La loi commune de tous les êtres


Le célèbre Hymne de Cléanthe à Zeus, écrit au 3ème siècle avant J.-C., et dont je donne ci-après la traduction par Alfred Fouillée, me semble fort caractéristique des passages possibles entre panthéisme et monothéisme. Je ne crois pas que la stricte distinction qu’on impose d’habitude entre ces deux manières de concevoir le divin soit toujours pertinente. Autrement dit, les monothéistes ont leurs propres tendances panthéistes, sous forme d’« émanations », d’ « anges » ou de « noms de Dieu ». Réciproquement, les antiques religions polythéistes, à commencer par celle du Véda ou, plus proches de nous, les religions grecques et romaines, possèdent généralement une certaine intuition de l’Un, un sentiment du Dieu Unique, résidant supérieurement derrière la prolifération de ses avatars, qui sont seulement des images de ses attributs, qu’ils soient d’intelligence, de sagesse, de puissance ou de bonté.

Qu’on en juge :

« Salut à toi, ô le plus glorieux des immortels, être qu’on adore sous mille noms, Jupiter éternellement puissant ; à toi, maître de la nature ; à toi, qui gouvernes avec loi toutes choses ! C’est le devoir de tout mortel de t’adresser sa prière ; car c’est de toi que nous sommes nés, et c’est toi qui nous as doués du don de la parole, seuls entre tous les êtres qui vivent et rampent sur la terre. À toi donc mes louanges, à toi l’éternel hommage de mes chants ! Ce monde immense qui roule autour de la terre conforme à ton gré ses mouvements, et obéit sans murmure à tes ordres… Roi suprême de l’univers, ton empire s’étend sur toutes choses. Rien sur la terre Dieu bienfaisant, rien ne s’accomplit sans toi, rien dans le ciel éthéré et divin, rien dans la mer ; hormis les crimes que commettent les méchants par leur folie… Jupiter, auteur de tous les biens, dieu que cachent les sombres nuages, maître du tonnerre, retire les hommes de leur funeste ignorance ; dissipe les ténèbres de leur âme, ô notre père, et donne-leur de comprendre la pensée qui te sert à gouverner le monde avec justice. Alors nous te rendrons en hommages le prix de tes bienfaits, célébrant sans cesse tes œuvres ; car il n’est pas de plus noble prérogative, et pour les mortels et pour les dieux, que de chanter éternellement, par de dignes accents, la loi commune de tous les êtres. »

Ce texte peut, je crois, être lu par un monothéiste tolérant, capable de comprendre la profondeur des intuitions, comme une prière au Dieu Un, suprême et bienfaisant.

J’en conclus qu’il faut prêter attention à la démarche comparatiste. Elle permet de rapprocher les cultures, de comprendre leurs liens cachés, profonds, qui sont révélateurs de constantes anthropologiques. La pensée du religieux a été bien entendu fort diverse sur cette planète. Ce serait vain de vouloir ramener cette miroitante diversité à quelques idées simples.

Cependant, il vaut la peine de rechercher patiemment les points communs entre les religions qui ont traversé les siècles. Il y a des religions qui continuent de vivre réellement, et qui témoignent aujourd’hui encore de ce qu’elles furent jadis, et il y a des religions fort anciennes qui continuent de vivre virtuellement, si on fait l’effort de les recréer par la pensée, par l’imagination, et par l’analogie avec des croyances modernes, si on s’efforce non des visiter simplement comme des musées de croyances disparues, mais de les magnifier comme des symboles des passions et des pulsions qui sont toujours à l’œuvre dans la psyché humaine, quels que soient les lieux, les temps et les âges.

Cent septième jour

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A propos de l’humiliation d’une femme enceinte, et de quatre visions divines


 

On n’est jamais si bien servi que par soi-même… Mais dans le contexte biblique, c’est une tout autre histoire.

Agar, servante de Sara, a conçu – à la demande de cette dernière – un fils avec Abraham. Et les choses se compliquent d’emblée.

Agar est chassée au désert par Sara qui tire aigreur de sa grossesse. On peut noter que le nom de Agar veut précisément dire « émigration », ce qui n’est certes pas un hasard.

Agar, enceinte et en fuite, rencontre un ange près d’une source dans le désert.

Notons – c’est important – que ce n’est pas le premier ange qu’elle voit.

Rachi rapporte que Agar a vu des anges à quatre reprises, notamment « dans la maison d’Abraham », et il précise « qu’elle n’en a jamais eu la moindre frayeur », car « elle était accoutumée à les voir ».

Le passage de la Genèse 16, 7-14 raconte en détail cette rencontre avec l’ange. Deux versets en condensent le mystère :

« Elle proclama le nom de l’Éternel [YHVH]qui lui avait parlé : « Tu es le Dieu [El] de la vision car, dit-elle, n’ai-je pas vu, ici même, après que j’ai vu ? » C’est pourquoi on appela ce puits : « le puits du Vivant de ma vision » ; il se trouve entre Cadès et Béred. » (Gen. 16, 13-14)

[J’ai traduit ces versets mot à mot, en m’aidant de plusieurs versions disponibles. La version de la Bible de Jérusalem, aux Éditions du Cerf, est presque inutilisable car elle se contente de reproduire pour le nom de Dieu une transcription de l’hébreu, et suggère de plus en note que le texte est sans doute « corrompu » (!). La traduction du Rabbinat français est meilleure mais elle ajoute des mots qui ne sont pas littéralement dans le texte original. Elle traduit la fin du verset 13 ainsi : « Tu es le Dieu de la vision car, dit-elle, n’ai-je pas revu, ici même, la trace du Dieu après que je l’ai vu ? ». Pour ma part je n’ai pas trouvé trace du mot trace dans le texte hébreu.]

Ce court texte appelle des commentaires, à la fois du point de vue de l’image et du son.

Parlons d’abord du son. Sara proclame le nom de l’Éternel, non en prononçant le nom imprononçable [YHVH], mais en l’appelant « El Roÿ » (Dieu de la Vision). Elle traduit la vision qu’elle vient d’avoir à l’aide d’un nom prononçable. Puis elle appelle l’Éternel une seconde fois avec un autre nom : «Haÿ Roÿ » (Le Vivant de la Vision), et se sert de ce nom pour nommer le puits.

Et puis il y a l’image. Dans le verset Gen. 16, 13 Agar emploie deux fois le mot « vision » et une fois le verbe « voir », et elle dit avoir eu une vision après avoir eu la première.

Il y a bien raccord entre la bande son et l’image : deux noms différents de Dieu pour deux visions successives.

Le premier nom est fort original. On ne le trouve dans la Bible que dans la bouche d’Agar : « El Roÿ ». Le second nom est tout aussi original : « Haÿ Roÿ ».

C’est pas mal, pour une servante chassée, de pouvoir trouver deux noms de Dieu !

Les deux visions successives de Agar, et le nom même qu’elle lui donne la seconde fois, témoignent que la vision est fort « vivante », qu’elle ne disparaît pas comme un songe, mais qu’elle vit dans son âme, comme l’enfant s’agite dans son sein.

Le texte, pris littéralement, indique que Agar a bien eu deux visions successives. Mais Rachi fait une autre analyse dans son commentaire du verset 9 : « L’ANGE DU SEIGNEUR LUI DIT. Pour chaque parole, c’était un autre ange qui lui avait été envoyé. C’est pourquoi pour chaque parole on répète le mot UN ANGE. »

Dans le texte, « l’ange » prend la parole à quatre reprises. Agar, si l’on suit Rachi, a donc eu quatre visions. Mais alors, si on ajoute les autres visions déjà vues dans la maison d’Abraham, Agar en a eu au moins sept ?

Alors ? Deux, quatre ou sept visions ? Je ne sais. En tout cas, plusieurs.

Autre chose à propos du son. L’ange qui parle la quatrième fois dit à Sara: « Tu mettras au monde un fils, tu le nommeras Ismaël, parce que Dieu a entendu ton affliction. » (Gen. 16, 11)

Ismaël peut en effet se traduire par « Dieu a entendu ».

Agar voit une vision et entend la voix divine, mais Dieu, lui aussi, « entend » Agar.

Mais pourquoi le texte ne dit-il pas que Dieu a « vu » son affliction ?

Mon interprétation est la suivante : Dieu, « voyant » Agar, ne la voit pas séparément de son fils à naître, et voyant ainsi la mère et le fils, il ne voit pas de raison d’affliction, car il voit la vigoureuse poussée de vie à l’œuvre dans le sein de la mère, et sa joie contenue.

L’affliction de Agar n’a en effet rien à voir avec sa grossesse, mais elle a tout à voir avec « l’humiliation » que lui impose Sara. C’est cette humiliation que Dieu a « entendue ».

Mais alors, pourquoi l’ange qui prend la parole la deuxième fois lui dit-il : « Retourne chez ta maîtresse et humilie-toi sous sa main. » (Gen. 16,9) ?

Pourquoi est-ce que Dieu qui a « entendu » l’affliction et l’humiliation de Agar, lui demande-t-il de retourner et de s’humilier davantage encore ?

Question fort difficile.

La réponse la plus courte, la plus dense, que je puisse concevoir, est que Dieu, sans doute, réserve aux humbles, aux humiliés, une plus grande gloire. Car le Très-Haut, le Tout-Puissant, n’a sans doute que faire de l’orgueil des hommes et de l’arrogance des maîtres.

Trois hommes, deux anges, un Dieu.


On peut fouiller les textes à l’infini. On trouve toujours quelque chose. Est-ce nourrissant ? Extravagant ? Vain ? Non. C’est un chemin, ou une sorte de danse.

Par exemple, pourquoi « trois hommes » rencontrent-ils Abraham à midi, dans les plaines de Mamré, au chapitre 18 de la Genèse, et pourquoi seulement « deux anges » rencontrent-ils ensuite Loth le soir même, à Sodome, au chapitre 19 ?

Pourquoi trois hommes à midi, puis deux anges le soir?

Une première interprétation vaut d’être citée, celle de Philon d’Alexandrie.

« Alors que trois étaient apparus pourquoi l’Écriture dit-elle « Les deux anges vinrent à Sodome le soir » ? (Gen. 19,1). Trois apparaissent à Abraham et à midi, mais à Loth, deux et le soir. L’Écriture fait connaître la différence au sens profond qu’il y a entre l’être parfait et celui qui progresse, à savoir le parfait a l’impression d’une triade, nature pleine, continue, à qui il ne manque rien, sans vide, entièrement pleine, mais celui-là a l’impression d’une dyade qui a séparation, coupure et vide. L’un a accueilli le Père qui est au milieu et est servi par les deux premières puissances, tandis que l’autre a accueilli les puissances servantes sans le Père, car il était trop faible pour voir et comprendre celui du milieu, roi des puissances. L’un est illuminé d’une lumière très éclatante, lumière de midi et sans ombre, tandis que l’autre l’est d’une lumière changeante, aux limites de la nuit et du jour, car le soir a reçu en partage d’être un espace intermédiaire : ce n’est ni la fin du jour, ni le commencement de la nuit. » (Quaestiones in Genesium, Livre IV, 30)

L’interprétation de Philon (« Les trois anges sont le Père, servi par les deux premières puissances »), est un peu gênante du point de vue d’une position strictement monothéiste. Par contre, elle est compatible, au moins métaphoriquement, avec l’interprétation trinitaire du christianisme. Philon est né en 25 av. J.-C., mais il vivait à Alexandrie, alors en plein bouillonnement d’idées, notamment néo-pythagoriciennes et néo-platoniciennes, et par ailleurs ville sujette à d’autres influences encore, venues de Chaldée ou de Perse.

Plus de mille ans après Philon d’Alexandrie, le célèbre Rachi, de Troyes en Champagne, fournit une explication très différente de ces variations.

A propos du verset 2 du chapitre 18, Rachi commente: « ET VOICI TROIS HOMMES. Dieu envoya des anges à forme humaine. Un pour annoncer la bonne nouvelle concernant Sara. Un pour détruire Sodome. Un pour guérir Abraham. Car un même messager n’accomplit pas deux missions à la fois. »

A propos du verset 1 du chapitre 19, Rachi note: « LES DEUX. Un pour détruire Sodome et un pour sauver Loth. C’était ce dernier qui était venu guérir Abraham. Le troisième qui était venu pour annoncer à Sara la naissance de son fils, une fois sa mission remplie, s’en est allé. – LES ANGES. Plus haut (18,2) on les appelle DES HOMMES. Lorsque la Che’hina était avec eux, on les appelle des hommes. Autre explication : précédemment, auprès d’Abraham dont la force était grande et qui était habitué aux anges autant qu’aux hommes, on les appelle des hommes. Tandis qu’auprès de Loth on les appelle des anges. »

Il y a un point commun entre Philon et Rachi; ils s’accordent sur le fait qu’Abraham était parfait, fort, et que Loth était faible. Ils en déduisent tous les deux que voir la Che’hina au milieu des hommes est un signe de force, voir des anges (en l’absence de la Che’hina?) est un signe de faiblesse.

Mais d’autres questions surgissent. Pourquoi est-ce que l’ange qui avait annoncé la prochaine naissance d’un fils à Abraham et Sara, s’en est-il allé sa mission accomplie, laissant ses deux compagnons continuer vers Sodome et Gomorrhe? Prise autrement, la question pourrait être : pourquoi l’ange chargé de détruire Sodome et Gomorrhe est-il présent lors de la rencontre de Mamré, alors qu’il s’agissait d’annoncer une naissance, et selon Rachi, de compléter la guérison d’Abraham?

A cela on peut répondre qu’il était là pour écouter les arguments d’Abraham en faveur des habitants des deux villes menacées d’extermination. C’est donc avec cet ange-là, l’ange exterminateur, qu’Abraham a son longue plaidoirie (18, 23-33) pour intercéder en faveur des habitants de Sodome et Gomorrhe. Mais cet ange exterminateur est aussi appelé du nom de Dieu (YHVH), puisque c’est ainsi que le texte le nomme lors de ses échanges avec Abraham.

Ce chapitre est compliqué, obscur, difficile à éclaircir. D’un côté il y a trois hommes, chargés de trois missions différentes (une annonce, une guérison et une extermination). Ces trois hommes sont en fait trois anges, mais en réalité ils sont tous ensemble un seul et même Dieu, nommé à plusieurs reprises YHVH par le texte, et qui s’exprime d’ailleurs à la 1ère personne du singulier, comme étant le Seigneur, comme étant l’Éternel YHVH. Les trois hommes prennent successivement la parole, le premier pour annoncer la naissance, le second pour se parler à lui-même, en quelque sorte en aparté (« Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire? » Gen.18, 17), et le troisième pour débattre de la prochaine extermination avec Abraham.

Puis le Seigneur (YHVH) « s’en va », lorsqu’il a fini de parler avec Abraham (Gen. 18, 33). Et tout de suite après (Gen. 19, 1), « Les deux anges arrivèrent à Sodome le soir ».

Résumons. Dieu était bien présent, en tant que Ché’hina, au milieu des trois hommes en visite chez Abraham, à Mamré, puis tout au long de la route jusqu’aux portes de Sodome. Puis Dieu s’en va, et il ne reste que les deux anges, l’un pour exterminer les villes, l’autre pour sauver Loth et sa famille. Dieu s’en est allé juste avant l’extermination.

Le chapitre rapporte des échanges de paroles entre Dieu, Abraham, et même Sara, mais aussi toute une gestuelle, un ballet de mouvements, fait de courses, de prosternations, de marches, de stations debout.

Je voudrais consacrer ici quelques lignes à l’analyse de la mise en scène de ces mouvements dans le chapitre 18, l’analyse des déplacements réciproques de Dieu et d’Abraham, ce que j’appellerai leur « tango ».

Lorsque Abraham lève les yeux, alors qu’il était assis à l’entrée de sa tente, « il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui ; dès qu’il les vit, il courut de l’entrée de la tente à leur rencontre et se prosterna à terre. » (Gen. 18,2)

Comment se fait-il qu’Abraham courre vers des hommes qui se tenaient déjà près de lui ?

Il faut bien entendu voir là un sens spirituel. Abraham voit trois hommes debout, et lui il est assis. Ils sont près de lui, mais lui, Abraham, est loin d’eux. Il faut donc qu’il se lève, pour se mettre à leur niveau, et qu’il se mettre à courir, pour se rapprocher d’eux, autant que ceux-ci se sont déjà approchés de lui.

Tout ceci n’est pas à comprendre au niveau matériel, physique, mais au niveau spirituel, métaphysique.

Mais ce n’est pas fini.

Ensuite, Abraham « se hâte vers la tente » (18,6), puis « il courut au troupeau » (18,7). Puis, lorsqu’ils mangeaient, « il se tenait debout » (18, 8). Après cela, « s’étant levés, les hommes partirent de là et arrivèrent en vue de Sodome. Abraham marchait avec eux pour les reconduire. » (18, 16). Suit une sorte de soliloque de Dieu. Enfin, l’équipée reprend pour terminer sa marche: « Les hommes partirent de là et allèrent à Sodome. YHVH se tenait encore devant Abraham. » (18, 22)

Devant Sodome même, il y a un long échange entre Dieu et Abraham, lequel tente d’intercéder en faveur des habitants de la ville, au nom des « justes » qui sont en son sein. Puis Dieu s’en va. Et Abraham retourne chez lui (18, 33).

Et tout de suite après les deux anges entrent dans Sodome (19,1).

Dans ces quelques lignes, Abraham est assis, puis il court à plusieurs reprises, vers les hommes, vers sa tente, vers le troupeau, vers sa tente à nouveau, puis il se tient debout, puis il marche vers Sodome, s’arrête, repart, arrive devant Sodome, discute avec Dieu, voit Dieu s’en aller, et s’en retourne chez lui.

Comment expliquer tout ce mouvement chez un vieil homme qui vient d’être circoncis, et qui se remet avec peine de sa convalescence ?

Là encore, la simple description de faits physiques ne paraît pas suffisante. Il s’agit d’une mise en scène spirituelle. Tout ce mouvement traduit le bouillonnement intérieur d’Abraham.

Je crois que la clé se trouve au verset 18, 3 : « Seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas ainsi devant ton serviteur. » Abraham s’agite et court beaucoup, afin que Dieu ne passe pas, pour qu’il s’arrête chez lui.

Que conclure de tout cela ?

D’abord, et quoi qu’en disent les dogmatistes, on note dans ce texte crucial, que le divin peut prendre trois figures, la figure de l’Un (YHVH), la figure du Trois (« les trois hommes »), et la figure du Deux (« les deux anges »). Ceci me paraît extrêmement important à souligner.

Ensuite, ce texte nous apprend que les mouvements du corps sont des métaphores des mouvements de l’âme. C’est comme dans le tango. Il faut aussi être deux pour se parler. Trois hommes plus Abraham font quatre. Mais quand Dieu et Abraham se parlent ils sont deux. Et leurs attitudes, leurs positions, doivent être coordonnées, comme dans la danse. Il leur faut des mouvements conjoints. D’un côté (pour Abraham), se lever, courir, se prosterner, etc., et de l’autre (pour Dieu) « ne pas passer ».

La circoncision des oreilles


Le Livre des morts et les autres textes des Pyramides en Égypte, les plus anciens textes des Védas et des Upanishads en Inde, le Zend Avesta en Iran, le Tao Te King en Chine, la Genèse et les autres textes de la Thora, les Évangiles, l’Apocalypse, peuvent-ils être considérés comme de vastes mystifications, s’étalant dans les siècles et à travers les continents ?

Pour certains esprits rationalistes, matérialistes, ces textes peuvent être étiquetés en bloc comme autant de rêveries ésotériques, compilées par des faussaires pour égarer le commun. L’ésotérisme est vu comme une pratique tribale ou clanique, ou même nationale, et surtout comme l’expression d’une volonté de prise de pouvoir temporel et spirituel, favorisée par la mise en scène de « secrets » artificiellement composés, et durablement installés dans l’esprit des peuples.

Ces témoignages anciens, si on les prend comme un ensemble compact issu de l’esprit humain, et non comme une succession de tentatives diverses, hétérogènes, les unes apparemment vouées à l’échec après quelques millénaires de suprématie locale, et d’autres apparemment plus pérennes, mieux placées dans la marche universelle, ces témoignages apparaissent aux yeux du spectateur équitable comme étant nimbés d’une pulsion commune, d’une énergie latente, d’un génie propre.

Il est certes fort aisé de succomber au scepticisme, aujourd’hui, avec le recul du temps, la disparition des miracles, la froideur des foules, l’exacerbation des passions viles.

Mais nous n’emprunterons pas cette voie, d’ailleurs fort encombrée.

Nous préférons cheminer méditativement, entre les fleurs de la pensée humaine, en tentant d’en sentir le parfum supérieur, la montée générale de la sève.

L’ésotérisme est un mot devenu assez malsonnant. Qui s’y intéresse est immédiatement considéré comme un marginal dans la grande société rationnelle. Ce mot a pourtant plusieurs sens divergents, et même contradictoires..

Par exemple, la Kabbale juive, qui se veut une tentative de révélation du sens « ésotérique » du Testament de Moïse, peut être considérée comme ésotérique dans un double sens.

Il y a l’ésotérisme qui s’oppose à l’exotérisme. Dans ce sens l’ésotérisme est une mesure de protection. Certains textes ne doivent pas être divulgués à la foule, qui ne s’y intéresse pas, ou qui en déformerait profondément le sens, ou qui projetterait à l’occasion sur eux la boue du mépris, les lazzis moqueurs, les crachats de la haine.

Il y a aussi un ésotérisme qui cultive systématiquement le secret. Un texte ésotérique est réputé contenir des sens secrets, que seule l’initiation, préparée dans de strictes conditions, peut révéler à des impétrants triés sur le volet, après de longues épreuves. C’est là un ésotérisme de méthode.

Mais je voudrais évoquer un autre ésotérisme encore. R. Schwaller de Lubicz dans ses Propos sur ésotérisme et symbole le définit ainsi : « L’enseignement ésotérique n’est donc qu’une « Évocation » et ne peut être que cela. L’Initiation ne réside pas dans le texte, quel qu’il soit, mais dans la culture de l’Intelligence du Cœur. Alors rien n’est plus « occulte », ni « secret », parce que l’intention des « illuminés », des « Prophètes » et des « Envoyés du Ciel » n’est jamais de cacher, au contraire. »

Dans ce sens l’ésotérisme n’a absolument rien de commun avec une volonté de secret. Il s’agit de dévoiler, de révéler, de publier ce que de libres esprits peuvent, par un effort commun, sincère, découvrir au sujet de la nature de l’Esprit.

L’Esprit ne peut se découvrir que par l’Esprit. Cela a l’air d’une tautologie, d’une évidence. Cela ne l’est pas. La matière est radicalement incapable de « comprendre » l’esprit. L’esprit est sans doute mieux armé pour « comprendre » la matière. Et si la matière peut se fondre ou se confondre avec la matière, seul l’esprit peut mesurer l’infinie profondeur et comprendre l’incompréhensible hauteur de l’Esprit, non directement, mais au moins par analogie avec son propre fonctionnement. L’esprit est une métaphore de l’Esprit, alors que la matière n’est pas une métaphore de la Matière, mais n’en est qu’une image, d’ailleurs invisible à elle-même, noyée dans sa propre immanence.

Pour reprendre le terme de « Kabbale », la Kabbale juive, qui s’est développée dans le moyen âge européen, a d’évidents liens de filiation avec l’ancienne « kabbale » égyptienne, laquelle entretient aussi des liens avec la « kabbale » brahmanique. Je m’empresse de concéder que la nature de la mission juive traduit sa spécificité dans la Kabbale, mais les liens de filiation avec des kabbales plus anciennes apparaissent néanmoins comme des sujets de réflexion pour le comparatiste.

Les diverses « kabbales » du monde, développées sous des climats divers, à des époques sans rapports entre elles, sont ésotériques selon les trois sens déjà proposés. Le plus intéressant de ces sens est le dernier, l’Intelligence sincère, l’Intelligence du cœur, la vision radiale du noyau mythique, l’intuition des causes, la sur-conscience, la métamorphose, l’ex-stase, l’intelligence des commencements et la perception des fins. Je pourrais aligner ici les mots, je ne pourrais pas épuiser le sens. Il me faut d’autres métaphores pour exprimer ce qui doit être exprimé.

L’Égypte pharaonique n’est plus, c’est entendu. Mais le Livre des Morts parle encore aux vivants dont je suis. Pourquoi ? La fin de l’Égypte ancienne n’était que la fin d’un cycle, et non la fin d’un monde. Osiris et Isis sont sortis de leurs tombes pour entrer dans les vitrines. Mais Osiris, Isis, ou leur fils Horus, produisent encore d’étranges effluves, de subtiles émanations, qui pour le poète ou pour le voyageur renvoient au Christ, au Saint-Esprit ou à Marie. Il y a toujours un temps dans le monde pour la naissance d’un Enfant-Dieu, un Enfant de l’Esprit. Car l’Esprit ne cesse d’enfanter, ne le voyez-vous pas ? La chute du Verbe dans la matière est une métaphore transparente. D’où vient la pensée qui m’assaille et me féconde ? De l’imbroglio neuronal ? Du chaos synaptique ?

Le roulement profond des mondes n’est pas terminé, d’autres Égyptes naîtront encore, de nouvelles Jérusalem aussi, des pays et des villes, faites non de mots, ou de pierres, mais d’esprit. L’Esprit n’a pas dit son dernier mot, son Verbe est sans fin. Mieux vaut ouvrir les oreilles, et se les faire circoncire, comme on dit.

Les déesses mises à nu, et le Dieu prostitué


Sous Marc-Aurèle, vers l’an 150, apparaît dans le monde méditerranéen la figure de Numénius, originaire de Syrie, et néo-pythagoricien. C’était un philosophe, un poète, un maître en métaphores. On a conservé de lui quelques « fragments ». J’utiliserai ici leur édition par le père jésuite E. des Places en 1973.

« Un pilote qui vogue en pleine mer, juché au-dessus du gouvernail, dirige à la barre le navire, mais ses yeux comme son esprit sont tendus droit vers l’éther, sur les hauteurs, et sa route vient d’en haut à travers le ciel, alors qu’il navigue sur mer. De même aussi le démiurge, qui a noué des liens d’harmonie autour de la matière, de peur qu’elle ne rompe ses amarres, et ne s’en aille à la dérive, reste lui-même dressé sur elle, comme sur un navire en mer; il en règle l’harmonie en la gouvernant par les Idées, regarde au lieu du ciel, le Dieu d’en haut qui attire ses yeux; et s’il reçoit de la contemplation son jugement, il tient son élan du désir. » (Fragment 18)

Il faut savoir que Numénius distingue le Dieu Premier du Démiurge, comme le cultivateur et le planteur. « Celui qui est sème la semence de toute âme dans l’ensemble des êtres qui participent de lui ; le législateur, lui, plante, distribue, transplante en chacun de nous les semences qui ont été semées d’abord par le Premier Dieu. » (Fragment 18)

Pourquoi un tel dédoublement de l’entité divine ?

En fait Numénius propose un double dédoublement, pour faciliter l’analyse..

« Quatre noms correspondent à quatre entités: a) le Premier Dieu, Bien en soi ; b) son imitateur, le démiurge, qui est bon ; c) l’essence, qui se dédouble en essence du Premier et essence du Second ; d) la copie de celle-ci, le bel Univers, embelli par sa participation au Beau. » (Fragment 16)

Comme on voit, les dualismes complémentaires (non antagonistes) abondent dans ce dense et court fragment: le Bien et le Bon, l’être et l’essence, le Premier et le Second, l’original et la copie, le Beau et l’Univers.

Le divin ne reste pas seul, puisque l’Univers existe. Il faut seulement arriver à penser les liens probables entre ce qui est « en soi », au-delà de toute pensée, et ce qui arrive dans ce monde de l’existence, par participation aux essences qu’il nous est donné, malgré tout, de concevoir : le Bien, le Bon, le Beau.

Quels sont les liens entre le Premier Dieu et le démiurge?

« Numénius fait correspondre le Premier Dieu à « ce qui est le vivant » et il dit que ce premier intellige en utilisant additionnellement le second ; il fait correspondre le second Dieu à l’Esprit et dit que ce second crée en utilisant à son tour le troisième ; il fait correspondre le 3ème dieu à l’Esprit qui use de l’intelligence discursive (τόν διανούμενον) ». (Fragment 22)

On voit une possible analogie avec la théorie de la Trinité chrétienne : le Premier Dieu est analogue à Dieu le Père. Le démiurge qui est l’Esprit créateur est analogue au Fils. Le 3ème Dieu, l’Esprit (noos) qui use de l’intelligence discursive (logos) est analogue au Saint Esprit.

Je disais que Numénius était poète. Il avait lu Homère, et en tirait de curieuses analogies. « Les deux portes d’Homère sont devenues chez les théologiens le Cancer et le Capricorne ; pour Platon c’étaient deux bouches : le Cancer est celle par où descendent les âmes ; le Capricorne, celle par où elles remontent. » (Fragment 31)

« L’Ulysse de l’Odyssée représentait pour Homère l’homme qui passe par les générations successives et ainsi reprend place parmi ceux qui vivent loin de tout remous, sans expérience de la mer : « Jusqu’à ce que tu sois arrivé chez des gens qui ne connaissent pas la mer et ne mangent pas d’aliment mêlé de sel marin.(Od. 11,122) » (Fragment 33)

Comme Platon jadis, dans son Cratyle, Numénius aimait explorer les mots, leurs sens cachés, et donc révélateurs. On le voit dans ce texte de Macrobe (Saturn. I, 17.65) : « On appelle Apollon « Delphien » parce qu’il montre en pleine lumière ce qui est obscur (« il fait voir l’invisible »), ou, selon l’opinion de Numénius, comme étant seul et unique. En effet, la vieille langue grecque dit « delphos » pour « un ». Par suite, dit-il encore, le frère se dit « adelphos », du fait que désormais il est « non un ». » (Fragment 54)

E. des Places commente ce passage un peu ésotérique et ramassé ainsi : « Cette étymologie suppose un ἀ- privatif. La seule valable unit un ἀ- copulatif avec psilose par dissimulation d’aspirés et un terme qui désigne le sein de la mère (δελφύς, matrice) ; le mot signifie donc « issu du même sein ». Cf. Chantraine. Mais l’étymologie de Numénius est celle de l’époque. »

C’est précisément cela qui nous importe. Si l’Apollon Delphien était alors compris par tous comme étant l’Apollon Un, cela éclaire autrement la réputation de polythéisme généralement attachée à la religion grecque. Sous le miroitement des apparences luit une seule lumière.

Numénius, peut-être de par son origine syrienne, était un pont entre l’Orient iranien et l’Occident grec. « Les Perses, dans leurs cérémonies d’initiation, représentent les mystères de la descente des âmes et leur sortie d’ici-bas, après avoir donné à leur lieu d’exil le nom de caverne. La caverne offrait à Zoroastre une image du monde, dont Mithra est le démiurge. » (Fragment 60).

J’ai noté particulièrement ce fragment parce que mon propre nom (Quéau) qui vient de l’espagnol cueva, grotte, caverne, me rappelle en permanence mon passage dans la caverne du monde.

Mais il ne faut pas trop en dire sur ces sujets. Des risques existent. « Numénius, lui qui parmi les philosophes témoignait trop de curiosité pour les mystères (occultorum curiori) apprit par des songes, quand il eut divulgué en les interprétant les cérémonies d’Eleusis, le ressentiment de la divinité : il crut voir les déesses d’Eleusis elles-mêmes, vêtues en courtisanes, exposées devant un lupanar public. Comme il s’en étonnait et demandait les raisons d’une honte si peu convenable à des divinités, elles lui répondirent en colère, que c’était lui qui les avait arraché de force au sanctuaire de leur pudeur et les avait prostituées à tout venant. » (Fragment 55 -Tiré de Macrobe, Comm. In Somn. Scipionis I,2,19)

Bravons la colère des dieux. Dans le monde d’aujourd’hui, indifférent et fanatique, il me semble urgent, et c’est la tâche que je m’assigne ici, de montrer dans toute la mesure possible les divinités nues, exposées publiquement comme des prostituées, ou selon la novlangue du jour, comme des « travailleuses du sexe ». J’aime montrer les mystères, non pour provoquer ceux qui veulent les garder obscurs, mais bien parce qu’il me semble qu’ils s’approfondissent avec la lumière.

La religion du futur sera mondiale


Pourquoi la religion mazdéenne des adorateurs de Mithra, apparue en Perse plusieurs siècles avant J.-C., a-t-elle échoué à devenir la principale religion de Rome sous les Césars ? Elle était bien partie pour le devenir. Les armées romaines avaient contribué à disséminer le culte de Mithra dans toute l’Europe. On a établi que Mithra était célébré en Allemagne au 2ème siècle ap. J.-C. Les soldats de la 15ème Légion, l’Apollinaris, célébrait les mystères de Mithra à Carnuntum sur le Danube au commencement du règne de Vespasien.

On trouve les restes de temples consacrés à Mithra, les mithraea, en Afrique du Nord, à Rome (dans la crypte de la basilique Saint-Clément du Latran), en Roumanie, en France (à Angers ou à Nuits-Saint-Georges par exemple), ou en Angleterre, à Londres et le long du mur d’Hadrien. Le christianisme l’emporta pourtant, mais pas avant le 4ème siècle, lorsqu’il devint la religion officielle de l’Empire sous Théodose.

Les origines du culte de Mithra remontent aux temps les plus anciens. L’épopée de Gilgamesh (2500 avant J.-C.) fait référence au sacrifice du Taureau Primordial, que le culte de Mithra met aussi en scène avec le Tauroctonus Mithra (Mithra, égorgeur de taureau). Une scène conservée au British Museum montre que sortent de la gorge tranchée du Taureau, non des flots de sang, mais trois épis de blé. Dans le même temps, une écrevisse se saisit des testicules du Taureau. Métaphores aujourd’hui un peu obscures, mais c’est le propre des symboles que de réclamer la lumière de l’initiation.

Le Mithra chaldéo-iranien possède aussi des liens évidents avec le Dieu Mitra de la religion védique, le dieu de la Lumière et de la Vérité.

Pourquoi cette ancienne religion, aux racines profondes, s’est-elle éteinte à Rome ?

Le mithraïsme a atteint son apogée au 3ème siècle ap. J.-C., mais les invasions barbares en l’an 275 provoquèrent la perte de la Dacie, entre les Carpates, le Danube et le Pont, et les temples du mazdéisme furent détruits, ce qui n’était pas très bon pour la célébration du Soleil Invincible (Sol Invictus) qu’Aurélien venait d’ajouter (en l’an 273) aux rites mithraïques. Le Soleil ne cesse de briller, mais désormais, il rappelait à tous qu’il avait permis la victoire des Barbares. Lorsque Constantin se convertit au christianisme (en 312), le soleil avait si mauvaise presse que plus personne n’osait regarder le soleil levant ou couchant. Même les marins, rapporte-t-on, répugnaient à regarder les étoiles.

Une autre explication, si l’on en croit Franz Cumont (The mysteries of Mithra, 1903), est que les prêtres de Mithra, les Mages, formaient une caste très exclusive, fort jalouse de ses secrets héréditaires, et préoccupée de les tenir soigneusement cachés, loin des yeux des profanes. La connaissance secrète des arcanes de leur religion leur donnait une conscience élevée de leur supériorité morale. Ils se considéraient comme les représentants de la nation élue, destinée à assurer la victoire finale de la religion du Dieu invincible.

La révélation complète des croyances sacrées était réservée à quelques privilégiés triés sur le volet. Le menu fretin était admis à franchir quelques degrés d’initiation, mais n’allait jamais bien loin dans la pénétration des secrets ultimes.

Évidemment tout cela pouvait impressionner les gens simples. L’occulte vit sur le prestige du mystère, mais se dissout au soleil de la place publique. En contrepartie, lorsque le mystère ne fascine plus, tout tombe vite en déshérence.

Presque tout s’effondre, qui avait fasciné pendant des millénaires, mais il peut subsister des gestes, des symboles, véritablement immémoriaux. Dans le culte mazdéen, l’officiant consacrait le pain et le jus de l’Haoma (cette boisson enivrante analogue au Soma védique), et les consommait pendant le sacrifice. Le culte mithraïque faisait de même, en remplaçant le Haoma par du vin. Cela fait penser naturellement aux gestes suivis lors du rituel du shabbat juif et de la communion chrétienne.

En fait les analogies symboliques entre le mithraïsme et la religion qui devait le supplanter, le christianisme, abondent. Qu’on en juge :

Le culte de Mithra est un monothéisme. L’initiation comporte un « baptême » par immersion. Les fidèles sont appelés des « Frères ». Il y a une « communion » au pain et au vin. Le dimanche (Sunday), le jour du Soleil, est le jour sacré. On célèbre la « naissance » du Soleil le 25 décembre. Les règles morales prônent l’abstinence, l’ascétisme, la continence. Il y a un Ciel (peuplé d’âmes béatifiées) et un Enfer (avec ses démons). Le Bien s’oppose au Mal. La source initiale de la religion vient d’une révélation primordiale, et préservée d’âge en âge. On évoque un Déluge primordial. L’âme est immortelle. Il y aura un jugement dernier, après la résurrection des morts, suivie d’une conflagration finale de l’Univers.

Mithra est le « Médiateur », l’intermédiaire entre le Père céleste (le Dieu Ahura Mazda de la Perse avestique) et les hommes. Mithra est un Soleil de Justice, comme le Christ est Lumière du monde.

Comparaison n’est pas raison, certes. Cependant, tout ceci évoque une piste de recherche prometteuse. Les grandes religions qui dominent, aujourd’hui encore, l’espace mondial sont des compositions artificielles, nourries d’images, d’idées et de symboles plusieurs fois millénaires, et sans cesse ré-importés, concassés, réemployés, revisités. Il n’y a pas de religion pure. Elles sont toutes métissées, traversées de réminiscences, trans-pollinisées par des couches de cultures et des importations multi-directionnelles.

Ce constat devrait inciter à l’humilité, à la distance, à la critique, et à la largeur d’esprit.

A voir de nos jour les extraordinaires crispations, les frilosités identitaires, les incroyables fanatismes, les stupéfiants aveuglements, que les tenants les plus vociférants des religions A, B, C, ou D, ne cessent de projeter à la face du monde, on se sent fort loin de tout cela, l’humilité, la distance, la critique, et la largeur d’esprit. On a d’autant plus envie de prendre de la hauteur, du recul. On est pris du désir de plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, dans les abîmes du temps, pour y retrouver les pulsations lentes, pérennes, du sang vital, du sang infini, du sang immémorial qui coule à travers l’humanité, et qu’accompagne le souffle originel.

La religion du futur sera mondiale ou ne sera pas.

La volonté sombre du Mal


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Jacob Boehme est un cas spécial. Visionnaire, mystique, « théosophe », inventeur de mythes grandioses sur l’origine du monde, il eut une énorme influence en Allemagne, en particulier sur la formation de la métaphysique idéaliste allemande. Fichte, Hegel, Schopenhauer, Schelling s’en sont inspirés. On l’a surnommé Philosophus Teutonicus.

Il avait un sentiment aigu de l’existence du mal dans le monde. Il pensait par oppositions, antithèses, antinomies. Chaque chose se constitue, et ne peut se révéler, que par une autre qui lui résiste: la lumière par les ténèbres, le bien par le mal, l’esprit par la matière. Dieu est Amour et il est aussi Colère, Courroux.

C’était là un tour d’esprit qui fait immédiatement penser à une influence gnostique.

Mais Boehme n’était pas gnostique; il ne divinisa pas le Mal, opposé à un Dieu Bon. Le Mal fait pourtant partie de la volonté de Dieu, mais qui n’est pas Dieu. « Le Mal n’est possible que parce qu’il existe en Dieu quelque chose qui n’est pas Dieu, parce qu’il existe en Dieu une volonté sombre », résume Nicolas Berdiaev, l’un des philosophes contemporains à s’être penché sur le cas Boehme. La « volonté sombre », Boehme situe son origine dans l’Ungrund, c’est-à-dire le « sans-fond », l’abîme, l’abysse.

Je vais revenir dans un instant sur cet Ungrund.

Ajoutons ici que Boehme fut un penseur de la liberté, ce qui est naturellement parfaitement contradictoire avec son imprégnation de la culture luthérienne, particulièrement virulente en ce début de 17ème siècle. Luther a écrit Du serf-arbitre et croyait en l’absolue prédétermination de toutes choses et de toutes âmes par Dieu. Boehme rejeta l’idée de prédestination. Il était prêt à renoncer à l’idée de l’omniscience et de l’omnipotence de Dieu pour permettre la liberté de l’homme. Il fut en conséquence quelque peu persécuté par les luthériens de son époque pour ses idées.

Dans l’introduction à sa traduction de l’œuvre majeure de Jacob Boehme, Mysterium Magnum, Nicolas Berdiaev cite un poème d’Angelus Silesius qui le caractérise bien:

Le poisson vit dans l’eau, la plante dans la terre,

L’oiseau dans le ciel, le soleil au firmament,

La salamandre devait prendre naissance dans le feu,

Et Jacob Boehme trouve dans le Cœur de Dieu son élément.

Revenons maintenant au sujet de ce billet : l’Abîme, l’Abysse, le Sans-Fond, l’Ungrund. C’est le mystère infiniment profond, sombre et insondable, indéfini et indéterminé, qui précède l’apparition de l’être, qui est même avant le temps, avant l’avènement du monde – et avant le mal. C’est là que réside la source libre, sans origine, sans raison et sans pourquoi, mais pas sans souffrance, de la liberté.

La plongée exploratoire effectuée par Boehme dans l’Abysse est une tentative de comprendre la création du monde à partir de la libre volonté de la Divinité, accompagnée – parce que libre – de la « volonté sombre ». « L’Intelligence éternelle de la divinité est une libre volonté qui n’est pas née du Quelque Chose ou par Quelque Chose, elle est son propre siège et réside purement et simplement en elle-même, sans pouvoir être saisie par rien. »

Le « chaos » originel est la liberté, la racine de la nature, la volonté de l’Indéterminé. L’être se fonde d’abord dans la liberté. Lucrèce avait déjà dit quelque chose de ce genre, le clinamen faisant office d’absolu Indéterminé.

Mais Boehme est le premier à voir la Liberté comme une substance primordiale, divine, et à la voir (poétiquement) à l’œuvre dans les Ténèbres, à l’œuvre dans le Néant même dont elle est tissée. « Car dans les ténèbres apparaît l’éclair et dans la liberté apparaît la lumière avec la majesté ».

Le Mysterium Magnum explicite :

« 53. L’entendement dira : Si l’homme possède une volonté libre, Dieu n’est pas omnipotent sur lui, en sorte qu’il puisse faire de lui ce qu’il lui plaît. La libre volonté ne connaît pas de commencement non plus que de motif, elle n’est saisie en rien ou formée par rien : Elle est sa propre origine issue du Verbe de la force divine, de l’amour et de la colère de Dieu ; elle se forme dans sa propre volonté elle-même un principe qui lui serve de siège, elle s’engendre dans le premier principe pour devenir feu et lumière ; sa véritable origine se place dans le néant, là où le Néant, sous forme de Δ/ , ou si l’on veut développer cette figure, d’A.o.v 1, s’introduit en une envie de contemplation ; et l’envie se transforme en volonté et la volonté en désir et le désir en essence.

Or, l’intelligence éternelle, en tant que Dieu, est le juge de l’essence ; si l’envie (qui se détourne de lui) s’est introduite en une mauvaise essence, elle juge l’essence et la condamne à rentrer en son principe ; dans quelque énergie ou propriété ou dans quelque être que l’envie se soit introduite à partir du Δ/ effacé en un principe, dans ceux-ci la volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif.

L’indéterminé juge ce qui s’introduit dans un motif et sépare le bon qui s’est introduit dans un bon être en Bon, c’est-à-dire l’amour divin, et le Mauvais (qui s’est introduit en un être mauvais et s’est institué et formé à partir d’un principe central en mauvais esprit et mauvaise volonté) dans sa colère et son courroux. »

(Trad. N. Berdiaev)

Dans la traduction anglaise, l’avant-dernière phrase (« La volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif ») est rendue ainsi: « The universall Eternall free-will which is the Abysse, and Cause of all Bysse, doth confirm and settle it. The Abyssal judgeth That which doth introduce it selfe into Bysse. »

Dans l’original allemand (édition de l’année 1623): « Der allgemeine Ewige freye Wille, welcher ist der ungrunde und unsache alles grundes. Das ungründliche ureheiler das jenige das sich in grunde einführet. »

L’Un-Grund de Boehme est pour le traduire en un mot anglais tiré du grec, l’A-Bysse, avec l’a privatif accolé à la « Bysse », du grec buthos, profond. L’Un-Grund, le Sans-Fond est la Cause libre, éternelle, de toute « Bysse », de tout « fond », de toute profondeur, de toute origine, de toute raison, de tout motif, la libre Cause de toutes les causes.

C’est dans cette liberté infinie, absolue, éternelle, que sommeille la « volonté sombre », celle qui est aussi la cause du Mal. Pourquoi une « volonté sombre » réside-t-elle au sein du Néant primordial, dans les profondeurs abyssales ?

Pour répondre de façon lapidaire, c’est cette volonté sombre qui permet la « liberté ». La liberté s’origine du choc chaotique de la volonté sombre et de l’éclair divin.

La liberté, tissée de néant, se constitue comme origine, comme substance abyssale, s’érige contre la volonté sombre, comme le feu jaillit du silex.

1Monogramme de Jéhovah

Les larmes et la salive de Dieu


 

Mâït (ou Maât) est la fille du Dieu Râ, le Dieu unique et suprême. Elle en est l’œil. Elle est le rayon solaire, pour ceux qui pensent avec les yeux. Elle est le Rayon divin, elle est la Vérité, pour ceux qui voient avec le cœur.

J’ai choisi de citer un extrait qui rend compte d’une théophanie de la Vérité, en tant qu’elle vivifie la Création, selon la croyance de l’Égypte ancienne.

« Mâït est venue, pour qu’elle soit avec toi. Mâït est en toute place qui est tienne, pour que tu te poses sur elle ; voici qu’apparaissent vers toi les cercles du ciel ; leurs deux bras t’adorent chaque jour. C’est toi qui as donné les souffles à tout nez pour vivifier ce qui fut créé des deux bras ; c’est toi ce Dieu qui crée des deux bras ; excepté toi, nul autre n’était avec toi. Salut à toi ! Munis-toi de Mâït, auteur de ce qui existe, créateur de ce qui est. C’est toi le Dieu bon, l’aimé ; ton repas c’est quand les dieux te font l’offrande ; tu montes avec Mâït, tu vis de Mâït, tu joins tes membres à Mâït, tu donnes que Mâït se pose sur ta tête, qu’elle fasse son siège sur ton front. Ta fille Mâït, tu rajeunis à sa vue, tu vis du parfum de sa rosée (…) ton œil droit est Mâït, ton œil gauche est Mâït, tes chairs et tes membres sont Mâït, les souffles de ton ventre et de ton cœur sont Mâït. Tu marches sur les deux régions en portant Mâït ; ta tête est ointe de Mâït, tu marches les deux mains sous Mâït, ta bandelette asnit est Mâït, le vêtement de tes membres est Mâït, ce que tu manges est Mâït, ta boisson est Mâït, tes pains sont Mâït, ta bière est Mâït, les résines que tu respires sont Mâït, les souffles pour ton nez sont Mâït. Toum vient à toi portant Mâït. Toi, par exception, tu vois Mâït. (…) Toi, qui es l’unique, toi qui es le Ciel d’en-haut, ô Ammon-Râ, Mâït s’unit à ton disque solaire, toi qui es haut et grand, le maître des dieux assemblés. Mâït vient à toi combattre tes ennemis : elle fait la grande couronne sur ta tête. (…) Mâït est avec toi quand tu éclaires les corps des cercles infernaux et que tu montes dans une demeure cachée. »

(Ch. 42, « L’offrande Mâït ». Cité d’après les papyrus de Berlin in Rituel du culte divin journalier en Égypte. A. Moret, 1902)

Le nom de Mâït s’écrit avec le hiéroglyphe mâ, représenté par une règle ou une mesure de longueur qui évoque l’idée de « justesse », et aussi avec le hiéroglyphe , représentant la plume, associée à la « lumière ». Mâït, émanation divine, est à la fois la Lumière et la Vérité.

La puissance de l’œil de Dieu est la métaphore de la puissance de la Vérité. De façon analogue, la voix du Dieu est créatrice. Le monde est créé par sa Parole, et il est vu par son Œil. Le Verbe divin crée l’univers, et la Vision divine le révèle. Création et révélation sont deux émanations distinctes mais conjointes, comme l’Être et l’Intelligence…

Deux mille ans plus tard, la Bible juive usera d’une formule analogue, associant parole et vision. « Dieu dit : « Que la lumière soit » et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne. » (Gen, 1, 3-4). Dieu dit et Il voit. Il s’agit de deux opérations distinctes et simultanées. Comment les comprendre ?

Selon le Rituel égyptien, le Dieu Râ « a créé les hommes avec les pleurs de son œil et il a prononcé les mots qui appartiennent aux dieux ». Autrement dit, les hommes sont issus de l’œil divin, et les « dieux » (ou les « paroles divines ») se manifestent sur sa bouche.

La création, la vie, sont des larmes, émanées du Dieu unique. De façon analogue, la sagesse des paroles divines peut être considérée comme la salive du Dieu. Car la salive est à la bouche ce que les larmes sont à l’œil.

Que la larme et la salive soient des métaphores de la Vie et de la Sagesse, et que les métaphores de l’œil et de la bouche du Dieu aient été utilisées dans le Rituel d’une religion apparue il y a plus de cinq millénaires, donne à réfléchir.

Il y a deux millénaires, un certain Rabbin à qui on avait amené un sourd, « lui mit les doigts dans les oreilles et avec sa salive lui toucha la langue. Puis levant les yeux au ciel, il poussa un gémissement et lui dit : « Ephphata !» c’est-à-dire « Ouvre-toi ! ». Et ses oreilles s’ouvrirent et aussitôt le lien de sa langue se dénoua et il parlait correctement. » (Mc, 7, 34-35).

Les millénaires passent. Les larmes et la salive restent. Toujours, il faut ouvrir les yeux et délier la langue.

Les larmes d’Horus et le parfum de l’âme


Dans la période archaïque de l’Égypte ancienne, on ne momifiait pas les corps. On dépeçait les chairs, on mettait le cadavre en morceaux, on disloquait le squelette. Un fois le squelette désarticulé on en rassemblait les fragments pour le reconstituer, et lui donner la position d’un embryon – comme l’attestent les cadavres retrouvés dans les nécropoles archaïques. Une inscription datant de Pépi 1er, qui régna de -2289 à -2255 av. J.-C., dit ceci : « Mout te donne ta tête, elle te fait cadeau de tes os, elle assemble tes chairs, elle t’apporte ton cœur dans ton ventre. (…) L’œil d’Horus a mis en ordre les os du Dieu et rassemblé ses chairs. On offre au Dieu sa tête, ses os, on établit sa tête sur ses os par-devant Seb. »

Il s’agit de la reconstitution du corps du Dieu Osiris, démembré par son meurtrier, Seth. C’est le fils d’Osiris, Horus, le Dieu épervier, qui procède à cette reconstitution. Pendant ce temps, l’âme d’Osiris est réfugiée dans l’œil d’Horus.

Le rituel d’Abydos, dans son 12ème tableau, donne plus de détails encore. « Horus est venu plein de ses humeurs pour embrasser son père Osiris ; il l’a trouvé à sa place, au pays des gazelles, et Osiris s’est empli de l’œil qu’il a enfanté. Ah ! Ammon-Râ, je suis venu vers toi ; sois stable ; emplis-toi de fard sorti de l’œil d’Horus, emplis-toi de lui : il ordonne tes os, il réunit tes membres, il assemble tes chairs, il laisse aller toutes tes humeurs mauvaises à terre. Tu as pris son parfum, il est doux son parfum pour toi, comme Râ quand il sort de l’horizon (…) Ammon-Râ, le parfum de l’œil d’Horus est pour toi, aussi les dieux suivants d’Osiris sont-ils gracieux pour toi. Tu as pris la couronne, tu es muni des formes d’Osiris, tu es lumineux là-bas plus que les lumineux, d’après l’ordre d’Horus lui-même, le seigneur des générations – Ô cette huile d’Horus, ô cette huile de Seth ! Horus a offert son œil qu’il a enlevé à ses adversaires, Seth ne s’est point caché en lui, Horus s’en emplit, muni de ses formes divines ; l’œil d’Horus unit son parfum à toi. »

Thoth est parti à la recherche de l’œil d’Horus. Il le trouve, et le lui rapporte. Horus, remis en possession de son œil, peut l’apporter à son père Osiris, et lui rendre son âme, restée cachée dans l’œil d’Horus.

Horus embrasse le Dieu Osiris et le couronne roi du Ciel.

Qu’est-ce que cela signifie ?

A la mort du Dieu Osiris, comme à la mort de tout autre dieu et de tout homme, l’âme s’enfuit et prend résidence dans l’œil solaire, l’œil d’Horus. Après les cérémonies et la momification, vient le moment de rendre l’âme au corps. Pour cela, il faut retrouver l’âme qui est dans l’œil envolé et la rendre à Horus.

La plupart du temps c’est Thoth qui est chargé de cette tâche. C’est au moment où Horus et Thoth embrassent le Dieu, que son âme lui est rendue.

Rien de tout cela n’est mécanique, automatique. On a affaire à des corps démembrés et en voie de décomposition avancée, ne l’oublions pas. Nous sommes aux limites du supportable. C’est dans cette puanteur, pourtant, que le divin se révèle. « Le Dieu vient, muni de ses membres qu’il avait cachés dans l’œil de son corps. Les résines du Dieu sortent de lui pour parfumer les humeurs sorties de ses chairs divines, les sécrétions tombées à terre. Tous les dieux lui ont donné ceci, que tu te livres parmi eux comme un maître de la crainte. »

L’odeur de ce corps, qui n’est plus en putréfaction, parce qu’il a été momifié, atteste de la divinité du processus, du miracle qui se déroule, de par le respect des rites.

Il faut revenir aux phénomènes les plus terre-à-terre du processus de la mort. Voici un cadavre ; s’en exhalent des humeurs, et en suintent des jus, des « résines ». Le génie égyptien voit là à l’œuvre une présence divine.

« Le parfum de la résine et la résine elle-même sont des dieux qui, confondus avec la divinité, résidaient aussi dans l’œil d’Horus. »

Dans la langue arabe, l’œil est considéré comme une source. Dans la culture du désert, l’humeur vitrée que contient le globe oculaire est assimilée à une eau pure, une eau qui permet de voir. L’eau de l’œil est la source de la vision.

Ce qui importe aux anciens Égyptiens va bien au-delà de l’eau, de l’œil et de la vision. La « résine » exhalée par le mort, son parfum, l’onctuosité de ce « jus », de cette humeur, et son odeur, sont eux-mêmes des « dieux ». On en déduit que c’est le processus même de l’action de la transcendance divine qui est approché par ces métaphores. Le souffle, la respiration, l’odeur, la sécrétion, le parfum n’ont rien de visible. Nous sommes dans l’invisible, dans l’impalpable. L’œil ne voit pas le souffle, il voit pas l’invisible. Il ne voit pas ce qui est caché et encore moins ce qu’il cache. « L’œil d’Horus te cachait dans ses larmes ».

J’aime cette image, qui me paraît transcender les époques et les âges, les civilisations et les religions.

« L’œil d’Horus te cachait dans ses larmes, et son parfum vient vers toi, Ammon-Râ, seigneur de Karnak, il s’élève vers toi parmi les dieux. Parfum divin, deux fois bon, élève-toi comme un dieu. »

Au-delà de la vision, cachée dans l’eau des larmes, souffle le parfum de l’âme.

A propos de ce qui nous attend après la mort


N. n’est personne en particulier. C’est le paysan du Nil, le bâtisseur de pyramides, la fille du Pharaon ou le soldat de son armée. Ou Pharaon lui-même. N., c’est tout le monde. Car tout le monde doit en passer par là.

Le défunt N. vient de mourir. Il est mis en présence du Dieu. Il prend la parole et s’adresse à Lui.

« Hommage à toi qui est venu, Dieu Atoum, créateur et ordonnateur des dieux. Hommage à toi, Roi des dieux, qui fais resplendir ta [tuau (?)] avec ta beauté.

Hommage à toi qui viens dans tes splendeurs, autour de ton disque. »

Alors la prière des officiants accompagnant la cérémonie s’élève:

« Ô Soleil, Seigneur de la lumière, surgi de l’Orient, brille sur le visage du défunt N. !

Que l’âme du défunt N. soit à tes côtés dans ta barque en traversant le Ciel (…)

Ton parfum n’est pas connu. Et incomparable est ta splendeur. »

Ces extraits du « Grand papyrus égyptien de la Bibliothèque Vaticane » (Il grande papiro egizio della Biblioteca Vaticana, édité par Orazio Marucchi, Rome 1888), donnent une première idée de la manière dont les morts sont introduits devant le Dieu, pour plaider leur cause et être admis à la transformation divine.

Le rituel funéraire des anciens Égyptiens était d’une grande sophistication. On a gardé les traces des prières accompagnant chaque phase de la «manifestation au jour », c’est-à-dire la « transformation lumineuse de l’âme ». Par exemple, Emmanuel de Rougé a traduit en 1864 un Rituel Funéraire égyptien qui comprend plus de cent chapitres, chacun correspondant à une prière spécifique adaptée à une action particulière en faveur de l’âme du défunt, et formant une subtile gradation.

Faute de temps, je ne livre ici que quelques-unes de ces étapes :

« Prendre la forme de l’épervier divin » (Ch. 78), « Prendre la forme du Dieu » (Ch. 80), « Ouvrir le lieu où est Thoth et devenir un esprit lumineux dans Ker-Neter » (Ch. 96), « S’asseoir parmi les grands dieux » (Ch. 104), « Recevoir le bonheur dans la demeure de Ptah » (Ch. 106), « Avancer dans la manifestation de la porte des dieux de l’Occident, parmi les serviteurs de Râ, connaître les esprits de l’Occident » (Ch. 107), « Connaître les esprits de l’Orient » (Ch. 109).

Quelques précisions : Ker-Neter est le séjour des morts, Atoum est le Soleil de la Nuit, Râ le soleil du Jour.

Je voudrais retenir ceci :

  1. Chaque âme est admise devant le Dieu suprême, et peut plaider sa cause.
  2. Le défunt N. a vocation à être admis à « traverser le Ciel » en compagnie du Dieu Atoum lui-même.
  3. N. a vocation à entreprendre alors un long voyage spirituel dont on a énuméré quelques étapes.
  4. Atteindre le « bonheur de la demeure de Ptah » n’est que l’une de ces étapes. Les marches les plus élevées comprennent la connaissance des esprits de l’Occident, puis celle des esprits de l’Orient.

Il me semble que c’est là une religion généreuse, ouverte à tous, et promettant après la mort un grand nombre de rebondissements.

D’où vient que les religions subséquentes, apparues plus de deux mille ou trois mille années après, comme le judaïsme, le christianisme et l’islam, pour ne citer que des religions qui se targuent d’occuper le haut du pavé, aient si peu à nous dire sur ce qui nous attend après la mort ?

A propos de l’amour en Egypte et en Israël


On a souvent écrit que la civilisation de l’Égypte ancienne était centrée sur la mort. Moins connu est son profond penchant pour l’amour. Le Papyrus de Turin contient un recueil de poèmes amoureux, de facture originale. Trois arbres prennent successivement la parole pour chanter l’amour des amants.

C’est le vieux sycomore qui commence. « Mes graines sont l’image de ses dents, mon port est comme ses seins. Je demeure en tout temps, quand la sœur s’ébattait [sous mes rameaux] avec son frère, ivres de vins et de liqueurs, ruisselant d’huile fine, parfumée. Tous passent – sauf moi, dans le verger (…) »

Ensuite le figuier « ouvre la bouche et son feuillage vient dire : « Je viens vers une maîtresse – qui certes est une reine comme moi – et n’est pas une esclave. Moi donc je suis le serviteur, prisonnier de la bien-aimée ; elle m’a fait mettre dans son parc ; elle ne m’a pas donné d’eau, mais le jour où je bois, mon ventre ne s’emplit pas d’une vulgaire eau d’outre. (…) ».

Enfin « le petit sycomore, qu’elle a planté de sa main, ouvre la bouche pour parler. Ses accents sont doux comme une liqueur miellée – d’un miel excellent ; ses touffes sont gracieuses, fleuries, chargées de baies et de graines – plus rouges que la cornaline ; ses feuilles sont bariolées comme de l’agate. Son bois est de la couleur du jaspe vert. Ses graines sont comme les tamaris. Son ombre est fraîche et éventée de brise (…). Allons passer chaque jour dans le bonheur, matin après matin, assise à mon ombre (…) Si elle lève son voile sous moi – la sœur pendant sa promenade, moi j’ai le sein fermé et ne dis point ce que je vois – non plus que ce qu’ils disent. » (Trad. G. Maspéro. Études égyptiennes, tome I, 1886).

Le Papyrus Harris n° 500 a préservé pour notre plaisir un chant d’amour poétique, passionné, puissant, précis, percutant :

« Ton amour pénètre en mon sein de même que le vin se répand dans l’eau, de même que le parfum s’amalgame à la gomme, de même que le lait se mêle au miel ; tu te presses d’accourir pour voir ta sœur comme la cavale qui aperçoit l’étalon, comme l’épervier (…). Le ventre de ma sœur est un champ de boutons de lotus, sa mamelle est une boule de parfums, son front est une plaque de bois de cyprès (…) Je n’ai point pitié de ton amour. Ma baie de loup, qui engendre ton ivresse, je ne la jetterai point pour qu’on l’écrase à la Veillée de l’Inondation, en Syrie avec des bâtons de cyprès,, en Éthiopie avec des branches de palmier, dans les hauteurs avec des branches de tamaris, dans les plaines avec des tiges de soucher. Je n’écouterai pas les conseils de ceux qui veulent que je rejette ce qui fait l’objet de mon désir (…) »

« Que ma sœur soit pendant la nuit comme la source vive dont les myrtes sont semblables à Phtah, les nymphéas semblables à Sokhit, les lotus bleus semblables à Aditi, les [lotus roses] semblables à Nofritoum (…) La villa de ma sœur a son bassin juste devant la porte de la maison : l’huis s’ouvre, et ma sœur sort en colère. Que je devienne portier afin qu’elle me donne des ordres et que j’entende sa voix (…). »

A titre de comparaison, et pour mettre en quelque sorte en regard le génie d’Israël avec le génie de l’Égypte ancienne, je voudrais citer ici quelques extraits du Cantique des Cantiques. Ce célèbre texte incorporé dans la Bible a été écrit vers le 5ème ou le 4ème siècle avant J.-C., soit sept ou huit siècles après les poèmes d’amour égyptiens que je viens de citer.

J’ai choisi quelques versets qui, me semble-t-il, offrent des correspondances que je qualifierai de subliminales avec les poèmes égyptiens.

« L’arôme de tes parfums est exquis ; ton nom est une huile qui s’épanche. » Ct 1,3

« Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins. » Ct 1,13

« Que tu es beau, mon bien-aimé, combien délicieux ! Les poutres de notre maison sont de cèdre, nos lambris de cyprès. » Ct 1,16-17

« Qu’est-ce là qui monte du désert, comme une colonne de fumée, vapeur de myrrhe et d’encens et de tous parfums exotiques ? » Ct 3, 6

« Tes dents, un troupeau de brebis à tondre qui remontent du bain. Chacune a sa jumelle et nulle n’en est privée. » Ct 4,2

« Tes lèvres, ô fiancée, distillent le miel vierge. Le miel et le lait sont sous ta langue ; et le parfum de tes vêtements est comme le parfum du Liban. Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée ; un jardin bien clos, une source scellée.» Ct 4,11-12

« J’entre dans mon jardin, ma sœur, ô fiancée, je récolte ma myrrhe et mon baume, je mange mon miel et mon rayon, je bois mon vin et mon lait. » Ct 5,1

« Dans ton élan tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. J’ai dit : je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes. Tes seins, qu’ils soient des grappes de raisins, le parfum de ton souffle, celui des pommes. » Ct 7,8-9

Je suis frappé par la fréquence des mots similaires : Sœur, sein, source, jardin, parfum, myrrhe, cyprès, palmier, dents, vin ,lait, miel, huile, brise. On dira, oui, mais ces mots appartiennent au vocabulaire universel de l’amour ! Non, ces mots appartiennent d’abord à une aire géographique qui s’étend du Nil au Tigre. Ils font partie d’une époque plusieurs fois millénaire où l’amour était d’abord un parfum, une douceur, un goût.

Le monopole des mystères et la haine religieuse


« Mais tu es un Dieu qui te caches, Dieu d’Israël, sauveur ! » Is. 45,15

« Pourquoi caches-tu Ta Face ? » Ps. 44,24

L’idée du Dieu caché est profondément inscrite dans le judaïsme. Le Saint des Saints est entièrement vide. Aucune image n’est admise pour le représenter, ce Dieu transcendant.

Contrairement aux apparences, cette idée juive n’était pas en soi franchement nouvelle, ni spécifique au judaïsme, à l’époque où elle fut adoptée en son sein. La très ancienne civilisation égyptienne avait depuis longtemps une conception comparable et originale du Dieu suprême : le Dieu Râ se cache dans sa propre apparence. Le disque solaire n’est pas le Dieu, mais un voile mystérieux qui le cache. Ceci est aussi vrai de tous les autres Dieux du panthéon égyptien, qui ne sont en réalité que des apparences du Dieu unique. « Les formes extérieures dont les Égyptiens revêtaient la divinité étaient uniquement des voiles conventionnels, derrière lesquels se cachaient les splendeurs du Dieu unique. », analyse F. Chabas, dans sa présentation du Papyrus magique Harris (1860).

Le terme Ammon signifie le « caché » (occultatus) dans la langue des hiéroglyphes. Ce mot dérive de amen, « cacher ». Une adresse au Dieu Ammon-Râ résume le mystère : « Tu es caché dans le grand Ammon ». Cela revient à dire au Dieu Râ qu’il est caché dans le caché, il est caché dans le mystère de son apparence brillante. Râ n’est pas un Dieu-soleil, comme on a voulu l’interpréter fautivement. Le disque solaire n’est que son symbole. Le Dieu réside derrière l’abstraction que forme ce « disque », épuré.

Il suffit de lire la prière d’adoration d’Ammon-fa-Harmachis du Papyrus Harris (IV 1-5) pour se convaincre de la conception abstraite, grandiose et transcendante que les Égyptiens se faisaient du Dieu Ammon-Râ. Cette conception est éloignée de l’idolâtrie qu’on a voulu par la suite attacher à une foi attestée en Haute Égypte, plus de deux millénaires avant le départ d’Abraham de la ville d’Ur en Chaldée…

Voici les invocations de cette prière d’adoration :

« Salut à toi, l’Unique qui s’est formé.

Vaste est sa largeur, il n’a pas de bornes.

Chef divin jouissant de la faculté de s’enfanter lui-même.

Uraeus ! grandes flamboyantes !

Vertu suprême, mystérieuse de formes.

Âme mystérieuse, qui a fait sa terrible puissance.

Roi de la Haute et de la Basse Égypte, Ammon Râ, Vie saine et forte, créé de lui-même.

Double horizon, Épervier de l’Orient, brillant, illuminant, éclatant.

Esprit, plus esprit que les dieux.

Tu es caché dans le grand Ammon.

Tu te roules dans tes transformations en disque solaire.

Dieu Tot-nen, plus vaste que les dieux, vieillard rajeuni, voyageur des siècles.

Ammon permanent en toutes choses.

Ce Dieu a commencé les mondes par ses plans. »

Note : Le nom Uraeus, que l’on trouve dans ce texte comme une épithète du Dieu Râ, est une transposition latinisée de l’original égyptien Aarar, qui désigne l’aspic sacré, le serpent royal Uraeus, et dont un second sens est « flammes ».

Ces invocations ne sentent pas l’idolâtrie, me semble-t-il, mais témoigne plutôt d’une très haute conception du mystère divin, plus de deux mille ans avant le judaïsme. Il importe d’insister sur ce point. Le Dieu mystérieux, caché, secret, qui peut se l’approprier en toute propriété ? Ne plane-t-il pas très haut, au-delà du Ciel et de toutes les apparences? Il faut faire confiance au génie de ces hommes nourris des profondeurs du temps, et qui passaient leur vie à méditer sur le mystère de leur propre être à l’existence fort fugace, et qui se confrontaient à la permanence des grands secrets, en s’efforçant d’inventer leurs propres métaphores à propos du Dieu indicible.

Loin de railler cette foi première, comme trop souvent les « monothéismes » plus tardifs s’empressèrent de le faire, à des fins apologétiques, goûtons plutôt le suc de leurs anciennes intuitions.

Le Papyrus Harris fournit cette autre prière (ch. V):

« Ammon qui se cache dans sa pupille !

Âme qui brille dans son œil, ses transformations saintes on ne les connaît pas.

Brillantes sont ses formes. Son éclat est un voile de lumière.

Mystère des mystères ! Son mystère n’est pas connu.

Salut à Toi au sein de Nut !

Vraiment tu as enfanté les dieux.

Les souffles de la vérité sont dans ton sanctuaire mystérieux. »

Ce qui me touche dans ces courtes phrases, c’est la simplicité « biblique », si j’ose dire, dont je trouve qu’elles sont empreintes pour traiter de ces hauts mystères.

De plus l’image de « l’éclat » du Dieu qui est « un voile de lumière » fait irrésistiblement penser à la vision du buisson ardent par Moïse.

Je ne suis pas en train de suggérer que Moïse, élevé à la cour des Pharaons, aurait pu emprunter telle ou telle métaphore à la culture dont il venait. C’est fort possible, d’ailleurs, mais mon intention est différente. Personne n’a le monopole des hauts mystères.

L’humanité a accumulé pendant des millénaires une incomparable expérience des limites, du sacré, du mystère, et même, par moments, elle a pu, dit-on, lever un peu le voile, ou du moins en apercevoir la brillance insoutenable, par l’entremise de quelques-uns de ses enfants.

Pour quiconque s’intéresse à ce fait massif, pluri-millénaire et profondément ancré dans l’humain, le spectacle contemporain des haines religieuses désole et désespère.

Une odeur de graisse au Ciel, et le goût du vin divin


Osiris est ce Dieu mort assassiné par son frère Seth, lequel le découpe ensuite en morceaux, qu’il répartit dans toute l’Égypte. Le papyrus Jumilhac dit que la tête était à Abydos, les mâchoires en Haute Égypte, les intestins à Pithom, les poumons à Béhemet du Delta, le phallus à Mendès, les deux jambes à Iakémet, les doigts dans les 13ème et 14ème nomes, un bras dans le 20ème nome et le cœur à Athribis du Delta. Plutarque, qui raconte plus tardivement l’histoire d’Osiris donne une répartition complètement différente. Mais ce n’est pas un problème. Osiris, Dieu mort et ressuscité, est au cœur de la croyance des Égyptiens anciens en la résurrection des morts et en la vie éternelle.

Il s’agit d’un paradigme fondateur, dont on ne peut s’empêcher d’apprécier l’analogie avec la figure de Jésus Christ, Dieu crucifié et ressuscité.

Des papyrus précieux racontent la saga du Dieu Osiris, ses nombreuses péripéties. Meurtres, ruses, trahisons, transformations magiques abondent. Les lire aujourd’hui, dans une époque à la fois désenchantée et avide de passions religieuses dévoyées, peut se concevoir comme une sorte de plongée plusieurs millénaires en arrière, une plongée dans l’aube d’un sentiment naissant, qu’il serait vain de ne pas reconnaître comme profondément religieux, dans toutes les acceptions de ce terme ambigu.

Le papyrus Jumilhac, conservé à Paris, raconte un épisode intéressant, celui de la vengeance du fils d’Osiris, Anubis, qui s’est lancé à la poursuite de Seth, l’assassin de son père. Seth, se sachant menacé, prend la forme d’Anubis lui-même, pour tenter de brouiller les pistes, puis il est amené à prendre bien d’autres formes encore.

« Alors Imakhouemânkh marcha à la tête des dieux qui veillent sur Osiris ; il trouva Demib et lui coupa la tête, si bien qu’il fut oint de son [sang]. [Seth] vint à sa recherche, après s’être transformé en Anubis (…) Puis Isis dépeça Seth enfonçant ses dents dans son dos, et Thot prononça ses charmes contre lui. Rê dit alors : « Qu’on attribue ce siège au « Fatigué » ; comme il s’est régénéré ! Comme il est beau ! Et que Seth soit placé sous lui en qualité de siège. C’est juste, à cause du mal qu’il a fait à tous les membres d’Osiris. » (…) Mais Seth s’enfuit dans le désert et fit sa transformation en panthère de ce nome. Anubis, cependant, s’empara de lui, et Thot lut ses formules magiques contre lui, de nouveau. Aussi tomba-t-il à terre devant eux. Anubis le lia par les bras et les jambes et Seth fut consumé dans la flamme, de la tête aux pieds, dans tout son corps, à l’Est de la salle auguste. L’odeur de sa graisse ayant atteint le ciel, elle se répandit dans ce lieu magnifique, et Rê et les dieux la tinrent pour agréable. Puis Anubis fendit la peau de Seth, l’arracha et mit sa fourrure sur lui (…)

Seth fit sa transformation en Anubis afin que les portiers ne pussent pas le reconnaître (…) Anubis le poursuivit avec les dieux de sa suite, et le rejoignit. Mais Seth prenant l’aspect d’un taureau rendit sa forme méconnaissable. Anubis cependant le lia par les bras et les jambes, et lui coupa le phallus et les testicules (…)

Après quoi Anubis entra dans la Ouâbet pour vérifier l’état de son père, Osiris, et il le trouva sain et sauf, les chairs fermes et fraîches. Il se transforma en faucon, ouvrit ses ailes derrière son père Osiris, et derrière le vase qui contenait les humeurs de ce Dieu (…) il étendit les ailes en qualité de faucon pour voler grâce à elles, à la recherche de son propre œil, et il le rapporta intact à son maître. »

Seth se transforme sans cesse, en Anubis, puis en panthère, enfin en taureau. Mais Anubis l’emporte toujours, avec l’aide de Thot. Et alors Seth est à nouveau transformé par les dieux, en « siège » d’Osiris ou en « fourrure » d’Anubis. Mais c’est la transformation finale qui est agréable au Dieu suprême, Rê, lorsque Seth fut consumé en flammes, et en odeur de graisse, car alors il se répand dans le Ciel magnifique.

Il est intéressant de comparer la transformation finale de Seth en flammes et en odeur à celle d’Anubis qui prend la forme du faucon. Ce faucon, Horus, est l’une des divinités les plus anciennes, les plus archaïques du panthéon égyptien. Il représente, dans le cadre osirien, le fils posthume d’Osiris et d’Isis, qui vole au-dessus de son père mort, à la recherche de son œil, et contribue à lui rendre la vie.

Le papyrus Jumilhac évoque la légende d’Horus en son chapitre XXI, et le compare à une vigne. « Quant au vignoble, c’est le cadre qui entoure les deux yeux pour les protéger ; quant au raisin, c’est la pupille de l’œil d’Horus ; quant au vin qu’on en fait, ce sont les larmes d’Horus. » (XIV,14,15, Trad. Jacques Vandier).

Je ne veux certes pas faire de comparaison sans raison, mais la métaphore du vin représentant les larmes du fils du Dieu Osiris, assimilé à une « vigne » me font inévitablement penser au vin, symbolisant le sang du Christ, fils sacrifié du Dieu vivant.

A propos d’un rabbin juif, grec, exotique et indo-européen


Le judaïsme a beaucoup pythagorisé à Alexandrie, et cela plusieurs siècles avant l’ère chrétienne. Philon et Josèphe sont de bons exemples de juifs hellénisants, appartenant à la haute classe d’Alexandrie, et sensible à ces idées venues d’ailleurs. Le pharisaïsme et l’essénisme qui fleurissaient à cette époque, peuvent être interprétés comme des filiations effectives du judaïsme pythagoricien et alexandrin.

Les Pharisiens, les « séparés », faisaient « bande à part », ils voulaient se distinguer des juifs traditionnels, et même innover quant à la Loi. Josèphe dit que les Pharisiens « imposèrent au peuple des règles qui ne sont pas inscrites dans la Loi de Moïse ». Par exemple, ils croyaient à la résurrection des morts, tout comme un certain Rabbi, nommé Jésus, qui par ailleurs ne les aimait guère – les trouvant « hypocrites », les traitant de « sépulcres blanchis ».

La mort, la résurrection occupaient beaucoup les esprits, alors. Contre les Pharisiens, il y avait aussi les Sadducéens, fidèles à la lettre de la Loi, des « Vieux-Croyants » qui niaient quant à eux la résurrection.

Cette idée de la résurrection n’est effectivement pas juive, originairement. Elle avait sa source dans l’hellénisme, le pythagorisme, la palingénésie, la métempsycose. Tout cela venait d’un Orient plus lointain. L’Iran. L’Inde. Le vaste monde avait bien d’autres vues que la Palestine sur ces sujets difficiles.

La croyance pharisienne en la résurrection était indubitablement « une innovation décisive, qui faisait du judaïsme pharisien et talmudique une religion tout autre que celle de la Loi et des Prophètes », selon Isidore Lévy (in La Légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927).

Certes, le judaïsme pharisien avait adapté et modifié ce concept de résurrection, de palingénésie. Il le conçoit non comme un habitus récurrent des âmes migrantes, mais comme un fait singulier, unique, qui se produit une fois pour toutes, et pour tous, le jour de l’Apocalypse.

Quant aux Esséniens, autre secte encore du judaïsme de ces temps difficiles, ce sont des Hassa’im, des « silencieux ». Josèphe les décrit ainsi : « Nul cri, nul tumulte ne souille jamais la maison ; chacun reçoit la parole à son tour. Aux gens du dehors, le silence observé à l’intérieur donne l’impression d’un mystère effrayant. » (Bellum II, VIII, 5, §132).

Ce sont des fanatiques, constate Josèphe. « Ils jurent de ne rien dévoiler aux étrangers de ce qui concerne les membres de la secte, même si on devait les torturer jusqu’à la mort. »

C’était déjà, rappelons-le, le serment de Pythagore : « Plutôt mourir que parler », comme rapporté par Diogène Laërce (VIII, 39). Et cela rappelle aussi le silence obstiné de Jésus devant Pilate.

Flavius Josèphe résume ainsi la croyance de la secte des Esséniens: « L’âme est éternelle. Délivrée de sa chaîne charnelle, l’âme, comme affranchie d’une longue servitude, prend avec joie son essor vers les hauteurs. » (Bell. II, VIII, §155-157)

D’autres sectes encore les concurrençaient dans cette époque troublée : les Çadoqites, les Nazaréens, les Dosithéens, les disciples de Johanan Ben Zakai, ceux de Hillel…

Dans ce monde ouvert à l’influence des cultures hétérodoxes, le parallèle entre la naissance de Jésus et celle de Pythagore saute aux yeux… Il y a plus. Pythagore à Crotone refuse la filiation d’Apollon, de même Jésus à Capernaum ne veut pas être connu comme fils de Dieu. Autre similitude : ils savent parler aux femmes. Jésus a eu pour adeptes inconditionnels plusieurs femmes, dont trois sont nommées par leur nom : Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, Salomé. Ce fait est en soi « extrêmement remarquable », si l’on tient compte du contexte et de l’époque. Seul Pythagore a obtenu un succès semblable.

Le pharisaïsme, né à Alexandrie au milieu d’un maelstrom de cultures, de religions, de mouvements politiques, économiques, migratoires, s’est efforcé de concilier Moïse et Pythagore. L’époque aspirait à des formes de syncrétisme, à des conjonctions d’idées.

Si le judaïsme fut influencé par le pythagorisme, comment ne pas voir que le christianisme aussi subit son aura ? Bien avant Jésus, Pythagore avait été connu comme étant l’Homme-Dieu de Samos, tout en étant le fils de Mnésarque et de Parthénis. Il incarnait sur terre la manifestation d’Apollon. Par lui, brilla à Crotone, le « flambeau sauveur du bonheur et de la sagesse. »

I. Lévy interprète ainsi « le fait énigmatique du triomphe du christianisme » : « De la religion qui sous les Césars est sortie de Palestine, l’essentiel n’avait été introduit à Jérusalem qu’un siècle plus tôt. L’Évangile dissimule sous un vêtement oriental le système de croyances qui, nous le savons par les écrits de Virgile, de Plutarque et bien d’autres, par la carrière d’Apollonius de Tyane et d’Alexandre d’Abonoutikhos, captivait sur les rives grecques et latines de la Méditerranée les esprits les plus divers. Il a séduit le monde antique parce qu’il lui apportait, empreint du plus pénétrant charme exotique, un produit de la pensée grecque, héritière d’un passé indo-européen. » (Op.cit.)

Tout cela sonne curieusement à mon oreille du XXIème siècle, façonnée aux plus étranges extrapolations, et sensible aux plus improbables réinterprétations, jamais dépourvues de putatives provocations. Voilà un Jésus, rabbin décrié, et condamné comme « roi des Juifs », qui réapparaît maintenant comme un produit « oriental », « exotique », un héritier de la « pensée grecque » et d’un « passé indo-européen ».

Selon I. Lévy, « l’essentiel » de la religion sortie de Palestine, le christianisme donc, est tout ce que l’on veut, sauf juif.

Dans le monde juif d’après la destruction du Temple par les Romains en 70 ap. J.-C., il n’était sans doute pas souhaitable de laisser se développer les germes d’hérésie. Il fallait rassembler les esprits, après la catastrophe politique, symbolique et morale. Jésus était pourtant juif, tout autant que les pharisiens, les sadducéens ou les esséniens qui occupaient le terrain de la pensée juive de cette époque. Plus juif qu’indo-européen, pourrions-nous dire. Il n’est certes pas indifférent, aujourd’hui, de ne vouloir voir en lui qu’un produit « oriental », « exotique », « grec» et «indo-européen», plutôt que comme le surgeon du tronc de Jessé que les judéo-chrétiens célébraient alors.

A moins que l’on dise, et cela pourrait mieux correspondre à l’intuition profonde du chercheur désintéressé, qu’il était à la fois juif, grec, exotique et indo-européen, bref, transcendant les frontières, les classes, les sectes, les siècles.

Voir la Mort et couper au plus court


Ils sont tous descendus aux Enfers, les héros humains. Il y a eu la katabase pythagoricienne, la vision de Hénoch, le voyage de Moïse dans la Géhenne, raconté par Philon, Josèphe et l’Apocalypse de Baruch, la descente d’Orphée dans la région de l’Achéron, celle de Siosiri à l’Amanthès, celle de Mithrobarzane dans la Nécyomantie, et celle, fameuse grâce au pouvoir d’évocation de Virgile, du troyen Énée conduit par la Sibylle.

Ces visites ne sont pas d’un grand profit pour nous autres simples mortels. Les explorateurs de la mort sont tenus de garder le silence sur les secrets qu’ils ont été amenés à découvrir dans l’Autre Monde.

Les héros en visite dans les abysses du Temps partagent des traits communs. Leur naissance fut miraculeuse, leur intelligence fort vive et précoce, et tous ils descendent aux Enfers, font la découverte de secrets, ont leur apothéose, et puis ils disparaissent.

Il s’agit donc d’un type, d’un paradigme. Pour tous les raconter, ces voyages infernaux, il suffit d’en évoquer un, plus poétiquement narré.

Virgile raconte l’Enéide. La prêtresse de Phébus et d’Hécate, la Sibylle de Cumes s’écrie : « C’est le moment d’interroger les destins. Le Dieu, voici le Dieu ! ». Énée prend la parole et adresse sa prière. Mais « la prophétesse résiste encore à l’étreinte du Dieu, se débat dans son antre comme une sauvage bacchante, et cherche à secouer hors de sa poitrine le Dieu tout puissant. »

Énée insiste et lui demande de visiter les Enfers. Il veut revoir son père. C’est un privilège. « Moi aussi, je suis de la race du souverain Jupiter. »

La Sibylle répond qu’il est aisé de descendre à l’Averne. C’est revenir sur ses pas, remonter à la lumière d’en haut qui est la dure épreuve. Il y a les boues de l’Achéron, les eaux noires du Cocyte, les flots du Styx, le sombre Tartare, la nuit muette du Phlégéton avec ses torrents de flamme. Il faut franchir ces obstacles deux fois. Énée et Sibylle s’enfoncent dans les profondeurs de la terre. « Ils allaient comme des ombres par la nuit déserte, à travers l’obscurité et les vastes demeures de Pluton et son royaume de simulacres. »

Après moult péripéties, comme on dit, Énée retrouve son père Anchise. Le contact n’est pas facile. « Trois fois il essaya de lui entourer le cou de ses bras ; trois fois, vainement saisie, l’ombre lui coula entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qui s’envole. » Énée interroge son père, il veut savoir pourquoi il y a tant d’âmes « qui aspirent de nouveau à rentrer dans les liens épais du corps ». Anchise lui expose alors « tous ces beaux secrets ».

« Et d’abord le ciel, la terre, les plaines liquides, le globe lumineux de la lune, l’astre Titanique du soleil, sont pénétrés et vivifiés par un principe spirituel : répandu dans les membres du monde, l’esprit en fait mouvoir la masse entière et transforme en s’y mêlant ce vaste corps. »

C’est de ce principe que naissent tous les hommes, les animaux, les oiseaux, et les monstres de l’Océan. Tous les germes de vie doivent leur vigueur à leur céleste origine. Mais les âmes connaissent les craintes, les désirs, les douleurs, les joies, et restent emprisonnées dans leurs ténèbres et leurs geôles aveugles, même au jour suprême quand la vie les quitte. Il faut des milliers d’années de souffrance et de châtiments pour que le principe de l’âme retrouve sa pureté, l’étincelle du feu céleste.

Anchise décrit ensuite avec précision le destin des descendants d’Énée et celui de Rome. Tout a été dit.

Le retour à la lumière se fait presque instantanément. Anchise reconduit Énée et Sibylle à la porte « d’ivoire éclatant », que les Mânes n’utilisent que pour envoyer vers le Monde d’en haut « les fantômes illusoires ». C’est par cette porte qu’Énée passe, « coupant au plus court ».

La descente de Moïse aux Enfers


« Ceux qui avoisinent le trône du Très-Haut tremblèrent quand Il prit Moïse près de lui. Il lui enseigna les lettres de la Loi (…), lui montra les mesures du feu, les profondeurs de l’abîme et le poids des vents, le nombre des gouttes de pluie, la fin de la colère, la multitude des grandes souffrances et la vérité du jugement, la racine de la sagesse, les trésors de l’intelligence, la fontaine du savoir, la hauteur de l’air, la grandeur du Paradis, la consommation des temps, le commencement du jour du jugement, le nombre des offrandes, les terres qui ne sont pas encore advenues, et la bouche de la Géhenne, le lieu de la vengeance, la région de la foi et le pays de l’espoir. »

Ce texte est tiré de l’Apocalypse de Baruch (Ch. 59, 3-11), écrit par Baruch Ben Neriah peu après la seconde destruction du Temple, en 70 ap. J.-C.

La Jewish Encyclopaedia (1906) estime que l’auteur était un Juif maîtrisant la Haggadah, mais aussi la mythologie grecque et la sagesse orientale. Le texte trahit également des influences venant de l’Inde. En témoigne l’allusion faite à l’oiseau Phénix, compagnon du soleil, image fort similaire au rôle de l’oiseau Garuda, compagnon du dieu Vishnou. Le rôle de l’archange Michel décrit dans les chapitres 11 à 16 de l’Apocalypse est, toujours selon la Jewish Encyclopaedia, remarquable par sa ressemblance avec Jésus, notamment par sa fonction de médiateur entre le Dieu absolument transcendant et les hommes.

Baruch a pu être un Juif sensible à certains enseignements gnostiques, et plus généralement il a été soumis à de multiples influences venues de l’Orient.

Ceci m’amène à une considération générale. Les temps étaient alors propices à la recherche et à la fusion d’idées et d’apports venant de cultures et de pays divers.

Le judaïsme n’échappa pas à cette influence profonde. Qu’on en juge !Les éléments de la vie de Moïse, dont l’Apocalypse de Baruch rend compte, sont attestés par d’autres auteurs juifs, Philon et Josèphe, et avant eux par le Juif alexandrin Artanapas. Soulignons fortement que ces éléments échappent au modèle biblique, et s’inspirent en revanche de la Vie de Pythagore, telle que rapportée par la tradition alexandrine. La descente de Moïse aux Enfers est calquée sur la descente de Pythagore dans l’Hadès. Isidore Lévy fait à ce propos le diagnostic suivant : « Ces emprunts du judaïsme d’Egypte aux Romans successifs de Pythagore ne constituent pas un fait superficiel de transmission de contes merveilleux, mais révèlent une influence profonde du système religieux des pythagorisants : le judaïsme alexandrin, le pharisaïsme (dont la première manifestation ne paraît pas antérieure à l’entrée en scène d’Hérode) et l’essénisme, offrent, comparés au mosaïsme biblique, des caractères nouveaux, signes de la conquête du monde juif par les conceptions dont la légende de Pythagore fut l’expression narrative et le véhicule. » (La légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927)

Il y a plusieurs exemples de tels « voyages dans l’Autre Monde » et de telles « visions infernales » dans la littérature juive. Mais ils sont manifestement empruntés dans tous leurs détails à la « katabase pythagorisante » dont Lucien et Virgile ont décrit les péripéties. Isidore Lévy donne ces exemples d’emprunt: Moïse est conduit, comme on vient de voir, à travers l’Éden et l’Enfer, Isaïe est instruit par l’Esprit de Dieu sur les cinq régions de la Géhenne, Élie est mené par l’Ange, l’Anonyme du Darké Teschuba est dirigé par Élie, Josué fils de Lévi est accompagné par les Anges ou par Élie, ce qui reproduit le thème du Visiteur de la Katabase de Pythagore.

On peut d’ailleurs étendre l’idée de cette fusion multi-culturelle de thèmes, et considérer les fortes proximités et analogies entre la légende de Pythagore et celle de Zoroastre, desquelles celle de Moïse s’inspire.

Dans la langue du Zend Avesta, qui correspond au texte sacré de l’antique religion de l’Iran ancien, la « Gloire Divine », celle-là même que Moïse a vu de dos, est nommée Hravenô. James Darmesteter, spécialiste du Zend Avesta, rapporte comment les Zoroastriens décrivaient la venue de leur prophète : « Un rayon de la Gloire Divine, destiné par l’intermédiaire de Zoroastre à éclairer le monde, descend d’auprès d’Ormuzd, dans le sein de la jeune Dughdo, qui par la suite épouse Pourushaspo. Le génie (Frohar) de Zoroastre est enfermé dans un plant de Haoma que les Amshaspand transportent au haut d’un arbre qui s’élève au bord de la rivière Daitya sur la montagne Ismuwidjar. Le Haoma cueilli par Pourushaspo est mélangé par ses soins et par ceux de Dughdo à un lait d’origine miraculeuse, et le liquide est absorbé par Pourushaspo. De l’union de la dépositaire de la Gloire Divine avec le détenteur du Frohar, descendu dans le Haoma, naît le Prophète. Le Frohar contenu dans le Haoma absorbé par Pourushaspo correspond à l’âme entrée dans le schoenante assimilé par Khamoïs (=Mnésarque, père de Pythagore), et le Hravenô correspond au mystérieux élément apollinien ».

Dans l’être spirituel de Zoroastre, il y a donc deux éléments distincts, le Hravenô, plus sublime, et proprement divin, et le Frohar.

Hravenô et Frohar correspondent respectivement à « l’Intelligence » et à « l’âme ».

En grec, ils se traduisent par noos et psychè. Les équivalents hébreux seraient néphesh et ruah.

Qu’en ressort-il ? Une intuition continue, sur plusieurs milliers d’années, et dans une aire géographique qui va du bassin de l’Indus à la vallée du Nil, semble réunir les religions de l’Inde, de l’Iran, d’Israël et de l’Égypte autour de la double nature de l’être « envoyé » par « Dieu ».

Délire bacchique, dépeçage des corps et métamorphose divine


« Voici les chœurs des Bacchantes, les pierres ruisselant de vin, les grappes distillant le nectar, les mottes de terre toutes reluisantes de l’éclat du lait, voici le lierre à la tige rampante, les serpents dressant la tête, les thyrses et les arbres d’où le miel s’échappe goutte à goutte.

Voici ce sapin étendu sur le sol, sa chute est l’œuvre de femmes violemment agitées par Dionysos ; en le secouant, les Bacchantes l’ont fait tomber avec Penthée qu’elles prennent pour un lion ; les voilà qui déchirent leur proie, les tantes détachent les mains, la mère traîne son fils par les cheveux (…)

Harmonie et Cadmos sont présents. Déjà les extrémités inférieures, depuis les cuisses, se transforment en serpents, tout disparaît sous les écailles depuis les pieds jusqu’aux hanches ; la métamorphose gagne les parties supérieures. Harmonie et Cadmos sont frappés d’épouvante ; ils s’embrassent mutuellement, comme si, par cette étreinte, ils devaient arrêter leur corps dans sa fuite et sauver du moins ce qui leur reste encore de la forme humaine. » (Philostrate l’Ancien, Les Tableaux, XVII).

Les Bacchantes sont, dans l’antique religion dionysiaque, ce qu’il y a de plus sauvage, de plus extrême. Il s’agit d’abord de s’enivrer par le vin, par le nectar, et de prendre part à l’orgie générale de la nature où les buissons de thyrses sont trempés de miel gouttant, les serpents dressent leurs têtes et dardent leur langue gonflée de venin, et les mottes sontimprégnées de lait. Métaphores, métaphores ! Ensuite, dans l’ivresse exacerbée, on se précipite sur les victimes que l’on dépèce à mains nues, on leur arrache les membres, on fouaille les organes internes, les mains gluantes de sang on décapite enfin l’infortuné tombé sous les coups de la folie religieuse.

Enfin, il y a la métamorphose. Il y en a plusieurs sortes. Celle d’Harmonie, bien mal nommée, vu son sort funeste, et de Cadmos est particulièrement spectaculaire. Des écailles de serpent recouvrent progressivement le corps.Les pieds d’abord, les jambes, les hanches, le sexe même se métamorphosent en serpents sifflants, hideux. Puis c’est le reste du corps qui à son tour est atteint de cette mutation monstrueuse. A l’évidence, ce n’est pas une religion de tout repos. On n’est à l’abri d’aucune terreur, d’aucun choc psychique et corporel. Mais la métamorphose est la phase essentielle, celle qui vient après le vin de l’ivresse et le partage des membres de la victime sacrifiée.

L’amateur de religion comparée peut à juste titre se poser des questions. Peut-on y voir un lien obscur avec le sacrifice du Christ, la consommation de son sang et de sa chair partagée entre les fidèles ? Peut-être. Sans doute y a-t-il dans les profondeurs de la mémoire anthropologique quelques lointaines souvenances des sacrifices anciens. Peut-être le sacrifice du Christ tel que célébré par l’Église est-il une version très évoluée, très intellectualisée, d’un paradigme sacrificiel éminemment plus sauvage, plus barbare, célébré jadis au nom du Dieu Dionysos, en souvenir de sa naissance sanglante et brûlante.

Nous ne pouvons pas répondre à ces questions, mais nous pouvons les poser. Il s’agit de s’émerveiller devant la puissance de l’esprit humain capable de concevoir des paradigmes qui renversent toutes les valeurs, non pour les abolir, mais pour faire voir leur nécessaire métamorphose.

La religion dionysiaque est l’un de ces paradigmes. Il vaut mieux en être conscient. Il est aussi permis de réfléchir à la manière dont le paradigme dionysiaque s’incarne dans l’humanité contemporaine.

Le feu des plantes


J’ai trouvé dans les Tableaux de Philostrate l’Ancien cette description assez précise de la naissance de Dionysos. En voici un extrait.

« Un nuage de feu, après avoir enveloppé la ville de Thèbes, se déchire sur le palais de Cadmos où Zeus mène joyeuse vie auprès de Sémélé. Sémélé meurt, et Dionysos naît vraiment sous l’action de la flamme. On aperçoit l’image effacée de Sémélé qui monte vers le ciel, où les Muses fêteront son arrivée par des chants. Quant à Dionysos, il s’élance du sein maternel ainsi déchiré, et brillant comme un astre il fait pâlir l’éclat du feu par le sien propre.

La flamme s’entr’ouvre, ébauchant autour de Dionysos la forme d’un antre [qui se revêt de plantes consacrées]. Les hélices, les baies du lierre, des vignes déjà robustes, les tiges dont on fait les thyrses en tapissent les contours, et toute cette végétation sort si volontiers de terre, qu’elle croît en partie au milieu du feu. Et ne nous étonnons point que la terre pose sur les flammes comme une couronne de plantes. »

Le texte de Philostrate ne dit pas que Sémélé avait voulu voir le visage de Zeus son amant, et que cela fut la cause du drame. Zeus, tenu par une promesse qu’il lui avait faite d’exaucer tous ses désirs, fut obligé de dévoiler devant elle son visage de lumière et de feu, sachant que par là il lui donnerait la mort, bien malgré lui.

Mais il ne voulait pas laisser mourir l’enfant qu’elle portait, et qui était aussi le sien. Il sortit cet enfant, Dionysos, du ventre de sa mère, et le mit dans la grande lumière, au milieu d’un grand nuage de feu. Or, Dionysos était lui-même un être de feu et de lumière. Le texte de Philostrate décrit le moment de l’apparition de Dionysos hors du corps de Sémélé, et comment le propre feu de Dionysos « fait pâlir » le feu de Zeus lui-même. Il est aussi enveloppé d’un « antre », couronné de végétations consacrées. Le feu divin, celui de Zeus, et celui, plus brillant encore de Dionysos, ne brûlent pas, ne consument pas les buissons sacrés qui entourent le corps de ce dernier au moment où il naît, avant terme. Il naîtra une seconde fois, après la fin de sa gestation dans la « cuisse de Zeus ».

L’idée d’un buisson de flammes, qui ne se consume pas, est aussi dans le texte de l’Exode. On la retrouve ici, dans un contexte complètement différent. Les deux images sont analogues. Elles évoquent l’idée que de la végétation peut croître au sein du feu sacré. Dans le texte de la Bible, il n’y a guère de détails sur la manière dont le buisson se comporte dans les flammes. Dans celui de Philostrate, un peu plus précis, une « couronne de plantes » flotte au-dessus de ce feu. On pourrait penser à une aura, ou une auréole, ou encore aux lauriers ceignant la tête d’un héros. Mais le héros, en l’occurrence Dionysos, est un dieu.

Qu’en tirer ? L’idée d’une permanence profonde de l’association possible entre le « divin », le « feu » et certaines « plantes », spéciales, consacrées. Cette idée ne va pas de soi. Elle est contre-intuitive, mais anthropologiquement durable.

Il est possible aussi qu’il s’agisse d’une métaphore, et que ce soit le feu intérieur de certaines plantes, comme le Cannabis, ou d’autres plantes psychotropes, qui soit ici indirectement évoqué. Ce feu intérieur, provoqué par des plantes ad hoc, est aussi l’une des voies d’accès à la contemplation divine, du moins si l’on en croit les mythes rapportés de ces temps anciens, ou les expériences rapportées par les shamans, d’Asie, d’Afrique, ou d’Amérique.

« Cette crainte qui est au milieu de l’Occident »


Cela vaut la peine de le répéter tant les temps sont sourds. L’Égypte ancienne est une manne d’idées stimulantes pour qui s’intéresse au fait religieux, dans son universalité, dans son humanité.

La mort est le moment clé. Celui où s’opère la transformation en l’âme ba, c’est-à-dire le principe divin de Rê.

Ce principe a été identifié au « bélier divin de Mendès, ville où se fait l’union mystique des deux âmes de Rê et d’Osiris », par Si Ratié, qui a publié en 1968 le Papyrus de Naferoubenef, qui en témoigne.

Il s’agit de transformer l’âme en Horus d’or, cet Horus dont la chair est d’or, et les os d’argent, et qui permet à toute âme de réaliser une mutation divine et royale.

Voici un extrait de ce Papyrus, dont l’origine spirituelle remonte à plus de cinq millénaires.

« Salut à toi qui est dans la nécropole sainte de Rosetau; je te connais, je connais ton nom. Délivre-moi de ces serpents qui sont dans Rosetau, qui vivent de la chair des humains, qui avalent leur sang, car moi je les connais, je connais leurs noms. Que le premier ordre d’Osiris, Seigneur de l’Univers, mystérieux en ce qu’il fait, soit de me donner le souffle dans cette crainte qui est au milieu de l’Occident ; qu’il ne cesse d’ordonner les directives selon ce qui a existé, lui qui est mystérieux au sein des ténèbres. Que la gloire lui soit donnée dans Rosetau ! Maître de l’obscurité, qui descend et qui ordonne les nourritures dans l’Occident ! On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu qui est dans Busiris ! (…)

Je viens en messager du Seigneur de l’Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. Seigneur de crainte dans Nout et dans le Douat ! Je suis Horus. Je suis venu chargé de la sentence. Permets que j’entre, que je dise ce que j’ai vu. »

A lire ces antiques paroles, on est frappé de plusieurs réminiscences absorbées depuis longtemps par des religions subséquentes, la juive ou la chrétienne : « On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu. »

« Je viens en messager du Seigneur de l’Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. »

Je voudrais dans ce billet m’appesantir légèrement sur une formule : « Cette crainte qui est au milieu de l’Occident ».

Deux brefs commentaires. L’Occident a toujours été pour les Sémites, la langue arabe en témoigne, le lieu du danger et de l’exil. Pour les anciens Égyptiens c’était aussi le lieu de la mort, et donc de la résurrection.

Comme je crois qu’il y a une mémoire collective profonde, incarnée dans les gènes depuis des millénaires, je postule que cette crainte existe encore sous forme larvée. Elle coïncide aujourd’hui avec un fait politique majeur. L’Occident invite à l’exil, les peuples du Sud et de l’Orient aspirent malgré tous les dangers à accéder à cet oasis de paix et de richesse. Ils y inspirent conséquemment la « crainte ».

Mais non ! Parions sur l’antique mémoire. Parions sur l’Horus d’or ! Parions sur le grand Dieu qui est dans Busiris !

Parions que nous saurons trouver un souffle inspiré, « dans cette crainte qui est au milieu de l’Occident » !

Accueillons la misère du monde, quoi qu’il en coûte.

Le prix à payer, si nous ne le faisions pas, serait terrible. Et alors oui, la crainte dévasterait l’Occident.

On n’a pas su comprendre ce que cela voulait dire


Athanasius Kircher n’est pas n’importe qui. Allemand, jésuite, savant encyclopédique et orientaliste, il a la réputation d’être l’un des plus brillants esprits du 17ème siècle européen.

Cela ne l’empêche pas d’avoir de sérieuses faiblesses dans le traitement d’un sujet, la Chine, que les Jésuites pourtant ont été les premiers à explorer intellectuellement. Il est fort intéressant, me semble-t-il, de revenir sur la perception que les Européens pouvaient avoir en ce temps sur la Chine, pour se faire une idée du fossé intellectuel qui pouvait alors prévaloir. Peut-être cela pourrait-il être une source d’inspiration à notre époque dite « mondialisée » ?

J’ai consulté l’ouvrage de Kircher publié en 1670 à Amsterdam et intitulé « Chine illustrée ». Il y écrit par exemple: « Les premiers Chinois estant descendus des Égyptiens ont suivi leurs façons de faire pour leurs écritures. » Il en veut pour preuve « la ressemblance qu’il y a des anciens caractères chinois avec les Hiéroglyphiques ». Puis il propose une classification des idéogrammes chinois selon seize « formes », dont je vais donner une description d’après quelques extraits du livre de Kircher, dans l’orthographe un peu décalée utilisée alors.

Forme I : « Vous voyés icy des serpents merveilleusement entrelassés les uns avec les autres, et qui ont diverses figures selon la diversité des clases qu’ils signifient. »

Forme II : « La Iième forme des anciennes lettres se prend des choses de l’agriculture. »

Forme III : « La 3ème forme des lettres est composée de quantités d’oiseaux, qu’on appelle Fum Hoam, et qu’on dit être la plus belle de toutes celles que les yeux peuvent voir : parce qu’elle est faite de plusieurs plumes, & de plusieurs ailes.

Forme IV : « La 4ème forme des caractères anciens (…) est tirée des huitres et des vers. »

Forme V : « La V. forme est composée des racines des herbes. »

Forme VI : « La VI. forme est composée des restes d’oiseaux. »

Forme VII : « La VII. Forme, faites de tortues. »

Forme VIII : « La VIII forme – faites d’oyseaux & de paons. »

Forme IX : « Faite d’herbes, d’aisles & de faisseaux. »

Forme X : « Leur signification est quai ço xi ho ki ven ou bien autrement, ço autheur de certains tables pour n’oublier pas ce qu’il sçavait, a composé ces lettres. »

Forme XI : « Prend la figure des étoiles et des plantes. »

Forme XII : « Lettres des édits anciennement utilisés. »

Forme XII : « Yeu çau chi eyen tao. »

Forme XII : « Lettres du repos, de la joye, de la science, des entretiens, des ténèbres et de la clarté. »

Forme XV : « Composée de poissons. »

Forme XVI : « N’a pas à être lue : c’est pourquoi on n’a pas su comprendre ce que cela voulait dire. »

C’est le cas de le dire, voilà une encyclopédie à la chinoise qui aurait pu ravir l’auteur de « Les mots et les choses. » Mais au-delà de l’indéniable poésie qui ressort de ce catalogue décousu, répétitif et plein de fantaisies, on est frappé par l’absolue incompréhension de l’un des esprits les plus brillants d’une époque et d’une région donnée pour une autre culture. Que cela nous serve de leçon !

Kircher 1 Kircher 2 Kircher 3

La descente aux enfers


Orphée est descendu aux Enfers et s’est fait initier aux Mystères d’Isis et d’Osiris (qu’on appelle respectivement Déméter et Dionysos chez les Grecs, Cérès et Bacchus, chez les Romains). Il institue en Grèce le culte d’Hécate à Égine, et celui d’Isis-Déméter à Sparte. Ses disciples, les Orphiques, étaient de bons vivants, pleins de joie de vivre, à la fois mystiques, marginaux et individualistes.

Par contraste, les Pythagoriciens, qui subirent aussi l’influence de l’orphisme, étaient « communistes et austères », pour reprendre la formule de H. Lizeray (1903). Le communisme pythagoricien, puis platonicien, était un rêve. Socrate avait dit : « Tout est commun, – entre amis. »

Mais ce communisme de phalanstère était forcément de courte portée. Les amitiés ne peuvent s’étendre fort loin au-delà.

Quoi qu’il en soit, Orphée ou Pythagore n’étaient pas des hommes politiques. Ils étaient l’un et l’autre des esprits religieux et philosophiques, ayant par ailleurs exercé une certaine influence politique.

L’un avait une tendance vers « l’individualisme », l’autre vers le « communisme », pour reprendre une terminologie évidemment simpliste, mais qui a le mérite d’évoquer immédiatement une ligne générale.

Ces figures peuvent-elles être transposées aujourd’hui ? Difficilement, je pense.

Alors quel intérêt de les évoquer?

Il n’est pas dit que des esprits ayant une certaine tournure de pensée, un fort et authentique engagement, ne puissent renverser complètement tous les codes habituels.

Un exemple récent est celui de Jeremy Corbyn, dont tout le monde, à commencer par Tony Blair prédisait l’échec, et qui vient de remporter les élections internes du Parti Travailliste. On lui promet toujours l’échec et une défaite spectaculaire en 2020 contre le parti conservateur. Le premier ministre britannique, David Cameron, s’en réjouit déjà et a commencé les hostilités en allant droit au but :  « Le Labour représente maintenant une menace pour notre sécurité nationale, pour la sécurité de notre économie et celle de votre famille ».

Dans le monde tel qu’il est aujourd’hui encore, les analyses d’un Blair ou d’un Cameron, pourtant opposés apparemment sur le fond, mais se rejoignant sur la forme, peuvent paraître pleines du bon sens que réclament les peuples, selon eux.

Mais le degré d’exaspération devant l’incompétence et le manque de courage des politiques est tel, que l’on ne peut écarter aucune surprise. Tout est possible.

Des étincelles dans la nuit


84

Les Oracles chaldaïques sont attribués à Julien et datent du 2ème siècle ap. J.-C. C’est un texte court, dense, profond. Loin des idées modernes, mais ouvrant, œuvrant. On y trouve des formules, célèbres dans d’autres contextes, comme : « un Esprit issu de l’Esprit » (νοῦ γάρ νόος).

Phrases courtes, dont les éclats anciens brillent encore d’un feu incertain. Ce sont des pépites vieilles et usées, précieuses. En voici une petite poignée.

« Le silence des pères, dont Dieu se nourrit. » (16).

« Vous qui connaissez, en le pensant, l’abîme paternel, au-delà du cosmos. » (18)

« Tout esprit pense ce Dieu. » (19)

« L’Esprit ne subsiste pas indépendamment de l’Intelligible, et l’Intelligible ne subsiste pas à part de l’Esprit. » (20)

« Artisan, ouvrier du monde en feu. » (33)

« L’orage, s’élançant impétueux, atténue peu à peu, la fleur de son feu en se jetant dans les cavités du monde. » (34)

« Pensées intelligentes, qui butinent en abondance, à la source, la fleur du feu, au plus haut point du temps, sans repos. » (37)

« Le feu du soleil, il le fixa à l’emplacement du cœur. » (58)

« Aux fulgurations intellectuelles du feu intellectuel, tout cède. » (81)

« …être asservis, mais d’une nuque indomptée subissent le servage… » (99)

« N’éteins pas en ton esprit. » (105)

« Le mortel qui se sera approché du Feu tiendra de Dieu la lumière. » (121)

« Ne pas se hâter non plus vers le monde, hostile à la lumière. » (134)

« Tout est éclairé par la foudre. » (147)

« Quand tu auras vu le feu saint, saint, briller sans formes, en bondissant, dans les abîmes du monde entier, écoute la voix du feu. » (148)

« Ne change jamais les noms barbares. » (150)

« Ne te penche pas vers le bas. » (164)

« Et jamais, en oubli, ne coulions, en un flot misérable. » (171)

« Les enclos inaccessibles de la pensée. » (178)

« La fureur de la matière. » (180)

« Le vrai est dans le profond. » (183)

« Temps du temps (χρόνου χρόνος). » (185)

Mille plus tard, Michel Psellus (1018-1098) a écrit les Commentaires des Oracles chaldaïques, et fait ressortir les influences assyriennes et chaldéennes. Et encore mille ans plus tard, Hans Lewy a pu écrire Chaldean Oracles and Theurgy. Mysticism magic and platonism in the later Roman Empire (Le Caire, 1956). D’autres savants, tels W. Kroll, E. Bréhier, F. Cumont, E.R. Dodds, H. Jonas se sont penchés sur ces textes, entre la fin du 19ème siècle et le début du siècle dernier. Bien avant eux, une chaîne antique de penseurs, Eusèbe, Origène, Proclus, Porphyre, Jamblique, avait déjà tracé des pistes. Il en ressort qu’il faut remonter à Babylone, et plus avant encore au zoroastrisme, pour tenter de comprendre le sens de ces poèmes magico-mystiques, qui obtinrent chez les néo-platoniciens le statut de révélation sacrée.

Qu’en reste-t-il ? Des idées comme celle du voyage de l’âme à travers les mondes, et des mots comme « anagogie » ou « Aion », qui est un nom de l’éternité, et « l’hypostase noétique de la Divinité », comme le formule Hans Lewy.

G. Durand eut cette formule : « Le symbole est l’épiphanie d’un mystère. » ( L’imagination poétique) Qu’il me soit permis de la paraphraser. Le poème ou l’oracle mystifient le monde. Il y a des étincelles qui retombent dans la nuit. Salomon disait déjà : « Moi, la Sagesse, j’ai habité au Conseil, j’ai appelé à moi la connaissance et la pensée. » (Prov. 8,12)

Qu’est-ce que les Modernes ont à dire à ce sujet ?

Faillite des Etats et résistance citoyenne


La société mondiale ne sait pas où elle va. Comment le pourrait-elle, d’ailleurs ? Qui serait le sujet de cette connaissance suprême ? Complexités, incertitudes, conflits saturent l’horizon des possibles, et les rendent illisibles. Tout est possible, tout peut arriver ; et on ne sait pas ce qui nous attend. Personne ne peut le dire. Il n’y a plus de prophètes, et ceux qui jadis parlaient d’une voix forte, n’étaient alors pas optimistes.

Les États montrent tous les jours qu’ils ne contrôlent plus grand chose, sauf l’étendue de leurs discours et de leurs sophismes. Ils ont lâché prise. Des investissements décidés hier, sur la base d’innovations technologiques datant d’avant-hier, créent aujourd’hui des problèmes, contre lesquels on adoptera demain des contre-mesures qui seront (peut-être) efficaces après-demain, disait Martin Jaenicke il y a presque quarante ans. C’est encore plus vrai maintenant.

A la place des États, une nébuleuse d’entreprises guidées par des vues à court terme, prétend guider implicitement le monde sous couvert de« changements » affublés parfois (mais de moins en moins) du nom de « progrès ».

La foi dans le changement est testée de temps en temps dans des élections de routine, ce qui ne change rien sur le fond, mais donne au peuple le sentiment de rester en position de contrôle. Qu’il le pense ! Pendant ce temps, les sociétés se transforment sans cesse, à jet continu, sans légitimation a priori. Mais comment une telle légitimation pourrait-elle d’ailleurs advenir ? Qui serait en charge de faire parler les augures, comme jadis, avant les grandes décisions ?

Les augures sont « engrammés » désormais dans le système général du « progrès » et ils se légitiment eux-mêmes, par leur capacité d’assertion sans contradiction.

On file vers l’inconnu absolu, non pas en sachant les risques, en mesurant notre ignorance, mais avec une foi aveugle, qui remplace aujourd’hui par une sorte de nouvelle religion athée l’ancienne foi envers les dieux des mondes.

Les transformations mondiales sont dites inéluctables. En fait, elles ne le sont pas, rien n’est intangible, rien n’est au-dessus d’une volonté farouche et longue. Ce que quelques hommes ont pu faire, des milliards d’hommes pourraient demain le défaire, et réciproquement. Ceci, je l’admets, relève de la politique-fiction, pour quelque temps encore, tant que l’esprit des peuples est persuadé de son irresponsabilité et de son impuissance, face aux décisions des oligarques. Les mutations les plus profondes de l’environnement et du système socio-économique se font dans l’opacité générale, non pas une opacité voulue, une brume provoquée par ce qui serait une conspiration d’envergure, mais une opacité systémique, résultant de milliers de décisions non-coordonnées. Si bien que tout le monde se sent non-responsable ou irresponsable, et quelques-uns se sentent responsables, mais ignorent de quoi ils le sont, en fait, bien qu’ils croient être d’une certaine manière aux commandes.

Nous n’avons certes pas tiré les leçons politiques et philosophiques de cet état de fait, qui ne cesse de s’aggraver. La métaphore habituelle (« il n’y pas de capitaine dans le navire ») rend compte de la situation, mais la métaphore étant usée jusqu’à la corde, elle percute moins. Et pourtant elle est plus que jamais valide. Comment demander des comptes sur son « absence » à un capitaine, qui a bien la casquette et les galons, mais qui n’est pas plus capitaine que je suis pape ou ravi.

Pendant ce temps-là, le système continue sa mue systémique, dans le silence assourdissant de l’analyse, et dans l’absence de toute contre-proposition crédible. Résultat : l’humanité, comme les chariots dans les westerns, continue sa course folle vers des ravins probables, dont elle ne suppose pas l’existence. On peut rêver au happy end, bien entendu. Il faudrait mettre seulement quelques héros dans le cadre, et aussi une foule convaincue devant l’image, pour faciliter l’accomplissement heureux du scénario, s’il y en a un.

Quelques sociologues et anthropologues pressentent le phénomène. Ils s’efforcent d’appréhender les nouvelles possibilités d’un futur émergent. Mais ils ne sont pas de force à arrêter la course puissante du vaisseau monde lancée sur son erre. Il faut s’y prendre de plus loin, de plus haut. Pensons à planter aujourd’hui les germes de ce que nous pouvons espérer voir bourgeonner dans un siècle. Une partie de ce que l’avenir va devenir, nous l’avons déjà sous nos yeux. La misère matérielle, le non-développement et le mal-développement, des masses immenses d’hommes laissées de côté, parce qu’inutiles dans l’ordre actuel du monde, des inégalités qui nous ramènent sûrement aux périodes féodales, et produisent déjà des formes de néo-esclavage et de trafic d’êtres humains à l’échelle mondiale. Les Parlements parlementent pendant que la technique, l’économie, la finance, l’urbanisation et l’environnement façonnent une nouvelle condition sociale, qui nivelle les peuples par le bas.

Le moignon européen qui s’agite au bout du continent eurasiatique n’aura pas beaucoup de poids dans le façonnement du futur. Trop de myopies, trop d’égoïsme, trop d’hypocrisie, trop de petitesse pour les grands défis.

Les politiques passent leur temps à faire de la publicité, financée par les fonds publics, pour un modèle mort, pour un projet informulable, et pour un avenir auquel ceux qui parlent aujourd’hui ne prendront certes pas part demain.

Ce qui advient au système mondial est hors contrôle, hors régulation, mais on ne le sait pas assez : les politiques évitent soigneusement de reconnaître publiquement leur impuissance. Comment le feraient-ils s’ils veulent être élus puis réélus ? Le politique n’est plus pertinent dans sa forme actuelle. C’est une structure ossifiée, parasitaire et impotente, qui gêne d’autant plus qu’elle prétend continuer d’avoir les choses sous contrôle.

La science, pour sa part, prétend avoir le monopole de la raison, mais s’exclut par là-même de toute capacité critique à l’égard de son propre asservissement à l’ordre des choses.

Ni la politique ni la science ne peuvent être les lieux où l’on pourra penser et décider l’avenir social du monde.

Il faut inventer autre chose, un über de la politique, un airbnb de la pensée, une résistance mondiale des citoyens mondiaux.

Big Data et politique du fait accompli


Durant les 18 derniers mois, selon l’administration Obama, des cyberattaques d’origine chinoise ont permis de siphonner l’intégralité des fichiers des employés fédéraux, gérés par l’O.P.M. (Office of Personnel Management). Ces fichiers comprennent des données biométriques complètes, notamment les empreintes digitales. Cela permettra aux Chinois de bâtir une base de données de l’ensemble des personnels employés par le gouvernement fédéral. Très utile pour se livrer à d’autres attaques en profondeur, sous forme de phishing personnalisé, et plus utile encore pour repérer les agents les plus influents, et chercher comment les compromettre ou faire acte de chantage à leur égard, grâce à d’autres informations pêchées ailleurs. Nul doute également que les services d’espionnage et de contre-espionnage états-uniens seront passés au crible fin, maintenant que les données de leurs personnels sont stockées dans d’immenses datafarms quelque part en RPC. James R. Clapper Jr. Directeur de « l’intelligence nationale », et Michaël S. Rogers, Directeur de la N.S.A., et commandant du United States Cyber Command ont laissé entendre que si aucune riposte n’était faite, ces attaques continueraient et s’aggraveraient.

OK. Mais il y a un petit problème. Si mesures de rétorsion il doit y avoir, cela doit se faire de manière si subtile que les Chinois ne puissent deviner l’ampleur de la pénétration des réseaux chinois par les forces de cyberattaques états-uniennes. Par exemple, l’existence de milliers (ou de millions?) de programmes dormants dans les ordinateurs chinois, implantés par les services américains, comme système d’alerte avancée contre de futures attaques. Il y a bien d’autres secrets encore qu’une contre-attaque états-unienne pourrait révéler implicitement, ce qui ne fait pas vraiment les affaires de la N.S.A. Qui préférerait sans doute garder ces munitions pour des crises plus sévères.

Alors que faire ? Selon quelques fuites, savamment organisées, et rapportées par l’International New York Times du 1-2 Août 2015, l’une des idées « innovantes » discutées actuellement au sein des organes de sécurité serait de créer des « brèches » dans le « Great Firewall » mis en place par les autorités chinoises afin de contrôler ce qui se passe sur la Toile dans leur pays.

Hmmm… Libérons la parole, déchaînons les langues, que mille milliers de fleurs s’épanouissent. Cela est en effet novateur, et fort rafraichissant de la part d’agences connues pour leurs techniques d’espionnage à 360°, tout le temps, à propos de n’importe qui, et de n’importe quoi, de façon à bâtir une somme phénoménale de données hautement personnalisées sur tout le monde, mais plus particulièrement sur les élites politiques, économiques et sociales de l’ensemble des pays de la planète.

Dans cette course à l’échalotte, il ne manque plus que d’ajouter quelques autres joueurs. Les Snowden du futur nous permettront sans doute de bénéficier de quelques nouveaux faits accomplis en révélant sur la Toile l’ampleur incroyable du Big Data dans le monde d’aujourd’hui, non seulement celui organisé systématiquement par la N.S.A., et dont même les révélations de Snowden ne donnent, somme toute, qu’une faible idée, mais désormais les Big Data des réseaux des grandes entreprises de la Toile, qui ne cessent de croiser les données que nous leur donnons jour après jour, plus ou moins volontairement.

Le « progrès » insensible


L’évolution vers l’incertitude est une tendance générale. Fini le temps des pierres, des empires et des pères. Temps mouvant, vague, imprécis. Futur pluriel, inclément, aléatoire. Le doute saisit la science, la politique et le cœur des peuples. Seule la technique continue de croire en la persistance de sa force de changement, alors qu’elle ne fait que se reproduire elle-même sans conscience. Le tabou moderne n’est plus Dieu, le Tsar ou le Peuple. Le tabou désormais c’est le faillible, l’impensable, le doute sur tout, et surtout sur lui-même. Les chaînes de la complexité s’entremêlent si finement que plus personne ne comprend plus rien à leur mystifiant, systémique embrouillamini. La division du travail intellectuel et politique est telle que tout est archipel éclaté, tout est poussière de raisons, tout est nuage de causes. Il n’y a plus de lien visible, tangible, dans la soupe des liens spaghetti, des connexions cheveux d’ange dans l’auge moderne. Plus on « sait », plus les savoirs sur les savoirs s’ignorent, et créent d’autant plus d’obscures distances, de crevasses épistémologiques, de gouffres cognitifs, d’abîmes sapientiaux.

Dans ce flou sans clarté, le « progrès » progresse sans fin. Personne ne lui pose de question, personne ne l’élit, personne ne le démet jamais, Mr. Progrès est un deus ex machina indéboulonnable qui fait partie du paysage, qui fabrique les décors, qui tire les ficelles, paie les acteurs et fait la claque. Mr. Progrès promet tout, et sans cesse, il continue de promettre à nouveau autre chose. Il se passe de justification, il est son propre maître. Plus ça « change », plus ça « progresse », et plus on perd le sens, plus on oublie l’idée de sens, et plus c’est la même chose. La modernité ultra-en-progrès est en réalité fort conservatrice, stagnante sur le plan politique. Pendant que le pouvoir politique gesticule avec des paroles vides, des symboles secs, des idées évidées, les sociétés se transforment sans cesse, elles sont comme la substance infinie d’un océan de vaguelettes et de tsunamis d’idées nouvelles. Les paysages possibles varient sans cesse, mais la substance humaine reste toujours la même.

La vraie politique mûrit dans cet océan incontrôlable, dans ses profondeurs, ses abysses, ses risées, ses coups de vent. Pendant ce temps-là la politique politicienne se dépolitise et s’a-politise pour faire du chiffre, pour engranger du vote sans nom et sans visage, pour assurer et rassurer les petits électeurs et les grands intérêts.

Ah ! L’idée de l’État, acteur mondial, aux prises avec l’avenir du monde, avec l’aide ou la haine d’autres grands acteurs, qu’elle est démodée! L’État, garant de l’intérêt général, n’est plus que le metteur en scène de sa propre disparition, il n’est plus que le secrétaire général du Comité des fêtes, et le directeur délégué de la Commission d’approbation des Comptes et des Intérêts de la classe dominante.

Cette mise en scène générale du « politique » est un ingrédient nécessaire, une composante essentielle. Elle sert à renforcer l’idée qu’il y a un pilote dans le bateau-monde, un commandant du vaisseau-terre, un amiral de la société moderne. Mais cette idée est bien sûr une fiction, ou plutôt une fallace. Cette fallace consiste à faire croire que le système politico-administratif est le centre du politique. Alors que le politique est désormais partout, engrammé dans les gestes les plus quotidiens, dans les nuages galactiques, dans la danse des prions et le réveil des trous noirs, dans le concert des légumes, et le bruit des noyés. Le vrai politique n’a plus de frontières, pendant que les frontières ne sont plus que des équations politiciennes, des mythes truqués.

La modernisation du système techno-économique occupe désormais le premier plan politique, et par ses rationalités implicites et indiscutées, il produit l’effet exactement contraire à son idéologie proclamée. Il détruit les anciennes constantes de la culture et de la société et les remplace par des ignorances, des doutes et des slogans.

Par exemple, la technologie génétique fait réellement de l’homme une sorte de démiurge. Nul doute que ces immenses pouvoirs vont être mis en acte. D’immenses révolutions sont attendues. Les fondements éthiques et anthropologiques de la famille vont évidemment être ébranlés dans leurs bases les plus fermes. Tout sera reconstruit, sur des fondements entièrement différents. Le « progrès » est non seulement une idéologie, mais surtout une arme de transformation sociale et culturelle, un moyen de construction d’un consensus lénifiant. Il justifie ce qui paraît a priori difficilement justifiable, la déqualification programmée de masses immenses, leur reconversion rendue obligatoire mais inévitablement lente, inadaptée, incomplète, la menace structurelle sur l’emploi, sans compter les dégâts collatéraux sur l’environnement, le tissu social, la culture. L’évolution technique, affublée du label permanent de « progrès » reste incontestée, soustraite à tout jugement social ou décision collective. Elle suit sa propre ligne, sans désemparer. A l’État revient la tâche d’assumer tant bien que mal toutes les « conséquences sociales » de décisions prises bien en amont par les constructeurs et les producteurs de « progrès ».

Plus la société se transforme en profondeur, moins les transformations qu’elle subit ont été préalablement légitimées, discutées, approuvées. D’autres pistes, d’autres voies, d’autres choix auraient pu être possibles, envisageables. Mais tout se passe dans l’ignorance des peuples. Ils peuvent dire oui, non ou peut-être au « progrès », cela ne change rien à son déroulement impavide, indifférent à l’assentiment et au refus. Les démocraties sont responsables devant elles-mêmes de leurs propres choix, validés par les débats et les votes. Mais le « progrès » avance sur sa propre route indifférent aux contingences du moment. Il s’agit d’une politique systématique du « fait accompli » où le progrès apparent dans la maîtrise de la nature se révèle surtout être un progrès constant dans la maîtrise et l’asservissement des sujets.

La science dépassée


Les sciences sont devenues politiques de part en part, asservies aux intérêts qui les font vivre. Elles doutent entièrement d’elles-mêmes, mais continuent de produire des résultats à la demande. L’autorité des bailleurs de fonds efface toute critique possible ; il s’agit de continuer d’avancer à tout prix, de continuer de produire des données circonscrites, de produire des solutions à des problèmes créés par des solutions antérieures. La science s’auto-dévore, s’auto-critique en permanence depuis les Lumières, mais elle reste bien incapable de critiquer la civilisation même dont elle est issue. La science n’a aucune perception claire d’elle-même, ni de ses fins. Elle est un outil docile, dubitatif et désenchanté au service d’une fin qu’elle ignore, mais dont elle contribue à miner l’aboutissement par ses insuffisances, et par ses succès mêmes. Les provinces ultra-spécialisées de la science se limitent les unes les autres par leurs complexités irréconciliables, et sont instrumentalisées en permanence par les intérêts économiques et politiques. Elles contribuent à l’opacité générale, au déficit de compréhension, malgré leurs successives et fracassantes innovations. Bien loin de briser les tabous des croyances anciennes, elles incarnent désormais les nouveaux tabous, ceux qui servent les maîtres du moment. Les pistes qu’elles ouvrent, les portes qu’elles entrebâillent sont aussi nombreuses que celles qu’elles ferment, qu’elles ignorent, et qui pourtant…

Qu’est-ce que la science peut dire au sujet de l’imprévisible ? Qu’est-ce que la rationalité peut déduire à propos de données et de perspectives irrationnelles ? Qu’est-ce que l’hyper-spécialisation peut tirer d’un état général des choses ? De quoi serait faite une science hyper-spécialisée du général, de l’avenir et de l’interdisciplinaire?

La critique du monde est nécessaire, plus que jamais, mais il n’est pas certain que la science puisse jouer un rôle fiable en cette matière surplombante, irrationnelle, intuitive et inaboutie, par construction. La modernité fut largement basée sur les sciences, on le sait assez. La post-modernité devra apprendre à dépasser la science moderne en inventant des formes impensables de collaboration entre des zones éloignées du cerveau, de la culture et de l’expérience humaine. Sceptique parce que nécessairement critique, la science manque de foi, sauf en elle-même bien entendu. Le renversement méta-moderne aura besoin d’une science plus fine, plus subtile, plus profonde, plus modeste, et plus ambitieuse. La science méta-moderne doit d’abord se mettre à la recherche des conditions de ses propres ruptures, par le moyen de la critique épistémologique et de la sociologie du savoir. Il faudra bien voir que les « données », les « faits » ne sont que des accumulations de réponses étroites à des questions mal posées. La critique, le doute, la mise en question radicale devront s’appliquer aux conditions mêmes de l’exercice du pouvoir scientifique, et à ses liens structurels avec l’état des choses, avec l’état du monde. La science est plus que jamais nécessaire mais notoirement non suffisante. Qu’elle démontre sa capacité à se réformer, ou bien elle disparaîtra à son tour dans les oubliettes de l’histoire.

L’ère écrasée


Nous sommes les témoins d’une mutation mondiale qui affecte progressivement toutes les formes de l’ancienne civilisation industrielle, en voie de disparition. Celle-ci avait provoqué, dès le début du 19ème siècle, un exode rural massif et prolongé. Depuis, l’urbanisation n’a cessé de transformer la texture même des sociétés industrialisées. Aujourd’hui, l’urbanisation s’accélère, prenant une dimension planétaire. On observe dans les vastes zones urbaines et suburbaines un clivage tranché entre les actifs, encore pourvus d’emplois – dont le nombre et la qualité déclinent, et un nombre croissant de chômeurs, ayant perdu pratiquement tout espoir de retrouver jamais du travail, inemployables dans des sociétés à l’économie post-industrielle.

Ce chômage structurel précarise de plus en plus massivement les conditions d’existence de multitudes d’individus isolés, mis au rebut par le marché du travail et dévalués par une société qui a complètement changé de paradigme en quelques dizaines d’années. Qui peut lutter contre le profond dysfonctionnement du système économique et social; qui peut aller contre des tendances lourdes, séculaires ? Le « politique »?

Ce mouvement de fond est loin d’avoir fini sa course dévastatrice. Il va être poussé au bout de sa logique, jusqu’à l’extrême. La post-modernité sera toujours plus destructrice de ce que furent les fondements de la modernité, à savoir les idéaux de liberté individuelle et d’égalité de base entre les membres d’une même société. De nouvelles formes de féodalités et de barbaries apparaissent déjà aux marges des zones les plus riches et les plus développées. Demain, cette néo-féodalisation et cette néo-barbarie se mondialiseront, sous la férule de maffias impitoyables, de toutes sortes d’obédiences, et aux méthodes analogues : la cruauté, le mépris absolu de l’humain, et la prise en main progressive de toutes les formes de pouvoir, économique, financier, politique, institutionnel et médiatique.

Dans ces nouvelles sortes de sociétés, des multitudes de solitudes, sans liens, sans foi, sans prêtres, sans classes, sans partis, erreront à la recherche d’une survie possible. Ces foules immenses d’individus stochastiques ne feront plus partie de ce qu’on appelle encore la « société ». La vie sociale sera réservée pour quelque temps encore, à ceux qui tiennent le haut du pavé. Les exclus du système auront-ils les moyens de se regrouper, de former des alliances ? Les mouvements révolutionnaires du XXème siècle trouveront-ils des héritiers parmi les déshérités du XXIème siècle ? Tout est possible, et certes, rien n’est sûr. Tout peut arriver, et toujours l’impensable arrive. Il suffit d’attendre. Pour le moment, la post-modernité continue sa course folle. Le capital ne cesse de se concentrer. L’individu ne cesse de s’isoler. Les formes sociales historiques se dissolvent. Les liens traditionnels s’évanouissent. Les savoirs, les normes, les croyances se perdent. Le désenchantement s’imbrique dans la texture des âmes. A cela s’ajoutent, sous prétexte de « sécurité », des formes de contrôle social de plus en plus totalitaires dans leur visée ultime, et déjà violentes, déshumanisantes, et demain, généralisées, du berceau à la tombe.

Dans des sociétés acculturées, sans mémoire, sans repères, sans projet, sans avenir, la barbarie transculturelle, transnationale, peut prospérer. Les institutions du passé continuent encore de vivoter sur leur lancée, tentant de préserver, malgré toutes les contradictions, leur façade collective. Elles signalent par leur vestiges, une ère en passe de disparaître à jamais. L’horizon des sociétés se rétrécit sans cesse, au propre et au figuré. Il n’y a plus que de l’enfer au bout des voyages. Narguant les frontières, un système général d’insécurité se met globalement en place, sur fond de pauvreté, de fanatisme, de chômage systémique. On forme des générations entières, inemployables, impertinentes, inutilisables. Les jeunesses du monde sont précarisées. Leurs diplômes sont dévalorisés. Leurs perspectives ne cessent de se restreindre. Les formations proposées sont de plus en plus anachroniques, sans prise sur une réalité insaisissable, mais restent des filtres puissants, omniprésents, de sélection par le vide, d’exclusion à l’usure, et de réification par l’absurde. On forme les jeunes foules à une sorte de néo-analphabétisme, où rien n’est vraiment su, et rien ne sert vraiment. La post-modernité ne porte rien sinon le signe répété de sa fin, de son déclin. C’est une ère caractérisée par la perte des formes historiques de pensée, des modes d’existence. Remplacées par rien. L’époque tâtonne. Aveugle et sans bras, elle sautille sur ses petites jambes. Tout se mélange. La culture et la nature s’indifférencient dans l’entropie générale, dans le brouillage de toutes les logiques. Le seul principe suprême confirme la radicalité du fossé, désormais ontologique, celui qui ne cesse de s’approfondir entre la grande richesse et toutes les pauvretés, les innombrables figures de l’homme écrasé.

Détruire


En consultant un lexique de l’hébreu biblique, tiré du fameux dictionnaire de Gesenius, j’ai pu constater que parmi tous les mots qu’il comportait, c’est le mot « détruire » qui rassemblait, et de loin, le plus grand nombre d’équivalents et de synonymes en hébreu. J’ai compté qu’il y a en hébreu plus de 50 mots pour exprimer l’idée de destruction.

On peut les regrouper en cinq catégories.

D’abord les mots qui relèvent d’actions de combat, et expriment directement une forme ou une autre de violence : Renverser, déchirer, ruiner, saccager, frapper, brûler, couper, battre, assiéger, entourer, briser, anéantir, jeter, détruire, dresser des embuscades.

Les mots qui relèvent du vol :Voler, enlever, ravir, piller.

Les mots qui sont des métaphores de la destruction :Finir, achever, avaler, tomber, errer, ôter, partir, casser, fendre, arracher, éradiquer, cueillir, déraciner, cesser, pervertir, creuser, disparaître, rompre, gâter, répandre la peste.

Les mots qui sont des métonymies de la destruction : douleur, désert, étonnement, épouvante, trouble, sécheresse, dépeuplement, tumulte, sang, feu.

Les mots qui relèvent de la religion : profaner, circoncire, chômer (sabbat), consacrer, être en faute, être mal, faire le mal, Baâl.

Et il y a aussi deux filiations qui sortent de l’ordinaire :Le verbe דָּבַר dire, parler, annoncer donne aussi par extension (et cela de par la puissance destructrice de la parole) détruire, exterminer (2Chr. 22,10 : « Elle extermina toute la race royale » ; Ps. 2,5 : « Dans sa colère il exterminera leurs puissants »). La même racine donne également דֶּבֶרpeste, pestilence.

Et il y a aussi le verbe הָוָה, vivre, exister, être. Il donne le mot הַוָה désir, passion, dont le pluriel הַוּוֹת signifie ruine, malheur, calamité. Puissance destructrice de la passion.

Le problème de l’avenir du monde


Il y a beaucoup de risques qui restent fondamentalement impensables. Nous ne disposons pas des catégories nécessaires pour faire l’analyse de la transformation mondiale, et encore moins de la transformation des conditions des prochaines transformations, de leurs possibles et brutales accélérations, des points de basculement, des changements de phases.

Des catastrophes irréversibles, invisibles, sont peut-être en cours. Nous n’en savons rien. Le débat sur le réchauffement climatique est un bon exemple de l’exercice d’une pensée aveugle à elle-même, incapable de voir ses propres manques. La rationalité scientifique n’est pas propre à garantir la saisie du problème de l’avenir dans sa radicalité, sa profondeur. Cette rationalité est toujours plus étroite, plus étriquée, que la vision réellement nécessaire, qui devrait, en théorie, prévoir les conditions du devenir à long terme de l’espèce humaine et de toutes les formes de vie qui l’accompagnent sur le vaisseau Terre.

L’hypothèse, somme toute raisonnable, que la vie même est menacée sur terre, dans toutes ses formes, est aujourd’hui impensable, indécidable, informulable. Elle relève d’un sentiment général, mais nous ne disposons d’aucune rationalité capable de la soutenir ou de la réfuter scientifiquement. Une béance, une fracture, un gouffre sans fond, séparent la rationalité scientifique habituelle de l’exercice philosophique, politique et social, qui consisterait à évaluer les catastrophes à venir, les dangers mortels associés au déploiement d’une « civilisation mondiale » qui n’est en réalité dotée d’aucun garde-fou, qui n’a pas de vision longue, qui reste en quelque sorte structurellement aveugle, et sans âme même.

Nous ne pouvons plus nous appuyer sur le passé. Les anciennes catastrophes, les guerres, les exterminations de masse, les génocides, il faut avoir le courage de se l’avouer, pourraient bien n’être que des signaux trop faibles pour nous alerter effectivement sur l’ampleur des tragédies de l’avenir. Rien ne permet d’exclure de nouvelles catastrophes bien pires que toutes celles que l’histoire a retenues. Rien ne permet d’écarter de la conscience l’hypothèse que, dans un certain nombre d’années, l’humanité pourrait détruire la vie sur terre à 90% ou même à 99%. On peut opiner ou nier, c’est selon. Mais il est sûr que personne ne peut garantir une opinion fiable en la matière, dans un sens ou dans un autre. Il est également sûr que tout continuera comme par le passé, jusqu’aux prémisses de la future grande transformation, porteuse dans ses flancs lourds, d’avenirs impensables.

Le passé, malgré ses cruautés, ses massacres, ses tyrannies, ses exterminations, ses famines, ses épidémies, reste en quelque sorte cloisonné, local, régional. L’avenir sera structurellement mondial, global, planétaire. Les guerres de religion du passé finissaient par trouver leurs frontières naturelles. Les guerres de religion de l’avenir seront mondiales, et sans fin. Elles se nourriront de la pauvreté extrême qui se répandra par plaques entières sur des surfaces immenses, pendant que des poches d’ultra-richesse se barricaderont avec les moyens du bord, ou même, ruse supplémentaire, se rendront invisibles, intangibles, intouchables. Comment faire rendre gorge à l’invisible ? Les substances les plus toxiques, les politiques les plus dangereuses, les systèmes les plus corrosifs se mettent en place en silence, dans le secret. Personne ne sait plus quels sont les problèmes réellement significatifs, tant les fausses pistes abondent, tant la désinformation est désormais au cœur de « l’information ». On ne sait pas qui profite de quoi, qui paye quoi, dans un monde sans frontières, traversé de menaces de toutes sortes, et de nature profondément globale.

Face à l’avalanche d’hypothèses, de menaces, à l’énumération de possibles catastrophes, la plupart des gens courbent la tête, le dos, sentant leur impuissance. La peur même ne les effleure pas ; ils ne savent pas de quoi il faut avoir réellement peur. Ils n’ont pas conscience de leur ignorance, ou de leur abyssal manque de perspectives. Dans les temps passés, l’homme pouvait réagir à la faim, à la peur ou à la violence. Mais les temps changent. Les plus grands massacres, les plus grandes famines, les plus absolues catastrophes se préparent silencieusement.

La crise de l’avenir s’écrit au présent, mais elle est tout entière indécelable, invisible. Les richesses apparentes, les paix provisoires, les développements observés, cachent entièrement le risque à l’œuvre.

Les sciences dures ou molles semblent bien inadéquates pour traiter de la catastrophe à venir. Elles sont toutes plus ou moins spécialisées, localisées, focalisées. Leur méthode même, rationnelle, déductive ou empirique, n’est absolument pas de taille à affronter une problématique générale, systémique, mondiale, imprévisible, et sans aucune espèce d’antécédent comparable.

Shekhinah


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שְׁכִינָה

A propos de la shekhinah, la « présence divine », je relève que Judah Halevi l’interprète comme étant un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme. Pour Maïmonide, la shekhinah est l’intellect actif, et elle est placée à la dixième et dernière place de la liste des dix « intellects » ou « esprits » divins. Ceci est aussi attesté par la kabbalah, qui appelle la shekhinah : « malkhut », c’est-à-dire la princesse, la fille du roi, ou encore le principe féminin, et la place également à la dernière et dixième place dans la hiérarchie des Sephirot. Pour Hermann Cohen, la shekhinah est « le repos absolu qui est le terrain éternel pour le mouvement » (Religion der Vernumft, 1929). On l’appelle aussi Ruah ha-kodesh (Saint Esprit) ou Kevod ha-shem (la Gloire de Dieu).

La shekhinah est donc à la fois l’intermédiaire entre le divin et l’humain, et une sorte de « principe féminin », certes placé fort bas dans les hiérarchies célestes, mais ayant la particularité toute spéciale d’être exactement au point de rencontre entre les puissances divines et les mondes créés. Son immobilité tranquille sert de base à tous les mondes et rend possible leur mouvement.

Ceci me rappelle une autre forme de principe féminin appliqué au divin, dans le contexte chrétien, la kénose. La kénose est une disposition de Dieu à l’anéantissement, qui consiste à « se vider à l’intérieur de sa puissance » ( Hilaire de Poitiers).

Si le féminin est à la dernière place des Séphirot, du moins dans la tradition juive de la kabbalah, est-ce à dire que le masculin serait quelque part dans les hauteurs ? Il est dangereux, me semble-t-il, de prendre au pied de la lettre cette notion kabbalistique de hiérarchie. Les premiers seront les derniers, disait un fameux rabbin du 1er siècle de notre ère. Il faut prendre en compte le système des esprits, leur fine interconnexion, qui brouille considérablement la pertinence des classements et des ordres de préséance..

Hans U. V. Balthasar formule ainsi un aspect de cette interaction, de cette fine interpénétration : « Chaque Personne divine aperçoit, dans l’Autre, Dieu, le Dieu plus grand que toute compréhension et éternellement digne d’adoration. Ainsi, « l’entretien trinitaire » revêt la forme de la « prière originelle ». »

Autrement dit, plus on monte haut, plus on doit descendre. La réciproque est également vraie – en matière de contemplation.

Si « entretien trinitaire » il y a, on peut imaginer volontiers la complexité des murmures et chuchotements séphirotiques, et les infinis accords des chœurs des anges.

Il s’agit là, bien entendu, de métaphores. Évidemment, il n’est pas donné à tout le monde de percevoir ces échos lointains, ces paroles évanescentes, ces symphonies systémiques.

Je les résumerai d’un mot : l’invitation au voyage. Le cheminement, sans fin. Frédéric Ozanam écrivait en 1834, dans sa Philosophie de la mort : « La destinée de l’homme est tout entière dans le problème d’une vie future. » C’est donc qu’il faut se déplacer, partir, toujours à nouveau. Nous devons toujours aller au-delà (habar), du fleuve, du pays, ou du monde.

Migrants. Nous somme des migrants éternels. Catherine Malabou résume la philosophie de Heidegger comme étant « la grande pensée de la migration et de la métamorphose, la grande pensée de l’imagination ontologique ». Elle ne parle certes pas de sephirot, mais elle propose aussi une interprétation du voyage de l’homme : « Nous ignorons où le Dasein s’en va quand il quitte l’homme. Mais entre être-là (da-sein) et être parti (weg-sein), nous pouvons aimer ce chemin pour lui-même, veiller sur lui. » (Le change Heidegger).

Toutes ces questions relèvent en quelque sorte d’une philosophie du « fantastique ». Je prends « fantastique » au sens que Platon donnait au mot « phantasmos » dans le Sophiste. Bien sûr, n’étant pas complètement naïf, je me suis rendu compte depuis longtemps de l’inénarrable mise au rebut de toute métaphysique dans notre époque dite « moderne ». A ce sujet, Malabou a cette formule : « La balafre non blessante de la destruction de la métaphysique que nous portons en plein visage. »

Je dirais même plus : la purulence inodore d’un monde désintégrant tout esprit, sous des monceaux de matière et de songes.

Martin Buber parlait du Dieu transcendant et immanent en employant ces mots : étincelle et coquille. On peut se servir de toutes les métaphores. Là peut-être trouvera-t-on des voies nouvelles. Alors ? Éclairs et tonnerres, ou bien zéphyrs et murmures ? Toutes les vraies métaphores parlent bas. Il nous faut changer notre langue. Il nous faut changer de langue. Il nous faut naviguer entre les grammaires et les racines. La prochaine mutation se prépare. « L’homme se métamorphose » disait Heidegger. L’auto-transformation de l’espèce humaine est en cours, ajoutait Habermas.

Une partie de ce travail de mutation a lieu sous nos yeux dans le surgissement celé de la langue mondiale, symphonique, et concertante, du futur.