Délire bacchique, dépeçage des corps et métamorphose divine

« Voici les chœurs des Bacchantes, les pierres ruisselant de vin, les grappes distillant le nectar, les mottes de terre toutes reluisantes de l’éclat du lait, voici le lierre à la tige rampante, les serpents dressant la tête, les thyrses et les arbres d’où le miel s’échappe goutte à goutte.

Voici ce sapin étendu sur le sol, sa chute est l’œuvre de femmes violemment agitées par Dionysos ; en le secouant, les Bacchantes l’ont fait tomber avec Penthée qu’elles prennent pour un lion ; les voilà qui déchirent leur proie, les tantes détachent les mains, la mère traîne son fils par les cheveux (…)

Harmonie et Cadmos sont présents. Déjà les extrémités inférieures, depuis les cuisses, se transforment en serpents, tout disparaît sous les écailles depuis les pieds jusqu’aux hanches ; la métamorphose gagne les parties supérieures. Harmonie et Cadmos sont frappés d’épouvante ; ils s’embrassent mutuellement, comme si, par cette étreinte, ils devaient arrêter leur corps dans sa fuite et sauver du moins ce qui leur reste encore de la forme humaine. » (Philostrate l’Ancien, Les Tableaux, XVII).

Les Bacchantes sont, dans l’antique religion dionysiaque, ce qu’il y a de plus sauvage, de plus extrême. Il s’agit d’abord de s’enivrer par le vin, par le nectar, et de prendre part à l’orgie générale de la nature où les buissons de thyrses sont trempés de miel gouttant, les serpents dressent leurs têtes et dardent leur langue gonflée de venin, et les mottes sontimprégnées de lait. Métaphores, métaphores ! Ensuite, dans l’ivresse exacerbée, on se précipite sur les victimes que l’on dépèce à mains nues, on leur arrache les membres, on fouaille les organes internes, les mains gluantes de sang on décapite enfin l’infortuné tombé sous les coups de la folie religieuse.

Enfin, il y a la métamorphose. Il y en a plusieurs sortes. Celle d’Harmonie, bien mal nommée, vu son sort funeste, et de Cadmos est particulièrement spectaculaire. Des écailles de serpent recouvrent progressivement le corps.Les pieds d’abord, les jambes, les hanches, le sexe même se métamorphosent en serpents sifflants, hideux. Puis c’est le reste du corps qui à son tour est atteint de cette mutation monstrueuse. A l’évidence, ce n’est pas une religion de tout repos. On n’est à l’abri d’aucune terreur, d’aucun choc psychique et corporel. Mais la métamorphose est la phase essentielle, celle qui vient après le vin de l’ivresse et le partage des membres de la victime sacrifiée.

L’amateur de religion comparée peut à juste titre se poser des questions. Peut-on y voir un lien obscur avec le sacrifice du Christ, la consommation de son sang et de sa chair partagée entre les fidèles ? Peut-être. Sans doute y a-t-il dans les profondeurs de la mémoire anthropologique quelques lointaines souvenances des sacrifices anciens. Peut-être le sacrifice du Christ tel que célébré par l’Église est-il une version très évoluée, très intellectualisée, d’un paradigme sacrificiel éminemment plus sauvage, plus barbare, célébré jadis au nom du Dieu Dionysos, en souvenir de sa naissance sanglante et brûlante.

Nous ne pouvons pas répondre à ces questions, mais nous pouvons les poser. Il s’agit de s’émerveiller devant la puissance de l’esprit humain capable de concevoir des paradigmes qui renversent toutes les valeurs, non pour les abolir, mais pour faire voir leur nécessaire métamorphose.

La religion dionysiaque est l’un de ces paradigmes. Il vaut mieux en être conscient. Il est aussi permis de réfléchir à la manière dont le paradigme dionysiaque s’incarne dans l’humanité contemporaine.

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