par son « soft power » (contre l’alternative de la guerre du « hard power ») ?

-Renforce-t-elle la cohésion mondiale et la solidarité inter-générationnelle ?

-Assure-t-elle le développement à long terme du monde et de son éco-système ?

-Permet-t-elle l’interdépendance des sociétés, leurs échanges économiques et spirituels ?

-Favorise-t-elle la création et l’accès au savoir par l’ensemble des peuples du monde ?

-Encourage-t-elle la reconnaissance de principes éthiques de portée mondiale ?

-Protège les biens publics mondiaux ?

-Est-elle compatible avec le principe de différence de John Rawls, qui préconise de défendre en priorité l’intérêt des plus défavorisés ?

 


[1] La République VII, 516-517

[2] Shakespeare, Jules César, acte 2 sc 1

[3] Ibid. Acte 1 sc. 2

[4] 1ère épître aux Corinthiens Ch. 12, 7

[5] Leibniz . Lettre à Morele. 29 sept. 1698

La fin du temps du mépris


Au 19ème siècle, tout le monde méprisait tout le monde. Les bourgeois se méprisaient entre eux et ils méprisaient le peuple et celui-ci le leur rendait bien. Relisez Stendhal  (Le Rouge et le Noir) et Tolstoï (Guerre et paix) – et bien d’autres — pour vous en convaincre. Pour la commodité du lecteur, j’ai placé en fin de cet article un florilège assez complet des innombrables formes de mépris dans le fameux roman stendhalien. Je n’ai pas eu le temps de le faire pour Guerre et Paix, mais la matière y encore plus abondante.

Il s’agissait alors de mépriser ou d’être méprisé. Mépriser c’était Être. Être méprisé, c’était Ne Pas Être.

Mais aujourd’hui, le mépris n’est plus politiquement correct, paraît-il. Plus exactement le mépris se cache désormais sous des couches fort épaisses de discours hypocrites. La démocratie a peut-être rendu le  mépris  plus inactuel dans le discours courant.  La « perte des valeurs » a aussi sans doute contribué à saper les bases au nom desquelles on pouvait jadis mépriser avec bonne conscience. Car le mépris doit se baser sur une conception de la vie, du monde et des fins dernières. Il faut savoir clairement ou confusément au nom de quoi on s’arroge le privilège de mépriser. Mais l’homme massifié peut-il encore trouver des raisons de mépriser les autres, qui lui ressemblent tant? Qui aujourd’hui et au nom de quoi peut sincèrement mépriser les autres ?

De plus le mépris tue. Et la démocratie n’aime pas cela. La phrase de Julien devant ses juges, alors qu’il risque d’avoir la tête tranchée (ce qui sera d’ailleurs sa fin), est presque incompréhensible dans le contexte contemporain. « Messieurs les jurés, L’horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. » Imaginez tel homme politique corrompu jusqu’à la moelle, devant ses pairs à l’Assemblé nationale. Qui peut mépriser qui dans ce contexte?

Le mépris est une décision de négation ontologique de l’être même de « l’autre », cet autre méprisé : mépriser, c’est  » tenir pour rien « . Mais il ne peut s’appliquer en fait qu’à ce qui n’est jamais « rien », en fait… Pour cette raison, on peut dire que le mépris est une position intrinsèquement fausse, mais éminemment arrogante.

Le mépris consiste à séparer (en parfaite bonne conscience) ce qui semble mériter d’appartenir à la sphère de l’être et ce qui doit être rejeté dans les ténèbres terminales, extérieures ou intérieures.  Le mépris acquiert ainsi une dimension proprement métaphysique. Cela signifie que la subjectivité méprisante s’entend toujours en juge exclusif de l’âme, de la sienne propre et de celle des autres. Descartes enseigne ainsi que  » la passion du mépris est une inclination qu’a l’âme à considérer la bassesse ou petitesse de ce qu’elle méprise « . On pourrait en déduire que le méprisant est peut-être le plus méprisable par ce regard porté sur cette bassesse supposée.

A ce stade du raisonnement, je voudrais changer d’angle. Dans ce début d’un siècle post-moderne, qui est aussi le début de l’ère de globale et mondiale de « l’anthropocène », le mépris et toutes les attitudes politiques qui lui sont liées ne sont plus acceptables. Il ne s’agit pas seulement de bons sentiments. Mais surtout, le mépris des x pour les y ou des y pour les x ou les z n’est plus à la dimension du problème. L’urgence, la gravité et l’ampleur des défis post-modernes transcendent une catégorie aussi « moderne » (philosophiquement) que celle du mépris. Je dis que le mépris est une catégorie « moderne » pour la raison suivante. J’appelle « moderne » ce qui relève de la via moderna, c’est-à-dire de ce qui s’inscrit dans le grand mouvement nominaliste qui caractérise la modernité occidentale depuis mille ans. Mille ans de nominalisme, mille ans de modernité, mille ans de mépris ontologique des uns pour les autres. Mais tout a une fin. Le nominalisme ne peut plus empêcher l’incroyable découverte: il y a quelque chose comme de l’universel, du planétaire, du « commun ». Et ce « commun » est devenu justement ce qui est le plus « noble ». Mais on ne le découvre qu’au moment même ou cet universel, ce planétaire, ce « commun » sont menacés de disparition. Une disparition non pas rhétorique (comme les nominalistes se plaisaient à le faire), mais bien réelle, vitale, animale.

En conclusion, l’avenir du monde post-moderne est nécessairement lié à la fin du mépris.

A titre documentaire j’ai placé ici une série de citations tirée de:

Stendhal  (Le Rouge et le Noir)

Objet des mépris de tous à la maison, il haïssait ses frères et son père; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu.

Méprisé de tout le monde, comme un être faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major

il se dit: Il y aurait de la lâcheté à moi de ne pas exécuter une action qui peut m’être utile, et diminuer le mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à peine arraché à la scie.

La jalousie de ces ouvriers grossiers avait été tellement provoquée par le bel habit noir, par l’air extrêmement propre de leur frère, par le mépris sincère qu’il avait pour eux, qu’ils l’avaient battu au point de le laisser évanoui et tout sanglant.

La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait chez M. le maire de Verrières. Là, comme à la scierie de son père, il méprisait profondément les gens avec qui il vivait, et en était haï.

Il se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait à parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules.

—Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre cœur, dit le curé fronçant le sourcil; je vous félicite de votre vocation, si c’est à elle seule que vous devez le mépris d’une fortune plus que suffisante.

—Monsieur Julien, de grâce modérez-vous, songez que nous avons tous des moments d’humeur, dit rapidement Mme Derville. Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait le plus souverain mépris.

Entre ces deux femmes dont un trouble extrême couvrait les joues de rougeur et d’embarras, la pâleur hautaine, l’air sombre et décidé de Julien formait un étrange contraste. Il méprisait ces femmes et tous les sentiments tendres.

Les caresses du plus jeune qu’il aimait beaucoup calmèrent un peu sa cuisante douleur. Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien. Mais bientôt il se reprocha cette diminution de douleur comme une nouvelle faiblesse.

—Eh bien! monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de l’air dont il eût appelé le chirurgien pour l’opération la plus douloureuse, j’accède à votre demande. A compter d’après-demain, qui est le premier du mois, je vous donne cinquante francs par mois. Julien eut envie de rire et resta stupéfait: toute sa colère avait disparu. Je ne méprisais pas assez l’animal! se dit-il. Voilà sans doute la plus grande excuse que puisse faire une âme aussi basse.

Julien avait encore dans l’oreille les paroles grossières du matin. Ne serait-ce pas, se dit-il une façon de se moquer de cet être, si comblé de tous les avantages de la fortune, que de prendre possession de la main de sa femme, précisément en sa présence? Oui je le ferai, moi pour qui il a témoigné tant de mépris.

—Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t’associe, ou, si tu l’aimes mieux, que je te donne quatre mille francs par an? et tu veux retourner chez ton M. Rênal qui te méprise comme la boue de ses souliers!

Cette femme ne peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je dois être sensible à sa beauté; je me dois à moi-même d’être son amant!

Que connais-je du caractère de cette femme? se dit Julien. Seulement ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la retirait; aujourd’hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle occasion de lui rendre tous les mépris qu’elle a eus pour moi.

Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement exagérée, à l’annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut voir du mépris dans sa courte réponse.

Lorsqu’on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu’il jouissait du mépris de Mme Derville, et que probablement il n’était guère mieux avec Mme de Rênal.

Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de l’ambition: c’était de la joie de posséder, lui pauvre être si malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle.

Les dames se demandaient si c’était du maire tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général on rendait justice à son mépris pour le défaut de naissance.

Quel remords! comment tout ceci finira-t-il?… Je m’égare… Enfin tu comprends ta conduite; sois doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le demande à genoux: ils vont être les arbitres de notre sort.

C’est à coups de mépris public qu’un mari tue sa femme au XIXe siècle; c’est en lui fermant tous les salons.

A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers Mme de Rênal. Je l’aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal!

Tout y était magnifique et neuf, et on lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque chose d’ignoble et qui sentait l’argent volé. Jusqu’aux domestiques, tout le monde y avait l’air d’assurer sa contenance contre le mépris.

Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette longue figure dévote fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait lui parler, et qui ne serait pas l’intérêt du ciel.

Il voulut connaître toute l’étendue du mal et, à cet effet, sortit un peu de ce silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses camarades. Ce fut alors qu’on se vengea de lui. Ses avances furent accueillies par un mépris qui alla jusqu’à la dérision.

Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs des corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu’est-ce que soixante ans d’épreuves, mis en balance avec une éternité de délices ou une éternité d’huile bouillante en enfer! Il ne les méprisa plus; il comprit qu’il fallait les avoir sans cesse devant les yeux.

Ses camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne lui fit plus d’ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux, disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure pitance, des saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l’orgueilleux! le damné!

Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié: il était arrivé souvent aux pères de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans l’hiver à leur chaumière, et de n’y trouver ni pain, ni châtaignes, ni pommes de terre.

Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mépriser d’abord, parce que vous n’êtes qu’un petit bourgeois. Son aïeul à lui était de la Cour, et eut l’honneur d’avoir la tête tranchée en place de Grève le 26 avril 1574, pour une intrigue politique.  [Julien aura l’honneur d’avoir la tête tranchée pour une intrigue amoureuse.]

—Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas même répondre à un homme qui me méprise. —Vous n’avez pas idée de ce mépris-là; il ne se montrera que par des compliments exagérés. Si vous étiez un sot, vous pourriez vous y laisser prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser prendre.

Julien avait déjà surpris à table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le marquis et sa femme, cruels pour ceux qui étaient placés auprès d’eux. Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout ce qui n’était pas issu de gens montant dans les carrosses du roi.

Julien portait toujours des petits pistolets, sa main les serrait dans sa poche d’un mouvement convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter à son homme de minute en minute: Monsieur votre adresse? je vous méprise. La constance avec laquelle il s’attachait à ces six mots finit par frapper la foule.

—Danton n’était-il pas un boucher? lui dit-elle. —Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien, avec l’expression du mépris le plus mal déguisé, et l’œil encore enflammé de sa conversation avec Altamira mais malheureusement pour les gens bien nés, il était avocat à Méry-sur-Seine;

[Altamira :] Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls purs de sang, mais je serai méprisé et presque haï, comme un monstre sanguinaire et jacobin, et vous, méprisé simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne compagnie. —Rien de plus vrai, dit Mlle de La Mole. Altamira la regarda étonné; Julien ne daigna pas la regarder.

—Ma foi! dit Julien, qui veut la fin veut les moyens; si, au lieu d’être un atome, j’avais quelque pouvoir, je ferais pendre trois hommes pour sauver la vie à quatre. Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris des vains jugements des hommes; ils rencontrèrent ceux de Mlle de La Mole tout près de lui, et ce mépris, loin de se changer en air gracieux et civil, sembla redoubler.

Elle dansa jusqu’au jour, et enfin se retira horriblement fatiguée. Mais, en voiture, le peu de forces qui lui restait était encore employé à la rendre triste et malheureuse. Elle avait été méprisée par Julien, et ne pouvait le mépriser. Julien était au comble du bonheur, ravi à son insu par la musique, les fleurs, les belles femmes, l’élégance générale, et, plus que tout, par son imagination qui rêvait des distinctions pour lui et la liberté pour tous. —Quel beau bal! dit-il au comte, rien n’y manque. —Il y manque la pensée, répondit Altamira. Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n’en est que plus piquant, parce qu’on voit que la politesse s’impose le devoir de le cacher.

[L’académicien :] —Mlle Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous le voyez, il ne songe nullement à toute cette histoire ancienne, et ne prend point le deuil le 30 avril.

Julien était las de se mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche.

Julien avait compris que se laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine, c’était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil, qu’en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?

Cette jeune fille se moque de moi, pensait Julien. Elle est d’accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a l’air de tellement mépriser le manque d’énergie de ce frère!

[Mathilde :] N’est-ce pas là le rôle que je jouerais si j’aimais le marquis de Croisenois? J’aurais une nouvelle édition du bonheur de mes cousines, que je méprise si complètement.

Mon petit Julien, au contraire, n’aime à agir que seul. Jamais, dans cet être privilégié, la moindre idée de chercher de l’appui et du secours dans les autres! il méprise les autres et c’est pour cela que je ne le méprise pas.

Eh bien, mon père, homme supérieur, et qui portera loin la fortune de notre maison, respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise, que les dévotes amies de ma mère.

Que de perplexités! Que de nuits passées sans sommeil! Grand Dieu! vais-je me rendre méprisable? Il me méprisera lui-même. Mais il part, il s’éloigne. ALFRED DE MUSSET.

Ici elle osait dire qu’elle aimait. Elle écrivait la première (quel mot terrible!) à un homme placé dans les derniers rangs de la société. Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère eût osé prendre son parti? Quelle phrase eût-on pu leur donner à répéter pour amortir le coup de l’affreux mépris des salons?

Mais tout cela n’était rien encore, l’angoisse de Mathilde avait d’autres causes. Oubliant l’effet horrible sur la société la tache ineffaçable et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste, Mathilde allait écrire à un être d’une bien autre nature que les Croisenois, les de Luz, les Caylus.

Quand il fut de retour: Dans quelle folie je vais me jeter! se dit-il avec surprise et terreur. Il avait été un quart d’heure sans regarder en face son action de la nuit prochaine. Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite! Toute la vie, cette action sera un grand sujet de doute pour moi et un tel doute est le plus cuisant des malheurs.

Jamais je ne l’ai vue plus semblable à une reine qui vient de descendre de son trône. Me mépriserait-elle? Il serait digne d’elle de se reprocher ce qu’elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma naissance.

O combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d’orgueil qui avaient porté Julien à se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel malheur intime et senti, il s’exagérait leurs plus petits avantages! Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!

Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant;
Mathilde, sûre d’être aimée, le méprisa parfaitement. Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain ce mépris occupait tout son cœur; il n’était plus question du mouvement qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir à traiter Julien comme l’ami le plus intime, sa vue lui était désagréable. La sensation de Mathilde alla bientôt jusqu’au dégoût; rien ne saurait exprimer l’excès du mépris qu’elle éprouvait en le rencontrant sous ses yeux. Julien n’avait rien compris à tout ce qui s’était passé dans le cœur de Mathilde, mais sa vanité clairvoyante discerna le mépris. Il eut le bon sens de ne paraître devant elle que le plus rarement possible, et jamais ne la regarda.

(Cette page nuira de plus d’une façon au malheureux auteur. Les âmes glacées l’accuseront d’indécence. Il ne fait point l’injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons de Paris, de supposer qu’une seule d’entre elles soit susceptible des mouvements de folie qui dégradent le caractère de Mathilde. Ce personnage est tout à fait d’imagination, et même imaginé bien en dehors des habitudes sociales qui, parmi tous les siècles, assureront un rang si distingué à la civilisation du XIXe siècle. Ce n’est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait l’ornement des bals de cet hiver. Je ne pense pas non plus que l’on puisse les accuser de trop mépriser une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui assure une position agréable dans le monde. Loin de ne voir que de l’ennui dans tous ces avantages, ils sont en général l’objet des désirs les plus constants, et, s’il y a passion dans les cours, elle est pour eux.

Plusieurs fois l’idée du suicide s’offrit à lui, cette image état pleine de charmes c’était comme un repos délicieux, c’était le verre d’eau glacée offert au misérable qui, dans le désert, meurt de soif et de chaleur. Ma mort augmentera le mépris qu’elle a pour moi! s’écria-t-il. Quel souvenir je laisserai!

Elle va se fâcher, m’accabler de mépris, qu’importe? Je lui donne un baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue…; mes lèvres toucheront sa joue avant que de mourir!

Dans les caractères hardis et fiers, il n’y a qu’un pas de la colère contre soi-même à l’emportement contre les autres; les transports de fureur sont dans ce cas un plaisir vif. En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d’accabler Julien des marques de mépris les plus excessives. Elle avait infiniment d’esprit, et cet esprit triomphait dans l’art de torturer les amours-propres et de leur infliger des blessures cruelles. Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis à l’action d’un esprit supérieur animé contre lui de la haine la plus violente. Loin de songer le moins du monde à se défendre en cet instant, son imagination mobile en vint à se mépriser soi-même. En s’entendant accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées avec tant d’esprit pour détruire toute bonne opinion qu’il pouvait avoir de soi, il lui semblait que Mathilde avait raison, et qu’elle n’en disait pas assez.

Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été hors de la vue du marquis qu’il avait oublié et la note secrète et la mission, pour ne songer qu’aux mépris de Mathilde.

Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante. —Bien! dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort bien! et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d’une admiration stupide. Ah! si j’eusse été ainsi, elle ne m’eût pas préféré Croisenois! Plus sa raison était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne pas les admirer, et s’estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût de soi-même ne peut aller plus loin.

A minuit, lorsqu’elle prit le bougeoir de sa mère pour l’accompagner à sa chambre, Mme de La Mole s’arrêta sur l’escalier pour faire un éloge complet de Julien. Mathilde acheva de prendre de l’humeur, elle ne pouvait trouver le sommeil Une idée la calma: ce que je méprise peut encore faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale.

Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l’hôtel de Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire à une vertu si célèbre! Je vais en être traité avec le dernier mépris, et rien ne m’amusera davantage. C’est, au fond, la seule comédie à laquelle je puisse être sensible. Oui couvrir de ridicule cet être si odieux, que j’appelle moi, m’amusera. Si je m’en croyais, je commettrais quelque crime pour me distraire.

Mme de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains qui, au moyen de ces plats ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse qui n’est, hélas! que trop disposée aux erreurs des sens.

Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l’épisode Fervaques, Mlle de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas songer à lui. Son âme était en proie à de violents combats: quelquefois elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré elle, sa conversation la captivait. Ce qui l’étonnait surtout, c’était sa fausseté parfaite, il ne disait pas un mot à la maréchale qui ne fût un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa façon de penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous les sujets.

J’ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il: pourtant quelle affreuse perspective j’avais alors! Je faisais ou je manquais ma fortune, dans l’un comme dans l’autre cas, je me voyais obligé de passer toute ma vie en société intime avec ce qu’il y a sous le ciel de plus méprisable et de plus dégoûtant.

Ses bras se raidirent, tant l’effort imposé par la politique était pénible. Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon cœur ce corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel affreux caractère! Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l’en aimait cent fois plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine. L’impassible froideur de Julien redoubla le malheur d’orgueil qui déchirait l’âme de Mlle de La Mole. Elle était loin d’avoir le sang-froid nécessaire pour chercher à deviner dans ses yeux ce qu’il sentait pour elle en cet instant. Elle ne put se résoudre à le regarder; elle tremblait de rencontrer l’expression du mépris.

—Ainsi, s’écria-t-elle hors d’elle-même, non seulement vous êtes bien avec elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien, mépriser Mme la maréchale de Fervaques! Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux, méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de ton amour. Et elle tomba tout à fait évanouie. La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien.

—A défaut de tout autre sentiment la reconnaissance suffirait pour m’attacher à la maréchale; elle m’a montré de l’indulgence, elle m’a consolé quand on me méprisait… Je puis ne pas avoir une foi illimitée en de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais peut-être aussi bien peu durables. —Ah! grand Dieu! s’écria Mathilde.

LUI FAIRE PEUR s’écria-t-il tout à coup en jetant le livre au loin. L’ennemi ne m’obéira qu’autant que je lui ferai peur, alors il n’osera me mépriser. Il se promenait dans sa petite chambre ivre de joie. A la vérité, ce bonheur était plus d’orgueil que d’amour.

Dans le temps qu’il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu l’un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage sur les gens de cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il n’y songeait plus.

Non, il n’a pas le génie adroit et cauteleux d’un procureur qui ne perd ni une minute ni une opportunité… Ce n’est point un caractère à la Louis XI. D’un autre côté, je lui vois les maximes les plus antigénéreuses… Je m’y perds… Se répéterait-il ces maximes, pour servir de digue à ses passions? Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens par là. Il n’a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous respecte pas d’instinct… C’est un tort, mais enfin, l’âme d’un séminariste devrait n’être impatiente que du manque de jouissance et d’argent. Lui, bien différent, ne peut supporter le mépris à aucun prix.

J’ai été offensé d’une manière atroce; j’ai tué, je mérite la mort, mais voilà tout. Je meurs après avoir soldé mon compte envers l’humanité. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je ne dois rien à personne; ma mort n’a rien de honteux que l’instrument: cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des bourgeois de Verrières, mais sous le rapport intellectuel, quoi de plus méprisable! Il me reste un moyen d’être considérable à leurs yeux: c’est de jeter au peuple des pièces d’or en allant au supplice. Ma mémoire, liée à l’idée de l’or, sera resplendissante pour eux.

Jusque-là il s’était senti pénétré d’un mépris sans mélange pour tous les hommes qui assistaient au jugement. L’éloquence plate de l’avocat général augmenta ce sentiment de dégoût. Mais peu à peu la sécheresse d’âme de Julien disparut devant les marques d’intérêt dont il était évidemment l’objet.

«Messieurs les jurés, L’horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n’ai point l’honneur d’appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s’est révolté contré la bassesse de sa fortune. Je ne vous demande aucune grâce continua Julien en affermissant sa voix. Je ne me fais point illusion, la mort m’attend: elle sera juste……..

Mais j’ai le cœur facile à toucher; la parole la plus commune, si elle est dite avec un accent vrai, peut attendrir ma voix et même faire couler mes larmes. Que de fois les cœurs secs ne m’ont-ils pas méprisé pour ce défaut! Ils croyaient que je demandais grâce: voilà ce qu’il ne faut pas souffrir.

Où est la vérité? Dans la religion… Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanède… Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne seraient pas plus payés que les apôtres ne l’ont été?… Mais saint Paul fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi…

—Le pauvre Croisenois, disait-il à Mathilde, a été réellement bien raisonnable et bien honnête homme envers nous; il eût dû me haïr lors de vos imprudences dans le salon de madame votre mère, et me chercher querelle; car la haine qui succède au mépris est ordinairement furieuse…

—Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement Mathilde;

—Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise moi-même? J’ai été ambitieux, je ne veux point me blâmer; alors, j’ai agi suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour le jour.

Les nouvelles « positions éminentes »


Pour comprendre la nature de la mondialisation à une époque donnée, il peut être utile de se référer aux stratégies militaires d’occupation de l’espace global, fort caractéristiques et révélatrices des grandes structurations à l’œuvre.

Pour illustrer ce point, je voudrais parler de la question actuelle des « positions éminentes » pour le contrôle des domaines publics mondiaux.

De tout temps, en matière de stratégie militaire, le contrôle des « positions éminentes » a joué un rôle essentiel. La maitrise des points hauts, ou de l’espace aérien en sont des exemples. De nos jours, il s’agit surtout de s’assurer le contrôle de la « position éminente » suprême : l’espace.

Rappelons qu’il y a environ 1000 satellites actifs actuellement en orbite. La moitié d’entre eux appartiennent aux États-Unis, et ceux-ci sont approximativement pour 50% d’usage civil et pour 50% d’usage militaire. Rappelons aussi que le 21 janvier 1967 un Traité international a banni la nucléarisation de l’espace – mais pas l’usage d’armes conventionnelles dans l’espace. C’est cette réalité que la polémique internationale autour du système de défense anti-missile révèle.

Dans le cadre d’une stratégie globale, que l’on a pu qualifier de « pax americana », l’armée américaine a identifié comme d’importance vitale divers domaines publics à l’échelle globale (« global commons ») : la mer, l’air, l’espace et le cyberespace (sea, air, space, cyberspace).

Elle a aussi défini une doctrine stratégique à leur égard, qu’elle a formulée ainsi: « La domination militaire des domaines publics mondiaux est un facteur clé de la position de puissance globale des États-Unis » (“The “command of the commons” is the key military enabler of the US global power position”).

Le contrôle des domaines publics mondiaux signifie que les États-Unis obtiennent beaucoup plus d’usages et d’avantages de la mer, ou de l’espace que les autres puissances, qu’ils peuvent empêcher leur utilisation par celles-ci, et que ces dernières perdraient tout engagement militaire sur les domaines publics mondiaux si elles cherchaient à en empêcher l’accès aux Etats-Unis. “Command means that the US gets vastly more military use out of the sea, space and air than do others, that it can credibly threaten to deny their use to others, and that others would lose a military contest for the commons if they attempted to deny them to the US.” Barry Posen,  The Military Foundations of US Hegemony, International Security, Summer 2003, pp. 5-46[1].

On trouve aussi formulée une doctrine plus  “politique” des domaines publics mondiaux, traduisant de façon fort intéressante l’admission d’un lien structurel entre les « domaines publics » et le « bien commun » mondial. C’est la doctrine selon laquelle : « La stabilité des domaines  publics mondiaux est en soi un bien commun » (“Stability within the global commons is a public good”).

Tout le monde a en effet un intérêt évident à une « stabilité » des domaines publics. La plupart des pays ont un très grand intérêt à cette stabilité, mais il est aussi vrai que d’autres pays, qui n’en tirent que peu d’avantages directs, restent de par leur degré de développement incapables de tirer tout le parti souhaitable des domaines publics mondiaux.

La puissance dominante, qui en tire des avantages tactiques et stratégiques absolument essentiels, estime en conséquence qu’il lui revient le rôle d’assurer la protection ou la garantie de cette stabilité. La question plus générale de savoir si cette stabilité est mieux garantie sous leur égide, plutôt que, par exemple, par un autre mécanisme, par exemple multilatéral, reste ouverte.

Mais ce qui m’intéresse surtout ici c’est le concept stratégique de « position éminente », dans le contexte plus large des sociétés de la connaissance.

La  notion concrète de « position éminente » varie à l’évidence suivant les milieux où l’on opère. La volonté de « domination » (« command ») qui se traduit d’une certaine manière dans l’espace, comment se traduit-elle donc dans le cyberespace ?

Plus généralement, quelles sont les « positions éminentes » dans la société de l’information et de la connaissance?

On peut avancer par exemple les nœuds de concentration mondiale du trafic Internet, les treize « serveurs racine » du DNS (dotés du système « Carnivore » ou de logiciels d’analyse des données « deep packet inspection »).

Mais il y a aussi le contrôle de l’architecture des réseaux et de ses grandes « autoroutes de l’information » (citons le système d’espionnage Echelon pour les satellites et divers autres systèmes d’espionnage pour les fibres sous-marines). L’architecture logicielle générale, les routeurs (avec les trap-doors), la prééminence dans le domaine des virus et autres chevaux de Troie électroniques, font à l’évidence partie des autres « positions éminentes » dont il s’agit de s’assurer le contrôle. Voir à ce sujet http://www.eff.org/issues/nsa-spying.

Naturellement, si j’ose dire, les « domaines publics » de la société de l’information peuvent être « contestés » par d’autres puissances (« contested commons »). L’espace en fait partie. On cite souvent, à cet égard, le récent tir d’un missile chinois sur l’un de ses propres satellites. Cela a pu être interprété comme un « message » adressé au monde sur la question de l’arsenalisation croissante de l’espace.

Les attaques de cyber guerre (cf l’affaire Google) font partie du même scénario de « contestation des communs ».

Un autre exemple de « communs », à la fois contestés et enchevêtrés (couplant des questions de stratégie militaire globale, et des systèmes clé pour les sociétés d’information): le système GPS, qui se voit concurrencé par le système européen Galileo.

On pourrait utilement chercher d’autres aspects stratégiques du concept de « position éminente » dans le cadre des sociétés de l’information. Ainsi, quel statut donner au renforcement continu de la propriété intellectuelle depuis plusieurs décennies ? (Barrages de brevets, frappes juridiques préemptives). Le non-débat public et démocratique sur l’Accord commercial Anti-Contrefaçon (ACAC ou ACTA en anglais) en fait partie.

Font aussi partie de la stratégie du « contrôle des communs », les questions de la captation privative des capitaux cognitifs (Google), sociaux (Facebook), attentionnels (Twitter), humains (marchandisation des données personnelles, observation et de l’exploitation des « intentions » des usagers).

Il faudrait, plus généralement, s’interroger sur le rôle global, stratégique et tactique, des techniques d’appropriation et de domination du domaine public des informations et des connaissances, et les confronter à une réflexion, par ailleurs urgente,  sur la nature même de l’intérêt général mondial.

L’I-Pad et la religion


Les temps changent, on le sait. Le monde se transforme rapidement. Des sociétés hier bloquées se fissurent sous nos yeux, et se polarisent autrement. Des questions que l’on croyait réglées, closes par consensus ou conformisme, s’y rouvrent inopinément. Parmi elles, il y a la question de la religion dans l’espace public. Ignorée ici ou là, elle agite ailleurs, aujourd’hui, des régions entières. Cette résurgence du fait religieux dans l’espace politique effraie certains. D’autres s’en réjouissent.

L’esprit laïc « à la française », défendu par une certaine vision de la démocratie est, notons-le, une invention relativement récente. En France cela a pris des siècles avant qu’une loi proclame la séparation des Églises et de l’État, en décembre 1905, mais non sans avoir frôlé la guerre civile, tant gauche et droite étaient divisés.

D’où vient cette loi ? En 1903, le gouvernement d’Émile Combes expulsait encore les Chartreux de leurs couvents. Les religieux étaient tirés manu militari de leurs retraites et contraints d’émigrer en Espagne, au Royaume-Uni ou en Belgique. Clemenceau recommandait l’interdiction pure et simple des congrégations religieuses. Le Pape Pie X avait lancé une campagne anti-française auprès des chancelleries européennes. En 1904, le gouvernement français rompit ses relations diplomatiques avec le Vatican.

Le gouvernement de Combes tomba peu après, avec « l’affaire des fiches » : le ministre de la guerre avait utilisé des réseaux de francs-maçons pour espionner les officiers et ficher leurs opinions religieuses. C’est le nouveau gouvernement de Maurice Rouvier qui nomma la commission Buisson-Briand pour préparer et faire adopter la loi de séparation. Son rapporteur, Aristide Briand, joua un rôle essentiel pour concilier les profondes divisions de la société française à ce sujet.

Un siècle plus tard, la question semble prête à ressurgir, et à faire éclater les passions, avec un angle insoupçonné. La question des signes religieux distinctifs, l’occupation de la voie publique par des fidèles en prière, lesquels manquent par ailleurs de lieux adaptés, ont provoqué des postures politiques diverses.

Mais ce qui me paraît le plus intéressant, c’est que ces épiphénomènes révèlent une profonde évolution de la société contemporaine autour de l’idée du divin, et sur la manière dont les représentations sociétales du sentiment religieux sont en train d’évoluer.

Que des révolutions qui semblaient inspirées par des mots d’ordre modernistes voient la victoire de partis islamistes est un aspect supplémentaire de cette problématique.

La portée mondiale de ces questions ne peut nous échapper, même si elles prennent ailleurs d’autres formes. Je pense ici à la question tibétaine en Chine. Ou au rôle de « Dieu » dans la politique américaine.

Il est révélateur que le puritanisme (au sens théologico-politique) de la société états-unienne se voit lentement mais sûrement modifié par une nouvelle attitude mentale, affectée par une sorte de modernité sceptique. C’est un signe précurseur.

Je lisais il y a quelque temps dans le New York Times ceci : « Nous sommes plus polarisés religieusement que jamais. Dans mon monde sécularisé, urbain et policé, on parle rarement de Dieu, si ce n’est en se moquant, et par dérision. Dieu ? C’est pour les « suckers », et les Républicains. »

Et Eric Weiner, auteur d’un livre intitulé “Man Seeks God: My Flirtations with the Divine”, de continuer ainsi: “Nous avons besoin d’un Steve Jobs de la religion. Quelqu’un qui puisse inventer, non une nouvelle religion, mais plutôt une nouvelle manière d’être religieux. Comme les créations de M. Jobs, cette nouvelle attitude serait directe, désencombrée et absolument intuitive. Plus important, elle serait fortement interactive. J’imagine un espace religieux qui célébrerait le doute, encouragerait l’expérimentation et permettrait de prononcer le mot Dieu sans honte. Un « operating system » religieux pour les agnostiques parmi nous. Et pour nous tous. »

On avait vu les veillées de prière des fans d’Apple prendre une forme particulièrement fervente à la mort de Steve Jobs. Le voici proclamé maintenant grand innovateur en matière de relation avec le divin. Effleurons de nos doigts la surface réactive des textes, et le sacré s’y découvrira sous une forme « interactive », « intuitive », « expérimentale ».

Nous sommes condamnés par nos métaphores. Elles nous enferment dans leurs logiques immanentes. Les objets qui nous entourent et qui ne sont plus seulement des objets, mais des « operating systems », nous tiennent lieu d’idéologies, à nous qui n’avons plus guère de « grands récits » à quoi nous raccrocher.

Nul doute que cette révolution-là, métaphorique et métonymique, qui s’opère et s’accélère depuis la chute du Mur de Berlin, et la « fin de l’histoire », a aussi favorisé les révolutions du « printemps arabe ». Mais c’est là un effet indirect. Le cœur de l’affaire est ailleurs.

L’I-Pad est tout à la fois la nouvelle idole et la nouvelle icône des temps modernes. Mais, à la différence des icônes « non faite de mains d’hommes » (acheiropoïètes), sa durée de vie sera sans doute fort limitée. Peu importe : restera l’idée, quant à elle éternelle, que les plus hautes des questions, les plus profonds des mystères, peuvent s’effleurer négligemment d’un doigt, et se révéler instantanément à nos yeux, avec une fluidité ludique.

L’I-Pad est aussi la nouvelle hostie, qui permet aux « agnostiques » du monde entier de communier unanimement dans le culte ultime. Le culte de la convergence universelle dans la simplicité infinie d’un Dieu immanent.

Ce Dieu a un nom. Mais on ne peut le nommer.

Il remplace avantageusement, dans la conscience assoupie des peuples, et seulement pour le moment, celui qui jadis avait interdit à Adam de manger des pommes.

Où est celui que tu es en train de tuer chaque jour ?


Quelques idées empruntées en vrac à un certain François:

La société technique a pu multiplier les occasions de plaisir, mais elle a bien du mal à secréter la joie.

Nous sommes à l’ère de la connaissance et de l’information, sources de nouvelles formes d’un pouvoir très souvent anonyme.

De même que le commandement de “ne pas tuer” pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire “non à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale”.

Les exclus ne sont pas des ‘exploités’, mais des déchets, des ‘restes’.

Certains défendent encore les théories qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale dans le monde. Cette opinion, qui n’a jamais été confirmée par les faits, exprime une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique et dans les mécanismes sacralisés du système économique dominant.

La crise financière que nous traversons nous fait oublier qu’elle a à son origine une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain !

Nous avons créé de nouvelles idoles. L’adoration de l’antique veau d’or a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain. La crise mondiale qui investit la finance et l’économie manifeste ses propres déséquilibres et, par-dessus tout, l’absence grave d’une orientation anthropologique qui réduit l’être humain à un seul de ses besoins : la consommation.

Alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette heureuse minorité. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui impose ses lois et ses règles, de façon unilatérale et implacable. De plus, la dette et ses intérêts éloignent les pays des possibilités praticables par leur économie et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel. S’ajoutent à tout cela une corruption ramifiée et une évasion fiscale égoïste qui ont atteint des dimensions mondiales. L’appétit du pouvoir et de l’avoir ne connaît pas de limites. Dans ce système, qui tend à tout phagocyter dans le but d’accroître les bénéfices, tout ce qui est fragile, comme l’environnement, reste sans défense par rapport aux intérêts du marché divinisé, transformés en règle absolue.

De nos jours, de toutes parts on demande une plus grande sécurité. Mais, tant que ne s’éliminent pas l’exclusion sociale et la disparité sociale, dans la société et entre les divers peuples, il sera impossible d’éradiquer la violence. On accuse les pauvres et les populations les plus pauvres de la violence, mais, sans égalité de chances, les différentes formes d’agression et de guerre trouveront un terrain fertile qui tôt ou tard provoquera l’explosion. Quand la société – locale, nationale ou mondiale – abandonne dans la périphérie une partie d’elle-même, il n’y a ni programmes politiques, ni forces de l’ordre ou d’intelligence qui puissent assurer sans fin la tranquillité. Cela n’arrive pas seulement parce que la disparité sociale provoque la réaction violente de ceux qui sont exclus du système, mais parce que le système social et économique est injuste à sa racine.

Dans la culture dominante, la première place est occupée par ce qui est extérieur, immédiat, visible, rapide, superficiel, provisoire. Le réel laisse la place à l’apparence. En de nombreux pays, la mondialisation a provoqué une détérioration accélérée des racines culturelles, avec l’invasion de tendances appartenant à d’autres cultures, économiquement développées mais éthiquement affaiblies.

La nécessité de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre, non seulement en raison d’une exigence pragmatique d’obtenir des résultats et de mettre en ordre la société, mais pour la guérir d’une maladie qui la rend fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des réponses provisoires. Tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles de la disparité sociale, les problèmes du monde ne seront pas résolus, ni en définitive aucun problème. La disparité sociale est la racine des maux de la société.

La dignité de chaque personne humaine et le bien commun sont des questions qui devraient structurer toute la politique économique, or parfois elles semblent être des appendices ajoutés de l’extérieur pour compléter un discours politique sans perspectives ni programmes d’un vrai développement intégral. Beaucoup de paroles dérangent dans ce système ! C’est gênant de parler d’éthique, c’est gênant de parler de solidarité mondiale, c’est gênant de parler de distribution des biens, c’est gênant de parler de défendre les emplois, c’est gênant de parler de la dignité des faibles.

Nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la main invisible du marché. La croissance dans l’équité exige quelque chose de plus que la croissance économique, bien qu’elle la suppose ; elle demande des décisions, des programmes, des mécanismes et des processus spécifiquement orientés vers une meilleure distribution des revenus, la création d’opportunités d’emplois, une promotion intégrale des pauvres qui dépasse le simple assistanat. Loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable, mais l’économie ne peut plus recourir à des remèdes qui sont un nouveau venin, comme lorsqu’on prétend augmenter la rentabilité en réduisant le marché du travail, mais en créant de cette façon de nouveaux exclus.

Où est ton frère esclave ? Où est celui que tu es en train de tuer chaque jour dans la petite usine clandestine, dans le réseau de prostitution, dans les enfants que tu utilises pour la mendicité, dans celui qui doit travailler caché parce qu’il n’a pas été régularisé ? Ne faisons pas semblant de rien. Il y a de nombreuses complicités. La question est pour tout le monde ! Ce crime mafieux et aberrant est implanté dans nos villes, et beaucoup ont les mains qui ruissellent de sang à cause d’une complicité confortable et muette.

Texte intégral ici.

Pouvoir, corruption, et « anges nouveaux »


Dans son livre « Au cœur du pouvoir russe. Enquête sur l’empire Poutine » (Paris 2012), Tania Rakhmanova rapporte  (p. 147) les propos qu’un journaliste de la télévision russe, très bien introduit, lui a rapportés:

« Ce que je n’aimais pas, c’est qu’il parlait toujours de son électorat et de notre peuple avec beaucoup de mépris: « Sergueï, la seule réalité est ce que vous allez montrer à la télévision. Ces gens-là ne sauront rien d’autre, ils n’ont pas besoin de savoir la vérité. Ce que vous ne montrez pas n’existe pas. »  »

Je tombe sur des remarques similaires dans un contexte très différent. Dans  « La république des mallettes », écrit par Pierre Péan, un paragraphe capture bien le mépris des puissants envers le commun des mortels: « Une oligarchie politico-financière affranchie des règles auxquelles se soumettent les citoyens ordinaires s’est constituée. Les gens qui la composent – hommes politiques, patrons du CAC40, hauts fonctionnaires et certains intermédiaires – n’empruntent pas les transports en commun, mais voyagent en jet privé. Une partie d’entre eux disposent de revenus qui proviennent directement de l’économie clandestine, constitués de rétrocommissions et de financements occultes se traduisant en espèces sorties de valises ou en comptes installés dans des paradis fiscaux. » (p.47)

Sous telle latitude, le mépris et la violence nue. Ailleurs, la corruption systémique, installée au plus haut niveau, dans les ors de la République. Un peu plus loin, c’est encore pire, si l’on creuse un peu. Qu’en déduire? Commençons par la vieille formule de Lord Acton, qui n’a pas pris une ride: « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. »Mais ce n’est pas encore assez.

Walter Benjamin a emprunté à Paul Klee, la métaphore de l’Angelus novus, dont il a fait une allégorie de l’histoire. Un ange, poussé vers le futur par l’ouragan qui le talonne, garde (tel la femme de Loth) son visage tourné vers le passé, atterré par les images de violence et de mort que le « progrès » laisse derrière lui.

Nous aussi sommes atterrés par le mépris et la violence des puissants. Nous sommes des anges nouveaux, aux visages tournés vers le passé. Mais il est temps de changer de métaphore (et de récit). Il est temps de changer la façon dont les « élites » fabriquent les ouragans et les cyclones, les guerres et les massacres, les crises « systémiques » et les pillages « planétaires », sans jamais en payer le prix.

Il est temps de changer notre silence réprobateur en voix dures et fortes.

Tout homme est responsable de tout devant tous


Dostoïevski a dit un jour : « Tout homme est responsable de tout devant tous ». Cet ambitieux impératif éthique s’applique à chacun d’entre nous, sans doute plus que jamais. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous sommes responsables du cours de l’évolution de l’espèce humaine tout entière. Nous pouvons modifier les conditions de la « bonne vie » et de la mort, à l’échelle des générations. Nous pouvons influencer les déterminismes qui vont affecter nos descendants, tant les traits génétiques superficiels (couleur des yeux ou des cheveux) que les traits qui pourraient affecter l’intelligence, la durée de vie, la résistance aux maladies.

Les progrès récents en génétique montrent que nous pouvons modifier le patrimoine génétique des individus. Mais c’est à la philosophie que nous devons de réaliser qu’à la capacité de changer ce patrimoine, nous devons associer le poids de la responsabilité politique et éthique de nos choix.

Il s’agit là d’un problème de gouvernance à tous les niveaux, personnel, national et mondial. Depuis que la philosophie politique, avec Machiavel et Hobbes, a découvert que l’homme pouvait être un loup pour l’homme, l’idée de « gouvernance » incarne l’espoir qu’il est possible de prendre la défense des plus faibles contre les plus forts. Et l’idée de gouvernance mondiale, somme toute naturelle dans le cadre d’une organisation intergouvernementale comme l’UNESCO, incarne le besoin pour les États les plus faibles de bénéficier d’une aide et d’une solidarité, intellectuelle, morale, mais aussi politique et économique. Et le Comité International de Bioéthique fait naturellement partie des organes qui contribuent à faire émerger des formes « douces » de gouvernance mondiale. Mais cela lui donne une obligation de consensus à l’échelle mondiale. Ce qui est une force mais peut aussi se révéler dans certains cas une faiblesse.

Je voudrais prendre pour illustrer ce point les remarques d’un distingué spécialiste de bioéthique, John Harris, qui écrivait dans son livre « Bioethics » édité par Oxford University Press, que l’éthique n’était plus l’affaire de traditions religieuses, culturelles ou philosophiques individuelles, nationales ou régionales, mais qu’elle relevait de plus en plus de « comités internationaux d’éthique ». C’est ce qu’il appelle l’institutionnalisation de la bioéthique. Or selon John Harris, le standard des arguments développés par de tels comités est souvent assez faible : « The standard of ethical arguments in such [committees], where it exists at all, is often poor. » Et il prend l’exemple de la Déclaration universelle sur le génome humain et les Droits de l’homme de l’UNESCO qui stipule: « Practices which are contrary to human dignity, such as reproduction cloning of human beings, shall not be permitted. » Et Harris commente: « The document contains not a scintilla of argument in support of this sweeping pronouncement, nor any indication of just what is meant by “human dignity”. “

Et il conclut: “We are in danger of seeing an increasing marginalization of serious work in bioethics.” Car: “Consensus can often be marshalled around high minded resonant, and increasingly abstract and ambiguous principles.”

Il me semble qu’il y a une question brûlante qui s’adresse au CIB. Dans un contexte de rapide évolution scientifique et technique, qui contribue à effacer la frontière établie entre nature et artifice, vie et non-vie, humain et post-humain, il paraît particulièrement crucial de revisiter les concepts sur lesquels nous fondons notre travail, non bien sûr pour les affaiblir ou pour y renoncer, mais au contraire pour les renforcer, les mettre à l’épreuve dans des circonstances exigeantes.

En 2003 le philosophe Jürgen Habermas a publié The Future of Human Nature, dans lequel il évoque la nécessité d’une éthique de l’espèce (« a species ethic »). Celle-ci serait directement menacée par les progrès de la génétique. Il propose donc d’interdire l’amélioration génétique (« Genetic enhancements ») qu’il décrit comme étant un eugénisme positif (« positive eugenics »).

Je pense que ce type de débat ne fait que commencer. Bien que nous fêtions en 2013 le 60ème anniversaire de la découverte de l’ADN, la recherche génétique en est à ses début, à l’échelle de l’hominisation, et continuera jusqu’à des degrés difficilement imaginables pour nous. Mais il nous reste le devoir de poser les bases d’un suivi éthique permanent des progrès de la recherche, de les traduire en termes philosophiques et politiques, pour le bénéficie des décideurs dans les États membres et aussi pour celui des populations.

Le CIB peut être fier d’avoir produit des normes éthiques qui ont fait date avec ses trois Déclarations. Est-ce pour autant que toute activité normative est désormais terminée ? Ces déclarations sont-elles des sortes de tables de la loi de Moïse, qu’il serait inconvenant de croire pouvoir améliorer ? Sans doute non. Mais encore faut-il se donner un cap. Vers quelle destination conceptuelle ?

Le document préparé par le Secrétariat indique quelques pistes possibles.

D’abord il y a la piste du développement durable. La bioéthique peut, dans le contexte post-2015, contribuer à sauvegarder la biodiversité, ou même intervenir dans le débat sur le changement climatique, de ce point de vue. Elle peut s’attaquer aux problèmes éthiques, juridiques et sociaux soulevés par l’émergence et la convergence des technosciences, notamment en éclairant le fossé grandissant entre pays riches et pays pauvres, mais aussi entre les riches et les pauvres dans tous les pays. Elle peut réfléchir aux principes d’égalité, de justice et d’équité, dans un monde dominé par les règles implacables du marché. Elle peut par exemple réfléchir aux cadres juridiques de la propriété intellectuelle et des brevets. La décision récente de la Cour suprême des États-Unis sur la brevetabilité de l’ADN est un bon exemple à analyser. Entre parenthèses, j’ai été frappé du fait si l’ADN n’est pas considéré comme brevetable puisqu’il existe dans la nature, par contre la Cour suprême considère que l’ADN complémentaire (en anglais cDNA) l’est. Alors qu’étant composé uniquement d’exons et obtenu par transcription inverse à partir de l‘ARN messager (m-RNA) qui est lui aussi naturel, on ne voit guère où est l’activité inventive en la matière…i

Il y a enfin une thématique possible que je voudrais citer ici, c’est celle qui a fait l’objet d’un consensus au sein de l’UNIACB (le comité inter-agences sur la bioéthique), qui s’est réuni à Paris à l’UNESCO récemment en mars 2013. C’est celle de « l’éthique et de la gouvernance des technosciences convergentes pour des société durables ». Notez que dans ce Comité participaient notamment, aux côtés de l’UNESCO : l’OMS, le Conseil de l’Europe, et le Groupe Européen d’Ethique des Sciences et des Nouvelles Technologies de la Commission européenne.

Les raisons pour adopter ce thème sont les suivantes :

Il s’inscrit dans la vision post-2015 du développement durable, et vise à affirmer l’importance du partage des bénéfices du progrès scientifique.

Il se focalise sur les technologies convergentes (technologies nano-, bio-, info- et cognitives) qui représentent un défi de civilisation à l’échelle de l’humanité.

Il s’attaque aux questions entourant l’application effective des principes d’égalité, de justice et d’équité, qui représente l’aspect essentiel du rôle de la gouvernance, mondiale et nationale.

Et enfin il doit fournir des éléments pour le choix des priorités en matière de santé, mais aussi d’environnement, et plus généralement de politiques durables, du point de vue éthique.

Je pense qu’une confirmation de l’intérêt du CIB sur ce type de thèmes et un appel à le présenter pour examen au prochain CIGB en septembre 2013 serait de nature, à un moment crucial pour l’UNESCO, à envoyer un message très clair de dynamisme et de vision stratégique aux États membres.

iIt is also possible to create DNA synthetically through processes similarly well known in the field of genetics. One such method begins with an mRNA molecule and uses the natural bonding properties of nucleotides to create a new, synthetic DNA molecule. The result is the inverse of the mRNA’s inverse image of the original DNA, with one important distinction: Because the natural creation of mRNA involves splicing that removes introns, the synthetic DNA created from mRNA also contains only the exon sequences. This synthetic DNA created in the laboratory from mRNA is known as complementary DNA (cDNA).”

Les inclus, les exclus et la guerre civile mondiale qui s’annonce


L’opposition entre les « exclus » et les « inclus » fait partie du discours politique dominant. Il s’agit de « réduire la fracture sociale », de venir en aide à ceux qui ont été laissés « au bord de la route », pour reprendre cette métaphore-écran de fumée, et de « favoriser l’inclusion sociale ».

On ne peut qu’applaudir à l’étalage de ces bonnes intentions. Il y aura d’ailleurs sans doute dans les temps qui s’annoncent de plus en plus de travail pour « inclure » ceux qui sont sans travail, tous ceux qui sont « exclus » de la société par des mécanismes qui les dépassent entièrement, et qui ont à voir avec la puissance monstrueuse de la mondialisation (du dumping fiscal et social, des circuits financiers, de l’évasion fiscale à grande échelle, du blanchiment planétaire de l’argent noir, etc.), ainsi qu’avec la froide logique du marché (avec ses capacités destructrices des milieux sociaux et économiques les plus divers, mais surtout ceux des faibles, des laissés pour compte, des minorités).

Des pans entiers de l’humanité sont laissés « au bord de la route ». Il faut prendre conscience de la violence radicale de ce qui se passe déjà et de ce qui se prépare ensuite, et tenter d’évaluer la menace globale qui pèse sur le futur proche de l’humanité. Des millions, et  même des milliards d’hommes sont déjà laissés « au bord de la route » par le « système » actuel, par ce mixte d’ultra-libéralisme déchaîné et dérégulé (sciemment) et par la mondialisation sauvage. L’important est de comprendre qu’il n’y a pas de pilote dans le navire Terre. Les États gardent encore un peu de pouvoir local, mais c’est surtout un pouvoir de police (pour réprimer les subversifs, les protestataires, ou bien les immigrés « illégaux » par exemple). Les États gardent aussi le pouvoir d’espionner leurs propres populations, et pour ceux qui ont plus de puissance (cf. la NSA), les populations du monde entier. Mais il faut aussi réaliser que les mêmes États sont des nains désormais, des nains isolés et sans idées, face à la puissance de la dématérialisation de l’argent et face à la fragmentation mondiale des chaines de valeur ajoutée, les rendant difficiles à analyser, à réguler (et à taxer).

Il est facile de prévoir, que face à la destruction de millions d’emplois « civilisés » c’est-à-dire correspondant aux normes sociétales conquises avec peine dans une petite partie du monde et pendant un temps très bref (les « trente glorieuses » qui ont accouché de la protection sociale, de la sécurité de l’emploi, des libertés syndicales, d’une certaine garantie des droits humains etc.), les États vont progressivement se transformer en d’immenses « bantoustans » striés de murs virtuel ou bien réels. Un prolétariat mondialisé gagnera à peine de quoi se reproduire, donnant raison aux anciennes analyses marxistes, mais exigeant aussi une nouvelle forme d’analyse, encore plus aiguë, du fait des menaces globales propres à ce temps: la finitude de la planète, la crise climatique globale, la nécessaire fin du modèle énergétique basé sur les énergies fossiles. Non seulement la « route », sur le bord de laquelle s’entasse des millions et des milliards de laissés pour compte, est une impasse (à court terme), mais cette même route est pleine de barricades où nous attendent (au prochain tournant) des coupeurs de tête, des bandes armées qui n’auront plus rien à perdre, et qui répandront dans les rues les plus « civilisées » la terreur du Nouveau Désordre Mondial.

En quelques années, en quelques mois, en quelques jours tout peut se radicaliser à outrance. Ainsi est faite l’humaine nature. Il faut penser aux génocides récents, et à la facilité avec laquelle des populations entières ont été exterminées par leur voisins. Dans l’indifférence complète des dirigeants du monde, dans le meilleur des cas, ou bien avec leur complicité (active et passive) dans le pire des cas. Il faut aussi penser aux effroyables scènes de guerre civile, de pillage et de meurtres, dans des pays « avancés, tout de suite après des dévastations climatiques, mettant des zones entières à genou.

Le danger imminent peut s’évaluer par l’addition de maux bien réels: des milliards d’homme « exclus » + des gouvernements dépassés, faibles, sans perspectives, ou bien complices et corrompus + des limites d’airain imposés par la fin des énergies fossiles + la catastrophe climatique déjà en branle + et finalement une crise morale sans précédent, avec une perte radicale de « sens » = la « guerre civile mondiale…

L’humanité, si malade, si désunie, si fragile, est laissée à elle-même, pendant que le « système » continue sa course folle, avec la complicité active d’une petite caste de puissants décideurs, parfaitement myopes, absolument rapaces, totalement dénués de tout sentiment de pitié ou d’humanité (sauf en discours pleins de mots vides de sens).

La crise aura lieu, inévitablement, tant l’inertie est grande. Ceux qui auraient le plus intérêt à changer les choses sont aussi les plus fragilisés, les plus exploités, les moins bien informés, les plus trompés et lobotomisés par la propagande. C’est seulement dans l’urgence, peut-on espérer, que se lèveront des énergies qui n’ont pas encore « donné », et qui dorment en chacun. Qu’un agresseur s’attaque à un enfant sans force, et vous verrez sa mère devenir d’un seul coup un bloc de haine. Le père sortira aussi de lui-même, et toute la mémoire de l’espèce lui reviendra avec l’énergie du désespoir : le cerveau reptilien reprendra le contrôle des machines humaines déshumanisées par le « système ». Et maintenant transposez cela à l’échelle des peuples. Y compris au cœur de la vieille Europe. Ce qui arrive à l’actuel président français n’est rien par rapport à ce qui pourrait se passer. Il n’a pour le moment qu’à affronter des points de sondage (en baisse) et des barrages routiers d’agriculteurs (qui ont beaucoup à perdre, encore, avant de n’avoir plus rien à perdre).

Je n’aime pas à jouer au prophète de malheur. Mais quelque chose va vraiment se passer. La vulgarité, la petitesse, la rapacité, la simple bêtise, l’inculture, le manque de courage, la corruption de beaucoup des « élites » qui aujourd’hui dominent les endroits clés où s’élabore (ou plutôt où ne s’élabore pas) les rudiments de régulation mondiale est peut-être la chose la plus inquiétante qui soit. Dans ma carrière, j’ai pu approcher un échantillon varié de ces « élites ». Dans le grand corps malade de l’humanité, la tête est vide, elle ne pense point, ou plutôt elle pense qu’elle s’en tirera toujours, elle seulement elle. Mais en vérité, personne ne pilote le navire Terre.

Que faire alors? Il faut préparer dès maintenant l’après-crise. Car la crise aura lieu. C’est elle qui débloquera les énergies, déclenchera les mécanismes de survie individuels et collectifs, libérera l’adrénaline à très haute dose dont nous avons besoin pour imaginer et constituer une planète équitable, juste et solidaire, pour mettre en ébullition la Noosphère dont l’espèce humaine doit se couronner.

Il faut dès maintenant, à l’échelle planétaire, répandre une vision politique, mondiale et humaine, une utopie crédible, seule capable d’offrir un exutoire aux résistants et aux survivants de la « guerre civile mondiale » qui s’annonce.

Le suc des mots


Aux amoureux d’étymologie (« la science du vrai sens des mots ») qui se demanderaient d’où vient le mot « philosophe », on peut aisément répondre qu’il se compose de philo-, φιλο- (« qui aime ») et to sophon, τό σοφόν (« la sagesse »).
Mais d’où viennent sophos ou sophia ? Mystère. Nul ne semble le savoir.

En tout cas le Dictionnaire étymologique de la langue grecque de Chantraine reste muet à ce sujet.

Mais rêvons un peu. Posons ce mot sur plusieurs langues, pour en sucer le suc.

Les mots français savoir, saveur, ont la même racine indo-européenne *SAP, le « goût ». Ces deux mots ont bien la même origine. Le savant et le sapide se nourrisse de la même moelle… Mais le savant n’est pas le sage. Certains estiment certes que plus on a accumulé de « savoirs », plus on peut approcher de la « sagesse ». D’autres ont une opinion opposée.

Quoi qu’il en soit, il y a là une piste intéressante, celle de la « saveur » et du « goût ». Qu’est-ce que les langues savent de la saveur?

En sanscrit, le goût se jihvā, et la saveur se dit rasa.
Notons au passage que jihvā a donné le latin lingua, l’anglais tongue ou le français langue.
Quant à rasa, il a donné le latin ros et le français raisin.
Le mot rasa a en effet pour premier sens « suc, jus, moelle ».

Dans la fort riche culture védique, on observe de multiples correspondances, un jeu perpétuel de glissements et de métaphores. Par exemple, la saveur est associée à l’eau (Ap), mais aussi au dieu Váruna, qui est le « Ciel qui nous entoure ». Mais elle est aussi associée au démiurge Prajāpati, « le Seigneur des créatures », épithète de la moitié mâle de Brahmā le créateur. Prajāpati est d’ailleurs le « régent » de la faculté de reproduction, et est donc aussi associé au sexe et au vagin (upástha).
La saveur, l’eau, le ciel, le vagin, sont liés à rasa, le suc, le jus, la moelle.

Ceci est intéressant, mais ne nous rapproche pas de la « sagesse », dira-t-on. Patience.

Changeons d’aire. En hébreu, on trouve au moins sept racines différentes pour exprimer l’idée de folie. Certaines font le rapprochement avec l’inspiration des prophètes, d’autres avec l’extravagance de ceux qui « font l’insensé » en se louant eux-mêmes, et d’autres avec « l’impiété ». Mais l’une de ces racines retient notre attention parce qu’elle a un rapport direct avec la « saveur ». Ou plutôt avec son contraire. Le mot תּפֵל , tafél, signifie « ce qui est fade, insipide », mais aussi « ce qui est extravagant ».
On le trouve dans Job, 6, 6 : « Ce qui est fade, le mange-t-on sans sel ? » ou dans les Lamentations 2,14 : « Tes prophètes ont eu pour toi des visions fausses et fades, extravagantes ». Jérémie voit aussi l’ambiguïté entre la « fadeur » et l’« extravagance » ou la « folie » des prophètes de Samarie (Jérémie 23,13).

En hébreu donc, la fadeur est associée à la folie. D’ailleurs, le « goût » se dit en hébreu: טַעַם , ta’am, et ce mot veut aussi dire « sens, raison » et même « décision, ordre ». On en trouve un équivalent en arabe avec le mot طَعْم, ta’m, « goût, saveur ». Mais à ce mot arabe, en revanche, l’acception de « sens » ou de « raison » n’est pas associée.
En revanche, le mot ذَوْق, dhaq, « goût », exprime aussi, dans un contexte plus mystique (soufisme), la faculté de discerner le bien du mal, instinctivement, par l’effet de la grâce.

Concluons. En hébreu, il y a bien une proximité sémantique entre saveur, goût, raison et sagesse d’une part, et entre fadeur, insipidité, extravagance et folie, d’autre part. En arabe, le sens du goût peut s’employer pour dénoter une sagesse ou une intuition transcendantale.
En français, la sympathie entre savoir et saveur se lit directement dans leur racine commune.
En sanscrit, la saveur n’est pas si savante, mais elle est partout, comme l’eau ou le ciel, et surtout elle est associée aux sucs de la vigne, et de la femme.

Le miel et le fiel


En arabe, le mot نَفْس, nafs, a pour racine trilitère: N F S, ce qui correspond à la racine du mot hébreu נֶּפֶש néfêsh (N F SH). Si les racines sont identiques, les univers sémantiques varient de façon significative.

Commençons par l’hébreu.
נֶּפֶש néfêsh, peut signifier : « souffle, haleine, odeur, parfum ; vie, principe de vie, âme ; cœur, sentiment, désir, volonté, pensée ; être animé, personne, individu, corps vivant, cadavre ; moi-même, toi-même, moi, toi.
Voici quelques exemples d’utilisation dans différents contextes : « En lui est un néfêsh de vie » (Gen. 1, 30). « Son néfêsh allume des charbons » (Job, 41, 13). « Car le sang c’est le néfêsh » (Deut. 12, 23). « Lorsqu’ils rendaient le néfêsh dans le sein de leurs mères. » (Lament. 2, 12). « Son néfêsh est vide de nourriture (il a faim) » (Is. 29, 8). « Le néfêsh du peuple s’impatienta ». (Nomb. 21, 4). « Près de rendre le néfêsh (rendre l’âme) » (Gen. 35.18). « C’est vers toi, ô Eternel, que j’élève mon néfêsh » (Ps. 25, 1). « Mon néfêsh répand des larmes » (Ps. 119, 28). « Il ne s’approchera pas du néfêsh d’un mort » (Nomb. 6, 6).

Le mot arabe نَفْس, nafs, présente lui aussi une vaste gamme de signifiés, dont plusieurs recoupent ceux de l’hébreu: « âme, principe vital ; sang ; soi-même ; personne, individu ; essence, substance ; œil, regard ; intention, volonté ; ruse, subterfuge; vice, défaut ; châtiment ;  grandeur, dignité ; jalousie, passion, querelle. »
Avec d’autres vocalisations, la racine N F S explore d’autres sens. Ainsi نَفَس , nafas, signifie : « respiration, haleine, bouffée ; moment ; envie, désir ; gorgée ; aise, liberté des mouvements ». Le mot نَفِيس, nafîs, signifie: « précieux, de grand prix », mais le mot نَافِس, nâfis, signifie: « qui nuit avec son regard, qui a le mauvais œil ».

Cette connotation négative n’est pas adventice. Bien au contraire, elle correspond au sens premier, le plus ancien, du verbe-racine, نَفَسَ, nafasa, à savoir: « Nuire à quelqu’un par son haleine, ou par le mauvais œil ». C’est seulement sous ses formes dérivées que ce verbe prend des sens plus positifs, comme « distraire, soulager » (forme II), « aspirer à quelque chose, désirer » (forme III) « respirer, pousser un soupir ; boire en reprenant haleine » (forme V), « aspirer avec avidité » (forme VI). Plus poétiquement, la forme V peut également signifier « briller, apparaître (l’aurore) », « grandir (le jour) », « disperser l’eau (d’une vague) » ou « être fendu (l’arc) ».
Avec une autre vocalisation, نَفِسَ, nafisa, le sens devient : « relever de couches (pour une femme) » mais aussi « être avare, chiche de quelque chose, regretter ce qu’on donne »…
Au passif, on a la forme  نُفِسَ, noufisa, « naître, être né ».

L’accouchée « reprend » son souffle. Regrette-t-elle d’avoir donné toutes ses forces pour l’être nouvellement né ? Elle respire l’haleine du bébé. Elle le couve du regard. Ce faisant, risque-t-elle de lui jeter un mauvais sort (nafasa)? Encore aujourd’hui, quand un enfant naît en terre de langue arabe, il ne faut surtout pas dire qu’il est « beau » ou « magnifique » : cela risquerait d’attirer la jalousie, l’envie et le « mauvais œil ».

Les mots gardent au fond tout leur mystère. Mais c’est l’inconscient qui en fait le miel, ou le fiel.