Consolation de la conscience


« Boèce »

Dans la Consolation de la philosophie, écrite dans sa geôle, Boèce, attendant d’être exécuté par le roi Ostrogoth Théodoric, se demande : « Si Dieu existe, d’où vient le mal ? Et d’où vient le bien, s’il n’existe pas ? »i Il résumait là un raisonnement d’Épicure conservé par Lactance  :

« Dieu, dit Épicure, ou bien veut supprimer le mal et ne le peut pas ; ou bien il le peut et ne le veut pas ; ou bien, il le veut et le peut. S’il le veut et ne le peut pas, il est impuissant ; ce qu’on ne peut penser de Dieu. S’il le peut et ne le veut pas, il est malveillant ; ce qui est également inadmissible. S’il ne le veut ni ne le peut, il est malveillant et impuissant ; et par conséquent il n’est pas Dieu. S’il le veut et le peut, seule hypothèse qui soit digne de Dieu, d’où vient le mal ? Ou pourquoi Dieu ne le supprime-t-il pas ? »ii

A cette question, Lactance répond :

«Il ne nous est que trop aisé, à nous qui connaissons la vérité, de répondre à ce raisonnement captieux. Nous disons donc que Dieu veut tout ce qu’il lui plaît, et qu’il est également incapable et de faiblesse et de malveillance. Il peut ôter le mal et ne le veut pas, et n’a point pourtant de malveillance. Il laisse le mal dans le monde; mais en le laissant, il donne à l’homme la sagesse, qui lui est plus avantageuse que le mal ne lui saurait être dommageable. La sagesse nous donne la connaissance de Dieu, et cette connaissance nous conduit à l’immortalité, qui est le souverain bien. Nous n’aurions pas cette connaissance-là du bien, si nous n’avions celle du mal. Épicure, ni aucun autre philosophe, n’a pu découvrir ce secret, ni reconnaître qu’en ôtant le mal, on ôterait la sagesse, et on ne laisserait pas à l’homme le moindre reste de vertu, puisque la vertu consiste uniquement à surmonter et à vaincre le mal. Ainsi ces philosophes, qui nous veulent délivrer du mal, nous privent de l’avantage incomparable de la sagesse. Il faut donc demeurer d’accord que Dieu a également proposé et le bien et le mal à l’homme. »iii

L’âme de l’homme est donc double, et trouble. Mêlée de bien et de mal, il lui faut faire son chemin entre abîmes et cieux. Quel sera son destin final ?

« Dieu avait proposé à l’homme le bien afin qu’il le choisît, et le mal afin qu’il le rejetât. Il a permis le mal pour rendre le bien plus recommandable ; car, comme je l’ai déjà expliqué en plusieurs endroits, ce sont deux contraires qui ne peuvent être l’un sans l’autre. Le monde est composé du feu et de l’eau, qui sont deux éléments qui se font une guerre continuelle. La lumière ne pourrait être s’il n’y avait point de ténèbres. Il n’y aurait point d’orient s’il n’y avait point d’occident, ni de chaud s’il n’y avait point de froid. 

Nous sommes des composés de la même sorte, de corps et d’âme, qui sont deux parties opposées. L’âme est comparée au ciel, parée qu’elle est subtile et invisible, et le corps est comparé à la terre, parce qu’il est grossier et palpable. L’âme est stable et immortelle, le corps est fragile et mortel. On attribue à l’âme le bien, la lumière, la vie, la justice; et au corps le mal, les ténèbres, la mort et le péché. Voilà d’où est venue la corruption de la nature et la nécessité d’établir des lois qui défendissent le mal et qui commandassent la vertu. »iv

Dans ce combat des contraires, qui va l’emporter ? Chaque instant compte, et tout peut toujours arriver. Qui, du mal ou du bien, saura dire le vainqueur, pour chacun d’entre nous?

Ainsi que l’a dit un poète, dont Lactance souligne l’élégance, « il faut attendre le dernier jour, et nul ne doit être appelé heureux avant la fin de sa vie ».

Il n’est pas sûr, au demeurant, que l’expression « dernier jour » soit à prendre au sens propre. Pourquoi n’y aurait-il pas d’autres vies ultérieures, après que le dernier jour se soit consumé dans l’éphémère? De futures métamorphoses ne seraient-elles pas envisageables ?

C’est ce que Platon, pour sa part, affirme.

« Il n’est pas possible, Théodore, que le mal soit détruit, parce qu’il faut toujours qu’il y ait quelque chose de contraire au bien ; on ne peut pas non plus le placer parmi les dieux : c’est donc une nécessité qu’il circule sur cette terre, et autour de notre nature mortelle. C’est pourquoi nous devons tâcher de fuir au plus vite de ce séjour à l’autre. Or, cette fuite, c’est la ressemblance avec Dieu, autant qu’il dépend de nous, et on ressemble à Dieu par la justice, la sainteté et la sagesse.»v

C’est une curieuse définition de la fuite. Faut-il fuir pour ressembler à la Divinité ? Ou, faut-il lui ressembler pour pouvoir fuir ?

Il y a peut-être même une troisième voie, celle d’une identité formelle entre la volonté de fuir (ce monde) et la volonté de ressembler (à la Divinité).

L’affaire est sans doute beaucoup plus complexe, car Dieu, à première vue, ne fuit pas. De quoi aurait-il peur ? Tout au plus, pourra-t-on dire qu’il s’absente, sans doute pour des raisons qu’il n’aurait pas de mal à justifier, si les capacités humaines pouvaient les comprendre.

Boèce, dans sa geôle, va plus loin que Platon, qui pourtant avait eu sous les yeux l’exemple de Socrate, lui aussi condamné à mort. Dans plusieurs passages de sa Consolation de la philosophievi, Boèce affirme qu’il ne s’agit pas seulement de rendre les hommes semblables à Dieu, mais de les transformer en « dieux » :

« Il est évident que c’est l’acquisition de la divinité qui donne le bonheur. Mais par la même raison que la justice fait le juge, et la sagesse le sage, la divinité doit nécessairement transformer en dieux ceux qui l’ont acquise. Donc tout homme heureux est un dieu »vii.

Cette transformation, selon lui, se concilie avec l’unité de Dieu, si l’on fait la distinction entre le Dieu par essence et les dieux par participation.

« Il n’existe à la vérité qu’un Dieu par essence ; mais rien ne s’oppose à ce qu’il y en ait un grand nombre par participation. »viii

Platon avait déjà conçu que cette participation à la nature divine puisse être accessible aux « êtres intermédiaires », dont l’essence est « intermédiaire » entre celle du divin et celle des humains. Mais il n’avait pas formellement affirmé que l’homme lui-même pouvait être divinisé. 

Les anciens Égyptiens, en revanche, trois mille ans avant Platon, et quatre mille ans avant Boèce, avaient fait de la métamorphose de tout homme en Dieu, et de tout N. en Osiris N. la base de leur antique théologie.

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iBoèce. Consolation de la philosophie. Livre I. trad. Louis Judicis de Mirandol. Paris 1861

ii Lactance. De la Colère divine, ch. XIII.« Deus, inquit Epicurus, aut vult tollere mala, et non potest ; aut potest, et non vult ; aut et vult, et potest. Si vult et non potest, imbecillis est ; quod in Deum non cadit. Si potest et non vult, invidus ; quod æque alienum a Deo. Si neque vult neque potest, et invidus et imbecillis est ; ideoque neque Deus. Si et vult et potest, quod solum Deo convenit, unde ergo sum mala ? Aut cur illa non tollit ? »

iii Lactance. De la Colère divine, ch. XIII

iv Lactance. De la Colère divine, ch. XV

vPlaton, Théétète, trad. de V. Cousin. «Ἀλλ’ οὔτ’ ἀπολέσθαι τὰ κακὰ δυνατὸν, ὦ Θεόδωρε· ὑπεναντίον γάρ τι τῷ ἀγαθῷ ἀεὶ εἶναι ἀνάγκη· οὔτ’ ἐν θεοῖς αὐτὰ ἱδρύσθαι, τὴν δὲ θνητὴν φύσιν καὶ τόνδε τὸν τόπον περιπολεῖ ἐξ ἀνάγκης. Διὸ καὶ πειρᾶσθαι χρὴ ἐνθένδ’ ἐκεῖσε φεύγειν ὅτι τάχιστα. Φυγὴ δ’ ὁμοίωσις θεῷ κατὰ τὸ δυνατόν· ὁμοίωσις δὲ δίκαιον καὶ ὅσιον μετὰ φρονήσεως γενέσθαι. »

vi Liv. III, ch. XIX; Liv. IV, ch. V

vii Boèce. Consolation de la philosophie. Liv. III, ch. XIX. trad. Louis Judicis de Mirandol. Paris 1861

viii Boèce. Consolation de la philosophie. Liv. III, ch. XIX. trad. Louis Judicis de Mirandol. Paris 1861

Le rire d’ Épicure


« Il faut tout ensemble rire et philosopher » a dit Épicure.i
L’alliance de ces deux verbes, quelque peu insolite, demande qu’on s’y attarde.
« Rire » est la solution adoptée par la plupart des traducteurs pour rendre le mot γέλᾶν, employé par Épicure.
Faut-il s’en contenter ?
Le sens premier de γέλᾶν est « briller », ce qui ouvre d’autres pistes sémantiques que le « rire ». Un vers de l’Iliade emploie ce mot ainsi : « Toute la terre alentour resplendit (γέλασσε) de l’éclat étincelant de l’airain ».
Le dictionnaire Bailly explique que γέλᾶν ne prend le sens de « rire » que par dérivation, à cause la joie qui « illumine » le visage.
La racine étymologique de γέλᾶν est Γαλ, « être clair, briller ». Cette racine tire son origine de la notion générale d’ éclat .ii
D’autres mots en sont issus, notamment γάλα, « lait », peut-être à cause de son doux ‘éclat’ (laiteux), ou encore γαλήνη, « temps calme », acception qui résulte sans doute d’une métonymie (car la mer calme brille au soleil).
Le mot γαλήνη (‘galênè’) signifie aussi la « galène argentifère » (le sulfure de plomb). Il a un autre sens encore : « sérénité de l’âme », – sans doute parce que la « sérénité » se laisse voir sur le visage par une sorte d’éclat.
Le mot γέλᾶν est ambivalent. Il est probable qu’Épicure n’a pas été insensible à tous les sens dont le verbe γέλᾶν était porteur. Mais le lien entre sérénité, calme et rire, qui se laisse entendre implicitement dans la phrase d’Épicure, se dénoue lorsque le rire « éclate ».
La métaphore du rire se file souvent en grec ancien. Pour dire que la terre « tremble », on dit qu’elle « rit », – parce qu’elle « éclate » (« de rire »).
De même, si la mer « rit », lorsqu’elle est calme, elle « éclate » lorsqu’elle est en fureur.
L’un des épithètes de Poséidon, dieu de la mer, est σεισί-χθων, «Celui qui ébranle la terre », de σείω (seíō) « secouer, ébranler », qui a aussi donné séisme en français. Un autre épithète de ce dieu est ἐνοσι-χθων « qui secoue la terre ».
Les forces de la terre, chthoniennes, sont provoquées par Poséidon, dieu de la mer.
A travers lui, terre et mer sont étroitement liées. D’ailleurs le théonyme Poséidon s’interprète étymologiquement comme Пόσις-Δᾶς littéralement « Époux de la Terre », – Δᾶς étant un nom ancien de la Terre, – qui se retrouve dans Déméter.iii
La terre avait aussi pour ancien nom χθών. Ce mot (chtôn, gén. chtonos) était utilisé dans un sens religieux, pour désigner l’enveloppe extérieure du monde des morts et des puissances souterraines. La terre chthonienne n’avait aucun rapport avec la terre qui nourrit, la terre que l’on cultive à laquelle on donnait un autre nom : Gê (γἦ).
Quand la terre « tremble », c’est le monde souterrain, le monde des morts, qui « éclate de rire ».
L’intérêt de ces mots oubliés c’est qu’ils dépeignent une ancienne vision du monde. Ils rappellent qu’alors, la mer et la terre portaient la trace des dieux. La mer miroitait de leur sourire innombrable, et la terre éclatait de leur fureur, ou de leur rire.
Les épicuriens, rappelons-le, croyaient aux dieux, et bannissaient toute crainte de l’Hadès.iv « Les dieux existent, la connaissance que nous en avons est claire évidence. »v
Munis de cette mémoire, on peut s’aventurer maintenant à traduire plus originairement le fragment d’Épicure, dans un sens qui n’a plus grand-chose à voir avec ce que la modernité appelle « épicurisme » :
« Il faut tout ensemble resplendir et philosopher ».
« Il faut tout ensemble illuminer et philosopher »
« Il faut tout ensemble éclater et philosopher » .

iÉpicure, Sentence vaticane 41 (Gn.V., 41 f.394)

iiDictionnaire étymologique de la langue grecque. Pierre Chantraine. Klincksieck, 1977, p.214

iiiDictionnaire étymologique de la langue grecque. Pierre Chantraine. Klincksieck, 1977, p.931

ivCf. A.J. Festugière. Épicure et ses dieux.

vÉpicure, Ep III, 123

Le rire et la mer


 

Épicure a dit : « Il faut tout ensemble rire et philosopher ».i

Du mot grec γέλᾶν, rire , dérive le substantif, γαλήνη, qui dénote, par métaphore, « le calme de la mer ensoleillée », et une aura de brillance tranquille.

Il désigne également, par glissement métonymique, la « galène argentifère » (le sulfure de plomb), mais aussi, la « sérénité de l’âme ».

Il me paraît significatif que la langue grecque ait un mot précis, pour rappeler aux hommes qui la parle, que la mer rit au soleil, calmement, et que l’âme sereine lui ressemble alors.

En consultant le Dictionnaire d’étymologie de Chantraine, on apprend que γέλᾶν, rire, tire son origine de la notion d’ éclat .

Pour dire en grec ancien que la terre « tremble », on dit qu’elle « rit », qu’elle « éclate » (de rire).

Le mot γέλᾶν , donc, est ambivalent. Il peut évoquer le calme de la mer, ou la fureur de la terre, le sourire paisible des vagues, et les forces chthoniennes qui se déchaînent.

Le vieux nom de la terre, chtonos, n’avait aucun rapport avec la terre nourricière, une étendue cultivable. Il était utilisé dans un sens religieux, pour désigner ce qui était ressenti comme l’enveloppe extérieure du monde des morts et des puissances souterraines. Quand la terre tremble, le monde souterrain, le monde des morts rit.

Ces mots oubliés dépeignent une vision du monde. Ils rappellent qu’alors, en les parlant, on convoquait la trace des dieux, on la faisait miroiter.

« Les dieux existent, la connaissance que nous en avons est claire évidence. »ii

Les épicuriens croyaient aux dieux, et bannissaient toute crainte de l’Hadès.iii Les stoïciens aussi, qui vivaient en accord avec le Dieu cosmique.

Quant aux sceptiques, comme Pyrrhon d’Elis, Timon de Phlion ou Enésidème, ils ne croyaient à rien. Ils doutaient de tout. Indifférence, apathie, ataraxie. Détachement.

Pyrrhon répétait : « Les générations des hommes sont comme les feuilles éphémères des bois. »

Ménandre disait : « Veux-tu connaître qui tu es, jette les yeux sur les tombeaux qui bordent le chemin. Là sont les os et la cendre légère des rois, des tyrans, des sages et de tous ces hommes, qu’enflait l’orgueil de leur noblesse, de leur fortune, de leur réputation ou de leur beauté. Voilà le dernier terme où aboutissent tous les mortels. En voyant cela, tu connaîtras de que tu es. »

Timon de Phlion utilisa la métaphore épicurienne du « calme souriant de la mer » (γαλήνη) pour dépeindre la paix du sage sceptique.

Mais le « calme ensolleillé » de Timon n’est pas vraiment celui d’Épicure.

Épicure croyait aux dieux. Timon ne croyait en rien, et à rien.

« La fin selon les Sceptiques, c’est la suspension du jugement, que suit comme une ombre l’ataraxie, au dire de Timon et d’Enésidème. »iv

Diogène Laërce explique que Pyrrhon était allé aux Indes, et qu’influencé par les gymnophistes indiens et les mages perses, il avait ramené en Grèce cette philosophie de l’ataraxie, de l’acatalepsie et de la « suspension du jugement ».

Il rapporte aussi cette anecdote :

Un jour un chien attaqua Pyrrhon.

Il ne put s’empêcher de se mettre en garde. On lui reprocha cette inconséquence, – par rapport à sa philosophie affichée. Il répondit qu’il était difficile de se dépouiller entièrement de son humanité, mais qu’il fallait faire tous ses efforts pour mettre sa conduite en harmonie avec le monde.

Il vaut mieux en rire.

Et regarder la mer.

iÉpicure, Sentence vaticane 41 (Gn.V., 41 f.394)

iiÉpicure, Ep III, 123

iiiCf. A.J. Festugière. Épicure et ses dieux.

ivDiogène Laërce, Les vies des plus illustres philosophes de l’antiquité, 9,107

« Il faut tout ensemble rire et philosopher ».


 

« Il faut tout ensemble rire et philosopher ». Cette phrase d’Épicurei, comme souvent chez les Grecs, a un rapport avec la mer.

Le mot grec γέλᾶν, rire, a un dérivé substantif, γαλήνη, qui signifie « le calme de la mer ensoleillée ».

La mer rit au soleil, calmement.

Le mot γαλήνη possède une aura de brillance tranquille, qui lui permet de désigner aussi, assez logiquement, la « galène argentifère » (le sulfure de plomb), et surtout la « sérénité de l’âme ».

La mer, le rire, la sérénité de l’âme, conjoints en un mot.

Cela, quoique fort intéressant, n’épuise pas le sens de la phrase d’Épicure,.

Il faut aller un peu plus profond, dans deux directions.

Tout d’abord, en consultant le Dictionnaire d’étymologie de Chantraine, on apprend que γέλᾶν, rire, tire son origine de la notion d’ « éclat ».

Par exemple, on peut dire en grec ancien que la terre « rit », c’est-à-dire qu’elle « tremble », qu’elle « éclate ».

Mais alors, on est loin du « calme » de la mer.

La mer rit calmement, mais quand la terre se met à rire, alors ce sont les forces chtoniennes qui se déchaînent.

Le vieux nom de la terre, chtonos, n’avait aucun rapport avec la terre nourricière, une étendue cultivable. Il était utilisé dans un environnement religieux, et désignait ce qui était ressenti comme l’enveloppe extérieure du monde des morts et des puissances souterraines. Quand la terre tremble alors, c’est que le monde souterrain des morts rit.

On dira : des mots, des mots. Oui, mais les mots dépeignent une vision du monde.

Notre siècle a perdu la notion des mystères. C’est pourquoi Épicure est presque incompréhensible aux modernes, qui utilisent le mot « épicurien » complètement à contre-sens.

La deuxième direction d’approfondissement a quelque chose à voir avec l’existence des dieux, et à ce qui peut s’en déduire pour une philosophie de la vie.

Épicure a dit : « Les dieux existent, la connaissance que nous en avons est claire évidence. »ii

L’épicurien bannit toute crainte des dieux et de l’Hadès.iii De ce point de vue, les épicuriens et les stoïciens ont une chose en commun, c’est qu’ils n’ont pas peur de la mort.

Le stoïcien vit en accord avec le Dieu cosmique.

Quant aux sceptiques, comme Pyrrhon d’Elis, Timon de Phlion ou Enésidème, ils ne croyaient à rien qui se puisse affirmer. Ils doutaient de tout. Indifférence, apathie, ataraxie. Détachement universel.

Ménandre disait : « Veux-tu connaître qui tu es, jette les yeux sur les tombeaux qui bordent le chemin. Là sont les os et la cendre légère des rois, des tyrans, des sages et de tous ces hommes, qu’enflait l’orgueil de leur noblesse, de leur fortune, de leur réputation ou de leur beauté. Voilà le dernier terme où aboutissent tous les mortels. En voyant cela, tu connaîtras de que tu es. »

Et Pyrrhon de répéter : « Les générations des hommes sont comme les feuilles éphémères des bois. »

Bizarrement, pour ainsi dire, Timon de Phlion utilisa la métaphore épicurienne du « calme souriant de la mer » (γαλήνη) pour dépeindre la paix du sage sceptique.

Mais le « calme ensolleillé » de Timon n’est pas exactement celui d’Épicure.

Épicure croyait aux dieux. Timon ne croyait en rien, et à rien.

« La fin selon les Sceptiques, c’est la suspension du jugement, que suit comme une ombre l’ataraxie, au dire de Timon et d’Enésidème. »iv

Diogène Laërce explique aussi que Pyrrhon était allé aux Indes, et qu’influencé par les gymnophistes indiens et les mages perses, il avait ramené en Grèce cette philosophie de l’ataraxie, de l’acatalepsie et de la « suspension du jugement ».

Alors, croire ou ne pas croire ? Faut-il « suspendre son jugement » à cet égard ?

Je rapporterai pour conclure cette anecdote citée par Diogène Laërce.

Un jour un chien attaqua Pyrrhon.

Il ne put s’empêcher de se mettre en garde. On lui reprocha cette inconséquence. Il répondit qu’il était difficile de se dépouiller entièrement de son humanité, mais qu’il fallait faire tous ses efforts pour mettre sa conduite en harmonie avec les choses, ou, si on ne le pouvait pas, pour y approprier du moins ses discours.

Alors, faut-il être stoïcien, épicurien ou sceptique ?

Pour ma part, je me contente de regarder à Marseille, tous les jours ou presque, le calme ensoleillé de la mer.

iÉpicure, Sentence vaticane 41 (Gn.V., 41 f.394)

iiÉpicure, Ep III, 123

iiiCf. A.J. Festugière. Épicure et ses dieux.

ivDiogène Laërce, Les vies des plus illustres philosophes de l’antiquité, 9,107