
Admire ses cheveux bruns, et sa grâce tout entière,
Pense à la douceur de ses lèvres rubis.
« Donne-moi l’aumône d’un baiser, pour l’amour de Dieu », ai-je demandé.
Elle a ri : « Imagine le profit que tu ferais ! »

Admire ses cheveux bruns, et sa grâce tout entière,
Pense à la douceur de ses lèvres rubis.
« Donne-moi l’aumône d’un baiser, pour l’amour de Dieu », ai-je demandé.
Elle a ri : « Imagine le profit que tu ferais ! »
En me promenant autour d’un verger de printemps, j’ai trouvé quelques fruits neufs sur un très vieil arbre. Croquant la chair sucrée, j’ai composé un hommage à ma façon au sage de Tabriz, sur mon clavier AZERTY .
Tout atome est un monde. La moindre goutte de suc est une âme. Les noms ne sont que des signes. Que ferais-je des noms, des signes, des gouttes et des mondes ?
Une perle est peut-être posée au fond de la mer. Que ferais-je des demi-lunes, des ors voilés, des barques à terre, des voiles affalées, des courses dans la dune ?
Tu es pour moi l’âme et le monde. Que ferais-je de l’âme et du monde ? Tu étales partout ton absence. Que ferais-je de ta présence ?
Aujourd’hui je suis l’ami du vin. Demain j’aimerai le pain, l’eau et le sel. Un autre jour je rirai de l’eau des rêves, de l’eau des yeux. Puisque tout revient, que ferais-je du temps et du souvenir ?
Je suis ruine, voie poudreuse, piste écartée, temple désert, édicule ridicule, géante gazeuse, pyramide suspendue, jardin magique, port d’attache, typhon griffon. Qui trouvera le fil, le chas, l’aiguille ?
De la peur dans la peau, de la terreur, je me suis libéré. Je ne me cache ni ne me montre. Je n’ai ni lieu ni temps pour ce faire.
J’ai déjà été gibier de ta potence, proie de ta chasse, ivre de ton goulot, que ferais-je de ta lance, de ton arc, de ta griffe ?
Je nage au fond du ru clair, que ferais-je de l’eau des puits ? Coule, coule l’eau. Que ferais-je des soifs endiguées ?
J’ai laissé l’existence et l’essence. Que ferais-je du poids de la montagne ? Des monceaux de sable ? J’ai fait de mes deux mains une seule coupe, pleine d’ivresse, de caresse humide.
J’aimais l’unité. Mais le chemin est coupé. Pas de bac. Je ne croyais pas à la crue.
J’aimais la beauté, la joie. Lune, courbe, dent, boucle, souffle, hâle, ombre. Âme légère, bois à la lourde coupe. Oublie le chagrin et l’oubli. Vois l’amour et goûte l’amitié. Vois ceux qui voient, vois ceux qui ne voient pas. Et regarde encore !
Donne à la peine le nom de la douceur, donne-lui pour signe la joie. Vis en paix. L’heure viendra un jour. Il y a une voie derrière ce que cachent les paroles.

Des mouches se disputent un grain de sucre
Comme un trésor. Le sucre ne s’en soucie guère.
Un oiseau se pose sur la montagne, puis s’envole.
Plus grande la montagne alors, ou plus petite ?
(Rûmî)

Laisse couler ton eau, et arrose l’arbre jeune.
Tourne-moi le dos, et me déracine.
J’étais une poussière sèche au pied de l’épine.
Tu m’as élevé, Lune. Je ne fais plus qu’un avec le ciel.
(Rûmî)

Je lui dis : « Ton amour me rend fou.
Me tiendras-tu toujours enchaîné dans mes rêves ? »
« Tais-toi, fut la réponse. Assez de fantasme.
Un fou peut-il rêver les rêves d’un sage ? »

Quand je prends ton bras, ce n’est pas pour me battre.
Quand tu ris de mon amour, je n’en sens pas de honte.
Je vis et je soupire, par le lien qui nous lie.
Ce lien qui rend la distance sans substance.

J’ai dit à mon cœur, si tu as une chance de parler,
Dis à mon amour, entre les lignes, ma tristesse.
Le cœur répondit : « Quand je rencontre mon amour,
Sa vue me laisse sans voix. »

A l’abattoir de l’amour, on ne tue que le plus précieux,
Les petits esprits, les mesquins, on les ignore.
Si tu aimes vraiment, tu ne sauveras pas ta vie.
Ils sont déjà morts, ceux qui ne reçoivent pas le couteau.

L’ami pour qui épine et fleur sont unes,
Pour qui le Coran et la Croix sont même foi –
Il n’en a cure. Pour lui tout est un :
Le cheval le plus vite, l’âne le plus lent.
(Rûmî)

Ma foi ce sont ses yeux, et leur rire,
Leur joie ivre, ses cheveux sauvages, païens.
Ils disent que la vraie foi est tout sauf cela.
Et moi, la vraie foi je la trouve là.
(Rûmî)

Dis à la nuit qu’elle ne peut clamer le jour.
Aucune religion ne clame la foi sainte de l’amour.
L’amour est un océan, immense, sans rivage.
Quand ceux qui aiment se noient, ils ne pleurent ni ne prient.
(Rûmî)
Flânant ce matin à travers les pages du célèbre Divan de Hâfez, qui ont été fort diversement traduites, par des savants comme Vincent-Mansour Monteil ou Charles-Henri de Fouchécour, j’ai été vraiment frappé de l’extrême difficulté qu’il semble y avoir à traduire l’esprit de ces textes anciens, opaques et lumineux.
A titre d’exemple, voici plusieurs traductions du ghazal 88 de Hafez. J’en cite trois différentes, dont une en anglais. Elles me paraissent toutes insuffisantes, pour plusieurs raisons, que j’expliquerai une autre fois.
Mais pour faire comprendre ma frustration, je propose à la suite – en toute immodestie – la mienne propre, m’efforçant de rester fidèle au sens caché par Hâfez, et de garder le « Gardien » (Hâfiz).
i have heard the sublime words of the canaan elder:
separation from the friend cannot be described!
the terror of resurrection that the preacher talks about,
is a metaphor for what he said of separation’s anguish.
(B. Gannett)
—
J’ai entendu une bonne parole
qui vient du vieux Jacob de Canaan.
Se séparer de l’ami est pénible,
au point que c’est une chose indicible.
(Monteil)
–
J’ai entendu une belle parole dite par le vieillard de Canaan :
« La séparation du Compagnon n’est pas chose portant à parler. »
( Fouchécour)
…
→ J’ai compris la belle parole de l’Ancien de Canaan.
Se séparer de l’Ami est indicible.
(Ph.Q)
…
from where do i get some truth about the departed friend,
when what the chatty wind has to say is all confused?
alas, that the cruel and unkind moon- the enemy’s lover,
has so glibly spoken of abandoning his own friends!
(B. Gannett)
–
L’histoire de la peur du jugement,
dont a parlé le prêcheur de la ville,
Fait allusion au temps de la séparation.
Qui pourrait me dire comment va l’ami parti en voyage,
Lorsque les murmures du vent matinal sont confus et vagues ?
(Monteil)
–
Le récit de l’effroi au jugement dernier, que fit le prédicateur de la ville,
est une métaphore qu’il a dite sur le temps de la séparation.
A qui demanderai-je en vérité un signe du Compagnon parti en voyage ?
Car tout ce que dit le zéphyr messager, il le dit en propos échevelés.
( Fouchécour)
…
→ La terreur du Jugement, dont le prêcheur a parlé,
n’est qu’une image de l’angoisse, de l’absence.
Où est vraiment l’Ami éloigné ?
Le vent bavard est silencieux sur ce sujet.
(Ph.Q)
–
alas, that the cruel and unkind moon- the enemy’s lover,
has so glibly spoken of abandoning his own friends!
(B. Gannett)
–
Las ! Cette beauté inconstante
est sans pitié : elle a rompu
Tous ses liens avec ses amis,
et cela avec quelle aisance !
(Monteil)
–
Hélas, cette Lune ingrate, amie de l’ennemi,
a renoncé avec quelle facilité, à fréquenter Ses propres compagnons !
( Fouchécour)
…
→ Hélas, la Lune oublieuse, désertant à l’ennemi,
a aisément dupé et abandonné ses amis
(Ph.Q)
–
my station of contentment, after all, is thanks to the rival:
the heart has accepted your pain, and forsaken remedy.
(B. Gannett)
–
Dès lors, moi je reste soumis,
ce qui contente l’adversaire,
Car pour moi qui souffre par toi,
la cure n’est pas nécessaire.
(Monteil)
–
Après cela me voici à l’étape du consentement, louant Ton gardien,
car le cœur s’est habitué à souffrir de Toi, il a renoncé au Remède.
( Fouchécour)
…
→ Après tout, je suis content, je remercie ce rival,
je souffre à cause de Toi, et je ne sais pas de remède.
(Ph.Q)
–
don’t pin your hopes on the wind, even if it conveys desire:
because this proverb is what the wind said to solomon.
regardless of what the heavens grant you- stay on the path;
who told you that this world has given up telling lies!
defend yourself from ancient despair with mature wine:
this is the fount of joy spoken of by the inspired bard!
(B. Gannett)
–
« Chasse donc le chagrin chronique, en buvant de ce bon vin vieux ! »
C’est le vieux seigneur qui l’explique : voilà le moyen d’être heureux !
Tu ne pourrais le nouer le vent, soufflerait-il selon tes vœux !
C’est ce qu’a dit à Salomon le vent lui-même, en parabole.
Si le ciel t’accorde un répit, il ne faut pas en être fier :
Comment sais-tu que ce vieux monde aurait renoncé à la guerre ?
(Monteil)
–
Ne te lie pas au vent même s’il souffle à ton gré,
tels sont les mots que le Vent dit à Salomon en image.
Par le sursis que le ciel t’accorda, ne te laisse pas abuser :
qui t’a dit que ce vieux magicien a renoncé à la ruse ?
Repoussez le chagrin ancien par le vin vieilli,
c’est la semence du bonheur, le sage propriétaire terrien l’a dit !
( Fouchécour)
…
→ « Ne suis pas le vent, même si tu en sens le désir »,
a dit le Vent à Salomon.
Quoi que le ciel te donne, reste dans ton chemin.
Qui a dit que le monde n’est pas trompeur ?
Noie ta longue douleur dans ce vin vieux,
cette source de joie, ce poète ancien.
(Ph.Q)
–
like a fortunate slave, don’t sigh a breath about why or what;
the lover takes to heart every word the beloved breathes!
who has said that hafez has repented of the thought of you?
i have not said this! the man who said this is a slanderer!
(B. Gannett)
–
Ne proteste donc contre rien, puisque tout esclave docile
Accepte de bon gré tout ce que lui dit son aimable maître.
Qui a dit : « Hafez a cessé de t’accorder une pensée ? »
Moi je n’ai jamais cela, et ce n’est qu’une calomnie.
(Monteil)
–
Ne souffle mot du comment et du pourquoi, le serviteur béni du sort
accepte de tout cœur toute parole dite parle Bien-Aimé !
Qui a dit que Hâfez a renoncé à se soucier de Toi ?
Moi je ne l’ai pas dit. Qui l’a dit l’a calomnié.
( Fouchécour)
–
→ « Quoi ? Pourquoi ? » Ne dis pas de tels mots, comme un amant comblé.
L’amour entend au cœur les paroles de l’Aimé.
Qui a dit que Dieu t’a oublié ?
Moi je n’ai jamais dit cela. C’est un mensonge.
(Ph.Q)

Le temps bientôt mettra fin aux bêlements
Et le loup du néant dévorera tout le troupeau laineux
Leurs têtes sont farcies de satisfaction confite
Mais le coup du lapin sur la nuque la fera gicler pour de bon.
(Rûmî)

C’est l’amour qui contient toute la chimie de l’Orient,
Un nuage qui cache mille éclairs,
Sa lumière remplit un océan en moi,
Un univers où se noie tout ce qui est créé.
(Rûmî)

Cœur ! dans ces temps durs, je veux partager un secret.
Âme ! penche la tête si tu es d’accord.
Patience ! tu ne pourras supporter cette peine ; va-t-en !
Raison ! Tu n’es qu’une enfant. Va jouer.
(Rûmî)

Hier, la richesse c’était la lumière du jour.
Aujourd’hui le monde est illuminé par les flammes.
Quelle pitié que dans le livre de ma vie, le temps
Écrive : « Ceci un jour. Cela un autre jour. »
(Rûmî)

Mon sang bout, pensant à ta chaleur.
Je ferme les yeux pour toucher ce que tu vois.
Je bois tous les poisons pour enfin te boire.
Je me forge boucle, pour être à ton oreille.

Ton odeur ne me quittera jamais,
Ton visage non plus.
Toute ma vie j’ai rêvé de toi, la nuit et le jour.
La vie a passé, mais pas mon rêve.
(Rûmî)

Quand je brûle dans mon feu trop longtemps,
Je voudrais t’oublier un instant,
Retrouver mon âme, et cesser de penser,
Mais reviens dans mon verre, et je te boirai encore.
(Rûmî)

Mon cœur en moi vit pour la peine que tu donnes,
Le monde je ne le connais pas, seule la peine est mon amie,
Elle seule vient me voir, et elle entre
dans un cœur trop serré pour lui offrir une place.
(Rûmî)

Je me souviens de ta bouche, et j’embrasse le rubis de mon anneau,
Elle, je ne peux l’atteindre – j’embrasse ce que je puis.
Ma main n’atteint pas le ciel lointain,
Alors je m’agenouille et j’embrasse la terre.
(Rûmî)

Je suis si près de toi, que je suis loin
Je suis si uni que je suis séparé,
Je suis si nu que je suis caché,
Si sain que j’en suis incurable
(Rûmî)

Je suis allé voir mon amour, à l’improviste.
Elle a dit : « Va-t’en. Tu es ivre. »
« Ouvre la porte ! dis-je. Je ne suis pas ivre. »
« Va-t’en! a-t-elle dit, tu es ce que tu es. »
(Rûmî)

nî man manam wa nî tou touyî nî tou manî
Je ne suis pas moi, tu n’es pas toi, et tu n’es pas moi
ham man manam wa ham tou touyî ham tou manî
Et pourtant je suis moi, et tu es toi, et tu es moi
man bâ tou chunânam aï nagâr khotan
Je suis ainsi à cause de toi, beauté de Khotan !
kândâr ralatham ki man tou am iâtou man
Et je ne sais plus si je suis toi, ou si tu es moi.
(Rûmî)

Yak boussa z tou khawastam wa shash dâdî
Un baiser de toi ai-je demandé – tu m’en as donné six
shagird ka boudi ka tchanin ustâdî
As-tu étudié pour ainsi surabonder
khoubî wa kourm tcha niku bounyâdi
En bonté et en générosité, tu es source du bien, tu es fondation
Aï dounya râ z tou hazâr âzâdî
Hé! Dans ce monde, par toi, mille libertés !
(Rûmî)
DORS
Toi qui ne connais pas l’amour,
Tu peux te le permettre: dors.
Va, son amour et son chagrin
Sont notre bien à tous, toi dors.
Chagrin de l’amant: un soleil,
Nous particules, particules.
Toi qui n’as pas vu dans ton cœur
S’élever ce désir, toi dors.
En cherchant à m’unir à lui,
Je m’écoule comme de l’eau.
Toi qui n’as pas cette tristesse
Du « Mais où donc est-il? », toi dors.
Il passe, le chemin d’amour,
Hors des soixante-douze voies.
Puisque ton, amour et ta foi
Ne sont que ruse et feinte, dors.
Son vin du matin, notre aurore,
Son charme seul, notre dîner.
Toi qui veux déjeuner de délices
Et te soucier du dîner, dors.
Dans notre recherche alchimique,
Comme le cuivre, nous flambons.
Toi, le lit est ton compagnon
Et ta seule alchimie, toi dors.
Comme enivré, à droite, à gauche,
Tu tombes, puis tu te relèves.
Maintenant la nuit est passée,
C’est le moment de prier, dors.
Le destin a clos mon sommeil,
Alors va-t’en, toi le jeune homme,
Car si le sommeil est passé,
on peut le rattraper, toi dors.
Tombés dans la main de l’amour,
Mais que va-t-il faire de nous?
Toi, tenu dans ta propre main,
Mets-toi sur ta main droite et dors.
Moi je suis un buveur de sang,
Toi, mon cher, mangeur de délices.
Puisqu’à la suite des délices
Le sommeil est naturel, dors.
Moi j’ai coupé toute espérance
De mon crâne et de ma pensée.
Toi qui conserves comme espoir
Une pensée humide et fraîche, dors.
J’ai déchiré l’habit du mot,
J’ai abandonné la parole,
Mais toi qui n’as pas le corps nu,
Tu as besoin d’un habit, dors.
Rûmî
Je n’avais jamais été ainsi avant.
Je n’avais jamais été mis hors de mes sens, aliéné.
J’étais sage, jadis, comme vous,
Non pas fou, dément, cassé,
Comme aujourd’hui.
Je n’admirais pas une vie sans attache, sans existence.
J’avais l’habitude de demander :
Qui est-ce ? Qu’est-ce que cela ?
Et continuais de chercher sans cesse.
Pour vous qui êtes sages,
Qui êtes assis et qui pensez
Que probablement j’étais ainsi avant,
Je n’ai pas beaucoup changé.
Je cherchais à être meilleur que les autres.
Je n’avais pas été traqué,
par un Amour toujours croissant.
Je cherchais à m’élever au-dessus du ciel,
avec mon ambition,
et je ne savais pas,
que j’errais seulement dans le désert.
Finalement j’ai déterré
Du sol un trésor.
Rûmî. (Ghazal 1506)