Le ‘soi’ et la survie

Est-on essentiellement seul face aux poreux mystères de la conscience et de l’inconscient ? Est-on toujours seul devant ce qui soudainement peut y être découvert, ou bien ce qui peut s’y révéler un jour, après de lentes maturations, ou encore devant le flagrant refoulement de ce qui y restera à jamais enfoui?

Beaucoup errent en peine dans les déserts de leur propre esprit, ils cheminent solitaires dans les ergs de l’entendement. Fuyant l’austérité du vide, ils fuient vers le brouhaha.

D’autres pensent seuls, contre la norme, contre l’opinion, contre la foule. «  Je traverse l’espace philosophique dans une solitude absolue. Du coup, il n’a plus de limites, plus de murs, il ne me retient pas. C’est là ma seule chance »i,

Il est difficile de penser seul, il est plus difficile encore de penser à plusieurs.

Le commun rapproche et réchauffe. Il n’incite pas à tenter de froides cimes. La communauté compense l’isolement, et offre la fusion dans la masse. Mais quelque chose résiste. Lancinant, ce sentiment extrême, exigeant, que le ‘soi’ n’est pas le ‘nous’. Le ‘nous’, idéologique, collectif, social, ne recoupe pas le ‘soi’, intérieur, personnel, singulier..

Les cultures, les religions, les civilisations sont des ‘nous’, fugaces au fond.

Elles enrobent fictivement des milliards de ‘soi’ solitaires, en essence. Tous ces ‘nous’ deviennent des coquilles sans vie, des tambours sans peau, après quelques millénaires.

Le mystère est que le ‘soi’ seul leur survivra.

iCatherine Malabou, Changer de différence, – cit. in Frédéric Neyrat , Atopies.

La mort du ‘soi’ et sa survie

Toujours, on meurt seul. A ce moment crucial, celui du grand passage, qui peut nous accompagner dans l’au-delà de la mort ?

Si l’on meurt seul, comment vit-on vraiment? Se pourrait-il qu’on soit aussi, dans la foule, la famille ou le couple, toujours essentiellement seul, malgré les apparences ?

Des philosophes témoignent. «  Je traverse l’espace philosophique dans une solitude absolue. Du coup, il n’a plus de limites, plus de murs, il ne me retient pas. C’est là ma seule chance »i, écrit C. Malabou.

La solitude absolue de la philosophe pourrait bien n’être ici qu’une figure de style, assez retorse, quelque peu romantique, mais pas démodée pour autant.

La solitude est-elle réellement la « seule chance » de la philosophie ? Si oui, quel aveu ! Quelle sincérité ! Quelle critique ! Ces amphithéâtres, ces colloques, ces livres, ces revues, ces cercles, comédie plurielle sur fond d’isolement?

Les vrais philosophes ont-ils besoin d’être seuls dans l’aventure de l’esprit, les déserts de l’idée, les grands ergs de l’intuition ? Penser vraiment n’apparaît-il possible que comme un combat contre la norme, l’opinion, la foule ?

La philosophie n’est pas la politique. Il y a là une leçon générale. Il est assurément difficile de penser seul ; mais il est plus difficile encore de penser à plusieurs, en commun.

Le commun peut rapprocher, réchauffer. Il n’incite pas à explorer les froides cimes, à outrepasser les limites.

Le communautarisme dans une société laïque et désenchantée peut être considéré comme une manière de fuir la solitude, une compensation au sentiment d’isolement.

Bien sûr, tentantes sont les occasions de fusion dans la masse.

Mais, le philosophe ou le poète en témoignent, quelque chose au fond résiste toujours. Au dedans de soi, lancinant, exigeant, il y a le sentiment que le ‘soi’ n’est pas, ne peut pas être et ne sera jamais le ‘nous’. Quel que soit le poids de la propagande.

Le ‘nous’, construction idéologique, collective, sociale, ne peut absolument pas s’identifier au ‘soi’, qui est une réalité intérieure, personnelle, singulière.

Il y a une autre différence encore.

Les communautés, les cultures, les nations, les civilisations, toutes, sont mortelles. Tous ces ‘nous’ disparaissent toujours, un jour. Il suffit d’attendre un peu pour le voir.

Ces ‘nous’ ne sont que des coquilles passagères, des peaux dont on mue, à l’échelle des millénaires.

Les civilisations sont éphémères, cela c’est certain.

Bien plus fugaces encore, apparemment, les ‘soi’.

Alors, rien, néant, vide ?

Il y a un infime espoir, ténu, improuvable, mais néanmoins, en théorie, possible.

C’est l’idée, seule et philosophique, que les ‘soi’ seuls survivront, à l’instant de leur mort solitaire.

iCatherine Malabou, Changer de différence, – cit. in Frédéric Neyrat , Atopies.