La conscience de la conscience – et la Théorie du Tout


« Conscience quantique » ©Philippe Quéau (Art Κέω), 2025

La conscience n’est pas une simple propriété émergente des réseaux de neurones du cerveau. Elle fait partie des structures fondamentales de l’univers, au même titre que l’énergie (ou la matière), l’espace et le temps. Werner Heisenberg formule cette intuition ainsi : « Les mêmes forces structurantes qui ont façonné la nature dans toutes ses formes sont aussi responsables de la structure de nos espritsi. » Autrement dit, la structure de nos esprits, laquelle rend possible l’émergence de la conscience, résulte de forces naturelles présentes universellement dans la nature. Pour Wolfgang Pauli, la nature physique et la nature de l’esprit sont subsumées sous une même « réalité » ultime : « Le plus satisfaisant serait que physis et psyché puissent être conçues comme des aspects complémentaires d’une même réalitéii ». En conséquence, la science physique (allant de la physique quantique à la cosmologie) serait a priori mieux placée que les neurosciences (qui restent, en un sens, beaucoup trop « étroites », trop « provinciales ») pour intégrer la conscience dans une nouvelle « Théorie du Tout », comprenant les autres interactions connues (l’électromagnétique, la forte, la faible et la gravitationnelle). Si la conscience est bien une force fondamentale, universelle, comme nous en faisons ici l’hypothèse, on ne peut pas se contenter de la considérer comme la simple émanation de cerveaux humains. Elle devrait d’ailleurs pouvoir être observée objectivement, d’une manière ou d’une autre, par des moyens physiques. Par exemple, on pourrait postuler l’existence de « bosons » associé aux effets de conscience, bosons aujourd’hui indétectables, mais qui finiront bien par être objectivés un jour, puisque la conscience est indéniablement un fait « objectif », dont chacun de nous peut témoigner par expérience….

Si la conscience possède bien une réalité physique, et n’est donc pas seulement un artefact neurologique, on ne peut non plus écarter a priori l’idée que la métaphysique a aussi son rôle à jouer quant à l’analyse de son essence, en tant qu’elle est « séparable » de la matière, et en tant qu’il reste nécessaire de proposer une interprétation de la coprésence dans l’univers (et dans l’espace-temps) de la matière-énergie et de la conscience. Revenant sur les deux substances définies par Descartes, la res cogitans (la « chose pensante », ou esprit) et la res extensa (la « chose étendue », ou matière), Roger Penroseiii a souligné qu’elles font toutes deux partie de l’univers, lequel obéit avec une grande précision aux lois, mathématiquement établies, et empiriquement vérifiées, de la physique. On est donc en droit de poser la question suivante : si les corps matériels, qui sont des entités physiques, obéissent à ces lois, qu’en est-il de l’esprit et de la conscience ? En tant que présent dans l’univers, l’esprit obéit-il aussi aux lois physiques (à celles que l’on connaît déjà ou bien à d’autres que l’on ne connaît pas encore) ? Ou bien obéit-il à des lois qui ne seraient pas simplement physiques, mais « méta-physiques » ? A priori, l’idée que nos esprits puissent être gouvernés par les lois de la physique mathématique, au même titre que nos corps, paraît assez difficile à admettre. En particulier, cela semble incompatible avec le sentiment de libre arbitre que nous possédons spontanément. Pourtant, et a contrario, l’idée d’une séparation nette entre esprit et corps, l’idée d’un dualisme radical de la matière et de la conscience, n’est pas réellement acceptable non plus, au vu des nombreuses interactions esprit-corps que l’on observe. Il faut donc continuer à chercher. Il faut s’efforcer d’évoquer des hypothèses nouvelles, créatives, en tenant compte de l’expérience acquise par l’humanité après des millénaires de recherches et d’expériences philosophiques, spirituelles, religieuses, mystiques, mais aussi en s’efforçant de les rendre compatibles avec les résultats des sciences physiques et les théories qui s’en déduisent. Le matérialisme et le positivisme purs et durs des neurosciences contemporaines semblent, en tout état de cause, assez mal armés pour proposer une solution satisfaisante dans la recherche d’une éventuelle « Théorie du Tout ».

De deux choses l’une : soit la « Théorie du Tout » est un rêve vain, et il n’y aura jamais d’explication scientifique de la structure ultime de la « réalité » ‒ cette réalité ultime dont Wolfgang Pauli avait l’intuition (intuition admirablement confortée par sa découverte du « principe d’exclusion » qui lui valut le prix Nobel, et qui tend précisément à affirmer qu’il y a bien un niveau profond de réalité qui assure une cohérence et une unité d’ensemble à la totalité de ce qui est, et de tous les phénomènes qui en émergent).

Soit une « Théorie du Tout » sera un jour possible, et elle devra fournir un cadre théorique non seulement à l’unification des forces fondamentales de la nature physique, mais aussi s’étendre aux forces de la conscience et de l’esprit, si elle veut vraiment mériter son nom de « Théorie du Tout ».

Pour contribuer, aussi modestement soit-il, à cet effort d’intégration de la physique et de la métaphysique, de la matière et de l’esprit, je voudrais maintenant proposer l’analogie suivante. La conscience possède une réalité quantique, de même que l’espace et le temps ont eux aussi une structure quantique (au même titre que la matière et l’énergie). Avant de tirer quelques conséquences possibles de la nature quantique de la conscience individuelle et des champs de conscience qui lui sont associés, rappelons l’origine historique de l’hypothèse de la structure quantique de l’espace et du temps. C’est l’idée de base de la théorie de la « gravité quantique à boucle » dont John Archibald Wheeler fut l’inventeur. C’est aussi à lui que l’on doit les expressions de « trou noir », de « trou de ver », ou encore de « l’écume de l’espace-temps ». Au début des années 1960, il a repris les recherches sur l’unification de la relativité générale et de la physique quantique, qu’Albert Einstein n’avait pu mener à bien. Tirant les conséquences de similarités entre la structure des équations de la mécanique des fluides et celle de la relativité générale, il y vit l’occasion de souligner l’analogie entre la turbulence de fluides et la géométrie de l’espace-temps. Il imagina qu’au niveau microscopique la géométrie même de l’espace-temps est en perpétuelle agitation, et constamment habitée de fluctuations quantiques. « On peut la comparer à la surface d’une mer agitée. Vue de très haut, la mer paraît lisse. A plus basse altitude, on commence à percevoir des mouvements agitant sa surface, qui reste cependant continue. Mais, examinée de plus près, la mer est tumultueuse, fragmentée, discontinue. Des vagues s’élèvent, se brisent, projettent des gouttes d’eau qui se détachent et retombent. De façon analogue, l’espace-temps paraîtrait lisse à notre échelle, mais, scruté à un niveau ultra-microscopique, son ‘écume’ deviendrait perceptible sous forme d’événements évanescents : des particules élémentaires, des microtrous de ver, voire des univers entiers. Tout comme la turbulence hydrodynamique fait naître des bulles par cavitation, la turbulence spatio-temporelle ferait surgir en permanence du vide quantique ce que nous prenons pour la réalité du mondeiv. »

Ajoutons alors ici un nouveau niveau de métaphore. La conscience peut elle aussi être comparée à un océan, avec ses agitations et ses profondeurs, ses calmes et ses tempêtes. Quand je dis « la conscience » j’entends ce mot dans ses deux acceptions, la conscience individuelle, et la conscience universelle. Autrement dit, la conscience singulière de chaque individu pourrait être comparée à l’une des gouttes qui composent l’écume de la conscience universelle. Mais ces gouttes individuelles, qui sont de la même substance que celles de l’océan universel, sont elles aussi des océans, avec leur profondeur propre, leur turbulence et leur calme insondable. Une autre image vient alors à l’esprit : les consciences singulières, individuelles, pourraient être comparées à des formes fractales, analogues, à leur échelle propre, aux structures de consciences de niveau cosmique, ou même à des consciences de nature supra-cosmique. Les métaphores « quantique » et « fractale » ne sont certes ici que des métaphores. L’important est l’idée sous-jacente. La conscience n’est pas simplement un épiphénomène. Elle est une substance, dont on n’a, encore aujourd’hui, aucunement commencé de comprendre l’essence. Or il n’est pas de question plus importante et plus essentielle que la question de l’essence de notre conscience. L’hypothèse de sa nature quantique et fractale permettrait une double unification : celle des consciences singulières et de la conscience universelle, et celle des champs de conscience avec les autres champs d’une future « Théorie du Tout ».

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iW. Heisenberg. Physics and beyond. Cambridge University Press, 1971, p. 101

iiW. Pauli. Le cas Kepler. Albin Michel. 2002, p. 109

iiiRoger Penrose. Shadows of the mind – A search for the missing science of consciousness. Oxford, 1994, p.213

ivJean-Pierre Luminet. L’écume de l’espace-temps. 2024, p. 10-11

Ontologie quantique et pensée de l’impensé


Le corps humain est constitué d’organes, eux-mêmes composés de molécules et d’atomes, et en dernière analyse, de particules, lesquelles sont régies par les lois universelles de la mécanique quantique.

Le comportement dûment observé des particules quantiques offre d’intéressantes (et paradoxales) perspectives de réflexion philosophique. Ainsi le principe d’incertitude de Heisenberg impose des limites fondamentales à la mesure et à l’observation, comme lors de la saisie et de la détermination de la position et de la vitesse d’une particule. Plus mystérieuse encore, est la non-séparabilité de deux particules ayant interagi, et restant désormais « intriquées » quelle que soit la distance qui les sépare.

Mais l’une des thèses les plus audacieuses quant à ce qu’on pourrait appeler l’« ontologie » des particules quantiques, a été de poser qu’elles ont une forme de « proto-conscience ».

Selon David Bohm, les particules ont en effet une forme inhérente ou immanente de conscience («mentality »), qui provient de leurs interactions avec un champ de « potentiel quantique » (« quantum potential »).

« By virtue of their indivisible union with quantum fields, particles have an inherent (if primitive) form of mentality »i. [« Par la vertu de leur union indivisible avec les champs quantiques, les particules ont une forme inhérente (quoique primitive) de mentalité »].

Tout se passe comme si la particule était en quelque sorte « informée » de son environnement global par l’intermédiaire de son champ de potentiel quantique, qui lui donne ainsi une « perspective », à laquelle la particule peut répondre, d’une façon déterminée par l’équation de Schrödinger. La métaphore du champ d’« information » dans laquelle baigne la particule invite à une métaphore plus générale, celle d’une « proto-conscience » au sein de chaque particule, baignant dans son potentiel quantique.

L’ensemble des particules du cerveau humain forme donc un mélange (hautement complexe), une « superposition » d’états quantiques représentant un nombre vertigineux de particules en constante interaction, et pouvant par voie de conséquence être elles-mêmes intriquées avec d’autres particules potentiellement « localisées » (si l’on peut ainsi dire) dans l’univers entier.

Le cerveau forme donc une sorte de puissante « antenne », potentiellement en mesure de recevoir des « informations » provenant des innombrables champs de potentiel quantique de toutes les particules qui le composent, en tant qu’elles sont possiblement intriquées avec d’autres particules de l’univers.

Certaines de ces intrications de particules peuvent remonter à l’origine de l’univers, lors du Big Bang. D’autres peuvent dater de la dernière seconde du temps présent, quand notre regard a effleuré la lumière d’une étoile, ou lorsque notre joue a caressé l’aile du vent.

La métaphore du cerveau « antenne » évoque des images de puissantes stations d’observation astrophysique, fonctionnant dans diverses gammes d’ondes (visible, infra-rouge, ultra-violet, rayons X, gamma, etc.), et elle a un parfum (assez rétro) des années 50, quand le radar et la télévision ont commencé de façonner un nouveau rapport à l’espace.

Mais en réalité, la métaphore de l’intrication quantique des particules du cerveau (et des autres organes du corps humain) avec des myriades de particules de l’univers, est bien plus puissante que la métaphore de l’antenne. L’intrication quantique fait du corps humain tout entier un point d’intrication permanent, instantané, avec l’ensemble de l’univers.

Généralisons maintenant cette métaphore de l’intrication quantique en passant à une étape supérieure d’intrication, celle de la pensée et de la conscience.

Les processus de pensée (tous ceux, innombrables, qui restent inconscients ainsi que ceux, moins nombreux, qui aboutissent à la formation de la « conscience ») sont comparables au mélange de « superpositions d’états quantiques » auquel je faisais référence plus haut, dans l’analyse des états du cerveau et du corps quantiques.

Ce mélange, toujours singulier et toujours différent, en constante évolution, se renouvelle à chaque instant, et connecte ce vaste continent qu’est l’inconscient (individuel) avec l’inconscient (collectif) mais aussi, ipso facto, avec l’ensemble des particules (proto-conscientes) de l’univers…

L’analogie entre l’intrication « quantique » des particules du corps humain et l’intrication « symbolique » des pensées (inconscientes et conscientes) est profonde. Ce sont ces mélanges (de particules dans un cas, et d’idées ou de symboles dans l’autre) qui font la pensée et la conscience, qui les rendent possibles et qui les orientent vers ce qu’elles ne soupçonnent pas encore de pouvoir engendrer.

Je voudrais maintenant proposer d’établir un lien entre ces questions d’ontologie quantique et la manière dont l’ancienne philosophie pré-socratique aborde la question de la pensée et de la conscience. Cela nous amènera à affronter un autre ordre de complexité et de profondeur que celui couvert par la mécanique quantique.

Aristote, dans sa Métaphysique, cite un fragment d’un philosophe pré-socratique, le célèbre Parménide, par ailleurs réputé pour être parfaitement obscur, – une obscurité que la traduction suivante de la Bibliothèque de la Pléiade met en particulièrement en valeur:

Ὡς γὰρ ἕκαστος ἔχει κρᾶσιν
μελέων πολυπλάγκτων,
τὼς νόος ἀνθρώποισι
παρίσταται· τὸ γὰρ αὐτό
ἔστιν ὅπερ φρονέει μελέων
φύσις ἀνθρώποισιν
καὶ πᾶσιν καὶ παντί· τὸ γὰρ
πλέον ἐστι νόημα.

« Car tout, comme chacun, a son propre mélange,

Donnant leur qualité aux membres qui se meuvent,

De même l’intellect se rencontre chez l’homme.

Car la chose consciente et la substance

Dont nos membres sont faits, sont une même chose.

En chacun comme en tout : l’en-plus est la pensée. »ii

Quel jargon ! Que veut dire, par exemple, « l’en-plus est la pensée » ?

La traduction de ce même fragment par Jean Tricotiii est un peu plus limpide :

« Car, de même que, en tout temps, le mélange forme les membres souples [ou : errants]iv,

Ainsi se présente la pensée chez les hommes ; car c’est la même chose,

Que l’intelligence et que la nature des membres des hommes,

En tous les hommes et pour tout homme, car ce qui prédomine dans le corps fait la pensée. »v

Pour compléter l’arc des sens possibles, voici encore une autre traduction du même fragment, celle de Jean Bollack, parfois considérée comme une traduction de référence :

« Car tel le mélange que chacun possède de membres partout errants, tel le penser que les hommes ont à leur portée ; car c’est la même chose que pense la nature des membres chez les hommes, en tous et en chacun ; car c’est le plein qui est la pensée »vi.

Le ‘penser’, ou le noos, est un mélange, de membres, d’éléments, de parties. Tous ces membres, toutes ces parties, pensent aussi – indépendamment de leur résultante générale, laquelle constitue ce que Parménide appelle le « penser ». Ils pensent tous à ‘ce qui est’, – ils pensent tous ‘ce qui est’.

De cela on déduit que tout ce qui ‘est’, est ‘un’. Et aussi que tout ce qu’on ‘pense’ est ‘un’.

Tout ce qui pense et tout ce qui est pensé sont ‘un’.

Qu’on parte des choses ou des hommes, on en revient toujours à cet ‘un’.

Les choses dispersées, ou réunies, les choses absentes ou présentes, forment toutes ensemble cet ‘un’, – l’un de l’être.

Chaque homme a sa propre conscience ; chacun pense à ce qui la constitue, à ce qui est son essence (à ce qui est le fonds de son être), à ce qui remplit tout et tous.

Ce qui remplit, les Grecs nomment le « Plein ».

Quel est ce « Plein » ? En grec, le « Plein » se dit : τὸ πλέον (to pléon).

Le jeu de mot s’entend dans le grec ancien :

C’est l’Être même (to éon) qui est le Plein (to pléon).

Les hommes restent en général dans leur propre monde, dans leur Moi, dans leur esprit propre.

Mais il y a aussi des hommes qui cherchent ce qui est, au-delà des noms et des mots qui le cachent (ce qui est). Ceux-là peuvent « faire l’expérience d’un être qui unit pensée et choses [τὸ έον et τὸ πλέον, to éon et to pléon], et devenir sensibles au reflet de l’Être. »vii

La pensée, à défaut de contempler l’essence de l’Être, ou d’en percevoir la nature profonde, peut du moins tenter de saisir l’unité de tout ce qui y participe, c’est-à-dire de tout ce qui est.

Je cite enfin, pour être complet, une autre traduction encore du même passage, celle de Clémence Ramnoux, se distinguant par l’emploi du mot ‘membrure’ (mot qui connote le démembrement, source d’errance mais aussi fondateur de l’unité pensante, – dépassée par sa partition et son démembrement ?):

« Car selon que chacun tient le mélange de sa membrure errante,

Ainsi se manifeste pour les hommes la Pensée. Pour les hommes en effet,

Pour tous et pour chacun, c’est la même chose que la qualité de sa membrure

Et ce qu’il réalise en pensée. »viii

Pourquoi fais-je ce rapprochement entre l’intrication quantique, la pensée symbolique et le ‘Plein’ (ou, selon les traductions, ‘l’en-plus’, le ‘reflet de l’être’, ‘tout ce qui est’, ou encore ce que l’on ‘réalise’ en pensée) ?

Tous ces noms pointent vers la même réalité unique, totale, pleine.

Le ‘Plein’ ne laisse aucun vide. Il est pleinement total et totalement plein.

Et pourtant, ô paradoxe, il laisse place à la nouveauté radicale, à la pensée de l’encore impensé.

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iAlexander Wendt. Quantum Mind and Social Science. Cambridge University Press, 2015, p. 88

iiParménide, fragment 16, cité par Aristote. Métaphysique, Γ, 5, 1009 b 21. Traduction Jean-Paul Dumont. Les Présocratiques. Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p.270

iiiAristote. La Métaphysique. Tome 1. Traduction de Jean Tricot. Librairie J. Vrin, 1981, p. 221

ivJean Tricot admet en note une autre traduction admissible : « membres errants », en remplaçant le mot πολυκάμπτον (« souples ») par le mot presque similaire πολυπλάγκτων (« errants », – comme du polyplancton), que l’on trouve dans la version fournie par Théophraste, (De Sens., 3, Doxograph., 499). Note 4, p. 221 in op. cit.

vAristote. La Métaphysique. Tome 1. Traduction de Jean Tricot. Librairie J. Vrin, 1981, p.221

viJean Bollack. Sur deux fragments de Parménide (4 et 16). In: Revue des Études Grecques, tome 70, fascicule 329-330, Janvier-juin 1957. pp. 56-71

viiJean Bollack, op. cit. p. 71

viiiClémence Ramnoux. Héraclite, ou l’homme entre les choses et les mots. Ed. Les Belles Lettres, Paris, 1968, p. 137

Les mystères du cerveau humain (1)


Le cerveau humain recèle plusieurs mystères.

Il y a le mystère de la conscience elle-même (dont les neurosciences sont bien incapables d’expliquer la nature et le support, aujourd’hui encore).

Il y a la question de la raison (qui se déploie différemment dans la vie quotidienne, en philosophie, ou dans les mathématiques). Elle semble capable de construire des espaces spécifiquement « humains », basés sur ses règles propres. Et, de façon a priori fort surprenante, elle semble en mesure de formuler des lois fondamentales de la nature à partir de raisonnements complètement abstraits. Le mystère gît dans cette adéquation de la raison formelle avec les structures de la nature, de la microphysique aux confins du cosmos.

Il y a enfin, il faut se résoudre à l’admettre, le mystère de la révélation, qui paraît certes réservée aux prophètes, aux mystiques ou aux poètes, mais dont la potentialité même ne peut être mise sous le boisseau. La multitude l’ignore ou s’en moque, surtout dans la période actuelle, mais le fait est que les prophéties de Moïse, de Bouddha, de Jésus ou de Muhammad se sont avérées capables de pénétrer la conscience d’innombrables générations. Elles continuent d’animer, longtemps après la disparition des hommes vivants qui les portaient initialement, les consciences de masses immenses et de personnalités singulières. Les mystiques ont laissé des traces brûlantes de leurs visions dans leurs témoignages, qui ne sont pas sans analogie avec ceux des chamanes, qui pratiquent l’art de l’extase et de la communion avec des puissances supérieures depuis plusieurs dizaines de milliers d’années, et dans toutes les régions du globe.

Conscience, raison, révélation représentent trois modes d’interaction du cerveau humain avec le monde qui l’entoure, un mode neurobiologique, un mode mental et un mode spirituel. Dans ces trois cas, le mystère c’est qu’il y ait des correspondances efficaces, dans des mesures variées, entre le cerveau humain et, respectivement le cosmos tout entier, les lois cachées qui paraissent le gouverner, et des arrière-mondes, ou des méta-mondes, plus éloignés encore de ce que l’on peut expérimenter dans la vie de tous les jours.

Ces trois mystères sont de différente nature.

Commençons par la conscience. A quel moment de l’évolution la conscience émerge-t-elle ? La forme spéciale de conscience dont les humains bénéficient représente-t-elle un saut singulier, unique, ou bien n’est-elle seulement qu’un palier dans une longue série évolutive ? Faut-il admettre que les autres animaux, les végétaux, et, pourquoi pas, les minéraux mêmes ont des formes de conscience spécifiques qui pourraient, si on était en mesure de les observer effectivement, nous permettre de mieux comprendre la nature de notre propre conscience, ses avantages particuliers, et ses potentialités encore non révélées?

La question de l’existence même de la raison, et surtout de son efficacité propre par rapport à la compréhension de la nature de la nature, soulève d’innombrables questions, dont les plus grands philosophes ne sont pas arrivés à bout (cf. Kant et son aveu d’échec concernant la nature des « noumènes »). Pourquoi des mathématiques parfaitement « abstraites », développées pour leur seule beauté formelle ou pour l’exploration rigoureuse de la logique interne de certains systèmes d’axiomes, sont-elles capables, plusieurs années après, et de façon complètement inattendue, de permettre de résoudre avec élégance et puissance des problèmes complexes de physique quantique ou de cosmologie ?

Enfin, il y a la question de la révélation. Le monde moderne semble être universellement matérialiste, agnostique, athée. Mais en réalité, la puissance de pénétration de grandes religions mondiales ne cessent de s’affirmer. Comment comprendre le monde actuel sans prendre en compte l’influence des monothéismes (judaïsme, christianisme, islam), du bouddhisme ou de l’hindouisme ?

Plus étonnant peut-être, au sein du camp de la rationalité la plus rigoureuse, de nombreux scientifiques du plus haut rang (Einstein, Heisenberg, Schrödinger, Pauli, Eddington,…) ont eu recours à des formes diverses de mysticisme pour tenter de répondre aux questions ultimes auxquelles les résultats (ultimement insuffisants) de leur science même finissaient toujours par les confronter.

Du parallèle entre conscience, raison et révélation, on peut tirer par induction que le cerveau humain est capable en quelque façon de se corréler avec l’univers, selon diverses modalités.

L’entrelacs subtil des molécules géantes d’ADN et de protéines explique apparemment le développement de la vie sur terre, mais il est fort difficile de se représenter pourquoi ces mêmes entrelacs poussés à un certain niveau de complexité débouchent sur un phénomène qui transcende la seule vie biologique, à savoir l’irruption de la conscience au cœur du neurobiologique. La conscience représente par rapport à la vie un saut au moins aussi considérable que celui de la vie par rapport à la seule chimie organique.

Mais ce premier mystère ne fait que préparer l’entrée en scène d’un mystère plus profond encore, celui que le cerveau humain incarne lorsqu’il est capable, par ses seules forces, d’inventer (ou de « découvrir »?) des modèles mentaux qui se révèlent en mesure d’expliquer certaines des structures les plus complexes de l’univers.

Enfin, le mystère de la révélation n’est certes pas le moindre en vérité, si l’on accepte, pour le besoin de notre raisonnement, de lui accorder ce que tant de témoins prestigieux nous affirment depuis tant de millénaires : à savoir l’existence d’une communication possible entre l’univers des hommes et celui d’un ultra-monde, que l’on qualifiera seulement ici de « spirituel ».

Dans un prochain article, je m’efforcerai de déduire de ce constat certaines hypothèses possibles sur la structure profonde du cerveau humain, capable on le voit, de baigner avec une certain aisance au sein de ces trois sortes de mystères: la conscience, la raison et la vision.