
Ainsi riait Zarathoustra
Ainsi parlait Zarathoustra, riant des yeux et du ventrei.
Ainsi parlait Zarathoustra, et il riait d’amour et de maliceii.
Ainsi parlait Zarathoustra, le cœur soulagé, et il reprit en riant son cheminiii.
Tous rient de Zarathoustra
Tout le peuple rit de Zarathoustraiv.
Le saint rit de Zarathoustrav.
Les voici devant moi, disait-il à son cœur, ils rient ; point ne m’entendentvi.
Et maintenant ils regardent et rient, et en riant, encore me haïssent. De la glace est dans leur rirevii.
Ta chance fut qu’on ait ri de toi ; et, à vrai dire tu parlais comme un pantinviii.
Et de mille grimaces d’enfants, d’anges, de hiboux, de bouffons et de papillons aussi grands que des enfants, rire et sarcasme et tumulte contre moi se ruèrentix.
Et longuement je réfléchis et je tremblais. Mais à la fin je dis ce que d’abord j’avais dit : Point ne veux ! Lors éclata un rire autour de moi. Malheur ! Comme ce rire me déchira les entrailles et en morceaux brisa mon cœurx !
« Zarathoustra ! » crièrent tous ceux qui étaient ensemble assis, comme d’une voix, et lors éclatèrent d’un grand rirexi.
La caverne tout à coup se fit pleine de vacarme et de rire […] « Ils s’amusent, dit Zarathoustra, et qui sait ? Peut-être au dépens de leur hôte ; et si je leur appris à rire, ce n’est pourtant pas mon rire qu’ils apprirent. Mais qu’importe ? Ce sont de vieilles gens ; ils guérissent à leur façon, ils rient à leur façonxii. »
Rire de ceux qui ne rient pas
Je vis un solennel, un pénitent de l’esprit : de sa hideur, oh ! Comme a ri mon âme ! Encore il n’avait appris ni le rire ni la beauté. Sombre, du bois de la connaissance s’en revenait ce chasseurxiii.
Il faut que d’abord vienne quelqu’un, ‒ quelqu’un qui de nouveau vous fasse rire, un bon joyeux pantin, un danseur, et un vent, et un ouragan, un quelconque joyeux bouffonxiv.
Zarathoustra rit des hommes
Après un court moment, de nouveau il riait déjà, et dit, apaisé : « Il est pesant de vivre avec des hommes, car il est bien pesant de se taire. Singulièrement pour un bavard. » Ainsi parlait Zarathoustraxv.
Pour la première fois à votre égard j’eus un œil bienveillant, et de bons désirs ; en vérité, c’est nostalgie au cœur que je venais. Cependant que m’advint-il ? Quelle que fût mon angoisse, ‒ je ne pus que rire. Jamais mon œil ne vit pareille bigarrure ! J’ai ri et j’ai ri, cependant que mon pied encore vacillait […] Oui, vous me faites rire, vous mes contemporains ! Et singulièrement quand de vous-mêmes vous-mêmes vous étonnez ! Et malheur à moi si je ne pouvais rire de votre étonnementxvi.
En vérité, ô vous les gens de bien et les justes ! Que de choses en vous prêtent à rire ! […] Ô vous les hommes les plus hauts qu’aient rencontrés mon œil, voici sur vous mon doute et mon rire secret : je devine que mon surhomme ‒ c’est diable que vous le nommeriezxvii !
Je les adjurai de rire de leurs grands maîtres de vertu, et de leurs poètes et de leurs saints et rédempteurs du monde. De leurs sinistres sages, je les adjurai de rirexviii.
Ne sommes-nous toujours assis à une grande table de raillerie et de jeuxix ?
C’est de la beauté saint rire et tremblement. De vous, ô les vertueux, riait ce jour d’hui ma beautéxx.
Le sage rit
De la sorte parla le sage : « Dix fois, il te faut rire, et sereine garder l’âme […] Et que furent les dix réconciliations et les dix vérités, et les dix éclats de rire dont bien se réjouit mon cœur ? Sur moi qui ainsi compte, et que bercent quarante pensées, soudain tombe le sommeil, le non appelé, le maître des vertusxxi. » […] Lorsque Zarathoustra ouït ainsi parler le sage, il rit en son cœur car de la sorte un lumière pour lui s’était levée. Et lors il dit à son cœur : C’est un bouffon pour moi, ce sage avec ses quarante penséesxxii.
Et criait, et riait, ma sage nostalgie, qui est née sur des montagnes, une sauvage sagesse en vérité ! ‒ma grande nostalgie aux ailes bruissantes. Et souvent elle m’arracha et m’emporta là-haut, là-bas et en plein rire ; lors j’ai volé, avec un vrai frisson d’effroi, comme une flèche, dans le ravissement d’un soleil ivrexxiii.
Rire de soi
Ton soi rit de ton je et de ses fiers élansxxiv.
Comme je me raille de si souvent haleter ! Comme je hais celui qui vole ! Là-haut comme je suis lasxxv !
Même encore lorsque jusqu’à mon lit je rampe, alors rit et fanfaronne encore mon heur recroquevillé ; rit encore mon rêve menteurxxvi.Son cœur rit de la sottise qu’il avait faitexxvii.
Ô vous les hommes supérieurs, n’êtes-vous tous ‒ manqués ? […] De vous-mêmes apprenez donc à rire, comme rire se doitxxviii.
Vers mon ultime péché ? Criait Zarathoustra, et de son propre mot avec colère il ritxxix.
Mais lorsqu’en ce miroir je regardai ce n’est moi que j’y voyais, mais grimace et ricanement de diablexxx.
Rire en soi
Paisible est le fond de ma mer : que s’y cachent des monstres railleurs, qui donc le soupçonnerait ?Imperturbable est ma profondeur : mais de nageantes énigmes elle étincelle, et de nageants éclats de rirexxxi.
Au matin Zarathoustra rit en son cœurxxxii.
Hélas ! Hélas ! Comme elle soupire, comme elle rit en son rêve, la profonde mi-nuitxxxiii !
Le surhomme rit
Tel doit être l’homme pour le surhomme : un éclat de rire ou une honte qui fait malxxxiv.
Non plus un pâtre, non plus un homme, ‒ un métamorphosé, un transfiguré, un être qui riait ! Jamais encore sur Terre n’a ri personne comme celui-là riait ! Ô mes frères, j’ai ouï un rire qui d’homme n’était rire ‒ et à présent me ronge une soif, une nostalgie qui jamais ne s’apaisera. Me ronge de ce rire la nostalgiexxxv.
Dans le coin de soleil de ma montagne d’oliviers je chante et je me ris de toute compassionxxxvi.
Il faut que viennent à moi les signes que soit arrivée mon heure, ‒ c’est-à-dire le lion qui rit et l’essaim de colombesxxxvii.
« Sardonique était ton rire, en sorte que de toi nous eûmes peurxxxviii ».
De plus hauts déjà vers moi sont en chemin, ‒ […] il faut que viennent des lions rieursxxxix !
« Le signe vient », dit Zarathoustra […] et chaque fois qu’une colombe effleurait le naseau du lion, le lion secouait la tête et riaitxl.
Rire au sommet
Qui de vous tout ensemble peut rire et se tenir sur les sommets ? Qui gravit les plus hautes cimes se rit de toutes les tragédies jouées et de toutes les tragédies vécuesxli.
Je vous ris à la face, de mon rire des cimesxlii.
Lorsque Zarathoustra eut atteint le sommet, il se vit seul et alors il rit de tout son cœurxliii.
Ici ne manque pas de rire, ô ma claire saine malice ! Du haut de ces montagnes lance vers le bas le scintillement de ton rire moqueurxliv !
Rire et mourir
En vérité, c’est tel un rire d’enfant mille fois multiplié que vient Zarathoustra en tous caveaux mortuaires, se riant de ces veilleurs de nuit et de ces gardiens de tombeaux […] De ton rire tu les épouvanteras et à terre les jetteras […] En vérité tu déployas le rire même comme un multicolore firmament au-dessus de nous. A présent, des sépulcres toujours rire d’enfant sourdraxlv.
Or se tordit mon cœur de rire, et fut près de se rompre, et ne sut où donner, et m’enfonça le diaphragme. En vérité, ce sera encore ma mort de m’étouffer de rire en voyant ânes ivres et en oyant veilleurs de nuit ainsi douter de Dieuxlvi.
Au bord de leur grande allée tombale je m’assis, moi-même près de la charogne et des vautours ‒ et j’ai ri de tout leur autrefois et de sa pourrissante, de sa croulante majestéxlvii .
Garde-toi de moi ‒ répondis-je durement, sors du cadavéreux crépuscule de mon âme ‒ prends garde, nain et abomination ! Car je suis en colère ! garde-toi qu’un jour je ne te chatouille à mourir avec mes éclats de rirexlviii.
Avec les anciens dieux c’en est fini depuis longtemps ; ‒ et, en vérité, ils eurent bonne et joyeuse fin de dieux ! Avant leur mort ils ne connurent « crépuscule » ‒ mensonge que cela ! Bien plutôt quelque jour sont morts eux-mêmes ‒ de rire ! Le jour où de la bouche d’un dieu même sortit de toutes paroles la plus digne d’un sans-dieu : « Il n’existe qu’un seul dieu ! N’aie d’autre dieu que moi ! » ‒ un vieux barbon de dieu, un dieu jaloux de la sorte s’oublia ; ‒ Et tous les dieux alors de rire et de branler sur leurs sièges et de crier : « N’est-ce justement divinité qu’il existe des dieux, mais que Dieu n’existe pasxlix ? »
En l’homme déchirer le dieu / Comme en l’homme le mouton, / Et, tout en déchirant, rirel.
Rire tue
Ce n’est pas par ire, c’est par rire qu’on tue. Courage ! Tuons cet esprit de pesanteurli.
Mais sûre est une chose , je l’ai appris de toi un jour, Zarathoustra : « Qui veut tuer le plus foncièrement, celui-là rit. Ce n’est pas par ire, c’est par rire qu’on tue », ainsi tu parlais jadislii. »
Rires et larmes
Même quand [le petit dieu] pleure, encore il prête à rire ! Et, les larmes aux yeux, à une danse il doit vous inviter ; et pour accompagner sa danse je veux moi-même chanter un chant. Un chant de danse et de raillerie contre l’esprit de pesanteur, mon très haut diable et très puissantliii.
Risibles, véritablement, sont en amour ma bouffonnerie et ma simplesse ! Ainsi parlait Zarathoustra, et, ce faisant, il rit à nouveau ; mais lors il lui souvint de ses amis laissés […] et sitôt il advint que le rieur pleurait ; ‒ d’ire et de nostalgie amèrement pleurait Zarathoustraliv.
Ô mon âme, de ta mélancolie j’entends bien le sourire […] Ta plénitude regarde au-dessus des mugissantes mers, et elle cherche et elle attend : dans le ciel rieur de tes yeux brille la nostalgie de l’excessive richesse ! Et, en vérité, ô mon âme, qui verrait ton sourire et ne fondrait en larmes ? Les anges mêmes fondent en larmes devant l’excessive bonté de ton sourirelv.
Tu as perdu le but, hélas ! Comment de cette perte vas-tu rire et pleurerlvi ?
Rires insondables
Dans la source de mon plaisir jetez seulement vos yeux purs, vous mes amis ! Comme se pourrait-il qu’elle en fût troublée ? C’est le rire de sa pureté qu’elle doit vous renvoyerlvii !
En ton œil j’ai regardé naguère, ô vie ! Et dans l’insondable il me sembla que je me noyais. Mais […] railleusement tu ris quand insondable je te nommai. […] Ainsi elle riait, l’incroyable, mais je ne crois jamais en elle ni en son rire, quand méchamment elle parle d’elle-même […] Lors elle rit méchamment et ferma les yeuxlviii .
Je lui dis en riant : « Tu t’irrites, chien de feu : c’est que contre toi j’ai raison ! Et pour que je conserve encore raison, écoute ce que je dis d’un autre chien de feu, de qui la voix effectivement sort du cœur de la terre […] Le rire qui sort de lui voltige comme une nuée multicolore […] Mais son or et son rire ‒ du cœur de la Terre il les reçoitlix. »
Rire cosmique
En vérité, ainsi je leur fis voir de neuves étoiles, avec des nuits nouvelles, et par-dessus nuées et jours et nuits, je tendis encore le rire comme une tente multicolorelx.
Si jamais quelque souffle me vint du souffle créateur et de cette céleste nécessité qui à danser des rondes d’astres force encore des hasards ; si j’ai ri jamais du rire de l’éclair créateur, auquel succède le long tonnerre de l’actelxi.
Jésus ne rit pas
Encore il ne connut que larmes et hébraïque mélancolie, avec la haine des gens de bien et des justes, ‒ l’hébreu Jésus : lors de mourir eut nostalgie ! Que ne fût-il resté dans le désert et loin des gens de bien et des justes ! Peut-être il eût appris à vivre et à aimer la Terre ‒ et le rire par surcroîtlxii !
Soit fausse pour nous toute vérité où il n’y ait un seul éclat de rirelxiii !
Que fut ici sur Terre, jusqu’à ce jour, le péché le plus grand ? Ne fut-ce pas la parole de qui disait : « Malheur à ceux qui ici-bas rientlxiv » ? Ne trouva-t-il lui-même sur Terre aucune raison de rire ? […] Celui-là n’avait assez d’amour ; sinon il nous aurait aimés aussi, nous qui rionslxv !
Rire sanctifie
Toutes bonnes choses rientlxvi.
Si riante malice est ma malice, à l’aise sous des tonnelles de roses et des haies de lilas ; ‒ car dans le rire ensemble se mélange tout mal, mais par sa propre béatitude absous et sanctifiélxvii.
Cette couronne du rieur, cette couronne de roses je l’ai ceinte, moi-même j’ai sanctifié mon éclat de rirelxviii.
Louange à cet esprit de tous les libres esprits, la rieuse tempêtelxix
Apprenez donc encore à rire au-dessus et au-delà de vous-mêmes ! Haut les cœurs, ô vous qui dansez bien ! Haut, toujours plus haut ! Et ne m’oubliez non plus de bien rire ! Cette couronne du rieur, cette couronne de roses, à vous mes frères, je lance cette couronne ! J’ai sanctifié le rire ; ô vous, les hommes supérieurs, apprenez donc à rirelxx !
Désapprendre le rire
Ô Zarathoustra, à présent tu désappris déjà toute ta danse et tout ton éclat de rire en dansantlxxi !
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iFrédéric Nietzsche. Ainsi parlait Zarathoustra. Traduction par Maurice de Gandillac. Gallimard-Folio. 1971, p 351
iiIbid. p. 360
iiiIbid. p. 332
ivIbid. p. 26
vIbid. p 23
viIbid. p. 28
viiIbid. p. 30
viiiIbid. p. 33
ixIbid. p. 186
xIbid. p. 201
xiIbid. p. 389
xiiIbid. p. 397
xiiiIbid. p. 161
xivIbid. p. 359
xvIbid. p. 194
xviIbid. p. 164
xviiIbid. p. 197-198
xviiiIbid. p. 260
xixIbid. p. 376
xxIbid. p. 129
xxiIbid. p. 41-42
xxiiIbid. p. 43
xxiiiIbid. p. 260
xxivIbid. p. 49
xxvIbid. p. 61
xxviIbid. p. 230
xxviiIbid. p. 321
xxviiiIbid. p. 376
xxixIbid. p. 419
xxxIbid. p. 113
xxxiIbid. p. 161
xxxiiIbid. p. 218
xxxiiiIbid. p. 409
xxxivIbid. p. 24
xxxvIbid. p. 214
xxxviIbid. p. 233
xxxviiIbid. p. 259
xxxviiiIbid. p. 319
xxxixIbid. p. 363
xlIbid. p. 417
xliIbid. p. 58
xliiIbid. p. 137
xliiiIbid. p. 308
xlivIbid. p. 310
xlvIbid. p. 187
xlviIbid. p. 242
xlviiIbid. p. 260
xlviiiIbid. p. 480
xlixIbid. p. 242
lIbid. p. 385
liIbid. p. 59
liiIbid. p. 403
liiiIbid. p. 149
livIbid. p. 208
lvIbid. p. 291-292
lviIbid. p. 353
lviiIbid. p. 135
lviiiIbid. p. 149-150
lixIbid. p. 182
lxIbid. p. 261
lxiIbid. p. 300
lxiiIbid. p. 102
lxiiiIbid. p. 276
lxiv(Luc 6,25) « Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans les larmes et le deuil. »
lxvIbid. p. 377
lxviIbid. p. 378
lxviiIbid. p. 302
lxviiiIbid. p. 378
lxixIbid. p. 380
lxxIbid. p. 380
lxxiIbid. p. 480








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