Un savoir sans savoir

« Il n’y a pas de dieu qui s’occupe à philosopher, ni qui ait envie d’acquérir le savoir, car il le possède. » Ainsi commence un célèbre paragraphe du Banquet.

Il continue de cette manière. « Pas davantage quiconque possède le savoir ne s’occupera à philosopher. Mais, de leur côté, les ignorants ne s’occupent pas non plus à philosopher et ils n’ont pas envie d’acquérir le savoir; car c’est essentiellement le malheur de l’ignorance, que tel qui n’est ni beau, ni bon, ni intelligent non plus, s’imagine l’être autant qu’il faut. Celui qui ne pense pas être dépourvu n’a donc pas le désir de ce dont il ne croit pas avoir besoin d’être pourvu. – Dans ces conditions, quels sont, Diotime, ceux qui s’occupent à philosopher, puisque ce ne sont ni les savants, ni les ignorants? – Voilà qui est clair, répondit-elle, un enfant même à présent le verrait: ce sont les intermédiaires entre l’une et l’autre espèce, et l’Amour est l’un d’eux. Car la science, sans nul doute, est parmi les choses les plus belles; or l’Amour a le beau pour objet de son amour; par suite, il est nécessaire que l’Amour soit philosophe et, en tant que philosophe, intermédiaire entre le savant et l’ignorant. »

C’est un texte plein de chiasmes et de zeugmes. C’est d’ailleurs là la marque des grands moments d’écriture. Les mots s’y entrechoquent, ils font crépiter les étincelles, comme des silex assemblés. Ces brillances rendent aussi plus marquées les obscurités celées. « L’Amour est l’un d’eux ». D’où vient cette idée bizarre? Qui a donné à Diotime sa vision? Autre zeugme (si! si!):  « L’Amour est philosophe ». Quelle bonne surprise! Comme cela semble paradoxal, stimulant. La suite ne l’est pas moins. « En tant que philosophe, il est intermédiaire entre le savant et l’ignorant ». C’est l’évidence, s’il n’est ni l’un ni l’autre c’est qu’il est entre les deux. Même un enfant le verrait! Mais pourquoi pas au-dessus, ou à côté, ou ailleurs, ou à la fois nulle part et partout, en miettes et en totalités? Les mots permettent beaucoup de choses, les idées plus encore.

Le texte coule de sa source, pourtant son sens n’est pas très sûr, me semble-t-il. Les pièges abondent. Les pistes pullulent. Pourquoi un dieu qui « saurait » ne philosopherait-il pas? Son savoir est-il fixe, à jamais? Les dieux sont-ils figés dans leur « possession » ? Et les ignorants n’ont-ils vraiment pas envie de sortir de leur condition? Bloc pur de savoir contre bloc massif d’ignorance?

L’idée d’intermédiaire porte en elle la fin des catégories, du moins leur désagrégation ou leur fusion. C’est déjà aussi en germe (bien avant l’heure) une sorte de « fin des récits », idée ô combien « post-moderne ». L’idée de la fusion et du mélange est introduite comme métaphore du savoir philosophique – savoir propre qu’il faut soigneusement distinguer du savoir scientifique. Ce dernier est rangé parmi « les choses les plus belles ». Alors que la philosophie, comme intermédiaire, est toujours entre la beauté et la laideur, entre le savoir et l’ignorance. C’est un savoir qui se sait sans savoir. Toujours en décalage donc.

Mais de quoi ce décalage, ce retrait, cet écart, cette distance, sont-elles le nom? Je propose de reprendre l’idée du clinamen, que Lucrèce et son propre maître, le grand Epicure ont popularisée. Sans toutefois l’éclairer beaucoup, tant elle est profonde.

Un savoir sans savoir. Une avancée sans avancée. Et un saut de côté.

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