« Maître Eckhart par Andrea di Bonaiuto, Santa Maria Novella, Florence, circa 1365″
Pourquoi mes yeux voient-il le ciel immense, pourquoi sont-ils si sensibles à la lumière du soleil, au risque de s’y aveugler, alors que mes pieds ne se préoccupent ni de l’un ni de l’autre? En revanche, sur ces pieds obscurs, aveugles, mais agiles, je me tiens debout, je vais et je viens ; mes orteils épousent la terre, la sentent meuble ou dure. Pourquoi comparer les yeux et les pieds? Ils jouissent de la sorte de proportion qui convient à leur rôle, à l’objet de leur quête. Par analogie, on pourrait se demander à quoi la conscience est la mieux proportionnée, parmi tout ce dont elle semble avoir la garde, parmi toutes les choses dont elle peut prendre librement conscience ? Au néant d’où elle est tirée ? Aux riens auxquels elle semble liée ? Au Tout auquel elle aspire ? A l’Absolu dont elle paraît par nature exclue ?
Si la conscience doit chercher vraiment, absolument, ce pour quoi elle semble le mieux faite, elle doit commencer, en bonne méthode, pas se défaire de tout ce qui ne relève pas de son essence. Elle doit notamment laisser quelque peu de côté son « je », son « moi » et son « soi », tous attributs inutiles dans cette recherche, et qui l’alourdissent dans sa montée vers elle-même, dans son saut vers l’autre que soi qui habite au fond d’elle. Il lui faut renoncer à toutes ces choses dont elle s’est tissée depuis sa naissance, et dont elle continue de se nourrir. Il lui faut se retirer seule dans sa nuit et dans son silence.
La conscience semble vouloir sans cesse s’agrandir, s’élargir, se dépasser, – c’est là sa nature profonde. En s’éveillant chaque jour, elle pense naturellement à s’illuminer à nouveau, elle cherche de frais soleils, de nouvelles lunes, et elle rêve peut-être d’autres étoiles, plus lointaines, elle songe à d’autres lumières. Jamais lassée de désirs, elle cherche des ailleurs, qui lui ouvriront, croit-elle, de futures perspectives ; elle s’ouvre à l’intrusion d’altérités, de possibles ailes, ou alliées, dont elle pense qu’elles l’enrichiront de trésors inimaginés, de sensations jamais sues, de connaissances inconnues. Pourquoi cherche-t-elle ainsi à toujours se dépasser ? Parce qu’elle pense qu’elle est loin d’avoir déjà atteint la limite de sa vie ; elle croit qu’il lui reste encore bien plus à recevoir que tout ce qu’elle a déjà reçu. Plus la conscience vit et voit, plus elle a soif de nouvelles formes, immatérielles, virtuelles, qui la nourrissent plus que mille banquets fins et la rassasient mieux que des caves pleines de sucs capiteux. Quand elle rentre chez elle, quand elle reste enfoncée en son sein, en son soi, nous lui semblons faire partie de son dehors, nous lui devenons étrangers, nous, – ces ‘moi’ dont elle n’est plus intéressée à guider la course errante.
Les choses les plus diverses, la conscience les voit non comme elles sont vraiment, mais seulement comme elles pourraient être. Ce qui certes n’est pas rien. Elle les contemple comme des instants éternels, des essences provisoires, des natures ‘naturantes’. A vrai dire, à les voir et les examiner, elle ne saisit, vraiment, rien. Ce qu’elle saisit ainsi n’est jamais l’essence des choses, mais plutôt leurs ombres, en somme autant de « riens ». La perfection de la conscience repose sur ce paradoxe ; ce qu’elle saisit à chaque instant, ces choses si tangibles ici-bas, elle sait au fond d’elle-même qu’elles ne sont en fait que fumées fugaces, qui, dans leur somme totale, se réduisent à « rien ». Ce « rien » n’est pas « absolument rien », bien sûr : ce rien n’est que « relativement » rien. D’un certain côté, ce « rien » donne quand même une idée de la réalité, il en représente un archétype même, cette idée d’idées, cette forme de toutes les formes. Cette idée, cette forme, « est » en un sens, mais en un autre sens elle n’est pas, et, en tant qu’elle n’est pas, elle est « rien ». Ce que la conscience perçoit de la réalité, cette somme de sensations, qui se coagulent en idées, en formes, se dérobe au fond à elle-même: oui, au fond, la conscience ne peut jamais atteindre son fond, connaître ce fond sur lequel elle se fonde. Ce qu’elle croit savoir, jamais au fond, elle ne peut en être assurée. Son véritable fond reste toujours par delà, plus profondément encore celé.
La plus haute joie qui puisse échoir à la conscience, lorsqu’elle continue de descendre vers elle-même, est la conscience de se voir pleinement à l’œuvre, dans son mouvement propre, dans son flux, dans sa vie même, et de se voir alors couler librement en elle-même, hors d’elle-même, au-dessus d’elle-même. Joie de la conscience, quand elle prend conscience qu’elle coule, flue et reflue éternellement, encore et à nouveau, dans l’abîme infini, qu’elle noie l’abysse de l’idée qu’elle se fait d’elle-même, et qu’elle se voit sans fond, infiniment sans fond, fondamentalement illimitée.
La pure essence de l’inconscient tire toujours la conscience hors de son moi, et l’élève jusqu’à elle, la rend pareille à elle, en sorte qu’elle ne s’apparaît enfin plus que comme essence, comme une essence « une ». Le pur être de l’inconscient l’a absorbée en lui de sorte qu’il ne reste plus rien d’elle qu’une simple flamme, une flammèche même, qui danse dans sa nuit. La conscience brille et luit, comme cette fine flammèche, dans le brasier obscur de la nuit. La pure essence de l’inconscient, si jamais cette expression a un sens, a tiré en soi la pure flamme de la conscience, et l’a enveloppée de son voile obscur. Sans douter un instant, la conscience luit et palpite dans le fond sombre, elle s’enfonce dans la ténèbre infinie, dont elle sait qu’elle ne trouvera pas le fond, non qu’il n’existe pas, mais bien parce qu’il est infini. C’est cela être « ravi ». Et il n’est pas de santon qui n’en soit pas à sa manière conscient.
« Ôm. Formé de conscience et de joie, je suis Śiva, je suis Śiva, je suis Śiva. »i
Le mot sanskrit cit चित् signifie « conscience », mais aussi « pensée, connaissance »ii. Dans les traditions védique et hindouiste, la « matière » et la « nature » ne se distinguent pas nettement de la « conscience », elles lui sont intimement nouées, entremêlées. Partout dans l’univers, la conscience est donc latente, immanente, mais elle se révèle particulièrement dans la nature humaine, dans la mesure où celle-ci participe, plus ou moins consciemment, à la Conscience universelle. Les rites du sacrifice védique symbolisent et incarnent cette participation, cette fusion de la conscience humaine et de la Conscience divine.
L’Univers, quant à lui, résulte de l’union de la Nature (prakṛti) et de l’Esprit (puruṣa, mot qui signifie aussi, originairement, « l’Homme »). Cette union peut être comparée au yin et au yang de la tradition chinoise, et elle est analogue, en un sens, à la « matière » et à la « forme », ou à ce qui est « en puissance » et ce qui est « en acte », dans la philosophie d’Aristote. Au-delà de ces deux principes de la Nature et de l’Esprit, il y a un autre principe encore, celui de l’Être suprême, d’où tout provient, qui est immanent à toute chose, qui transcende le Tout, et auquel est donné le nom propre Puruṣottama (litt. ‘Esprit suprême’).
Dans le Véda, la matière n’existe donc pas en soi, elle est pure potentialité, et elle ne peut être appréhendée que par les formes qui lui donnent une réalité. Pour utiliser des équivalents grecs, elle est le chaos (le « vide ») qui, selon Hésiode, précède le cosmos (l’ordre du monde) ; en hébreu, un équivalent serait le tohu et le bohu de la Genèse. La matière est nommée māyā dans l’hindouisme ; Ṣankara la décrit comme « ni être ni non-être ».iii Le principe de la matière possède aussi une dimension psychique : il équivaut au principe de l’inconscient de l’homme, et représente la source originelle d’où sourd la conscience, celle qui opère dans la veille, le rêve, et le ‘sommeil profond’.
L’Être (sat) et la Conscience (cit) forment les deux premières syllabes de la célèbre triadehindouiste, saccidânandaiv,mot composé qui peut se traduire littéralement par :« être-conscience-joie ». Cette formule se décompose en effet en trois mots : SAT, सत् , « être » ; CIT, चित् , « conscience » ; ĀNANDA, आनन्द, « joie ». Elle invoque, en les agglutinant et en les fusionnant, les trois concepts qui composent l’unité intime de la Réalité suprême, le bráhman. S’interprétant comme un concentré de l’essence du bráhman, cette formule évoque et synthétise le contenu de l’extase qui permet de la saisir (samādhi).
Dans l’extase, l’esprit atteint l’unité du bráhman (nom abstrait qui désigne la Réalité, l’Être, le Principe suprême et indifférencié, l’Absolu ; ce nom désigne aussi Dieu comme Essence ou substrat du Tout) et, par là même, il atteint l’unité de l’ātmán (la Conscience suprême). Cette expérience de l’unité du bráhman et de l’ātmán est la plus profonde, la plus fondamentale de la tradition védique. Seule l’extase peut mener à la révélation de cette unité. Celle-ci ne s’obtient donc pas par le biais d’une connaissance rationnelle ou d’une perception par les sens, mais seulement par l’expérimentation intérieure, extatique, de la conscience (cit) de l’homme, qui prend conscience que sa conscience participe à la Conscience suprême, l’ātmán.
C’est cette expérience intérieure que l’hindouisme appelle saccidānanda : c’est l’expérience, faite par une conscience individuelle, de l’Être absolu et de la pure Conscience universelle, – expérience gratifiée d’une Joie parfaite. Il importe de souligner qu’une telle expérience n’est pas indifférenciée. Elle implique toute la profondeur et la singularité de la personne humaine, sans la nier ou l’annihiler. Il est donc inexact de parler du bráhman ou de l’ātmán en termes seulement abstraits ou impersonnels. « Une personne est un être conscient, et bráhman est la Personne Suprême, le puruṣottamanv. Chaque être humain est une personne dans la mesure où il participe de cette Conscience Suprême. »vi
La croissance de la conscience humaine se fait continuellement, par de multiples expériences, depuis la naissance jusqu’à la mort. La conscience peut se développer, et se dépasser toujours plus, avant ou même après la mort, par-delà les limites de la matière et de l’esprit, et devenir davantage consciente de la Conscience universelle qui étreint toute la création, et du Soi qui lui est immanent. « Celui-là est ton Acteur intérieur, ton ātmán, ton propre Soi immortel, celui qu’on ne voit pas et qui voit, qu’on n’entend pas et qui entend, qu’on ne perçoit pas et qui perçoit, qu’on ne connaît pas et qui connaît. »vii Notre connaissance, notre savoir, notre sagesse, notre vision, et notre illumination dépendent de cette Conscience et de cet Être, un et universel.
Ce qui caractérise le lien entre l’Être (sat) et la Conscience (cit), et ce qui qualifie l’union entre le bráhman et l’ātmán, est la ‘non-dualité’ (advaita), – selon le terme adopté par la tradition hindouiste, laquelle reprend celle des Upaniṣad. « Là où il y a comme une dualité, l’un sent l’autre, l’un voit l’autre, l’un entend l’autre, l’un interpelle l’autre, l’un pense l’autre, l’un connaît l’autre. Mais quand, pour le connaisseur du bráhman, tout est devenu le Soi, qui et par qui pourrait-il sentir viii? Qui et par qui pourrait-il voir ? Qui et par qui pourrait-il entendre ? Qui et par qui pourrait-il interpeller, penser et connaître ? Ce par quoi il connaît tout, par quoi pourrait-il le connaître ? Le connaisseur, par qui le connaître ? »ix
Comment connaître, en effet, celui qui connaît ? Même la pensée la plus abstraite, la plus métaphysique, reste déterminée par la distinction, à vrai dire grammaticale, qui est toujours faite entre le sujet et l’objet. Mais comment connaître le sujet, le ‘Je’, sans le transformer alors en objet ? C’est là une limite de la pensée rationnelle, un obstacle inhérent aux structures du langage et aux catégories héritées du monde ‘objectif’. Comment dépasser celles-ci, afin d’aller bien au-delà de leurs contraintes, afin d’accéder à une vision directe de l’essence du sujet, l’essence du ‘Je’ qui sait, et non du ‘Je’ qui est connu, l’essence du ‘Je’ en tant qu’il transcende toute objectivisation, et toute immanence ? Dans la tradition hindoue, cette connaissance de l’essence du ‘Je’ a été très tôt reconnue comme étant la forme ultime de la connaissance, – à savoir la connaissance du Soi (ātmán).
Au stade suprême de l’extase (samādhi), on a ‘conscience’ (cit) que l’on est uni à la Réalité (sat), et que l’on devient soi-même ‘joie’ (ānanda); c’est le stade où « la dualité de la jouissance et du jouisseur se dissout dans l’océan de saccidānanda, le Soi »x.
Dans une autre série de commentaires, contemporaine et plus proche de nous, Ramana Maharshi insiste sur une définition de saccidānanda par lavoie négative : « Nous décrivons habituellement la Réalité comme sat-cit-ānanda (être-conscience-félicité), mais ce n’est pas tout à fait correct. Elle ne peut être vraiment décrite. Nous essayons simplement par cette description de faire comprendre qu’elle n’est ni asat (non-existence), ni jada (sans conscience) et qu’elle est dépourvue de toute souffrance. En réalité nous sommes tous sat-cit-ānanda, mais nous pensons être asservis et avoir à subir toutes ces souffrances. »xi
Sat est le participe présent du verbe sanskrit as, « être ». Ce mot s’emploie comme adjectif, et signifie : « réel, vrai ; bon, juste, vertueux ; profond, subtil ». Le sens philosophique de sat est l’« Être », ou le « Réel ». « Comment [cet Être] peut-il être atteint sinon par celui qui dit ‘Il est’ ? Par ces mots ‘Il est’, il doit être atteint.»xii. Sat est aussi la racine du mot satyá, « le vrai, la vérité, la réalité ». Le « vrai » est vrai parce qu’il dévoile l’« être », il le ‘dé-couvre’, il présente son ‘non-oubli’ (de façon comparable, la langue grecque dit littéralement, a-lêthéia, le ‘non-caché’, la « vérité »). Quand « je suis », je « découvre » aussi que « je suis » et je découvre alors cette vérité, ce savoir que « je suis ». C’est là l’essence de la conscience humaine, – la conscience que les traditions védique et hindoue appellent cit dans plusieurs Upaniṣad.
Avec l’apparition de l’homme en son sein, l’Univers a réussi à rendre l’être (sat) conscient (cit) de lui-même, il a réussi à rendre le Soi présent à soi. Grâce au cit, et par le cit, le sat peut sortir de sa propre essence, et rayonner en quelque sorte au-dedans de lui-même, pour lui-même.
Le cit, la conscience en soi, présente l’Être face à lui-même ; le cit est la présence de l’Être face au Soi.
Il est intéressant de noter que la Taittirīya Upaniṣad emploie une triade un peu différente de la formule saccidānanda, à savoir : ‘satyam jñānam anantam bráhman’. Cette triade définit le bráhman par trois termes :satyam jñānam anantam. Elle est isomorphe à la formule saccidānanda, mais en change subtilement les nuances. Dans son explication, la Taittirīya Upaniṣad précise: « Celui qui connaît le bráhman comme vérité (satyam), sagesse (jñānam) et infinitude (anantam), comme caché dans la crypte du cœur, au plus haut des cieux, celui-là reçoit toutes les bénédictions, dans l’unité avec le bráhman omniscient. »xiii On voit qu’à la place du mot sat de la formule saccidānanda, on trouve le mot satyá, « réalité, vérité » ; à la place du mot cit, est employé le terme jñāna, « sagesse, connaissance, gnose » , et au mot ānanda (« joie »), la formule de la Taittirīya substitue le terme ananta (« infini, illimité, éternel »). Une autre différence, c’est que la Taittirīya Upaniṣad affirme positivement que le ‘connaisseur’ du bráhman devient lui-même le bráhman.
Le mot jñāna, qui est employé à la place de cit, peut être traduit par « sagesse », mais signifie aussi « conscience », ce qui le rend équivalent à cit. Jñāna possède d’ailleurs une gamme d’acceptions fort large dont celles de « connaissance, science, intelligence, perspicacité, pensée, gnose, cognition ». Le mot jñāna a aussi pour synonyme buddhi, ce qui en élargit encore le spectre sémantique: « esprit, intelligence, réflexion ; sagesse, raison ; pensée, idée ; essence de l’intellect ».xiv
Pour les traditions védique et hindouiste, lecitparticipe du sat ; la conscience qui brille au fond du moi n’est pas seulement mienne, elle participe aussi d’une conscience pure, suprême, ineffable, universelle. Le cit est la conscience ou la présence de sat à soi-même. Sat est l’être, et cit est conscience d’être, et conscience de l’Être : sat et cit sont de même essence. Le cit ‘conscientise’ le sat et le sat fait ‘être’ le cit. Tous les deux sont essentiellement inséparables. Leur lien relève de la non-dualité (advaita), déjà citée. La conscience que « je suis », « ma » conscience, n’est donc pas seulement un attribut de mon être, elle n’est pas quelque chose que mon être a, elle est mon être. Elle est aussi le sat lui-même. « En cette présence à soi-même de l’Être, je suis présent à moi-même, j’ai conscience de moi, je sais que je suis. »xv
Lorsque la conscience pure du soi atteint sa propre vérité (le fond de son propre être), alors elle est envahie par la joie, la béatitude, et par une plénitude telle qu’elle est aussi une ‘infinitude’ (en sanskrit : an-anta = « sans fin »xvi), une joie infinie de l’Être, joie qui se fond à son tour dans l’unité bráhman–ātmán.
Ni le sat, ni le cit, ni l’ānanda ne m’appartiennent jamais en propre. Aux sources mêmes de l’être, au plus profond de la conscience, à la cime la plus élevée de la béatitude, rien de ce qui relève du sujet, du propre et de l’avoir n’a plus cours. C’est dans le dépassement du ‘moi’ et de tout ce que je juge ‘mien’ que je peux goûter l’ānanda, la joie ou la béatitude, qui, par un jeu de mots, est aussi l’infinitude (ananta) de la conscience, en tant qu’elle est consciente de l’être infini.
L’ānanda est intrinsèquement liée au sat et au cit, elle apparaît quand l’être (sat) et la conscience (cit) ne font qu’un ; elle s’atteint au cœur de l’Être, et elle se révèle au centre de la Conscience universelle (dans la conscience de la présence de l’Être). Alors, celui qui est conscient, la chose dont il est conscient et l’acte de la conscience sont unifiés, fusionnés. On pourrait aussi dire que c’est l’Être unique qui est conscient en nous, ou encore que toutes les formes particulières, singulières, de la conscience humaine sont des étincelles du feu de la Conscience universelle.
Cette conscience ou cette connaissance du Soi, s’obtient par la méditation, en transcendant les catégories de la raison, de l’espace, du temps et du moi, pour enfin expérimenter la Réalité unique, le Soi infini et éternel, qui subsume toute la multiplicité de la création.
Empressons-nous de préciser que toute la multiplicité du monde, toute sa diversité, ne se perd pas dans cette unité transcendante, comme si le monde ne prenait pas part, en tant que tel, à la Réalité ultime. Bien au contraire : « tout ce qui est ici est là, et tout ce qui est là est ici ». Autrement dit, il y a une intrication intime, un entremêlement de tout ce qui compose le monde, ici-bas, et tout ce qui existe au sein de l’ultime Réalité. Tout ce qui existe, la moindre particule de matière, comme tout ce qui vit dans le monde, existe aussi de façon éternelle dans cet Un. Toute la multiplicité de la création se tient et se développe dans son devenir, toujours imparfait, non-fini, et se réalise aussi dans l’Un, dans la perfection absolue de l’Être, et dans la connaissance du bráhman.
Śaṅkara dit au sujet de la triade ‘satyam jñānam anantam bráhman’: « L’utilité de cette connaissance du bráhman est la destruction de l’ignorance, et par conséquent la cessation complète du samsāra. On dira aussi: ‘L’homme-sage ne craint rien’. (…) Celui qui connaît le bráhman obtient le bráhman, et rien n’est plus grand que lui. Car il ne se peut que l’on atteigne autre chose que ce que l’on connaît. Seul le connaisseur du bráhman atteint le bráhman. Celui qui connaît ce bráhman suprême devient le bráhman lui-même. On dira que le bráhman est omniprésent, il est l’ātmán de toute chose. Donc le bráhman ne peut être atteint, car ‘atteindre’ se dit de quelque chose qui est atteinte par une autre, ou de quelque chose de limité qui est atteinte par une autre chose limitée. Donc il n’est pas correct de dire que le bráhman, qui est sans limite et qui est l’ātmán de toute chose, pourrait être ‘atteint’ comme s’il était limité et non le Tout. »xvii Autrement dit, on ne peut ‘atteindre’ le bráhman, on ne peut que le devenir.
Śaṅkara ajoute encore : « Le mot jñānam signifie ‘mémoire, intelligence’. Il signifie aussi ‘conscience’, et non ‘qui a la connaissance’. (…) L’expression jñānam bráhman est utilisée pour montrer que le bráhman n’est ni une cause ni un agent, et qu’il n’est pas quelque matière non-pensante comme l’argile. (…) Quand on dit jñānam bráhman, cela signifie qu’il n’est pas infini, car toute la connaissance du monde est finie. Pour répondre à cette objection, il est dit aussi que bráhman est anantam, c’est-à-dire infini. »xviii
Enfin Śaṅkara conclut : « Celui qui connaît le bráhman connaît tous les désirs, sans exception. Jouit-il successivement, d’une progéniture, du ciel, etc. comme le reste ? Il répond ‘non’. Il jouit en même temps de tous les délices, avec une unique connaissance, comme la lumière du soleil, qui n’est pas distincte du bráhman suprême, et que nous avons décrite plus haut comme Réalité, Connaissance, Infinitude (satyam, jñānam, anantam). Ceci est exprimé par ‘ensemble avec le bráhman’. Le connaisseur qui devient le bráhman, jouit sous la forme du bráhman de tous les délices en même temps. »xix. Le bráhman ne doit donc pas être cherché en tant que réalité objective, extérieure, distincte, mais il doit être réalisé dans notre propre soi. En attendant, il peut paraître ‘caché’, parce que, pour un esprit ordinaire, il apparaît indistinctement mélangé avec les mouvements de l’esprit et ses transformations, comme si sa présence restait celée sous les plis et les voiles du mental. La conscience pure (et sans contenu) de notre être, de notre soi, la conscience libre de toute contrainte liée au corps et à l’esprit, est le bráhman. C’est cette Pure Conscience, c’est ce bráhman qui constitue l’essence même de notre être.
Que devient le soi individuel dans la connaissance et la conscience du Soi unique ? L’individu perd alors toute idée de séparation d’avec l’Un, et il fait l’expérience d’une unité totale. Mais cela ne signifie pas qu’il n’existe plus en tant qu’individu, et en tant que ‘personne’. Aucun centre individuel de conscience ne perd sa singularité, son unicité propre. Toutes les consciences singulières participent à la Conscience universelle, elles se connaissent dans l’Être unique, et se découvrent comme des personnes singulières, unies à la Personne unique. Chaque personne est en relation spécifique avec la Personne suprême, le puruṣottaman. La participation de la conscience personnelle, individuelle, à la conscience universelle, fait partie de son propre mouvement d’auto-dépassement. Le soi transcende les limites de la conscience de la personne quand il se confronte à une conscience autre, et a fortiori, quand il rencontre et atteint la Conscience suprême, la conscience de l’Un et du Soi. Mais nul ne peut atteindre le Soi par ses propres forces. C’est là une grâce. « Ce Soi ne peut être atteint par le Véda, ni par la compréhension, ni par l’étude. Seul celui que le Soi (ātmán) élit peut l’atteindre. Le Soi le choisit comme son propre corps.»xx
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iMantra cité par Gérard Huet dans son dictionnaire « Héritage du Sanskrit », à l’article cit.
iiPlusieurs mots sont composé à partir de cit : cidākāsha, « conscience pure » ; cidambara, « pur esprit » ; cidrūpa, « formé de pure pensée » (ce mot qualifie l’Être suprême comme étant formé de pure pensée) ; cinmaya, « fait de pure pensée » (ce mot qualifie l’univers indifférencié). Le mot citta चित dérive aussi de cit, et signifie « connaissance, pensée ; esprit, intelligence ; cœur, sagesse ». En philosophie vedanta, citta désigne l’essence (tattva) de la Conscience. Son siège est le cœur, et il y est associé à l’âme (jīvātman).
iiiDans le commentaire par Ṣankara du Brahma-Sūtra.
ivPrononcer satchidânanda. En devanagari : सच्चिदानन्द
vLittéralement « le meilleur des hommes » (puruṣa-uttama). Puruṣottama est le nom propre de « l’Être Suprême, synthèse du puruṣa (l’Homme ; l’Esprit ; le principe mâle) et de la prakṛti (la Nature ; la Matière ; le principe femelle). C’est aussi l’un des épithètes de Viṣṇu sous sa forme suprême.
viBede Griffiths. Expérience chrétienne, Mystique hindoue. Trad. Charles de Brantes. Ed. du Cerf, 1985, p.89
viiBṛhadāraṇyakaUpaniṣad 3, 7, 23. « He is the Internal Ruler, your own immortal Self. He is never seen, but is the Witness ; He is never heard, but is the Hearer ; He is never thought, but is the Thinker ; He is never known, but is the Knower. There is no other witness but Him, no other knower but Him. » (Trad. Swāmi Mādhavānanda, Calcutta, 1950)
viii« (But) when to the knower of everything has become the Self, then what should one smell and through what ? » BṛhadāraṇyakaUpaniṣad 2, 4, 14 (Trad. du sanskrit par Swāmi Mādhavānanda, Calcutta, 1950)
ixBṛhadāraṇyakaUpaniṣad 2, 4, 14 (ma traduction à partir de celle de Swāmi Mādhavānanda)
xRamana Maharshi. Au jour le jour. Le témoignage de Devaraja Mudaliar. Trad. Eleonore Neess-Braitenberg. Ed. Albin Michel. 2017, p.23
xiRamana Maharshi. Au jour le jour. Le témoignage de Devaraja Mudaliar. Trad. Eleonore Neess-Braitenberg. Ed. Albin Michel. 2017, p.74
xiiiTaittirīya Upaniṣad, 2,1 « He who knows the brahman attains the highest [brahman]. On this, the following verse is recorded : ‘He who knows brahman, which is, which is conscious, which is without end, as hidden in the depth [of the heart], on the highest ether, he enjoys all blessings, at one with the omniscient brahman. » The Sacred Books of the East, Ed. Max Müller, Vol.15, p.54
xivDictionnaire sanskrit-français de G. Huet, 2013.
xvDom Le Saux. Sagesse hindoue, Mystique chrétienne. Ed. du Centurion. Paris, 1965, p.232
xviSelon un des épithètes du brahman, dans la Taittirīya Upaniṣad, 2,1.
xviiCommentaire de Sri Śaṅkara sur la Taittiriya Upaniṣad, 2,1. Traduit du sanskrit en anglais par Sitarama Sastri. TheAitareya and Taittiriya Upaniṣad, Madras, 1923, p.114
« Les Monts Sibyllins, près de Foligno, en Ombrie. »
Lectrice ! Il faut croire ce que dit Angèle à propos de ses extases. Faites-lui un peu confiance, au moins dans les quelques minutes qui vont suivre, pendant lesquelles je vais vous rappeler des moments cruciaux de ce qu’elle vécut, vers la fin du 13e siècle, dans la petite ville de Foligno, sise entre la fameuse Assise et les Monts Sibyllins ! Lecteur ! Faites-lui le crédit d’un peu de votre attention passagère, avant de laisser libre cours, si le cœur vous en dit, à votre ire, à votre ironie ou à votre rêverie ! Je vais tenter de dire pourquoi elle mérite votre attention, en ces temps troublés. D’abord, Angèle n’était certes pas un perdreau de l’année, ni une perdrix perdue. Riche et châtelaine, elle vendit son château et ses terres, après la mort de son mari et de ses enfants, pour en distribuer le prix aux pauvres, et elle se fit franciscaine. Il faut, je crois, la croire quand elle affirme que son âme a souvent été ravie, et qu’elle a été admise à plusieurs reprises à contempler certains secrets divins. Ce qu’elle en rapporte est fascinant, – notamment parce qu’elle est capable de jauger froidement de la profondeur différenciée de ces secrets, et de leurs perspectives respectives… Par exemple, elle raconte qu’elle a été introduite dans le secret des Écritures. Elle comprit alors pourquoi elles étaient à la fois faciles et difficiles. Elle dépassa leurs contradictions, leurs obscurités. Elle a su, en matière d’interprétation, au moins autant que le talmudiste le plus retors, que le rabbin le plus fin. Elle a proclamé, avec une mâle et virile conviction, à propos des Écritures: « Je me tiens debout sur elles, pleine de science, et quand je reviens des secrets divins, je puis prononcer quelques petits mots avec assurance. » Ah ! Angèle, Angèle, quel mélange de modestie et d’orgueil !
Mais elle ajoutait aussitôt que s’il s’agissait non pas de commenter les Écritures, mais de parler de ce qui se tient incomparablement au-dessus ou au-delà de ces dernières, s’il s’agissait de dire ce qui est essentiellement indicible, de rapporter ce qui se tient au centre de « l’éblouissement de gloire », au cœur du « Dieu de l’abîme », alors, il n’était plus question pour Angèle d’assurance, de science ou de savoir. Elle reconnaissait illico son néant mental, son infinie impotence, son écroulement absolu, et elle avouait aussi sa peur au ventre, son épouvante panique : « Mais s’il s’agit des opérations ineffables, s’il s’agit de l’éblouissement de gloire, n’approchez pas, parole humaine ; et ce que j’articule en ce moment me fait l’effet d’une ruine, et j’ai l’épouvante qu’on a quand on blasphème. »i
Il y a quelque chose qui sonne étrangement juste chez Angèle, quelque chose qui me la rend extraordinairement sympathique, et crédible. Elle dit qu’elle a vu Dieu dans sa plus grande gloire, et elle dit aussi qu’elle ne peut rien, vraiment rien en dire. Elle ne peut rien dire qui approche même infiniment peu de ce qui serait à dire. Ce qui m’attache à elle, c’est une certaine tonalité d’authenticité, mais aussi, je l’avoue, la franchise de ses tournures stylistiques. Elles relèvent de l’une des plus belles tentatives d’anagogie qu’il m’ait été donné de découvrir, parmi des douzaines d’écrits de mystiques de toutes époques, de tous horizons, de toutes cultures, et de toutes religions.
Angèle affirma avec une fougue sans pareille que, si on lui offrait de transformer en délices éternelles toutes les visions, toutes les révélations, et tous les émois mystiques que Dieu lui donna de vivre pendant sa vie, et si on lui proposait de lui garantir éternellement ces délices en échange d’un seul et très court instant de ce qu’elle vécut pendant ce qu’elle appelle son « éblouissement », alors elle dirait non ! Non ! Non !… « Si tous les saints qui ont vécu avaient sans cesse parlé de Dieu, et si toutes les délectations, bonnes ou mauvaises, qu’a jamais senties la créature terrestre étaient changées en délices pures, en délices spirituelles, en délices éternelles, et si ces délices devaient me conduire à l’inénarrable joie de voir Dieu manifesté ; si l’on m’offrait tout cela réuni, et si, pour le tenir, il me fallait donner et changer un instant de ma joie suprême, un instant de mon éblouissement, le temps qu’il faut pour lever ou pour fermer les yeux, je dirais : Non, non, non. Tout ce que je viens d’énumérer n’est rien, rien auprès de l’inénarrable. Entre ces choses et la mienne, la distance est infinie. Je te le dis, pour essayer de déposer un mot dans ton cœur. »ii
Lectrice, Lecteur, je ne sais si les mots d’Angèle touchent votre cœur. Je témoigne seulement qu’ils touchent le mien. J’aime cette idée, qui ne vient pas de la réflexion philosophique, ou de la sagesse des livres, mais de l’expérience nue, de la rencontre inouïe. J’aime cette idée que tous ces délices extraordinaires et éternels valent moins qu’une seule seconde de l’« éblouissement » d’Angèle.
Elle décrit en quelques mots cet « éblouissement », bien qu’il soit foncièrement ineffable, et tellement inconcevable qu’on ne saurait même pas commencer de seulement désirer s’en approcher.
« Je ne suis pas même capable de désirer cette béatitude ; je ne sais même pas comment je ferais pour la demander. Et cependant elle ne me quitte plus. Dieu ravit mon âme sans me demander mon consentement. Au moment où j’y pense le moins, mon Seigneur et mon Dieu m’emporte tout à coup. Et j’embrasse le monde, et il ne me semble plus être sur terre, mais dans le ciel, et en Dieu. Les hauteurs de ma vie passée, sont bien basses près de celles-ci. plénitude, plénitude ! ô lumière remplissante, certitude, majesté et dilatation, rien n’approche de votre gloire ! Or, cet éblouissement de Dieu, je l’ai eu plus de mille fois, et jamais il n’a ressemblé à lui-même, éternellement varié et nouveau à jamais. »iii
Angèle ajoute une autre notation que je trouve particulièrement suggestive. Elle nous met sur la piste d’un mouvement intime de transformation et d’agrandissement de l’âme, au-delà de toute mesure, au-delà de tout ce dont elle aurait été elle-même en mesure de concevoir, du moins jusqu’alors. Et c’est cette transformation « enthéogène », ce commencement de « divinisation » de sa propre essence, qui lui rendent possible l’étape suivante, la présentation devant la Face :
« Et mon âme, trop étroite pour elle- même, ne put s’embrasser ni se comprendre. Si l’âme créée et finie ne peut se comprendre, jusqu’où grandira son impuissance en face de l’immense et de l’infini, en face de l’incirconscrit? Mon âme se présenta devant la face de Dieu avec une immense sécurité, sans ombre et sans nuage ; elle se présenta avec une joie inconnue, avec un transport jeune, supérieur, au-dessus de toute excellence : la nouveauté et la splendeur du prodige que j’étais dépassa mon intelligence. »iv
Angèle, – une femme remarquablement intelligente, radicale, passionnée, visionnaire –, se trouve dépassée dans son intelligence par des prodiges qui la transportent de joie. Cependant, malgré toutes ces expériences incroyables (mais crédibles), ces visions ineffables (mais transmissibles dans une certaine mesure, comme en témoignent ces lignes mêmes), malgré tout cela, Angèle couvait encore quelque doute. C’est, là encore, rendre hommage à son intelligence, à sa sagesse, que de souligner ce doute. Elle éprouva à plusieurs reprises un doute taraudant, et l’avoua. Voici comment elle s’en délivra, à l’occasion d’un autre ravissement, où elle vit Dieu une fois encore. Alors tout doute disparut, pour toujours (ou presque) : « Ravie en esprit, pendant la messe, je vis Dieu au moment de l’élévation. Après cette vision, il resta en moi une douceur inénarrable et une joie immense qui durera toute ma vie. C’est dans cette vision que je reçus l’assurance demandée, et le doute prit la fuite. Je reçus pleine satisfaction ; j’eus la certitude de Dieu m’ayant parlé. »v
Un autre jour, pendant qu’elle était en prière, Angèle entendit ces paroles : « Ô ma fille chérie, disait la voix, je t’aime beaucoup plus que tu ne m’aimes; ô mon temple choisi, le cœur du Dieu tout-puissant est appliqué sur ton cœur. » Angèle raconta plus tard au frère Arnaud, qui transcrivait en latin ses souvenirs : « Un sentiment inconnu et inexprimablement délicieux coula dans tous mes membres, et je tombai à terre, et je restai étendue. (…) Alors des yeux de l’esprit je vis… comment dirai-je… pour parler un langage quelconque? Je dirai, parmi les transports d’une joie inénarrable, je vis, des yeux de mon esprit, les yeux de l’Esprit divin… Mais qu’est-ce que mes misérables paroles? J’en suis dégoûtée, j’en ai honte ; elles me font l’effet d’indignes plaisanteries. »vi
Cependant, prise d’un nouveau doute, elle s’interrogea : « Si Celui qui me parle était le Fils de Dieu, ma joie ne serait-elle pas plus énorme? si j’étais sûre que c’est bien vous qui êtes en moi, – en moi -, telle que je me connais, je ne pourrais pas supporter ce délire. Comment se fait-il que je ne meure pas de joie? » L’argument était d’autant plus valable que les Écritures mentionnent à plusieurs reprises que l’on ne peut pas voir la face de Dieu et vivre. Comment expliquer qu’elle ne meure pas sur le champ ? Mais Dieu lui répondit alors: « Tu as la joie que je veux ; si elle n’est pas plus énorme, c’est que je ne veux pas ; mais la voici qui va devenir plus énorme. Regarde ! le monde entier est plein de moi. » Et je vis que toute créature était pleine de Dieu. « Je peux tout, dit-il ; tout, et même ceci : je peux faire que tu me voies avec les yeux du corps, comme les apôtres m’ont vu, et que tu n’aies aucun plaisir, ni aucun sentiment. » Il ne disait rien de tout cela dans un langage humain ; mais mon âme comprenait tout ! elle comprenait cela, et beaucoup de choses plus grandes, et elle sentait la vérité des choses. »vii
Pourtant, tout cela ne lui était pas encore suffisant. Angèle voulait d’autres preuves. Elle voulait être sûre que tout ceci n’était pas une illusion, une tromperie des sens ou de son intelligence.
Elle cria : « Oh ! puisqu’il en est ainsi, puisque vous êtes le Dieu tout-puissant, vous qui dites les grandes choses : oh ! donnez-moi un signe, un signe que c’est vous, un signe, Seigneur, que c’est bien vous.» Angèle désirait recevoir à un autre signe, n’importe lequel. Un signe ! Un signe !
La voix répondit : « Le signe que tu demandes ne te donnerait qu’un moment de joie, le temps de voir et de toucher ; mais le doute reviendrait, et l’illusion serait possible dans un signe de cette nature. Laisse-moi le choix. Je te donnerai un signe d’un ordre supérieur, qui vivra éternellement dans ton âme, et tu le sentiras éternellement. Ce signe, le voici : Tu seras illuminée et embrasée, maintenant et toujours, brûlante d’amour, et dans l’amour, maintenant et à jamais. Voilà le signe le plus assuré qui soit, le signe de ma présence, le signe authentique, et personne ne peut le contrefaire. Je t’en fais présent, qu’il descende au fond de toi. Je te donne plus que tu ne m’as demandé. Voici que je plonge l’amour en toi : Tu seras chaude, embrasée, ivre, ivre sans relâche ; tu supporteras pour mon amour toutes les tribulations. »viii
Voilà, il me semble, un signe en effet irréfutable. Qu’Angèle soit donc désormais ivre, chaude, embrasée, et ceci sans relâche. Qu’elle soit à jamais plongée dans l’amour le plus brûlant qui soit. Si jamais l’amour en elle baissait d’un degré, elle saurait alors que tout cela n’était qu’un rêve, une illusion, une sorte de māyā christique. En revanche, si l’amour en elle se révélait croître toujours, quelle autre preuve désirer que cet amour effectivement ressenti en son âme, et gonflant son cœur de sève brûlante?… Seuls ceux qui n’ont jamais aimé ne peuvent comprendre la puissance d’un tel signe, à jamais gravé dans le sein d’Angèle.
Angèle sentit descendre cette onction divine, elle vit que Dieu la plongeait dans l’amour, elle vécut cette douceur tellement inexprimable qu’elle pensa désirer mourir. Encore mourir, dira-t-on ! Mais même mourir n’aurait pas suffi.
Le signe fut plongé à jamais dans le fond de son cœur, et son âme se revêtit d’une telle splendeur qu’Angèle s’avoua enfin vaincue. Elle déclara : « Je suis le signe sans interruption »ix.
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iDes visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno. Trad. Ernest Hello. Ed. Tralin, Paris, 1914, Ch.27, p.104
C’est un fait, brut, patent, indéniable, reconnu au Moyen Âge, mais semblant illusoire aux « modernes » : Angèle eut dans sa vie de nombreuses visions de Dieu. « Un jour j’entendis une voix divine qui me disait : « Moi qui te parle, je suis la puissance divine, qui t’apporte une grâce divine. Cette grâce, la voici : je veux que ta vue seule soit utile à ceux qui te verront. Ah ! ce n’est pas tout ! je veux que ta pensée, ton souvenir et ton nom portent secours et faveur à quiconque s’en servira. Personne ne pensera à toi en vain. Toute âme qui se souviendra de toi recevra une grâce proportionnée à l’union divine qu’elle possédera déjà ». »i
Serait-ce donc non en vain que nous évoquerions aujourd’hui le nom d’Angèle, et que son souvenir seul nous gratifierait de quelque avancée du cœur ou de l’âme? Alors que je parcourais les pages de braise de son Livre des Visions, je fus sensible, je l’avoue, moins à cette promesse formelle qu’à la puissance des intrications qu’elle laissait entendre ou espérer. L’une de ces intrications serait celle, structurelle, d’Homo-Humus et de Deus. On en déduirait qu’en Dieu lui-même, étonnamment, la puissance et l’humilité seraient intimement intriquées, entremêlées. Sa puissance (extrêmement élevée) et son humilité (quant à elle abyssale) seraient à la fois, apparemment contraires, opposées, mais en réalité unes et semblables, tissées de la même substance, de la même essence (divine). Ce mystère, ce paradoxe, Angèle le vit et elle l’entendit parfaitement. La voix divine lui précisa: « Je vais te montrer ma puissance. » Et Angèle raconte : « Les yeux de l’esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine où j’embrassais tout l’univers, en deçà et au delà des mers, et l’Océan, et l’abîme, et toutes choses, et je ne voyais rien nulle part que la puissance divine ; le mode de la vision était absolument inénarrable. Dans un transport d’admiration, je m’écriai : « Mais il est plein de Dieu, il est plein de Dieu, cet univers. » Aussitôt l’univers me sembla petit. Je vis la puissance de Dieu qui ne le remplissait pas seulement, mais qui débordait de tous les côtés. « Je t’ai montré, dit-il, quelque chose de ma puissance. » Et je compris que, plus tard je pourrais peut-être en recevoir une intelligence plus élevée. « Je t’ai montré, dit-il, quelque chose de ma puissance ; regarde mon humilité. » Je vis un abîme épouvantable de profondeur ; c’était le mouvement de Dieu vers l’homme et vers toutes choses. »iii
Angèle découvrit ce jour-là l’humilité infiniment profonde du Dieu infiniment puissant. Un abîme de paradoxes, à tout le moins. Et par là elle se vit derechef invitée à plonger elle-même dans cet abîme, qui se révéla être triple, – l’abîme de la « descente » de Dieu dans l’humanité (dans l’humus de la glaise adamique), l’abîme du ‘néant’ et du ‘rien’ qu’Angèle ressentit être elle-même face à un Dieu si incompréhensible, si étonnant, si surprenant, et enfin l’abîme de sa propre pensée, la pensée de ce ‘rien’ qu’elle savait être, et qui, pourtant, pensait et méditait réellement. « Me souvenant de la puissance inénarrable, et voyant l’abîme de la descente, je sentis ce que j’étais ; c’était le rien, absolument rien, un néant, et dans ce néant rien, rien, excepté l’orgueil ! Je tombai dans un abîme de méditation. »iv
Angèle raconte qu’un autre jour, à nouveau, elle fut « ravie en esprit ». « Je fus posée dans ce ravissement près d’une table sans commencement ni fin ; je ne voyais pas la table, mais je voyais ce qui était placé sur elle. C’était une plénitude divine, une plénitude inénarrable, qui n’a aucun rapport avec aucune expression ; c’était la plénitude, la Sagesse divine et le souverain bien. Et dans la vision de la divine Sagesse, je voyais qu’il n’est pas permis de l’interroger sur certaines voies futures et secrètes qu’elle choisira dans l’avenir ; car il y a un manque de respect à vouloir marcher devant elle. »v
Une autre fois, alors qu’elle était en oraison, et brûlant d’en savoir plus sur Dieu, elle lui fit des questions : « Pourquoi avez-vous créé l’homme? Pourquoi avez-vous permis sa chute? Pourquoi la passion de votre Fils, quand vous aviez, pour nous racheter, tant d’instruments dans les mains? »vi . Du coup, elle fut ravie en esprit, et par là commença d’entrevoir une explication : « Je vis alors que le mystère de ses voies est un mystère sans commencement ni fin. Ravie dans l’immense ténèbre, mon âme voulut rétrograder vers elle-même. Impossible ! Elle voulut aller plus avant. Impossible ! Puis, enlevée plus haut, elle aperçut la puissance inénarrable, puis la justice de Dieu, sa volonté, sa bonté, et je découvris au fond d’elles les choses que j’avais cherchées. Tout à coup mon âme fut arrachée à l’immense ténèbre. (…) Je plongeai mon regard avec une joie immense dans la volonté de Dieu, dans sa puissance, dans sa justice, et au delà de mes espérances, je buvais avec transport l’intelligence des mystères ; mais leur manifestation est interdite aux paroles, parce qu’ils dépassent la nature. Je savais bien que Dieu pouvait nous sauver autrement ; mais je n’avais jamais compris comment le mode de rédemption qu’il a choisi constitue de lui à nous la plus haute manifestation de sa bonté, et l’union la plus intime, celle qui se fait par la bouche, l’union eucharistique. »vii
Ce ravissement ne s’arrêta pas là. Angèle s’éleva plus haut encore. « Mais je n’ai pas tout dit. Après avoir contemplé la volonté de Dieu, sa puissance et sa justice, je fus ravie à une plus grande hauteur où je ne vis plus rien de tout cela, et le mode de vision fut changé. Je vis une unité éternelle, inexprimable, dont je ne puis rien dire, sinon qu’elle est le tout bien. Et mon âme, dans le délire de sa joie, ne distinguait plus l’amour et contemplait l’inénarrable. J’étais sortie de ma première vision, j’étais entrée dans l’inénarrable : avec mon corps ou sans mon corps, je l’ignore pleinement. Tous les états que j’avais connus étaient moins grands que celui-ci. Cette vision laissa en moi la mort des vices et la sécurité des vertus (…) Mais, ô profondeur ! ô profondeur ! ô profondeur ! ô profondeur ! toute créature sert au salut des prédestinés : c’est pourquoi l’âme, qui, descendue dans l’abîme, a jeté un coup d’œil sur les justices de Dieu, regardera désormais toutes les créatures comme les servantes de sa gloire. »viii
L’amour divin, quand il tombait sur Angèle, fut comparé par elle à une faux, qui touche et tranche les chairs et l’âme, et puis se retireix. Mais alors le désir devenait si fort que seule la mort semblait pouvoir combler Angèle. « Écoutez le secret : cette satiété engendrait une faim inexprimable, et mes membres se brisaient et se rompaient de désir, et je languissais, je languissais, je languissais vers ce qui est au delà. Ni voir, ni entendre, ni sentir la créature. Oh ! silence ! silence ! Mais il y avait un cri au dedans. Oh ! ne me faites plus languir ! Oh ! la mort ! la mort ! car la vie m’est une mort. La mort ! (…) L’amour se rapprocha ; il me fit une plus ardente brûlure; et puis, voici le désir, le désir d’aller là où il est. Je ne sais pas si au-dessus de cet amour il y en a un autre, à moins de parvenir à l’amour mortel ; car il y en a un qui donne la mort. Entre l’amour généreux et l’amour mortel, il y a un amour intermédiaire qui ferme les lèvres, parce que sa joie et son abîme sont au delà des paroles. »x
Au-delà ! La joie et l’abîme sont au-delà de tout ce qui peut en être dit. Mais la pensée d’Angèle déborde soudain toutes barrières, tout semble possible à dire quant à ce qui est essentiellement indicible, et les paroles les plus divines ne signifient plus rien pour elle, par rapport à toute la réalité qu’elles ne font qu’effleurer, et par rapport à tout ce qui ne peut en être dit: « Ah ! qu’on ne me parle plus ni de l’Évangile, ni de la vie de Jésus-Christ, ni d’aucune parole divine ! tout cela ne me paraîtrait plus rien. Je vois en Dieu de plus grandes grandeurs. Silence devant l’incomparable 1 Et quand je reviens de cet amour, je suis dans une joie immense ; je suis angélique et j’aime jusqu’aux démons. »xi
Les ravissements et les extases d’Angèle se succèdent dans sa vie, et provoquent des visions toujours supérieures, non sans impliquer parfois de curieuses conséquences. Une fois, Angèle vit son idée de l’amour se perdre, ou plutôt se transformer en une sorte de « non-amour », lequel s’empara d’elle. « Un jour mon âme fut ravie et je vis Dieu dans une clarté supérieure à toute clarté connue, et dans une plénitude supérieure à toute plénitude. Au lieu où j’étais, je cherchai l’amour, et ne le trouvai plus. Je perdis même Celui que j’avais traîné jusqu’à ce moment, et je fus faite le non-amour. »xii Ce « non-amour » n’était certes pas un désamour. Rien à voir. Il s’agissait d’un amour tel que le mot ‘amour’ ne pouvait aucunement en rendre compte. L’amour infini qui est au-delà de tout amour ne peut en réalité être défini que négativement, puisque les mots mêmes pour le définir manquent ou trompent. Les tenants de la « voie négative », voie explorée dès le 5e siècle par Denys l’Aréopagite, incitaient depuis longtemps à retourner le langage contre lui-même, contre ses apories.xiii Dans la voie négative, la plus grande lumière ne peut se définir que comme une ténèbre, parce que toute lumière visible ou intelligible est encore trop obscure pour seulement commencer de saisir le feu illimité de la lumière absolue. « Alors je vis Dieu dans une ténèbre, et nécessairement dans une ténèbre, parce qu’il est situé trop haut au-dessus de l’esprit, et tout ce qui peut devenir l’objet d’une pensée est sans proportion avec lui. (…) Je ne vois rien, je vois tout : la certitude est puisée dans la ténèbre. Plus la ténèbre est profonde, plus le bien excède tout ; c’est le mystère réservé. Ensuite je vois avec ténèbre que Celui qui est là, au-dessus de tout, surpasse jusqu’au bien absolu. Et tout le reste est ténèbre, et tout ce qu’on peut penser est tout petit à côté. Faites attention. La divine puissance, sagesse et volonté, que j’ai vue ailleurs merveilleusement, paraît moindre que ceci. »xiv
Aux yeux d’Angèle, tout devient « petit » à côté de Celui qu’elle voit (ou ne voit plus) dans la ténèbre infinie. Mais comment ne pas douter, lorsqu’on est immergée comme elle dans une obscurité sans fin ? Pourtant Angèle ne doute pas ; elle nous dit même que s’il lui arrivait de douter un tant soit peu, une fois elle-même plongée dans cet obscur-là, si profond, si abyssal, elle y trouverait encore la « paix suprême »; même si toute foi l’abandonnait alors, et même si elle perdait pour toujours, dans cette nuit-là, son lien avec la Divinité, il lui resterait au moins l’assurance de cette « paix », et elle saurait encore ceci, – que tout le bien du monde repose dans l’immense ténèbre. Plus la ténèbre s’obscurcirait, plus la nuit tendrait au noir total, plus Angèle saurait atteindre à la lumière d’extases répétées… « A l’altitude ineffable de voir Dieu dans l’immense ténèbre, mon âme fut ravie trois fois. Je l’ai vu mille fois avec ténèbre, mais trois fois seulement dans l’obscurité suprême. (…) De l’autre côté Dieu m’entraîne à lui, par le bien suprême que je vois dans la nuit noire. Dans l’immense ténèbre, je vois la Trinité sainte, et dans la Trinité, aperçue dans la nuit, je me vois moi-même, debout, au centre. Voilà l’attrait suprême, près de qui tout n’est rien, voilà l’incomparable. Mes paroles me font l’effet d’un néant ; qu’est-ce que je dis? mes paroles me font horreur, ô suprême obscurité ! mes paroles sont des malédictions, mes paroles sont des blasphèmes. Silence ! silence ! silence ! silence ! »xv
Mais à nouveau l’obscurité se dissipe ; Angèle en sort et recommence à voir « l’Homme-Dieu », qui embrasse, qui étreint amoureusement son âme : « Il attire mon âme avec douceur, et il dit quelquefois : Tu es moi, et je suis toi. Je vois ses yeux ; je vois sa face miséricordieuse ; il embrasse mon âme, il la serre contre lui, il la serre d’un embrassement immensément serré. Ce qui procède de ses yeux et de sa face est le bien qu’on voit dans la nuit noire. C’est la chose qui sort du fond, et l’inénarrable délectation vient avec elle. Dans l’Homme-Dieu mon âme puise la vie, elle se maintient en lui plus longtemps que dans la vision obscure. Mais l’attrait de l’immense ténèbre est incomparablement supérieur, au moins pour moi, à l’attrait de l’Homme-Dieu. J’habite désormais dans l’Homme-Dieu presque continuellement. Un jour je reçus de lui cette assurance qu’entre lui et moi il n’y a rien qui ressemble à un intermédiaire. Depuis ce moment, de son humanité sur moi la joie coule nuit et jour. »xvi
Un autre jour encore, Angèle fut ravie en esprit et se trouva en Dieu, au sein de la Trinité, suivant un « mode inconnu », totalement ineffable. « Je me sentais au milieu de la Trinité par un mode de présence plus grand et plus élevé (…) Les opérations divines qui se faisaient dans mon âme étaient trop ineffables pour être racontées par un saint ou par un ange quelconque. La divinité de ces opérations et la profondeur de leur abîme écrase la capacité et l’intelligence de toute âme et de toute créature. (…) Je ne me souviens que d’une chose, c’est que j’ai eu ces choses, et que je ne les ai plus. Dans les biens ineffables et les nouvelles opérations que subit mon âme, Dieu fait d’abord son opération, puis il se manifeste, et au moment où il se découvre à mon âme, il l’accable sous des dons plus énormes, accompagnés d’une plus haute, d’une plus ineffable lumière. Or, il se présente de deux manières. Voici le premier mode de manifestation. Il se manifeste dans l’intime de l’âme : je comprends alors sa présence dans toute nature, dans toute créature qui a reçu le don de l’être, dans le démon, dans l’ange, dans le paradis, dans l’adultère, dans l’homicide, dans toute bonne action, dans tout ce qui a reçu, à un degré quelconque, le don d’exister, dans toute beauté, dans toute turpitude. »xvii
Angèle comprend que Dieu est immanent à toutes ses créatures, il est immanent à toute la nature et à la Création tout entière, et à tout ce qui participe de l’Être, à tout ce qui existe, à tout bien et à tout mal, à toute beauté et à toute laideur…
Angèle comprend aussi qu’il y a un second mode de présence du divin qui ne relève pas de l’immanence. Au lieu de venir habiter dans l’âme, ou dans l’être, de façon immanente, la Divinité fait le contraire, et elle accueille en elle-même l’âme, elle se l’incorpore, la fusionne à son abîme, la fond en sa profondeur, pour y exercer son opération et y accomplir sa fin, – qui est le souverain bien. « Quant au second mode de présence, il est tout à fait différent, et la joie qu’il apporte n’est pas la même joie. Cette présence inconnue recueille profondément l’âme en elle, et là, dans le fond, elle accomplit l’opération divine, avec une grâce incomparablement plus grandiose. Tel est l’abîme où elle s’accomplit, l’abîme inénarrable des délectations et des illustrations divines, que cette manifestation de Dieu, sans autre bien que lui-même, est le souverain bien, celui que les saints possèdent pendant l’éternité. »xviii C’est alors, dans son propre abîme, que Dieu se présente à l’âme, c’est à cet instant qu’il découvre sa face. Il agrandit l’âme au-delà de toutes ses limites, il la rend capable de recevoir des joies et des exultations parfaitement inimaginables, et absolument inconnues. Tout cela se passe dans ce lieu, dans cet abîme, dont Angèle n’a encore jamais parlé, et qui est un « abîme » encore plus secret, encore plus celé. Paradoxalement, c’est un abîme de lumière, et non d’ombre. « L’âme est arrachée à toute ténèbre : la connaissance de Dieu dépasse les possibilités prévues par l’intelligence ; et telle est cette lumière, et telle est cette joie, et telle est cette évidence, et tel est cet abîme nouveau qu’il est inaccessible à tout cœur créé. Après l’abîme, mon cœur ignore ; incapable de rien comprendre, de rien penser des choses de l’abîme, il ne sait rien, si ce n’est peut-être l’impossibilité naturelle où il était d’aller là. Des choses de l’abîme, il est impossible de rien dire. »xix
Angèle assène cette vérité cinglante, définitive, mais, quand on y réfléchit un tant soit peu, particulièrement propre à exciter l’imagination tant des chercheurs en vérité que des novices de l’extase : « Pas un mot, pas une idée qui ressemble au Dieu de l’abîme. »xx
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iDes visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno. Trad. Ernest Hello. Ed. Tralin, Paris, 1914. Ch.22, p.80
iiDes visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno. Trad. Ernest Hello. Ed. Tralin, Paris, 1914.
ix« C’était pendant le carême; j’étais sèche et sans amour. Je priais Dieu de me donner quelque chose de lui-même; car, moi, je n’avais rien. Les yeux intérieurs furent ouverts en moi, et je vis l’amour qui venait à moi. Je vis son principe, mais non sa fin. Ce que je voyais avait un prolongement, sans avoir de limite. Les couleurs ne me fourniraient aucun terme de comparaison. Quand l’amour arriva à moi, je le vis avec les yeux de l’âme beaucoup plus clairement que je n’ai jamais rien vu avec les yeux du corps. Je dirai, si vous voulez, que l’amour prit, en me touchant, la ressemblance d’une faux. Je vous supplie de ne pas croire qu’il s’agisse d’une ressemblance commensurable. Mais il me sembla qu’un instrument tranchant me touchait, puis il se retirait. » Ibid. Ch.25, p.89
xiii« Quoique l’on approprie à la Divinité, qui dépasse toutes choses, les noms d’Unité et de Trinité, toutefois, cette Trinité et cette Unité ne peuvent être connues ni de nous ni d’aucun être ; (…) Dieu ne se nomme pas, et ne s’explique pas ; sa majesté est absolument inaccessible… De là vient que les théologiens ont préféré s’élever à Dieu par la voie des locutions négatives. » S. Denys l’Aréopagite, Des Noms divins, ch. Xiii.
xivDes visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno. Trad. Ernest Hello. Ed. Tralin, Paris, 1914. Ch.26, p.95-96
Humble Angèle, mais aussi fière Angèle, si entière dans l’exigence, et si extrêmement dure, impitoyable même. « Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps. Et parce que étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il me débarrassât d’eux tous, leur mort me fut une grande consolation. Ce n’était pas que je fusse exempte de compassion ; mais je pensais qu’après cette grâce, mon cœur et ma volonté seraient toujours dans le cœur de Dieu, le cœur et la volonté de Dieu toujours dans mon cœur. »i
Quoi ! Une nonne, une sainte, qui désire (et obtient par la prière!) la mort de ses proches ? Quelle folie ! Il est vrai, le treizième siècle n’était pas tendre, la mort rodait, et elle était en fait souvent désirée, tant pour fuir au plus vite ce monde de douleurs, que pour gagner derechef le Ciel, débordant de trésors et d’éblouissements, selon les croyances de l’époque.
Angèle était consciente de ses limites. Sans doute illettrée, ne pouvant elle-même écrire ses mémoires, elle les dictait au Frère Arnaud, ayant parfois du mal à trouver ses mots ; dans ses embarras momentanés, elle disait: « Tout ce que je viens d’articuler n’est rien ! tout cela n’a pas de sens ! je ne peux pas parler.»ii
Aujourd’hui, rien ne nous est vraiment visible de ce qu’elle vit réellement dans ses visions d’alors. Ses paroles mêmes, ses voix exprimées, intimes, nous paraissent comme entrelacées d’autres voix, qui se seraient surajoutées à la sienne, des années après sa mort. Peut-être une voix plus jeune de huit siècles, lui apporterait-elle quelque espèce d’harmonique nouvelle ? Ou peut-être, par-delà les siècles, quelques subtiles intrications de tessitures et de timbres pourraient-elles nouer des accords étonnamment inédits ? A contrario, rien de ce qui importait à Angèle, en son temps, ne serait-il aisément dicible dans les langues modernes ? En fait, Angèle, je le pense, est éminemment moderne. Angèle est une figure de femme extrêmement forte, remarquablement intelligente. Bien davantage, elle était géniale, vraie visionnaire et choisie entre toutes, parmi les femmes de son temps, pour transmettre un message à l’avenir, – cet avenir immense dont il faut se rappeler que nous ne sommes jamais que des ombres passagères, admises à une participation fugace…
Par-dessus le marché, Angèle possédait un style rude, rauque, franc, sans concession aucune. Et, comme on sait, le style c’est l’homme, et c’est la femme…
Angèle était, à l’occasion, dure, directe, avec son scribe fidèle, quand il ne réussissait pas à saisir ce qu’elle désirait dire. « Je ne sais comment vous faites : ce que vous avez écrit là n’a aucune saveur.»iii
Angèle était absolument déterminée, extrêmement résolue, devant tous les dangers qu’elle pressentait. « Il me faudra, disais-je, mourir de faim, mourir de froid et mourir nue, personne au monde ne m’approuvera. Enfin Dieu eut pitié, et la lumière se fit dans mon cœur, et l’illumination fut si puissante, que jamais elle ne s’éteindra ; je résolus de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir de faim, de froid, de honte. Je résolus d’aller en avant, eussé-je la certitude de tous les maux possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrais pour Dieu, et je me décidai résolument. »iv
Elle se plaçait au-delà de toutes les normes, et restait indifférente au qu’en dira-t-on : « A partir de ce moment, quand on parlait de Dieu, mon cri m’échappait, même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne dis pas le contraire ; c’est une infirmité disais-je ; mais je ne peux pas faire autrement. Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri: cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir ; la fièvre me prenait et je me trouvais faible ; c’est pourquoi ma compagne me cachait les tableaux de la Passion. A cette époque j’eus plusieurs illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes seront écrites plus loin. »v
Possession, communion, incorporationsvi… Angèle fut l’une des premières à investir la dévotion eucharistique. Elle fit part de sa dépendance à l’hostie, à la communion, au mystère de l’incorporation réelle du divin, et à l’insondable fascination de la transsubstantiation. La seule vue de l’hostie déclenchait en elle des extases et des apparitions surnaturelles. Elle concevait l’acte de communier littéralement comme une ingestion, une consommation du corps de Jésus, une forme de « cannibalisme symbolique ».vii Elle se vivait elle-même comme n’étant qu’en sursis, plongée dans une sorte d’agonie calme, en en distinguant tous les détails, avec une puissante délectation, nimbée de vraie souffrance : « Je ne peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains liées derrière le dos, et les yeux couverts d’un voile, resterait attaché par une corde à la potence, et vivrait là, sans secours, sans remède, sans appui. (…) Les démons ont pendu mon âme : et de même que le pendu n’a pas de soutien, mon âme pend sans appui, et mes puissances sont renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand mon âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances sans pouvoir s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir. »viii
Angèle, on l’a dit, était fière, orgueilleuse, et elle était humble cependant : « L’humilité m’a engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la surabondance de mes iniquités ; je cherche inutilement par où les découvrir et les manifester au monde : je voudrais aller nue par les cités et par les places, des viandes et poissons pendus à mon cou, et crier : Voilà la vile créature, pleine de malice et de mensonge ! Voilà la graine de vice, voilà la graine du mal. »ix
Mais elle le savait, elle vacillait entre les contraires. « Entre l’humilité et l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. » Elle expliquait: plus elle s’abaissait, plus elle s’élevait : « Plus l’âme est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert, avec la pureté, l’aptitude des hauteurs. L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de l’abîme où elle a ses racines et ses fondations. »x
Tout cela n’était jamais que préparation, apprêts, mise en bouche. L’amour brûlant, l’union intime avec Dieu lui-même va bientôt faire irruption. La Divinité va prendre Angèle pour épouse, la combler de mots d’amour : « Et [Dieu] me provoquait à l’amour, et il disait : « Ô ma fille chérie ! ô ma fille et mon temple ! ô ma fille et ma joie ! Aime-moi ! car je t’aime, beaucoup plus que tu ne m’aimes ! » Et, parmi ces paroles, en voici qui revenaient souvent : « ô ma fille, ma fille et mon épouse chérie ! » Et puis il ajoutait : « Oh ! je t’aime, je t’aime plus qu’aucune autre personne qui soit dans cette vallée, ma fille et mon épouse ! Je me suis posé et reposé en toi ; maintenant pose-toi et repose-toi en moi. J’ai vécu au milieu des apôtres : ils me voyaient avec les yeux du corps et ne me sentaient pas comme tu me sens. (…) Et Il se plaignait de la rareté des fidèles et de la rareté de la foi, et Il gémissait, et Il disait : « J’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans mensonge. Si je rencontrais dans une âme un amour parfait, je lui ferais de plus grandes grâces qu’aux saints des siècles passés. » »xi
Mais à quoi ressemblait ce Dieu si aimant, si enflammé, si jaloux de son épouse, et capable de si tendres paroles ? Angèle nous en donne une idée. « Je regardai Celui qui parlait, pour le voir des yeux de l’esprit et des yeux du corps ; je le vis ! Vous me demandez ce que je vis? C’était quelque chose d’absolument vrai, c’était plein de majesté, c’était immense ; mais qu’était-ce? Je n’en sais rien ; c’était peut-être le souverain bien. Du moins cela me parut ainsi. Il prononça encore des paroles de douceur ; puis il s’éloigna. (…) Il ne s’en alla pas tout à coup ; il se retira lentement, majestueusement, avec une immense douceur. Et il disait encore : « Ma fille chérie, que j’aime plus qu’elle ne m’aime ! tu portes au doigt l’anneau de notre amour, et tu es ma fiancée ! Désormais tu ne me quitteras plus ». »xii
Non, elle ne Le quittera plus. Mais c’est Lui qui va s’éloigner et s’en aller. « Mais, après le départ, lorsque tout fut consommé, je tombai assise, et je criai à haute voix, hurlant, vociférant, rugissant sans pudeur, et, au milieu des hurlements, je crois que je disais : « Amour, amour, amour, tu me quittes, et je n’ai pas eu le temps de faire ta connaissance ! Oh ! pourquoi me quitter? » (…) Mes compagnons et mes amis furent pris de honte et s’écartèrent en rougissant. On ne savait pas ce qui m’arrivait ; on se trompait sur la cause. Quant à moi, je disais : « C’est Lui, je ne doute plus, c’est Lui ; j’ai la certitude, c’est Lui, c’est le Seigneur qui m’a parlé. » Je hurlais de douceur et de douleur, car c’était Lui, mais Il était parti. « La mort, criai-je, la mort ! » Mais, ô douleur ! je ne mourais pas, et je vivais, et Il était parti ! et mes jointures se séparaient. »xiii
Angèle sent dans son âme à la fois la croix et l’amour de Dieu. Car cet amour divin lui est une croix qui lui traverse le corps, et qui « liquéfie » son âme.xiv Ce n’était pas là simplement un mot, une formule, une image. La douleur était telle qu’Angèle voulait entrer dans la mort. « Alors vint le désir de la mort ; car cette douceur, cette paix, cette délectation au-dessus des paroles me rendait cruelle la vie de ce monde. Ah ! la mort ! la mort ! et je serais parvenue à la substance même de la douceur, dont je sentais de loin quelque chose, et je l’aurais touchée pour toujours, et jamais, jamais perdue ! Ah ! la mort ! la mort ! la vie m’était une douleur au-dessus de la douleur de ma mère et de mes enfants morts, au-dessus de toute douleur qui puisse être conçue. Je tombai à terre languissante, et je restai là huit jours et je criais : « Ah ! Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi ! Enlevez-moi, enlevez-moi. » Je sentis alors des parfums qui ne sont pas de la terre, et des effets inexprimables. Quant à la joie, elle fut au delà des paroles. Bien des paroles m’ont été dites souvent, mais non pas avec une telle lenteur, ni une telle douceur, ni une telle profondeur. » xv
Dès lors, Angèle souvent vit Dieu, et Il lui parlait : « Un jour que j’étais en oraison, élevée en esprit, Dieu me parlait dans la paix et dans l’amour. Je regardai et je Le vis. Vous me demanderez ce que je vis? C’était Lui-même, et je ne peux dire autre chose. C’était une plénitude, c’était une lumière intérieure et remplissante pour laquelle ni parole ni comparaison ne vaut rien. Je ne vis rien qui eût un corps. Il était ce jour-là sur la terre comme au ciel : la beauté qui ferme les lèvres, la souveraine beauté contenant le souverain bien. (…) Tout cela m’apparut en une seconde. Et Dieu me dit : « ma fille chérie, très aimante et très aimée, tous les saints ont pour toi un amour spécial, tous les saints et ma Mère, et c’est moi qui t’associerai à eux. » Malgré l’importance de ces paroles, elles me parurent petites. Ce qu’il me disait de sa Mère et de ses saints me touchait peu. »xvi
Angèle était une personne difficile, exigeante. Les saints lui paraissaient de peu d’importance auprès de Lui, le Grand, le Très-Haut, l’Unique Dieu, qui savait la ravir de ses paroles, parfois mystérieuses : « Et il me dit : « Je t’aime d’un amour immense, je ne te le montre pas, je te le cache. »xvii
N’y tenant plus, voulant savoir pourquoi un si grand Dieu, si infiniment transcendant, pouvait seulement jeter un regard sur elle, Angèle se décida à Lui poser la question : « Mon âme répondit : « Mais pourquoi donc mon Seigneur place-t-il ainsi sa joie et son amour dans une pécheresse pleine de turpitudes? » Et Dieu répondait : « Je te dis que j’ai placé en toi mon amour. Mes yeux voient tes défauts, mais c’est comme si je ne m’en souvenais plus. J’ai déposé en toi, et j’ai caché mon trésor ». »xviii
Fine mouche, Angèle tenta d’argumenter, de pousser sa pointe. Puisque Dieu peut tout, et puisque, incompréhensiblement, Il l’aime, pourquoi ne lui donnerait-Il pas la grâce d’être absolument sans tache, et aussi la force de L’aimer pleinement ? Puisqu’il disait cacher Son amour pour elle, à cause de son impuissance à le porter, pourquoi ne lui donnerait-il pas cette force ? Elle s’adressa à Dieu : « Si vous êtes le Dieu tout-puissant, vous pouvez me donner la force de porter votre amour. » Il répondit : « Tu aurais alors ton désir, et ta faim diminuerait. Ce que je veux, c’est ton désir, ta faim, ta langueur. »xix
Dieu ne voulait pas d’un amour qui soit satisfait de ce qu’il obtient, Il voulait un amour, un désir, qui sans cesse s’embrase toujours davantage…
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iNeuvième pas. Des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno. Trad. Ernest Hello. Ed. Tralin, Paris, 1914, p.43
iiPrologue du Frère Arnaud. Des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno. Trad. Ernest Hello. Ed. Tralin, Paris, 1914, p.27
iiiEt Angèle ajoute : « Tout ce qu’il a de bas et d’insignifiant dans mes paroles, me dit-elle, vous l’avez écrit, mais la substance précieuse, la chose de l’âme, vous n’en avez pas dit un mot. » Prologue du Frère Arnaud. Des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno. Trad. Ernest Hello. Ed. Tralin, Paris, 1914, p.27
viA la fin du XIe siècle, les partisans d’une présence réelle du Christ dans l’hostie consacrée l’emportent au sein de l’Église. En 1215, le concile de Latran IV rend obligatoire la communion annuelle : l’eucharistie, avec la confession, devient l’outil privilégié d’encadrement religieux des populations. Très vite un véritable culte eucharistique se développe, favorisé par la pratique nouvelle de l’élévation lors de la messe puis par l’institution de la Fête-Dieu en 1264, notamment grâce à l’action d’une mystique du diocèse de Liège, Julienne de Cornillon († 1258)
There were no ‘prophets’ in archaic and classical Greece, at least if we take this term in the sense of the nebîîm of Israel. On the other hand, there was a profusion of soothsayers, magicians, bacchae, pythias, sibyls and, more generally, a multitude of enthusiasts and initiates into the Mysteriesi … Auguste Bouché-Leclercq, author of a Histoire de la divination dans l’antiquité, emphasises the underlying unity of the sensibilities expressed through these various names: « The mystical effervescence which, with elements borrowed from the cult of the Nymphs, the religion of Dionysus and that of Apollo, had created prophetic enthusiasm, spread in all directions: it gave rise, wherever the cults generating divinatory intuition met, to the desire to inscribe in local traditions, as far back in time as possible and sheltered from any control, memories similar to those adorned by the oracle of Pytho. We can therefore consider these three instruments of the revealed word – pythias, chresmologists and sibyls – as having been created at the same time and as stemming from the same religious movement ».ii
However, it is important to appreciate the significant differences between these « three instruments of the revealed word ». For example, unlike the Pythia of Delphi, the sibyls were not linked to a particular sanctuary or a specific population. They were wanderers, individualists, free women. The character that best defined the sibyl, in comparison with the regular, appointed priestesses, was her « sombre, melancholy temperament, for she was dispossessed of her human and feminine nature, while possessed by the God ».iii The state of divine possession seemed to be a constant part of her nature, whereas the Pythia was visited only occasionally by inspiration.
Heraclitus was the first classical author to mention the Sibyl and the Bacchanalia. He left behind a few fragments that were clearly hostile to Dionysian orgies. He condemns the exaltation and exultation of excess because, as a philosopher of the balance of opposites, he knows that they multiply the deleterious effects and ultimately lead to destruction and death. However, two of his fragments exude a curious ambiguity, a kind of hidden, latent sympathy for the figure of the Sibyl. « The Sibyl, neither smiling, nor adorned, nor perfumed, with her delirious mouth, making herself heard, crossed a thousand years with her voice, thanks to the God ».iv The Sibyl does not smile because she is constantly in the grip of the God. This « possession » is an unbearable burden for her. Her innermost consciousness is crushed by the divine presence. A totally passive instrument of the God who controls and dominates her, she has neither the desire nor even the strength to wear make-up or perfume. In contrast, the priestesses of the temples and official sanctuaries, fully aware of their role and social rank, were obliged to make an effort to represent themselves and put on a show.
The Sibyl belongs entirely to God, even if she denies it. She is surrendered to him, in a trance, body and soul. She has broken all ties with the world, except that of publicly delivering the divine word. It is because she has surrendered herself entirely to the divine spirit that it can command her voice, her language, and make her utter the unheard of, say the unforeseeable, explore the depths of the distant future. In the time of an oracle, the Sibyl can cross a thousand years in spirit, by the grace of God. All the divine power, present or future, is revealed in her. We know, or we sense, that her words will prove far wiser in their ‘madness’ than all human wisdom, though perhaps only in the distant future.
The Pythia of Delphi was devoted to Apollo. But the Sibyl, in her fierce independence, had no exclusive divine allegiance. She might be in contact with other gods, Dionysus, Hades or Zeus himself. According to Pausaniasv , the Sibyl, Herophilia, prophesied to the Delphians to reveal to them the « mind of Zeus », without worrying about Apollo, the tutelary god of Delphi, towards whom she harboured an old grudge.
In fact, we already knew that these different names for the God covered the same mystery. Dionysus, Hades or Zeus are « the same », because everything divine is « the same ». « If it wasn’t for Dionysus that they were doing the procession and sing the hymn to the shameful parts, they would do the most shameless things. But he is the same as Hades and Dionysus, the one for whom they rave and lead the bacchanal. »vi
Heraclitus knows and affirms that Hades and Dionysus are « the same » God, because in their profound convergence, and despite their apparent opposition (Hades, god of death / Dionysus, god of life), their intrinsic unity and common essence emerge, and their true transcendence reveals itself. Those who live only in Dionysian enthusiasm, in bloody bacchanals, are inevitably doomed to death. On the other hand, those who know how to dominate and ride ecstasy can go far beyond the loss of self-consciousness. They can surpass even the initiated consciousness of the mystics, reach a transcendent level of revelation, and finally surpass the Mystery as such.
The Dionysian bacchanals, enthusiastic and ecstatic, ended wit the death of the victims, who were torn apart, butchered and devoured. Heraclitus recognises In ‘Dionysus/Hades’, a dual essence, two ‘opposites’ that are also ‘the same’, enabling us to transcend death through a genuine ecstasy that is not corporeal or sensual, but intuitive and spiritual. Heraclitus rejects the excesses of Dionysian ecstasy and the death that puts an end to them. He is fascinated by the Sibyl, for she alone, and singularly alone, stands alive and ecstatic at the crossroads of life and death. While she is awake, the Sibyl sees death still at work: « Death is all we see, awake… ».vii Made a Sibyl by the God, and possessed by him against her will, she is, in a way, dead to herself and her femininity. She allows herself to be passively « taken » by God, she abandons herself, to allow the life of God to live in her. Living in God by dying to herself, she also dies of this divine life, by giving life to his words. Heraclitus seems to have drawn inspiration from the Sibyl in this fragment: « Immortals, mortals, mortals, immortals; living from those death, dying from those life ».viii Given its unique position as an intermediary between the living and the dead, between the divine and the human, it has been said that the Sibylline type was « one of the most original and noble creations of religious sentiment in Greece ».ix In ancient Greece, the Sibyl certainly represented a new state of consciousness, which it is important to highlight.
Isidore of Seville reports that, according to the best-informed authors, there were historically ten sibyls. The first appeared in Persia, or Chaldeax , the second in Libya, the third in Delphi, the fourth was Cimmerian from Italy. The fifth, « the noblest and most honoured of them all », was Eritrean and called Herophilia, and is thought to be of Babylonian origin. The sixth lived on the island of Samos, the seventh in the city of Cumae in Campania. The eighth came from the plains of Troy and radiated out over the Hellespont, the ninth was Phrygian and the tenth Tiburtine [i.e. operating in Tivoli, the ancient name of Tibur, in the province of Rome].xi Isidore also points out that, in the Aeolian dialect, God was said to be Σιός (Sios) and the word βουλή meant ‘spirit’. From this he deduced that sibyl, in Greek Σιϐυλλα, would be the Greek name for a function, not a proper name, and would be equivalent to Διὸς βουλή or θεοϐουλή (‘the spirit of God’). This etymology was also adopted by several Ancients (Varron, Lactantius,…). But this was not the opinion of everyone. Pausanias, noting that the prophetess Herophilia, cited by Plutarchxii and, as we have just seen, by Isidore, was called ‘Sibyl’ by the Libyansxiii , suggests that Σιϐυλλα, Sibyl, would be the metathesis or anagram of Λίϐυσσα, Libyssa, ‘the Libyan’, which would be an indication of the Libyan origin of the word sibyl. This name was later altered to Elyssa, which became the proper name of the Libyan sibylxiv . There have been many other etymologies in the past, more or less far-fetched or contrived, which preferred to turn to Semitic, Hebrew or Arabic roots, without winning conviction. In short, the problem of the etymology of sibyl is « for the moment a hopeless problem »xv . The history of the sibyl’s name, and the variety of places where it has been used around the Mediterranean and in the Middle East, bear witness to its influence on people’s minds, and to the strength of its personality.
But who was she really?
The Sibyl was first and foremost a woman’s voice in a trance, a voice that seemed to emanate from an abstract, invisible being of divine origin. Witnesses on the lookout wrote down everything that came out of this ‘delirious mouth’. Collections of Sibylline oracles were produced, free from any priestly intervention or established political or religious interests, at least at the origin of the Sibylline phenomenon. Much later, because of its centuries-long success, it was used to serve specific or apologetic interests.xvi In essence, the Sibyl manifested a pure prophetic spirit, contrasting with the conventional, regulated techniques of divination emanating from priestly guilds duly supervised by the powers of the day. It highlighted the structural antagonism between free inspiration, expressing the words of God himself without mediation or pretense, and the deductive divinatory practices of clerical oracles, taking advantage of the privileges of the priests attached to the Temples. Sibylline manticism could also be interpreted as a reaction against the monopoly of the Apollonian clergy, the lucrative privileges of professional diviners and competition from other ‘chresmologists’, whether Dionysian or Orphic.
The latent hostility between the Sibyl and Apollo can be explained by the constant efforts of the Sibyl to take away from the Apollonian priests the monopoly of intuitive and ceremonial divination and replace it with the testimony of direct revelation.
But there is another, more fundamental, and more psychological reading. The Sibyl is a nymph enslaved, submissive to the God. Her intelligence is literally « possessed » by Apollo, she is « furious » about it, but her heart is not takenxvii . In her trance, the Sibyl is dominated by what I would call her « unhappy consciousness ». We know that Hegel defines unhappy consciousness as consciousness that is at once « unique, undivided » and « double »xviii .
The Sibyl is ‘unhappy’ because she is aware that a consciousness other than her own is present within her, in this case that of God. What’s worse, it’s a God she doesn’t love, and who has taken complete possession of her consciousness. And her consciousness is as aware as she is ofthese two consciousnesses atonce.
If you feel that referring to Hegel is too anachronistic, you can turn to authors from the 3rd century BC: Arctinos of Miletus, Lesches of Lesbos, Stasinos, or Hegesinos of Cyprusxix who portrayed Cassandra as the type of unhappy, sad, abandoned sibyl who was thought to be mad. Cassandra became the archetypal model of the sibyl, both messenger and victim of Apollo. According to the myth, Cassandra (or ‘Alexandra’, a name which means « she who drives men away or repels them »xx ) was given the gift of divination and foreknowledge by the grace of Apollo, who fell in love with her and wished to possess her. However, having accepted this gift, Cassandra was unwilling to give him her virginity in return, and « repulsed » him. Dejected by this refusal, he spat in her mouth, condemning her to an inability to express herself intelligibly and never to be believed. Lycophron, in his poem Alexandra, describes Cassandra as « the Sibyl’s interpreter », speaking in « confused, muddled, unintelligible words »xxi . The expression « the Sibyl’s interpreter » found in several translations is itself an interpretation… In Lycophron’s original text, we read: ἢ Μελαγκραίρας κόπις, literally « the sacrificial knife (κόπις) of Melankraira (Μελαγκραίρα) ». The sacrificial knife, as an instrument of divination, can be interpreted metonymically as ‘interpretation’ of the divine message, or as ‘the interpreter’ herself. Melankraira is one of the Sibyl’s nicknames. It literally means « black head ». This nickname is no doubt explained by the obscurity of her oracles or the unintelligibility of her words. A. Bouché-Leclercq hypothesises that Lycophron, in using this nickname, had been reminded of Aristotle’s doctrine associating the prophetic faculty with « melancholy », i.e. the « black bile », the melancholikè krasis xxii, whose role in visionaries, prophets and other « enthusiasts » has already beenmentioned.
We could perhaps also see here, more than two millennia ahead of time, a sort of anticipation of the idea of the unconscious, as the « black head » could be associated by metonymy with the idea of « black » thought, i.e. « obscure » thought, and thus with the psychology of the depths.
In any case, Cassandra’s confusion of expression and her inability to make herself understood were a consequence of Apollo’s vengeance, as was her condemnation to being able to predict the future only in terms of misfortune, death and ruin.xxiii
Cassandra, the « knife » of the Melankraira, sung by Lycophron (320 BC – 280 BC) had then become the poetic reincarnation of a much older archetype. When the religious current of Orphism, which emerged in the 6th century BC, began to gain momentum in the 5th century BC, authors opposed to the Orphics were already saying that the Sibyl was « older than Orpheus » to refute the latter’s claims. It was even possible to trace the Sibyl back to before the birth of Zeus himself, and therefore before all the Olympian gods… The Sibyl was identified with Amalthea, a nymph who, according to Cretan and Pelasgian traditions, had been Zeus’ nurse. The choice of Amalthea was very fortunate, because it gave the Sibyl an age that exceeded that of the Olympian gods themselves. Secondly, it did not prevent us from recognising the Ionian origin of the Sibyl, Amalthea being linked indirectly, through the Cretan Ida, to the Trojan « Ida », where Rhea, the mother of Zeus, also dwelled. In other words, Amalthea was linked to the Phrygian Kybele or the Hellenised Great Mother.xxiv I think it is essential to emphasise that this ascent to the origins of the gods reveals that gods as lofty as Apollo and even Zeus also had a ‘mother’ and a ‘nurse’. Their mothers or nurses were, therefore, before them, because they gave them lifexxv .
The awareness of a pre-existing anteriority to the divine (in its mythical aspect) can also be interpreted as a radical advance in consciousness : i.e. as the symptom of a surpassing of mythological thought by itself, – as a surpassing by human consciousness of any prior representation on what constitutes the essence of the Gods.
This surpassing highlights an essential characteristic of consciousness, that of being an obscure power, or a power emanating from the Obscure, as the Sibyl’s name Melankraira explicitly indicates. Sibyl’s consciousness discovers that she must confront at once both the pervasive, dominant presence of the God, and her own, obscure, abyssmal depth. She discovers that she can free herself from the former, and that she can also surpass herself, and all her own profound darkness.
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iHeraclitus, Fragment 14: « Wanderers in the night: magi, bacchants, bacchantes, initiates. In things considered by men as Mysteries, they are initiated into impiety. »
iiA. Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l’antiquité, Tome II, Ed. Ernest Leroux, Paris, 1880, p.142
iiiMarcel Conche, in Heraclitus, Fragments, PUF, 1987, p. 154, note 1
ixA. Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l’antiquité, Tome II, Ed. Ernest Leroux, Paris, 1880, p.133
xIt should be noted that three centuries after Isidore of Seville (~565-636), the Encyclopaedia Souda (10th century), while repeating the rest of the information provided by Isidore, nevertheless states that the first Sibyl was among the Hebrews and that she bore the name Sambethe, according to certain sources: « She is called Hebrew by some, also Persian, and she is called by the proper name Sambethe from the race of the most blessed Noah; she prophesied about those things said with regard to Alexander [sc. the Great] of Macedon; Nikanor, who wrote a Life of Alexander, mentions her;[1] she also prophesied countless things about the lord Christ and his advent. But the other [Sibyls] agree with her, except that there are 24 books of hers, covering every race and region. As for the fact that her verses are unfinished and unmetrical, the fault is not that of the prophetess but of the shorthand-writers, unable to keep up with the rush of her speech or else uneducated and illiterate; for her remembrance of what she had said faded along with the inspiration. And on account of this the verses appear incomplete and the train of thought clumsy — even if this happened by divine management, so that her oracles would not be understood by the unworthy masses. [Note] that there were Sibyls in different places and times and they numbered ten.[2] First then was the Chaldaean Sibyl, also [known as] Persian, who was called Sambethe by name. Second was the Libyan. Third was the Delphian, the one born in Delphi. Fourth was the Italian, born in Italian Kimmeria. Fifth was the Erythraian, who prophesied about the Trojan war. Sixth was the Samian, whose proper name was Phyto; Eratosthenes wrote about her.[3] Seventh was the Cumaean, also [called] Amalthia and also Hierophile. Eighth was the Hellespontian, born in the village of Marmissos near the town of Gergition — which were once in the territory of the Troad — in the time of Solon and Cyrus. Ninth was the Phrygian. Tenth was the Tiburtine, Abounaia by name. They say that the Cumaean brought nine books of her own oracles to Tarquinus Priscus, then the king of the Romans; and when he did not approve, she burned two books. [Note] that Sibylla is a Roman word, interpreted as « prophetess », or rather « seer »; hence female seers were called by this one name. Sibyls, therefore, as many have written, were born in different times and places and numbered ten. »
xiIsidore of Seville. The Etymologies. VIII,viii. Cambridge University Press, 2006, p. 181
xiiPlutarch. « Why the Pythia no longer renders her oracles in verse ». Moral works. Translation from the Greek by Ricard. Tome II , Paris, 1844, p.268
xvA. Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l’antiquité, Tome II, Publisher Ernest Leroux, Paris, 1880, p.139, Note 1.
xviThe article « sibyl » in the Thesaurus of the Encyclopaedia Universalis (Paris, 1985) states, for example, on page 2048: « The Jewish sibyl corresponds to the literature of the Sibylline Oracles. The Hellenistic Jews, like the Christians, reworked the existing Sibylline Books, and then composed their own. As early as the 2nd century, the Jews of Alexandria used the sibylline genre as a means of propaganda. Twelve books of these collections of oracles are in our possession (…) The third book of the Sibylline Oracles is the most important of the collection, from which it is the source and model; it is also the most typically Jewish. A pure Homeric pastiche, it reflects Greek traditions, beliefs and ideas (Hesiod’s myth of the races) and Eastern ones (the ancient Babylonian doctrine of the cosmic year). Despite this cultural gap, it remains a Jewish work of apocalypse. It is similar to the Ethiopian Book of Enoch and the Book of Jubilees. Israel’s monotheistic credo runs throughout.
xviiPausanias, X,12,2-3 : « [ the sibyl] Herophilus flourished before the siege of Troy, for she announced in her oracles that Helen would be born and brought up in Sparta to the misfortune of Asia and Europe, and that Troy would be taken by the Greeks because of her. The Delians recall a hymn by this woman about Apollo; in her verses she calls herself not only Herophilus but also Diana; in one place she claims to be Apollo’s lawful wife, in another her sister and then her daughter; she says all this as if she were furious and possessed by the god. In another part of her oracles, she claims that she was born of an immortal mother, one of the nymphs of Mount Ida, and of a mortal father. Here are her expressions: I was born of a race half mortal, half divine; my mother is immortal, my father lived on coarse food. Through my mother I come from Mount Ida; my homeland is the red Marpesse, consecrated to the mother of the gods and watered by the river Aïdonéus« .
xviiiThe unhappy consciousness remains « as an undivided, unique consciousness, and it is at the same time a doubled consciousness; itself is the act of one self-consciousness looking into another, and itself is both; and the unity of the two is also its own essence; but for itself it is not yet this very essence, it is not yet the unity of the two self-consciousnesses… ». G.W.F. Hegel. The Phenomenology of Spirit. Translated by Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.177
xixQuoted in A. Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l’antiquité, Tome II, Éditeur Ernest Leroux, Paris, 1880, p.148.
xxThe name Alexandra (Alex-andra) can be interpreted as meaning « she who repels or pushes aside men » from the verb άλεξω, to push aside, to repel, and from ἀνήρ, man (as opposed to woman). Cf. Pa ul Wathelet, Les Troyens de l’Iliade. Mythe et Histoire, Paris, les Belles lettres, 1989.
xxi« From the interior of her prison there still escaped a last Siren song which, from her groaning heart, like a maenad of Claros, like the interpreter of the Sibyl, daughter of Neso, like another Sphinx, she exhaled in confused, muddled, unintelligible words. And I have come, O my king, to repeat to you the words of the young prophetess ». Lycophron. Alexandra. Translation by F.D. Dehèque. Ed. A. Durand and F. Klincksieck. Paris, 1853
xxiiRobert Burton, The Anatomy of Melancholy, Oxford, 1621 (Original title: The Anatomy of Melancholy, What it is: With all the Kinds, Causes, Symptoms, Prognostickes, and Several Cures of it. In Three Maine Partitions with their several Sections, Members, and Subsections. Philosophically, Medicinally, Historically, Opened and Cut Up)
xxiii« In Cassandra, the prototype of the sibyls, mantic inspiration, while deriving from Apollo, bears the mark of a fierce and unequal struggle between the god and his interpreter. What’s more, not only was Cassandra pursued by Apollo’s vengeance, but she could only foretell misfortune. All she could see in the future was the ruin of her homeland, the bloody demise of her people and, at the end of her horizon, the tragic conclusion of her own destiny. Hence the sombre character and harshness of the Sibylline prophecies, which hardly foretold anything but calamities, and which undoubtedly owed to this pessimistic spirit the faith with which Heraclitus honoured them ». A. Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l’antiquité, Tome II, Éditeur Ernest Leroux, Paris, 1880, p.149
xxivA. Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l’antiquité, Tome II, Éditeur Ernest Leroux, Paris, 1880, p.160
xxvZeus is begotten by his mother and nourished by the milk of his nurse, which can be represented by this diagram: (Cybèle) = Rhéa → Zeus ← Sibylle = (Almathéa)
L’espèce Homo sapiens, seule représentante actuelle du genre Homo, appartient à la famille des Hominidés, qui comprennent aussi les orangs-outans, les gorilles et les chimpanzés. C’est une famille de Primates, lesquels constituent eux-même un ordre au sein des mammifères placentaires. Ces distinctions d’espèce, de genre, de famille et d’ordre répondent au génie classificatoire des taxonomistes. Mais en tant que telle, l’espèce Homo sapiens reste une sorte d’abstraction, à laquelle il est évidemment possible de donner toujours plus de chair et d’âme, en la considérant dans la multiplicité des individus qui la composent, et aussi, plus conceptuellement, comme la totalité historique, passée, présente et à venir, des myriades de « personnes » qui l’incarnent dans ce monde, aujourd’hui, et qui l’incarneront dans le futur, ici ou ailleurs.
Du point de vue de sa possible destinée à très long terme, tant sur le plan historique que métaphysique, l’espèce Homo sapiens pourrait aussi être vue comme la somme (sans cesse recalculée) de toutes les âmes humaines, l’addition mouvante de leurs espoirs et de leurs effrois, de leurs savoirs et de leurs ignorances, de leurs vertus et de leurs manques. Les individus Homo sapiens offrent telles ou telles combinaisons singulières, au cours d’une vie brève, mais pris dans leur totalité, ils ajoutent ces singularités au fonds commun de l’espèce, laquelle, dans la durée longue, en fait un tout autre usage et poursuit de tout autres fins que celles poursuivies par des individus si fugaces.
L’espèce humaine, prise comme ce tout, cet ensemble à la fois totalisé et toujours à totaliser, compose de ce fait une entité fort étrange, que l’on pourrait voir comme étant elle-même dotée d’une âme et d’une destinée propres, n’apparaissant pas clairement à ceux-là mêmes qui en font objectivement partie.
Autrement dit, les hommes et les femmes, les individus de l’espèce Homo sapiens ne savent pas vraiment qui ils sont en réalité (au-delà de ce que leur laissent voir leurs propres personnalités), ni quelle est l’essence de leur espèce.
Génération après génération, ils y contribuent pourtant, comme des lucioles à la nuit, ou des étoiles au jour. Leurs lumières vacillantes n’éclairent pas les confins de l’espace, ni la fin des temps. Ils sont tissés d’obscur et d’absence. Ils se voient égarés dans un monde beaucoup plus grand que leur petitesse, plus indifférent que leurs désirs, plus inflexible que leur indolence. Ils sont de plus en plus piégés par leur ombre, cernés par leur propre nombre, l’épuisement des ressources et la torpeur des volontés. De leurs fourmillements actifs, de leurs mobilités contingentes, n’émergent en fin de compte qu’inertie, exténuation. Leurs consciences isolées, séparées, limitées, et même « terrorisées », ont renoncé à la montée de la Conscience. Ils se savent enfermés dans un monde clos, serré, muré, et ils s’y découvrent plus séquestrés que leur CO2.
Malgré tout, les hommes et les femmes ont des soifs. Soif d’être distingués (dans leur foule), d’être accomplis (dans leur inachèvement), d’être justifiés (dans leur infirmité). Ils et elles ont aussi des puissances. Puissance de réfléchir, de s’allier, et point critique, puissance de se dépasser, de franchir par la pensée ou le rêve des limites censées indépassables. Jadis, l’Homme, déjà « moderne » en un sens, aimait encore se croire, cosmiquement et ontologiquement, au centre de l’Univers… Aujourd’hui, l’Humanité dessoûlée se sait reléguée dans un coin reculé d’une galaxie insignifiante, elle-même perdue dans quelque superamas. Que signifie cette insignifiance? Est-elle relative ou absolue ? Mais, peut-être, la notion de « place », dans un univers sans centre, n’a-t-elle pas de sens ? Peut-être faudrait-il la remplacer par une autre idée, une autre métaphore, comme celle de mouvement intérieur? Peut-être aurions-nous besoin d’un anthropocentrisme du mouvement de l’esprit plutôt que d’une cosmologie des lieux et des corps?
Dans cette vue, l’Homme peut se considérer comme un éternel migrant, s’orientant par quelque étoile interne, vers d’autres centres de l’être, d’autres géographies ignorées du cosmos même. Cette émigration perpétuelle s’explique par l’élan même de l’âme. L’âme se meut toujours, et l’un de ces mouvements est celui de la critique. Il y a aussi l’effervescence biologique et sociale résultant de la compression accrue, par le resserrement, la contraction, l’écrasement dus au nombre.
D’ailleurs, sans même recourir à quelque anthropocentrisme que ce soit, ce chauvinisme et ce provincialisme de l’espèce, parfaitement déplacés pour quiconque jette son regard au-delà des horizons, on pourrait dès maintenant faire l’hypothèse que les forces actives derrière le processus de l’hominisation sont en réalité de nature « universelle ». En effet, quoi de plus universels que le mouvement, la totalisation, la compression? De cela, on peut inférer qu’il y a sans doute, de par les vastes mondes, d’innombrables formes d’évolution, fort différentes peut-être, mais aussi analogues dans leur principe même à celles qui façonnent l’Anthropocène : accroissement, complexité, conscience – qui toutes en somme tendent à la convergence. De cette idée de convergence découle peut-être la capacité de l’Univers à fabriquer son propre sens.
Or aujourd’hui, la science moderne, ainsi que les philosophies bien trop complaisantes qu’elle entretient dans sa cour, traitent l’Homme comme une simple machine, aux rouages neuronaux et biochimiques certes complexes. Une machine complexe, mais une machine.
Dans la mode du jour, dans les laboratoires, dans les universités et dans les centres du conformisme épistémologique, sont méprisées ou ignorées comme non pertinentes les leçons des grandes traditions spirituelles (par exemple la chamanique, la védique, l’égyptienne, la juive, la bouddhiste, la chrétienne, pour n’en citer que quelques-unes des plus saillantes). Sont royalement ignorées les intuitions visionnaires des poètes, des philosophes et des mystiques.Tout cela n’est que chimères fumeuses, bavardages futiles, disent les « modernes ». Que représentent ces rêveries, comparées aux certitudes tangibles apportées par des nombres, des images, des théories, des équations ?
Du point de vue de la doxa moderne, le « phénomène humain » n’aurait pas de Grand Récit justifiant sa fondation et sa Genèse. L’Homme ne serait rien de plus que le résultat d’une suite de hasards convergents, entièrement explicables par la logique du matérialisme et le mors du déterminisme. On ne voit plus la singularité de l’espèce humaine, sa particularité, son exception. On « démontre » seulement sa banalité supposée, sa trivialité relative dans le monde bariolé de la Biosphère. On ne préfère lire que sa ressemblance avec les autres êtres vivants, dont il partage nombre de gènes, et tant de traits comportementaux, liés à la structure fondamentale des vivants : à savoir la génération, la croissance, le dépérissement, la mort. On se rappelle volontiers quelques-unes des dernières étapes de l’évolution du vivant, dont notre planète garde la trace. Dès la fin du Tertiaire apparurent sur la Terre des animaux « pensants », c’est-à-dire doté d’une proto-conscience, préparant la voie des premiers Primates puis des Hominidés et des Hominiens.
La conscience est sans doute, sous ses différentes formes, les plus modestes, comme les plus aiguës, chose universellement partagée. Mais il faut aussi voir en chaque homme sa spécificité, son essence propre, qui est à l’affût dans son esprit invisible, dans sa conscience tapie. Toutes ces consciences peuvent en puissance s’agréger comme une Toile mentale, un Web mondial. La Noosphère commence à recouvrir la Biosphère de son voile de conscience…
Je fais partie de ceux qu’obsède une autre évidence : l’Homme représente l’un des infimes résultats de forces immenses, à l’échelle cosmologique ; il est le produit de fins mécanismes de transformation énergétique et de mutations continues, à l’œuvre au cœur de la matière, depuis des milliards d’années, à des échelles que nous ne soupçonnons pas, et à des fins dont nous n’avons aucune idée… Parmi ces « mécanismes » fondateurs, qui sont pourtant rien moins que mécaniques, il y eut d’abord la quantification de l’énergie. Depuis l’aube du monde , l’énergie primordiale, celle qui devait irradier l’ensemble de l’existant, prit des formes granulaires, corpusculaires, photoniques, atomiques. Des premiers états quantiques, produisant particules, corpuscules , atomes, devaient découler dans la suite des temps une infinie variété de combinaisons et de recombinaisons, une valse sans fin de ré-arrangements, une danse continue d’ultra-mixtions.
D’autre part, les forces de la Gravité, d’une autre nature que quantique, jouèrent leur partition sur d’immenses nuages de gaz. La Matière s’agrégea progressivement en galaxies, en étoiles, en planètes. Les forces électro-magnétiques, quant à elles, agirent sans relâche dans les soupes chimiques. S’y formèrent des molécules toujours plus longues, plus entortillées, plus enveloppantes, comme si elles cherchaient à se faire le nid souple, vibrant, de leur propre couvaison. S’ouvrit le riche royaume de la chimie organique, où se complurent à l’association et à l’interaction des myriades d’atomes et de molécules, se liant organiquement en gigantesques macromolécules et en protéines de plus en plus protéiformes (c’est le cas de le dire). De celles-ci, inévitablement, comme disent les déterministes, surgirent les premières sortes de proto-vie, et les composants nécessaires de ce qui devait alimenter d’autres formes de vie naissantes, dans une inépuisable variété, du ciron au potiron, de la phalène à la baleine. On a mis en parallèle la complexification propre au vivant, à l’échelle biologique, et la complexité propre à l’univers, à l’échelle cosmologique. On a constaté que les ordres de grandeur qui interviennent dans la gamme des entités biologiques, depuis les plus simples (les virus) jusqu’aux plus complexes (le cerveau humain), est en quelque sorte analogue aux ordres de grandeur qui séparent les particules élémentaires des superamas galactiques. Autrement dit, on a découvert que la « complexité » d’un cerveau humain par rapport à un simple virus est analogue à celle de l’univers entier par rapport à un seul électroni… De là, il est aisé de supposer que les phénomènes de la vie et de la conscience observés ici-bas dépendent de forces qui intéressent le cosmos tout entier, dans une sorte d’intégration totale, – des forces universelles (et non pas accidentelles), capables de porter la matière à de très hauts degrés de concentration et d’arrangement internes.
Il est également aisé de supposer que, partout dans l’univers où de tels degrés de concentration pourraient apparaître, il faudrait légitimement s’attendre qu’existent des formes de vie et de conscience semblables, ou plus vraisemblablement encore, pour une forte proportion d’entre elles, très supérieures à celles que nous connaissons sur cette Terre. Il ressort également de tout ceci que le niveau de conscience est en quelque sorte le marqueur principal du niveau de complexité atteint par son substrat provisoire, dans le système nerveux et cérébral. La compression générale, que la Gravité rend possible et entretient, est un moyen de garder à l’intérieur d’un monde ainsi de facto refermé, gravitationnellement clos, un nombre astronomique d’éléments constamment réorganisés, pendant des temporalités immenses, leur permettant d’innombrables arrangements et recombinaisons, comme on l’a dit. Mais comment expliquer que les combinaisons les plus complexes et, de ce fait, les plus prometteuses pour d’autres combinaisons à venir, puissent se conserver, perdurer et continuer d’évoluer dans un monde soumis à tant de forces et à tant de pressions, en dépit de leur rareté et de leur fragilité intrinsèques ? Les expressions de « gravité de deuxième espèce » et de « gravité de complexité » ont été proposées pour dénommer cette ténacité à survivre et à subsister de molécules puis de cellules et d’organismes toujours plus complexes, nonobstant leur fragilité intrinsèque.
La science moderne vit encore sous le signe trop exclusif de l’entropie, de l’usure et de la désintégration universelle. Il serait temps de reconnaître que, perpendiculairement (en quelque sorte) à cette immanence de l’entropie, s’élève toujours plus un courant irrésistible de complexification et de conscience croissantes. Ce courant, cet axe de « complexité-conscience », se traduit dans l’espèce humaine par les phénomènes de croissance des capacités neuronales et cognitives, mises en évidence par le cerveau humain, et plus généralement par toutes les autres formes de conscience que les systèmes nerveux présents dans la Nature rendent conjecturables.
Avant que la vie n’apparaisse, les plus grosses molécules que l’on pouvait rencontrer dans les eaux ou dans la terre, n’étaient encore que des amas, des agglomérats, des assemblages physico-chimiques. Sinon inertes, du moins plutôt inactives par elles-mêmes, ces grosses molécules étaient livrées aux lois de la physique et de la chimie. Elles n’étaient encore que matière anonyme, substance répétée, soumise à ces lois inflexibles. Par contraste, dès que la vie est apparue, ces molécules standards, jusqu’alors constamment réitérées, se mettent à muter et à se reproduire toujours plus efficacement, multipliant les individualités et formant des groupes, des familles, et des bassins d’espèces zoologiques, faisant croître par là leurs possibilités de tâtonnements, d’essais et d’erreurs, de regroupements et de clivages, de mutations et d’apparitions de nouvelles spéciations.
La complexification du vivant, cette ruée vers l’avenir, se fait désormais en réseau, selon plusieurs axes simultanés, et elle est d’autant plus exponentielle. Ainsi se constituent de nouveaux phyla, de nouvelles « unités zoologiques », chacune comprenant une « population » composée d’espèces proches, à la fois légèrement différentes, et aussi potentiellement divergentes. Toutes ces formes, dans leur bouillonnement, continuent de se développer en faisceau, par des successions de mutations s’additionnant les unes aux autres toujours dans le même sens, comme s’il s’agissait de confirmer une percée dans les murailles du possible, ou de confirmer une sorte de « préférence » de l’évolution pour une direction privilégiée, à l’échelle de durées dépassant le million d’années. Cette « préférence » pourrait s’interpréter comme une force fondamentale, orientant « toute Matière vers le plus compliqué et le plus conscient »ii. La forêt de la Vie sur terre semble une jungle, impénétrable à l’analyse. La place de notre espèce ne peut s’y trouver aisément du point de vue morphologique, même si du point de vie comportemental, elle semble la forme qui se sera révélée la plus mortifère et la plus délétère pour toutes les autres formes de vie. N’y a-t-il pas cependant un moyen de démêler dans ce fouillis inextricable de phyla une sorte de principe majeur d’évolution, d’axe explicatif? La loi de « complexité-conscience » déjà évoquée pourrait aider à formuler une hypothèse à ce sujet.
Chez les vivants supérieurs, le système nerveux a tendance à se regrouper ici et là en ganglions de plus en plus importants, qui ne sont pas sans rapports avec la tendance à la céphalisation et la cérébralisation. D’âge en âge la masse de matière « cérébralisée » n’a pas cessé d’augmenter au sein de la Biosphère. Cela s’observe dans le cas des Primates, d’abord apparus au Tertiaire inférieur sous la forme de très petits animaux, puis séparés en deux groupes au Tertiaire moyen, dont l’un, centré sur l’Afrique, devait connaître un destin mondial. A partir du Miocène, la culmination des Primates de type anthropoïde se confirma, avec l’Afrique pour foyer principal. Après plus de deux milliards d’années d’exploration dans toutes sortes de direction, et bien avant l’apparition du genre Homo, la singularité fondamentale du groupe des Primates éclata : elle fut de diriger toujours son évolution selon l’axe d’une « complexité-conscience » croissante.
Pendant le dernier million d’années de l’évolution sur Terre, a été crevé le plafond nocturne qui empêchait encore d’atteindre le vrai soleil de la conscience. A la fin du Pliocène, la Terre était encore entièrement « sauvage », sans trace de civilisation ou de culture. Aujourd’hui, c’est la nature sauvage qui a presque disparu, remplacée par la « civilisation humaine » qui occupe intégralement la Terre. Tout cela en un temps très court à l’échelle du Cosmos : un seul petit million d’années. Quelque chose de majeur, d’inouï a donc dû se passer au début du Quaternaire dans le domaine de la vie. Mais quoi ? Où ? Au sein de quelle espèce? Chez les Australopithèques, ces Singes à petites canines, se tenant debout ? Chez les Pithécanthropes, déjà des Hommes, mais au crâne aplati et simiesque ? La différence entre les pré- ou para-hominiens et les proto-hominiens peut être difficile à objectiver, tant elle ne semble pas plus significative qu’entre deux familles hominoïdes voisines. Il faut se résoudre à ce constat. Le facteur-clé qui a permis l’explosion du phylum hominien, lui donnant la souveraineté de la Terre, reste encore inconnu, invisible, inexplicable en essence. C’est pourquoi nombre de paléontologues soutiennent encore qu’entre Hominiens et Anthropoïdes, il n’y a aucune différence de « nature », mais seulement une différence de « degré ». Dans cette explication qui n’explique rien, l’Homme ne serait qu’un Singe se tenant plus souvent debout, mais peut-être un peu plus malin que les autres…
Pierre Teilhard de Chardin s’est élevé avec véhémence contre cette lecture de l’évolution. Il a supposé qu’eut lieu en ce début du Quaternaire un moment capital. L’Anthropoïde que l’on devait plus tard appeler l’Homme, soudain n’a plus été seulement « un être qui sait », mais il est devenu « un être qui sait qu’il sait ». Il s’est découvert « une conscience à la deuxième puissance »iii. Par cette « conscience au carré », l’Hominidé accéda d’un seul coup, et non par « degrés », à un monde totalement nouveau, son monde intérieur, le monde de la pensée, qui faisait de l’Univers, un Univers pensé. Ce n’était plus là seulement le monde de l’espace et du temps soudainement accessible à la pensée et à la conscience. C’était surtout les premières itérations du tissage, jamais cessées depuis, d’un nuage de conscience pensante, enveloppant la Terre, mais aussi s’élevant vers le Ciel, et s’enfonçant, par la puissance des mythes, dans les antres du lointain passé et dans les cavernes de la mort. La « conscience au carré », phénomène inouï, imprévisible, livrait d’un seul coup à l’Homme ainsi oint, le monde terrestre tout entier, mais aussi l’Univers total, comme un butin nouveau. La suite a montré que l’au-delà même de l’Univers, et ce qui était avant sa Genèse, n’étaient plus dès lors hors des limites de son intelligence. Son intelligence s’est doublement éveillée, elle s’est éveillée à elle-même par la lumière de la conscience, et éveillée à tout ce qui n’estpas elle-même, par le truchement de tout ce que la conscience peut pressentir en elle d’inconscient. L’apparition de la conscience, ce savoir du fait que l’on sait, a été l’élément déclencheur. Et les ondes réverbérantes de cette explosion initiale ne font jamais que commencer à s’étendre de par l’univers…
Mais accrochez-vous. On n’a encore rien vu. Tout reste à accomplir. « Un être qui sait » ne peut s’arrêter en si bon chemin. Il peut se mettre illico à réfléchir sur le fait qu’il est aussi « un être qui sait qu’il ne sait pas » (ce qui fut le privilège de Socrate de l’avoir formulé en langue claire). Il peut se mettre à se douter qu’il est aussi « un être qui ne sait pas qu’il ne sait pas », ignorance fatale, que l’on peut cependant quelque peu corriger en méditant sur l’essence de l’infinité des choses dont on sait qu’on les ignore, et plus encore sur l’infinité des choses dont on ignore absolument le fait même qu’on les ignore… Mais comment expliquer que cette rupture décisive, ce saut de l’ange de l’Homme dans l’immense univers de la pensée et de la conscience ne se soit pas traduit également par une rupture analogue du point de vue morphologique ? Quelque artifice génial de connexion et d’arrangements de neurones (que les bons professeurs de neurosciences décèleront un jour peut-être dans leurs imageries?) a-t-il permis de faire le pas crucial séparant le cerveau « réfléchissant » de l’Homme de celui « non réfléchissant » du Chimpanzé ? Il est fascinant, me semble-t-il, que l’apparition d’une précieuse mutation neuronale, peut-être apparemment minimale, ait permis une telle explosion macro-évolutive de la « pensée se pensant », de « la conscience consciente de soi ».
Il ne faut pas cesser de marteler ce point sensible, ce point S : celui du soi. Il y a seulement quelques centaines de milliers d’années, l’Homme est apparu soudainement au milieu des Pongidés, ces Primates hominoïdes aujourd’hui en voie de disparition terminale. Cela fut un événement comparable à l’émergence, il y a deux ou trois milliards d’années, des premières molécules « vivantes » au milieu de la soupe primordiale des protéines « mortes », ou du moins inertes. La conscience au carré, cette conscience de la conscience, n’est pas simplement un nouvel attribut permettant plus tard à Homo de se nommer (fort improprement) Sapiens. Il s’agit de beaucoup plus que cela. Dans le sein bouillonnant de la vie, est apparue une autre espèce de Vie. Ce sera la gloire ineffaçable du Pliocène d’avoir vu naître cette nouvelle espèce de vie, la Vie de la Conscience. On n’a pas fini de mesurer les implications de cette révolution, non copernicienne, mais sapientiale. L’Homme, inexplicablement, s’est ouvert la voie vers les étoiles, dont les plus brillantes brillent dans des cieux inaccessibles à la simple vision. Avec l’Homme, a donc été révélé un nouvel élément fondamentale quant à la nature même de ce monde. L’Homme n’est objectivement qu’une sorte de bref néant, face à l’amplitude de l’univers et à la radicalité des mystères. Mais s’il peut, d’un seul coup, atteindre à la conscience même de son propre néant, sans renoncer à la puissance de son esprit, alors cela incite à penser que, statistiquement, de par le monde, de vastes esprits, sages comme des millions de Messies, moins provinciaux que nos prophètes des âges passés, sont déjà à l’œuvre, ailleurs, loin d’ici, en termes de parsecs, mais pas si loin, si toutes les consciences ont vocation à s’intriquer.
Comment s’assurer de la validité de cette hypothèse de recherche? Il faut faire confiance en la puissance future de la conscience, de la pensée et de l’intuition, pour progresser sur cette voie (royale). L’Homme n’est sans doute qu’un pion minuscule dans l’échiquier d’infinies dimensions qu’est l’Évolution. Mais il a déjà su mettre sa conscience au carré. Le temps se rapproche où il saura l’élever à la puissance n.
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iCf.P. Teilhard de Chardin. L’Apparition de l’Homme. Ed. du Seuil, Paris, 1956, p. 301
iiP. Teilhard de Chardin. L’Apparition de l’Homme. « Les trois peurs de l’espèce humaine et leur remède ». Ed. du Seuil, Paris, 1956, p. 308
iiiP. Teilhard de Chardin. L’Apparition de l’Homme. « Les trois peurs de l’espèce humaine et leur remède ». Ed. du Seuil, Paris, 1956, p. 314
Consciousness, obviously, is capable of grasping abstract, immaterial ideas – for example, the principle of non-contradiction or the concept of universal attraction. Can we deduce from this that consciousness is itself immaterial in nature? Materialists deny it. Consciousness is not immaterial, they say; it is only ever the material emanation of the material substance of material bodies. But then, how can we explain the fact that purely ‘material’ entities are capable of conceiving pure abstractions that are essentially unconnected with the material world? How could a consciousness that is only ‘material’ link up and interact adequately with all the beings of unknown essences that make up the world, with the various natures that surround or subsume it? What could be the stuff of the links between a ‘material’ consciousness with beings a priori totally unrelated to its own ‘matter’? In particular, how can a ‘material’ consciousness, confined in a ‘material’ body, interact effectively with other consciousnesses, themselves confined in other bodies? How can we imagine that a consciousness could link up (materially) with other beings existing in act, or in potential, throughout the world, and that it could penetrate (materially) their essence?
All these difficult questions were dealt with by Kant in his lively little work, Dreams of a Man Who Sees Spiritsi. But Kant does not adopt a materialist point of view. Quite the contrary. In this book, he asserts that consciousness (which he calls the ‘soul’) is immaterial, just as what he calls the ‘intelligible world’ (mundus intelligibilis, the world of ideas and thoughts), – immaterial. This ‘intelligible world’ is the proper ‘place’ of the thinking self, because the latter can go there at will, detaching itself from the material, sensible world. Kant also asserts that human consciousness, although immaterial, can be linked to a body, the body of the self, from which it receives material impressions and sensations from the organs of which it is composed. Consciousness therefore participates in two worlds, the material and sensible world and the immaterial and intelligible world, – the world of the visible and that of the invisible.
The representation that consciousness has of itself as being a ‘spirit’ (Geist), when it considers itself in its relations with other consciousnesses, is quite different from the representation it has when it sees itself as being attached to a body. In both cases, it is undoubtedly the same subject who belongs at the same time to the sensible world and to the intelligible world; but it is not the same person, because the representations of the sensible world have nothing in common with the representations of the intelligible world, says Kant. What I think of myself as a living, feeling, carnal being is not on the same level, and has nothing to do with my representation as (pure) consciousness.
Conversely, the representations that I may hold of the intelligible world, however clear and intuitive they may be, are not sufficient to give me a representation of my consciousness as a human being. The representation of oneself as (pure) consciousness can be acquired to a certain extent by reasoning or induction, but it is not naturally an intuitive notion, and it is not obtained through experience.ii
Consciousness does indeed belong to a single subject, who participates in both the « sensible world » and the « intelligible world », but consciousness is also twofold. It is not « the same person » when it represents itself as « pure consciousness » and when it represents itself as « attached to a (human) body ». The fact that it is not « the same » in these two cases implies an inherent, profound duality – consciousness is a dual being. Here, for the first time, Kant explicitly introduces the expression « duality of the person » (or « duality of the soul in relation to the body »iii). This duality can be inferred from the following observation. Some philosophers believe they can refer to the state of deep sleep when they want to prove the reality of ‘obscure representations’. We can only observe that they are no longer clearly present in us when we wake up, but not that they were really ‘dark’ when we were asleep.
For example, we might well think that they were actually clearer and more extensive than the clearest representations we have in the waking state. This is indeed what we might expect of consciousness when it is perfectly at rest, and separated from the external senses, Kant concludes.
Hannah Arendt found this particular idea ‘bizarre’iv, without further explaining or justifying her trenchant judgment. Perhaps it seems indeed ‘bizarre’ to assert that consciousness thinks more clearly and more extensively in deep sleep, and that it is then more ‘active’ than in the waking state? Or does it seem ‘bizarre’ to present consciousness not as ‘one’ but as ‘two’, this duality implying a contradiction with the unified idea that consciousness might a priori have of its own nature? Consciousness feels the intrinsic unity it possesses as a ‘subject’, and it also feels, as a ‘person’, endowed with a double perspective, one sensible and the other intelligible. It may therefore seem ‘strange’ that the soul should think of itself as both one and two, – ‘one’ (as subject) and ‘two’ (as person).
This intrinsic duality creates a distance between consciousness and itself, an inner gap within itself. It reflects a gap between the ‘waking’ state (where the feeling of duality is revealed) and the ‘deep sleep’ state, where the feeling of duality evaporates, revealing the true nature of consciousness.v
To ward off this ‘oddity’, Hannah Arendt proposed an explanation, or rather a paraphrase of Kant’s note: « Kant compares the state of the thinking self to a deep sleep in which the senses are at complete rest. It seems to him that, during sleep, the ideas ‘may have been clearer and more extensive than the clearer ideas of the waking state’, precisely because ‘the sensation of man’s body was not included in it’. And when we wake up, none of these ideas remain ».vi What seems ‘bizarre’ to Hannah Arendt, we then understand, is that after consciousness has been exposed to ‘clear and extensive’ ideas, none of this remains when it wakes up. Awakening erases all traces of the activity of consciousness (or of the ‘soul’) in the deep sleep of the body. Even if there is nothing left, there is at least the memory of an immaterial activity, which, unlike activities in the material world, does not encounter any resistance or inertia. There also remains the obscure memory of what was then clear and intense… There remains the (confused) memory of having experienced a feeling of total freedom of thought, freed from all contingencies. All these memories cannot be forgotten, even if the ideas conceived at the time seem to escape us. It is possible to conjecture that the accumulation of these kinds of memories, these kinds of experiences, will end up reinforcing the idea of the existence of a consciousness that is independent (of the body). By extension, and by analogy, these memories and experiences of deep sleep constitute in themselves an experience of ‘spirituality’, and reinforce the idea of a spirit world, an ‘intelligible’ world, separate from the material world. The consciousness (or spirit) that becomes aware of its power to think ‘clearly’ (during the body’s deep sleep) also begins to think of itself as being able to distance itself from the world around it, and from the matter that constitutes it. But its power to think ‘clearly’ does not allow it to leave this world, nor to transcend it (since waking up always happens – and with it forgetting the ‘clear’ thoughts of deep sleep).
What does this sense of distance from the world bring to consciousness?
Consciousness can see that reality is woven from appearances (and illusions). In spite of the very profusion of these appearances (and illusions), reality paradoxically remains stable, it continues unceasingly, it lasts in any case long enough for us to be led to recognise it not as a total illusion, but as an object, and even the object par excellence, offered to our gaze as conscious subjects.
If we do not feel able to consider reality as an object, we may at least be inclined to consider it as a state, durable, imposing its obviousness, unlike the other world, the ‘intelligible world’, whose very existence is always shrouded in doubt, of improbability (since his kingdom can only be reached in the abyss of deep sleep).
As subjects, we demand real objects in front of us, not chimeras or conjectures – hence the insignificant advantage given to the sensible world. Phenomenology teaches that the existence of a subject necessarily implies that of an object. The object is what embodies the subject’s intention, will and consciousness. The two are linked. The object (of intention) nourishes consciousness, more than consciousness can nourish itself – the object ultimately constitutes the very subjectivity of the subject, presenting itself to her attention, and even instituting itself as her conscious intention. Without consciousness, there can be neither project nor object. Without an object, there can be no consciousness. Every subject (every consciousness) carries intentions that are fixed on objects; in the same way, the objects (or ‘phenomena’) that appear in the world reveal the existence of subjects endowed with intentionalities, through and for whom the objects take on meaning.
This has a profound and unexpected consequence.
We are subjects, and we ‘appear’, from the very beginning of our lives, in a world of phenomena. Some of these phenomena also happen to be subjects. We then gradually learn to distinguish between phenomena that are merely phenomena (requiring subjects in order to appear), and phenomena that eventually reveal themselves to us as being not just phenomena, of which we would be the spectators, but as other subjects, and even subjects who are intrinsically ‘other‘, subjects whose consciousness can be conjectured as radically ‘other‘. The reality of the world of phenomena is thus linked to the subjectivity of multiple subjects, and innumerable forms of consciousness, which are both phenomena and subjects. The world represents a ‘total phenomenon’, whose very existence requires at least one Subject, or Consciousness, that is not merely a ‘phenomenon’.
In other words, if a thought experiment were to presuppose the absence of any consciousness, the non-existence of any subject, in the original states of the world, would we necessarily have to conclude that the ‘phenomenal’ world did not exist in this time of ‘genesis’? Undoubtedly. The ‘phenomenal’ world would not then exist, insofar as phenomenon, since no subject, no consciousness, would be able to observe it.
But another conjecture is still possible. Perhaps, in this time of ‘genesis’, there are subjects (or consciousnesses) that are part of another world, a non-‘phenomenal’ world, a ‘noumenal’ world, the ‘intelligible world’ evoked by Kant?
Since there can be no doubt that the world and reality began to exist long before any human subject appeared, we must conclude that other kinds of consciousness, other kinds of ‘subjects’ already existed then, for whom the world in the state of phenomenon, total and inchoate, constituted an ‘object’ and embodied an ‘intention’. In this case, the world has always been an object of subjectivity, of ‘intentionality’, of ‘desire’, right from its genesis.
It remains to try and imagine for which subjects, for which consciousnesses, the emerging world could then reveal itself as an object and as a phenomenon. We can hypothesise that this primal subjectivity, endowed with an ‘intentionality’, a ‘desire’, pre-existed the appearance of the world of phenomena, in the form of an original power to will, to desire, and to think. Man retains a ‘mysterious’ trace of this ancient, primal power, insofar as he is ‘thought made flesh’. « For the philosopher, speaking from the experience of the thinking self, man is, quite naturally, not only the Word, but Thought made Flesh; the always mysterious incarnation, never fully elucidated, of the ability to think ».vii Why is this incarnation ‘mysterious’? Because no one knows where thinking consciousness comes from, and even fewer can guess at the multiplicity of forms it has taken in the universe since the beginning, and may yet take in the future.
Since our only guide in this search is consciousness itself, we must return to it again and again. Every consciousness is unique because it recreates (in its own way) the conditions of the spirit’s original freedom. This freedom was not only that of the first man, but also of all that preceded him, of all that was before him and without him – of all that was non-human.
All consciousness is singular, and the solitary thinker recreates in his own way the absolute solitude of the first Man, the first Thinker. « While a man lets himself go and simply thinks, about anything for that matter, he lives totally in the singular, that is to say in complete solitude, as if the Earth were populated by one Man and not by men ».viii
Who was the first man, the first thinker to be « alone »? The one the Bible calls Adam? The one the Veda calls Puruṣa? Or some primal, original Spirit, creating in the thinker the living object of his living thought, and thereby creating the conditions for the engendering of a living multitude of other ideas (and other minds)?
We owe it to Parmenides and Plato, thinkers of the first depths, to have celebrated a few primordial spirits, among the most ancient of whom the world has preserved a memory. They admiringly quoted those sages who had lived long before them in ‘the life of intelligence and wisdom’, that life of Noûs and Sophia, which not all men know, but which all may wish to know. Intelligence and wisdom indeed « live », in the literal sense, for they live by the life of the Spirit. From the beginning, Socrates asserts, the Spirit, the Noûs, has been the « King of heaven and earth »: νοῦς ἐστι βασιλεὺς ἡμῖν οὐρανοῦ τε καὶ γῆς.ix
In this the Sirach agrees with Socrates, and goes back even further: « Wisdom was created before all things, and the light of understanding from eternity ».x
Paradoxically, this very ancient idea (that the Ancient Greeks and the Ancient Hebrews shared) now seems to have once again become one of those « secrets still buried in the dark depths of the earth ».xi
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iKant. Dreams of a Man who sees spirits, – explained by Dreams of Metaphysics (1766). Translated by J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863
iiiIn a note appended to Dreams of a Man who sees Spirits, – explained by Dreams of Metaphysics.
ivH. Arendt. The Life of the Mind. Thought. The will. Translated by Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.68-69
vOne finds similar observations on the duality of the transient “ego” and the eternal “Self”, made by Indian thinkers and “rishis” such as Ramakrishna, Swami Vivekananda or Ramana Maharshi.
Conceptions of the ‘I’, the ‘ego’, the ‘person’, the ‘subject’, the ‘individual’ or the ‘self’ have become increasingly important in Western philosophy since Descartes and his cogito. By asserting « I think », and even more so « I doubt », Descartes placed the singular existence of the « I » and the pre-eminence of the « ego » at the centre of his philosophy. Before him, no doubt, other philosophers had an idea of the ‘self’, but they did not have the idea of basing this idea on the assurance of a doubt about it.
Take Montaigne, for example. Pascal described, with a kind of light-hearted irony, the nature of the doubt that assailed the author of the Essays, a doubt so doubtful that it made him doubt even his own doubt: « Montaigne places all things in such universal and general doubt that this doubt carries itself away, that is to say, if he doubts, and doubting even this last proposition, his uncertainty rolls over itself in a perpetual circle without rest; opposing equally those who assure that everything is uncertain and those who assure that everything is not, because he does not want to assure anything. The essence of his opinion, which he has not been able to express by any positive term, is to be found in this self-doubting and self-ignoring ignorance, which he calls his master form. For if he says he doubts, he betrays himself, by at least assuring that he doubts; which being formally against his intention, he could only explain by interrogation; so that, not wanting to say ‘I don’t know’ he says ‘What do I know?’ of which he makes his motto. »i
After Descartes, the so-called ‘modern’ philosophical systems that followed, and especially the German idealist philosophies, amplified interest in the figures of ‘I’, ‘ego’ and ‘self’. These personal pronouns, in their deceptive simplicity, embodied various attempts, literally semantic and grammatical, to denote what human beings ‘are’, or rather appear to be, and thus more conveniently designate, at least in appearance, ‘what makes each of us what we are’ii .
But there is nothing less timeless than ‘modernity’. Modern philosophies, as the latest arrivals in the history of thought, are predictably doomed to have to pass the baton in their turn at some point in the future. In their passing glitter, their assertive arrogance, their piecemeal questioning, their contrived theses, they can never make us forget that the conceptions on which they are based are not in themselves universal or absolutely necessary. Other thinkers, of whom we have no idea, will perhaps, in the centuries to come, come up with other points of view. There is no doubt that, on a subject as obscure, profound and abysmal as that of the subject or consciousness, alternative views will flourish and bear new fruit.
If we look briefly at the past, neither the Hebrews nor the ancient Greeks, to take these two examples, attached to the personal pronouns in use in the grammars of their languages, Semitic and Indo-European respectively, an ontological weight comparable to that which they took on in modern philosophies of the ‘subject’, such as those of Descartes, Kant, Fichte or Hegel. But in the absence of ontological weight, their pronouns possessed other qualities, more evanescent, intangible or implicit, perhaps, but nonetheless highly significant, allusive and challenging.
As far as the ancient Hebrews are concerned, several grammatical treatises would not exhaust the subject of ‘subject’. To give an idea of the resources of Hebrew grammatical forms, I will limit myself here to the example of the three personal pronouns juxtaposed one after the other, אֲנִי אֲנִי הוּא , ani, ani, hu’, (« me, me, him »), when God (YHVH) used them to name himself in Deuteronomy, 32,39. This Trinitarian and strange combination of two ‘me’ and one ‘him’ seems designed to reveal a kind of latent, abysmal power in these pronouns intended to define the essence of God.
As for the ancient Greeks, the role of the ‘self’ is nothing less than simple or elusive in Hesiod, Homer, the pre-Socratic philosophers and Plato. But it is not ‘modern’. Frédérique Ildefonse, in her book Le multiple dans l’âme. Sur l’intériorité comme problème, makes a point of expressing her reluctance in principle to use the very word ‘self’ in the context of Greek mythology or philosophy. She considers that the philosophical use of the word ‘I’ is inadvisable, because it is tantamount to « reproducing grammatical categories in the order of the concept, in this case transforming a personal pronoun into a concept »iv . In her view, the ‘I’ has the character of a ‘false end’. It fixes or freezes reflection prematurely. « Rather, the concept of the self artificially blocks the analysis, when it could be developed further ».v
She refers to Lacan, who does not believe in the ‘I’ either. Lacan refers to it in a curiously Anglo-Latin phrase, ‘autonomous ego’, and believes that belief in its existence is ‘a rather common folly’…
« What inner necessity does it serve to say that somewhere there must be an autonomous ego? This conviction goes beyond the individual naivety of the subject who believes in himself, who believes that he is himself – a fairly common folly, and not a complete folly, because it is part of the order of beliefs. Obviously we all tend to believe that we are us. But we’re not as sure as that, if you look closely enough. In many very specific circumstances, we doubt it, without undergoing any depersonalisation ».vi
The Latin word ego comes from the Greek ἐγώ whose Indo-European root is *aghamvii , which gave rise to several other derivatives in various Indo-European languages, including the Gothic ik, the German ich and, most originally, the Sanskrit अहम्, aham. The latter form is also, it should be noted, the origin of the pronouns moi in French and me in English. Notwithstanding the existence of the word ἐγώ, ‘me’, it remains a matter of debate how the ancient Greeks conceptualised the nature of what it covered. For example, the Athenian states in Plato’s Laws, according to the translation by Auguste Diès: ‘The soul is entirely superior to the body, and, in this very life, what constitutes our self is nothing other than the soul: the body is, for each of us, only the concomitant image; thus we are quite right to say that the lifeless body is only the image of the dead, and that the real self of each of us, what we call the immortal soul, goes to give account before other gods, as our ancestral law declares. »viii In this translation, we see that the word ‘me’ appears twice, although the Greek word ἐγώ is in fact completely absent from the Greek original… On this ground, F. Ildefonse criticises the classical translations of Platoix , which render the expression ‘τὸ παρεχόμενον ἡμῶν ἕκαστον τοῦτ’εἶναι’ (to parekhomenon hèmôn hékaston toût’eïnai) by: « the real self of each of us », or by: « what constitutes our self ». She recommends sticking to a more literal version, and suggests translating ‘τὸ παρεχόμενον ἡμῶν ἕκαστον τοῦτ’εἶναι μηδὲν ἀλλ’ᾒ τὴν ψυχήν’ by « what makes each of us what we are, it is nothing other than our soul ». In doing so, she is moreover in full agreement with Léon Robin’s translation, published in 1950 in the Bibliothèque de la Pléiade, and which is almost identical: « ce qui fait de chacun de nous ce qu’il est, n’est rien d’autre que son âme ».x F. Ildefonse also quotes Michel Narcyxi who also questions the translation of ἡμῶν ἕκαστον (hèmôn hékaston) as « self ». In fact, there is nothing in the original Greek text to suggest that for Plato ‘the true self is the soul’. Without using the word ἐγώ, ‘I, self’, Plato invites us to explore other avenues, such as that of the ‘immortal principle of the soul’ (arkhen psukhès athanaton) or that of the inner ‘demon’ (daimon) supposed to inhabit the soul.
By way of comparison with these resolutely non-modern Platonic ideas, Michel Narcy refers to the definition of the self as given by Adolphe Franck’s Dictionnaire des sciences philosophiques: « The self is the name by which modern philosophers are accustomed to designate the soul insofar as it is aware of itself and conceives of its own operations, or that it is both the subject and the object of its thought ».xii This definition establishes a link between the concept of self and that of consciousness, a link notoriously absent in Plato. Adolphe Franck’s article reinforces the idea of an identity equation between the self, the soul and consciousness. In Kantian philosophy, this identity takes on a more abstract meaning, that of the pure self or self-reflective consciousness. For Fichte, the abstract self will even identify with the idea of the absolute, insofar as it thinks itself. For Schelling and Hegel, it embodies the particular form or manifestation of the absolute insofar as this form reveals it to itself. « When Descartes defined himself as something that thinks, res cogitans, or enunciated the famous proposition: I think, therefore I am, he was really putting the self in the place of the soul; and this substitution or, to put it more accurately, this equation, he did not content himself with establishing it in the substance of things, he also made it pass into language. Because, ‘on the one hand’, he says (Sixth Meditation, § 8), ‘I have a clear and distinct idea of myself in so far as I am only a thing that thinks and is not extended, and because, on the other hand, I have a distinct idea of the body in so far as it is only an extended thing and does not think, it is certain that this self, that is to say my soul, through which I am what I am, is entirely and truly distinct from my body, and that it can be or exist without it. »xiii However, we do not see that this expression ever took on the rigorous and absolute meaning that was later attached to it, either by him or by any of his disciples. He does intentionally say ‘I’ instead of ‘my soul’, but he does not use theword ‘I’ to designate the soul or the spirit in general. It is only in the German school of thought that we come across this expression for the first time, and it is also there that it reaches a degree of abstraction that the psychological or experimental method, brought in by Descartes, cannot authorise. The self, in Kant’s system, is not the soul or the human person, but consciousness only, thought insofar as it reflects itself, i.e. its own acts, and the phenomena on which it is exercised. Hence, for the founder of critical philosophy, two kinds of self: the pure self (das reine ich) and the empirical self. The first, as we have just said, is the consciousness that thought has of itself and of the functions that are entirely its own; the second is the consciousness applied to the phenomena of sensibility and experience. Fichte makes the ego the absolute being itself, thought substituted for the creative power and drawing everything from its own bosom, mind and matter, soul and body, humanity and nature, after it has made itself, or posited its own existence. Finally, in the doctrine of Schelling and Hegel, the self isneither the human soul, nor human consciousness, nor thought taken in its absolute unity and placed in the place of God; it is only one of the forms or manifestations of the absolute, that which reveals it to itself, when, after having spread out as it were in nature, it returns to itself or collects itself in humanity. » xiv
If we were to undertake a general history of the word « I » and of the conceptions attached to it, we could undoubtedly determine that the « I » has never been considered to be perfectly identical with what is called the soul or consciousness. The self can certainly represent the soul, but only when it has reached a state of development where it is truly aware of itself and its various ways of being. But the « I » doesnot embody the very essence of the soul, nor the whole range of its manifestations. It does not show it to us in all its possible states and in all the putative forms of its existence. There are certainly states in which the soul does not yet know itself. Thus the soul in infancy, and before that during the uterine life that precedes birth. There are also states in which it ceases to know itself, as in the time of dreams, deep sleep, and the various states of unconsciousness that can affect life, without the soul necessarily being aware of being a self. If we wish to affirm that the notion of self is formally linked to that of consciousness, what then becomes of the identity of the human person in cases where this consciousness is not complete, or is more or less obscured? Is not the soul then distinct from the self, when it is immersed in the obscure sensations of a relative or absolute unconsciousness, or when it is dominated by instinctive faculties, in which consciousness plays no assured role?
The modern preeminence of the ego over the notion of the soul, – downgraded to the status of a Platonic essence, and as such discredited –, is now apparently predominant. But for how much longer? Neuroscience research has not found the slightest trace of soul in synaptic microtubules. Is this the end of the story? It’s doubtful.
It is certain, on the other hand, that the dominance of the ego leads moderns to dismiss any role for the soul in thought, and to postulate that thought is in some way identical to the ego. The ego becomes the ultimate symbol of the human person who has reached the full development of her ‘consciousness’. This eminent role of ‘consciousness’ was also undoubtedly one of the main reasons for the emergence of the ego, the reason why the human person could be considered by the idealist philosophies already mentioned as a simple ‘mode’ of divine thought, becoming aware of itself.
But there are many other avenues open to us if we are prepared to stray from the beaten track. Firstly, consciousness could be considered as pure energy, and not as a state. From this point of view, it would not be a mode of being of the ego or the subject. Its own movement could be conceptualised as essentially incessant, autonomous, and therefore essentially infinite. The essence of consciousness-energy would be that it always surpasses and increases itself, from its own point of view, in its own world, different from the material world, that ontologically static world where, it is said, ‘nothing is lost, nothing is created’.
Secondly, we cannot exclude a priori the idea that the soul does exist, as a substance, as an irreducible monad. The conceptual annihilation of the soul by modernists could itself be conceptually annihilated in the coming centuries, or millennia, as a result of discoveries that are unimaginable today.
If we follow these lines of thought, we may find that the conceptions of the German idealists (Fichte, Hegel, Schelling), who see in the human soul a kind of incarnate figure of the Absolute, are too simple. Their conclusions are too hasty, too premature. Nothing has yet been absolutely finalised in the great metaphysical and pan-cosmic drama that continues to unfold. Everything remains to be done.
The question of the self isproving to be a thorny one – much more so than a bush of burning thorns.
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iPascal. L’entretien avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne. Delagrave, Paris, 1875, p.25
iiTo use Plato’s expression, Laws XII, 959 a, in Léon Robin’s translation.
ivFrédérique Ildefonse The multiple in the soul. On interiority as a problem. Vrin. Paris, 2022, p. 32
vFrédérique Ildefonse The multiple in the soul. On interiority as a problem. Vrin. Paris, 2022, p. 32
viJ. Lacan. The Seminar, Book II. The ego in Freud’s theory and in the technique of psychoanalysis. Paris, Seuil, 1978, p.24
viiMichel Bréal and Anatole Bailly. Latin etymological dictionary. Latin words, grouped according to meaning and etymology. Hachette, Paris, 1918, s.v. « ego ».
viiiPlato, Laws XII, 959 a-b, in the translation by Auguste Diès, quoted by F. Ildefonse.
ixLike those of Joseph de Maistre and Auguste Diès.
x« Between the soul and the body there is a radical difference, and in life precisely what makes each of us what we are is nothing other than our soul, whereas the body is a semblance with which each of us is individually accompanied ; and it is rightly said of the body of a dead man that it is a simulacrum of that man, whereas what each of us really is, that imperishable thing to which we give the name of soul, goes off to other Gods to give account to them, as our national traditions state. » Plato, Laws XII, 959 a-b. Translated by Léon Robin, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1950, p.1114.
xiM. Narcy, « En quête du moi chez Platon », in Le moi et l’intériorité, p.58.
xiiDictionnaire des sciences philosophiques by a society of professors and scholars under the direction of M. Adolphe Franck, Paris, Hachette, 1875, p.1122
xivDictionnaire des sciences philosophiques by a society of professors and scholars under the direction of M. Adolphe Franck, Paris, Hachette, 1875, p.1122
Ce soir, ma pensée s’éteint comme une chandelle s’endort. Mon esprit se sépare, se retire sans bruit dans sa cave. Cueva. Guha. Ma conscience maintenant, doucement s’éploie, sans l’ombre d’une idée. Je vois qu’elle s’élève en silence, elle monte, infime, infinie, calcinée, transie. Mon cerveau, un peu immobile, se suspend à son vide impalpable ; mon hippocampe se cabre, se rétracte, se défait, se dénoue, se détache de son sommeil mémoriel. Le cortex lourd, dense, peuplé d’aptes synapses, ne daigne me concéder la plus minime diminution de conscience. Je me compose d’un calme galactique. Il semble que je sache qui je suis, où je vais et pourquoi. Ma conscience continue de s’élever bien au-dessus de qui elle fut, au-delà de ce qu’elle fut. Ce ‘qui’ et ce ‘ce que’ se fondent. Ego et soi aussi se mêlent. Tout se lie. Tout s’intrique, tout se tient, par des fils infinis d’hyphes affamés, glissants. Mon ‘je’ n’est ici ni ‘lui’, ni ‘tu’, ni ‘nous’, ni ‘eux’, il est sans sujet, ni objet. Pure transparence. Complètement noumène. Quelque entité, — serait-ce une divine stance, un ineffable silence, une sacrée science ? — sourd de ce moi mou, brisé, et prend mollement sa place, comme si le Sommeil en personne, ce Dieu vraiment védique, s’emparait nuitamment de mes rêves, pour les affranchir de l’obscur.
Je me trouve sans transition au bord de la conscience du monde, — ce monde-ci seulement, bien sûr. Cette planète de boue et de bleu, je la vois, de plus en plus loin, s’amenuiser dans la nuit. Une sorte de lumière, un océan de sens, des soleils saignants, une forêt de voies verticales, des plaines de vues amples, prennent sa place, offrent une alternative à la masse, ouvrent une lente issue à la matière. Je pense alors, en un sens, commencer de comprendre autrement, d’un autre point de vue, l’essence du théâtre universel, le principe osmotique du cosmos, ‒ et les puissances despotes, magnétiques, magmatiques, mathématiques.
Je m’agrippe aux moindres parcelles de la mémoire. Je refuse le Léthé et ses léthargies. Je désire l’éveil, et l’été de la lumière, cette souveraine du midi. J’aspire à la liberté infinie des dieux, à la félicité des flux. J’embrasse l’univers tout entier, et aussi tout ce qui est au-delà de son orbe. Je suis ravi, Rabbi ! Comment me retiendrais-je, à quoi m’arrimerais-je, en ce plein vol ?
Cette nuit, je fis vœu de ne rien fuir. Affronter le vide, défier le plein, devint un exercice vital. Je me fis immensément petit devant l’infiniment grand. Je me fis aussi un peu plus grand que mon espoir, un peu plus vaste que mes rêves. Je vis, et je sus que je n’avais rien vu. Je tus aussi tout ce que je sus.
La nature du divin se révèle dans chaque vie, la plus humble et la plus glorieuse, la plus courte et la plus ténue. Personne n’est jamais condamné à s’en abstraire toujours. Nos vies se tissent intensément, jour après jour, dans la chaîne des songes et la trame des actes. Quelle délicate Pénélope saurait détisser des nœuds aussi serrés ? Tout en Ulysse est Odyssée. Toute lumière bat des sols noirs, de ses photons saints. Toute étoile un jour éclabousse de gouttes blanches des tonnes de livres sombres. Il n’y a pas d’autre vérité que ce Soi. Il est divin, disent-ils. Il est la somme de toutes les âmes. Il est donc le Tout, ‒ il est tout ce qui se tient au-delà du Tout, dans l’attente. Il s’ouvre toujours plus qu’il ne se donne, il suffit de lever la tête, d’ouvrir la main.
Long before the Cambrian explosion, the world’s genetic heritage had already begun its long, slow genesis. It was being built up, as it continues to be, through all forms of life, experiences and unfathomable memories, including the double embrace of DNA.
For more than four billion years, tenuous, repeated, tenacious and resilient genetic achievements and countless mutations have increased the common treasure, modified and transformed it, condemning dead-ends and rushing off in new directions.
All living things have contributed, to a greater or lesser extent, – fungi and oomycetes, amoebas and sea urchins, corals and earthworms, pterodactyls and stegosaurids, buzzards and bison, bonobos and aïsi , hominids and hominins…
Planet Earth, a tiny drop of mud and fire in the cosmic night, shelters and transports these lives, like a noetic ark.
An ark, because it is facing the flood of millennia and the threat of mass extinctions (five since the end of the Cambrian, and a sixth underway since the start of the Anthropocene).
Noetic, because all biological life ultimately boils down to information, in terms of its transmission. This information carries a meaning that needs to be heard. DNA molecules are therefore more than just a series of nucleotides. They convey ‘meaning’, they ‘signify’ living forms, past and future, – plant essences or animal ways of existing. Each gene embodies a ‘mode’ of existence, and each gamete potentially contains a certain ‘idea’ of being. The global noetic ark takes with it all sorts of ideas about living beings, those whose memory has been preserved and transmitted. But it has no awareness of this. It continues, impassive, its journey through time, a wandering vessel, without end or reason, given over to unconsciousness. It is the fragile, floating symbol of life thrown into the cosmic void in order to survive.
It is not alone. The ark of life here below is the local, earthly figure of a vaster, universal, cosmic life. We know neither its origin nor its end. We only know that this total, unconscious life must have preceded the appearance of all the proto-conscious forms of life in the cosmos, because it contained them all in potential.
The arch is a very general idea, representing a paradigm, an image of the self, a figure of separation between the interior and the vast, dangerous and stimulating exterior. The smallest paramecium is already a kind of arch, enveloping the cytoplasm, macronucleus, micronuclei, vacuoles, peristome, cytostome, cytopharynx and cytoprotect with its plasma membrane… But this protective envelope is not watertight. The cell absorbs water by osmosis and evacuates it through the pulsatile vacuoles. It feeds on bacteria that it ingests through the peristome and cytostome.
Let’s use a metaphor. Yet another arch, made of iron and fire, occupies the centre of the Earthii.The enormous mass of molten metal in the outer core is continually stirred by convection; it interacts with the Earth’s rotation and influences its precessional movement.
In the same way, the arch of life, like a telluric power, but of noetic and even psychoid essence, metamorphoses in its depths and is constantly renewed over millions of millennia. In this living orogeny, life forms emerge in slow, subconscious extrusions. Since the dawn of time, deep, chthonic layers of subterranean life have been set in motion. They erupt in crustal flows; their subductions never cease to melt and remelt; they bring to light, as the case may be, gneisses or migmatites, nuggets of native gold or diamonds in their gangue – all poor metaphors for the infinite variety of proto-consciousness.
Perhaps it would take a Hesiod or a Homer to evoke the cosmogonic, original power of these forms of subconsciousness or proto-consciousness, criss-crossed by hadal strata, riddled with dykes and intrusions, cut by sills…
We imagine them populated by mental plutons, shrouded in strange dreams, half-liquid half-solid intuitions, slowly traversing metamorphic abysses, with no imaginable depth or origin.
Floating lightly on the ocean of these consciousnesses in gestation, like a wind or a vapour, we could call ‘spirit’ that which, in them, blindly seeks the light, that which always precedes them, that which comes from below and from the depths, that which wants the distant and the wide, that which binds itself to the future, that which dislaces itself from the past without tiring of it.
The ark is a local metaphor for the self. But we can of course assume that there are other consciousnesses scattered throughout the universe, proto-, para- or even supra-consciousnesses, of which exo- or xeno-biology gives us an initial idea.
These elusive, exotic, exogenous consciousnesses undoubtedly traverse worlds and universes, infusing them, spying on them, watching them, feeding on them or brooding over them, wounding them or healing them, and who knows? enlivening them, elevating them and transcending them. We begin to dream that, higher up, far above the cosmological horizon, unheard-of nebulae of supra-consciousness, sapiential layers, seraphic ethers, impalpable flashes of light, swirl silently like goshawks or pilgrims. From such a considerable pile of ontic leaps, from heavy magmas to starry gases, from DNA to the soul, from flint to cherubim, how can we convey in words the dynamics of the thrills, the power of the transformations?
The use of ellipsis, allusion and trope is an expedient. We form the hypothesis that throughout the cosmos all sorts of levels of consciousness and subconsciousness fold endlessly, rise or fall, disjoin or rejoin. As they lower, sink or rise, they bind together forgotten places. By unfolding or folding, by compressing their cores, made of dreamy granites or dreamy gabbros, the most stratospheric layers of supra-consciousness envelop all the intermediate strata like swaddling clothes; these celestial entities encompass within them chthonic fires, which pulsate far below, as well as centres of the void.
Or, conversely, according to the topological archetypes of the ball, the sphere and the ‘whole’, it is the deep layers that fold in on themselves, that give birth to shreds of emerging consciousness, and at their heart give rise to the fire that engenders the subsequent spheres, which are difficult to decipher. In other words, whether the Self is at the centre of the sphere it has unified, at the heart of the total One, or whether it is itself the Encompassing, the Totalising, topologically amounts to the same thing. Like the mystical serpent, the Ouroboros, the Self (or the God who is its symbol) sacrifices itself by devouring itself through its end, and through its beginning. It feeds its centre from its periphery.
We need to see this process in its totality and understand it in its essence, and not just consider its local forms, be they fleeting, stacked, spherical, serpentine, metamorphic, spiral or perforated. This totality of consciousnesses in motion is clearly animated by an original, primal energy, albeit a conjectural one.
It can be represented as follows. All consciousness, the highest and most significant, as well as the smallest and most humble, is only the local, singular manifestation of a total, common energy. Human consciousness, for its part, is neither the highest nor the humblest consciousness in the universe. It is of an intermediate nature, combining a biological heritage (genetic, bodily and sensory memory) and the psychic, archetypal forms of the general unconscious, in the making since the time of Prehumansiii.
In every human consciousness there coexists the ‘conscious’ self and an ancient, deep memory, that of the Self. This memory comes partly from the proto-consciousness of generations of hominids and hominins. Added to this are memories of more assertive, more recent consciousnesses, for example those of generations of individuals of the genus Paranthropus, or Australopithecus, which preceded the genus Homo. This accumulated, additive, recapitulative memory is added to the body of unconscious representations, archetypes and symbolic forms that dot the consciousness of Homo sapiens. Symbolic, archetypal and ‘instinctual’ forms constantly mold the human psyche. The psyche is an immaterial substance that exists separately from the body. It even appears to be one of its organizing principles, a driving force for movement and metamorphosis. Other archetypal forms, known as ‘instinctive’, remain linked to the biological substratum, and derive their nature from living matter, insofar as it is more organized and teleological than non-living matter.
Tradition has bequeathed to us a great principle, that of the continuous transformation of psychic forms, analogous in a sense to the less perennial transformation of bodies. Ovid once sang of these metamorphoses:
In its multi-millennial movement, human consciousness does not know the nature of its own matter, its intimate substance, even though it is constantly experiencing its effects. It does not know the nature and essence of the psychic archetypes that structure and orient it. It is trapped in its own reality, which links the biological and the psychic. It does not have the means to represent them clearly, since all its representations are obscurely based on them, induced by them, and not the other way round. It comes from a psychic mold whose nature escapes it entirely. How could a form taken from a mold conceive the essence of that mold, and the conditions of the molding? How could a ‘moving’ thing conceive of the essence of the ‘motor’ that moves and animates it?
Human consciousness can represent ideas, images, symbols and forms. But it cannot represent where these ideas, images, symbols and forms emerge from. It only perceives the effects of the psychic energy in which it is immersed. It cannot conceive of the nature of what nourishes it, or its origin, let alone its purpose. Can we draw comparisons between instincts (linked to the biological substratum) and archetypes (which belong to a sphere that encompasses the psychic, but is not necessarily limited to it)?
Is there any analogy between instinctive, biological forms and symbolic, archetypal, psychological representations?
There are two very different hypotheses on this subject. The first is that instincts and archetypes are energetic phenomena, and are basically of the same nature. Although of distinct origin, they could represent modulations, at very different frequencies, of the same primal, fundamental energy.
In contrast, the second hypothesis draws a radical dividing line between instincts and archetypes, between matter and spirit. In the first case, we can conjecture that an intimate fusion or partial entanglement is possible between instincts and archetypes, between the biosphere and the ‘noosphere’, within the Whole. They would only represent different aspects of the same reality, the same substance.
In the second case, the Whole would contain an internal rupture, a break in continuity, an ontological cut between, on the one hand, what belongs to matter and biology and, on the other, what belongs to spirit and psychology.
In both cases, the archetype of the Whole is not called into question. Its presence in the psyche is obvious. What is open to conjecture is its very nature: is the essence of the Whole entangled or broken?
In the first hypothesis, the Whole is presented as an entity in fusion, apparently inwardly mobile, but basically totally unified. The essence of the Whole, insofar as it is also the One, the only One, is a fine entanglement of the One and the Whole.
In the second hypothesis, the Whole is constantly renewed by an interplay of contradictory forces and partial, provisional, open syntheses. Nothing about its power, its metamorphoses or its end is known or knowable. Everything is always possible, and the surest hypothesis is that something new eternally transfigures the Whole into the Very Other…
Two ideas of the Whole, then: a unified (and globally perennial, self-sufficient) fusion, or a living, agonistic and dialogical polarization.
These two models of the Whole also present two archetypal models of the divine: the oceanic model (final fusion), and the dual or bipolar model (the internal, ever-creative dialogue of the Theos with the Cosmos and the Anthropos). In the oceanic, fusion model, we need to be able to explain the irreducible presence of evil as a neighbor of good. We need to understand whether evil can ultimately be ‘reabsorbed’ or metabolized by the ultimate victory of unity-totality. In the dual model, we might consider that the dialectics of good/evil or God/man are only provisional representations of a dialectic of a much higher order: that of the Divine with Itself.
The very existence of such a dialectic, internal and proper to the Divinity, would imply that it is neither perfect nor complete (in its own eyes, if not in ours). It would always be in the process of becoming, in the act of self-fulfillment and always progressing in the illumination of its own night, in the exploration of its abysses and its heavens.
We could then add that the Divine eternally includes in itself, in its source, in its depth, in its very origin, entities such as ‘nothingness’ or ‘evil’.
From this we can deduce that It draws from this nothingness or evil in Itself the reasons for Its becoming – in other words, the means to exercise Its ‘will’ again and again in order to consolidate Its ‘reign’.
Since Jung, we have known that the psyche lives essentially through and in theexpression of the will. It is the will that is the essence of consciousness, the essence of the mind. If we suppose that the Divinity is ‘Spirit’, then is the essence of this Spirit its will? Let’s look at human consciousness. It cannot take an external view of itself. It can only observe itself from its own point of view. If we analyze our own consciousness scrupulously, we quickly realize that its nature changes at the very moment it becomes aware that it is observing itself. Like the instant, it cannot grasp itself as such; it can only grasp itself insofar as it is withdrawn from itself. It is difficult for consciousness to see its limits, its scope. Where does its power of elucidation end? Will it be able to move freely, carrying its light to the highest summits and to the depths of the abyss? It doesn’t know. Will it be able to determine whether this very bottom, this abyssal goal, actually exists, or whether it is in fact endless? It doesn’t know. As it explores itself, will the psyche reveal itself as ultimately ‘infinite’, ‘in the image’ and ‘likeness’ of the creative divinity who created it, according to Tradition? The answer is unknown.
It is equally difficult for consciousness to determine the conditions of its anchorage in living matter, which forms its biological substratum. To do so, it would have to be capable of placing itself outside itself, in order to consider objectively what, within it, makes possible the articulation between the biological and the psychic, between living matter and living consciousness. Are their respective ‘lives’ of the same nature? Or are they two distinct forms of life, similar in appearance but in reality distinct in essence?
The psyche does not clearly represent itself; it does not clearly represent the blurring of its boundary with matter, with the world of instinct, with the realm of archetypes, nor its ambiguous interface with the realm of spirit. It has no clear idea of who it is, what drives it, or the nature of its will.
The will that unfolds in consciousness would need to reach a supra-consciousness in order to ‘see’ itself at work, to become aware of itself, to consider itself in its choices, and if necessary, to be able to modify or confirm them.
The conscious will must have within itself, and for itself, a representation of what it ‘wants’ but also a representation of what it ‘does not want’, or of what it ‘no longer wants’, representations that it must keep subconsciously in its memory, in the flower of its consciousness, to give itself the means to regain its freedom at any moment, if the urge takes it. But where would this desire come from, from what source would it arise?
How does self-awareness, this higher supervision of consciousness, this conscious ‘knowledge’, emerge? How does it forge a purpose other than instinctual? How does some ‘desire’ for freedom actually take over again? Consciousness appears as a kind of continuous flow of energy, flowing upwards, downwards, in all directions. An endless flow of waves and ripples. Magma folds and unfolds. Consciousness twists and turns around itself, curls up, folds up, unfolds, and its deep levels, kneaded, mingle in new ways, knot into new forms, from which psychic potentials are suddenly discharged, unexpected sparks dazzle, instantaneous flashes of light illuminate, rapid conflagrations erupt…
Every consciousness lives its own Odyssey – it weaves and unweaves its desires, its dreams. Consciousness is at once a wanderer and a voyage; it is a ship made of light and obscurity, both an Argo and a Jason, constantly inventing its bearings, its brilliant constellations, its shadowy abysses and its golden fleece.
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i Aï: Three-toed sloth. South American quadruped, mammal of the toothless family, of the genus Bradypus, which moves extremely slowly.
iiWe know that the Earth’s core, which is liquid on the outside and solid on the inside (called the « seed »), is separated from the Earth’s mantle by the « Gutenberg discontinuity ».
iii« The lineage of the Prechimpanzees and that of the Prehumans separated some ten million years ago, the latter settling in a less wooded environment than the former. Here we see these prehumans standing up, walking and even climbing. Six genera and a dozen species illustrate this extraordinary radiation that flourished between 7 and 2 million years ago in the intertropical arc, from Chad to South Africa, via Ethiopia, Kenya, Tanzania and Malawi. » Yves Coppens and Amélie Vialet (eds.). Un bouquet d’ancêtres. Premiers humains: qui était qui, qui a fait quoi, où et quand? Pontifical Academy of Sciences and CNRS Éditions. Paris, 2021
ivOvid. The Metamorphoses. Book I, 1-2. Translated from the Latin by Marie Cosnay. Ed. de l’Ogre, 2017
Lisant Élisée Reclus, je visualise des paysages d’idées, des images incises, variées. Dans la rade de Rio-Hacha, la mer est « jaune de méduses », de nombreuses tortues franches y « naviguent de concert », des cormorans (appelés busos) « plongent gauchement », tandis que des bandes de tangatangas, « se perchant sur le dos d’oiseaux massifs attendent qu’ils aient saisi une proie pour la leur ravir ». Souvent dans l’eau de la rade, apparaît le monstre marin. « Donnez-moi dix sous, pour que j’aille saluer le requin » disent les gamins aux spectateurs sur le bord de la plage. « Puis ils nagent jusqu’auprès de l’animal, se glissent sous son ventre et lui appliquent un coup de pied : le monstre s’enfuit avec toute la rapidité de ses nageoires.»i
Puis, sans transition, c’est là le génie de l’anthologie, je passe au basque, non pas le pays, ou la pelote, mais la langue, l’Eskuara, telle que Reclus la voit (par les yeux de Chaho): « La grammaire euskarienne se distingue entre toutes par une admirable simplicité et par une régularité invariable qui n’admet aucune exception à ses règles ; on peut dire qu’elle réalise l’idéal de la perfection philosophique du langage. Tous les noms euskariens sont conjugables, ce qui revient à dire qu’il y a en euskarien autant de verbes que de mots, richesse qu’aucune langue connue ne partage avec cet idiome. En outre, tous les mots, quels qu’ils soient, peuvent être conjugués synthétiquement de la manière la plus régulière et la plus complète. La langue euskarienne conjugue tous ses noms avec le verbe être-avoir, et non seulement les noms, mais les adverbes de lieu ; et non seulement ces adverbes, mais leurs diminutifs, approximatifs, augmentatifs, et, comme on compte ceux-ci par douzaines, cela fait pour chaque adverbe une douzaine de conjugaisons différentes. Dans cette langue, toute lettre, toute syllabe, est comme les touches sonores d’un clavier : chacune d’elles rend un son intellectuel, une note, et joue son rôle dans l’harmonie de la pensée. Les combinaisons entre les verbes, leurs sujets et leurs régimes, sont presque innombrables ; mais leur parfaite régularité rend ces formes multiples très faciles à apprendre. Ainsi, on compte 1045 formes pour le présent de l’indicatif du verbe être-avoir, ce qui donne plus de 10 000 formes pour le verbe entier, et cependant pas un enfant basque ne commet d’erreur dans son langage. Le mécanisme de la langue basque, ses inversions, ses désinences grammaticales, facilitent singulièrement la versification. »ii
Plus de mille formes pour le seul présent de l’indicatif d’un seul verbe ! Un verbe qui, d’ailleurs, semble n’être ni ‘être’ ni ‘avoir’, mais les deux, et qui en fusionne souverainement, mystérieusement, les doubles (et apparemment compatibles) profondeurs. Enfin une langue qui ne se contente pas seulement d’être ou d’avoir, mais qui, ne voulant manquer de rien, les additionne, les réunit, les conjoint et les conjugue !
Piqué de curiosité, je lâche mon Reclus pour me précipiter sur deux ou trois grammaires basques, réunies à la hâte.
J’apprends que parmi les traits caractéristiques de l’Eskuara, il y a ses racines, qui sont le plus souvent monosyllabiques, et présentent rarement plus de deux syllabes. Elles sont tellement simples, ces racines, qu’elles épuisent toutes les combinaisons de lettres entre un petit nombre de syllabes. Ainsi : jan, manger ; jin, venir ; jun, aller ; jo, frapper ; jos, lier… Il y a aussi son système extrêmement élaboré de suffixes et de terminaisons, modifiant souplement la signification des mots. Ainsi l’idée exprimée par le mot handi, ‘grand’, se modifie de près de soixante manières différentes.
Ainsi ce mot ‘gigantesque’ : Handicheghiňituarenekoarenareki, « avec celui de celui, qui appartient à celui qui a été fait tant soit petit peu trop grand » (mot, il est vrai un peu charabia, forgé par A.Th. d’Abadie et J. Augustin Chaho, Études grammaticales sur la langue euskarienne, Paris, Arthus Bertrand Libraire, 1836, p.178).
En langue Eskuara, l’article est aussi un suffixe qui particularise et s’ajoute au verbe comme au nom. Ainsi, l’Eskualdun (le locuteur basque) dira seme, fils ; semea, le fils ; hor, là ; horra, voilà ; ez, non ; eza, est-ce que non ? ; bai, oui ; baia, oui interrogatif. Notons que ce mot baiane peut s’écrire dans aucune autre langue sans un signe de ponctuation, mais que le basque se passe de ce signe interrogatif.
Niz, je suis ; niza, suis-je ?; nizana, ‘le qui suis’, ou suivant la phraséologie française, ‘celui qui suis’. On voit que cet a final joue toujours le même rôle, celui d’isoler ou de préciser l’idée.
Moïse, sur le mont Horeb, si YHVH eût été basque, eut entendu « nizana niz »…
L’Eskuara n’admet pas de pronom, à moins qu’on ne veuille consacrer toute une partie du discours pour déterminer les rapports entre les interlocuteurs, en utilisant alors un petit nombre de noms de relation. Les pronoms possessifs en Eskuara seraient, en latin, des génitifs. Ni, moi ; nere, de moi ou mien ; nerea, le mien, etc. Le ‘qui’ et le ‘que’ relatifs s’expriment dans le verbe, soit par une modification totale, soit par affixe en postposition. « Je suis celui qui suis », nizana niz ; « que je suis », nizala ; « que je sois », nadin, etc.
La langue Eskuara possède deux mots qui résument tout particulièrement le génie de son système verbal et doublent son domaine.
Le premier, ari, exprime la modification active dans ce qu’elle peut avoir de plus général, de plus vague et de plus indéterminéiii. Il fait office de participe présent ou de gérondif :
Ari nadin, que je sois étant ou faisant
Ari niz, je suis étant ou faisant
Arikoniz, je serai étant ou faisant
Ariren niz, je serai étant ou faisant
Aritzearekin tout en étant faisant
Le second, eraz, est un factitif (‘faire que’) ; il exprime l’impulsion communiquée vers toute espèce de modification active.
Ces deux mots, ari et eraz, peuvent se combiner :
Ari eraz dezadan, que je fasse être faisant
Ari erasten dut, je le fais être faisant
Ari erasi dut, je l’ai fait être faisant
Ari erasiko dut, je le ferai être faisant
Cette puissance de nuances me fait soudainement rêver à de tout autres métaphysiques que celle de Descartes ! Non plus simplement « je pense donc je suis », mais des formes infiniment plus complexes comme : « Que je me fasse pensant que je sois étant en pensée de me faire être étant… » !
Il y a surtout ce verbe « être-avoir » qui m’intrigue. Les grammaires basques disent que le verbe se rend de deux manières, 1° par des verbes conjugués, par ex. det, j’ai ; dezu, tu as, etc ; et 2° par des noms verbaux accompagnés d’un auxiliaire. On ne dit pas ‘je vois, je marche’, mais : ‘je l’ai en vue, je suis dans le marcher, ou, dans l’action de marcher’. Ainsi ikusten det, je le vois (je l’ai en vue) s’analyse de la manière suivante : ikuste, substantif verbal, voir ; n, suffixe correspondant à : en, dans ; ikusten, ‘dans le voir’ (en vue) ; det, auxiliaire, je l’ai.
Des grammaires distinguent deux verbes auxiliaires, le verbe euki, ‘eu’ (avoir) et le verbe izan, ‘été’ (être). Le verbe izan est très irrégulier. L’impératif contient quatre radicaux, zaren, ‘sois’ ; den ou biz, ‘qu’il soit’ ; izan adi, ‘qu’il soit’. Cependant, selon un grammairien, l’Abbé Inchauspe, en réalité « il n’y a qu’un verbe et une conjugaison ». Pour d’autres grammairiens, les verbes euki, ‘eu’ et izan, ‘été’, sont essentiellement différents, par leur radical, par leur conjugaison, et par leur signification. Mais l’Abbé Inchauspe diffère: « il n’y a qu’un verbe ; ce verbe a deux voix ; la voix intransitive et la voix transitive. » Cela signifierait qu’il n’y a qu’un seul radical, modifié de manière à exprimer respectivement l’ être et l’avoir. Mais ses contradicteurs, mettant en regard les deux présents de l’indicatif, estiment que ce n’est pas la bonne interprétation: dut, j’ai naiz, je suis, puis les autres personnes: duk / aiz; du / da; dugu / gera; duzute / zerate; dute / dira…
A qui donner raison ? Il faudrait aller plus avant, plus profondément. Chaque lettre compte. C’est toute une architecture de nuances précisées, empilées, lettre par lettre… Dut est formé de d, qui est la caractéristique du pronom accusatif ‘le’ ; u, est le radical ; t, est la caractéristique du pronom nominatif ‘je’ (quand il est suffixé). Naiz est formé de n, caractéristique du pronom nominatif ‘je’ (quand il est préfixé), et ai est ici le radical.
J’avoue que j’en perds mon latin.
Parmi les partisans de l’existence de ce mot valise ‘avoir-être’ , n’appartenant qu’à l’Eskuara, il y a M. Archu qui traduit le nom verbal izatea par « avoir et être » et det par « j’ai, et je suis »iv. Selon lui, « j’ai » est la traduction littérale ; « je suis » est la traduction mot à mot de izatea… Mais quelle est la différence entre ‘traduction littérale’ et ‘traduction mot à mot’ ? De plus comment peut-on traduire ‘mot à mot’ un seul mot, – izatea ?
Tous ces mystères me dépassent et me ravissent…
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iElisée Reclus, in Libre nature. Ed. Héros-Limite, 2022, p.38-39
iiAugustin Chaho, cité par Elisée Reclus, in Libre nature. Ed. Héros-Limite, 2022, p.43-44
iiiA.Th. d’Abadie et J. Augustin Chaho, Études grammaticales sur la langue euskarienne, Paris, Arthus Bertrand Libraire, 1836, p.179
ivCité in W.J. Van Eys. Essai de grammaire de la langue basque. Amsterdam, 1867, p.56-57, Note 1
Aristote dit que Dieu est la ‘cause première’ ; Platon le désigne comme étant ‘l’Intelligible’ ; pour Descartes, il est ‘l’Infini’, et pour Hegel, il est ‘l’Absolu’. Plotin, pour sa part, dit qu’il faudrait ‘aller au-delà de l’être même’, pour exprimer qui il est, ou ce qu’il est. Cette formule, ‘aller au-delà de l’être même’, excite mon imagination. J’y trouve une immense incitation à penser, une puissante stimulation neuronale. Je la relie à cette idée de l’essence de la conscience humaine : ce qui a vocation à se dépasser sans cesse.
Ce qui est curieux, dans le cas de Plotin, c’est qu’il a des formules d’une force percutante, capable d’ébranler les mondes, mais qu’il ne sort pas de son monde, le néo-platonisme, monde brillant, excellent même, mais pas suffisant. Il habille toute sa pensée d’une sorte de voile un peu statique, de facture classique, empêtrée dans l’Antique. Dans ses Ennéades, par exemple, Plotin écrit, parlant de Dieu : « Rien n’est pour Lui dans le futur. Car dire qu’une chose est pour Lui dans le futur, c’est dire qu’elle Lui manque, donc qu’Il n’est pas le tout »i. Je diffère de Plotin sur ce point. Mon intuition inamovible est qu’Il est, bien au contraire, essentiellement dans le futur. Le Dieu des Hébreux n’a-t-il pas dit à Moïse : אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה , ehyeh acher ehyeh, « Je serai qui Je serai »ii. Le mot hébreu ehyeh est la première personne du verbe être, conjugué à l’inaccompli. Il s’agit donc d’un processus continuel, qui, grammaticalement, n’a pas de fin. Il n’est pas possible de traduire ehyeh par « je suis ». C’est un contresens grammatical.
Plotin affirme encore: « Il n’y a pour Lui ni futur, ni passé. » Donc, Il n’y aurait pour Lui que le ‘présent’ ? Mais, de nos jours du moins, ‘Il’ semble briller, non par sa ‘présence’, mais plutôt par son absence. On doit donc éviter dans ces difficiles matières le ton assertorique. La recherche n’est pas finie, elle ne fait que commencer. Tentons d’ajouter modestement, humblement, nous qui ne sommes que des fétus futiles, une petite et putative contribution aux pensées des géants qui nous ont précédés. Essayons, à notre tour, et avant de nous enfoncer dans l’ombre, de faire briller quelque étincelle dans l’obscurité profonde qui nous submerge…
Commençons par considérer notre être même, et comparons-le à toutes les formes possibles, ou concevables, de l’être, telles qu’elles pourraient exister dans ce monde, ou au-delà. « Si vous enleviez l’avenir aux choses engendrées, vous les priveriez immédiatement de leur être, puisqu’elles acquièrent à chaque instant un état nouveau ; mais si vous donniez un avenir aux choses non engendrées, vous les verriez déchoir de leur rang d’êtres véritables ; l’être ne leur était pas inhérent, c’est clair, puisque de l’être leur est advenu dans le passé et doit leur advenir plus tard. L’être des choses engendrées part du premier moment de leur génération et va jusqu’à leur dernier moment, où elles cessent d’être ; il y a donc pour elles un futur, et, si on le leur retranchait, leur vie, et par conséquent leur être en seraient amoindris. L’univers sensible a aussi un avenir vers lequel il se dirige. Il court vers cet avenir, sans vouloir s’arrêter ; il attire à lui sa propre existence, en faisant un acte, puis un autre, et en se mouvant d’un mouvement circulaire, parce qu’il aspire à l’être ; nous avons ainsi découvert la cause de ce mouvement qui tend, chez les êtres qui ont un avenir, à une existence sans cesse renouvelée. Mais les êtres premiers et bienheureux n’aspirent pas à l’avenir ; ils sont déjà la totalité de l’être, et ils possèdent la vie totale qui est due en quelque sorte à leur nature ; aussi ils ne recherchent rien parce qu’il n’y a pour eux ni avenir ni temps, dont l’avenir est une partie.»iii
Je propose de différer radicalement de Plotin, quant à son opinion sur « les êtres premiers et bienheureux ». D’abord, ces êtres ne sont pas « la totalité de l’être ». L’être n’a pas de fin, donc il ne peut jamais être « total », car il est sans cesse appelé à se totaliser toujours de nouvelle manière, par adjonction de nouvelles formes d’être, par fusion et perfusion de vies neuves, d’esprits vivants. Les « êtres premiers et bienheureux » ne possèdent pas non plus « la vie totale ». En effet, il n’y a pas de « vie totale », parce que vivre, pour les mortels comme pour les immortels, – vivre c’est sans cesse aller de l’avant, que ce soit dans le temps ou au-delà du temps. Vivre, c’est sans cesse créer de l’être. Vivre, c’est « attirer à soi sa propre existence », c’est arracher au néant cette existence, qui n’existe pas encore, et lui donner souffle, chair et sang. Enfin, dire comme Plotin que ces êtres (premiers et bienheureux) « ne recherchent rien parce qu’il n’y a pour eux ni avenir ni temps » est parfaitement discutable. En admettant même qu’il n’y ait pas d’avenir chez des êtres éternels (point sur lequel on va revenir dans un instant), qu’est-ce qui permet de dire que des êtres éternels « ne recherchent rien » ? Seraient-il complètement amorphes, tellement gavés de leur éternité qu’ils n’aient plus aucun désir, aucune pulsion, aucune aspiration ? Comme imaginer des « esprits » qui n’auraient aucune ‘spiration’ ou ‘inspiration’ ? Cela n’est pas crédible.
Plotin affirme encore que « l’être éternel ou l’être qui est toujours, c’est celui qui n’a absolument aucune tendance à changer de nature, celui qui possède en entier sa propre vie, sans y rien ajouter ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l’avenir. Un tel être possède la perpétuité. »iv Cela ressemble furieusement à la prison. Ou à la mort. Là encore, Plotin fait fausse route, me semble-t-il. D’ailleurs, il donne un peu plus loin des signes de la nécessité pour l’être « éternel » de s’ouvrir à une véritable diversité interne, de s’ouvrir à sa propre multiplicité intérieure et intrinsèque. « L’éternité est Dieu lui-même se montrant et se manifestant tel qu’Il est ; elle est encore l’être, en tant qu’immuable, identique à lui-même, et ainsi doué d’une vie constante. Et si nous disions que cet être est pourtant fait de plusieurs, il ne faut pas s’en étonner, chaque être intelligible est multiple, parce qu’il a une puissance infinie ; infinie, dis-je, parce que rien ne lui manque ; et il est par excellence l’être à qui rien ne manque, parce qu’il ne perd rien de lui-même. On peut donc dire que l’Éternité est la vie infinie, ce qui veut dire qu’elle est une vie totale.»v
Il y a une espèce de contradiction, me semble-t-il, entre les expressions : « l’être est identique à lui-même » et « l’être intelligible est multiple ». Mais cette contradiction peut se lever assez facilement si l’on note que le mot ‘être’ s’entend à différents niveaux. L’être, au niveau ontologique, est égal à lui-même, c’est d’ailleurs là une tautologie ; mais on conçoit aussi que l’être, au niveau phénoménologique, pris dans la vaste puissance de tous ses possibles, est aussi infiniment infiniment divers, infiniment multiple. De cela on déduit qu’il n’y a pas de contradiction ici, mais seulement une intrication intime de niveaux de sens. Cependant, je n’accepte pas l’équation finale de Plotin : « l’Éternité est la vie infinie, ce qui veut dire qu’elle est une vie totale ». Il me paraît évident que le propre de l’Infini est précisément d’être « sans fin », et par conséquent de ne pouvoir jamais être « totalisé ». L’expression « vie totale » est intrinsèquement contradictoire, puisque l’essence de la vie est une aspiration infinie à vivre sans fin. Pour moi, la vie peut se comprendre comme un processus, un mouvement qui tend à ajouter de la vie à la vie, de l’existence à l’existence, et ce processus ne peut jamais être finalisé, totalisé, il est en soi sans cesse en devenir.
Mais quid des « êtres premiers et bienheureux » dont on peut penser qu’ils sont éternels et donc hors du temps ? Eh bien, justement, il faut distinguer, même dans les êtres « premiers », ce qui, en eux, ne change pas, et ce qui, en eux, se meut. Là encore, il faut se séparer de Plotin quand il dit : « Car ce qui est n’est pas différent de ce qui est toujours, non plus que le philosophe n’est différent du vrai philosophe ; mais comme on peut usurper l’habit du philosophe, on ajoute l’épithète vrai. Ainsi à ce qui est on ajoute toujours, et à toujours on ajoute ce qui est en disant ‘ce qui est toujours’. Ce qui est toujours doit se prendre dans le sens de : ce qui est véritablement. »vi Tout cela est bel et bon, mais le véritable point à éclaircir, c’est l’essence même de l’être « véritable ». J’ose affirmer qu’être « véritablement » ne peut pas équivaloir à « être de façon statique, immuable ». De même que l’esprit est un ‘vent’, et que l’âme est un ‘souffle’, l’être est essentiellement ‘un devenir’ et il est ‘en devenir’. Plotin lui-même le reconnaît implicitement, quoiqu’il emploie le mot ‘avenir’ plutôt que le mot ‘devenir’ : « Un être qui dure, même s’il est achevé, par exemple un corps qui se suffit parce qu’il est achevé par une âme, a encore besoin de l’avenir ; il a donc du défaut, puisqu’il a besoin du temps. Lié au temps et durant avec le temps, il est donc en réalité inachevé et ne peut être appelé ‘achevé’ que par une équivoque. »vii
Là où Plotin voit dans l’avenir quelque chose qu’il appelle « du défaut », un manque, ou un « besoin », je pense qu’il y faut voir du désir, et partant, une infinie richesse, une profuse puissance, une infinie aspiration à ‘être autre’, tout en restant ‘en’ l’être, en cet être même qui aspire à l’autre.
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iPlotin. Ennéades III, 7,4. Trad. Émile Bréhier. Les Belles Lettres, 1989, p.131
Plato claims that the oldest inhabitants of Greece, the Pelasgians, gave their gods the name ‘Runners’ (θεούς, theous), because they saw the stellar and planetary gods ‘running’ across the sky. The name is said to come from the verb θέω, theo, ‘to run’.i The Cratylus abounds in somewhat fanciful etymologies, in the service of Platonic verve and irony. However, one of the meanings of the verb θέω is indeed ‘to run’. But there is a second, no less relevant: ‘to shine’.
The first meaning (‘to run; to rush; to extend, to develop’) allows Plato to consider this link, established by the Pelasgians, between the name of the gods and their celestial ‘course’. According to Chantraine’s Greek dictionary, this meaning of the verb θέω is etymologically related to a Sanskrit verb, dhavate, ‘to flow’. However, the second meaning of θέω, theo, ‘toshine’, would also be compatible with the ancient way of representing the divine essence. It is closer to another Sanskrit root, dyaus, द्यौष्, which is in fact the origin of the French word ‘dieu’, the English word ‘divine’ and the Greek name ‘Zeus’. In the Veda, the word ‘god’ (deva) meant the ‘Brilliant One’.
In other, even older traditions, the orderly march of the stars has been interpreted as an immense ‘army’ setting out to battle. This metaphor combines the two meanings of the verb θέω, evoking both the regular ‘course’ of the starry vault and the brilliant ‘brilliance’ of the ‘gods’ in arms. Schelling proposed giving the name ‘Sabaeism’ to this ‘astral’ religion, which he said should be recognised as the oldest religion of mankind. « This astral religion, which is universally and unquestionably recognised as the first and oldest of mankind, and which I call Sabaeism, from saba, army, and in particular the celestial army, was subsequently identified with the idea of a kingdom of spirits radiating around the throne of the supreme king of the heavens, who did not so much see the stars as gods, as vice versa in the gods, the stars ».ii In other texts, Schelling calls it « sabism » (Zabismus), retrospectively considering that the word sabism (Sabeismus) could lead to misunderstanding by implying that the name could come from the Sabaeans, the people of happy Arabia known for its astrolatry.iii The word saba, which Schelling mentions in passing without giving any further details, certainly refers to the Hebrew word צָבָא, tsaba‘, « army ». This word is actually used in the Hebrew Bible to denote the stars, tsaba ha-chamaïm, as being « the army of heaven » (Jer. 33:22), an expression that is also applied to denote the sun, the moon and the stars (Deut. 4:19). It also refers to the angels as the « host of heaven » (1 Kings 22:19). In the Hebrew Bible, the Lord is often called « YHVH of hosts » (YHVH Tsebaoth), or « Lord of hosts » (Elohim Tsebaoth), and even « YHVH Lord of hosts » (YHVH Elohim Tsebaoth).
The expression « the armies from the height », in Hebrew צְבָא הַמָּרוֹם , tseba ha-marom, is also used by Isaiah, but in an unexpected, paradoxical context. For Isaiah, the « armies from the height » will not be used by YHVH to punish the kings of the earth on the day of judgement, but they themselves, just as much as the latter, will be the object of His wrath: « On that day, YHVH will punish the armies of heaven in heaven and the kings of the earth on the earth. » (Is. 24:21). Be that as it may, a kind of historical and conceptual continuity links the « astral armies » of ancient religions and the « armies (tsebaoth) », celestial or angelic, gathered under the law of YHVH in Hebrew tradition.
In parallel, so to speak, in the Greek world, the mythological tradition portrayed the intense, passionate and exuberant lives of the gods. Hesiod’s Theogony describes in detail their war against the Titans, and their final victory, under the aegis of Zeus. Homeric polytheism presented many aspects of the divine pleroma, while also recognising the primacy of the greatest of them all, Zeus, in terms of power, intelligence and wisdom. In the Mysteries of Eleusis or Samothrace, it has been said that the initiation was in fact about the esoteric revelation of the supreme God, subsuming the exoteric multiplicity of gods and their various figures or attributes.
The unity of the Divine, insofar as it is called the One, was undoubtedly evoked very early on in the Greek tradition by pre-Socratic philosophers such as Heraclitus, Parmenides and Empedocles.
Heraclitus said, for example:
« The One, the only wise One, does not want to be called and wants the name of Zeus. »iv
He was aware of the esoteric nature of divine truths:
« The Logos, that which is, men are always unable to understand, either before hearing it or after hearing it for the first time ».vii
As for Parmenides, he was the first philosopher to assert that the path to Divinity is that of ‘it is’.
« But now there’s only one way left
Of which we can speak; it is that of ‘it is’.
As for the path of non-being, it leads nowhere. »viii
For his part, Empedocles, in the first book of his Physics, dialectically combines the being of the One and the being of the Multiple:
« I have two points to make. Indeed, sometimes the One
Increases to the point of existing alone
From the Multiple; and then again
Divides, and so out of the One comes the Many ».ix
In archaic times, long before the pre-Socratics, human consciousness was undoubtedly still undivided and fundamentally unified. The idea of divine multiplicity was meaningless then, compared with the immediate intuition of cosmic unity, the unity of the human world, nature and spirit. In ancient times, people worshipped rough stones or meteors as sacred images. This original cult symbolised the divine as a formless material, a ‘raw’ material, lithic, unalterable, shapeless stone, which sometimes fell from the sky. It corresponded to an immanent, muted, auroral consciousness. It represented the divine presence, unique, undivided, unbroken.
Originally, man’s first religion was naturally oriented towards the One and the All. Later, the cult and contemplative erection of individual sculptures, detached from the mass of the mountains or carved into the walls of caves, and the staging of idols made by human hands, visible and tangible, corresponded to another stage in religious awareness. The more visible the idols, the more paradoxically people became aware of the mystery hidden in the invisible.
Consciousness became freer, because it became more aware of its capacity to apprehend the existence of mystery behind the appearance of symbols, and all the more so because it had visible symbols in front of it. Visible, and therefore powerless to show the hidden, the concealed, the buried, the invisible essence. In so doing, consciousness began to divide itself; it oscillated between the exotericism of the visible, accessible to all, to ordinary mortals, and the esotericism of the ineffable, the indescribable, which only the rare initiated could conceive and contemplate. For the uninitiated, the multiplication of visible representations diffracted the light of the divine down here. They were specific, singular, vernacular, linked to the countless needs and vicissitudes of human existence.
Much later, other, more abstract ideas appeared, enriching the conception inherent in the single idea of « the One », with which they were associated. They represented the divine powers that accompanied the One, even before the Creation of the world. These powers were called ‘Wisdom’, ‘Intelligence’ or ‘Finesse’, and they are respectively quoted in the Hebrew Bible as חָכְמָה, ḥokhmah, בִינוּ , binah, and עָרְמָה , ‘ormah, The Scriptures also revealed that these divine powers were created before all things: « YHVH created me in the beginning of His ways »x . From this verse, we deduce that there was a time when YHVH began in his ways. So, before the world began its genesis, after having been created by Elohim, there was another « beginning » (rechit), a beginning of the « ways » (darakh) of which YHVH was the author.
To sum up: at the very beginning of the history of human consciousness, there was the intuition of the embracing of the One and the All. Then, after the muted intuition of this divine and immobile unity of the Whole, came the idea of the divine in movement, in action, in this world and in the next. This idea spread to the Vedic, Egyptian and Greek worlds, as well as to the Hebrew world. From this we can infer the genesis of a similar, overarching idea, that of the movement or overcoming of human consciousness, in its relationship to the divine and in its relationship with itself. What does this overcoming of consciousness mean? How can consciousness abandon itself and go beyond itself? For consciousness to be able to surpass itself, it must make itself surpassable, it must prepare to welcome within itself a power greater than its essence. ‘Rebirth’ could be an image of this potential overcoming.
The history of the divine in consciousness has only just begun. The next steps may seem all the more obscure for being so far away. But some Prophets see far ahead. David sung that, one day, « it will be said that in Zion every man is born' »xi . One may add: one day, every man will be born again, in consciousness, and will surpass himself by being « reborn ». All consciousness is both ‘in act’ and ‘in potential’. In essence, it is an « intermediary being », a metaxuxii , meaning that its function is « to make known and transmit to the Gods what comes from men, and to men what comes from the Gods »xiii . This ability to link worlds can be interpreted as belonging simultaneously, and without contradiction, to different orders of reality. An intermediate being is a ‘being’ from one point of view and a ‘non-being’ from another.
When YHVH revealed his name: « I will be who I will be »xiv , did He not imply that He too was both, in a sense, « being » and « non-being »? This name, « I will be » (Ehyeh), is grammatically, in Hebrew, the first person of the verb to be, conjugated in the imperfect (used generally to describe actions that are not completed or actions that occur in the present or future). One could argue that the Hebrew grammar then recognizes that God’s name is in essence ‘imperfect’ or ‘uncompleted’xv . As a being, He is still a non-being in relation to what He will be. But is not God also the Whole? We could conjecture that this Whole does not yet exist in its entirety, and that it is not entirely in action. In essence, a large part of the Whole remains unfinished, imperfect, and is perhaps still inconceivable, given the freedom of the actors who contribute to it and will contribute in the future. All that can be said is that the Whole exists partly « in act » and partly, « in potential ». The Whole is therefore also an « intermediate being », a metaxu.
As for God, what we can say is that there is a principle in Him according to which « He is who He is », and there is another principle, according to which « He will be who He will be », which the grammar of biblical Hebrew expresses by the imperfect conjugation of the verb to be, as we said.
Could it be that the very existence of everything God is not contributes to the emergence of His ‘power’, as yet unfulfilled and always in the process of becoming?
Creation evolves in temporal tandem with the timelessness of divine eternity. Does temporal creation play a role in God’s timeless ‘power’?
In consciousness there is already a substantial principle at work, which literally underlies consciousness (the English word ‘sub-stantial‘ comes form the Latin sub-stare, « to stand under »). It can be considered as a material principle, to which consciousness adds a formal principle. It is also a maternal principle (etymologically, mother = matter = matrix), through which consciousness generates a new principle, succeeding the previous one, and through which consciousness increases and surpasses itself. The feminisation of consciousness is the occasion for a transition from the old to the new, from the virgin to the wife, from the wife to the mother, and from the couple to the new-born child.
The separation of consciousness between a masculine and a feminine aspect (symbolised in mythology by the contrast between the male gods and the virgin goddesses, the wives and mothers goddesses) has been the occasion, in certain cultures, for the emergence of the idea of dualism, which links in absolute unity two apparently opposed principles, – one excluding the new creature and being hostile to it, and the other being benevolent to it.
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i« The men who first lived in Hellas knew no other gods than those who are now the gods of most Barbarians: Sun, Moon, Earth, Stars, Sky. Also, because they saw them all running in an endless race, theonta, they took this property, the property of ‘running’, theïn, as the basis for calling them ‘gods’, theoï. » Plato , Cratylus, 397d
iiF.W.J. Schelling. Philosophy of Revelation. Translation edited by J.F. Marquet and J.F. Courtine. PUF, 1991, Book II, p.244
iii F.W.J. Schelling. Philosophy of Mythology. Translated by Alain Pernet. Ed. Millon, Grenoble, 2018, Lesson 9, p.119
ivHeraclitus, Fragment XXXII. The Presocratics. Gallimard, 1988, p.154
vHeraclitus, Fragment XXXIII. The Presocratics. Gallimard, 1988, p.154
viHeraclitus, Fragment X. The Presocratics. Gallimard, 1988, p.148
viiHeraclitus, Fragment I. The Presocratics. Gallimard, 1988, p.145
viiiParmenides. Fragment II, Les Présocratiques. Gallimard, 1988, p. 257-258
ixEmpedocles. Fragment XVII. The Presocratics. Gallimard, 1988, p.379
x יְהוָה–קָנָנִי, רֵאשִׁית דַּרְכּוֹ: (Prov. 8,22)
xiPs 87,5 : וּלְצִיּוֹן, יֵאָמַר– אִישׁ וְאִישׁ, יֻלַּד-בָּהּ; Vé l-Zion yamar – ich v-ich youlad bah « And they will say of Zion, every man was born there ».
xvIn his Grammar of Biblical Hebrew, Paul Joüon explains: « The temporal forms of Hebrew express both tenses and certain modalities of action. As in our languages, they mainly express tenses, namely past, future and present; but they often express them less perfectly than in our languages because they also express certain modes of action, or aspects. These aspects are 1) the unicity and plurality of the action, depending on whether the action is represented as unique or as repeated; 2) the instantaneity and duration of the action, depending on whether the action is represented as being accomplished in an instant or over a more or less prolonged period of time. » Paul Joüon, Grammaire de l’hébreu biblique, Rome, 1923, p. 111 c
La loi d’attraction universelle de Newton est simple, limpide : dans l’espace deux masses s’attirent selon une force inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare. Cette formule est très facile à appliquer lorsque seulement deux corps célestes sont en interaction, – par exemple la Terre et le Soleil, ou bien la Terre et la Lune. On peut alors aisément prédire les évolutions respectives des deux corps avec une grande précision, et sur de longues périodes de temps. Cependant, et c’est là le hic, dès qu’un troisième corps entre en scène, la modélisation à partir de la loi de Newton devient rapidement ‘chaotique’, et il n’existe alors aucune solution pouvant prédire mathématiquement le comportement du système que forment les trois corps. Dans un système à trois corps (et a fortiori dans un système à n corps), une modification minime de la distance qui sépare le premier corps du second corps induit nécessairement une modification corrélative et différentielle des distances respectives de ces deux corps avec le troisième, et l’évolution ultérieure de ces trois distances (et des forces d’attractions qui leur sont liées) devient totalement imprévisible.
Autrement dit, la loi de Newton permet de prédire de façon déterministe l’évolution de deux corps célestes en interaction. Mais, dès que le nombre des corps en interaction est supérieur à deux, le système formé par trois (ou plusieurs) corps devient ‘chaotique’, au sens mathématique du mot, même si la loi gouvernant les positions respectives de ces corps reste déterministe. Cette apparition d’une sorte de ‘chaos’ mathématique dans un système régi par des lois déterministes est un phénomène qui a été étudiée dans le cadre de la « théorie du chaos »i.
On ne soulignera pas assez qu’il est a priori fort étonnant que deux corps liés par la loi d’attraction de Newton aient des trajectoires précisément déterminées et prédictibles, mais que trois corps liés par la même loi suivent des trajectoires qui deviennent très vite imprévisibles (quoique censément soumises à la même loi déterministe). Il est aussi en soi fort surprenant que la théorie du chaos se révèle en fait d’une portée extrêmement générale, et qu’elle ait des applications dans de très nombreux domaines, en météorologie, climatologie, physique, informatique, mais aussi en sociologie, économie, biologie…
Je voudrais pour ma part considérer une autre application encore du problème des trois corps : comme une source de métaphores pour l’élucidation de certains problèmes philosophiques et métaphysiques. Il existe en effet dans les champs philosophiques et métaphysiques de nombreuses représentations conceptuelles basées sur des tripartitions ou des systèmes à trois pôles, – plutôt que sur des dualismes, et selon des dialectiques basées sur deux entités, censées s’opposer de façon binaire, comme esprit/matière, être/devenir, bien/mal.
On trouve des représentations à base ternaire dans toutes les cultures. Par exemple, la Trimūrti (la Trinité hindoue) est représentée par Brahmā, Viṣṇu et Śiva. Dans la philosophie du vedanta, est célébrée l’unité du saccidananda qui représente l’union de trois concepts : Sat, Chit et Ananda (« Être, Conscience, Joie »). Le vedanta conceptualise Brahman, Ātman, et Māyā, comme une triade unie dans l’extase du voyant. Le vedanta distingue également en tout homme le corps (śarīra), le ‘mental’ (manas) et l’âme individuelle (jīva). En Occident, le concept de Trinité a été théorisé par la théologie chrétienne, et symbolisé par la figure ‘trine’ du Père, du Fils et de l’Esprit, les trois « Personnes » qui constituent l’Un divin. Au 20e siècle, un philosophe et théologien, Raimon Panikkar, fortement influencé par sa double culture européenne et indienne, a forgé le concept de « cosmothéandrie », mot-valise représentant également un système ternaire, fondé sur le Theos, l’Anthropos et le Cosmos (ou Dieu, l’Homme et le Cosmos)ii. Des idées analogues à cette triade du « divin », de l’« humain » et de la « nature », avaient déjà été explorées au 19e siècle par F.W.J. Schelling dans sa Philosophie de la mythologie, mais aussi au début du 20e siècle par C.-G. Jung qui y voyait, quant à lui, une intrication profonde entre l’Inconscient (le pôle divin), la Conscience (le pôle humain) et la Matière (le pôle de la nature universelle).
En une expérience de pensée, comparons maintenant les implications d’une représentation ‘duelle’ de la relation entre la Divinité et sa Création, et, par contraste, une représentation ‘trinitaire’ de cette même relation, impliquant donc trois entités en interaction mutuelle.
Dans le premier cas, symbolisé par le problème à deux corps (Divinité/Création), des lois peuvent être promulguées, et une forme de déterminisme peut s’établir. Mais dans le deuxième cas, illustré par le problème à trois corps (Theos, Anthropos et Cosmos), le système ternaire ainsi formé devient nécessairement chaotique, imprévisible, même si la « loi » censée le gouverner reste essentiellement et simplement déterminée.
Il est parfaitement possible, et même nécessaire d’accorder à ces trois entités, Theos, Anthropos et Cosmos (ou encore, Inconscient, Conscience, Matière), un poids ontologique et conceptuel nettement différencié. Cependant, le seul fait que ces trois entités puissent ‘librement’ entrer en interactions mutuelles, rend le système ainsi formé intrinsèquement imprévisible dans son évolution ultérieure, du moins si l’on accepte les conséquences, évoquées plus haut, de l’évolution générale des systèmes « à trois corps ».
C’est un résultat fort intéressant, dans des contextes métaphysique, philosophique ou théologique. Il implique notamment que le concept d’un Dieu « omniscient » n’est plus soutenable, dès lors que ce Dieu a décidé de ne plus rester « seul », mais qu’il a volontairement « sacrifié » son « unicité » et sa « solitude » pour donner existence à d’autres entités ontologiques, comme celles d’une Création matérielle (Cosmos) ou d’une Créature consciente (Anthropos). On doit se résoudre à imaginer ce Dieu comme étant désormais « dépassé », en quelque sorte, par la dynamique intrinsèquement chaotique du système à trois corps qu’Il a Lui-même décidé de créer.
Une autre conséquence de la nature des systèmes métaphysiques à trois corps est que ceux-ci ont désormais vocation à rester systémiquement « intriqués ». La métaphore de l’intrication quantique peut venir à l’esprit. Elle est d’ailleurs elle-même d’essence ternaire : elle suppose trois entités qui sont en interaction fondamentale : le phénomène quantique à observer, le dispositif expérimental permettant les mesures, et l’observateur.
De l’intrication d’entités aussi nettement différenciables, a priori, que le divin, l’humain et la nature, l’on peut induire des conséquences philosophiques et métaphysiques bouleversantes. J’ y reviendrai.
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i Selon Wikipédia, la théorie du chaos est une théorie scientifique rattachée aux mathématiques et à la physique qui étudie le comportement des systèmes dynamiquessensibles aux conditions initiales, un phénomène généralement illustré par l’effet papillon. Dans de nombreux systèmes dynamiques, des modifications infimes des conditions initiales entraînent des évolutions rapidement divergentes, rendant toute prédiction impossible à long terme. Bien que ce soient des systèmes déterministes, dont le comportement futur est déterminé par les conditions initiales, sans aucune intervention du hasard, ils sont imprévisibles (au moins dans le détail) car on ne peut pas connaître les conditions initiales avec une précision infinie
iiCf. Raimon Panikkar. Vision trinitaire et cosmothéandrique: Dieu-Homme-Cosmos. Cerf, 2012
In his Carnets de la drôle de guerre (1939-1940), Sartre wrote, day after day, that consciousness is « captive », « naked », « inhuman », « absurd », « poisoned », « duplicitous », « lying » and « non-thetic ». He also wrote that consciousness is « infinite » (because it envelops the infinite) and « transcendental » (because it transcends itself).
Finally, perhaps as a high point of consciousness’ transcendence, he wrote that it is « absolute ». In Being and Nothingness, Sartre’s masterpiece, published four years later, in 1943, the question of consciousness is dealt with in some seven hundred pages, rough, dry and chiselled. One gleans in it that consciousness is « pure appearance », « total emptiness », « reflection », « exhaustive », « lack », « slippery slope », « interrogative », « awareness of being other ». Consciousness also is « bad faith ». But it is also ‘revelation-revealed’, and even ‘ontico-ontological’ (i.e. it is in movement, it moves from ‘being’ towards ‘knowledge about being’). It is the « self », it is an « infinite », and also the « neantisation in itself »; it is « presence to oneself » and it is also « at a distance from oneself as presence to oneself ». A strong formula sums up all these apparent contradictions: « consciousness is what it is not and it is not what it is », — which is another way of saying that it is « bad faith ».
This is not to say that consciousness is, since it is not (what it is). Nor is it to say that consciousness is not, since it is what it is not. So what is it? To try to answer, let us analyse some of the qualifiers Sarte attributes to it.
« Captive »
Consciousness is ‘captive’ to the body, but it is also ‘captive’ to the finitude imposed on it by death. It is captive to the nonsense that death imposes on its present. However, this captivity is only relative, because consciousness also knows itself to be infinitely transcendent, and therefore infinitely capable of breaking all the ties that death or finitude seem to bind it.
« Now the man I am is at once consciousness captive in the body and the body itself and the acts-objects of consciousness and the culture-object and creative spontaneity of its acts. As such, he is both abandoned in the infinite world and the creator of his own infinite transcendence (…) It is through transcendental consciousness that man is abandoned in the world. »i
« On the subject of what I have just written: one factor is missing, and that is death. If consciousness exists only through its transcendence, it refers to the infinity of itself. But it is precisely the fact of death that brings this infinite reference to a halt. At every moment, consciousness has meaning only through this infinity, but the fact of death cuts off this infinity and deprives consciousness of its very meaning. However, the fact of death is not learned in the same way as the infinite transcendence of consciousness. The latter is experienced; the fact of death is learned. We know only the death of others, and therefore our death is an object of belief. In the end, therefore, it is transcendence that triumphs. »ii
If, in the end, it is « transcendence that triumphs », does that mean that in the end (i.e. in death?) we must find transcendence, and the infinite triumphant?
But isn’t Sartre an atheist? Of course he is, but he is an ambiguous atheist, who likes to make ‘transcendence’ triumph in the end, against all odds.
Could it be an atheistic transcendence? Undoubtedly, yes. But what is atheistic transcendence? Undoubtedly a non-theistic transcendence, unencumbered by all the theological baggage that millennia have weighed down our beliefs. In any case, this transcendence transcends consciousness, but also constitutes it.
« Naked »
Naked consciousness is a consciousness that demands the greatest possible ‘purity’ of itself. But this search is endless, or tragic. As the behaviour of a friend of Sartre and Beauvoir reveals, consciousness « entangled in itself » ends up becoming « mad », in other words « poisoned ». It goes round in circles, wants to get out of itself, then gives up, because it sees at the same time that it would be a false exit, a ‘comedy’. And then the trap closes. Consciousness is only ever laid bare in appearance; it always remains clothed in some clinging garment, or rather a Nessus tunic, a poisoned and burning gift that it has clothed itself in, on the pretext of saving itself. « That’s what strikes me about Dostoyevsky: I always get the impression that I’m dealing not with the ‘heart’ or the ‘deep unconscious’ of his characters, but with their naked conscience, entangled in itself and struggling against itself. In this sense, R.B., a madwoman, was unwittingly doing Dostoyevsky at his best. She would say to us, very simply: « Well, I’ll put on my hat and come downstairs with you, I’ll buy the newspapers to read the small ads » (she had just told us that she had resigned and was looking for a new job). She took a few steps and then threw her hat on the sofa: « No, I’m not going out, it’s an act. Then, lost and with both hands to her face: « But what I’ve just said is also an act! My God, how can I get out of this? » But it wasn’t because she was mad that she was « doing » Dostoyevsky – but because her madness had temporarily taken the form of a great demand for purity, which revealed to her the necessary poisoning of conscience ».iii
« Poisoned »
Conscience is poisoned by its own passion, which tears it apart and drives it to fight ever harder against itself. It is a poison that does not come from some external vial poured by an assassin. Poison, like any pharmakon, is at first seen only as a medicine, supposed to cure consciousness of itself. But as soon as it begins to act, it reveals its true, deadly nature. Consciousness in search of purity and nakedness poisons itself. « About Nastasia Philippovna, a character in The Idiot: I think: what could be greater than what she does? What place would she have in the Holy Russia he dreams of? And isn’t she better this way, passionate, torn apart, fighting against her passion, against her poisoned conscience, poisoning herself at every level of the struggle and finally dying victorious over herself? »iv
« Inhuman and absurd »
War fills all consciousness with its own « fullness », in order to deny it. It organises the world and human beings according to its laws, turning them into inert objects. « To destroy is not to annihilate, it is to dehumanise man and mankind. world. Man and the world become, or rather make themselves, inert objects in the face of transcendental consciousness. We now find the absurd fullness of inhuman existence in the face of inhuman and absurd consciousness ».v War adds to the « absurd » side of existence, by « making things » of human reality. But the more this reality becomes « reified » (chosifiée), the more transcendental consciousness becomes « purified ». « The man of war is to reify himself in the face of transcendental consciousness, in the midst of a world to be disorganised ».vi The man of war reifies himself and the world, everything becomes a thing-for-war, everything becomes disorganised, with a view to organising war. But in the face of this reified world, transcendental consciousness takes flight all the more.
« Duplicitous and lying »
The expression ‘duplicitous and lying’ is found in a note written by Juliette Simont about a text by Sartre on his mescaline injection in February 1935 at the Hôpital Sainte-Anne. « For Sartre, the ‘lies’ of the madman mean: all consciousness is in some way duplicitous and lying, but the madman [lies] to himself in a specific way — which is also a mode of consciousness and not an absolutely opaque night. »vii Juliette Simont explains that, according to Sartre, « ‘normal’ consciousness is already in itself depersonalised, duplicitous, insubstantial, elusive, conducive to the lies to oneself for which Being and Nothingness will elaborate the concept: that of ‘bad faith’. »
The expression ‘bad faith’ is used 172 times in L’Être et le Néant, but the word ‘duplicity’ is used only twice, first in connection with a coquettish woman who flirts with a suitor, without really wanting to give in to him, but without wanting to break the spell of the ‘first approaches’ either.viii It is also used to refer to the type of homosexual who has difficulty admitting his condition.ix
Duplicity is not a Sartrean concept. Bad faith is.
« Non-thetical »
In a note, Arlette Elkaïm-Sartre explains that the non-thetical(or non-positional) consciousness of something is « a consciousness that does not return on itself to posit the existence of what it is aware of. »x This consciousness « which does not return on itself » is therefore partly unaware of itself, or at least partly unaware of what it is aware of.
Sartre says more briefly that it does not know itself. « If [consciousness] has only a non-thetical consciousness of itself, it does not know itself. What remains is recourse to a reflexive consciousness directed at the mobile consciousness ».xi
Non-thetical consciousness « does not know itself », it has no « position » as to what it is or knows of itself. It does not return to itself to « posit » (or weigh) its own existence, its origin or its end.
On the other hand, of a consciousness that is « positional », we could say that it « poses » itself, at the same time as it « poses » what it is aware of, that is, what it perceives as external to itself.
When it ‘poses’ itself, it certainly returns to itself, but it does not yet know itself; it only ‘poses’ what it perceives and what it believes it knows. The true essence of consciousness is precisely to be able not to pose itself, to be able to remain outside the world, apart from its immediate presence in the world. In short, its essence is to be ‘non-thetical’.
« Infinite »
Consciousness envelops the infinite, since it transcends itself, and never ceases to transcend itself. xii
But how do we know this? We cannot know it directly, only indirectly. What we do know is that the essence of consciousness is to transcend itself, because if it ceases to transcend itself, then it is no longer ‘consciousness’, it is a ‘thing’, it is reified. And if it always transcends itself, then, mathematically, if I may say so, because it is a reasoning by recurrence, it can only go on to infinity, unless of course it is stopped by death. But who can say what happens to consciousness after death? Materialists claim that at death the brain stops, and that the flow of consciousness ceases incontinently. But there are other theories that are difficult to refute a priori. It is perfectly possible, in theory, that the consciousness we possess results from the interaction of a material substrate (the neurons in our brain) with an immaterial principle (the soul). At death, the material support dissolves, but the immaterial principle may fly off into some ether, who knows? Perhaps it will then interact with other types of substrate, of which we have no idea? But how can such an immaterial principle interact with a material substrate? One might reply that matter is only ‘material’ for materialists. Matter itself could possess an immaterial essence, but simply lacking the specific form with which the soul is endowed. The union of form with matter is a general and generic principle, once defined by Aristotle. The existence of this principle explains the plausibility and possibility of the specific union of a singular soul with matter (cerebral matter, for example), in which it is called upon to immerse itself, for a time.
« Transcendental »
Consciousness needs a finite point of view, » says Sartre. That is the body. But consciousness cannot be satisfied with a finite object, because that would be a death sentence for it. It needs to be open to the infinite. Bringing these two needs together is the role of ‘transcendental’ consciousness. It ‘completes’ one with the other. « It is not possible to conceive of any finite object, because that would be a halt for consciousness. Any object that is finite in its size will be infinite in its smallness, and so on. But in this infinite world,consciousness needs a finite point of view. This point of view is the body. Infinite if it is taken as an object by others, finite if it is my body felt as mine. We therefore find this antithesis of the finite and the infinite at the level of things, but here it is no longer created but suffered; it is the antithesis between things and the thing in itself. In other words, here the finite and the infinite oppose and repel each other instead of complementing each other as they do at the level of transcendental consciousness. » xiii
Transcendental consciousness is not static or contemplative. It must become, it must make itself human-reality. « Wisdom is immortal. Authenticity, on the other hand, can only be achieved in and through historicity. That’s more or less what Heidegger says. But where does this ever-present hesitation between wisdom and authenticity, between timelessness and history, come from? It is because we are not only, as Heidegger believes, human-reality. We are transcendental consciousness that becomes human-reality ».xiv Sartre can therefore be considered neither a materialist nor an idealist. Transcendental consciousness hovers far above matter. So out with materialism. But it is not a pure or ideal abstraction, so out with idealism. On the other hand, consciousness must become a « human reality ». It’s as if we were reading a rewriting of the Christian dogma of the Incarnation in Sartre’s pen. Consciousness is like a god who must become incarnate in « human reality ».
« Absolute »
Sartre does more than claim genius for himself. He claims an « absolute awareness » of the world. « Sometimes I even have the impression that by attributing genius to myself I am falling short of my standards. To be content with that is to fall short. This pride, in fact, is nothing other than the pride of having an absolute conscience in the face of the world. Sometimes I marvel at being a consciousness and sometimes at knowing an entire world. A consciousness supporting the world, that is what I pride myself on being and, finally, when I condemn myself harshly and without emotion, it is to a primitive state of supporting the world that I return. But, it will be said, this state of supporting the world is common to all men. Precisely so. So this pride oscillates between the singularity of each consciousness and the generality of the human condition. I am proud to be a consciousness that assumes its condition of human consciousness; I am proud to be an absolute.xv
This statement (« I am proud to be an absolute ») opens the way to all freedoms of thought and being. It implies that every human being is also an absolute. Each of the billions of humans crammed into our drop of blue water and dry mud is entitled to be seen as an ‘absolute’, as an absolutely singular, singularly absolute being.
From this idea, which is itself absolute, we have only just begun to perceive the distant, unimaginable implications, and the close, imperative consequences, which require action hic et nunc.
There is nothing materialist or idealist about the idea of ‘the absolute’, whether it be Sartrean or metaphysical, or whatever form we are given to conceive or perceive it in. The absolute is beyond the perceptible and the conceivable. But it is not beyond intuition and feeling. It is no pleonasm to say that the absolute abolishes absolutely everything that is relative. It challenges the singular. It forces all singular consciousness to measure itself against the very yardstick of its absolute transcendence…
How can a simple consciousness, alone and singular, look the absolute light of absolute transcendence in the face without dying? In absolute terms, it has to be said, there is nothing to ‘see’ straight away. All you need is silence. To take a breath. And then begin to move slowly, in its infinite infinity.
In Sartre’s pride in being « an absolute », I am tempted to detect a deliberately emphatic exaggeration, or a tragi-comic provocation, intended to impress the « bourgeois », — whether this « bourgeois » corresponds to the intimate part of Sartre which was perfectly aware of his intrinsic « bad faith » (to which we shall return in another blog), or that this ‘bourgeois’ represents his readership in the broadest sense, — a public eager for soft thrills, ephemeral disdain, pusillanimous impulses, soft revolts against the masters of thought under whose yoke, dazed, they have an irremissible tendency to masochistically place themselves.
But Sartre, this ‘genius’, this ‘proud’ and ‘absolute’ mind, had more than one trick up his sleeve. He knew that no matter how full of absolutes he was, he had to tone it down, lose his superbness, crack the shell of his considerable ego.
« With Gauguin, Van Gogh and Rimbaud, I have a clear inferiority complex because they knew how to lose themselves. Gauguin by his exile, Van Gogh by his madness, and Rimbaud, more than all of them, because he knew how to give up even writing. I think more and more that, to achieve authenticity, something has to break. »xvi
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iJuliette Simont notes that « Sartre here sketches out an attempt at conciliation between Husserl and Heidegger on the relationship between man and the world ». She also notes that « the word ‘infinite’ does not appear in Heidegger’s writings, or only to be challenged. The ‘abandonment’ — ‘dereliction’ in Corbin’s translation — is experienced not in the presence of the infinite, but of ustensility, where human reality ‘is assigned to a ‘world’ and […] actually exists with others’ (Being and Time, p.187). In other words, the abandonment is not due to that which infinitely transcends consciousness, but to that which prevents it from being permanently face to face with its most proper possibility, death. » Ibid. note 181, p.1411-1412
iiJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook 1, Tuesday 10 October 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.223-225
iiiJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook 1, Monday 16 October 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.238-239
ivJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook 1, Monday 16 October 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.239
vJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook 1, Wednesday 18 October 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.250
viJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook 1, Wednesday 18 October 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.251
viiNote on ‘Notes sur la prise de mescaline’. In Jean-Paul Sartre, Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.1609
viiiJean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, Gallimard, Paris, 1943, p.92
ix« This is certainly a man of bad faith that borders on the comical, since, while acknowledging all the facts imputed to him, he refuses to draw the necessary conclusions. His friend, who is his most severe censor, is annoyed by this duplicity: the censor asks only one thing – and perhaps then he will show himself indulgent: that the guilty party admit his guilt, that the homosexual declare openly – in humility or claim, it doesn’t matter – « I am a pederast ». We ask here: who is acting in bad faith? The homosexual or the champion of sincerity? » Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, Gallimard, p.98
xiJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook 1, Monday 16 October 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.275
xii« Indeed consciousness, as we intuitively conceive it, after phenomenological reduction, envelops the infinite by nature. This is what we must first understand. Consciousness, at every moment, can only exist insofar as it refers to itself (intentionality: to perceive this ashtray is to refer to subsequent consciousnesses of this ashtray) and insofar as it refers to itself, it transcends itself. In this way, each consciousness envelops the infinite insofar as it transcends itself. It can only exist by transcending itself, and it can only transcend itself through the infinite. Jean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook 1, Tuesday 10 October 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.222-223
xiiiJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook 1, Tuesday 10 October 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.223
xivJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook 1, Tuesday 17 October 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.244
xvJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Carnet 1, Vendredi 13 octobre 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.235-236
xviJean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Notebook III, Wednesday 22 November 1939, in Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, 2010, p.307
« The Absolute hovers eternally around us, but as Fichte put it so well, it is only there when we don’t have it, and as soon as we have it it disappears ».i
(F.W.J. Schelling)
« An immense river of oblivion drags us into a nameless abyss. O Abyss, you are the only God. The tears of all peoples are true tears; the dreams of all wise men contain a measure of truth. Everything here below is but a symbol and a dream. The gods pass away like men, and it would not be good if they were eternal. Faith should never be a chain. One is even with it when one has carefully rolled it up in the purple shroud where the dead gods sleep. »ii
(Ernest Renan)
The sum total of the mythologies invented by man can be compared to a sort of immense theatre, in which a multitude of cases of consciousness, divine or human, are presented in the face of their gaps, their rises, their falls or their metamorphoses. In their profuse richness and unexpected turns, mythologies bear witness to the ongoing evolution of consciousness, its attempts to represent what it cannot fully and clearly imagine. It doesn’t know what it’s looking for, but it knows it has to keep looking. Once it has started, all it wants to do is go further and further. For consciousness to continue to surpass itself, until it reaches what we might call a ‘completely different consciousness’, it must become aware of this desire, which is in its nature. It must understand what this desire to surpass implies, and what requires this demand for flight. He needs to penetrate the essence of surpassing himself.
Philosophy, both ancient and modern, generally assumes that human consciousness is the only valid, the only conceivable, the only reasonable, that it is the universal reference, and that there is no other. Under these conditions, it seems clear that philosophy is ill-equipped to understand what, in theory or in practice, could go entirely beyond it. It seems obvious that it cannot even imagine the putative nature of some radical overcoming that would transcend the present condition of consciousness, or rather that would go beyond the way in which it is usually conceived.
However, ‘philosophical’ reflection on the birth of ancient mythology, the contemplation of its history and the observation of its decadence can teach us a great deal about what other human consciousnesses were once capable of. By inference, it can point to other paths for the future of a philosophy of consciousness. For mythological discourse to exist, and then to be transmitted, from ancient times onwards, consciousness had to look back on itself, and thereby distance itself from the origins of beliefs and the nature of the aspirations or fears to which they responded. Today’s analysis of mythology allows us to consider not only the reason for the multiplicity of gods, or the thousands of names of the One Divinity, but the way in which they were invented, the motivations of their creators (the Poets or Prophets), and the orientation of their consciousness in their acts of mythological creation.
Hesiod and Homer recounted the genesis of the gods, their battles and their loves, but above all they helped to establish a critical, poetic, literary and even literal distance between their object and their subject.
Never losing sight of the ancient gods, remembered, feared or revered, the poets dared to create new gods; they conceptualised their new essence, highlighting it in contrast to that of the first gods. The creation of mythology by poets belongs to a ‘completely different consciousness’ from philosophy – not to deny it, but to accompany it. The sustained, free invention of a Heraclitus or a Plato went beyond poetry in a sense, but was not completely freed from it. Unlike philosophy, true creation, poetic creation, creates worlds that are truly alive. Through this truly living life, imagination liberates thought, frees it from all hindrance, gives it movement, leaves the field entirely open to invention, and breathes into the mind an essentially demiurgic impulse.
There are several levels or strata of consciousness that are active in a consciousness that creates and, in so doing, questions its nature, either striving to move forward or sinking into its night. When we speak of the Poet’s ‘other consciousness’, what exactly do we mean? Is it a subliminal consciousness, a latent preconsciousness, an underlying subconsciousness – all symptomatic forms of the unconscious’s own life? Is it an intuition of other states of consciousness, which might be defined as ‘non-human’, far removed from the usual condition of human consciousness? Or is it a supra-consciousness, a meta-noesis?
If we needed a classical term to fix ideas, we could call all ‘non-human’ states of consciousness ‘demonic’ (I mean the word ‘demonic’ in the sense of the ‘daimon’, the Demon or the ‘Genius’ of Socrates)iii .
Following in the footsteps of Hesiod and Homer, we could also describe these states as ‘divine’, giving this term the meaning of a projection of everything in the human being that tends towards the supra-human. Mythologies take it for granted that there are other types of consciousness than simply human. They also show that man is not in reality only what he appears to be. In theory at least, he could potentially be ‘something else’. The mythologies suggest that the (provisional) awareness that human consciousness attains of itself and of the world in general is still far from being aware of all the potential that it actually possesses. Human consciousness sets before it and develops the destiny of ‘divine’ entities that serve as models, or rather paradigms. The gods it imagines are avatars of consciousness itself, figures of its potential states. These imagined divine entities project consciousness into a world beyond its grasp, but of which it is, if not the very author (since it is the poet who creates it), at least the fervent spectator – or sometimes, which amounts to almost the same thing, the fierce critic. Mythology and its colourful fictions show the human conscience that it can be entirely other than what it is, that it can continue its journey indefinitely, and that, by mobilising its intelligence and its will, it will be able to go beyond all the places and all the heavens, which are within it in potential, but not yet in deed.
From the very beginning of the history of mythology, and throughout its development, consciousness has been the willing prey of the power that inhabits it in secret, a power that is blind and incomprehensible, but whose potentialities the myths gradually reveal to it.
Mythological awareness, that is to say, man’s awareness of the essence of the mythology he constructs for himself, his awareness of what it can teach him about the deepest nature of human consciousness, his awareness that it can give him a glimpse of the abyss of his origins and make him guess at some unimaginable peaks yet to be reached, is not, as far as the beginnings are concerned, very clear. It is, in fact, intrinsically obscure, even when illuminated by the violent, crude construction of poets like Hesiod or Homer, or under the veil of the thunderous flashes of inspired texts (like the Veda, Genesis or the Prophets).
Mythological consciousness will understand itself better at the end of the mythological era, when the gods appear more as literary or spiritual fictions than as flesh-and-blood realities. It will understand itself better when the blind power that has long inspired it in singular souls, diverse peoples and specific cultures is finally itself surpassed by the awareness of a new era, a new ‘genesis’, more philosophical and more critical than Genesis. When the inevitable death of the myths and the gods that have sustained them occurs, a powerful fire and breath will spring forth. This new fire, this fresh breath, will bring to light in the awareness of all that mythology concealed beneath its lukewarm ashes and the phoenixes that begged to be born.
So human consciousness is never merely in an ‘original’ state. Mythology shows that it never ceases to constitute its own future. The original essence of human consciousness is to appear to be master of itself, master of the self. It seems to possess itself, to reign undivided over the inner self. It reigns over itself. It is both this inner self (noted A) and the consciousness (noted B) that it has of this A. Consciousness is this B which has this A in itself, as a kind of matter of its own, open to all kinds of possibilities, and in particular to the possibilities of being-other, to the perspectives of not ‘being-only-A’, but ‘being-B-considering-A’, or even ‘being-B-considering-that-not-A’, or ‘being-anything-other-than-A-or-not-A’, and which we could call C, or X or Z.
It would be tempting to use the metaphor of gender here, to create an image. Consciousness B of the inner self A could be compared to the detached, controlled, controlling consciousness of the masculine being, whereas the consciousness of ‘being able to be-other’ (C, X or Z) could be compared to that intuition and that specifically feminine power of desiring, conceiving and really carrying within oneself a being-other, for a time, before giving it a life of its own. It is undoubtedly artificial to make a clear distinction between the masculine being of consciousness (consciousness B that says it is and sees itself as conscious of A) and the feminine consciousness of ‘being-other’ (the feminine possibility of conceiving and carrying within itself a being-other). The masculine and feminine are not only separable, they are also united in consciousness, which is fundamentally androgynous in nature, both animus and anima, to use Jung’s terms.iv
In all mythology, there are inflection points, key moments, caesuras, where meaning opens up and unfolds. For example, the sudden appearance of the character of Persephone forces Zeus himself to come out of his Olympus and forge a compromise between Demeter, the grieving mother, and the captor God, « the miserly Hades ».
From another point of view, not mythological but poetic, Persephone symbolises the light soul, seduced only by the scent of saffron, iris and narcissus, whose sweet perfume makes heaven, earth and sea smile.v … According to Simone Weil’s frankly metaphysical interpretation of the myth of Persephone, « beauty is the most frequent trap used by God to open the soul to the breath from above. » vi
But how can we explain the universal silence that responded to the cries of distress of the raped and kidnapped virgin? Could it be that there are some « falls » from which there is no coming back, for they are the kind that elevate and unite the soul to the « living God » himself, and bind it to him like a bride to her husband: « The fragrance of the narcissus made the whole sky above smile, and the whole earth, and all the swelling of the sea. No sooner had the poor girl stretched out her hand than she was trapped. She had fallen into the hands of the living God. When she came out, she had eaten the pomegranate seed that bound her forever. She was no longer a virgin. She was the bride of God »vii . For S. Weil, the subterranean world into which Persephone was dragged symbolises suffering, the pain of the soul, its atonement for an incomprehensible sin. The pomegranate seed is the seed of her renewed life and the promise of future metamorphoses, according to some invisible grace. For Schelling, on the other hand, Persephone represents the power of original consciousness. She is pure consciousness, virgin consciousness, but ravished, placed naked in the Divinity, hidden in a safe place. She is the consciousness on which God rests, the consciousness that founds him in the underworld of the Underworld. It embodies the subterranean interior, the innermost depths of divinity, its first hollow, its ancient crypt, above which cathedrals exult and harvests germinate.
It is consciousness sent to the world of the dead. There it withdraws, hides, merges and marries not the ‘living God’ invoked by Weil, but the God of the dead, the God of Hell, Hades, the taciturn brother of Zeus.
With the appearance of the pure virgin Persephone in the Underworld, the great story of mythology suddenly becomes aware of man’s still obscure impulses, his unfulfilled desires, his unacknowledged fears. The poet who sings of the love of the God of Death and the pure Persephone also realises that the mythology he invents can silence terrors and transport spirits. What dominated pre-mythological consciousness before him was the reign of the single, jealous, exclusive God – the God who, in order to remain unique, denied divinity to all the other gods. other « powers ». All these powers, including Wisdom or Intelligence, for example, or other Sefirot (to use a vocabulary that is more cabalistic than Hellenic), are not in themselves the true God, since only the one God is the true God. However, they are not ‘non-divine’ either, since they are admitted into His presence, and since they constitute avatars of that very Presence, the Shekhina, as the Jewish cabal alleges.
He is accompanied not only by his own Presence (Shekhina), as we have just said, but also by his Wisdom (Hokhmah) and his Spirit (Ruaḥ), according to Jewish Tradition, which, as we know, claims to be strictly monotheistic.
We could venture to assign a more abstract, more ‘structural’ role, signified by the conceptual triad of founding, separating and suturing, to the three divine powers just mentioned, which are apparently the most original, the most essential.viii
The Presence of the divine corresponds to its immanent power, its capacity for foundation, which, after Creation, is embodied in a primordial, original foundation – Matter.
Divine Wisdom, whose primary image is that of the Wind (or also the Breath), can be compared to a power of spiration, aspiration or inspiration, whose structural role is that of Separation, or Tearing (between the Divine and the non-Divine, or between Spirit and Matter, allowing in both cases the advent of the Other).
Finally, the divine Spirit represents the power of the Suture. The age of the Spirit, yet to come, could be conceptualised as that of the great cosmic Repair (Tikkun ‘olam).
These powers, and perhaps others, have undoubtedly inhabited human consciousness for thousands of years. They can be interpreted as avatars or representations of the one God.
What dominates in the consciousness of the One is very different from what dominated in the consciousness of the God Pan, which the Greeks conceived in their time. Pan is the God who excludes nothing, who encompasses everything, and who is All, who is also in essence the true πᾶν, of philosophical and cosmological essence. It could be argued that the consciousness of the one God is in fact conscious only of a partial πᾶν, a πᾶν of circumstances, a divine πᾶν, certainly, but an exclusive πᾶν, a non-inclusive πᾶν, a ‘whole’ that is far from containing within itself everything that is not divine, still less everything that is anti-divine. In the absolute exclusivity of the God of origins, there is not much room for an Other Being, who would have absolute freedom to be other, to live a truly other life, that is, one that would not be woven from the very substance of the origin.
The exclusive situation given to the one God could not last forever, at least if we consider the poles of the Cosmos and the Anthropos, and their proper roles. The God of origins cannot remain unique and alone in origin. Nor can he remain unique and alone in consciousness or in nature. He must abandon himself, and allow himself to be surpassed by the creation of the World that he himself initiated; he must also abandon himself by allowing the consciousnesses that emerge from it to be, whatever their forms.
The question is, what are we really saying when we say that God abandons himself and allows himself to be surpassed?
Before being effectively surpassed, the Almighty God must have allowed himself to be made surpassable by some power, hidden within himself, but only asking to be raised to consciousness. He must have had the power to surpass himself, before being brought into the presence of this surpassing.
What was this power to surpass hidden in God? To answer that question, we would have to invent a myth that could evoke what came before the myths. Here’s a suggestion: the life of mankind before myth, before history, before the Law, was undoubtedly fleeting, wandering, nomadic, ephemeral. Man was always running, from near to far, in search of the open sea, within the limits of the limitless. The absence of any place in his consciousness was his ‘place’. He inhabited this wandering. Nomadism was his sojourn. A stranger to himself, he had no idea where he had come from or where he was going. On the run, he was always a migrant on the earth, moving endlessly and without consciousness, like a shooting star that soon disappeared. When consciousness finally began to make its movement felt in Man, he conceived the existence of a possible relationship between the wandering of his race and the movement of his thought, between his wandering and the race of his consciousness. He saw a link between movement, transport, wandering, and crossing, overcoming, emancipation. In other words, he saw a resemblance between movement on the earth and the movement of the spirit in consciousness. This image never left him. The myths that his consciousness began to invent, for example, were based not on the near, but on the far, the intangible, the Sky. In the immense heavens, whether at night or during the day, movements seem to obey determined laws. For the conscience, agitated by constant mobility and anxiety at all times, the regular movement of the stars contrasted with the irregular wanderings of the planets and the random fall of meteors. For a long time, the conscience pondered this dual mode of movement, one in accordance with the rules, the other without them.
Mythology also appropriated this double movement. The orderly, regular movement of the stars and constellations in a fixed sky was the image of the One God. But the erratic movement of the planets and meteors also revealed another, hidden power of which the One God was seemingly unaware.
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iF.W.J. Schelling. Essays. Philosophy and Religion (1804). Translated by S. Jankélévitch, Aubier, 1946, p.180
iiE. Renan. « Prayer on the Acropolis ». Souvenirs of Childhood and Youth. Calmann-Lévy, 1883, p.72
iiiCf. Plutarch. « On the Demon of Socrates », Moral Works. Translation from the Greek by Ricard. Tome III , Paris, 1844, p.73
iv « Consciousness is a kind of androgynous nature, » says Schelling, who, more than a century before C.-G. Jung, prefigured the dual nature of consciousness as animus and anima. Cf. F.-W. Schelling. Philosophy of Mythology. Translated from the German by Alain Pernet. Ed. Jérôme Millon. Grenoble. 2018, Lesson IX, p.104.
« First I’ll sing of Demeter with her beautiful hair, venerable goddess, and of her light-footed daughter, once taken by Hades. Zeus, king of lightning, granted her this when, far from her mother with the golden sword, goddess of yellow harvests, playing with the maidens of the ocean, dressed in flowing tunics, she was looking for flowers in a soft meadow and picking the rose, the saffron, the sweet violets, the iris, the hyacinth and the narcissus. By the advice of Zeus, to seduce this lovable virgin, the earth, favourable to the avaricious Hades, gave birth to the narcissus, that charming plant admired equally by men and immortals: from its root rise a hundred flowers; the vast sky, the fertile earth and the waves of the sea smile at its sweet perfumes. The enchanted Goddess snatches this precious ornament from her two hands; immediately the earth opens up in the Nysian field, and the son of Cronos, King Hades, rides forth on his immortal horses. Despite her groans, the god seizes the young virgin and carries her away in a chariot glittering with gold. But she cried out loudly to her father, Zeus, the first and most powerful of the gods: no immortal, no man, none of her companions could hear her voice ».
viSimone Weil, Attente de Dieu, Fayard, 1977, p. 152-153.
viiSimone Weil, Attente de Dieu, Fayard, 1977, p. 152-153.
viiiThis triad is reminiscent of the Indo-European tripartite functions famously suggested by G. Dumézil, and can be found in the organisation of medieval society, which distinguished between oratores, bellatores and laboratores, those who prayed, those who fought and those who worked.
To describe the journey of consciousness through the stages of its development, Hegel likens it to a kind of hunt – the hunt for ‘absolute’ knowledge, – absolute knowledge about oneself and absolute knowledge about the Absolute.i In this hunt, knowledge is merely a means, a « ruse », to « seize the absolute essence », to capture it « like a bird caught in glue« ii . But why should the absolute, this ‘bird’ that we can imagine as free and wild, allow itself to be so easily trapped? Why shouldn’t it soar high, far from the wiles of reason and the clutches of knowledge?
Moreover, is the metaphor of consciousness chasing the absolute with some kind of ‘glue’ relevant? To want to capture the « absolute » by a « means » (the « ruse ») is in itself contradictory, and self-defeating. « To win to consciousness what is in itself, by the mediation of knowledge, is a counter-sense ».iii Isn’t any knowledge obtained by such a « means » necessarily partial? The hunt for the absolute will yield only relative game. Moreover, any knowledge aimed at the absolute can only lead to a relative truth, because « the absolute alone is true or the true alone is absolute ».iv
Consciousness nevertheless follows its impulse, seeking knowledge that it believes will lead it to true knowledge. In so doing, « it rises to the spirit and, through the complete experience of itself, comes to the knowledge of what it is in itself ».v It believes itself capable of real knowledge. But along the way, it gradually discovers that it is only capable of a « concept of knowledge »vi .
As it advances along the path of ‘knowledge’, consciousness begins to lose itself. It is gripped by a growing doubt, which can go as far as despair. It doubts its own truth. It moves forward, but it also becomes aware of the non-truth of its phenomenal knowledge. The ‘supreme reality’ itself no longer appears as anything more than ‘an unrealized concept’vii . To grasp this (as yet unrealized) concept is the whole ‘science’ that consciousness eventually acquires. The journey of consciousness, studded with doubts, reaches only an intermediate goal: the realisation of the need to train itself in the pursuit of the ‘science’ …viii
What is this ‘science’? It is the ‘science’ of the very path of consciousness. It results from the « effectively real development » of consciousness, of which each of the stages along the way, each of the moments of development, is only a passing figure.
All these stages, these figures, must be ‘experienced’ and then ‘surpassed’. Consciousness must not cease to surpass itself in the knowledge it has of itself. Consciousness is constituted in the act of going beyond itself. « Consciousness is for itself its own concept; it is therefore immediately the act of going beyond the limited, and, when this limited belongs to it, the act of going beyond itself ».ix For consciousness that goes beyond itself, there is no longer any object or subject to examine. Consciousness goes beyond itself because it is aware that the true is always beyond what it is aware of.x
Consciousness splits into two. It becomes aware of what it knows, of what it takes to be true, then it measures its relativity, and then, of its own accord, it wants to go beyond this relativised knowledge, and thereby also wants to go beyond itself.xi At each moment, the knowledge that consciousness acquires about new objects changes, and changes it too. From such and such an object, it obtains knowledge about what that object is ‘in itself’, and it integrates this knowledge as knowledge ‘in itself for itself’, knowledge that it considers to be ‘the true’, to be the very essence of the object. This ‘true’ essence is what consciousness really ‘experiences’, in the face of the object.
The essence of the object comes to be known as an object of ‘experience’, but only at the price of a ‘conversion of consciousness’ itself (ümkehrung des Bewußtseins)xii .
It is ‘converted’, metamorphosed, by the new assimilation of a new object. The ‘conversion of consciousness’ is continually at work. It fills consciousness with new essences and new births.
Let’s recap. A new object appears before consciousness. It transforms this object into a certain knowledge of what it appears to be ‘in itself’. This knowledge itself becomes a living, autonomous part of consciousness, a being-for-consciousness of this in-itselfxiii . It is a new being-for-consciousness, a new ‘figure of consciousness’xiv . This figure has a different essence from all the other figures that preceded it. At the moment when consciousness grasps this new figure, it situates it in « the whole succession of figures » that it carries within itself. The birth of a new figure in consciousness occurs « without its knowing how it came about ». For, being immersed in the world, how could it foresee everything that happens to it? This birth is what « happens behind its back, so to speak »xv .
Consciousness is, as it were, relatively unaware that this new birth has taken place. The « moment » of birth is not glimpsed by consciousness, which remains « immersed in experience ». The content of what ‘we’ see being born is indeed acquired by consciousness, but not its concept, nor its essence. We do not yet conceive this content that is being born; we see it being born, but we do not conceive what is being born, we conceive only its pure movement of being bornxvi . At this point, then, there is a clear differentiation between « us » (« uns« ) and « it », the « consciousness » (« Bewußtsein« ).xvii
What is the ‘we’ in us that distinguishes itself from ‘consciousness’ and puts us in a position to observe it as it ‘moves’ and ‘becomes’?
Hegel says nothing about this.
Let’s try an explanation, however. We are undoubtedly made up of the sum total of all the moments of ‘consciousness’, past and future. We ‘constitute’ ourselves through the entire succession of figures born in consciousness.
It is up to ‘us’ to bring together all these moments, all these ‘figures’, and to gradually aggregate them into knowledge, in order to finally subsume them under an absolute knowledge, or perhaps even under a knowledge of the absolute. We observe consciousness giving birth to new ‘objects’ and new ‘figures’, and ‘we’ are aware of the continuous becoming of ‘consciousness’. We embody, as it were, a higher level of consciousness: the awareness that ‘consciousness’ is essentially in movement, in becoming, and that it must keep the memory of this becoming, in its progression towards the absolute. At each ‘moment’, ‘consciousness’ experiences new objects, and it is ‘up to us’ to transform these experiences into a ‘science’ – the ‘science of the experience of consciousness’xviii . It is « up to us » to compare the successive moments of consciousness with all the other moments already experienced, to add each experience to the totality of all the experiences that consciousness has already had, in order to « lead us » towards the « realm of the truth of the mind ».xix Consciousness hunts, it seeks to seize this essence of its own, and only then will it be able to « designate the nature of absolute knowledge itself ».xx
Pointing to the nature of absolute knowledge? Sketching it in one swift stroke? Or just glimpsing it from a distance, following its silhouette for a moment, like that of the divine bird, decidedly subtle, that has decided not to get caught up in our human glue?
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iIn his Introduction to the Phenomenology of Spirit.
iiG.W.F. Hegel. The Phenomenology of Spirit. Translated by Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.66
iiiG.W.F. Hegel. The Phenomenology of Spirit. Translated by Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.65
viii« The series of figures that consciousness traverses on this path is rather the detailed history of the formation of consciousness itself in science. » I bid. p.70
ix« Das Bewußtsein aber ist für sich selbst sein Begriff, dadurch unmittelbar das Hinausgehen über das Beschränkte und, da ihm dies Beschränkte angehört, über sich selbst. » G.W.F. Hegel. Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.55
x« When consciousness examines itself, we are left with the pure act of seeing what is happening. For consciousness is on the one hand consciousness of the object, on the other hand consciousness of itself; it is consciousness of what is true for it and consciousness of its knowledge of this truth. Since both are for it, it is itself their comparison: it is for it that its knowledge of the object corresponds to this object or does not correspond to it. The object seems, to tell the truth, to be only for her as she knows it; she seems incapable of going behind the object, so to speak, to see it as it is not for her, and therefore as it is in itself. » G.W.F. Hegel. The Phenomenology of Spirit. Translated by Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.74
xi« Consciousness knows something; this object is the essence or the in-itself; but it is also the in-itself for consciousness; with this comes into play the ambiguity of this truth. We see that consciousness now has two objects, one, the first-in-itself, the second, the being-for-itself of this in-itself. The latter appears to be only first the reflection of consciousness in itself, a representation not of an object, but only of its knowledge of the first object. » G.W.F. Hegel. The Phenomenology of Spirit. Translated by Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.75
xiiCf. G.W.F. Hegel. The Phenomenology of Spirit. Translated by Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.76
xiii« Das Ansich zu einem Für-das-Bewußtsein-Sein des Ansich wird » Ibid.
xiv« Eine neue Gestalt des Bewußtseins auftritt« . « When the in-itself becomes a being-for-the-consciousness-of-the-in-itself, this is then the new object by means of which a new figure of consciousness arises; and this figure has an essence different from the essence of the preceding figure ». Ibid. p.76
xv« Die Entstehung (…) ist es, was für uns gleichsam hinter seinem Rücken » G.W.F. Hegel. Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.60. The Phenomenology of Spirit. Translated by Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.77
xvi« For it [for consciousness] what is born is only as an object, for us it is at the same time as movement and becoming ». The Phenomenology of Spirit. Translated by Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.77
xviiJean Hyppolite notes in this regard: « In the Phenomenology there will therefore be two dialectics, one is that of consciousness immersed in experience, the other, which is only for us, is the necessary development of all the figures of consciousness. The philosopher sees the birth of that which only presents itself to consciousness as a ‘found’ content ». Ibid. p.77, Note 27
xviii Wissenschaft der Erfahrung des Bewußtseins » (« Wissenschaft of the Experience of the Bewußtseins »)
xix« The experience that consciousness makes of itself cannot, according to the concept of experience itself, include anything less in it than the total system of consciousness or the total realm of the truth of spirit. « G.W.F. Hegel. The Phenomenology of Spirit. Translated by Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.77. « Die Erfahrung, welche das Bewußtsein über sich macht. kann ihrem Begriffe nach nichts weniger in sich begreifen als das ganze System desselben, oder das ganze Reich der Wahrheit des Geistes, » Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.60-61
xx« Und endlich, indem es selbst dies sein Wesen erfaßt, wird es die Natur des absoluten Wissens selbst bezeichnen. » Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.61
Le salon du baron D’Holbach à Paris fut un haut lieu du siècle des Lumières. Diderot, D’Alembert, Helvétius, Buffon, Adam Smith, Hume, Galiani, Beccaria, Priestley, Horace Walpole le fréquentèrent. D’Holbach affichait un athéisme et un matérialisme sans concessioni. Dans son Système de la Nature (1770) il défendit une conception résolument fataliste et déterministe du monde : « En un mot la nature n’est qu’une chaîne immense de causes et d’effets qui découlent sans cesse les uns des autres. Les mouvements des êtres particuliers dépendent du mouvement général, qui lui-même est entretenu par les mouvements des êtres particuliers ».ii
Son déterminisme le poussa jusqu’au « nécessitarisme » : « Il faut en conclure, dis-je, que tous les phénomènes sont nécessaires, et que chaque être de la nature dans des circonstances et d’après des propriétés données ne peut agir autrement qu’il le fait. La nécessité est la liaison infaillible et constante des causes avec leurs effets ».iii
Comme tant d’autres déterministes avant lui, D’Holbach reprit le fantasme et le cliché d’un géomètre d’exception capable de prévoir la marche du monde à partir de la position et du mouvement de toutes les molécules qui le composent. iv
D’Holbach fit la chasse aux « chimères », aux « abstractions », et à tout ce qui n’est pas matériel.v Comme Hobbes, il associa au matérialisme un nominalisme prononcé: « Les mots que nous employons tels que ceux de bonté, de beauté, d’ordre, d’intelligence, de vertu, etc. ne nous offrent aucun sens, si nous ne les rapportons ou si nous ne les expliquons à des objets. »
Comme Hobbes encore, il tourna en dérision l’idée d’un souverain bien.vi En suite de quoi, il nia fort logiquement toute liberté à l’homme, totalement asservi à la nécessité de la loi de la cause et des effets. L’idée du libre arbitre n’est qu’une illusion, une chimère. Elle vient du fait que l’homme ne se rend pas compte que sa volonté n’est qu’« une modification dans le cerveau par laquelle il est disposé à l’action ou préparé à mettre en jeu les organes qu’il peut mouvoir (…) L’homme n’est donc libre dans aucun instant de sa vie ».vii
L’homme doit réaliser que sa pensée dépend entièrement de causes extérieures à lui-même.viii Pour être libre, il eût fallu que l’homme ne fût plus une simple partie de la nature, mais qu’il fût à l’extérieur de celle-ci, et qu’il occupât une position comparable à celle d’un Dieu.
Partageant les idées anglaises, D’Holbach adopte une vision empirique et utilitariste du monde. L’utilité doit être l’unique mesure des jugements de l’homme.ix
Le déterminisme et l’utilitarisme l’incitent à l’« indulgence » et la « tolérance universelle », puisque « tout est nécessaire ». Les déviances et les crimes obéissent à la nécessité, il faut donc les traiter sans haine, avec une efficacité toute mécanique. « En décernant des gibets, des supplices, des châtimens quelconques aux crimes, [le législateur] ne fait autre chose que ce que fait celui qui, en bâtissant une maison, y place des gouttières pour empêcher les eaux de la pluie de dégrader les fondemens de sa demeure ».x
Admirateur de Spinoza et de Hobbes, D’Holbach méprisait ouvertement la « métaphysique » de Descartes, de Leibniz ou de Malebranche. S’appuyant sur le fait que des religions prônent la prédestination divine ou un déterminisme providentiel, il les réduisit à son propre fatalisme: « Toute religion est visiblement et incontestablement fondée sur le fatalisme (…) La religion, en tout pays, n’a d’autres fondements que les décrets fatals d’un être irrésistible qui décide arbitrairement du destin de ses créatures ».xi
D’Holbach contribua à la volte-face de Voltaire, et à sa conversion finale au fatalisme et au déterminisme.
Tous ne furent pas sensibles à ce système. L’abbé Galiani, plein d’ironie à l’égard de la lourde mécanique de la fatalité, évoqua la « grande machine » du monde dans sa correspondance avec Mme d’Épinay, pour en souligner l’infinie complexité, et partant, l’impossibilité à en connaître « tous les ressorts ».xii Mais il reste que les Lumières, avec d’Holbach, Diderot, Voltaire, ont pris résolument parti pour le fatalisme et le déterminisme.
Marx qualifia plus tard ce mouvement d’idées de « matérialisme français », qu’il distinguait du « matérialisme anglais ». Engels avait renchéri en appelant l’Angleterre le « berceau du matérialisme moderne » : « Il n’en reste pas moins indéniable que Bacon, Hobbes et Locke sont les pères de cette brillante pléiade de matérialistes français qui, en dépit des victoires sur terre et sur mer remportées sur la France par les Anglais et les Allemands, firent du XVIIIe siècle le siècle français par excellence, même avant son couronnement par la Révolution française, dont nous essayons encore en Allemagne et en Angleterre d’acclimater les résultats. »xiii
Parmi les matérialistes anglais, Hume est un cas emblématique. Son matérialisme s’accompagne d’un scepticisme extrême. Il affirme un déterminisme rigoureux, tout en critiquant dans le même temps la notion même de causalité, apparemment sans y voir de contradiction.
Hume ne croit que ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il expérimente, et ne croit à rien d’autre. En particulier, il ne croit pas à la causalité. Plus précisément, il ne croit pas l’intelligence capable de pénétrer a priori la chaîne causale. Il est impossible de reconnaître une liaison nécessaire entre une chose et une autre, si l’expérience n’est pas là pour la montrer.xiv
Kant dira de la méthode de Hume qu’elle équivaut à la « censure de la raison », en ce qu’elle conduit inévitablement au doute par rapport à tout usage de ses principes. Le concept même de cause devient trompeur, mensonger, illusoire. Hume « tient pour imaginaires les prétendus principes a priori de la raison ».xv
Ce scepticisme radical est dans la suite logique des philosophies de Hobbes, Locke et Berkeley. Après le pessimisme anti-rationaliste et nominaliste de Hobbes, la critique de la notion de substance par Locke et celle de causalité physique par Berkeley, Hume va toujours plus loin dans la « voie moderne », et jette désormais aux orties la notion de causalité en général.
Hume ne croit pas que nous puissions comprendre ce qui se met en jeu dans les chaînes de la causalité, et que nous puissions réellement analyser le rôle de la « cause » sur « l’effet ». On ne peut que constater leur juxtaposition temporelle, ou leur contiguïté phénoménale. Mais il ne nous est pas donné d’éclairer le mystère des liens causaux: on ne peut que les observer, et tout au plus « percevoir » et « sentir leur influence ».xvi
Nous ne pouvons pas non plus avoir de véritable idée, de véritable compréhension de ce que sont les « objets » eux-mêmes. Au mieux, on ne peut que les « percevoir », sans pouvoir les « pénétrer ». « ‘Tis impossible for the mind to penetrate farther ».
Le fait qu’on ne puisse comprendre la notion même de causalité est assez logique : si on pouvait réellement la comprendre, on pourrait intervenir dans la chaîne causale, ce qui n’est pas possible. Le voile d’ignorance qui nous est imposé sur la causalité explique pourquoi on ne peut jamais se libérer des liens de la nécessité. Hume, à son tour, reprend le cliché déterministe bien connu, archi-rebattu, selon lequel un hypothétique observateur qui disposerait d’une connaissance étendue de notre caractère et des circonstances, ainsi que des « plus secrets ressorts de notre complexion », pourrait en déduire toutes nos actions.xvii
Ce déterminisme s’applique au monde moral rigoureusement de la même manière qu’au monde de la nature. C’est pourquoi faire l’hypothèse de la liberté est absurde. On peut s’imaginer porter en soi un principe de liberté, mais ce n’est qu’une illusion. Par définition, la liberté ne peut s’expliquer par aucune détermination causale, et partant, la liberté équivaut au hasard. Or le concept de hasard est une « contradiction » dans un monde où l’expérience nous apprend la loi inflexible de la nécessité. Donc la liberté ou le libre arbitre sont en eux-mêmes contradictoires.xviii
L’impossibilité de connaître l’essence de la causalité n’empêche pas l’existence de la nécessité. Hume la met au pinacle, et la juge essentielle à la religion et à la moralité. Sans la nécessité, toutes les lois, qu’elles soient divines ou humaines s’en trouveraient profondément subverties.xix
Il reprend l’antique argument moral : s’il n’y avait pas de connexion nécessaire entre les causes et l’action, comme l’affirme la doctrine de la liberté ou du hasard, alors on ne pourrait être tenu responsable pour ses actions.xx
En fin de compte, Hume estime que la question longuement discutée de la liberté et de la nécessité est complètement réglée. « Toute la controverse a jusqu’ici roulé simplement sur des mots ». Désormais, « tout le monde reconnaît que la matière est animée par une force nécessaire et que tout effet naturel est si précisément déterminé par l’énergie de sa cause qu’aucun autre effet n’aurait pu en résulter ».xxi L’affaire est claire. Tous les hommes doivent reconnaître que la connexion entre toutes les causes et tous les effets est absolument nécessaire. Les incertitudes apparentes qui peuvent subsister dans certains cas procèdent simplement de « l’opposition secrète de causes contraires » qu’il ne nous appartient pas de dévoiler, mais qui sont manifestement à l’œuvre.
Ainsi, il faut reconnaître que « le corps humain est une machine prodigieusement compliquée ; que de nombreux pouvoirs secrets y sont cachés, qui échappent complètement à notre compréhension ». Mais si l’on pouvait démêler tous ses rouages et ses ressorts, alors nous pourrions prédire assurément son comportement.
Le philosophe, s’il est conséquent, doit appliquer le même raisonnement aux actions et aux volontés des agents intelligents.xxii
La doctrine de la nécessité est donc universelle, et s’applique aux motifs des actions volontaires, aux caractères et aux conduites morales. La nécessité naturelle et la nécessité morale « sont de même nature » et « dérivent des mêmes principes ».
La liberté, comme le hasard, martèle-t-il, n’existent pas. « La liberté, qu’on oppose à la nécessité, mais non à la contrainte, est la même chose que le hasard qui, de l’aveu unanime, n’existe nullement. » En dernière analyse, toutes nos volontés sont produites par Dieu : « Le dernier auteur de toutes nos volontés est le créateur du monde qui le premier imprima le mouvement à cette immense machine. »xxiii
Dieu est l’auteur de toute chose et détermine entièrement toutes les chaînes causales : « Nulle contingence, nulle part, dans l’univers ; nulle indifférence, nulle liberté. Alors que nous agissons, au même moment nous sommes agis. L’auteur dernier de toutes nos volontés est le Créateur du monde qui, au début, donna le branle à cette immense machine. »xxiv
Mais si Dieu a tout prévu, tout décidé, il a donc voulu toutes les actions humaines, y compris les criminelles. Cette affirmation est évidemment « absurde et impie ». S’ensuit-il que la doctrine déterministe dont on la déduit pourrait être remise en cause ?
A cela Hume répond, évasivement, que ce genre de questions dépasse le pouvoir de la philosophie, laquelle devrait se contenter d’examiner la vie courante.xxv Après tant d’autres, Hume nous renvoie à son tour au constat d’impuissance de la raison vis-à-vis de ces hauts mystères.
Finalement, à méditer la thèse d’un matérialisme sans hasard et d’un empirisme sans causalité, où toute tentative d’intelligibilité est condamnée à simplement juxtaposer des faits et des événements et à les observer sans pouvoir jamais les comprendre, on est en droit de se poser une question plus incisive. Quelle crédibilité accorder à une pensée « philosophique » qui doute à ce point de la puissance de la pensée, et qui remet en cause toute possibilité d’intelligence des causes, tout en proclamant un déterminisme universel ?
Peut-on, de surcroît, se laisser séduire par une pensée qui désespère son zélateur même? « Je suis effrayé et confondu de cette solitude désespérée où je me trouve placé dans ma philosophie (…) Quand je tourne mes regards vers moi-même, je ne trouve rien que doute et ignorance (…) Puis-je être sûr qu’en abandonnant toutes les opinions établies je sois en mesure de poursuivre la vérité ? Et quel critère me permettra de la distinguer ? (…) Après le plus soigneux et le plus précis de mes raisonnements (…) Je me trouve enveloppé de l’obscurité la plus profonde. (…) Très heureusement, il se produit que, puisque la raison est incapable de chasser ces nuages, la nature elle-même suffit à y parvenir : elle me guérit de cette mélancolie philosophique et de ce délire, soit par relâchement de la tendance de l’esprit, soit par quelque divertissement et par une vive impression sensible qui effacent toutes ces chimères. Je dîne, je joue au tric-trac, je parle et me réjouis avec mes amis ».xxvi
Contrairement aux philosophes qui cherchent habituellement dans la philosophie un refuge contre les misères du monde, Hume trouva dans les plaisirs de la vie les consolations que la philosophie lui refusait. En cela, il donna sans aucun doute sa plus profonde leçon : le tric-trac après un bon dîner ne peut que nous aider à oublier une raison fondamentalement déchue, et son absurde monceau de ressorts dépareillés.
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i« La matière ne peut point s’anéantir totalement ou cesser d’exister ; or comment comprendra-t-on que ce qui ne peut cesser d’être ait pu jamais commencer ? Ainsi lorsqu’on demandera d’où est venu la matière ? Nous dirons qu’elle a toujours existé. » et cf. Système de la nature, ch.2: « L’univers, ce vaste assemblage de tout ce qui existe, ne nous offre partout que de la matière et du mouvement : son ensemble ne nous montre qu’une chaîne immense et non interrompue de causes et d’effets. » D’Holbach. Système de la nature, ch.1
iv« Dans un tourbillon de poussière qu’élève un vent impétueux, quelque confus qu’il paroisse à nos yeux, dans la plus affreuse tempête excitée par des vents opposés qui soulèvent les flots, il n’ y a pas une seule molécule de poussière ou d’eau qui soit placée au hazard, qui n’ait sa cause suffisante pour occuper le lieu où elle se trouve, et qui n’agisse rigoureusement de la manière dont elle doit agir. Un géomètre, qui connoîtroit exactement les différentes forces qui agissent dans ces deux cas, et les propriétés des molécules qui sont mues, démontreroit que, d’après des causes données, chaque molécule agit précisément comme elle doit agir, et ne peut agir autrement qu’ elle ne fait ». Généralisant, D’Holbach passe de la poussière aux « tourbillons moraux » : « Dans les convulsions terribles qui agitent quelquefois les sociétés politiques, et qui produisent souvent le renversement d’un empire, il n’y a pas une seule action, une seule parole, une seule pensée, une seule volonté, une seule passion dans les agents qui concourent à la révolution comme destructeurs ou comme victimes, qui ne soit nécessaire, qui n’agisse comme elle doit agir, qui n’opère infailliblement les effets qu’elle doit opérer, suivant la place qu’occupent ces agents dans ce tourbillon moral. » Système de la nature, ch.4
v« Concluons donc que le mot dieu, ainsi que le mot créer, ne présentant à l’esprit aucune idée véritable, devroient être bannis de la langue de tous ceux qui veulent parler pour s’entendre. Ce sont des mots abstraits, inventés par l’ignorance (…) Enfin ces mots ne sont utiles qu’ à ceux dont l’unique profession est de repaître les oreilles du vulgaire de mots pompeux qu’ils n’entendent point eux-mêmes, et sur le sens desquels ils ne sont jamais d’accord. L’homme est un être matériel; il ne peut avoir des idées quelconques que de ce qui est matériel comme lui ».Système de la nature, 2ème partie, ch.6
vi« Le souverain bien, tant cherché par quelques sages, et par d’autres annoncé avec tant d’emphase, ne peut être regardé que comme une chimère, semblable à cette panacée merveilleuse que quelques adeptes ont voulu faire passer pour le remède universel ».Système de la nature, ch.15
vii« Ils ont prétendu que l’homme étoit libre. Nous avons déjà suffisamment prouvé que [l’]âme n’étoit que le corps (…) Tout ce qui se passe en nous ou ce qui se fait par nous, ainsi que tout ce qui arrive dans la nature, est dû à des causes nécessaires, qui agissent d’après des loix nécessaires, et qui produisent des effets nécessaires ». Système de la nature, ch.11
viii« Je ne suis pas le maître de la pensée qui vient à mon esprit et qui détermine ma volonté; cette pensée s’est excitée en moi à l’occasion de quelque cause indépendante de moi-même »Ibid.
ix« L’utilité est donc la pierre de touche des systêmes, des opinions et des actions des hommes; elle est la mesure de l’estime et de l’amour que nous devons à la vérité même : les vérités les plus utiles sont les plus estimables » Système de la nature, ch.12 et ch.15
xLe fatalisme matérialiste permet de théoriser une mécanique de l’utilité et de définir les conditions sociales, politiques et économiques d’une »physiocratie du bonheur ». La raison et la science peuvent servir les intérêts de l’humanité et rendre les hommes heureux. « L’homme de bien est une machine dont les ressorts sont adaptés de manière à remplir leurs fonctions d’une façon qui doit plaire. Non, je ne rougirai pas d’être une machine de ce genre » conclut D’Holbach. Système de la nature, ch.12
xii« Parlons du fatalisme. Il y a une erreur de raisonnement dans ces grands systèmes, qui dure depuis qu’on en fait. L’erreur est que tout le monde est d’accord sans qu’on s’en aperçoive. Oui sans doute ce monde est une grande machine, qui se remue, et va nécessairement, mais de combien de roues est composée cette machine? Voilà ce que personne ne cherche, personne ne définit, personne ne se doute de questionner. Y a-t-il d’autre roue principale outre les lois physiques du mouvement de la grosse matière, et les lois physiques des mouvements de cette matière subtile que nous appelons esprit ? Ces matières et ces lois nous sont-elles toutes connues? Bref, y a-t-il d’autres esprits que l’esprit humain que nous connaissons? Les dés pipés tombent nécessairement autant que les dés non pipés; mais ils tombent différemment. Il en est de même de tous les autres événements. Il faudrait connaître tous les ressorts ».
Galiani assimila le système de la fatalité à une sorte de « barbarie », faite d’ignorance et de paresse. « Ah qu’il est vrai que le fatalisme est le seul système convenable aux sauvages; et si on entendait bien le langage des animaux on verrait qu’il est le seul de toutes les bêtes. Le fatalisme est le père, et le fils de la barbarie; il en est enfanté, et il la nourrit ensuite. Et savez-vous pourquoi? C’est qu’il est le système le plus paresseux, et par conséquence le plus convenable à l’homme ».Abbé Galiani – Correspondance avec Mme d’Epinay -1770, Cité in Le problème du fatalisme au siècle des Lumières. Christophe Paillard.
xiiiFriedrich Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880). Engels ne manqua pas de faire remonter l’origine du matérialisme plus loin encore en évoquant le nominalisme comme source ancienne, originelle, du matérialisme. Il rappela que Duns Scot se demandait « si la matière pouvait penser », et il montra qu’il y avait du nominalisme à tous les étages dans la pensée anglaise, chez Bacon, et chez Hobbes pour qui « l’intuition, l’idée, la représentation, etc., ne sont que les fantômes du monde corporel plus ou moins dépouillé de sa forme sensible. Tout ce que la science peut faire, c’est donner un nom à ces fantômes. »
xiv« Si nous raisonnons a priori, n’importe quoi peut paraître capable de produire n’importe quoi. La chute d’un galet, peut, pour autant que nous le sachions, éteindre le soleil ; ou le désir d’un homme gouverner les planètes dans leurs orbites. C’est seulement l’expérience qui nous apprend la nature et les limites de la cause et de l’effet ». D. Hume, Enquête sur l’entendement humain.
xviTraité de la nature humaine (1739) Livre II, 3ème partie, section 1, « De la liberté et de la nécessité » : « We must not here be content with saying, that the idea of cause and effect arises from objects constantly united ; but must affirm, that ‘tis the very same with the idea of these objects, and that the necessaryconnexion is not discovered by a conclusion of the understanding, but is merely a perception of the mind. (…) From this constant union it forms the idea of cause and effect, and by its influence feels the necessity.”
xviiIbid. section 2 : “We can never free ourselves from the bonds of necessity. We may imagine we feel a liberty within ourselves, but a spectator can commonly infer our actions from our motives and character; and even where he cannot, he concludes in general he might, were he perfectly acquainted with every circumstances of our situation and temper, and the most secret springs of our complexion and disposition.”
xviiiIbid. « According to my definitions, necessity makes an essential part of causation ; and consequently liberty, by removing necessity, removes also causes, an is the very same thing with chance. As chance is commonly thought to imply a contradiction, and is at least directly contrary to experience, there are always the same arguments against liberty or freewill.”
xixIbid. “This kind of necessity is so essential to religion and morality, that without it there must ensue an absolute subversion of both, and that every other supposition is entirely destructive to all laws, both divine and human.”
xxIbid. « According to the hypothesis of liberty, therefore, a man is as pure and untainted after having committed the most horrid crimes, as at the first moment of his birth”. “’Tis only upon the principles of necessity, that a person acquires any merit or demerit from his actions, however the common opinion may incline to the contrary”.
xxiD.Hume, Enquête sur l’entendement humain, Section VIII Liberté et nécessité
xxii« On peut fréquemment expliquer les résolutions humaines les plus irrégulières et les plus inattendues si l’on connaît toutes les circonstances particulières de caractère et de situation ». Ibid.
xxvIbid. « Il n’est pas possible d’expliquer distinctement comment Dieu peut être la cause médiate de toutes les actions humaines sans être l’auteur du péché et de la dépravation morale. Ce sont des mystères que la raison naturelle, seule et sans aide, est tout à fait incapable de discuter ; quelque système qu’elle embrasse, il faut qu’elle se trouve enveloppée dans des difficultés inextricables, et même en des contradictions, à chaque pas qu’elle fait en de tels sujets. Concilier l’indifférence et la contingence des actions humaines avec la prescience, défendre les décrets absolus et pourtant délivrer Dieu d’être l’auteur du péché, ces tâches, on a jusqu’aujourd’hui trouvé qu’elles surpassaient tout le pouvoir de la philosophie ; qui est bien heureuse, si elle a le sentiment de sa témérité quand elle scrute aventureusement ces sublimes mystères ; et si, délaissant une scène si pleine d’obscurités et de perplexités, elle retourne avec la modestie convenable, à son véritable domaine propre, l’examen de la vie courante, où elle trouvera assez de difficultés pour occuper ses recherches sans se lancer sur un océan infini de doutes, d’incertitudes et de contradictions ! »
xxviHume. Traité de la nature humaine (1739) Livre I, 4ème partie (cité par Ferdinand Alquié, art. Hume , Encycl. Universalis)
Contrairement à ce que laisse entendre son titre, le Traité de la liberté de l’âmei, attribué à Fontenelle, affirme fortement la thèse d’un déterminisme lié à la « disposition matérielle » du cerveau. De cette disposition matérielle, on peut déduire que « l’âme n’a en elle-même aucun pouvoir de se déterminer, et ce sont les dispositions du cerveau qui la déterminent au vice ou à la vertu. Donc les pensées de l’âme ne sont jamais libres. »ii
Le cerveau est rempli de « nerfs » ou d’« esprits » qui sont plus ou moins « tendus », suivant que l’on est éveillé ou endormi. La tension différentielle entre ces nerfs et ces esprits se traduit par une disposition matérielle pilotant la volonté de l’âme. Réciproquement, toute pensée de l’âme provoque de nouvelles tensions dans le cerveau.
La volonté émerge de la disposition matérielle du cerveau, et l’âme, mue par le cerveau, ne fait qu’entériner ce que le cerveau produit. Puis elle permet à son tour le passage à l’acte en excitant le cerveau de manière appropriée. « Concevez donc que comme le cerveau meut l’âme, en sorte qu’à son mouvement répond une pensée de l’âme, l’âme meut le cerveau, en sorte qu’à sa pensée répond un mouvement du cerveau. L’âme est déterminée nécessairement par son cerveau à vouloir ce qu’elle veut, et sa volonté excite nécessairement dans son cerveau un mouvement par lequel elle l’exécute. Ainsi, si je n’avais point d’âme, je ne ferais point ce que je fais, et si je n’avais point un tel cerveau, je ne le voudrais point faire. »iii
Les hommes, dans leur crédule croyance à leur liberté, ignorent que toutes leurs pensées et toutes leurs volontés naissent de dispositions purement matérielles. L’âme croit se déterminer elle-même, alors que c’est le cerveau qui détermine les inclinations de l’âme.
Dans cette optique matérialiste, le vice n’est dû qu’à un arrangement malencontreux des nerfs, qu’il est possible de corriger. « À force d’exhortations et d’exemples, on peut mettre dans le cerveau les dispositions qui le déterminent à la vertu », explique Fontenelle. Si la correction ou l’exhortation ne donnent pas les résultats voulus, dans le cas de criminels endurcis, alors il faut les anéantir, froidement, sans haine, pour une meilleure efficacité sociale : « Les criminels sont des monstres qu’il faut étouffer en les plaignant ; leur supplice en délivre la société, et épouvante ceux qui seraient portés à leur ressembler. »
Après Luther, Calvin, Hobbes, Fontenelle admet lui aussi le danger politique de la publication des théories déterministes. Il voit clairement le risque de ruiner l’ordre social, par les conséquences que le peuple pourrait tirer de ce type de système. D’où sa conclusion : la vérité n’est bonne à dire qu’en bonne société ; il faut tenir le « commun » dans l’illusion du libre arbitre et de la religion.
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i Le Traité de la liberté de l’âme parut en 1700 pour être aussitôt interdit et brûlé par ordre du Parlement. Il reparut en 1743. En 1760, la paternité de cet opuscule fut attribuée à Bernard de Fontenelle, décédé trois ans auparavant.
iiFontenelle. Traité de la liberté de l’âme. Fontenelle précise : « Je suppose avec tous les métaphysiciens, 1° que l’âme pense selon que le cerveau est disposé, et qu’à de certaines dispositions matérielles du cerveau, et à de certains mouvements qui s’y font, répondent certaines pensées de l’âme, 2° que tous les objets, même spirituels, auxquels on pense, laissent des dispositions matérielles, c’est-à-dire des traces dans le cerveau ».
Un rabbin nommé Yechou‘a (יֵשׁוּעַ), et originaire de Nazareth, un petit village de Galilée, était connu pour être une sorte d’agitateur. Il fut interrogé par le préfet romain de Judée, Ponce Pilate. Le rabbin affirma qu’en fait, « il était roi », et qu’il était « venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité »i. Ponce Pilate connaissait ses classiques et n’était pas contre une petite discussion rhétorique. Il posa donc cette question au rabbin : « Qu’est ce que la vérité ? »ii, puis, sans attendre davantage une réponse qui ne venait pas, il sortit de la salle d’audience, et alla s’entretenir avec un groupe de Juifs qui attendaient dehors.
La question de la nature de la vérité n’avait sans doute pas été totalement éclaircie en droit romain, mais elle avait été effectivement abordée dans les Écritures juives, certes de façon allusive et non dogmatique. Néanmoins le caractère essentiel du problème semblait avoir été perçu par le Psalmiste, qui avait prononcé ces mots d’une simplicité biblique: רֹאשׁ-דְּבָרְךָ אֱמֶת, roch devar-ka émét,iii que l’on peut traduire ainsi : « Le fondement de Ta parole, c’est la vérité ».
Le mot רֹאשׁ, roch pourrait aussi être traduit par « principe »: « Vérité, le principe de ta parole ! »iv. Dans une autre traduction encore, roch prend le sens d’« essence »: « La vérité est l’essence de ta parole. »v
Les trois mots français « fondement », « principe », « essence », font partie d’un vocabulaire philosophique, abstrait, et à ce titre, ils semblent quelque peu éloignés de l’esprit de l’hébreu ancien, langue éminemment concrète, réaliste.
Originairement, le mot roch signifie : « tête, personne, homme ». Par dérivation, métonymie ou métaphore, roch peut aussi prendre les sens suivants : « chef, sommet, pointe, chose principale » ; « somme, nombre, troupe » ; « commencement, le premier ». Enfin roch peut désigner une plante vénéneuse (la cigüe, ou le pavot), avec les sens de « poison, venin, fiel ». Parmi toutes ces acceptions du mot roch, l’une d’entre elles est à l’origine étymologique du mot reshit, « commencement ». Il se trouve d’ailleurs que c’est précisément ce mot que l’on trouve au « commencement » de la Thora, avec la célèbre formule: Be-rechit, « Au commencement ».
Si l’on voulait absolument rendre fidèlement compte (en français) de toutes les connotations implicites du mot רֹאשׁ, rosh, tel qu’il est utilisé dans le verset du Psaume 119 cité plus haut, il faudrait se résoudre à le traduire par un faisceau de formules, – un buissonnant essaim de sens: « En tête de ta parole, la vérité » ; « La pointe de ta parole, c’est la vérité » ; « La somme de ta parole est vérité » ; « La vérité est première en ta parole », « La vérité est le fiel de ta parole ».
Chacune de ces formules serait en soi manifestement insatisfaisante, mais, prises comme un ensemble, elles ouvrent de nouvelles perspectives.
Par exemple, si la vérité est « en tête » de la parole, ou dans sa « pointe », ou encore si elle est considérée comme « première », faut-il entendre que toute « parole » possède aussi un « corps », des « membres », ou des parties « secondes », où la vérité ne se trouverait pas?
Si c’est la « somme » de la parole qui incarne la « vérité », cela implique-t-il que chacune des parties de la « parole » ne la contient pas?
Comment comprendre que du « fiel » ou du « venin » (traductions possibles de roch) puissent se trouver dans la parole (en l’occurrence celle de Dieu) ?
Les traductions de roch, plus modernes, plus abstraites, que l’on a citées (« fondement, principe, essence ») semblent échapper à ces difficultés d’interprétation. Elles permettent d’emblée de donner au verset de ce psaume un vernis de profondeur, une sorte d’allure philosophique. Mais ce vernis abstrait et cet aspect philosophique sont sans doute les indices d’un réel écart par rapport au sens originel, tel que voulu par le Psalmiste, et surtout d’un éloignement d’avec le génie de l’hébreu biblique, langue plus concrète, plus réaliste. Si l’on veut rester fidèle à ce génie, le sens profond du mot roch dans ce verset doit plutôt être cherché du côté de l’acception de « commencement », qui est aussi celle du mot rechit, qui en dérive. Le mot rechit participe en effet à la description d’un moment-clé de la Création, le « Commencement », et il en tire un prestige spécial.
Cet éminent moment est décrit par le Zoharvi d’une façon étonnamment imagée, dans un passage fort étrange, plein d’une lumière obscure. Quatre traductions fort différentes de ce texte du Zohar témoignent de la difficulté de son interprétation.
Gershom Scholem propose :
« Au commencement [be-rechit], quand la volonté du Roi commença d’agir, il traça des signes dans l’aura divine. Une flamme sombre jaillit du fond le plus intime du mystère de l’Infini, l’Ein-Sof ; comme un brouillard qui donne une forme à ce qui n’en a pas, elle est enfermée dans l’anneau de cette aura, elle apparaît ni blanche, ni noire, ni rouge, ni verte, sans aucune couleur. Mais quand elle commença à prendre de la hauteur et à s’étendre, elle produisit des couleurs rayonnantes. Car au centre le plus intime de cette flamme, jaillit une source dont les flammes se déversent sur tout ce qui est en-dessous, caché dans les secrets mystérieux de l’Ein-Sof. La source jaillit, et cependant elle ne jaillit pas complètement, à travers l’aura éthérée qui l’environne. On ne pouvait absolument pas la reconnaître jusqu’à ce que, sous le choc de ce jaillissement, un point supérieur alors caché eût brillé. Au-delà de ce point, rien ne peut être connu ou compris et c’est pourquoi il est appelé Rechit, c’est-à-dire « commencement », le premier mot de la création. »vii
Quel est ce « point » que l’on appelle Rechit? Gershom Scholem indique que pour le Zohar (dont il attribue la paternité à Moïse de Léon) et pour la majorité des écrivains de la cabale, ce « point » primordial, ce « commencement » s’identifie à la « Sagesse » divine, Hokhma.
Deux autres interprétations, celle de R. Siméon Labi de Tripoli et celle de R. Moïse Cordovero, datant l’une et l’autre du 16ème siècle, ont été citées par Charles Mopsikviii :
R. Siméon Labi :
« Dans la tête[be-rechit], la parole du Roi tailla des signes dans la plus haute transparence. Un étincellement de ténèbres sortit du milieu de l’enclos de l’enclos, depuis la tête du Ein-Sof ; attaché au Golem (ou matière informe initiale), planté dans l’anneau (…) Cette source est enclose au milieu de l’enclos jusqu’à ce que grâce à la force bousculante de sa percée s’illumine un point, enclos suprême. Après ce point l’on ne sait plus rien, c’est pourquoi il est appelé Rechit (commencement), première parole. »ix
R. Moïse Cordovero :
« Au moment antérieur[be-rechit], au dire du Roi, dans son zénith suprême, il grava un signe. Une flamme obscure (ou éminente) jaillit à l’intérieur du plus enclos, qui partait des confins de l’Infini, forme dans le Golem plantée au centre de l’anneau (…) Au centre de la Flamme une source jaillit à partir de laquelle les couleurs prirent leur teinte lorsqu’elle parvint en bas. L’enclos de l’enclos de l’énigme de l’Infini tenta de percer, mais ne perça pas son air environnant et il demeura inconnu jusqu’à ce que, de par la puissance de sa percée, un point s’illuminât, enclos suprême. Au-dessus de ce point rien n’est connaissable, c’est ainsi qu’il est appelé Rechit, commencement, première de toute parole. »x
Quant à lui, Charles Mopsik propose une autre traduction encore, tranchant dans le vif:
« D’emblée [be-rechit], la résolution du Roi laissa la trace de son retrait dans la transparence suprême. Une flamme obscure jaillit du frémissement de l’Infini dans l’enfermement de son enfermement. Telle une forme dans l’informe, inscrite sur le sceau. Ni blanche, ni noire, ni rouge, ni verte, ni d’aucune couleur. Quand ensuite il régla le commensurable, il fit surgir des couleurs qui illuminèrent l’enfermement. Et de la flamme jaillit une source en aval de laquelle apparurent les teintes de ces couleurs. Enfermement dans l’Enfermement, frémissement de l’Infini, la source perce et ne perce pas l’air qui l’environne et elle demeure inconnaissable. Jusqu’à ce que par l’insistance de sa percée, elle mette en lumière un point ténu, enfermement suprême. Par de-là ce point, c’est l’inconnu, aussi est-il appelé ‘commencement’, dire premier de tout. »xi
Mopsik se distingue nettement des autres traducteurs, dès la première phrase, en proposant que le Roi « laisse la trace de son retrait dans la transparence suprême », plutôt que de « graver ou tailler des signes ».
Il justifie ce choix audacieux de cette manière : « Ce qui nous a conduit à préférer l’expression ‘laisser la trace de son retrait’ à ‘inscrire des signes’ vient du fait que le verbe galaf ou galif ne se rencontre que très rarement dans le Midrach, et quand il apparaît, il est associé à l’idée d’inscrire en creux, d’ouvrir la matrice. Ainsi c’est ce terme qui est employé quand Dieu a visité Sarah puis Rikva qui étaient stériles (Cf. Gen 47.2 , Gen 53.5 et Gen 63.5). Il est donc probable que le Zohar utilise ces connotations de l’ordre de la génération et de la fécondation. De plus, le passage en question a été interprété postérieurement par l’école de Louria comme une évocation du Tsimtsoum, ou retrait du divin. »xii
Dans l’interprétation de Mopsik, il faut comprendre qu’au commencement, Dieu « ouvre la matrice », puis Il s’en retire, mais cependant Il y « laisse la trace de son retrait ». De quelle « matrice » s’agit-il ? Selon le Zohar, cette ‘matrice’ est une image de la « Sagesse » (Hokhmah). En effet, un peu plus loin, le Zohar donne ces explications relativement cryptiques, et néanmoins éclairantes : « Jusqu’à maintenant, cela a été le secret de ‘YHVH Elohim YHVH’. Ces trois noms correspondent au secret divin que contient le verset ‘Au commencement, créa Elohim’. Ainsi, l’expression ‘Au commencement’ est un secret ancien, à savoir : la Sagesse (Hokhmah) est appelée ‘Commencement’. Le mot ‘créa’ fait aussi allusion à un secret caché, à partir duquel tout se développe. »xiii
Résumons brièvement ce que nous venons d’apprendre. La Sagesse (Hokhmah) a aussi pour nom ‘Commencement’ (Rechit). La « matrice » que Dieu « ouvre » au ‘Commencement’, avant de « s’en retirer » est celle de la Sagesse. Selon Charles Mopsik, les métaphores que le Zohar emploie pour décrire ce moment évoquent la « génération » et la « fécondation ». Le Zohar, décidément bien informé, livre encore ces précisions: « Avec ce Commencement-là, l’Un caché et inconnu a créé le Temple (ou le Palais), et ce Temple est appelé du nom ‘Elohim’. Ceci est le secret des mots : ‘Au commencement créa Elohim’ ».xiv
Le grand secret est indicible, mais il s’étale à l’évidence dans le Zohar : L’Un s’unit à la Sagesse (dont l’autre nom est ‘Commencement’), puis il s’en retire, tout en y laissant sa trace. De cette union de l’Un et du Commencement naît le Temple (qui s’appelle aussi ‘Elohim’).
Toujours selon le Zohar, il faut enfin comprendre le premier verset de la Thora ‘Be-rechit bara Elohim’ de la manière suivante: « Avec le Commencement, [l’Un, le Caché] créa les Elohim (les Seigneurs) ».
Comment ne pas s’étonner que le ‘monothéisme’ judaïque affirme ainsi que, dès l’origine, et dès la première phrase de la Thora, se révèle une sorte de trinité, – celle de l’Un, de la Sagesse et des Elohim? Cette « trinité » n’est pas statique : les Elohim sont ‘engendrés’ par la Sagesse, laquelle est ‘fécondée’ par l’Un.
viiZohar 1,15a. Cité par Gershom G. Scholem, Les grands courants de la mystique juive. Traduction de l’anglais par Marie-Madeleine Davy. Ed. Payot, Paris, 2014, p.320
viiiCharles Mopsik. Le Zohar. Ed. Verdier. 1981, p.482
ixR. Siméon Labi de Tripoli in Ketem Paz Biour ha Milot (Éclaircissement des mots), 1570. Cité par Charles Mopsik in op.cit.p.482
xR. Moïse Cordovero, Or Yakar, Cité par Charles Mopsik in op.cit.p.483
xiTraduction de Charles Mopsik. Le Zohar. Ed. Verdier. 1981, p.484
xiiCharles Mopsik. Le Zohar. Ed. Verdier. 1981, p.484
La Kabbale juive met le Sage fort au-dessus du Prophète. Pourquoi cette hiérarchie ? Est-elle justifiée ? Que nous apprend-elle sur le passé ? Cette vision des choses est-elle encore appropriée aux défis futurs ?
Questions difficiles… Mais commençons par les éléments à charge contre le prophétisme, et par ce que la Kabbale avance en faveur du Sage. « Le Sage l’emporte toujours sur le Prophète, car le Prophète est tantôt inspiré, tantôt non, tandis que l’Esprit Saint ne quitte jamais les Sages ; ils ont connaissance de ce qu’il y a eu En-Haut et En-Bas, sans qu’ils soient dans l’obligation de le révéler. »i
Les Sages « savent », dit le Zohar, ils « connaissent ». Leur sagesse est telle qu’ils se dispensent même du risque d’en parler publiquement. Il n’y aurait que des malentendus à laisser se propager, des incompréhensions assurées. Quel en serait le bénéfice ? De leur sagesse, les Sages se gardent bien de « révéler » ce qu’ils en « savent », ou même ce qu’ils peuvent en dire. C’est parce qu’ils sont « sages » qu’ils ne révèlent pas ce qui fonde leur « sagesse ».
Rien d’exceptionnel en cela. Dans une tout autre culture, celle du bouddhisme Zen, on trouve mille exemples d’une attitude comparable. « Un jour Fa-ien citait ce dialogue connu de Tchao-tcheou et d’un moine. Le moine demanda : ‘Quelle est votre manière d’enseigner ?’ Tchao-tcheou dit : ‘Je suis sourd ; parlez plus haut, je vous prie.’ Le moine répéta la question. Alors Tchao-tcheou dit : ‘Vous me demandez quelle est ma manière d’enseigner, et j’ai déjà découvert la vôtre.’ Ce mondo servit à ouvrir au satori l’esprit de Fo-kien. Il demanda alors au maître : ‘Je vous en prie, indiquez-moi où est la vérité ultime du Zen.’ Le maître répondit : ‘Un monde de multiplicités est tout entier marqué du sceau de l’Unique.’ Kien s’inclina et se retira. »ii
Que font donc les Sages juifs alors, ou bien les Maîtres zen, ou encore tout autre ‘sachant’ de quelque culture que ce soit, s’ils ne consentent pas à révéler aux impétrants quelque parcelle de leur savoir ? Ils ont sans doute, les uns et les autres, mieux à faire. Plutôt que de trop perdre de temps et disperser leurs efforts, ils jugent plus appropriés de continuer d’approfondir ce savoir même, et d’étudier pour gravir sans cesse l’échelle de la connaissance ?…Sont-ils donc indifférents, ces sages, ces maîtres, quant au sort de ceux qui viennent leur demander de l’aide ? Peut-être, connaissant l’ampleur de la tâche, donnent-ils quelques indications allusives, charge restant aux chercheurs de tracer leur propre voie ?
« Ceux qui se livrent à l’étude de la Torah sont toujours préférables aux prophètes. Ils sont en effet d’un niveau supérieur, car ils se tiennent En-Haut, en un lieu dénommé Torah, qui est le fondement de toute foi. Les prophètes se tiennent à un niveau inférieur, appelé Netsah et Hod. Aussi ceux qui s’adonnent à l’étude de la Torah sont-ils plus importants que les prophètes, ils leurs sont supérieurs. »iii
En Israël, l’antagonisme frontal entre Sages et Prophètes a une longue histoire. Elle peut peut se résumer à la rivalité millénaire entre le judaïsme prophétique et le judaïsme rabbinique.
Gershom Scholem, qui a étudié les grands courants de la mystique juive, relève « un point essentiel sur lequel le Sabbatianisme et le Hassidisme se rejoignent, tout en s’éloignant de l’échelle rabbinique des valeurs, à savoir : leur conception du type idéal de l’homme auquel ils attribuent la fonction de chef. Pour les juifs rabbiniques, et tout particulièrement à cette époque, le type idéal reconnu comme le chef spirituel de la communauté est le savant, celui qui étudie la Torah, le Rabbi instruit. De lui, on n’exige aucune renaissance intérieure. (…) A la place de ces maîtres de la Loi, les nouveaux mouvements donnèrent naissance à un nouveau type de chef, le voyant, l’homme dont le cœur a été touché et changé par Dieu, en un mot, le prophète. »iv
La rivalité entre le savant et le voyant peut se graduer selon une échelle supposée, qui relierait symboliquement l’En-Bas et l’En-Haut. Pour le judaïsme rabbinique, le savant talmudique, l’étudiant de la Torah, est dit ‘supérieur’ au voyant, au prophète ou à celui-là même dont le cœur a été changé par Dieu.
Une fois posée une sorte d’échelle de comparaison, d’autres hiérarchies prolifèrent à l’intérieur de la caste des ‘maîtres de la Loi’. Elles se fondent sur la manière plus ou moins convenable dont on étudie la Loi, sur la façon plus ou moins adéquate dont on s’approche de la Torah.
Les textes en témoignent.
« Pourquoi est-il écrit d’une part : ‘Car ta grâce s’élève jusqu’aux cieux.’ (Ps 57,11) et d’autre part : ‘Ta grâce dépasse les cieux’ (Ps 108,5) ? Il n’y a pas contradiction entre ces ceux versets. Le premier se rapporte à ceux qui ne s’occupent pas de la Torah d’une façon désintéressée, tandis que le second s’applique à ceux qui étudient d’une façon désintéressée. »v
On pourrait en conclure (sans doute trop hâtivement) qu’on a donc intérêt à être désintéressé (quant au but de l’étude), et à se désintéresser de tout intérêt (pour la finalité de la Torah), si l’on veut connaître la grâce qui ‘dépasse les cieux’.
Mais une autre piste de recherche s’ouvre aussitôt.
Plutôt que de concerner seulement ceux qui ‘étudient la Torah’, la grâce qui ‘s’élève jusqu’aux cieux’ et la grâce qui ‘dépasse les cieux’ pourraient s’appliquer respectivement aux maîtres de la Loi et aux prophètes, – à moins que ce ne soit l’inverse ? Comment savoir ?
On vient de voir que le Zohar prend résolument parti pour la supériorité des maîtres de la Loi sur les prophètes. Mais l’ambivalence des textes de la Bible hébraïque permet sans doute bien d’autres interprétations. Peut-être pouvons-nous puiser dans les dires des Prophètes eux-mêmes afin de nous faire une opinion à leur sujet, et tenter de voir si ce qu’ils ont à dire peut ‘dépasser les cieux’ ?
Isaïe déclare à propos de sa propre mission prophétique :
« Oui, ainsi m’a parlé YHVH lorsque sa main m’a saisi et qu’il m’a appris à ne pas suivre le chemin de ce peuple, en disant : ‘Vous n’appellerez pas complot tout ce que ce peuple appelle complot, vous ne partagerez pas ses craintes et vous n’en serez pas terrifiés. C’est YHVH Tsebaot que vous proclamerez saint c’est lui qui sera l’objet de votre crainte et de votre terreur. Il sera un sanctuaire, un rocher qui fait tomber, une pierre d’achoppement pour les deux maisons d’Israël, un filet et un piège pour les habitants de Jérusalem. Beaucoup y achopperont, tomberont et se briseront, il seront pris au piège et capturés. Enferme un témoignage, scelle une instruction au cœur de mes disciples.’ J’espère en YHVH qui cache sa face à la maison de Jacob. »vi
Selon le témoignage d’Isaïe, YHVH déclare qu’il est lui-même un ‘rocher qui fait tomber’, une ‘pierre d’achoppement’, un ‘filet et un piège’. Mais, un peu plus loin, Isaïe inverse radicalement cette métaphore de la ‘pierre’ et lui donne un sens inverse.
« Ainsi parle le Seigneur YHVH :
Voici que je vais poser en Sion une pierre, une pierre de granite, pierre angulaire, précieuse, pierre de fondation bien assise : celui qui s’y fie ne sera pas ébranlé. »vii
Contradiction ? Non. Pour paraphraser ce qui a été dit plus haut sur l’étude intéressée et désintéressée de la Torah, avançons que la ‘pierre de fondation bien assise’ s’applique aux vrais prophètes.
En revanche, la ‘pierre d’achoppement’ se rapporte aux ‘insolents’, à ceux qui ont ‘conclu une alliance avec la mort’, qui ont fait du ‘mensonge’ leur ‘refuge’ et qui se sont ‘cachés dans la fausseté’,viii ainsi qu’aux faux prophètes, aux prêtres et à tous ceux qui prétendent ‘enseigner des leçons’ et ‘expliquer les doctrines’…
Isaïe éructe et tonne. Sa fureur éclate contre les pseudo-maîtres de la Loi.
« Eux aussi, ils ont été troublés par le vin, ils ont divagué sous l’effet de la boisson. Prêtre et prophète, ils ont été troublés par la boisson, ils ont été pris de vin, ils ont divagué sous l’effet de la boisson, ils ont été troublés dans leurs visions, ils ont divagué dans leurs sentences. Oui, toutes les tables sont couvertes de vomissements abjects, pas une place nette ! »ix
Les faux prophètes et les prêtres sont ivres et roulent dans leurs vomissements abjects… Leurs visions sont troubles… Leurs sentences divaguent… Ils bégaient, ils ânonnent des phrases absurdes, mais YHVH leur resservira leurs leçons dérisoires et les renversera de leurs piédestals :
« A qui enseigne-t-il la leçon ? A qui explique-t-il la doctrine ? A des enfants à peine sevrés, à peine éloignés de la mamelle, quand il dit : ‘çav laçav, çav laçav ; qav laqav, qav laqav ; ze ‘êr sham, ze ‘êr sham’x Oui c’est par des lèvres bégayantes et dans une langue étrangère qu’il parlera à ce peuple (…) Ainsi YHVH va leur parler ainsi : ‘çav laçav, çav laçav ; qav laqav, qav laqav ; ze ‘êr sham, ze ‘êr sham’, afin qu’en marchant ils tombent à la renverse, qu’ils soient brisés, pris au piège, emprisonnés. »xi
Comme on voit, Isaïe avait, avec plus d’un millénaire d’avance, prévenu le mépris subtil des savants kabbalistes et quelque peu ridiculisé les sentences sapientiales des maîtres rabbiniques. Aujourd’hui, qu’est-il advenu de la bipolarité ancienne des judaïsmes prophétiques et rabbiniques? Il semble que le judaïsme rabbinique occupe presque tout le terrain idéologique désormais… Le temps des (vrais) prophètes semble terminé depuis plus de deux millénaires… Les (faux) prophètes sont particulièrement déconsidérés depuis la prolifération récurrente de multiples « faux-Messies » (de Jésus de Nazareth à Isaac Luria, Sabbataï Zevi et Nathan de Gaza…) Il y a peu d’espoir que le Messie se risque à nouveau sur la scène mondiale avant fort longtemps. On a vu ce qu’il en coûtait aux audacieux qui s’étaient risqués à occuper le rôle.
Quelle ouverture, donc, pour tous ceux qui cherchent quelque voie bonne pour l’humanité dans son ensemble, prise dans une planète étrécie, en souffrance, menacée de toutes parts ?
Je ne saurais le dire, n’étant pas Sage.
Je sais seulement que si quelque réponse existe en vérité, il faudrait sans doute être un peu prophète pour pouvoir commencer de la balbutier…
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iZohar II 6b (Shemot). Cité par Rabbi Hayyim de Volozhyn. L’âme de la vie. Quatrième portique : Entre Dieu et l’homme : la Torah. Ed. Verdier 1986, p.215
iiD.T. Suzuki. Essais sur le Bouddhisme Zen. 2e Série. Albin Michel. 1972, p.229
iiiZohar III 35a (Tsav). Cité par Rabbi Hayyim de Volozhyn. L’âme de la vie. Quatrième portique : Entre Dieu et l’homme : la Torah. Ed. Verdier 1986, p.215
ivGershom Scholem. Les grands courants de la mystique juive. Trad. M.-M. Davy. Ed. Payot et Rivages, Paris, 2014, pp.483-484
vRabbi Hayyim de Volozhyn. L’âme de la vie. Quatrième portique : Entre Dieu et l’homme : la Torah. Ed. Verdier 1986, p.210
xLittéralement : « Ordre sur ordre…mesure sur mesure… un peu ici, un peu là ». Ceci peut s’interpréter comme une imitation dérogatoire des pseudo « maîtres de la Loi ».
Le sage me regarda et prit la parole : – Fuyez les grandes réunions, évitez aussi les petites ; fuyez même la conversation d’un homme seul. Il n’y a jamais personne avec qui l’on puisse réellement communiquer au sujet de ce qui est le plus important, pour soi. D’ailleurs, il n’est même pas sûr que vous ne devriez pas vous fuir vous-même… J’ai rencontré un jour un jeune homme qui se tenait à l’écart et semblait soliloquer. Je lui demandai ce qu’il faisait là. ‘Je m’entretiens avec moi-même’, dit-il. Je lui répondis: ‘Prenez garde que vous ne soyez en mauvaise compagnie !’…
Je répondis au sage : – Merci de vos bons conseils, cher maître, j’apprécie le caractère excessif de vos observations, pleines d’une certaine justesse, assez caractéristique de votre stoïcisme sceptique. Et merci aussi pour l’anecdote de chute, j’avoue que c’est là un bel échange, un peu sarcastique, certes, avec sa dose d’acide ironie. Dans l’ensemble, tout cela est, au fond, très bien vu, et fait pour moucher les sots. Mais quid du sens de votre amusante réplique, s’il se trouvait que ce jeune homme fût un Kant ou un Rimbaud, un Socrate ou un Sénèque ? Et qu’en conséquence sa compagnie fût pour lui rien moins que mauvaise ?
Il rétorqua : – La solitude ne convient pas à tous. Il est bon de tenir compagnie, par exemple, à une personne qui souffre, ou qui est plongée dans l’angoisse, bouleversée par la crainte d’un sort tragique, inattendu et menaçant. On ne doit laisser personne dans la solitude, roulant sans fin de mauvaises pensées. Toute personne pourrait les tourner contre autrui ou contre elle-même, puis être amenée à exacerber ses passions, et en venir à exhiber aux yeux de tous ce qu’elle tenait jusqu’alors soigneusement caché, par crainte ou pudeur.
– Ne vous contredisez-vous pas, cher maître ? Après la fuite des autres, voilà que vous prônez la solidarité avec l’autre ? Et si cet autre, ou ce proche, en venait à ces excès, ne serait-ce pas une sorte de nécessaire libération, une mise au jour salutaire de vérités intimes, une expurgation de secrets purulents ?
– Il y a un temps pour tout, mon ami. Un temps pour la solitude, et un temps pour la solidarité. Un temps pour la systole et un temps pour la diastole. Le plus important, dans toutes les circonstances, et autant qu’humainement possible, c’est ne jamais laisser des cœurs vivants totalement cesser de battre, et ainsi se laisser anéantir. Dans le plus grand malheur, il est nécessaire de garder quelque force d’âme. C’est surtout là, d’ailleurs, que l’âme se révèle en tant que telle, et même aux yeux des plus enragés matérialistes. À l’inverse, quand tous les Dieux seraient avec vous, et qu’ils vous auraient couvert de leurs grâces, ne vous retenez pas de les fatiguer sans cesse par de nouvelles prières, demandez-leur de continuer de vous gratifier de la santé de l’esprit et du corps. La santé est si fragile, et la vie si éphémère… Les Dieux ne sont pas si indifférents ni si insensibles. Si vous leur parlez avec un peu de foi, ils pourraient prêter l’oreille à vos désirs, pourvu bien sûr que ceux-ci n’aillent pas contre le bien d’autrui, mais plutôt visent son avantage. Croyez surtout que vous ne serez enfin libre de toute convoitise, que lorsque vous en viendrez à ne plus rien demander aux Dieux que vous ne puissiez exprimer à haute voix, devant tout le monde. Mais, je le reconnais, il y a des hommes qui, au cours de leur bref passage sur terre, deviennent de plus en plus fous ! Ils font dans le secret de leur cœur des prières honteuses, qui, si elles venaient à être connues, les déshonoreraient, sans doute, ou feraient la matière de bons romans noirs. Des gens impudents, des âmes viles, des esprits brisés, disent aux Dieux des mots qu’ils n’oseraient pas dire aux personnes qu’ils fréquentent. Mon ami, faites en sorte que personne n’en vienne un jour à vous tancer en vous disant ceci : ‘Vivez avec les hommes comme si les Dieux vous regardaient, et parlez aux Dieux comme si les hommes vous écoutaient’.i
Bien sûr, les noms ne sont pas les choses. Ce qu’un nom nomme n’est jamais vraiment réel. Au contraire, tout nom voile ce qu’il est censé nommer, – il cache, bien plus qu’il ne révèle.
Al-Hallâj, martyr soufi, mort à Bagdad en l’an 922, avait développé une théorie sur le « voile du nom », ḥijâb al-ism. Le mot ḥijâb (حِجاب) possède une dimension philosophique. Il ne désigne pas ici le « voile » de la femme, lequel est plutôt appelé burqa‘ ou sitâr, en arabe classique. Pour Hallâj, il y a une nécessité qu’un « voile du nom » soit posé sur les choses, qu’un ḥijâb couvre d’un nom la face de tout ce qui est. C’est Dieu Lui-même qui est à l’origine de ce voile des noms porté sur les choses. Le voile est là pour le bien des hommes. Sans ce voile, la réalité parfaitement mise à nue, les aveuglerait, ou plutôt leur ferait perdre conscience d’eux-mêmes. Les hommes ont besoin qu’un voile soit posé sur tout ce qu’ils voient, et leur propre nature est elle-même recouverte, aux yeux de leur conscience, d’un « voile » dont ils n’ont pas même conscience.
Hallâj formule sa théorie ainsi : « Il les a revêtus (en les créant) du voile de leur nom, et ils existent ; mais s’Il leur manifestait les sciences de Sa puissance, ils s’évanouiraient ; et s’Il leur découvrait la réalité, ils mourraient. »i
Deux mille ans avant Hallâj, était déjà apparue l’idée juive que la mort est assurée pour tout homme qui voit Dieu face à faceii. Maintenant, avec Hallâj, on découvrait l’idée que la mort attend aussi l’homme qui voit, non pas ce Dieu terrible Lui-même, mais seulement le monde, et les choses, – sans leur voile.
Quel est la nature du ḥijâb posé sur le monde ? Hallâj pose cette question, et il y répond : « Le voile ? C’est un rideau, interposé entre le chercheur et son objet, entre le novice et son désir, entre le tireur et son but. On doit espérer que les voiles ne sont que pour les créatures, non pour le Créateur. Ce n’est pas Dieu qui porte un voile, ce sont les créatures qu’il a voilées. »iii Et Hallâj ne résiste pas ici à la joie d’un jeu de mots, presque intraduisible, mais pas complètement : « i‘jâbu-ka hijâbu-ka ». La langue arabe, friande d’allitérations et de paronomases, ne livre pas ses beautés d’emblée. Louis Massignon traduit cette formule, bien frappée, de la manière suivante : « Ton voile (hijâbu-ka), c’est ton infatuation ! (i‘jâbu-ka)»iv.
Le mot ‘infatuation’ comporte une nuance moralisante. L’homme fat, l’homme infatué de lui-même, plein de son orgueil, se rend par là aveugle à l’essence de la réalité qui l’entoure, alors que c’est elle qui, en réalité, le nanifie, en son immanence.
Après consultation de mes dictionnaires favorisv, je propose une autre nuance de traduction. Mot-à-mot : « Ton émerveillement, c’est ton voile ! ». La traduction du mot i‘jâb, إِءْجاب , par « émerveillement » est conforme à la leçon des dictionnaires. Une autre acception du mot i‘jâb est « admiration ». Ce mot provient de la racine verbale ‘ajiba, عَجِبَ, qui signifie « être étonné, être saisi d’étonnement à la vue de quelque chose ».
D’où vient alors la traduction proposée par Massignon ? Pourquoi traduire i‘jâb par « infatuation » ?
Massignon semble peut-être avoir eu en tête le mot ‘ujb ءُجْب , qui provient lui aussi de la même racine verbale ‘ajiba, bien qu’avec une phonétisation très différente de i‘jâb. Le mot ‘ujb signifie « fatuité, suffisance, admiration de soi-même », mais tant sa vocalisation que son acception sont très éloignées du mot i‘jâb.
Problématique du point de vue lexical et sémantique, la traduction de Massignon me paraît surtout teintée d’un fort pessimisme ontologique : l’homme, par sa « suffisance », par son « infatuation », serait censé avoir provoqué la pose d’un « voile » entre lui-même et le monde, et plus grave encore, entre lui-même et l’objet de sa recherche, le divin. L’homme fat s’admire lui-même, – comment pourrait-il s’émerveiller du divin ?
Je crois qu’il faut s’en tenir à la leçon des dictionnaires, et traduire i‘jâb non par « infatuation » mais par « émerveillement ». Dans sa recherche, il peut être donné à l’homme d’apercevoir un peu de la splendeur cachée, un peu de la gloire divine, et il en ressent de l’« émerveillement » (i‘jâb). Mais c’est alors qu’un voile (ḥijâb) est posé sur son esprit pour le protéger d’une trop grande lumière, et peut-être aussi pour l’inciter à poursuivre sa recherche.
L’émerveillement est, en soi, une merveille. Pourtant, il ne faut pas s’y arrêter. Cet émerveillement même, il faut maintenant le dépasser.
L’émerveillement est aussi un voile. Pourquoi ? Parce qu’il stupéfie et comble. Mais au-delà de ce voile de l’émerveillement, il y a un autre voile, celui de l’étonnement, qui incite, éveille, et met en marche.
Après son jeu de mots sur ḥijâb et i‘jâb, Hallâj doubla la mise, et joua à nouveau avec le verbe ‘ajibtu (« je m’étonne ») : ‘ajibtu minka wa minni. Mot à mot : « Je m’étonne de Toi et de moi. »
Nulle trace chez Hallâj de fatuité ou de vanité. Il y a seulement de l’étonnement, au sens le plus fort qui soit. L’âme de Hallâj est bouleversée par une intuition, double et fulgurante:
« Je m’étonne de Toi et de moi, – ô Vœu de mon désir !
Tu m’avais rapproché de Toi,
au point que j’ai cru que Tu étais mon ‘moi’,
Puis Tu T’es dérobé dans l’extase,
au point que tu m’as privé de mon ‘moi’, en Toi.
Ô mon bonheur, durant ma vie,
Ô mon repos, après mon ensevelissement !
Il n’est plus pour moi, hors de Toi, de liesse,
si j’en juge par ma crainte et ma confiance,
Ah ! dans les jardins de Tes intentions j’ai embrassé toute science,
Dans le cheminement du mystique soufi, il y a trois phases, l’ascèse du murîd, ‘celui qui désire Dieu’, la purification passive du murâd, ‘celui que Dieu désire’, et l’union proprement dite, quand le mystique devient mulâ‘, ‘celui à qui tout obéit’. Hallâj les décrit ainsi : « Renoncer à ce bas monde c’est l’ascèse du sens ; – renoncer à l’autre vie, c’est l’ascèse du cœur ; – renoncer à soi-même, c’est l’ascèse de l’Esprit. »vii Au dernier stade, l’esprit du mulâ‘ se mélange intimement avec l’Esprit divin. Il y a fusion complète, indiscernable, du moi (humain) avec le Toi (divin).
« Ton Esprit s’est emmêlé à mon esprit, tout ainsi
Que se mélange le vin avec l’eau pure.
Aussi, qu’une chose Te touche, elle me touche.
Voici que ‘Toi’, c’est ‘moi’, en tout.
(…)
Je t’appelle…non, c’est Toi qui m’appelle à Toi !
Comment aurais-je dit ‘c’est Toi !’ – si Tu ne m’avais dit ‘c’est Moi !’ ? »viii
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iSulamî, tabaqât ; Akhb., n°1. Cité par Louis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 183.
Gershom Scholem immigra en Israël en 1923 et s’installa à Jérusalem. Il fut très déçu. Du moins, c’est ce dont ses poèmes témoignent, avec leurs paroles crues et désenchantées, – quoique porteuses aussi, peut-être, d’un autre espoir, indistinct, secret, informulable, – mais à l’évidence brûlant.
Sous le titre « Triste rédemption », Scholem écrivit en 1926 ces lignes :
« La gloire de Sion semble révolue
La réalité a su résister
Ses rayons sauront-ils à l’improviste
pénétrer au cœur du monde ?
(…)
Jamais Dieu ne pourrait t’être plus proche
Lorsque le désespoir te ronge
Dans la lumière de Sion, d’elle-même naufragée. »i
Scholem avait perdu la foi. La foi en quoi ? Pour lui, tombait inexorablement la nuit.
Quatre ans plus tard, le 23 juin 1930, Scholem écrivit un poème qui confirmait la profondeur de sa déréliction, – mais qui ouvrait aussi un chemin, perforant toute clôture, brisant les barrières, et se projetant dans l’ampleur, dans le vaste, dans le monde, « hors du rêve », et contemplant, en pensée, le « dehors à nouveau ».
Comment interpréter, chez Gershom Scholem, le changement de son état d’esprit, après quelques années passées en Israël ? Comment expliquer la manière directe qu’il eut d’en faire part, publiquement ? Comme l’affreuse déception d’une âme idéaliste, confrontée à la violence du réel, sous ses yeux ? Ou comme la hantise de menaces exogènes, employant ailleurs d’autres formes, plus terribles, plus terminales, un peu plus au nord, et sous d’autres longitudes ? Ou encore comme une sorte d’innocence, ou un aveuglement, loin de soupçonner ce qui allait advenir, mais qui s’annonçait déjà là d’où il avait émigré, et qui semblait devoir s’installer durablement, sur la scène gluante, brune, noire et rouge de l’Histoire?
Le 15 juillet 1921, deux années environ avant son départ pour Israël, Gershom Scholem adressa un poème à Walter Benjamin, – intitulé « Salut de l’ange ». A la demande de son ami Benjamin, Scholem avait conservé pour lui un dessin de Paul Klee lui appartenant. Il l’avait placé sur un mur, dans son appartement berlinois. Scholem prit sa plume de poète, et fit dire quelques mots à cet ange de papier, – destiné à devenir célèbre, sous le nom d’« Ange de l’Histoire ». Ce fut aussi sous ce nom que Benjamin évoqua lui-même ce dessin dans un texte écrit peu avant son suicide en 1940, à Portbou, en Catalogne. Voici les mots de l’ange, tels que pensés par Scholem :
La pièce, au mur de laquelle l’ange se trouvait accroché, appartenant à Gershom Scholem, on en déduit que celui-ci était l’homme «bien bon » du poème, cet homme qui « n’intéresse pas » l’ange, lequel se désigne lui-même comme « l’homme angélique ».
L’ange affirme de lui-même qu’il est « magnifique », qu’il est « sous la protection du Très-Haut », mais aussi qu’il ne « regarde personne » et qu’il n’a « besoin d’aucun visage »…
Qu’un ange soit « magnifique » et qu’il soit « sous la protection du Très-Haut » n’est pas en soi très étonnant. En revanche, pourquoi cet ange ne regarde-t-il personne ? Pourquoi n’a-t-il « besoin d’aucun visage » ?
Peut-être serait-ce parce que cet ange-là sait déjà qu’il représente tous les visages de l’Histoire, puisqu’il est censé en être « l’Ange » ? L’auteur du dessin, Paul Klee, avait peut-être une opinion à ce sujet, mais nous n’en savons rien. L’on doit seulement se reposer sur l’intuition de Gershom Scholem à cet égard, ou celle de Benjamin, deux décennies plus tard?
Autre hypothèse : peut-être tout ange, particulièrement dans la tradition hébraïque, a-t-il quelque vocation à incarner en puissance « tous les visages », ou bien tout ange incarne-t-il symboliquement le visage de toutes les « puissances », le visage de toutes les « armées » (tsabaoth) célestes?
Autre hypothèse encore : peut-être tout « visage », le mot hébreu panim nous l’enseigne, est-il fondamentalement pluriel ? Et alors, tous les visages de l’Histoire, – passée, présente et future –, représenteraient-ils une pluralité de pluralités, une totalité essentiellement plurielle ? Or l’ange, on le sait, n’est pas d’abord tourné vers la pluralité, et encore moins vers la pluralité des pluralités. Tout ange a d’abord vocation à se tourner seulement vers l’Un. Peut-être l’ange n’a-t-il « besoin d’aucun visage », parce qu’il n’a besoin que d’un seul visage, celui de l’Un, et qu’il ne regarde que Lui ? Mais comment l’Un pourrait-il avoir un « visage » (panim), essentiellement pluriel, du moins grammaticalement ?
Peut-être l’une de ces hypothèses est-elle la bonne ? Ou aucune? Il reste cependant quelque chose de bouleversant dans l’affirmation que « l’ange de l’Histoire » ne s’intéresse pas à « l’homme bon », et qu’il n’a « besoin d’aucun visage ». Qu’est donc venu faire alors à Berlin, cet ange « magnifique » et blasé, indifférent mais prêt à la lutte, en se laissant accrocher sur un mur, dans les années 1920 ?
Contemplait-il déjà les lointains à venir ?
Ou bien fallait-il nécessairement qu’un visage au moins, et par avance, « Réponde à tous les noms du monde. »v
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iGershom Scholem. Aux origines religieuses du judaïsme laïque. De la mystique aux lumières. Calmann-Lévy, 2000, p. 303
iiGershom Scholem. « Media in Vita ». (1930-1933) Aux origines religieuses du judaïsme laïque. De la mystique aux lumières. Calmann-Lévy, 2000, p. 304
iiiGershom Scholem. « Rencontre avec Sion et le monde (Le déclin) ». (23 juin 1930) . Aux origines religieuses du judaïsme laïque. De la mystique aux lumières. Calmann-Lévy, 2000, p. 304
ivGershom Scholem. «Salut de l’ange (à Walter pour le 15 juillet 1921)» . Aux origines religieuses du judaïsme laïque. De la mystique aux lumières. Calmann-Lévy, 2000, p. 304
Un jour, un homme du nom d’Arjuna se vit instruire de la « sagesse la plus secrète », du « secret d’entre les secrets », de la « connaissance la plus pure », du « savoir, roi entre toutes les sciences ». Du moins c’est ainsi que la Bhagavadgītā (भगवद्गीता) présente la chose. Si, alléché par la promesse d’un festin cognitif, le lecteur se plonge aujourd’hui dans ce texte, que trouve-t-il ? En quelques paroles décisives, la raison humaine se voit dépouillée de tout, et réduite à la mendicité. La nature humaine est comparée à de la « poussière », et inexplicablement, elle est aussi promise à une très haute destinée, une gloire future, quoique encore embryonnaire, infiniment distante. Face à ce mystère ainsi annoncé, la raison est invitée à scruter son fonds, et sa fin. Une personne qui se désigne elle-même comme le « Seigneur » parle à la raison humaine, qui écoute :« Cet univers est tout entier pénétré de Moi, dans Ma forme non manifestée. Tous les êtres sont en Moi, mais je ne suis pas en eux. Dans le même temps, rien de ce qui est créé n’est en Moi. Vois Ma puissance surnaturelle ! Je soutiens tous les êtres, Je suis partout présent, et pourtant, Je demeure la source même de toute création. »i
Si l’on prend ces mots au premier degré, on apprend de ce texte que le Seigneur (suprême) peut, si l’envie l’en prend, descendre en ce monde, empruntant une forme humaine, et s’exprimer. Le risque pris est évident. Comment un tel Dieu peut-il seulement vouloir se réduire à une forme si insignifiante ? Et sera-t-il seulement pris au sérieux ? « Les sots Me dénigrent lorsque sous la forme humaine Je descends en ce monde. Ils ne savent rien de Ma nature spirituelle et absolue, ni de Ma suprématie totale. »ii
Il n’est pas sans intérêt de souligner que la Bible hébraïque exprima une idée étrangement analogue. Un jour, trois ‘hommes’ vinrent à la rencontre d’Abraham, dont le campement était installé près du chêne de Mambré. L’un d’entre eux était dénommé YHVH, un nom un peu difficile à prononcer (mais pas complètement imprononçable), du moins si l’on en croit la manière dont ce nom est vocalisé dans le texte de la Genèse. Cet « homme » prit la parole et s’adressa à Abraham. On connaît la suite…
Est-il pertinent de comparer l’expérience vécue par Arjuna et celle vécue par Abraham ? Ne sont-ce pas des mythes ? L’homme moderne n’a-t-il pas dépassé depuis longtemps le stade de la mythologie ? C’est fort possible. Mais mon propos n’est pas de qualifier la nature réelle de ces deux « descentes » du divin auprès de deux hommes très différents par leur culture et leur disposition générale. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il soit possible d’effectuer une comparaison anthropologique entre ces deux expériences, sans avoir besoin d’entrer en quelque matière théologique.
Dans le Véda, le Seigneur (suprême) est infiniment élevé, Il est transcendant, absolu, et Il est aussi tolérant. La Bhagavadgītā reconnaît volontiers que nombreuses sont les façons qu’ont les hommes de Le considérer. Il y a des hommes pour qui Il est la Personne suprême, originaire. Il y a des hommes qui se prosternent, en témoignage d’amour et de dévotion. Il y a des hommes qui L’adorent comme étant l’Unique. D’autres L’adorent dans son Immanence, dans la diversité infinie des êtres et des choses, et d’autres encore comme « forme universelle ».iii
Le Seigneur, tel que présenté dans la Bhagavadgītā, est unique, absolu, transcendant, immanent, universel. Si l’on voulait résumer cet Un en un mot, on pourrait aussi dire qu’Il est Tout en tout.
« Mais Moi, Je suis le rite et le sacrifice, l’oblation aux ancêtres, l’herbe et le mantra. Je suis le beurre, et le feu, et l’offrande. De cet univers, Je suis le père, la mère, le soutien et l’aïeul, Je suis l’objet du savoir, le purificateur et la syllabe OM. Je suis également le Rig, le Sâma et le Yajur. Je suis le but, le soutien, le maître, le témoin, la demeure, le refuge et l’ami le plus cher, Je suis la création et l’annihilation, la base de toutes choses, le lieu du repos et l’éternelle semence (…) Je suis l’immortalité, et la mort personnifiée. L’être et le non-être, tous deux sont en Moi, ô Arjuna. »iv
Dans une conférence, donnée à Londres en 1894, sur le Védanta,v Max Müller explique que l’Esprit Suprême est appelé bráhman, dans la tradition védique. Ce nom s’écrit ब्रह्मन्, en sanskrit. C’est un nom du genre neutre, avec l’accent tonique mis sur la racine verbale BRAH-, portée au degré plein – ‘guṇa’. Le sanskrit, comme l’hébreu biblique, ne fait pas la différence entre majuscules et minuscules, contrairement au grec ou au latin. Cependant, les noms propres, comme Arjuna, sont dotés d’une majuscule dans leur transcription dans les langues indo-européennes. Dans le cas de bráhman, l’usage est d’écrire ce nom sans majuscules parce que ce n’est pas là un nom de personne, mais un principe abstrait, un concept.
De fait, cette abstraction permet au bráhman d’être, en principe, un concept réellement universel. D’ailleurs, selon la Bhagavadgītā, cette abstraction, ce principe, dit à son propos : « Même ceux qui adorent des idoles m’adorent ».
Müller précise que, dans le cadre de la philosophie védanta, ce principe suprême, le bráhman,est distingué du brahmán (on notera le déplacement de l’accent tonique vers la dernière syllabe). Lebrahmán estunnom d’agent du genre masculin, qui signifie alors le « Créateur ». Pourtant, c’est bien le bráhman, principe abstrait, qui affirme aussi: « Même ceux qui adorent un Dieu personnel sous l’image d’un ouvrier actif, ou d’un Roi des rois, M’adorent ou, en tous cas, pensent à Moi.»vi
On comprend que, dans cette vue, le brahmán (le « Créateur »)ne serait en réalité que l’une des manifestations du bráhman (le Principe Suprême). Lebráhman semble aussi dire ici, non sans une certaine ironie, que ceux qui croient à un Dieu personnel peuvent parfaitement soutenir une position inverse… La vérité semble quelque peu hors de portée de l’intelligence humaine, mais elle se résume à ceci : la notion de bráhman, comme principe abstrait, et la notion de brahmán, comme Créateur, sont essentiellement unes. Il n’y a qu’une légère différence d’accentuation…
Là encore, le judaïsme professa une intuition étrangement comparable, avec la célèbre entame du premier verset de la Genèse : Béréchit bara Elohim (Gn 1,1), que l’on peut traduire selon certains commentateurs du Béréchit Rabba : « ‘Au-principe’ créa les Dieux », (c’est-à-dire : ‘Bé-réchit’ créa les Elohim). D’autres commentateurs proposent même de comprendre : «Avec le Plus Précieux, *** créa les Dieux ». Je note ici à l’aide des trois astérisques l’ineffabilité du Nom du Principe Suprême (non nommé mais sous-entendu). Si l’on combine toutes ces interprétations, on pourrait décomposer mot à mot la phrase Béréchit bara Elohim de la façon suivante: « Le Principe (***) créa les Elohim ‘avec’(un sens possible de la particule bé-) le ‘Plus Précieux’ (l’un des sens possibles du mot réchit). »
Pour le comparatiste, ces possibilités (même ténues) de convergence entre des traditions a priori aussi différentes que la védique et l’hébraïque, sont sources de méditations stimulantes, et d’inspiration tonique…
Revenons au Véda et la philosophie des Védanta. L’un des plus célèbres commentateurs de l’héritage védique, Ādi Śaṅkara (आदि शङ्कर ) ajoute encore un autre niveau d’interprétation des notions de bráhman et de brahmán : « Quand bráhman n’est défini dans les Upaniṣad que par des termes négatifs, en excluant toutes les différences de nom et de forme dues à la non-science, il s’agit du ‘supérieur’. Mais quand il est défini en des termes tels que : ‘l’intelligence dont le corps est esprit et lumière, qui se distingue par un nom et une forme spéciaux, uniquement en vue du culte’vii, il s’agit de l’autre, du brahmán ‘inférieur’.»viii
Mais s’il en est ainsi, commente à son tour Max Müller, le texte qui dit que bráhman n’a pas de second (Chand, VI, 2, 1) pourrait paraître être contredit. « Non, répond Śaṅkara, parce que tout cela n’est que l’illusion du nom et de la forme causée par la non-science. En réalité les deux brahman ne sont qu’un seul et même Brahman, l’un concevable, l’autre inconcevable, l’un phénoménal, l’autre absolument réel.»ix
La distinction établie par Śaṅkara est claire. Mais dans les Upaniṣad, la ligne de démarcation entre le bráhman (suprême) et le brahmán (créateur) n’est pas toujours aussi nettement tracée. De nombreux passages des Upaniṣad décrivent le retour de l’âme humaine, après la mort, vers ‘Brahman’ (sans que l’accent tonique soit distingué). Śaṅkara interprète toujours ce Brahman (sans accent) comme étant le brahmán inférieur.
Müller explique : « Cette âme, comme le dit fortement Śaṅkara, ‘devient Brahman en étant Brahman’x, c’est-à-dire en le connaissant, en sachant ce qu’il est et a toujours été. Écartez la non-science et la lumière éclate, et dans cette lumière, le moi humain et le moi divin brillent en leur éternelle unité. De ce point de vue de la plus haute réalité, il n’y a pas de différence entre le Brahman suprême et le moi individuel, appelé aussi Ātmanxi. Le corps, avec toutes les conditions (oupadhi) auxquelles il est subordonné, peut continuer pendant un certain temps, même après que la lumière de la connaissance est apparue, mais la mort viendra et apportera la liberté immédiate et la béatitude absolue ; tandis que ceux qui, grâce à leurs bonnes œuvres, sont admis au paradis céleste, doivent attendre, là, jusqu’à ce qu’ils obtiennent l’illumination suprême, et sont alors seulement rendus à leur vraie nature, leur vraie liberté, c’est-à-dire leur véritable unité avec Brahman. »xii
Comment comprendre ce texte ? L’explication la plus directe est que la béatitude survient à l’heure de la mort. Mais il est aussi possible d’atteindre l’illumination suprême de son vivant, grâce aux ‘bonnes œuvres’.
Du véritable Brahman, les Upaniṣad disent encore ceci : «En vérité, ami, cet Être impérissable n’est ni grossier ni fin, ni court ni long, ni rouge (comme le feu) ni fluide (comme l’eau). Il est sans ombre, sans obscurité, sans air, sans éther, sans liens, sans yeux, sans oreilles, sans parole, sans esprit, sans lumière, sans souffle, sans bouche, sans mesure, il n’a ni dedans ni dehors ». Et cette série de négations, ou plutôt d’abstractions, continue jusqu’à ce que tous les pétales soient effeuillés, et qu’il ne reste plus que le calice, le pollen, l’inconcevable Brahman, le Soi du monde. «Il voit, mais n’est pas vu ; il entend, mais on ne l’entend pas ; il perçoit, mais n’est pas perçu ; bien plus, il n’y a dans le monde que Brahman seul qui voie, entende, perçoive, ou connaisse.»xiii
Puisque Brahman est le seul à ‘voir’, le terme métaphysique qui lui conviendrait le mieux serait celui de ‘lumière’. Cela ne voudrait pas dire que Brahman est, en soi, ‘lumière’, mais seulement que toute lumière, toutes les manifestations possibles de la ‘lumière’, sont en Brahman.
Parmi les manifestations de la lumière, il y a notamment la lumière consciente, qu’on appelle aussi la connaissance. Müller évoque une célèbre Upaniṣad: « ‘C’est la lumière des lumières ; quand Il brille, le soleil ne brille pas, ni la lune ni les étoiles, ni les éclairs, encore moins le feu. Quand Brahman brille, tout brille avec lui : sa lumière éclaire le monde.’xiv La lumière consciente représente, le mieux possible, la connaissance de Brahman, et l’on sait que Thomas d’Aquin appelait aussi Dieu le soleil intelligent (Sol intelligibilis). Car, bien que tous les attributs purement humains soient retirés à Brahman, la connaissance, quoique ce soit une connaissance sans objets extérieurs, lui est laissée. »xv
La ‘lumière’ semble la métaphore la moins inadéquate dans ce contexte, et, fait notable, elle est employée par presque toutes les religions de par le monde, à travers les époques, comme la védique, l’hébraïque, la chrétienne, ou la bouddhiste. Ces religions appliquent aussi cette image à ‘la lumière de la connaissance’ (humaine). Ce faisant, elles oublient peut-être quelles sont les limites a priori étroites de la connaissance ou de la sagesse (humaines), même parvenues à leur plus haut degré de perfection, et combien connaissance et sagesse humaines sont en réalité indignes de la Divinité. Ou bien l’oublient-elles vraiment ? Ne sont-elles pas persuadées, plutôt, qu’une sorte d’anagogie est possible entre sagesse humaine et sagesse divine ?
Il y a en toute connaissance et en toute sagesse humaine un élément essentiellement passif. Cette ‘passivité’ pourrait être naturellement considérée comme incompatible avec la sagesse divine…
Or il faut bien observer, du point de vue de l’anthropologie comparative, que plusieurs religions reconnaissent l’idée d’une forme de ‘passivité’ (active) de la Divinité. Elle prend l’initiative de se retirer de l’être et du monde, dans une sorte de sacrifice, pour permettre à sa créature d’accéder à l’être.
Plusieurs exemples valent d’être cités, en appui de cette thèse.
Dans le Véda, Prajāpati, प्रजापति, nom qui signifie littéralement « Père et Seigneur des créatures », se sentit « vidé » juste après avoir créé tous les mondes et tous les êtres. Dans le christianisme, le Fils du Dieu unique, sentit son « vide » (kénose, du grec kénos, vide, s’opposant à pléos, plein) et son « abandon », juste avant sa mort. Le Dieu de la kabbale juive, tel que théorisé au Moyen Âge en Europe, consent, Lui aussi, à sa « contraction » (tsimtsoum) pour laisser un peu d’être à sa création.
Dans l’analogie implicite, cachée, souterraine, entre la passivité de la sagesse humaine, et l’évidement divin, il y aurait peut-être quelque matière pour une forme d’ironie, tragique, sublime et écrasante. Cette analogie et cette ironie, permettraient aussi à la ‘sagesse’ humaine, infime, de s’approcher à petits pas de l’un des aspects les plus profonds du mystère.
iii« D’autres, qui cultivent le savoir, M’adorent soit comme l’existence unique, soit dans la diversité des êtres et des choses, soit dans Ma forme universelle. » Bhagavadgītā 9,15
vF. Max Müller. Introduction à la philosophie Védanta. Trois conférences faites à l’Institut Royal en mars 1894. Trad. De l’anglais par Léon Sorg. Ed. Ernest Leroux, Paris 1899.
ixF. Max Müller, op. cit. 3ème conférence, p.39-40
xIl faudrait ici sans doute préciser, grâce aux accents toniques : « L’âme devient brahmán en étant bráhman. » Mais on pourrait écrire aussi, me semble-t-il, par analogie avec la ‘procession’ des personnes divines que la théologie chrétienne a formalisée : « L’esprit devient bráhman en étant brahmán. »
Pourquoi s’intéresser à la conscience, dans une époque aussi matérialiste que la nôtre ? Je vois au moins trois raisons à cela, directement liées à l’état des sciences et techniques (notamment en physique quantique, cosmologie, intelligence artificielle) en ce début de 21e siècle. Par exemple, les progrès de l’Intelligence Artificielle (IA) incitent à s’interroger sur la spécificité et la nature de la conscience humaine par rapport aux capacités de raisonnement et d’inférence de l’IA. Ensuite, certaines conceptions cosmologiques supposent désormais probables la présence d’autres formes de vie, et donc de conscience, éparpillées dans le Cosmos, ce qui amène inévitablement à réévaluer la centralité du fait anthropomorphique et de la « conscience humaine ». Enfin, depuis les années 1920, la physique quantique a mis en évidence l’intrication structurelle des phénomènes quantiques avec la conscience. Les phénomènes, en tant qu’ils sont « observés », sont intriqués avec l’« observateur » (humain) qui les observenti, – et cela en rupture complète avec la science « classique » (d’Euclide et Thalès à Képler et Newton…). Werner Heisenberg, l’un des fondateurs de la physique quantique disait à ce propos que « la science ne se contente pas de décrire et d’expliquer la nature, elle est partie intégrante de la relation entre la nature et nous-mêmes ».ii Autrement dit, la science ne donne plus seulement une connaissance « objective » de la réalité elle-même, en tant qu’elle serait séparée de notre subjectivité, mais elle se fonde sur une imbrication et une ‘intrication’ de la connaissance et de la conscience de l’homme avec la réalité. Le physicien David Bohm fait même l’hypothèse que le « réel » serait une sorte d’hologramme de l’« esprit »iii.
Quant à l’IA, il paraît évident qu’elle a déjà dépassé la raison humaine en puissance de compilation, de traitement de l’information et de capacité d’inférence logique pour un très grand nombre de tâches. Quelles sont les étapes suivantes, lesquelles seront elles-mêmes dépassées ? La question (philosophique) reste pourtant la seule vraiment importante : l’IA atteindra-t-elle jamais à la conscience même, c’est-à-dire à une conscience d’elle-même, capable de volonté autonome ? La réponse (courte) à cette question, selon moi, est que jamais l’IA ne s’approchera, ne serait-ce qu’infinitésimalement, de la moindre conscience ou proto-conscience, humaine ou non-humaine. En effet, je pars de l’intuition profonde qu’il y a à l’œuvre dans toute conscience (humaine ou non humaine) un mystère qui touche à l’essence de la réalité tout entière, en y incluant la nature elle-même, et l’apparition en son sein de la conscience de l’Homo sapiens, – en compagnie d’innombrables autres formes de conscience. Enfin, il y a encore une autre raison qui justifie de reposer aujourd’hui, avec insistance, la question de la conscience. C’est la nécessité de rendre compte du fait que le concept de conscience est lui-même une invention philosophique « moderne », avec la rupture initiée par le cogito ergo sum de Descartes, rupture suivie et amplifiée par les philosophies de Kant, Hegel, Fichte, Schelling, Husserl, Sartre, qui toutes ont eu un lien avec le concept de conscience. Mais cette rupture a-t-elle remplie ses promesses ? Les succès (et les échecs) qu’elle a engendrés doivent-ils être ré-évalués ? Il reste aujourd’hui fort pertinent et instructif de confronter les diverses idées modernes de la conscience avec les concepts de l’âge classique qui s’en approchaient à leur façon à travers d’autres mots, d’autres conceptions, d’autres métaphores (et sans d’ailleurs que les pré-Modernes utilisent le mot de ‘conscience’).
Il est extrêmement significatif que, depuis 2009, le professeur Stanislas Dehaene ait centré ses cours au Collège de France sur « la question du traitement non-conscient » de l’information, dans les mécanismes de l’accès à la conscience du cerveau humain. Dehaene se demande si un stimulus (visuel ou autre) peut être traité de façon non-consciente par le cerveau, et influencer inconsciemment les décisions censées être prises ‘consciemment’, – sans jamais pour autant que le stimulus expérimental accède lui-même à la conscience. Déjà, aux 19e et 20e siècles, des neuropsychologues avaient mis en évidence toutes sortes d’états de non-conscience, – groupés en trois classes : l’amnésie, la ‘vision aveugle’ et l’hémi-négligence spatiale. Des symptômes objectifs de non-conscience peuvent en effet être observés. C’est fort intéressant, mais cela ne résout en rien le problème « difficile » de la conscience. Cependant le succès des approches expérimentales des phénomènes de non-conscience explique peut-être pourquoi le paradigme dominant les recherches aujourd’hui reste encore, non pas celui de la conscience, mais celui de la non-conscience, – et ce d’autant plus que ce paradigme se trouve être commun (ce n’est pas un hasard) à l’homme, à l’animal et à la machine. La non-conscience est un paradigme unificateur du positivisme… D’ailleurs, dans les années 1950, l’information ‘sans conscience’ vint au devant de la scène avec la théorie de l’information (Shannon) et les mécanismes universels de computation (Wiener, Turing, von Neumann) qui influencèrent profondément la psychologie cognitive. La métaphore de l’ordinateur tomba à pic pour décrire l’algorithmique supposée des opérations mentales, et pour légitimer la métaphore du cerveau-ordinateur. Par une ironique inversion, « c’est l’existence même de la conscience qui devient l’objet de polémiques » comme dit Dehaene ; il semble donc que la non-conscience occupe désormais le devant de la scène, et la question (dite ‘difficile’) de la conscience reste cantonnée dans les coulisses.
Surtout, l’essence même de la conscience, en tant que phénomène à la fois singulier et universel, demeure un mystère absolu.
S. Dehaene et ses collègues se sont contentés (si j’ose dire) d’élaborer une taxonomie aussi complète que possible des opérations mentales non-conscientes. Pour ce faire, il leur fallait identifier les processus mentaux impliquant un traitement conscient. Il fallait donc une définition ‘objective’. Pour ces neuroscientifiques, ou plutôt ces ‘neuroscientistes’, une opération mentale est dite consciente si « l’information est codée explicitement par le taux de décharge d’une population restreinte de neurones qui entrent en réverbération durable avec un espace de travail global, impliquant notamment le cortex préfrontal. »ivC’est là une définition objective, quantitative, déterministe, matérialiste, dont les mots ‘information’, ‘code’, ‘taux’, ‘durable’, traduisent des préoccupations analytiques, dans les cadres des lois physiques, chimiques et biologiques. On en déduit que les opérations mentales non-conscientesse définiront donc par le fait que leur codage implique sans doute une « population plus restreinte de neurones », qui n’entrent en « réverbération » que dans des « espaces de travail » plus localisés, et de façon non durable, ou quasi éphémère… Si c’est là le matériau expérimental avec lequel les neurosciences espèrent avancer, nul doute que fort éloignée reste encore la perspective d’une avancée sur la compréhension de l’essence même de la conscience ou de la « non conscience » (puisque le mot d’inconscient est non gratus en neurosciences…).
Jean-Pierre Changeux, dans L’Homme neuronal, écrit que le cerveau de l’homme est « une formidable machine chimique où l’on retrouve les mêmes mécanismes moléculaires à l’œuvre chez la mouche drosophile ou le poisson torpille »v. Le cerveau humain est donc en bonne compagnie. Mais on s’étonne de ne pas voir pointer une interrogation réciproque : les mécanismes moléculaires à l’œuvre chez la mouche drosophile ou le poisson torpille sont-ils réellement suffisants pour éclairer notre compréhension de l’essence du cerveau de Mozart ou de Platon ?
Les lois de la psychologie utilisées en neurosciences sont qualifiées du terme (très connoté) d’« algorithmiques », et font d’ailleurs référence aux sciences de la computation inaugurées par les travaux d’Alan Turing et de John von Neumann, puis de Noam Chomsky ou David Marr. S. Dehaene les évoque d’une formule: « Le cerveau humain, superbe exemple de système de traitement de l’information »… et, continuant sur cette lancée, il s’enthousiasme de ses performances : « C’est une étonnante machine comprenant de multiples niveaux d’architecture enchâssés et massivement parallèles. Avec cent mille millions de processeurs, un million de milliards de connections, cette structure reste sans équivalent en informatique, et ce serait une erreur profonde de penser que la métaphore de l’ordinateur puisse s’y appliquer sans modifications. »vi
Si l’ordinateur n’est pas la bonne métaphore, quelle pourrait-elle être une métaphore plus au goût du jour ? L’Intelligence Artificielle ?
Le but à atteindre a été affirmé par quelques « pionniers » auto-proclamés, il s’agit désormais d’atteindre un niveau de développement de l’IA capable de simuler « l’intelligence générale » de l’homme. Il semble probable qu’un jour ou l’autre on saura fabriquer des machines qui auront une puissance équivalente ou supérieure aux « cent mille millions de processeurs, avec un million de milliards de connections » qui enthousiasment le professeur Dehaene.
Mais aura-t-on atteint pour autant quelque sorte de « conscience artificielle » ?
Je ne le pense pas, et même je doute formellement que cela soit jamais possible. Pourquoi ? Parce que la conscience n’est pas un phénomène essentiellement matériel, ou logiciel, ou les deux à la fois. La conscience est essentiellement un phénomène impliquant, imbriquant et « intriquant » des niveaux de réalité très différents, des réalités dont les essences respectives sont sans rapport direct entre eux. On conçoit aisément que ces niveaux de réalité incluent notamment les niveaux quantique, biochimique, neurologique, pour rester sur le plan du matérialisme et du positivisme. Mais il est fort probable que la conscience soit aussi « intriquée » avec des niveaux de réalité d’une autre nature, essentiellement psychique (les paradigmes de l’inconscient collectif en donnent quelque idée) et spirituelle : je renvoie là aux trésors accumulés par l’humanité (avec les chamanismes, le Véda, le bouddhisme, les traditions monothéistes, etc).
Une vaste revue anthropologique et philosophique est nécessaire.
Je l’ai entreprise, à mon modeste niveau, et j’ai le plaisir d’annoncer que je viens de terminer le tome 1 d’un ouvrage consacré à la conscience, intitulé L’Exil et l’Extase – Une philosophie de la conscience, à paraître sous peu.
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iPlus récemment, a été confirmée expérimentalement la théorie de l’intrication quantique de particules, qui restent corrélées, quelle que soit la distance qui les sépare (expérience d’Aspect).
iiWerner Heisenberg cité in Fritjof Capra, Le Tao de la physique, Tchou, 1983, p.143
iiiDavid Bohm. La danse de l’Esprit ou le sens déployé, 1989
Bien avant le Paléolithique, et depuis les profondeurs indistinctes du Pléistocène, la lente apparition de ce qui devait aboutir à la ‘conscience’ d’Homo sapiens, a été favorisée, et même catalysée, par la répétition d’expériences individuelles, indicibles, inouïes, d’extases, – que je qualifierais volontiers de ‘proto-mystiques’. Elles révélaient à nouveau, à chaque génération, à quelques humains particulièrement réceptifs, les infinies profondeurs de leur propre soi, et cela d’une façon soudaine, inexplicable, et spectaculairement transcendante.
Subites, extrêmes, absolues, elles plaçaient les individus qui les éprouvaient, inopinément, sans préparation aucune, dans une situation complètement nouvelle, pour eux-mêmes, et pour leurs proches. Elles les obligeaient à se confronter brutalement avec une double réalité : la réalité quotidienne de leur vie (ou plutôt de leur survie) dans le monde de la nature qui les environnait de ses dangers et de ses mystères, et un autre monde, que l’on pourrait appeler une surnature, sans donner à ce terme aucune connotation religieuse, puisque alors, de ‘religion’ il n’y avait pas.
Cette surnature s’imposait soudain dans sa réalité implacable, non négociable, à la conscience balbutiante d’homininés vivant jusqu’alors dans la nature, et n’ayant à leur disposition que les éléments (sensoriels et cognitifs) dont celle-ci les nourrissait au cours de leurs brèves vies.
Ces expériences proto-mystiques furent d’abord réservées à des individus à la sensibilité plus aiguisée, – ou peut-être mieux préparée par les aléas des traumas physiques ou psychiques d’une vie violente, quotidiennement confrontée à la mort. Mais, répétées générations après générations, elles devinrent progressivement un fait social, intégré dans la mémoire collective. La possibilité de ‘partager’ ces états de conscience extatique fut facilitée lors de transes collectives, selon des formes socialisées (rites cultuels, cérémonies d’initiation). Ce furent là les très anciennes fondations de la religion la plus ancienne et la plus universelle du monde, qu’on appelle aujourd’hui le chamanisme, du mot toungouse ṣaman, et dont les pratiques perdurent encore aujourd’hui dans toutes les parties du monde.
L’expérience progressive de la conscience du soi chez Homo sapiens et les expériences proto-mystiques des espèces antérieures appartenant au genre Homo, sont sans doute indissolublement liées. Elles doivent avoir été rendues possibles et encouragées par des faisceaux de conditions favorables (milieu, environnement, climat, faune, flore). Par effet d’épigenèse, elles ont eu un impact sur l’évolution neuronale, synaptique, neurochimique, du cerveau, produisant un terrain organique et psychique de plus en plus adapté à une augmentation continue et même accélérée non seulement de la conscience en tant que telle, mais aussi des divers ‘niveaux de conscience’ dont elle commençait de prendre conscience en elle.
Pendant d’innombrables générations, lors de multiples expériences de transe, hasardeuses ou voulues, préparées ou subies, provoquées lors de rites cultuels, ou fondant comme l’éclair à la suite de découvertes personnelles, le terrain mental des cerveaux du genre Homo n’a cessé de s’ensemencer, puis de bourgeonner, comme sous l’action d’une levure psychique intimement mêlée à la pâte neuronale.
De par l’accumulation des expériences acquises, et de par une connaissance raffinée des ressources de la pharmacopée naturelle (notamment celles des plantes alcaloïdes et de leurs propriétés variées, thérapeutiques et psychotropes), les expériences ‘proto-mystiques’ accélèrent l’adaptation neurochimique et synaptique des cerveaux des hommes du Paléolithique, leur dévoilant par là-même l’immensité incalculable et l’indicibilité radicale de ‘mystères’ sous-jacents, immanents à la nature, et pointant (de façon incompréhensible) vers une surnature.
Ces mystères semblaient habiter non seulement dans le cerveau lui-même, et dans la conscience encore à peine éveillée, mais aussi tout autour, dans toute la Nature, dans le vaste monde, et au-delà du cosmos lui-même, dans la Nuit des origines, – non seulement dans le Soi, mais aussi dans l’Autre et dans l’Ailleurs.
L’évolution neuronale, synaptique, neurochimique, est évidemment la condition essentielle d’une évolution mentale, psychique, spirituelle. On peut penser que cette évolution est accélérée par des boucles de rétroaction de plus en plus puissantes et complexes, entre les modifications physiologiques soudain disponibles, et les effets ‘systémiques’, culturels et psychiques, qu’elles peuvent entraîner chez les individus, puis, par propagation génétique, dans des groupes humains plus larges.
On peut sans doute postuler l’existence d’un lien immanent et sans cesse évolutif, épigénétique, entre l’évolution de la structure du cerveau, du réseau de ses neurones, de ses synapses, de ses neurotransmetteurs, de leurs facteurs inhibiteurs et agoniques, avec sa capacité croissante à être le support d’expériences ‘proto-mystiques’, spirituelles et religieuses.
Qu’est-ce qu’une expérience proto-mystique ?
Il en est de nombreuses… Mais pour fixer les idées, on peut évoquer l’expérience rapportée par de nombreux chamanes d’une sortie du corps (‘extase’), accompagnée de visions sur-réelles, doublées d’un développement aigu de la conscience du Soi, et du spectacle intérieur créé par l’excitation simultanée de toutes les parties du cerveau.
Imaginons un Homo, chasseur-cueilleur dans quelque région d’Eurasie, qui consomme, par hasard ou par tradition, tel ou tel un champignon, parmi les dizaines d’espèces possédant des propriétés psychotropes, dans son milieu de vie. Soudain un ‘grand éclair de conscience’ l’envahit et l’abasourdit, à la suite de la stimulation simultanée d’une quantité massive de neurotransmetteurs affectant le fonctionnement de ses neurones et de ses synapses cérébraux. Se produit alors, en quelques instants, un écart radical entre son état de ‘conscience’ (ou de ‘subconscience’) habituel et l’état de ‘sur-conscience’ brutalement survenu. La nouveauté et la vigueur inouïe de l’expérience le marquera à vie.
Il aura désormais la certitude d’avoir vécu un moment de conscience ‘double’, un moment où sa conscience habituelle a été comme transcendée par une sur-conscience. En lui s’est révélé avec puissance un véritable ‘dimorphisme’ de la conscience, qui n’est pas sans comparaison avec le dimorphisme journalier de la veille et du sommeil, et le dimorphisme ontologique de la vie et de la mort, deux catégories sans doute parfaitement perceptibles par le cerveau de Homo.
Ajoutons que, depuis des temps fort anciens, remontant sans doute aux débuts du Paléolithique, il y a plus de trois millions d’années, les chasseurs-cueilleurs du genre Homo devaient déjà connaître l’usage de plantes psycho-actives, et les consommer régulièrement. Bien avant l’apparition d’Homo d’ailleurs, nombre d’espèces animales (comme les rennes, les singes, les éléphants, les mouflons ou les félins…) en connaissaient elles-mêmes les effetsi.
Leur exemple quotidien devait intriguer et troubler les humains vivant en symbiose étroite avec eux, et, ne serait-ce que pour accroître leurs performances de chasse, les inciter à imiter le comportement si étrange d’animaux se mettant en danger en se livrant à l’emprise de substances psycho-actives, – par ailleurs (et cela est en soi un mystère supplémentaire) fort répandues dans la nature environnante, et dans le monde entier…
On dénombre, aujourd’hui encore, une centaine d’espèces de champignons psychoactifs en Amérique du Nord, et les vastes territoires de l’Eurasie devaient en posséder au moins autant au Paléolithique, – bien que de nos jours on n’y recense plus qu’une dizaine d’espèces de champignons aux propriétés hallucinogènes.
L’Homo du Paléolithique a été donc quotidiennement confronté au témoignage d’animaux subissant l’effet de substances psycho-actives, renouvelant régulièrement l’expérience de leur ingestion, affectant leur comportement ‘normal’, et se mettant ainsi en danger d’être tués par des chasseurs à l’affût, prompts à saisir leur avantage.
Nul doute que l’Homo a imité ces animaux ‘ravis’, ‘drogués’, ‘assommés’ par des substances puissantes, et ‘errants’ dans leurs rêves propres. Voulant comprendre leur indifférence au danger, l’Homo a ingéré les mêmes baies ou les mêmes champignons, ne serait-ce que pour ‘ressentir’ à son tour ce que pouvaient ‘ressentir’ ces proies si familières, qui, contre toute attente, s’offraient alors s’y facilement à leurs silex et à leurs flèches…
On observe dans des régions allant du nord de l’Europe à la Sibérie extrême-orientale, que les rennes font une forte consommation d’amanites tue-mouches lors de leurs migrations, – tout comme d’ailleurs les chamans qui vivent sur les mêmes territoires. Ce n’est certes pas une coïncidence. En Sibérie, le renne et le chasseur-éleveur vivent tous deux, pourrait-on dire, en symbiose étroite avec le champignon Amanita muscaria.
Les mêmes molécules de l’Amanita muscaria (muscimole, acide iboténoque)ii qui affectent de façon si intense hommes et bêtes, comment peuvent-elles se trouver produites par des formes de vie apparemment si élémentaires, par de ‘simples’ champignons ? Et d’ailleurs pourquoi ces champignons produisent-ils ces molécules, à quelles fins propres?
Il y a là un mystère digne de considération, car c’est un phénomène qui relie objectivement – et mystiquement, le champignon et le cerveau, l’éclair et la lumière, l’animal et l’humain, le ciel et la terre, par le biais de quelques molécules, communes et actives, quoique appartenant à des règnes différents…
C’est un fait avéré, et largement documenté, que dans tous les continents du monde, en Eurasie, en Amérique, en Afrique, en Océanie, et depuis des temps immémoriaux, des chamanes consomment des substances psycho-actives facilitant l’entrée en transe, – une transe accompagnée d’effets psychologiques profonds, comme l’expérience de ‘visions divines’.
Comment concevoir que ces expériences inouïes peuvent être aussi mystérieusement ‘partagées’, ne serait-ce que par analogie, avec des animaux ? Comment expliquer que ces puissants effets, si universels, aient pour simple cause la consommation d’humbles champignons, et que les principes actifs se résument à un ou deux types de molécules agissant sur les neurotransmetteurs ?
R. Gordon Wasson, dans son livre Divine Mushroom of Immortalityiii, a documenté l’universalité de ces phénomènes, et il n’a pas hésité à établir un lien entre ces pratiques ‘originelles’, chamaniques, et la consommation du Soma védique (dès le 3ème millénaire avant notre ère), dont les anciens hymnes du Ṛg Veda décrivent avec précision les rites, et célèbrent l’essence divine, – occupant le cœur du sacrifice védique.iv
Lors de l’exode continu, et plusieurs fois millénaire, des peuples qui ont migré du Nord de l’Eurasie vers le « Sud », le chamanisme a naturellement continué de faire partie des rites sacrés et des cérémonies d’initiation de ces peuples en errance. Au cours des temps, l’Amanita muscaria a sans doute dû être remplacée par d’autres plantes, disponibles endémiquement dans les divers milieux géographiques traversés, mais possédant des effets psychotropes analogues. Ces peuples migrateurs se désignaient eux-mêmes comme āryas, mot signifiant ‘nobles’ ou ‘seigneurs’. Ce terme sanskrit fort ancien, utilisé dès le 3ème millénaire avant notre ère, est aujourd’hui devenu sulfureux, depuis le détournement qui en a été fait par les idéologues nazis.
Ces peuples parlaient des langues indo-européennes, et se déplaçaient lentement mais sûrement de l’Europe du Nord vers l’Inde et l’Iran, mais aussi vers le Proche et le Moyen-Orient, en passant par le sud de la Russie. Une partie d’entre eux passa par les alentours de la mer Caspienne et de la mer d’Aral, par la Bactriane et la Margiane (comme l’attestent les restes de la ‘civilisation de l’Oxus’), par l’Afghanistan, pour finir par s’établir durablement dans la vallée de l’Indus ou sur les hauts plateaux iraniens.
D’autres se dirigèrent vers la mer Noire, la Thrace, la Macédoine, la Grèce actuelle et vers la Phrygie, l’Ionie (Turquie actuelle) et le Proche-Orient. Arrivée en Grèce, la branche hellénique de ces peuples indo-européens n’oublia pas les anciennes croyances chamaniques. Les mystères d’Éleusis et les autres religions à mystères de la Grèce antique peuvent être interprétés comme d’anciennes cérémonies chamaniques hellénisées, pendant lesquelles l’ingestion de breuvages aux propriétés psychotropesvinduisaient des visions mystiques.
Lors des Grands Mystères d’Éleusis, ce breuvage, le cycéôn, à base de lait de chèvre, de menthe et d’épices, comportait aussi vraisemblablement comme principe actif un champignon parasite, l’ergot de seigle, ou encore un champignon endophyte vivant en symbiose avec des herbes comme Lolium temulentum, plus connue en français sous le nom d’‘ivraie’ ou de ‘zizanie’. L’ergot de seigle produit naturellement un alcaloïde psychoactif, l’acide lysergique dont est dérivé le LSD.vi
Albert Hofmann, célèbre pour avoir synthétisé le LSD, écrit dansThe Road to Eleusis que les prêtres d’Éleusis devaient traiter l’ergot de seigle Claviceps purpurea par simple dissolution dans l’eau, ce qui permettait d’extraire les alcaloïdes actifs, l’ergonovine et la méthylergonovine. Hofmann suggéra une autre hypothèse, à savoir que le cycéôn pouvait être préparé à l’aide d’une autre espèce d’ergot, Claviceps paspali, qui pousse sur des herbes sauvages comme Paspalum distichum, et dont les effets ‘psychédéliques’ sont plus intenses encore, et d’ailleurs similaires à ceux de la plante ololiuhqui des Aztèques, endémique dans l’hémisphère occidental.
Notre esprit, à l’état d’éveil, est constamment tiraillé entre deux formes très différentes (et complémentaires) de conscience, l’une tournée vers le monde extérieur, celui des sensations physiques et de l’action, et l’autre tournée vers le monde intérieur, la réflexion et les ressentis inconscients.
Il y a bien entendu divers degrés d’intensité pour ces deux types de ‘conscience’, extérieure et intérieure. Rêver les yeux ouverts n’est pas du même ordre que les ‘rêves’ vécus sous l’emprise de l’Amanite tue-mouches, du Peyotl ou de quelque autre des nombreuses plantes hallucinogènes contenant de la psilocybine. Lors de l’ingestion de ces puissants principes psychoactifs, ces deux formes de consciences semblent simultanément être excitées au dernier degré, et peuvent même alterner très rapidement. Elles ‘fusionnent’ et entrent en ‘résonance’, tout à la fois. D’un côté, les sensations ressenties par le corps sont portées à l’extrême, parce qu’elles sont, non pas relayées par le système nerveux, mais produites directement au centre même du cerveau. D’un autre côté, les effets mentaux, psychiques, ou intellectifs, sont eux aussi extrêmement puissants, parce que d’innombrables neurones peuvent être stimulés ou inhibés simultanément. Sous l’effet soudain des molécules psychoactives, l’action de neurotransmetteurs inhibiteurs (comme le GABA) est massivement accrue. Le potentiel d’action des neurones post-synaptiques ou des cellules gliales est tout aussi soudainement, et fortement, diminué.
Cette inhibition massive des neurones post-synaptiques se traduit, subjectivement, par une sorte de découplage radical entre le niveau habituel de conscience, celui de la conscience de la réalité extérieure, et un niveau de conscience tout autre, ‘intérieur’, complètement détaché de la réalité environnante, mais par ce fait même, également plus aisément aspiré par un univers psychique, indépendant, que C.G. Jung nomme le ‘Soi’, et auquel d’innombrables traditions font référence sous diverses appellations.
L’ensemble des processus neurochimiques complexes qui interviennent dans le cerveau dans ces moments peut être résumé ainsi. Les molécules psycho-actives (comme la psilocybine) sont très proches structurellement de composés organiques (indolesvii) présents naturellement dans le cerveau. Elles mettent soudainement tout le cerveau dans un état d’isolation quasi-absolue par rapport au monde immédiatement proche, le monde fait de sensations extérieures.
La conscience habituelle est soudainement privée de tout accès à son monde propre, et le cerveau se voit presque instantanément plongé dans un univers infiniment riche de formes, de mouvements, et surtout de ‘niveaux de conscience’ absolument sans équivalents avec ceux de la conscience quotidienne.
Mais il y a encore plus surprenant…
Selon des recherches effectuées par le Dr Joel Elkes, à l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore, la conscience subjective d’un sujet sous l’influence de la psilocybine peut ‘alterner’ entre deux états, – un état de conscience ‘externe’ et un état de conscience ‘interne’. L’alternance des deux états de conscience s’observe couramment, et elle peut même être provoquée simplement lorsque le sujet ouvre et ferme les yeux… On peut donc faire l’hypothèse que l’émergence originaire de la conscience, chez les hominidés et développée plus encore chez les hommes du Paléolithique, a pu résulter d’un phénomène analogue de ‘résonance’ entre ces deux types de conscience, résonance elle-même fortement accentuée à l’occasion de l’ingestion de substances psycho-actives.
L’aller-retour entre une conscience ‘extérieure’ (s’appuyant sur le monde des perceptions et de l’action) et une conscience ‘intérieure’, ‘inhibée’ par rapport au monde extérieur, mais par conséquent ‘désinhibée’ par rapport au monde ‘sur-réel’ ou ‘méta-physique’, renforce également l’hypothèse d’un ‘cerveau-antenne’, proposée par William James.
La psilocybine, en l’occurrence, ferait ‘clignoter’ la conscience entre deux états fondamentaux, totalement différents, et par là-même, elle ferait apparaître comme en surplomb le sujet même capable de ces deux sortes de conscience, un sujet capable de naviguer entre plusieurs mondes, et plusieurs états de conscience…
Dans l’ivraie se cache l’ergot de l’ivresse (divine)…
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iDavid Linden, The Compass of Pleasure: How Our Brains Make Fatty Foods, Orgasm, Exercise, Marijuana, Generosity, Vodka, Learning, and Gambling Feel So Good. Penguin Books, 2011
iiLe muscimole est structurellement proche d’un neurotransmetteur majeur du système nerveux central : le GABA (acide gamma-aminobutyrique), dont il mime les effets. Le muscimole est un puissant agoniste des récepteurs GABA de type A . Le muscimole est hallucinogène à des doses de 10 à 15 mg.
iiiRichard Gordon Wasson, Soma : Divine Mushroom of Immortality, Harcourt, Brace, Jovanovich Inc, 1968
ivWikipédia rapporte dans l’article Amanite tue-mouches que l’enquête Hallucinogens and Culture, (1976) de l’anthropologue Peter T. Furst, a analysé les éléments pouvant ou non identifier l’amanite tue-mouches comme le Soma védique, et qu’elle a (prudemment) conclu en faveur de cette hypothèse.
viDans leur livre The Road to Eleusis, R. Gordon Wasson, Albert Hofmann et Carl A. P. Ruck estiment que les prêtres hiérophantes utilisaient l’ergot de seigle Claviceps purpurea, disponible en abondance aux alentours Éleusis.
Abraham avait deux fils, Ismaël et Isaac. Lequel des deux fut-il pris par Abraham pour être sacrifié (à la demande de Dieu) ? Isaac ou bien Ismaël ? Cette question n’est en rien réglée ; elle continue de soulever les passions et d’être un ferment profond de discorde et d’amertume entre le judaïsme et l’islam.
Aujourd’hui encore, la question de l’identité de celui des deux fils d’Abraham qui fut emmené au mont Moriah pour y être égorgé, n’est pas tranchée (si j’ose dire). Pour les Juifs (et pour les Chrétiens qui lisent la Bible), il n’y a pourtant aucune contestation possible. La question ne se pose absolument pas. Il suffit de lire la Genèse ! C’est évidemment Isaac, « l’unique fils » d’Abraham, qui fut choisi, à la demande expresse de Dieu. « Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac; achemine-toi vers la terre de Moriah, et là, offre-le en holocauste sur une montagne que je te désignerai. »i On aura noté que la formule employée par Dieu,– « ton fils unique » – , pose d’emblée une question sensible. Loin d’être un « fils unique », Isaac avait en réalité, de notoriété publique, un « demi »-frère, – Ismaël, qui était lui aussi, indubitablement fils d’Abraham, et qui fut d’ailleurs conçu avec le plein accord et à l’initiative de Sara, la femme d’Abraham.
Or, précisément, les musulmans affirment que c’était cet Ismaël, ce fils aîné, et non unique, d’Abraham, qui fut emmené pour être égorgé. Rappelons au passage qu’Abraham avait eu Ismaël à l’âge de quatre-vingt-six ans avec sa servante Hagar, beaucoup plus jeune, et qu’il avait eu son second fils, Isaac, quatorze ans plus tard, avec Sara son épouse (alors âgée de quatre-vingt-dix ans), et alors qu’il avait lui-même dépassé l’âge de cent ans.
Isaac était donc quatorze ans plus jeune qu’Ismaël. Cela signifie que si Isaac avait entre sept et douze ans au moment où il fut emmené au mont Moriah (selon la Genèse), son frère Ismaël devait avoir entre vingt-et-un ans et vingt-six ans. Ismaël était donc en pleine possession de ses forces et eut pu résister aisément à son vieux père, alors plus que centenaire, – s’il avait été emmené contre son gré pour être égorgé, et cela si l’on adopte la version musulmane de l’événement.
Une autre question se pose. Comment les musulmans savent-ils que c’était Ismaël qui fut emmené, et non Isaac, – alors que c’est le nom d’Isaac qui est cité dans la Genèse ? Comment peuvent-ils l’affirmer, alors que le texte du Coran ne nomme pas le fils choisi pour le sacrifice ? Comment peuvent-ils être si sûrs de leur fait alors que la sourate 36 du Coran laisse entendre que ce fils était bien, en fait, Isaacii? Cette sourate semble indiquer indirectement que le fils (non nommé) qui a été emmené au lieu du sacrifice est Isaac, puisque le nom d’Isaac y est cité à deux reprises, aux versets 112 et 113, immédiatement après les versets 101-106 qui décrivent la scène du sacrifice. Le nom d’Ismaël en revanche n’est pas cité du tout, à cette occasion. De plus, dans la version coranique, Dieu semble vouloir récompenser Isaac de son attitude de soumission, et de sa foi, en annonçant à cette même occasion son futur rôle de prophète, – ce que ne fait jamais le Coran à propos d’Ismaël.
En fait, il semble que la tradition musulmane qui désigne Ismaël comme étant la victime sacrificatoire, plutôt qu’Isaac, ne semble pouvoir s’appuyer que sur des réinterprétations ultérieures de cette sourate, selon des traditions islamiques bien plus tardives.
Je n’entrerai pas plus avant dans ce débat. Il me semble qu’il y un autre angle d’analyse bien plus intéressant à considérer. Il se pourrait que, contrairement à l’importance qu’a prise historiquement cette controverse, ce ne soit pas là vraiment une question absolument essentielle. En effet, on pourrait arguer qu’en réalité Ismaël apparaît comme une sorte de double inversé d’Isaac. Il me semble que les destins respectifs de ces deux demi-frères (si on les considère ensemble, et non séparément) semblent composer une unique figure, allégorique et même anagogique, – la figure du ‘Sacrifié’, la figure de l’homme ‘sacrifié’ au service d’un projet divin qui le dépasse entièrement.
Le conflit entre le projet divin et les simples vues humaines apparaît clairement lorsque l’on compare les circonstances relativement banales et naturelles de la conception de l’enfant d’Abram (résultant de son désir d’assurer sa descendanceiii, désir favorisé par sa femme alors nommée Saraï), avec les circonstances de la conception de l’enfant d’Abraham et de Sara, particulièrement improbables et exceptionnelles.
On pressent alors la nature tragique du destin d’Ismaël, fils premier-né (et aimé), mais dont la ‘légitimité’ ne peut être comparée à celle de son demi-frère, né quatorze ans plus tard. Mais en quoi serait-ce une ‘faute’ imputable à Ismaël que de n’avoir pas été ‘choisi’ comme le fils d’Abraham devant incarner l’Alliance ? N’aurait-il donc été ‘choisi’ que pour incarner seulement la dépossession arbitraire d’une mystérieuse ‘filiation’, d’une nature autre que génétique, et cela pour signifier à l’attention des multitudes de générations à venir un certain aspect du mystère divin ?
Ceci amène à réfléchir sur le rôle respectif des deux mères (Hagar et Sara) dans le destin corrélé d’Ismaël et d’Isaac. Cela invite à approfondir l’analyse des personnalités de ces deux mères pour se faire une meilleure idée de celles des deux fils.
La figure d’Ismaël est à la fois tragique et ambiguë. Je voudrais ici en tracer les contours en citant quelques ‘traits’ à charge et à décharge, en cherchant à soulever un pan du mystère. Je voudrais tenter de pénétrer davantage l’ambiguïté du paradigme de l’élection, ou du moins tenter d’éclairer deux options possibles à ce sujet : a) l’élection des uns (les élus) implique la mise à l’écart des autres (les déchus), ou au contraire, b) « l’élection n’est pas un rejet de l’autre »iv.
1° Les traits à charge (contre Ismaël)
a) Ismaël, jeune homme, « joue » avec Isaac, son petit frère, un jeune enfant à peine sevré. Ceci provoque la colère de Sara. Cette scène-clé est rapportée ainsi: « Sara vit le fils de Hagar se livrer à des railleries »v. Le mot hébreu מְצַחֵק , mtsaḥéq, se prête à plusieurs interprétations. Il vient de la racine צָחַק, tsaḥaq, mis dans la forme verbale piël. Voici quelques sens de ce mot, dans les formes verbales qal et piël, ainsi que quelques versets bibliques présentant différents contextes :
Qal : « Rire, se réjouir ». « Sara rit (secrètement) »vi ; « Quiconque l’apprendra s’en réjouira avec moi »vii
Piël : « Jouer, plaisanter, se moquer ». « Mais il parut qu’il plaisantait, qu’il le disait en se moquant »viii « Ils se levèrent pour jouer, ou danser »ix. « Afin qu’il jouât, ou chantât, devant eux ».x « Isaac jouait, ou plaisantait, avec sa femme »xi ; « Pour se jouer de nous, pour nous insulter »xii.
Les sens du verbe צָחַק dans la forme piël semblent, à première vue, relativement anodins (jouer, plaisanter, se moquer). Cependant les sens donnés par Rachi à ce mot dans le contexte de Gn 21,9 sont beaucoup plus graves, et même incriminants: ‘idolâtrie’, ‘immoralité’, et ‘meurtre’. Voici le commentaire de Rachi, à propos de mtsaḥéq : « RAILLERIES : il s’agit d’idolâtrie. Ainsi, ‘ils se levèrent pour s’amuser’ (Ex 32,6). Autre explication : Il s’agit d’immoralité. Ainsi ‘pour s’amuser de moi’ (Gn 39,17). Autre explication : il s’agit de meurtre. Ainsi ‘que ces jeunes gens se lèvent et s’amusent devant nous’ (2 Sam 2,14). Ismaël se disputait avec Isaac à propos de l’héritage. Je suis l’aîné disait-il, et je prendrai part double. Ils sortaient dans les champs, Ismaël prenait son arc et lui lançait des flèches. Tout comme dans : celui qui s’amuse au jeu insensé des brandons, des flèches, et qui dit : mais je m’amuse ! (Pr 26,18-19). »
Le jugement de Rachi est extrêmement désobligeant et accusateur. L’accusation d’ ‘immoralité’ est un euphémisme voilé pour ‘pédophilie’ (car Isaac est alors un jeune enfant). Cette interprétation de Rachi ne repose que sur le seul mot tsaḥaq, le mot même qui a donné son nom à Isaac… Or ce mot tsaḥaq revient étrangement souvent dans le contexte qui nous intéresse ici. Quatre importants personnages « rient » (du verbe tsaḥaq), dans la Genèse : Abraham, Sara, Isaac, Ismaël – tout le monde rit, sauf Hagar qui, elle, ne rit jamais, mais pleurexiii. Abraham rit (ou sourit) d’apprendre qu’il va être père, Sara rit intérieurement, se moquant de son vieil époux, Isaac rit en lutinant et caressant son épouse Rebeccaxiv. Parmi tous ces gens qui rient, Ismaël lui aussi, rit, en jouant avec Isaac. Mais, son rire le fait être gravement accusé par Rachi, quant à la nature même de ce rire, et de ce ‘jeu’.
b) Selon les commentateurs (Berechit Rabba), Ismaël s’est vanté auprès d’Isaac d’avoir eu le courage d’accepter volontairement la circoncision à l’âge de treize ans alors qu’Isaac l’a subie passivement à l’âge de huit jours.
c) La Genèse affirme qu’Ismaël est un ‘onagre’, un solitaire misanthrope, un ‘archer’ qui ‘vit dans le désert’ et qui ‘porte la main sur tous’.
d) Dans Gn 17,20 il est dit qu’Ismaël « engendrera douze princes. » Mais Rachi, à ce propos, affirme qu’Ismaël n’a en réalité engendré que des ‘nuages’, prenant appui sur le Midrach qui interprète le mot נְשִׂיאִים (nessi’im) comme signifiant des ‘nuées’ et du ‘vent’. Le mot nessi’im peut en effet signifier soit ‘princes’ soit ‘nuages’xv. Mais Rachi, pour une raison qui lui est propre, choisit le sens péjoratif, alors que c’est Dieu lui-même qui prononce ce mot après avoir avoir béni Ismaël.
2° Le dossier à décharge (et donc en faveur d’Ismaël)
a) Ismaël subit plusieurs fois les effets de la haine de Sara et les conséquences de l’injustice (ou de la lâcheté) d’Abraham, qui ne prend pas sa défense, et qui obéit passivement à Sara et privilégie sans remords son fils cadet, Isaac. Ceci n’a pas échappé à l’attention de quelques commentateurs. Ramban (le Nahmanide) a dit à propos du renvoi de Hagar et Ismaël au désert : « Notre mère Saraï fut coupable d’agir ainsi et Abram de l’avoir toléré ». En revanche Rachi ne dit mot sur ce sujet sensible.
Pourtant Abraham aime et se soucie réellement de son fils Ismaël, mais sans doute pas assez pour résister aux pressions. Il préférant nettement Isaac, dans les actes. Pas besoin d’être psychanalyste pour deviner les profonds problèmes psychologiques d’Ismaël, quant au fait de n’être pas le ‘préféré’, le ‘choisi’ (par Dieu) pour endosser l’héritage et l’Alliance, – bien qu’il soit cependant ‘aimé’ de son père Abraham. Notons que, plus tard, Esaü, aîné et aimé d’Isaac, se vit spolié de son héritage (et de sa bénédiction) par Jacob, du fait de sa mère Rebecca, et bien malgré la volonté clairement exprimée d’Isaac.
b) Ismaël est le fils d’« une servante égyptienne » (Gen 16, 1), mais en réalité celle-ci, Hagar, est fille du Pharaon, du moins si l’on en croit l’autorité de Rachi : « Hagar, c’était la fille du Pharaon. Lorsqu’il a vu les miracles dont Saraï était l’objet, il a dit : Mieux vaut pour ma fille être la servante dans une telle maison que la maîtresse dans une autre maison. » On peut sans doute comprendre les frustrations d’un jeune homme, premier-né d’Abraham et petit-fils du Pharaon, devant les brimades infligées par Sara.
c) De plus, Ismaël est soumis pendant toute son enfance et son adolescence à une forme de dédain réellement imméritée. En effet, Hagar a été épousée légalement, de par la volonté de Sara, et de par le désir d’Abraham de laisser sa fortune à un héritier de sa chair, et ceci après que se soit écoulé le délai légal de dix années de constat de la stérilité de Sara. Ismaël est donc légalement et légitimement le fils premier-né d’Abraham, et de sa seconde épouse. Mais il n’en a pas le statut effectif, Sara veillant jalousement aux intérêts d’Isaac.
d) Ismaël est chassé deux fois au désert, une première fois alors que sa mère est enceinte de lui (en théorie), et une autre fois alors qu’il a dix-huit ans (14 ans + 4 ans correspondant au sevrage d’Isaac). Dans les deux cas, sa mère Hagar a alors des rencontres avérées avec des anges, ce qui témoigne d’un très haut statut spirituel, dont elle n’a pas dû manquer de faire bénéficier son fils. Rarissimes sont les exemples de femmes de la Bible ayant eu une vision divine. Mais à ma connaissance, il n’y en a aucune, à l’exception de Hagar, ayant eu plusieurs visions divines. Rachi note à propos de Gn 16,13 : « Elle [Hagar] exprime sa surprise. Aurais-je pu penser que même ici, dans le désert, je verrais les messagers de Dieu après les avoir vus dans la maison d’Abraham où j’étais accoutumé à en voir ? La preuve qu’elle avait l’habitude de voir des anges, c’est que Manoé lorsqu’il vit l’ange pour la première fois dit : Sûrement nous mourrons (Jug 13,27). Hagar a vu des anges à quatre reprises et n’a pas eu la moindre frayeur. »
À cela, on peut encore ajouter que Hagar est plus encore remarquable du fait qu’elle est la seule personne de toute les Écritures à se distinguer pour avoir donné non seulement un mais deuxnouveaux noms à la divinité: אֵל רֳאִי El Ro’ï, « Dieu de Vision »xvi, et חַי רֹאִי Ḥaï Ro’ï , le « Vivant de la Vision »xvii. Elle a donné aussi, dans la foulée, un nom au puits tout proche, le puits du « Vivant-de-Ma-Vision » : בְּאֵר לַחַי רֹאִי , B’ér la-Ḥaï Ro’ï.xviiiC’est d’ailleurs près de ce puits que viendra s’établir Isaac, après la mort d’Abraham, – et surtout après que Dieu l’ait enfin bénixix, ce qu’Abraham avait toujours refusé de fairexx. On peut imaginer qu’Isaac avait alors, enfin, compris la profondeur des événements qui s’étaient passés en ce lieu, et auxquels il avait, bien malgré lui, été associé.
Par un contraste fort avec Hagar, Sara eut, elle aussi, une vision divine, quoique fort brève, en participant à un entretien d’Abraham avec Dieu. Mais Dieu ignora alors Sara, s’adressant à Abraham directement, pour lui demander une explication sur le comportement de Sara, plutôt que de s’adresser à ellexxi. Celle-ci intervint pour tenter de se justifier, car « elle avait peur », mais Dieu la rabroua sèchement : ‘Non, tu as ri’.xxii
Aggravant en quelque sorte son cas, elle reprochera elle-même à Ismaël, par la suite, d’avoir lui aussi ‘ri’, et le chassera pour cette raison.
e) Ismaël, après ces événements, resta en présence de Dieu. Selon le verset Gn 21,20, « Dieu fut avec cet enfant, et il grandit (…) Il devint archer. » Curieusement, Rachi ne fait aucun commentaire sur le fait que « Dieu fut avec cet enfant ». En revanche, à propos de «il devint archer », Rachi note fielleusement : « Il pratiquait le brigandage »…
f) Dans le désir de voir mourir Ismaël, Sara lui jette à deux reprises des sorts (le ‘mauvais œil’), selon Rachi. Une première fois, pour faire mourir l’enfant porté par Hagar, et provoquer son avortementxxiii, et une deuxième fois pour qu’il soit malade, alors même qu’il était chassé avec sa mère au désert, l’obligeant ainsi à beaucoup boire et à consommer rapidement les maigres ressources d’eau.
g) Lors de sa circoncision, Ismaël a treize ans et il obéit sans difficulté à Abraham (alors qu’il aurait pu refuser, selon Rachi, ce que dernier compte à son avantage). Abram avait quatre-vingt six ans, on l’a dit, lorsque Hagar enfanta Ismaël (Gen 16,16). Rachi commente : « Ceci est écrit en éloge d’Ismaël. Ismaël aura donc treize ans lorsqu’il sera circoncis et il ne s’y opposera pas. »
h) Ismaël est béni par Dieu, du vivant d’Abraham, alors qu’Isaac n’est béni par Dieu qu’après la mort d’Abraham (qui refusa de le bénir, sachant qu’il devait engendrer Esaü, selon Rachi).xxiv
i) Ismaël, malgré tout le passif de sa vie tourmentée, se réconcilia avec Isaac, avant que ce dernier n’épouse Rébecca. En effet, lorsque sa fiancée Rébecca arrive, Isaac vient justement de rentrer d’une visitexxv au Puits du ‘Vivant-de-ma-Vision’, près duquel demeuraient Hagar et Ismaël.
Son père Abraham finit d’ailleurs par « régulariser la situation » avec sa mère Hagar, puisqu’il l’épouse après la mort de Sara. En effet, selon Rachi, « Qetoura c’est Hagar ». Du coup, pour la deuxième fois, Ismaël est donc « légitimé », ce qui rend d’autant plus remarquable le fait qu’il laisse la préséance à son frère cadet lors des funérailles d’Abraham.
j) Ismaël laisse Isaac prendre en effet la précellence lors de l’enterrement de leur père Abraham, ce que nous apprend le verset Gn 25, 9 : « [Abraham] fut inhumé par Isaac et Ismaël, ses fils. » L’ordre préférentiel des noms en témoigne.
k) Le verset Gn 25,17 donne une dernière indication positive sur Ismaël : « Le nombre des années de la vie d’Ismaël fut de cent trente sept ans. Il expira et mourut. » Rachi commente l’expression « il expira » de cette manière, hautement significative: « Ce terme n’est employé qu’à propos des Justes. »
De tout cela, que conclure ?
L’Islam, qui se veut une religion plus ‘pure’, plus ‘originaire’, et dont la figure d’Abraham représente le paradigme, – celui du ‘musulman’ entièrement ‘soumis’ à la volonté de Dieu, – l’Islam reconnaît en Isaac et Ismaël deux de ses ‘prophètes’.
En revanche, Ismaël n’est certes pas reconnu comme ‘prophète’ en Israël.
Quoi qu’il en soit, on peut penser que l’un et l’autre sont, après tout, des personnages somme toute relativement secondaires (ou si l’on préfère, des ‘personnages intermédiaires’), par rapport à des figures centrales comme celles d’Abraham ou de Jacob.
Par ailleurs, ces deux figures, intimement liées par leur destin (fils du même père, et quel père!, mais pas de la même mère), sont aussi, curieusement, des figures du ‘sacrifice’, quoique avec des modalités différentes, et qui demandent à être interprétées.
Le sacrifice d’Isaac sur le mont Moriah se termina par l’intervention d’un ange. De même, le risque de mort imminente d’Ismaël, par inanition, alors qu’il ignorait se trouver près d’une source cachée, dans le désert, prit fin après l’intervention d’un ange.
Au vu des traits à charge et à décharge dont nous avons présenté une courte synthèse, il semble que devrait s’ouvrir de nos jours une nécessaire révision du procès jadis fait à Ismaël, sur les instigations de Sara, et sanctionné par son rejet immérité hors du campement d’Abraham.
Il semble indispensable de réparer l’injustice qui a été jadis faite à Ismaël , – injustice par rapport à laquelle quelque ‘élection’ que ce soit ne saurait certes peser du moindre poids.
Et ceci n’est sans doute pas sans avoir un certain rapport avec l’état actuel du monde.
iiCoran 36, 101-113 : « Nous lui fîmes donc la bonne annonce d’un garçon longanime. Puis quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, [Abraham] dit : « Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses ». Il dit : « Ô mon cher père, fais ce qui t’est commandé : tu me trouveras, s’il plaît à Dieu, du nombre des endurants ». Puis quand tous deux se furent , et qu’il l’eut jeté sur le front, voilà que Nous l’appelâmes « Abraham » ! Tu as confirmé la vision. C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants ». C’était là certes, l’épreuve manifeste. Et Nous le rançonnâmes d’une immolation généreuse. Et Nous perpétuâmes son renom dans la postérité : « Paix sur Abraham ». Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants ; car il était de Nos serviteurs croyants. Nous lui fîmes la bonne annonce d’Isaac comme prophète d’entre les gens vertueux. Et Nous le bénîmes ainsi qu’Isaac. »
iiiGn 15, 2-4. Notons que la promesse divine instille d’emblée une certaine ambiguïté : « Mais voici que la parole de l’Éternel vint à lui, disant : ‘Celui-ci n’héritera pas de toi; mais celui qui sortira de tes reins, celui-là sera ton héritier’ ». Si Eliezer [« celui-ci », à qui le verset fait référence] est ici clairement exclu de l’héritage, la parole divine ne tranche pas a priori entre les enfants à venir, Ismaël et Isaac.
ivSelon l’expression du P. Moïse Mouton dans sa conférence du 7 Décembre 2019 à l’ISTR de Marseille.
vGn 21,9 . Traduction du Rabbinat français, adaptée au commentaire de Rachi. Fondation S. et O. Lévy. Paris, 1988
xiii « Hagar éleva la voix, et elle pleura ». (Gn 21,16)
xivGn 26,8. Rachi commente : « Isaac se dit : maintenant je n’ai plus à me soucier puisqu’on ne lui a rien fait jusqu’à présent. Et il n’était plus sur ses gardes. Abimelec regarda – il les a vus ensemble. »
xvDictionnaire Hébreu-Français de Sander et Trenel, Paris 1859
xviiGn 16, 14. Rachi fait remarquer que « le mot Ro’ï est ponctué qamets bref, car c’est un substantif. C’est le Dieu de la vision. Il voit l’humiliation des humiliés. »
xxiiiRachi commente ainsi Gn 16,5 : « Saraï a regardé d’un regard mauvais la grossesse d’Agar et elle a avorté. C’est pourquoi l’ange dit à Agar : Tu vas concevoir (Gn 16,11). Or elle était déjà enceinte et l’ange lui annonce qu’elle sera enceinte. Ce qui prouve donc que la première grossesse n’avait pas abouti. »
xxivRachi explique en effet qu’« Abraham craignait de bénir Isaac car il voyait que son fils donnerait naissance à Esaü ».
Un jour, Diotime, une « dorienne », mit publiquement en doute les capacités de Socrate. Elle lui dit ouvertement qu’il ne savait rien des « plus grands mystères », et qu’il était même sans doute incapable de les comprendre… Quoi ? Le célèbre Socrate ! La gloire de la philosophie grecque ! Se faire ainsi tancer par une « étrangère » ? Et sur les questions les plus importantes qui soient ?
Diotime avait commencé sa discussion avec Socrate, en parlant de « l’amour de la renommée »i chez tous ceux qui peuvent y prétendre, et qui s’y complaisent. Diotime avait dit que des poètes, comme Homère et Hésiode, ou des hommes politiques comme Lycurgue, « sauvegarde de la Grèce », avaient recherché « l’immortalité de la gloire », et l’avait à l’évidence obtenue. Mais elle s’interrogeait sur cette soif de gloire, ce désir d’immortalité. « C’est pour que leur mérite ne meure pas, c’est pour un tel glorieux renom, que tous les hommes font tout ce qu’ils font, et cela d’autant plus que meilleurs ils sont. C’est que l’immortalité est l’objet de leur amour ! »ii
Ce grand amour pour l’immortalité, certainement Socrate pouvait le comprendre. On pouvait certainement faire crédit à Socrate, pour tout ce qui concerne l’amour, et ce qui touche à son initiation…
Mais, continua Diotime, au-delà de l’amour, il y a des mystères bien plus élevés encore, et derrière leur voile, il y a une ‘révélation’ supérieure. Cela, Socrate était-il capable de le comprendre ? Rien n’était moins sûr.
« Or, les mystères d’amour, Socrate, ce sont ceux auxquels, sans doute, tu pourrais être toi-même initié. Quant aux derniers mystères et à la révélation, qui, à condition qu’on en suive droitement les degrés, sont le but de ces dernières démarches, je ne sais si tu es capable de les recevoir. Je te les expliquerai néanmoins, dit-elle, pour ce qui est de moi, je ne ménagerai rien de mon zèle ; essaie, toi, de me suivre, si tu en es capable ! »iii.
Diotime maniait l’ironie avec finesse. On entendait les jeunes gens glousser sur les gradins de l’Académie, et l’on voyait les vieux sages figer leur sourire, dans l’attente de la réplique…
Qui ne vint pas.
Qu’on ne s’y méprenne pas ! Socrate n’était pour sa part ni moins doué de finesse, ni moins capable d’une féroce ironie. Sa puissance rhétorique était sans pareille.
Mais en l’occurrence, il se tint coi. Il retenait chaque mot de Diotime, pour se les graver dans la mémoire. C’est ainsi d’ailleurs qu’il les conserva pour la postérité. C’est lui-même qui, plus tard, rapporta fidèlement les paroles de Diotime, qui transmit la leçon qu’il nous est donné aujourd’hui de revivre…
Diotime continuait de parler. Elle s’attaquait sans tergiverser au problème le plus important qui soit, selon elle. Pour atteindre à la « révélation », dit-elle, il faut commencer par dépasser « l’océan immense du beau » et il faut dépasser aussi « l’amour sans bornes pour la sagesse ».
Il s’agit d’aller bien plus haut que la beauté ou la sagesse. Il faut aller aller à ce point extrême où l’on peut enfin « apercevoir une certaine connaissance unique ».
Quelle connaissance ? La connaissance d’une autre beauté, – « cette beauté dont je vais maintenant te parler »iv.
L’ironie de Diotime prit un tour cinglant.
« Efforce-toi, reprit-elle, de me prêter ton attention le plus que tu en seras capable. »v
Qu’est-ce qui, pour Socrate, était donc si difficile à apercevoir, selon Diotime ? Quelle était cette connaissance apparemment hors d’atteinte ? Quelle était cette beauté que Socrate paraissait « incapable » de connaître ?
Cette « beauté dont la nature est merveilleuse », on ne peut l’atteindre que par une « soudaine vision » dit alors Diotime. Comment la décrire plus précisément ? Diotime elle-même avait du mal à l’expliquer. Elle se contentait de formules allusives, ou bien seulement négatives.
C’est, dit-elle, « une beauté dont, premièrement l’existence est éternelle, étrangère à la génération comme à la corruption, à l’accroissement comme au décroissement ; qui, en second lieu, n’est pas belle à ce point de vue et laide à cet autre, pas davantage à tel moment et non à tel autre, ni non plus belle en comparaison avec ceci, laide en comparaison avec cela. »
Ces formules, que l’on pourrait qualifier d’apophatiques, étaient censées exciter l’imagination, mais pour émouvoir un Socrate il en fallait davantage.
Diotime ajouta avec une pointe de grandiloquence: « Cette beauté se montrera en elle-même et par elle-même, éternellement unie à elle-même dans l’unicité de sa nature formelle »vi.
Ah, d’accord. En effet, voilà qui semble prometteur. On vit passer sur le visage de Socrate l’ombre d’un sourire. Mais il ne semblait pas convaincu.
Diotime continua, sans se décourager.
Pour accéder à cette « beauté surnaturelle », il faut « s’élever sans arrêt, comme au moyen d’une échelle ». Il faut monter jusqu’à « cette science sublime, qui n’est science de rien d’autre que de ce beau surnaturel tout seul ». Et, c’est seulement à la fin de cette ascension que l’on peut connaître « l’essence même du beau »vii …
Socrate accusa le coup. « L’essence même du beau » ! Diantre !
Donnant à son interlocuteur du « cher Socrate », Diotime poursuivit :
« C’est à ce point de l’existence, mon cher Socrate, dit l’étrangère de Mantinée, que, plus que partout ailleurs, la vie pour un homme vaut d’être vécue, quand il contemple le beau en lui-même ! Qu’il t’arrive un jour de le voir ! »viii
(« Bonne chance à toi Socrate ! Ce n’est pas que j’en doute, semblait-elle penser, mais il est temps, Socrate, que tu te mettes à t’élever si tu veux jamais y parvenir, à ce beau en lui-même, à le voir dans son intégrité, dans sa pureté sans mélange » …)
Il fallait en effet souhaiter à Socrate de réussir dans cette quête-là, d’autant qu’apercevoir le beau en lui-même n’était qu’une première étape. Il fallait ensuite réussir à voir dans ce Beau en lui-même, un autre Beau, plus élevé encore : « le Beau divin dans l’unicité de sa nature formelle »ix .
Et ce n’était pas fini, la quête n’était pas close.
Il ne s’agissait pas simplement de contempler le Beau, que ce soit le Beau en lui-même ou le Beau divin. Il fallait encore s’unir à lui, au sens propre. Il fallait s’unir au Divin pour « enfanter », et pour devenir soi-même immortel…
Diotime conclut alors, – cette fois, sans la moindre trace d’ironie.
La contemplation de la sublime Beauté n’est qu’un prélude. Doit suivre une union avec la Divinité, dont cette sublime Beauté n’est que le voile. Et cette union ne doit pas être stérile. Elle doit viser à enfanter. Enfanter qui ?
Le Divin n’est pas un simulacre, ce n’est pas une vision, une image ou une idée. Le Divin est le « réel authentique ». Il est la Réalité même.
Il s’agit pour qui arrive à ce point de faire un enfant avec la Réalité même.
Il s’agit donc pour Socrate, s’il en est « capable », dit Diotime, de faire réellement un enfant avec la Réalité elle-même…
C’est cela, se rendre immortel, Socrate ! Faire un enfant avec le Divin !x
x« Conçois-tu que ce serait une vie misérable, celle de l’homme dont le regard se porte vers ce but sublime ; qui, au moyen de ce qu’il faut, contemple ce sublime objet et s’unit à lui ? Ne réfléchis-tu pas, ajouta-t-elle, qu’en voyant le beau au moyen de ce par quoi il est visible, c’est là seulement qu’il réussira à enfanter, non pas des simulacres de vertu, car ce n’est pas avec un simulacre qu’il est en contact, mais une vertu authentique, puisque ce contact existe avec le réel authentique ? Or, à qui a enfanté, à qui a nourri une authentique vertu, n’appartient-il pas de devenir cher à la Divinité ? Et n’est-ce à celui-là, plus qu’à personne au monde, qu’il appartient de se rendre immortel ? » Platon. Le Banquet. 212 a
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