Le Virtuel et la Grâce

Le Virtuel et la Grâce par Philippe Quéau

20 février, 2006 0

Petits enfants, gardez-vous des idoles.
1 Jn 5, 21
Nous sommes dans un monde idolâtre. La pesanteur de l’idolâtrie moderne nous paralyse, nous réduit. Il est temps de se lever, de marcher, de courir, et de “dépasser les idoles”, comme jadis Ehud.
L’image est l’archétype de l’objet idolâtre. Les empires ont toujours aimé les images, les idoles. Hier c’était César sur la “face” des monnaies. Aujourd’hui CNN. Les images reposent le peuple. Elles se donnent à voir si aisément. Elles sont si évidentes, si visiblement faites pour être vues. Le peuple aime les évidences. Et le pouvoir aime ce que le peuple aime aimer.
Mais il n’y pas que les images. Il y a l’idolâtrie du marché, de l’argent, du pouvoir, et en fin de compte l’idolâtrie du collectif, ce que Simone Weil appelait le “gros animal”. Curieuse fascination des âmes pour ce qui en fait les nie, mais qui les réunit, par simple addition. L’idée du collectif s’impose d’emblée à l’individu comme une idole persuasive. Comment l’individu pourrait-il longtemps vivre isolé dans la masse majoritaire? Comment nier la force du groupement? Alors il s’agglutine, il se fond, il se confond.
La plus grande, la plus forte des idoles que le peuple aime, c’est l’image qu’il se fait de lui-même, son image collective. Nuremberg. La Place Rouge. Tien-an-men. Les stades qui ondulent. Les océans humains. Hegel qualifiait d’”oeuvre d’art vivante” les défilés que l’homme se donne à lui-même en son propre honneur. L’idolâtrie poussée à son comble est celle que la foule façonne avec sa propre image. L’homme croit trouver dans cette pauvre transcendance du “nombreux” de quoi étancher sa soif de dépassement de soi. Mais il se trompe. Ce dépassement n’est que numérique. Dans la foule additionnée, l’individu indivisible, mais multiplié, ne reconnaît finalement que lui-même, à l’infini répété.
Car il y a deux sortes d’infini : l’infini du nombre, et l’infini de la grâce. Ce ne sont pas du tout les mêmes sortes d’infinis, bien qu’ils partagent le même nom. L’un est fait de répétition, l’autre de différence. L’un ajoute et divise. L’autre soustrait et multiplie. Tel est le mystère.
D’où vient l’idolâtrie, individuelle ou collective? On l’a déjà dit : l’image repose. Elle nous repose de l’idée. L’idole est le visage mort d’une idée ancienne, figée à jamais. Nos pensées vivantes sont par nature trop mobiles, trop changeantes. Elles sont le contraire des images : elles ne cessent de se réfuter, de nous emmener au-delà de nous-mêmes, elles nous relient au tout autre, à ce que nous n’aurions jamais su être, si nous avions seulement dû nous laisser faire par la “réalité” ou par les images de la réalité.
Les idées cherchent à dissembler, à faire preuve d’originalité. Les images visent à se ressembler, comme les idoles. Loin de se réfuter, elles tissent une immense toile, une mafia puissante de citations réciproques.
Elles puisent leur force dans leur solidarité globale, si puissante qu’elle va jusqu’à façonner notre supposée “civilisation de l’image”. Avant d’être des images “de” quelque chose, elles sont avant tout des images tout court.
Elles sont images d’abord et c’est à cela qu’elles se cantonnent. Aller plus loin serait aller trop loin. Le “quelque chose” dont l’image est image est ce qu’on appelle le “modèle”. Mais le modèle est autrement difficile à saisir. Car il est presqu’entièrement du côté de l’idée.
L’image, comme l’idole, est du côté du sensible, du réel, alors que l’idée est comme l’âme, du côté de l’intelligible, du virtuel. Les idées nous mettent en relation avec le possible, et même avec l’infini de la virtualité. Les idées sont essentiellement des intermédiaires, comme les anges de l’âme. Elles ne cessent de tisser d’innombrables liens, d’infinies relations, avec tout ce que nous ne percevons pas encore. Grâce à l’idée, nous pouvons rêver à la grâce.
Mais tout ceci (le mouvement des idées, le possible, le virtuel, la grâce) est épuisant. Nous préférons nos aises. Le réel, le concret, le visible, l’évident, l’image vont dans le sens du bon sens. Le bon sens est l’idole de l’esprit.
Le problème, c’est que de l’idolâtrie à la barbarie, il n’y a pas beaucoup de chemin à faire. Nous proposons d’entrer en résistance. Avant que l’idolâtrie des images n’ait asservi les idées encore à naître, présentes cependant à l’état virtuel, et que nous appelons comme la grâce.
La société de l’information, dont on ne peut que constater la prééminence médiatique, représente une formidable occasion de tester notre capacité à résister à la barbarie et aux idoles consensuelles. Il s’agit en réalité d’un défi de civilisation majeur, parce que planétaire et ultra-rapide, mais sutout parce qu’il nous oblige à redéfinir le rôle et l’image de l’homme.
L’info-société représente une évolution culturelle, sociale, politique radicale. Culturellement, il s’agit à la fois de l’invention d’un nouvel alphabet et d’une nouvelle imprimerie, se traduisant par l’émergence d’une cyber-culture aux contours insaisissables parce qu’en pleine formation, mais aussi par le développement d’une pensée plus abstraite, plus désincarnée, et peut-être plus coupée du réel.
Socialement, le Cyber Bang crée les conditions d’une fusion planétaire, par le développement de “communautés virtuelles” et par la multiplication des flots de capitaux et d’information, dématérialisés, délocalisés, dérégulés. Cette virtualisation de la société s’accompagne d’ailleurs corrélativement d’un accroissement des clivages, un approfondissement des fossés, un durcissement des “ghettos” bien réels.
Politiquement, les États parviennent de moins en moins à cacher leur manque de moyens devant les forces globales de la mondialisation. Les hommes politiques, résolus à tout faire pour cacher le plus longtemps cette impuissance à leurs mandants, n’ont pas de dessein, pas de vision. Ils gèrent leur calendrier électoral à court terme. N’étant ni prophètes, ni penseurs, ils ne savent pas comment se tirer d’un pas si délicat, et semblent préférer l’attentisme à tout autre stratégie, de crainte de provoquer un début de réflexion citoyenne, ou pire, l’effondrement des Bourses, l’éclatement des bulles spéculatives.
Comme toutes les idoles collectives, l’info-société génère des passions contradictoires. Les uns prônent le laissez-faire et les autres une re-régulation. Les multiples groupes de pression sectoriels, les “lobbies” représentant des intérêts particuliers dévorent à belles dents la chair du bien commun. Les intérêts catégoriels savent mieux se faire entendre, quitte à s’entre-déchirer, et savent mieux occuper le terrain que le mythique “intérêt général” qu’on a toujours plus de mal à définir positivement.
On continue de faire croire que des forces aveugles du marché, de la pression assurée de la “main invisible”, naîtront l’ordre et la justice universelles. On oublie que le propre du marché est de ne s’occuper que de ce qu’il sait faire le mieux : générer du profit à court terme. Tout ce qui est par nature insolvable échappe au marché. L’enfance et la justice, la maladie et la recherche fondamentale, la création et la paix, la contemplation et la pureté, par exemple, ne sont guère “rentables” aux yeux du marché.
Mais le marché, roi nu, occupe le monde. Il est l’idole du jour. Et l’info-société se plie à ses désirs. Il est vraiment pathétique d’observer cette progression générale du marché devenu l’instrument majeur de l’humanité, parallèlement à la démission du politique, au moment même où on aurait le plus besoin d’une pensée régulatrice, d’une pensée de sagesse.
Car le marché n’a rien à dire et il ne dit rien. Il compte. Le marché optimise. Mais il ne rend pas heureux. Il produit, mais ne redistribue pas. Il profite. Mais il ne rend jamais. Il abuse de sa force, mais il ne console pas des malheurs qu’il engendre.
Nous vivons une période exceptionnelle de l’humanité. Pour la première fois dans notre histoire, nous pourrions libérer notre temps pour nous “consacrer” à ce qui fait l’essence de l’homme : l’amour, le rire, la poésie, l’enfance, la solidarité, la prière.
Il suffit de le vouloir socialement, culturellement, philosophiquement, et de traduire cette volonté politiquement, en redistribuant aux hommes la valeur produite par les machines. Ce que nous persistons à appeler “chômage” deviendrait alors la condition de possibilité d’un temps de moissons, d’un âge neuf, d’une civilisation en métamorphose.
Nous refusons de saisir cette immense chance, cette libération des chaînes de la nécessité. Alors que nous pourrions devenir plus “saints”, en nous rapprochant de ce pourquoi nous avons été mis sur cette Terre, nous continuons de nous plaindre, ô paradoxe !, de ce que les robots et les micro-processeurs nous délivrent de notre servitude. Sans doute est-ce parce qu’ils mettent à bas notre idole la plus imposante : l’image que nous faisons de nous-mêmes.
Changeons l’homme en changeant son image. Changeons nos rêves.

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