Le Grand Mystère


 

Le Grand Mystère (Taixuan, 太玄 ) a été écrit par l’un des plus célèbres représentants du confucianisme Han, Yang Xiong (53 av. J.-C., 18 ap. J.-C.). C’est un traité composé sur la base du Classique des Mutations.

Yang Xiong s’était retiré délibérément des affaires politiques, et s’était réfugié dans l’obscurité. Nombreux furent les mandarins et les lettrés brillants se moquant de son travail jugé inutile.

Il répondit dans son Éclaircissement adressé aux railleurs : « Comme dans une île couverte d’oiseaux, quatre oies peuvent arriver ou deux canards peuvent s’en aller, nul n’y verra la différence. Autrefois, trois sages d’humanité quittèrent Yin et Yin fut fini, deux vénérables revinrent à Zhou, et Zhou prit son essor. »

 

Assis en souriant


 

Je me suis vanté auprès d’eux de t’avoir connu.

Ils voient ton image dans tout ce que j’écris.

Ils viennent et demandent : « Qui est-il ? »

Je ne sais que répondre : « Vraiment, je ne peux le dire. »

Ils me blâment et s’en vont pleins de mépris.

Toi, tu restes assis en souriant.

Je te raconte dans mes chants les plus longs.

Le secret jaillit de mon cœur.

Ils viennent et demandent : « Dis-nous ce que tu veux dire. »

Je ne sais que répondre.

« Ah ! Je ne sais ce que cela veut dire ! »

Ils sourient et s’en vont pleins de mépris,

Et tu restes assis en souriant.

(Tagore)

Le Coran et la Croix sont même foi


L’ami pour qui épine et fleur sont unes,

Pour qui le Coran et la Croix sont même foi –

Il n’en a cure. Pour lui tout est un :

Le cheval le plus vite, l’âne le plus lent.

(Rûmî)

Libre de courir


Tu m’as pris mon nom et tout le reste. Mon âme :

Des mains que tu fais battre sans chanter.

Il n’y a pas de lieu pour elle. Où irais-je ?

Tu m’as rendu errant comme l’âme; libre de courir.

(Rûmî)

Ceux qui se noient


Dis à la nuit qu’elle ne peut clamer le jour.

Aucune religion ne clame la sainteté de l’amour.

L’amour est un immense océan, sans rivage.

Ceux qui s’y noient, ils ne pleurent ni ne prient.

(Rûmî)

Poète à coup de pelle


 

 

 

Toutes les religions ont leurs repères propres, leurs condensations symboliques. Ce symbolisme peut se réduire à un seul nombre. S’il s’agit de marquer la préférence pour un monothéisme absolu, un monothéisme trinitaire ou bien pour des formes multiples d’émanation divine, on aura pour les premières: Un. Pour les autres : Trois. Ou alors : Sept. Ou encore : Douze. Ou des millions. Pour d’autres encore, qu’importe le nombre, le symbole, la foi suffit.

 

 

Pour le poète, qui n’est ni rabbin ni pape, ce nombre peut être quatre ou même six. Comment être sûr en ces domaines flottants, indécis, vus depuis la Terre ?

 

 

Michaux témoigne : « Il existe quatre mondes (en dehors du monde naturel et du monde aliéné). Un seul apparaît à la fois. Ces mondes excluent catégoriquement le monde normal, et s’excluent l’un l’autre. Chacun d’eux a une correspondance nette, unique, avec un endroit de votre corps, qui est porté à un autre niveau d’énergie, et qui reçoit un ravitaillement, un rajeunissement et un réchauffement instantané. » i

 

 

Le corps humain, par plusieurs points précis, qui sont des nœuds de passage, des zones de convergence, où s’initient des passerelles spéciales, se relie à ces quatre mondes.

 

Encore une histoire de shakra ? Faut-il réduire l’écriture poétique à des mots usés, connotés, mal compris ? Le poète est trop ailleurs, dilaté, honnête, retranché. Il n’orientalise pas, il n’indianise pas. Plutôt, il paye de sa personne, prend des risques, et même se met en danger.

 

La drogue, le poète l’a prise comme un taxi. Comment visiter les étoiles quand le compteur tourne ? Comment faire ce qui n’a jamais été fait, ce qui n’ jamais été appris, ce qui n’est pas racontable ?

 

Ce n’est pas donné à tous. Michaux l’a su. Garder la tête froide quand le turbo compresse. Il va, très loin, très haut, il en revient toujours. De ses tournées dans l’infini turbulent, dans l’espace incompressible. D’autres auraient péri, seraient devenus fous. Lui non. Il épaissit son sang, marque sa trace, accumule de la réminiscence, puis vient la coucher sur le papier.

 

Coucher ? Avec l’ouragan ?

 

« Il existe encore deux autres « au-delà », tout aussi exclusifs, fermés, où l’on n’entre que grâce à une sorte de cyclone, et pour arriver à un monde qui est lui-même un cyclone, mais centre de cyclone, là où c’est vivable et où même c’est par excellence la Vie. On y accède par transport, par transe. »

 

Le cyclone : un phénomène météo dont la caractéristique est le tourbillon.

 

La Vie : un phénomène bio dont une image est la spirale, popularisée par l’ADN et le kundalini.

 

La transe : un phénomène psychologique dont la trajectoire est la parabole, ou peut-être l’ellipse. Ces figures mathématiques sont aussi des figures du discours. Alors de quoi la transe est-elle elle-même la figure ?

 

 

« Si l’étendue est un des caractères du divin, bien plus encore la tension. »

 

La transe est probablement une figure de la tension transcendante ; elle est une figure de la transcendance tendue, étendue, entendue.

 

 

« L’insignifiance des constructions de l’esprit apparaît. Contemplation sans mélange. Les appartenances, on n’y songe plus, les désignations, les déterminations, on s’en passe ; du vent est passé par-dessus, un vent psychique qui défait avant qu’elles ne naissent les déterminations, les catégories. »

 

Constat d’impuissance sarcastique. L’esprit ne signifie rien de signifiant dans ses tours, ses détours et ses catégories. Et météo toujours: un « vent » passe au-dessus, défait ce qui n’est pas né encore. En échange, sans mélange, ce que Michaux appelle la « contemplation ». Défaire plutôt que faire, le lot du poète en chasse.

 

 

« Or tout homme est un « oui » avec des « non ». Après les acceptations inouïes et d’une certaine façon contre nature, il faut s’attendre à des retours de « non », cependant que quelque chose continue à agir, qui ne peut être effacé, ni revenir en arrière, vivant à la dérobée de l’Inoubliable.

 

Évolution en cours… »

 

L’homme est un « oui », avec des « non », et peut-être avec des « peut-être ». Mais assurément il est bien autre chose encore, que ni le « oui » ni le « non » ne peuvent saisir, et le « peut-être », moins encore. Il est ce « quelque chose ». Ce « quelque chose » qu’on dérobe, qu’on oublie, mais qui est vivant.

 

 

D’un texte du poète, j’extraie à coups de pelle, ou de canifs, des morceaux de diamants noirs. Posés sur la feuille blanche, ils vibrent en variations, avec des couleurs et des ombres. On peut rêver seul, et on peut réfléchir à plusieurs.

 

 

 

iHenri Michaux Les Grandes Épreuves de l’Esprit

 

A quoi rime la « vie »?


Une incitation permanente à relancer les dés. À rebander l’arc des possibles, à changer de flèche et de cible. À viser l’invisable. Vers le bas, jamais. Vers le haut, toujours. Le plus haut, malgré la perte patente.

« Après le coup de grisou dans la tête, l’horreur, le désespoir après qu’il n’y a rien eu, tout dévasté, sabordé, toute issue perdue

un ciel glacialement ciel

Obstrué à présent, barré, bourré de débris ;

ciel à cause de la migraine de la terre

dépourvue de ciel

un ciel parce qu’il n’y a plus nulle part où poser la tête

Traversé, rétréci, rentré rogné, défait intermittent, irrespirable dans les explosions et les fumées

bon à rien

un ciel désormais irretrouvable »

(Michaux)

Non que je veuille gagner ou perdre !

Le ciel noie les petits désirs.

Seul dans la barque, une rame dans la mer.

Des nuits, je cherche dans l’ombre l’éclat ténu.

On trouve parfois des scintillements intimes.

« Sur une étrave fendant une mer sans flot

un être debout penché sur l’avant

passent obliquement d’autres étraves

leur occupant pareillement penché

Pas de ports. Ports inconnus

Quelques signes parfois d’étrave à étrave

qui alors se rapprochent »

(Michaux)

Il n’y a pas d’étrave à la bifurcation des caps. D’assez proches éclaboussures convergent, pour échanger quelques signes.

Mais rien n’indique les diagonales.

Pas d’estime des ports « inconnus », peut-être inconnaissables, qui sans doute n’existent pas.

Dans une langue future, humble, plus réaliste, y aura-t-il encore une place pour le mot « port » ? Et pour sa rime riche, déplacée, inadéquate, le mot «  mort » ?

Y aura-t-il le mot « envie », – qui, mieux que rime, rame avec « va ! ».

Qu’a vu Michaux ?


 

Michaux, on peut s’y appuyer. Il ne cède. On peut le citer, il résiste.

« Vers l’au-delà qui apparaît, qui disparaît, qui reparaît. »

L’au-delà je n’en connais qu’un rayon. Apparu, portant, aigu, puissant, acide, placide, allié, plié, chevauché un jour et une nuit, en frôlant les gouffres, en éludant les cimes.

Revenant, longtemps je l’ai cherchée, l’image. Jamais retrouvée, à la vérité. Ici et là, des pistes proposent, en des vers obscurs, des mots tendus, des silences opaques, des allusions entendues.

Plusieurs décennies plus tard, par ricochet sur la mémoire, j’entends un écho possible peut-être, une résonance.

« Pour la fille de la montagne

secrète, réservée

l’apparition fut-elle une personne,

une déesse ? »

Henri Michaux répond sans fioriture à sa propre question :

« surtout lumière,

seulement lumière

comme lumière elle demeura ».

Ce texte est dédié à Lokenath Bhattacharya, et fut publié chez Gallimard en 1986.

Le couplet suivant fait chanter une autre corde.

« Simultanément

comme se déchire le sol des pentes d’un volcan qui se réveille

eut lieu le dégrafage général au-dedans d’elle et autour

retranchement singulier, inconnu

qui à rien ne se peut comparer

……….. »

Points de suspension dans le texte. Mais pourquoi ce mot : dégrafage ?

Il fait penser à des seins sanglés qu’on libère d’un coup, ou à quelque corset désuet. Comment l’appliquer au-dedans de l’âme ?

Le poète prend son risque. Il raconte avec ses mots ce qu’il n’a peut-être pas vu, et qu’il a deviné. Il s’engage dans des voies étroites, lui le poète célèbre, dans le Paris des avenues, des lumières. Il dit des mots à majuscules:

« Dans le jeune et pur visage, le regard initié,

Miroir d’un Savoir

contemplation du Vrai, ignoré des autres »

Le Vrai ! Le Savoir ! Pas étonnant que Sartre et ses acolytes l’aient royalement ignoré, ce Michaux-là.

Aujourd’hui, il y a tant d’inaudible que c’en est prévisible. Justement, c’est ce que je n’attends plus, le prévisible.

Le Vrai ! Le Savoir ! Heureusement que l’on a encore des Michaux dans ce monde.

Voir les voix


« Il faut te faire émigrant, en quête de la terre paternelle, celle de la parole sacrée, celle du père de ceux qui pratiquent la vertu. Cette terre, c’est la sagesse. »i

Philon d’Alexandrie est un personnage clé, ayant vécu dans une période charnière, il y a deux mille ans, dans une ville où se rencontrent l’Afrique, l’Asie et l’Europe, au centre d’un réseau mondialisé, dense, d’échanges et d’idées.

Il est l’auteur d’une œuvre abondante, hybride, inspirée.

«Parfois, je venais au travail comme vide, et soudainement j’étais rempli, les idées tombaient invisibles du ciel, épandues en moi comme une averse. Sous cette inspiration divine, j’étais grandement excité, au point de ne plus rien reconnaître, ni le lieu où j’étais, ni ceux qui étaient là, ni ce que je disais ou ce que j’écrivais. Mais en revanche j’étais en pleine conscience de la richesse de l’interprétation, de la joie de la lumière, de vues très pénétrantes, de l’énergie la plus manifeste dans tout ce qu’il fallait faire, et tout cela avait autant d’effet sur moi que l’évidence oculaire la plus claire aurait eu sur mes yeux. »ii

On voit, ou on ne voit pas. Celui qui voit c’est le sage. Le fou est aveugle ou myope au mieux.

« Autrefois en Israël, quand on allait consulter Dieu, on disait: Venez, et allons au voyant! Car celui qu’on appelle aujourd’hui le prophète s’appelait autrefois le voyant. » (1 Sa 9,9)

Après son combat dans la nuit, Jacob a voulu entendre le nom de celui qu’il combattait, pour enfin le voir. L’oreille, un moyen pour l’œil. L’audition, une aide à la vision. Mais ce nom ne lui a pas été révélé. En revanche, c’est son propre nom qui a été changé. Alors seulement il a « vu ».

Différence entre moyen et fin. Résultat indirect, mais résultat quand même. Par la sagesse, on peut entrer dans le monde de la sagesse, et « voir ».

La sagesse est une lumière, – une lumière qui voit et qui se voit elle-même. C’est une splendeur, dont le soleil est un archétype, une image. Mais surtout, elle fait vivre.

Philon veut voir, pas seulement entendre :

« Si la voix des mortels s’adresse à l’ouïe, les oracles nous révèlent que les paroles de Dieu sont, à l’instar de la lumière, des choses vues. Il est dit « Tout le Peuple voyait la voix » (Ex. 20, 15) au lieu de « entendait » la voix. Car effectivement il n’y avait pas d’ébranlement de l’air dû aux organes de la bouche et de la langue ; il y avait la splendeur de la vertu, identique à la source de la raison. La même révélation se trouve sous cette autre forme : « Vous avez vu que je vous ai parlé depuis le ciel » (Ex. 20,18), au lieu de « vous avez entendu », toujours pour la même raison. Il se rencontre des occasions où Moïse distingue ce qui est entendu et ce qui est vu, l’ouïe et la vue. « Vous entendiez le son des paroles, et vous n’aperceviez aucune forme, rien qu’une voix » (Deut. 4,12). »iii

Voir une voix !

Les sens ne sont jamais seuls. Une saveur s’apprécie par le goût, mais la vue y a son rôle aussi. La robe du grand cru ajoute au goût. L’odeur, les narines s’en emparent, et la vue a sa part, elle ajoute à la fête du sens. Le toucher, la caresse, on peut en jouir les yeux clos, mais la vue les magnifient, dans tous les sens !

Pour voir des voix, il suffit d’entendre leur fracas, leur douceur, de goûter leur fiel, leur miel, de sentir leur souffle, leur haleine.

Mais quid des voix divines ? Dieu a-t-il une odeur ? Une saveur ? Un toucher ?

Seule sa voix, – inaudible, seulement visible.

Quand on l’a « vue », il reste à « l’entendre ».

i Philon, De migratione Abrahami, 28

ii De migr. Abr., 35

iiiDe migr. Abr., 47

Le pélican et les séraphins noirs


Max Jacob a écrit le « Printemps »i juste avant d’être arrêté par la Gestapo et envoyé vers la mort à Drancy.

Devant cette poussière d’or du soleil, sur l’horizon de la plaine, devant cette poussière d’argent des saules autour des marais, ce bourdonnement des insectes différents, coupés par le cricri dominé par l’épouvante d’un avion, devant cette poussière des fleurs sporadiques, le corbeau replie ses voluptueuses ailes de velours et de soie, se recueille, salue profondément et cherchant dans sa poitrine en sort le cri de pélican qui fut celui du Christ mourant. Et moi laissant rouler ma tête en pleurs, en pleurs de joie dans mon coude de gnome, de vieillard infirme, je m’écrie : « Mon Dieu, je suis panthéiste et vous êtes indicible. »

La poussière témoigne de l’unité du monde. La volupté du velours incite au recueillement. Le cri du pélican et le cri du Christ sont noyés dans l’épouvante. C’est la guerre. Max Jacob, alias Léon David, alias Morven le Gaëlique, converti au christianisme et portant l’étoile juive, infirme et panthéiste, se livre aux pleurs et à la joie.

Au Moyen Âge le pélican était un symbole du sacrifice christique. De nombreux écrivains et poètes que Jacob ont poussé cette métaphore.

Lautréamont : « Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à ses petits, n’ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour, afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet acte se comprend » (Chants Maldoror, 1869).

Bloy : « Chacun de nous est sauvé par le pélican rédempteur qui peut sauver jusqu’à des notaires! Mais il vous sauve très-particulièrement, parce que le cœur de Jésus avait besoin d’un peintre et qu’aucun peintre ne se présentait. À force d’amour et de foi, vous avez été jugé digne d’entrevoir le pélican rouge, le pélican qui saigne pour ses petits » (Journal, 1906).

Le wiki dit, plus techniquement: « Le pélican est généralement silencieux, mais dans les colonies de nidification, les poussins lancent des grognements plaintifs pour demander de la nourriture. Les adultes peuvent émettre des cris enroués pendant la parade nuptiale. »

Le Christ cloué, suspendu par les bras distendus, la poitrine suffocante, proche de l’asphyxie, n’a pas dû crier bien fort. Son gémissement fut-il « plaintif » ou « enroué » ?

L’ornithologie ne peut guère aider ici.

Les images d’un poète, leurs rhizomes, prolifèrent et interfèrent, générations après générations, comme des souvenirs et des prophéties.

Musset:

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.

Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L’océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu. »

(La muse)

Le pélican pour sa nichée s’offre en une sorte de sacrifice christique, et pousse pour adieu final un « cri sauvage ».

La métaphore du pélican appliquée au Christ comporte une certaine part d’approximation. Jésus ne s’est pas frappé lui-même le cœur, pour abréger un « trop long supplice ». Un soldat romain s’en est chargé.

Musset est un poète, et par anticipation, il pressent la fin sûre des poètes:

« Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. »

Max Jacob le poète a eu lui aussi un pressentiment de la fin, proche.

Ceux qui se sont saisis de lui n’étaient pas des « séraphins noirs ».

i Du recueil intitulé « Derniers poèmes »

L’ombre de Dieu et le Coran


 

Le nom propre Bétsaléeli signifie au sens propre « dans l’ombre de Dieu »ii. Philon en propose cette interprétationiii : « L’ombre de Dieu c’est le Logos. De même que Dieu est le modèle de son image qu’il a ici appelé ombre, de même l’image devient le modèle d’autres choses, comme il l’a montré au début de la Loi (Gen. 1, 27) (…) L’image a été reproduite d’après Dieu et l’homme d’après l’image, qui a pris ainsi le rôle de modèle. »

L’homme paraît n’être que l’ombre d’une ombre, l’image d’une image, ou encore le songe d’un songe. Car le mot ombre peut évoquer le rêve. Philon cite à ce propos le verset : « Dieu se fera connaître à lui dans une vision, c’est-à-dire dans une ombre, et non pas en toute clarté » (Nb. 12,6) .

Mais la citation de Philon est un peu incertaine. Dans l’original hébreu, on lit non pas « ombre » (tsal), mais « songe » (halom). Il est vrai que ces deux mots ont des connotations proches.

« Écoutez bien mes paroles. S’il n’était que votre prophète, moi, Éternel, je me manifesterais à lui par une vision, c’est en songe que je m’entretiendrais avec lui. Mais non: Moïse est mon serviteur; de toute ma maison c’est le plus dévoué. Je lui parle face à face, dans une claire apparition et sans énigmes; c’est l’image de Dieu même qu’il contemple. Pourquoi donc n’avez-vous pas craint de parler contre mon serviteur, contre Moïse? » iv

A un simple prophète, Dieu se manifeste par des moyens ambigus et fragiles : une vision ou un songe.

Mais à Moïse, Dieu apparaît face à face, clairement, sans énigmes. À Moïse il est donné de contempler Dieu comme une « image ».

Moïse a l’insigne privilège de voir Dieu face à face, mais il n’en voit en réalité que l’image. Cette image, cette « ombre », n’est pas simplement une image, elle est le Logos de Dieu, si l’on en croit Philon.

Né à Alexandrie juste avant notre ère, Philon précède de peu dans l’histoire l’apparition d’un certain Jésus de Galilée, qui devait lui aussi recevoir le nom de Logos divin.

Les théories platoniciennes du Logos avaient donc fini par percoler et ensemencer quelque peu les pensées judaïques.

De Moïse à Jésus donc, continuité et différence. Moïse s’entretient face à face avec le Logos de Dieu, son « image », et qui est aussi appelé son « ombre ». Jésus s’entretient face à face avec Dieu, et il a été aussi appelé Logos.

Quelle différence? Une différence de degré d’incarnation. L’esprit s’incarne plus ou moins. Aux prophètes, sont données les visions et les songes. À Moïse, l’image et la vision du Logos. À Jésus, il est donné d’être le Logos.

Et au prophète Muhammad qu’a-t-il été donné ? Il lui a été donné le Coran. Comme le prophète était notoirement illettré ce texte lui a été donné sous forme orale, par un ange. Des scribes se sont ensuite chargés de transcrire le texte révélé sous sa dictée.

Peut-on dire que le Coran est une instance du Logos divin? Rien n’empêche de le dire. Le Coran et le Logos sont des instances du Verbe de Dieu.

Alors quelle différence entre l’expérience de Moïse, celle de Jésus et celle de Muhammad ?

Mis à part quelques questions de degrés, dans les trois cas Dieu se manifeste par sa Parole. Les Chrétiens donnent à cette Parole le nom de « fils de Dieu ». Les Musulmans donnent à cette Parole le nom de « Coran incréé ».

Il y a quand même une petite différence. Le Coran incréé, qui est une instance du Logos divin, demande aux « croyants » de tuer les Juifs et les Chrétiensv, parce qu’ils croient que le Logos peut s’incarner, les uns dans une « image » et les autres dans un « Fils de Dieu ».

Clairement le temps est venu se se livrer au Ta’wil du Coran.

iEx. 31,2

iiL’ombre se dit « tsal » en hébreu. « Tsaléel » : l’ombre de Dieu

iiiLegum Allegoriae, 96

ivNb. 12,6-8

vCf. la sourate n° 9, intitulée « At-Taoubah » (le repentir), verset 30.

C’est Allah qui tue les « mécréants »


« Vous n’avez point tué ces mécréants, c’est Allah qui les a tués ! ».

La guerre contre l’islamisme radical ne fait que commencer. En étant optimiste, elle pourrait durer encore deux ou trois générations, malgré les lois anti-terroristes, les caméras de surveillance, les portiques d’aéroport, les fichiers « S », l’excellence bien connue des « services » et les mâles rodomontades des « décideurs ».

Cette guerre pourrait durer bien plus longtemps encore, si l’on tient compte de sa dimension géographique (le monde entier), de son cadre temporel (le jihad a commencé il y a plus de quatorze siècles), de son contexte économique et social (marginalisation et pauvreté programmées pour une bonne part de la population mondiale, en particulier dans la sphère arabo-musulmane), et de son environnement politique (cécité et ignorance du personnel politique sur les questions de religion en général).

Beaucoup de sang, des morts, des larmes, dans les décennies à venir.

Il faut se préparer sur le plan mental et moral. Si l’on veut gagner une guerre, il n’est pas inutile d’essayer de comprendre le cadre idéologique de l’ennemi, sa manière de voir le monde.

Commençons par une épithète, révélatrice, souvent employée par les politiques et les commentateurs. Les terroristes seraient des « lâches ». On a entendu cela à propos du 11 septembre, et récemment après les attentats de Paris et Bruxelles.

Je pense que ce terme tombe à côté de la plaque. Cette épithète est inconsidérée, et révèle un manque d’analyse. Les terroristes ont tué aveuglément, tout en sachant qu’ils allaient à la mort. Ces attentats-suicides peuvent être appelés « lâches », en un sens, parce qu’ils s’attaquent à des gens sans défense. Mais ils ne sont pas « lâches » si l’on considère que les terroristes ont regardé la mort en face, sachant avec certitude que peu après le déclenchement de leurs attentats ils allaient eux-mêmes mourir.

Il vaudrait mieux trouver un autre adjectif que « lâche ». Dans un monde matérialiste et consumériste, il n’y a pas beaucoup de gens prêts à mourir pour des idées, pour une cause. Reconnaissons cela aux islamo-terroristes: ils sacrifient leur vie pour ce qu’ils croient.

Mais que croient-ils exactement?

Comme tous les religieux, et comme tous ceux qui croient en quelque chose, les islamo-terroristes croient qu’ils sont du « bon côté », qu’ils sont dans le « bon camp ». Qu’est-ce qui leur fait croire cela ? Il faut revenir aux textes, en particulier à la rhétorique spécifique du Coran, sur ces questions de jihad.

Dans la sourate 8, Al-‘Anfal (« Le butin »), le verset 17, s’adressant aux combattants jihadistes en guerre contre les mécréants, est explicite:

« Ce n’est pas vous qui les avez tués, mais c’est Allah qui les a tués. »

Une guerre où Allah s’engage effectivement et tue lui-même les mécréants n’est pas une guerre comme une autre.

Il n’y a pas si longtemps, au 20ème siècle, deux guerres mondiales avaient habitué les Européens à une rhétorique similaire (« Gott mit uns », « In God we Trust). La rhétorique du bien contre le mal reste constante de par le monde, et dans des contextes variés.

Dans une guerre multiforme, qui a déjà fait des millions de morts, depuis l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak par les Etats-uniens, de quel côté se tient Dieu ?

La réponse est évidente. Dieu se tient du côté des « bons », à savoir les Occidentaux. Mais Allah, pour sa part, c’est l’évidence aussi, se tient du côté des « croyants », les jihadistes.

Dieu et Allah ne combattent pas de la même manière. Quand un drone lâche ses « munitions de précision » sur une école, un hôpital ou un village, ce n’est pas Dieu lui-même qui tue, ce sont des hommes dûment mandatés par des administrations, par des décideurs politiques et par des peuples démocratiques.

Quand un jihadiste assassine à la kalachnikov, coupe des gorges, déclenche des bombes pleines de clous, fonce sur la foule en camion, ce n’est pas lui qui tue, c’est Allah, nous explique le Coran.

Les jihadistes se considèrent comme des instruments de mort dans la main d’Allah. Est-ce que les parlements dits démocratiques, mais trop souvent croupions, et les hommes politiques cyniques, populistes et corrompus peuvent occuper le même type de terrain symbolique qu’Allah ?

La laïcité républicaine a mis volontairement de côté les questions de religion, en les confinant à l’espace privé. La France a fait le choix politique et idéologique, ratifié en 1905, de « séparer » l’Église de l’État. Cette option a pu fonctionner dans le cadre de la IIIème République, puis dans les républiques subséquentes, en partie parce que le christianisme a toujours reconnu l’existence des deux mondes, le monde historique, temporel, politique et le monde spirituel.

Le moment est sans doute venu de repenser la laïcité à la française dans le contexte mondial. Non pour la supprimer mais pour l’approfondir, et la mettre en mesure de s’adapter à des situations nouvelles.

Il n’y aura pas de paix sociale, politique, religieuse, sans une révolution profonde dans les cœurs et les esprits.

Et je pense que le véritable terrain de la discussion ne peut être seulement politique. Il doit aussi s’attaquer à l’analyse de la substance même des textes sacrés des religions monothéistes.

Sans cet effort collectif, critique, à la fois politique et théologique, il n’y aura jamais que des solutions boiteuses, entraînant demi-mesures et rancœurs inévitables.

Le temps est venu de porter sur la place publique l’attention sur des textes « sacrés » qui appellent au meurtre des « mécréants », des « infidèles ».

Le temps est venu d’appeler l’attention publique sur l’hypocrisie, les doubles langages de « religieux » qui propagent la haine sous couvert de rester fidèles à une tradition jamais critiquée, jamais revue, jamais mise à jour.

Sans ce travail critique, qui doit être entrepris d’urgence par les trois religions monothéistes, réunies dans un concile mondial du monothéisme, rien n’avancera sur le fond.

Le christianisme a supprimé toute référence aux « juifs perfides ». L’islam doit supprimer toute référence à la mise à mort des « mécréants ». Le judaïsme doit aussi, sans doute, revisiter sa manière de traiter les « goyim ».

Le verset 35 de la sourate 47, qui porte le nom du Prophète (« Muhammad ») dit explicitement:

« Ne faiblissez donc pas, et n’appelez pas à la paix alors que vous êtes les plus hauts ! Allah est avec vous. »

Voilà ce que pense intimement le jihadiste. « Pas de paix. Allah est avec nous. »

Je ne crois pas que les caméras de surveillance, les portiques et les bases de données permettront la victoire finale face à des gens pénétrés de ce genre d’idées, et prêts à se donner la mort pour ce qu’ils croient.

Je crois que la victoire finale appartiendra à ceux qui peuvent donner leur vie pour sauver le monde de la mort.

« Qu’Allah les tue ! »


Pour contribuer à une nécessaire réflexion sur les causes profondes des récents événements auxquels l’Europe a été confrontée, et qui sont diverses, j’aimerais pointer la question du texte coranique. On dit souvent que l’islam est « une religion de paix », qu’il n’y a rien de commun entre la violence aveugle et sourde de la terreur, et le texte sacré qui nous vient de l’ancienne « Arabie heureuse ».

Je ne suis pas compétent pour confirmer ou réfuter ce type de jugement global. Mais j’aime les langues et les textes fondateurs, et j’aime y revenir. Je propose d’analyser le verset 30 de la sourate coranique n° 9, intitulée « At-Taoubah » (le repentir) :

« Les Juifs disent :  »Uzayr est fils d’Allah » et les Chrétiens disent :  » Le Christ est fils d’Allah ». Telle est leur parole provenant de leurs bouches. Ils imitent le dire des mécréants avant eux. Qu’Allah les tue ! »

قتلَهموآللّه

Qâtala-humul-lâh !

Lorsqu’on cherche à interpréter des « textes sacrés », on peut toujours décider de mettre en jeu différents niveaux de connaissance, ou de sagesse. Le verset ici cité est loin d’être isolé, il en existe d’autres de la même farine, et certains plus violents mêmes.

Ce verset coranique, direct, violent, incite à tuer les juifs et les chrétiens à cause d’un différent d’origine théologique (l’idée qu’Allah puisse avoir un « fils »). Est-il responsable de la manière dont certains musulmans considèrent les croyants des deux autres monothéismes, le judaïsme et le christianisme ?

Je propose qu’un concile mondial des trois principales religions monothéistes se réunisse rapidement, pour procéder à une analyse critique et conjointe de la Torah, des Évangiles et du Coran, et émettent en conclusion un communiqué commun.

Ce communiqué aurait pour but d’aider les lecteurs de base à comprendre que toutes les formules que l’on pourrait trouver dans l’un ou l’autre des textes sacrés et qui réclament l’anéantissement de l’autre ne sont en réalité que des cris d’amour sincère pour tous les hommes vivant sur la Terre, sans distinction de religion.

Si cette tâche de réinterprétation s’avérait impossible pour certains passages particulièrement crus, je propose qu’un concile mondial des religions concernées se réunisse et propose alors la révision et la réécriture des textes incriminés, dans l’intérêt supérieur de la paix mondiale.

La Mort mourra


 

Railleur, Donnei provoque la Mort ; il veut l’humilier, l’écraser, l’annihiler. Il renverse les rôles absolument. C’est lui qui tient la faux désormais. En quelques mots il fauche la mort et la guerre, le poison et la maladie. La mort n’est plus qu’une esclave soumise au destin et au hasard, au pouvoir et au désespoir ; elle est enchaînée, et il est de bien meilleurs sommeils qu’elle, opiacés ou rêveurs.

Au moment où la mort, la « pauvre mort », croit avoir vaincu, un court sommeil seulement nous sépare de l’éternité. Pirouette métaphysique. Grand saut de l’ange au nez du néant.

Le dernier vers du Sonnet X de Donne fait penser à la formule de Paul: « Ô Mort, où est ta victoire ? »ii. Cette formule de Paul évoque elle-même celle du prophète Osée au moment où il prononça des imprécations contre Ephraïm et les idolâtres de Juda: « Et je les libérerais du pouvoir du Shéol ? Et je les délivrerais de la mort ? O mort, où est ta peste? Shéol, où est ta destruction? »iii

Il y a quand même une nuance importante. Osée appelait, quant à lui, la mort et la puissance du Shéol sur des hommes coupables. Paul, en revanche, c’est la mort même dont il annonce l’anéantissement.

En cela Paul renvoie à Isaïe, lorsque ce dernier disait: « Yahvé a fait disparaître la mort à jamais. »iv

Isaïe, Paul, Donne, à travers les siècles, partagent la même idée. La mort doit mourir un jour. Ils en sont sûrs : la mort mourra.

Qui dit mieux ?

i

Death be not proud, though some have called thee

Mighty and dreadfull ; for, thou art not soe,

For, those, whom thou think’st, thou dost overthrow,

Die not, poore death, nor yet canst thou kill mee.

From rest and sleepe, which but thy pictures bee,

Much pleasure, then from thee, much more must flow,

And soonest our best men with thee doe go,

Rest of their bones, and soules deliverie.

Thou art slave to Fate, Chance, kings, and desperate men,

And dost with poyson, warre, and sickness dwell,

And poppie, or charmes can make us sleep as well,

And better then thy stroake ; why swell’st thou then ?

One short sleepe past, wee wake eternally,

And death shall be no more ; death, thou shalt die.

(John Donne, Sonnet X)

ii 1 Cor. 15.55

iii Os. 13,14

iv Is. 25,8

Un pape, femme chinoise, et l’avenir de l’Europe


 

Dans son dernier livre, L’Avenir de Dieu, l’historien Jean Delumeau écrit que l’aggiornamento de l’Église ne sera vraiment réalisé que le jour où le pape sera une femme chinoise mariée à un Noir.

L’idée peut paraître piquante. Pourquoi pas en effet ? Mais comme pour Windows les mises à jour, les aggiornamentti sont perpétuels, et ne peuvent pas cesser comme ça. Un jour sans doute la prophétie de Delumeau sera réalisée. L’Église en sera visiblement plus universelle, plus vraiment « catholique » donc. Mais il y aura encore du chemin à faire.

Il faudra encore réaliser l’union de toutes les fois mondiales, la synthèse de leurs dogmes, la résolution de leurs actuelles incompatibilités, le rapiéçage des schismes, le raccommodement des exclusions, la reconnaissance des errements. Plus que tout, il faudra montrer que cette religion finale apportera la paix effective dans le monde, et garantira la justice. Sans quoi toute religion n’est que farce, hypocrisie, bla-bla technique à l’usage des pédants et des bigots de toutes obédiences.

Le pape « femme chinoise » sera un grand bond en avant, n’en doutons pas, mais la route est bien plus longue encore que la distance d’un bondissement.

Aujourd’hui, Rome est toujours en Europe, pas très loin d’Athènes, ni d’ailleurs de Jérusalem.

L’Europe est paraît-il en « voie de déchristianisation rapide », ce que confirmerait l’effondrement de ses valeurs. Jour après jour, des femmes, des enfants, des vieillards et des jeunes gens meurent noyés en mer Égée, et d’autres survivent dans l’indifférence des bonnes gens, ou suscitent la haine par anticipation, et par action, des groupes extrémistes. Des portions entières, massives, au Nord, à l’Est, au Sud de l’Europe déchristianisée se convertissent aux mots d’ordre de l’extrémisme raciste, rapace, ranci, rabide.

Angela Merkel joue, c’est presque la seule à ce niveau de responsabilité, la carte de l’ouverture des frontières. Choix risqué, mais visionnaire. Comparez avec les petits marquis confits de suffisance, pleins de calculs minables, experts en ré-élections, mais incapables de soulever l’Europe des peuples à la hauteur de ses ambitions séculaires, millénaires même. Cette passivité sans vision, sans sens, cette misérable hypocrisie, cette puanteur morale soulèvent le cœur.

Avant la Syrie il y a eu l’Égypte, la Libye, la Tunisie. Et l’Irak ! Et l’Afghanistan !… Que faisaient les grands chefs alors ? Sarkozy a fait bombarder la Libye et pourchasser Khadafi pour éliminer les preuves de l’argent versé. Obama, prix Nobel de la Paix, n’a pas su arrêter la guerre, ni gagner la paix.

Où était l’Europe quand le feu gagnait de nouveaux foyers, l’un après l’autre, sur la rive sud de la Mare Nostrum, ou à l’Est de ses rives orientales?

L’irresponsabilité du politique est flagrante, totale, ahurissante. Pour sauver les banques, défendre les taxis, composer avec les intérêts, il y a de la ressource. Pour sauver le monde, il faudra attendre les prochaines élections.

L’Europe n’est pas un petit cap au bord de l’Eurasie. L’Europe est une idée millénaire. Quoique pas encore tout à fait morte, cette idée est aujourd’hui à l’agonie.

Que veut-on ?

Une Europe barbelée ? Des murs d’enceinte? Une police des frontières tirant à vue sur les hordes de pauvres gens, comme le demandent déjà certains partis, pour attirer les votes ?

Le fascisme mondial enfin vainqueur, dans l’agonie vichyssoise des consciences ? La mort de l’âme et du cœur ?

La souffrance des réfugiés, le mépris des humiliés, la haine des terroristes ?

Nous avons besoin d’une grande vision.

Sans vision, l’Europe étrécie, comme le ver fouaillé par l’épingle, sera rayée de la carte conceptuelle et morale du monde.

Une autre politique européenne est possible, celle du courage et de l’ambition mondiale.

Moïse, le prépuce coupé et l’infection génitale


 

Yahvé attaqua Moïse et chercha à le tuer. Et Sippora prit un caillou et elle coupa le prépuce de son fils et elle toucha ses pieds et elle dit « Tu es pour moi un époux de sang ». Alors il le relâcha. Elle dit alors : « Époux de sang à cause de la circoncision. »i

Ce texte, brutal, énigmatique, ne permet pas de distinguer clairement si Sippora s’adresse à son fils ou à son mari lorsqu’elle prononce ces paroles : « Tu es pour moi un époux de sang ». Les deux interprétations sont possibles, quoique l’une soit plus naturelle que l’autre.

D’après les uns, c’est son fils qu’elle vient de circoncire, que Sippora appelle : « époux de sang », parce qu’il saigne, ou encore parce que Moïse a manqué de perdre la vie à cause de son enfant, qu’il avait négligé de circoncire, raison pour laquelle Dieu voulait le faire mourir. Selon d’autres, ces paroles de Sippora s’adresse en fait à Moïse.

La première interprétation a la préférence de la majorité des commentateurs. Mais elle pose problème. On pourrait en déduire que Sippora effectue ainsi une sorte d’inceste nominal ou symbolique. La mère appelle deux fois son fils : « époux de sang » et « époux de sang à cause la circoncision ». Il y aurait sans doute là, pour la psychanalyse, une forme de symétrie avec le véritable époux, Moïse, qui a fait saigné Sippora lors de sa défloration.

Moïse a déchiré l’hymen de Sippora, comme époux de chair. Sippora a coupé le prépuce de Eliézer, comme « époux de sang ». Symétrie symbolique, lourde de conséquences analytiques, mais aussi acte salvateur. Juste après que Sippora a coupé le prépuce, Yahvé relâche Moïse, et c’est alors que Sippora précise: « Un époux de sang à cause de la circoncision. »

Mais pourquoi Sippora éprouve-t-elle le besoin de « toucher » les pieds de son fils Eliézer avec son prépuce ?

La deuxième interprétation est peut-être plus profonde. Sippora sauve la vie de son mari en circoncisant son fils Eliézer dans l’urgence, alors que Yahvé (ou son ange) s’apprête à tuer Moïse. Puis elle touche « ses pieds » avec le prépuce. Les pieds de qui ? Dans la seconde interprétation, ce sont les « pieds » de Moïse, et c’est à lui qu’elle s’adresse. Mais pourquoi les pieds ? Pourquoi toucher les pieds de Moïse avec le prépuce de son fils ?

Les pieds sont, dans l’hébreu biblique, une métaphore souvent utilisée pour signifier le sexe, comme dans Is. 7, 20 : « Il rasera la tête et le poil des pieds [du sexe] ». Sippora touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », parce que c’est aussi son sang qui a coulé, dans le sang de son fils, tout comme le sang de sa mère. La circoncision est la figure de nouvelles épousailles, non avec le fils (ce qui serait un inceste), mais bien avec Moïse, et ceci dans un sens symbolique, le sens de l’Alliance, qui se conclut physiquement dans le sang des deux époux, en tant qu’ils sont unis par le sang d’Eliézer.

Autrement dit, Sippora sauve la vie de Moïse (qui était incirconcis) en simulant sa circoncision. Elle touche le sexe de Moïse avec le prépuce de son fils, qui vient d’être circoncis, et apaise ainsi la colère divine, qui était double : du fait de l’incirconcision du père et du fils.

Alors Yahvé « relâche » Moïse. Cette traduction ne rend pas la richesse de l’hébreu. Le verbe utilisé rafah a pour premier sens « guérir » ; dans une acception seconde, il signifie « décliner, s’affaiblir, se désister, relâcher ». La guérison est un affaiblissement de la maladie. Il vaut la peine de noter ce double sens. Yahvé « relâche » Moïse, « se désiste » de lui, et ainsi il le « guérit ». Il « guérit » Moïse de sa faute capitale, et il « guérit » aussi l’enfant qui saigne, et qui serait peut-être mort des suites de l’opération, réalisée avec un caillou en plein désert, sans trop d’hygiène, et dans l’urgence.

Il y a un autre angle encore à cette histoire.

Rachi fait ce commentaire: « C’est pour s’être laissé à cette négligence qu’il méritait la mort. Une Baraïta nous apprend : Rabbi Yossé a dit : Dieu garde, Moïse ne s’est pas rendu coupable de négligence. Mais il s’était dit : Vais-je circoncire l’enfant et me mettre en route ? L’enfant sera en danger pendant trois jours ? Vais-je circoncire l’enfant et attendre trois jours ? Le Saint Béni soit-Il m’a pourtant ainsi ordonné : Va, retourne en Égypte. Pourquoi alors mériterait-il la mort ? Parce qu’il s’était occupé d’abord de son gîte à l’étape au lieu de procéder sans retard à la circoncision. Le Talmud, au Traité Nedarim (32a) dit que l’ange avait pris la forme d’un serpent, qu’il l’avalait en commençant par la tête jusqu’au hanches, puis le rejetait pour l’avaler à nouveau en commençant par les pieds jusqu’à l’endroit en question. C’est ainsi que Sippora a compris que c’était à cause de la circoncision. »

Rachi présente Moïse plongé dans les affres de la tergiversation. A quel commandement de Dieu faut-il obéir d’abord : celui de retourner en Égypte, ou celui de circoncire son fils ? Il tombe dans la faute lorsqu’à l’étape il ne s’occupe pas immédiatement de la circoncision. Mais le Traité Nedarim va plus loin. Il évoque Moïse avalé par un serpent. Le serpent commence par la tête et s’arrête aux hanches (au sexe), le recrache alors puis recommence en l’avalant par les pieds.

On peut conjecturer que ce « serpent » est une maladie. Moïse, incirconcis, a pu être victime d’une infection, qui se traduisait par de fortes fièvres, les douleurs s’étendant jusqu’au sexe. Puis, après une rémission, l’infection reprenait à partir des « pieds » (ou du sexe). L’espèce de fellation effectuée par le « serpent » est une métaphore assez crue, très biblique, somme toute. En tout cas, les talmudistes y ont pensé allusivement, et ont estimé que c’était ainsi que Sippora comprit ce qu’il lui restait à faire.

Mais si Moïse était victime d’une infection due à son incirconcision, pourquoi Sippora a-t-elle opéré le sexe de son fils plutôt que celui de Moïse ?

Nous butons, chaque fois que nous voulons faire entrer cette histoire dans le cadre d’une logique prophylactique ou médicale, sur certaines inconsistances.

De tout cela reste une image. Sippora touche le sexe de son mari avec le prépuce sanglant de son fils, et lui dit : « Tu es pour moi un époux de sang », lui sauvant ainsi la vie.

Pour les effrontés rationalistes, pour les incroyants irréductibles, il y a peut-être encore une autre interprétation : le sang du fils contenait de précieux anticorps, de précieux antibiotiques qui guérirent l’infection génitale de Moïse.

iEx. 4, 24-26

 

« Voir Dieu » et en être châtié


 

Maïmonide use souvent des mots comme d’armes à double usage, positif et négatif, réel et métaphorique. Dans ce passage consacré à la « vision de Dieu », c’est le mot « voir » qui est mis fondamentalement en question :

Il a été dit : « Et Moïse cacha son visage, car il craignait de regarder vers Dieu » (Ex. 3,6), où il faut aussi avoir égard à ce qu’indique le sens littéral ; savoir, qu’il avait peur de regarder la lumière resplendissante (du buisson ardent), – non pas que les yeux puissent percevoir la divinité [qu’elle soit exaltée et élevée bien au-dessus de toute imperfection!].

Moïse mérita pour cela des éloges, et le Très-Haut répandit sur lui sa bonté et sa faveur tellement, que dans la suite il a pu être dit de lui ; « Et il contemple la figure de Dieu » (Nb. 12,8) ; car les docteurs disent que c’était là une récompense pour avoir d’abord « caché son visage afin de ne pas regarder vers Dieu » (Berakhot 7a).

Mais pour ce qui concerne « les élus d’entre les fils d’Israël » (Ex. 24,11), ils agirent avec précipitation, laissant libre cours à leurs pensées ; ils perçurent (la divinité) mais d’une manière imparfaite. C’est pourquoi on dit d’eux : «  Et ils virent le Dieu d’Israël, et sous ses pieds, etc. » (ibid. v. 10), et on ne se borne pas à dire simplement : « Et ils virent le Dieu d’Israël », car l’ensemble de la phrase n’a d’autre but que de critiquer leur vision, et non pas de décrire comment ils avaient vu.

Ainsi donc, on n’a fait que critiquer la forme sous laquelle ils avaient perçu (Dieu) et qui était entachée de corporéité, ce qui était le résultat nécessaire de la précipitation qu’ils y avaient mise avant de s’être perfectionnés. (…)

« Les élus d’entre les fils d’Israël » ayant fait des faux pas dans leur perception, leurs actions aussi furent troublées par là, et ils penchèrent vers les choses corporelles, par le vice de leur perception ; c’est pourquoi l’Écriture dit : « Et ils virent Dieu, et ils mangèrent et burent ». (Ex. 24,11)

Maïmonide ne nie pas que les « élus d’entre les fils d’Israël » aient vu Dieu. Il ne fait que suggérer que cette vision était fortement entachée de « corporéité », de par la discrète métonymie qui survient en contrepoint. Des hommes qui auraient « vu Dieu » iraient-ils, sans transition, « manger et boire » ?

Maïmonide ne s’intéresse pas à ce que les « élus d’entre les fils d’Israël » ont pu « voir » ou « ne pas voir ». Il ne cherche pas critiquer leur prétention à avoir « vu ». Il s’intéresse seulement au fait qu’ils ont « vu », « mangé » et «bu », presque dans le même mouvement, ce qui implique une forme d’homogénéité, d’intégration, d’unicité à ces trois types d’action, pourtant fort différentes. Le « manger » et le « boire » portent une ombre rétrospective, sur le « voir », dans ce contexte si particulier. Maïmonide ne nie pas leur « vision », il se contente de la dévaloriser implicitement, mais de façon radicale, en la matérialisant, en la banalisant, en la laminant en quelque sorte.

Il y a d’autres critiques possibles, plus radicales. Rachi estime dans son commentaire : « Ils ont regardé et ils ont contemplé, et pour cela ils ont mérité le châtiment mortel. » Il ajoute que le Saint, Béni soit-Il, attendit le jour de la dédicace du Tabernacle, et alors un feu de l’Éternel les brûla et les dévora à l’extrémité du camp.

Dans un commentaire supplémentaire de ce commentaire de Rachi (édition de 1987 réalisée sous la direction de E. Munk), je lis ceci : « Ils cherchaient à pouvoir glisser au moins un rapide coup d’œil sur la Divinité, en y jetant, en quelque sorte, un regard à la dérobée. »

Contemplation ou rapide coup d’œil? Peu importe. Le même châtiment attend ceux qui ont posé leur regard sur ce phénomène transcendant : la mort par foudroiement, – non pas sur le champ [pour ne pas gâcher la réception de la Torah, dit Maïmonide], mais un peu plus tard, après la fête du Tabernacle, et en dehors de la vue du peuple, à l’extrémité du camp. Une véritable exécution, dans le style maffieux, si j’ose dire. (Car s’il s’agissait pour Dieu de donner une leçon à son peuple, pourquoi ne pas le faire devant tous, pour mieux frapper les esprits?)

Mais poursuivons le questionnement. Quelle fut la faute la plus grande des « élus d’entre les fils d’Israël »? D’avoir « vu » la Divinité, de l’avoir « vue » à la dérobée, ou de l’avoir « vue », – puis d’avoir « mangé et bu » ? La réponse varie selon les commentaires, comme on peut en juger.

Je note que Moïse lui-même, et plusieurs « élus d’entre les fils d’Israël » ont pu « voir » Dieu et ne pas mourir sur le champ. C’est un point important à noter. Il est en effet dit ailleurs dans la Torah qu’on ne peut voir Dieu sans mourir. Il est donc malgré tout possible, semble-t-il, de voir la Divinité et de survivre quelque temps.

Le cas de Moïse mis à part, on apprend que les autres « regardeurs » ont été châtiés un peu plus tard. On peut toujours imaginer que ceux qui avaient entr’aperçu la Divinité (à supposer qu’ils aient en effet pu la regarder à la dérobée, – ce que nie Maïmonide, mais que reconnaît Rachi), les « regardeurs » auraient pu avoir la vie sauve, s’ils avaient prié, ou médité sur le phénomène en se demandant pourquoi ils avaient aussi vu les « pieds » de la divinité, ou s’ils avaient évité de « manger et boire » juste après avoir « vu », ou encore s’ils s’étaient livrés à quelque acte de repentance pour avoir cédé à ce désir, somme toute compréhensible, d’avoir jeté un regard dérobé sur un phénomène si extraordinaire ?

Le faucon persan


 

Un ghazal de Rûmî a pour premiers vers :

L’amour du bien-aimé m’a retranché de mon âme.

L’âme au dedans de l’amour s’est retranchée de soi.

Cette traduction de Christian Jambet est fort bonne, naturellement, quoique un peu précieuse, contournée, trop écrite, ‘française’. Le persan est une langue fascinante, indo-européenne dans sa structure profonde, mais aussi fort mâtinée d’arabe, et cela depuis le 7ème siècle. Sa graphie lui a été imposée par les conquérants. Il en résulte une langue qui est une étonnante synthèse de l’Inde, de l’Europe et de l’Arabie, et qui possède une certaine capacité à créer des ponts entre ces mondes qui se côtoient.

Après réflexion et quelques recherches, je préfère pour les vers de Rûmî une traduction presque mot à mot, pour rester plus proche de la pensée initiale.

 

عشق جانان مرا زجان ببريد

[‘ishq jânân marâ z jân bebarîd]

L’amour de mon Aimé m’a mis hors de mon âme – dans le froid.

جان بعشق اندرون زجود برهيد

[jân b ‘ishiq androun z joud berhïd]

L’âme dans l’amour, dans sa profondeur – est hors d’elle, en liberté.

Il s’agit d’un poème d’amour mystique. Des mots comme « retrancher » paraissent loin du sujet.

Le ghazal continue ainsi :

Comme l’âme est nouvelle et l’amour éternel,

Elle reste ici, dans l’existence, mais là-haut est le point suprême.

L’amour de l’Aimé est semblable à l’aimant,

Il attire l’âme tout près de lui.

Il fait s’envoler loin de soi le faucon de l’âme.

L’âme perdue loin d’elle-même se met à vivre.

Après quoi elle revient.

Les liens de l’amour soudain l’enveloppent.

Il lui donne un suc à boire, fait de l’amour vrai.

Et il n’y a plus en elle d’autre foi.

C’est là le signe de l’amour qui commence.

Personne n’atteint le point où il finit.

La métaphore du faucon, faut-il le souligner ?, a été employée depuis longtemps par les anciens Égyptiens pour figurer le Dieu Horus. Le faucon est censé pouvoir regarder le soleil en face.

Bienveillance, justice, équité


Le psalmiste dit: lekha doumiâ tehilâ. « Pour toi le silence est la louange »i. Il y a certains sujets sur lesquels il vaut mieux se taire. Quoi que nous puissions en dire, on risque l’approximation, l’erreur, la provocation, l’offense, – ou le sourire des sages, s’il en existe.

Il faut parfois rester coi: « Pensez dans votre cœur, sur votre couche faites silence. »ii

Mais on peut écrire en silence. L’écriture est compas, cap, mâture et voile. Le vent viendra toujours.

Maïmonide considèreiii quatre sortes de perfections.

La première espèce a le moins de valeur mais est particulièrement prisée par la plupart des hommes, c’est la perfection en matière de possession matérielle. Dut-on posséder des montagnes d’or et d’argent, elles n’offrent qu’une jouissance passagère, et au fond imaginaire.

La seconde espèce de perfection, c’est la perfection du corps, la constitution physique, la beauté, la santé. Là encore, peu d’impact sur l’âme même.

La troisième espèce de perfection consiste dans les qualités morales. C’est déjà mieux du point de vue de l’essence de l’âme. Mais les qualités morales ne sont pas une fin en soi. Elles servent seulement de préparation à quelque autre fin, bien supérieure.

La quatrième espèce de perfection est la véritable perfection humaine. Elle consiste à concevoir des idées intelligibles qui puissent nous donner une vue sur les sujets métaphysiques. C’est là la véritable fin de l’homme, c’est aussi le moyen par lequel il obtient l’immortalité, dit Maïmonide.

Jérémie s’est exprimé sur ce sujet, dans son style propre : « Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que le fort ne se glorifie pas de sa force, que le riche ne se glorifie pas de ses richesses ; mais ce dont il est permis de se glorifier, c’est de l’intelligence et de la connaissance que l’on a de moi [l’Éternel]. »iv

La sagesse s’identifie à la connaissance de cette essence, celle de l’Éternel.

Mais comment la connaître ? Selon Maïmonide, elle se connaît par ses actions, qu’il faut prendre pour modèle. Il y a ‘hesed‘ (la bienveillance), ‘michpat‘ (la justice), et ‘tsedaka‘ (l’équité), et il ajoute: ‘sur la terre’.

« Cette idée est le pivot de la religion », conclut Maïmonide, au dernier chapitre de son Guide des égarés.

i Ps. 65,2

ii Ps. 4,5

iiiLe Guide des égarés

iv Jér. 9, 22-23

L’âme s’est retranchée de soi


Vers le milieu du 13ème siècle, à Konya, un certain Rûmî – Jalal-od-Dîn de son prénom [« Splendeur de la religion »], tomba amoureux d’un soufi errant, Shams-od-Dîn [« Soleil de la religion »]. Le premier était originaire de Balkh dans le Khorassan, le second de Tabriz, aux confins de l’Iran et de l’Afghanistan.

Leur première rencontre eut lieu au bazar. Shams-od-Dîn interpella Jalal-od-Dîn en lui demandant à brûle-pourpoint : « Qui est le plus grand, Muhammad ou Bâyazid ? » Rûmî s’étonna de la question. Muhammad n’était-il pas l’Envoyé de Dieu, le sceau des Prophètes ? Et Bâyazid, un simple mystique, un saint parmi tant d’autres ?

Shams-od-Dîn lui demanda alors comment il expliquait que le Prophète Muhammad ait dit à Dieu : « Je ne T’ai pas connu comme il fallait Te connaître. » , et que pour sa part, Bâyazid avait déclaré : « Gloire à moi ! Que haute est ma dignité ! »

Rûmî s’évanouit alors, sur le champ.

Une petite explication s’impose, peut-être. Muhammad possède, on le sait, un statut unique en Islam. Mais Muhammad a aussi avoué ne pas avoir « connu » la Divinité comme il le fallait, – alors que Bâyazid assumait intégralement la reconnaissance de son union mystique avec Dieu. Il ne fallait pas comprendre son « Gloire à moi ! » comme un cri d’orgueil, blasphématoire, sacrilège. C’était au contraire la révélation spontanée que le moi intérieur de Bâyazid s’était désintégré, qu’il avait entièrement fondu, comme neige au soleil de l’amour divin.

Shams-od-Dîn proposa d’autres paradoxes mystiques à son amant. Il se présentait comme s’il était une sorte de théophanie, une manifestation tangible de l’essence de la déité, une version visible de son mystère… Il était l’Aimé, et l’Amant par excellence, et l’incarnation du secret de l’Amour. « Je suis le secret des secrets, la lumière des lumières ; les saints eux-mêmes ne peuvent comprendre mon mystère. »

L’amour des deux soufis dura un peu plus d’un an, puis Shams-od-Dîn disparut, et Rûmî ne le retrouva pas malgré ses recherches désespérées, allant même jusqu’à Damas. La perte lui fut intolérable. Il en tira le suc et la moelle de sa poésie amoureuse et mystique.

Rûmî fonda du mouvement des derviches tourneurs. Il fut un écrivain prolifique. Le Livre du Dedans ou Le Menesvi en témoignent.

Mais ce sont ses ghazals qui témoignent le mieux du suc et de la moelle de sa poésie amoureuse et mystique.

Pour moi, l’emploi c’est d’être sans emploi.

J’aime. De l’amour pour toi, nulle honte sur moi.

Depuis que le lion des chagrins que tu causes a fait de moi sa proie,

Sinon la proie de ce lion, je ne suis pas.

Au fond de cette mer, quelle perle éclatante tu es,

De sorte qu’à la façon des vagues je ne connais point le repos.

Aux lèvres de cet océan de toi, je demeure, fixé à demeure.

Ivre de tes lèvres, bien que d’étreinte pour moi il n’y ait pas.

Je fonde ma substance sur le vin que tu apportes,

Car de ton vin nulle mauvaise langueur ne me vient.

Ton vin descend pour moi du ciel.

Je n’ai pas de dette à l’égard du suc pressé de la vigne.

Ton vin tire la montagne de son repos.

Ne me fais pas honte si j’ai perdu toute dignité.

Je me saisis du royaume de ce monde comme fait le soleil,

Bien que je n’aie troupes ou cavaliers (…)

Pourquoi le mot « honte » est-il employé ici à deux reprises, dans deux sens différents? Pourquoi cette « perte de dignité » ?

L’Amant est complètement ivre. Son amour est aussi large, aussi brûlant que le soleil de l’univers. L’Amant se sent tout puissant, comme le soleil ; mais il reste seul, comme lui aussi.

La honte submerge l’Amant dans la solitude. Le doute percole. L’Aimé a disparu soudain, sans prévenir, sans explication, sans retour probable. Pourquoi ? Comment ? La morsure étreint. La souffrance ravage. Le cœur manque de foi. Faiblesse irrémissible. Honte, confusion. Le cœur s’est détaché de l’âme. A jamais ? Comment le cœur et l’âme se retrouveraient-ils ?

Une réponse gît peut-être dans cet autre ghazal:

Comme la rose, de tout le corps je ris et non par la bouche seule,

Car je suis, moi sans moi, avec le roi du monde, seul.

Ô porteur de flambeau, du cœur à l’aube ravisseur,

Conduis l’âme au cœur, ne reprends pas le cœur seul !

De colère et d’envie, l’âme ne rends pas étrangère au cœur,

Celle-là, ne la délaisse pas ici, celui-ci ne l’invite pas seul !

Lance un message royal, fais une convocation générale !

Jusques à quand, Sultan, celui-ci avec toi et celle-là seule ?

Comme la nuit dernière si tu ne viens pas ce soir, si tu fermes les lèvres,

Cent cris nous pousserons. Âme ! Nous ne nous lamenterons pas seuls.
Plusieurs voix s’élèvent dans la solitude. Plusieurs sujets parlent : le porteur de flambeau, le cœur, l’âme, – et le roi du monde. Le cœur est comme la rose et rit. L’âme est celle de Rûmî. Le porteur de flambeau est au service du roi du monde, qui n’est autre que la Divinité.

Le porteur de flambeau a incendié le cœur, et l’a transporté à l’aube jusqu’au roi du monde. L’âme restée seule gémit. Elle soupçonne le porteur de flambeau d’avoir succombé à la colère et à l’envie, et d’avoir ravi le cœur à l’âme, pour les séparer, les isoler, et rendre au cœur sa place auprès du roi du monde.

Rûmî apostrophe le porteur de flambeau : « Ne rends pas l’âme étrangère au cœur ! Ne la délaisse pas ici, pendant que tu invites le cœur, à monter seul auprès du roi.»

Rûmî s’adresse ensuite au roi du monde, au Sultan du ciel. « Lance une convocation royale et générale ! Que le cœur et l’âme ne restent pas seuls ! »

La solitude, et tous les feux solaires sont éteints. Le vin a couvert la flamme.

Un autre ghazal commence ainsi :

Par ce vin je ne sais comment je suis pure extinction de moi-même,

Par cette absence de lieu, je ne sais où je suis.

Et un autre ghazal encore dit ceci :

L’amour du bien-aimé m’a retranché de mon âme.

L’âme au dedans de l’amour s’est retranchée de soi.

L’unique principe de vérité


Dans un petit livre, La religion des Chinois, Marcel Granet s’est attaqué à un vaste problème. Il distingue les diverses formes de religiosités (paysanne, féodale, officielle) qui apparaissent dans l’histoire longue de ce grand pays. Dans le dernier chapitre, intitulé « Les renouveaux religieux », il traite de ces apparitions tardives que furent le Taoïsme et le Bouddhisme.

On peut se faire une idée du Taoïsme grâce au Tao Tö King, 道德經, le «  Livre de la voie et de la vertu », écrit vers 600 av. J.-C., par Lao Tseu. C’est un livre d’initiés, plein d’allusions ésotériques. La traduction en est difficile, à commencer par son titre. Voici le passage que lui consacre Granet : « Dans l’emploi courant, l’expression double Tao-tö sert à désigner la Puissance de Réalisation qui caractérise toute force religieuse et en particulier l’autorité princière. Le Tö se rapporte principalement à cette Puissance quand elle se délègue, se particularise et s’exerce dans le détail. La femme d’un seigneur et ses vassaux participent du Tö et en possèdent des spécifications. Le Tao est réservé au prince ; il correspond à un pouvoir antérieur à chacune de ses manifestations (on voit pourquoi le Tao peut, à la rigueur, désigner le Premier Principe), mais contenant déjà en lui toutes les spécifications qui apparaîtront dès qu’il s’exercera. Le Tao-tö, c’est l’Efficace, la Vertu. Le Tao, c’est l’Efficace à un certain degré de concentration (le yang en est un autre aspect, d’ordre plus matériel) ; le Tö, c’est encore l’Efficace, mais à un certain degré de dilution (le yin en est un aspect plus matériel). »

Quand on introduit le terme Tao () dans un dictionnaire en ligne on trouve comme premiers sens la voie, le chemin, la route, et comme sens dérivés, le principe, la vérité, la morale, la raison. Avec le terme Tö (), on trouve comme sens la vertu, la bonté, l’éthique, la gentillesse. Pas trace de l’Efficace, dans les deux cas, mais on note clairement une sorte de double polarité, entre vérité et bonté, morale et éthique, raison et vertu, dont il est peut-être un peu réducteur de l’assimiler à la dualité yang-yin.

Le Taoïsme entrait en concurrence avec le système orthodoxe, et fut donc traité avec une grande violence comme une secte antagoniste, hétérodoxe. Ses pratiques avaient le caractère d’une Magie, et d’une discipline ascétique, dominée par deux règles, selon Granet : « Ne pas user son Destin ; en accroître la puissance ».

Pour ne pas user son Destin, « le sage vit dans la retraite, il craint la foule, fuit la popularité, dédaigne le succès, cherche à ne pas se faire remarquer, se plie à tout et se laisse aller au courant, comme l’eau qui est son modèle ».

Quant à l’accroissement de sa puissance, le sage taoïste suit un régime alimentaire. « Il s’abstient de céréales, car les herbivores et frugivores sont stupides », dit Granet. « Il boit de l’alcool, car l’ivresse est une approximation de l’extase. » Il cherche surtout à absorber, en quantités savamment dosées, des substances yin et yang.

Le Taoïsme est toujours resté une secte, échouant à supplanter la religion officielle (confucéenne). Il a pu cependant fournir « aux âmes mystiques des pratiques d’illumination et au vulgaire le secours de la magie. »

Quant au Bouddhisme, cette autre religion venue d’Inde, c’est un « mystère » qu’elle ait pu s’établir en Chine pour tenter un renouvellement. Les Chinois instruits et lettrés étaient choqués par « le défaut de mesure et de goût caractéristiques des choses indiennes » et les concepts indiens étaient fort difficiles à traduire. Il fallut créer une langue spéciale.

Mais les lettrés sentirent le danger que le monachisme bouddhique et l’esprit mystique faisaient courir à l’État en ruinant les vieilles règles du conformisme. Han-yu adressa à l’empereur Hien-tsong, qui voulait acquérir une relique du Bouddha, une remontrance restée célèbre. Les superstitions bouddhistes ruineront les mœurs nationales, le Bouddha n’est qu’un barbare qui n’a pas su parler la langue chinoise, et qui n’a rien su de l’enseignement des Sages, dit-il en substance.

Les lettrés eurent gain de cause. Aucun de ces renouveaux n’eurent de succès. Mais ils renforcèrent, en accroissant le nombre des Dieux, l’indifférence des Chinois en matière de dogme. Toutes les formes religieuses, après tout, peuvent servir à tel ou tel moment, dans tel ou tel cas. Soyons réalistes, soyons pragmatiques, soyons rationnels. Le Monde obéit à une Norme universelle. Chaque homme a sa destinée, et toute individualité est destinée à périr. Connaître son cœur est le seul devoir, l’unique principe de vérité.

L’assassinat d’un Père capucin à Damas


En regardant la chaîne i24 un soir de mars 2016, j’ai appris qu’il restait dix-sept Juifs dans le vieux quartier juif de Damas. Ils ont refusé d’émigrer en Israël, ayant toujours vécu en Syrie, et déclarant vouloir y mourir. Le reportage télé montre la vieille synagogue, dans laquelle les juifs pieux viennent prier tous les jours, ainsi que sa fontaine octogonale, de style « pré-islamique ». Les lieux ont été « miraculeusement » préservés de toute destruction. C’est la seule synagogue encore en activité en Syrie.

Une présence pluri-millénaire, donc, pour quelque temps encore.

Par un curieux hasard, j’avais lu juste avant un ouvrage de Joseph Salvador, publié à Paris en 1860, et dont un chapitre est consacré à la communauté juive de Damas, vers 1840.

Mahmoud II, sultan de l’empire ottoman, venait de mourir en 1839 à Constantinople. Toute la région était en pleine « transition ». Les puissances européennes, par le fumet alléchées, guettait l’occasion de venir approfondir leur présence effective dans la région.

Advint alors l’affaire de l’assassinat (présumé) d’un capucini. «  Aux premiers jours de l’an 1840 un moine, un révérend père capucin de Damas, ne reparut plus à son couvent. Il était d’origine française. On assure que le père avait été vu entrant dans le quartier des Juifs et que rien n’indiquait qu’il en était sorti. L’autorité représentant la France s’en émut et avec toute raison. Mais pour répondre à ses vœux, sans autre préliminaire et sans avoir constaté le corps même du délit, la mort réelle du moine, d’affreuse tortures furent employées contre un grand nombre de Juifs. (…) On déploya une véritable ferveur à publier de tous côtés que le révérend père était tombé victime du fanatisme déicide; qu’on l’avait tué, saigné, dépecé dans le but de mêler son sang avec le pain azyme que les Juifs ont coutume de manger dans leur solennité pascale. (…) Au sein de Paris et dans une partie considérable de l’Europe, on discuta, on plaida, on invoqua des textes, on s’excita hautement à la croisade, et tout cela au sujet de l’affaire de Damas. »ii

Joseph Salvador conclut : « L’année 1840 a mis à l’ordre du jour la question d’Orient, qui certainement est désormais la plus grande de toutes les affaires du monde. »

Imaginez que de nos jours, un moine capucin se fasse assassiner dans une ruelle de Damas. Quels seraient les coupables tous désignés (« sans autre préliminaire »)? La France ou l’Europe parleraient-elles de partir en croisade ?

En 1840, les violences avaient lieu plutôt entre chrétiens et druzes, ou entre chrétiens et musulmans. La France se raidit sur sa position. Tout paraissait pointer vers l’hypothèse que les Juifs étaient coupables du meurtre. Les autres légations occidentales firent pression sur le sultan ottoman et le pacha d’Égypte pour annuler le procès et les aveux obtenus sous la torture. Après avoir achevé sa mission auprès du vice-roi d’Égypte, un des représentants des groupes de pression, sir Moses Montefiore, se rendit à Istanbul. Il obtint du nouveau sultan ottoman, Abdul Majid, qu’il proclame un décret de protection des Juifs de l’Empire ottoman contre les accusations de crimes rituels : « Et pour l’amour que nous portons à nos sujets, nous ne pouvons pas permettre à la nation juive d’être inquiétée et tourmentée par des accusations qui n’ont pas le moindre fondement de vérité… ».

En 1851, le consul de France à Beyrouth, évoquant l’inscription gravée sur la pierre tombale du père Thomas à Damas, réaffirma dans un courrier adressé à son ministre que le moine a été « assassiné par les juifs ».

Curieuse époque… La France de 1840 rêvait de partir en croisade contre les Juifs de Damas, après l’assassinat d’un capucin. Un sultan ottoman édicta un décret de protection des Juifs contre les accusations de crimes rituels.

Depuis 1840, que s’est-il passé, qu’avons-nous appris?

Et que va-t-il encore arriver au Proche Orient, disons dans les cinquante ou cent prochaines années ?

iCette célèbre affaire est résumée ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_Damas

ii Paris, Rome, Jérusalem – ou la question religieuse au XIX ème siècle, tome II, pp. 194-195, 1860

Si tu ne me vois pas, parle à mon dos.


 

Le prophète Isaïe a été scié en deux, avec une scie à bois, sur l’ordre de Manassé, roi de Juda. Il avait été accusé devant ce roi par Béchira, qui prophétisait lui aussi à Jérusalem.

Quelle était l’accusation ? Isaïe avait appelé Jérusalem « Sodome », il avait prédit qu’elle serait dévastée ainsi que les autres villes de Juda, il avait prophétisé que les fils de Juda et de Benjamin iraient en captivité, que le roi Manassé serait mis dans une cage avec des chaînes de fer.

Béchira affirmait qu’Isaïe haïssait Israël et Juda. Le plus grave, c’est qu’Isaïe avait osé dire : « Je vois plus loin que le prophète Moïse ». Moïse avait dit : « Nul homme ne verra le SEIGNEUR et vivra. », et Isaïe l’avait contredit : « Moi, j’ai vu le SEIGNEUR, et voici que je suis vivant. »

Isaïe avait raconté cette vision en détail à Ézéchias, roi de Juda et père de Manassé, ainsi qu’à plusieurs prophètes, dont Michée. En voici un résumé. Un ange fait monter Isaïe au firmament puis dans les six premiers cieux. Enfin il accède au septième ciel. Là, il voit « quelqu’un debout, dont la gloire dépassait tout, une gloire grande et admirable ». L’ange lui dit :« Celui-ci est le Seigneur de toute la gloire que tu as vue ». Isaïe vit aussi un autre être glorieux, semblable au premier. Il demanda : « Qui est celui ci ? ». L’ange répondit : « Adore-le, car celui-ci est l’ange du Saint-Esprit, qui a parlé en toi, ainsi que dans les autres justes. »

Ce n’était qu’un préliminaire.

« Et, les yeux de mon esprit étant ouverts, je vis une grande gloire (…) Et mon Seigneur, ainsi que l’ange de l’Esprit, s’approcha de moi, et il dit : « Regarde, puisqu’il t’a été donné de voir le SEIGNEUR ; et, à cause de toi, ce pouvoir a été donné à l’ange qui est avec toi. » Et je vis que mon Seigneur adorait, ainsi que l’ange de l’Esprit, et tous les deux glorifiaient ensemble le SEIGNEUR. »i

 

Isaïe affirme aussi avoir vu le SEIGNEUR, Yahvé-Dieu, en l’année de la mort du roi Ozias (~740). «Je vis le SEIGNEUR assis sur un trône grandiose et surélevé (…) ». Bouleversé, il s’écrie: «  Malheur à moi, je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au sein d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, Yahvé Sabaot. »ii

Le prix à payer pour cette vision sera léger. Un séraphin vola vers Isaïe, et lui toucha la bouche avec une braise prise avec des pinces.

Mais un peu plus tard, il devra finalement payer la vision de sa vie, son corps étant scié en deux.

Lorsque Isaïe vit Dieu, celui-ci lui dit : « Va, et tu diras à ce peuple : Écoutez, écoutez, et ne comprenez pas, regardez, regardez, et ne discernez pas. Appesantis le cœur de ce peuple, rends-le dur d’oreille, englue-lui les yeux. »iii

On peut tirer deux leçons de ces textes.

D’abord Isaïe voit Dieu face à face, dans toute sa gloire, mais ne meurt pas, contrairement à ce que Moïse avait affirmé. D’autre part, toute cette gloire divine et révélée ne confie qu’un message assez décevant à délivrer au retour sur terre.

Le Dieu infiniment glorieux renvoie Isaïe vers son peuple avec un discours volontairement inaudible, incompréhensible, et le charge d’une mission paradoxale. Il doit rendre ce peuple appesanti, dur d’oreille, lui engluer les yeux.

Isaïe ne remet pas en cause la mission qui lui est impartie.

Pourquoi tant d’honneur fait à Isaïe, et tant de sévérité pour le peuple ?

A titre de comparaison, rappelons ce qui arriva à Esdras.

Esdras aussi eut une vision. Les anges Michel, Gabriel, Raphaël et Ouriel le placèrent sur un « nuage de flammes » et l’emmenèrent jusqu’au septième ciel, lui aussi. Mais arrivé là, et contrairement à Isaïe, Esdras ne vit que « le dos du Seigneur », notant : « de fait, je n’ai pas mérité de voir autre chose. »

Esdras tenta alors d’intervenir en faveur des hommes. Devant le dos du Seigneur, il dit immédiatement, spontanément: « Seigneur, épargne les pécheurs ! »

Commença alors une assez longue disputation entre Dieu et Esdras.

Esdras lui demanda par exemple : « Comment es-tu juste, comment es-tu tout-puissant, comment es-tu miséricordieux, et comment l’es-tu dignement ? » Il demande aussi ce qui arrivera le dernier jour.

Le Seigneur répondit : « La Lune deviendra sang au dernier jour, et le soleil s’écoulera dans le sang de celle-ci. », ce qui attira cette réplique d’Esdras : « Le ciel, en quoi a-t-il péché ? » Le Seigneur répondit alors: « Ce ciel regarde les malices des humains. »

Esdras chercha à plaider une fois encore la cause des hommes.

Il attaqua sur un point sensible, l’élection. Voilà le dialogue :

Esdras: « Par la vie du Seigneur ! Je vais plaider pour de bon contre toi à cause de tous les hommes qui n’ont aucune place parmi les élus ! »

Le Seigneur: « Mais toi tu seras élu avec mes prophètes ! »

Esd. : « Les pécheurs, qui les a modelés ? »

Le S. : « C’est moi. »

Esd. : « Si en même temps que les pécheurs, moi aussi j’ai bien été créé par toi, alors il vaut mieux me perdre, plutôt que le monde entier ! »iv

 

Voilà un grand prophète, Isaïe, qui a l’insigne privilège, refusé à Moïse même, de voir l’infinie gloire de Dieu, et qui s’en revient avec la mission d’enfoncer encore plus son peuple dans l’erreur et l’ignorance.

Et voilà un autre prophète, Esdras, qui n’a pu voir que le « dos du Seigneur », mais qui n’hésite pas à plaider à plusieurs reprises la cause des hommes, et finalement est même prêt à renoncer à son élection et à se perdre, en échange du salut du monde.

Comment interpréter cela ?

Je crois que la clé se trouve dans la concession que le Seigneur fit en acceptant de faire une faveur aux hommes, en réponse à Esdras : « Que les pécheurs puissent se reposer de leurs peines depuis la neuvième heure de la veille du sabbat jusqu’au deuxième jour de la semaine ; mais que pendant les autres jours, ils subissent les châtiments en retour de leurs péchés. »

Cela fait quand même une bonne moitié de la semaine : depuis le vendredi après midi jusqu’au lundi minuit, trois jours et demi de grâce. Bon résultat pour un prophète admis à voir seulement le « dos de Dieu ».

Pensez à ce qu’aurait pu obtenir Isaïe s’il avait commencé à marchander avec Dieu, au lieu de se laisse captiver par sa vision de gloire.

iAscension d’Isaïe, 9, 27-40

ii Is. 6, 1-5

iii Is. 6,9-10

ivVision d’Esdras, 87-89a

Un homme sans désir


Le poète est assez seul, de nos jours. Il manque au monde, et par ce vide signifié, il le comble en quelque manière.

Le poète seul vit des brasiers passés, il rêve aux brûlures, il aspire aux langues futures.

René Char se sentit un jour assez seul pour inviter « Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse d’Avila, Shakespeare, Saint-Just, Rimbaud, Hölderlin, Nietzsche, Van Gogh, Melville » à paraître avec lui dans le bandeau de Fureur et mystère (1948). Il convie des poètes multiséculaires, parce qu’ils sont, dit-il, parvenus « à l’incandescence et à l’inaltéré ».

On pourrait à notre tour poser des noms séculaires, pour donner le change. Homère, Tchouang-tseu, Zoroastre, Campanella, Donne, Chateaubriand, Baudelaire, Jaurès, Gauguin, Bradbury.

Ce serait là une fine autre ligne dessinée dans l’horizon des mémoires.

Il y aura un jour des millions de milliards, de lignes rêvées, des multitudes d’horizons uniques. Chacune aura sa suave saveur, et chacun révélera un éveil, l’une embrasera tel esprit d’un scintillement, l’autre d’un flamboiement.

Un jour tous les poètes seront compagnons du grand voyage.

Tous, nous saurons qu’ils tissent le même univers, qu’ils déshabillent l’Être : « Tous les poèmes récités et tous les chants sans exception, ce sont des portions de Vishnu, du Grand Être, revêtu d’une forme sonore. »i

René Daumal apprit le sanskrit pour traduire, en poète sincère et résonant, les Védas ou les Upanishads. Arriva-t-il à ses fins ? Obtint-il l’incandescence ?

L’Hymne 69 du Rig Veda fut le premier défi à sa fraîche science :

« Flèche ? Non : contre l’arc c’est la pensée qui est posée.

Veau qu’on délivre ? Non, c’est elle qui s’élance au pis de sa mère ;

Comme un large fleuve elle trait vers la pointe son cours

Dans ses propre vœux le liquide est lancé. »

Daumal – comme un liquide – s’est lancé seul, pendant la montée du nazisme, dans l’océan des métaphores, dans l’infini d’une langue morte encore vivante, dans ses cris, dans ses hymnes, dans tous les souffles qui en émanent encore. Il continua, seul encore, pendant la 2ème Guerre Mondiale.

Dans le fracas des temps, ce poète seul cherchait des mots pour traduire la Bhagavad Gîta, dans un style heurté, fidèle, concis :

« Racines-en-haut et branches-en-bas,

impérissable on dit l’Açvattha.

Les Mètres sont ses feuilles,

et qui le connaît connaît le Savoir (le Véda). »ii

 

Emile-Louis Burnouf avait proposé en 1861 une version plus laminée, fluide de ce passage:

« Il est un figuier perpétuel, un açwattha,

qui pousse en haut ses racines, en bas ses rameaux,

et dont les feuilles sont des poèmes :

celui qui le connaît, connaît le Veda. »

 

Qui est l’açwattha, qui est ce « figuier » ? Le figuier est une image du Bienheureux (Bhagavad).

Qui est le Bienheureux ? Burnouf indique que c’est Krishna, la 10ème incarnation de Vishnou.

Dans la Katha-Upanishad, on trouve à nouveau l’image du figuier, – associé cette fois au brahman :

« Racines en-haut, branches en-bas

est ce figuier éternel,

c’est lui le resplendissant, lui le brahman,

lui qui est appelé immortel,

sur lui s’appuient tous les mondes,

nul ne passe par-delà lui.

Ceci est cela. »iii

Krishna ou le brahman partagent l’état des « Bienheureux ».

Mais qu’entend-on réellement par la félicité (ânanda) de ces « Bienheureux »?

La Taittirîya-Upanishad propose une image à ce sujet.

Prenez un jeune homme, bon, rapide, fort, instruit dans le Véda, et possédant la terre entière et toutes ses richesses. Voilà l’unique félicité humaine.

Cent félicités humaines ne sont qu’une seule félicité de Gandharva. Cent félicités de Gandharva sont une seule félicité des dieux nés depuis la création. Et l’Upanishad continue d’énumérer des niveaux croissants de félicité, avec un facteur multiplicatif de 100 à chaque étape, en évoquant successivement celle dieux en acte, puis celle d’Indra, de Brihaspati, de Prajâpati, et enfin du brahman.

L’Upanishad conclut : la félicité ressentie par tous ces Dieux, y compris la félicité du brahman, est de même nature que celle de « l’homme versé dans le Véda, et non affecté par le désir. »

 

i René Daumal. Pour approcher l’art poétique Hindou, Cahiers du Sud, 1942

iiBhagavad Gîta (le Chant du Bienheureux). Ch. 15, 1ère strophe. Trad. René Daumal

iiiKatha-Upanishad. 2ème Lecture, Liane 3

Le secret de l’exil et de la déportation


 

« Lumière, intelligence et sagesse ». Ces trois mots forment une unique expression, employée à plusieurs reprises dans le Livre de Daniel. La reine, femme du roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, vante ainsi « l’esprit extraordinaire » de Daniel : « Il est un homme dans ton royaume en qui réside l’esprit des dieux saints. Du temps de ton père, il se trouva en lui lumière, intelligence et sagesse pareille à celle des dieux. » (Dan. 5,11).

Balthazar le fait alors venir et lui dit: « Est-ce toi qui es Daniel, des gens de la déportation de Juda, amenés de Juda par le roi mon père ? J’ai entendu dire que l’esprit des dieux réside en toi et qu’il se trouve en toi lumière, intelligence et sagesse extraordinaire. » (Dan. 5, 13-14)

Daniel avait connu une première heure de gloire à Babylone lorsqu’il avait expliqué les songes de Nabuchodonosor, et dévoilé leur « secret », leur « mystère ».

Dans le texte, le mot hébreu employé pour rendre « secret » et « mystère » est רָז (raz). Ce mot est d’origine persane, et on ne le trouve employé dans la Bible que dans ce seul Livre de Daniel (bien qu’on le retrouve aussi plus tard dans les textes de Qumrân).

Pour qui s’intéresse aux rapports entre le secret et le sacré, entre le mystère et la mystique, il peut être utile de considérer ce mot biblique et persan, רָז (raz), dans ses divers contextes.

« Alors le mystère (raz) fut révélé à Daniel dans une vision nocturne. » (Dan ; 2,19)

« Lui qui révèle profondeurs et secrets (raz) connaît ce qui est dans les ténèbres, et la lumière réside auprès de lui. » (Dan. 2,22)

« Le mystère (raz) que poursuit le roi, sages, devins, magiciens et exorcistes n’ont pu le découvrir au roi. » (Dan. 2,27)

« Mais il y a un Dieu dans le ciel, qui révèle les mystères (raz) et qui a fait connaître au roi Nabuchodonosor ce qui doit arriver à la fin des jours. Ton songe et les visions de ta tête sur ta couche, les voici. » (Dan. 2,28)

« A moi, sans que j’aie plus de sagesse que quiconque, ce mystère (raz) a été révélé, à seule fin de faire savoir au roi son sens. » (Dan. 2,30)

« Et le roi dit à Daniel : « En vérité votre dieu est le Dieu des dieux, et le maître des rois, le révélateur des mystères (raz), puisque tu as pu révéler le mystère (raz). » (Dan. 2,47)

Nabuchodonosor avait vaincu le royaume de Juda et détruit le temple de Jérusalem en ~587. Mais Daniel, l’amena à résipiscence en lui révélant le mystère.

Le mystère ne prend toute sa valeur, toute sa véritable signification, que lorsqu’il est mis au jour, lorsqu’il est « révélé », comme dans le verset : « C’est lui qui révèle les choses profondes et cachées. » (Dan. 2,22) . הוּא גָּלֵא עַמִּיקָתָא, וּמְסַתְּרָתָא.

Le verbe hébreu employé pour « révéler » est גָלָה (galah) qui signifie : « Se découvrir, apparaître, découvrir, révéler, faire connaître ». Mais dans un sens second, il signifie, notons-le bien: « Émigrer, être emmené en captivité, être exilé, banni. »

Dans la forme Niph., il signifie « Être à découvert, à nu ; se découvrir, se révéler, être annoncé. »

Par exemple, « Les portes de la mort t’ont-elles été ouvertes ? » (Job 38,17), ou encore : « Là, Dieu s’était révélé à lui. » (Gen. 35,7), ou « La gloire de Dieu se manifestera. » (Is. 40,5).

C’est la « révélation » qui constitue la substance profonde du secret, son tissu intérieur, bien plus que le secret lui-même, qui n’est que l’apparence externe. Un secret à jamais enfoui dans la profondeur des temps serait comme une graine qui jamais ne germerait.

Mais le dévoilement, la révélation, côtoient fort curieusement (en hébreu) une autre série de significations, tournant autour de l’émigration, de l’exil, du bannissement.

Tout se passe comme si l’accès au sens, la pénétration du secret, l’entrée dans le mystère évoquaient un départ vers une terre étrangère, une déportation, comme l’exil à Babylone…

Qu’il est curieux de voir un enfant de l’exil, un déporté de Juda, « révéler » son « secret » à celui-là même qui a « exilé » son peuple, c’est-à-dire, en somme, qui l’a « découvert », qui l’a fait « apparaître ».

Ironie et profondeur sublime de certains mots, qui disent bien plus que ce qu’ils sont censés contenir.

Le mot גָלָה (galah) « révéler » atteint ici lui-même une forme de mystère. En exprimant le sens de la « révélation », il approfondit d’autant un mystère dont il n’épuise pas le sens.

De la terreur universelle à la religion mondiale.


 

Philon d’Alexandrie a tenté une synthèse originale entre le monde grec, le monde juif, le monde égyptien et le monde babylonien. En cela, il a essayé de penser son époque en naviguant librement entre des cultures, des religions et des philosophies hétérogènes, tranchées, distinctes, arborant à des degrés divers leur force, leur originalité. Il est l’un des premiers à avoir réussi à dépasser ces cultures, à transcender leurs idiosyncrasies. Cette tentative, faite il y a deux mille ans, de penser non régionalement, mais mondialement, représente un type d’attitude intellectuelle qui peut être inspirant pour les périodes troublées, contractées, étouffantes, réactionnaires, dans lesquelles nous sommes entrés.

D’un côté, Philon peut être caractérisé comme un philosophe néo-platonicieni. Par exemple, il reprend et développe le concept de Logos, comme « axe » du monde (ἔξίς). « C’est un Logos, le Logos du Dieu éternel qui est l’appui le plus résistant et le plus solide de l’univers. » (De Plantat. 10). Axe fondateur, sol même de l’être, le Logos est aussi le principe du changement, comme parole divine, comme être intelligible, comme Sagesse. Ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme les hommes, le Logos est l’« être intermédiaire » par excellence.

Mais d’un autre côté, Philon affirme que Dieu reste supérieur à toute idée que l’on pourrait formuler à son sujet. Il déclare que Dieu est « meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi » (De Opifico, m.8). Rien n’est semblable à Dieu et Dieu n’est semblable à rien (De Somn. I, 73). En cela il reprend le point de vue formulé par le Deutéro-Isaïe (Is. 48, 18-25, 46, 5-9, 44,7).

Dieu n’a rien de commun avec le monde, il s’en est totalement retiré, et pourtant sa présence le pénètre encore, et le remplit même tout entier, malgré cette absence. Contradiction ? Absurdité ?

On peut tenter une explication par des variations sophistiques sur la nature du monde créé, et sur les diverses combinaisons de présence et d’absence divines. Philon distingue ainsi deux sortes de création : l’homme idéal – que Dieu a « fait » (ἐποίήσεν), et l’homme terrestre – que Dieu a façonné (ἒπλασεν). Quelle est la différence ? L’homme idéal est une création pure, une forme divine, immatérielle. L’homme terrestre est « façonné » plastiquement (c’est la même racine étymologique) à partir de la matière (la boue première).

La boue ou la matière ne sont que des intermédiaires. L’homme terrestre est donc un mélange de présence et d’absence, de matière et d’intelligence. « La meilleure partie de l’âme qu’on appelle intelligence et raison (νοῦς καί λόγος) est un souffle (pneuma), une empreinte de caractère divin, une image de Dieu. »(Quod. Det. Pot. Ins. 82-84)

Par ce jeu de mots et ce mélange ad hoc de concepts, Philon introduit l’idée de l’existence de divers degrés de création. Tout n’a pas été créé par Dieu ex nihilo, en une seule fois, car il y a des créations secondes, ou tierces, réalisées par le moyen d’une gradation d’êtres intermédiaires. Dieu, d’un côté, et de l’autre, divers niveaux de réalité, comme le Logos, l’Homme idéal, ou adamique, et l’Homme terrestre. Seules les choses les meilleures peuvent naître à la fois par Dieu et à travers lui (par son intermédiaire direct). Les autres naissent non par lui, mais par des intermédiaires qui relèvent d’un niveau de réalité inférieur à la réalité divine.

C’est l’idée d’un tel monde, profondément mêlé, intrinsèquement complexe, mélange de boue et d’âme, de divin et de terrestre, qui est l’idée religieuse et philosophique la plus universelle à cette époque de transition, et qui s’incarne un peu partout à travers les cultes à mystères.

A l’époque de Philon, le mystère était l’essence même du phénomène religieux, dans toutes les traditions, dans toutes les cultures. On observait partout, en Égypte, en Grèce, à Rome, en Chaldée, des cultes à mystères, qui possédaient leurs paroles sacrées, cachées, non révélées. Le principe de l’initiation était précisément de donner à l’initié un accès progressif à ces paroles sacrées, censées contenir les vérités divines.

Dans le monde d’alors, le mystère s’étalait partout, de façon emphatique et putative. La Torah elle-même représentait un « mystère » pour Philon. Il s’adresse ainsi à Moïse : « Ô hiérophante, parle-moi, guide-moi, et ne cesse pas les onctions, jusqu’à ce que, nous conduisant à l’éclat des paroles cachées, tu nous en montres les beautés invisibles. » (De Somn. II, 164).

Pour Philon, les « paroles cachées » sont l’ombre de Dieu (Leg Alleg. III,96). Elles sont son Logos. Elles signalent l’existence d’une frontière impalpable et intuitive entre le sensible et le divin, entre l’âme et Dieu.

Le Logos n’est pas seulement parole cachée. Il est aussi vecteur de supplication auprès de Dieu, il est le grand Avocat, le Paraclet, le Grand Prêtre qui prie pour le monde entier, dont il est revêtu comme d’un habit (Vita Mos. 134).

Cette idée philonienne du Logos comme intermédiaire, dans les deux sens du mot (comme Parole divine, et comme Intercesseur des hommes auprès de Dieu) se retrouve, je voudrais le souligner, dans les Védas, conçus dans le delta du Gange, plus de deux mille ans avant Philon. Le Verbe n’est pas seulement un enseignement divin, d’essence verbale, il est surtout le grand Intermédiaire qui doit « changer nos oreilles en yeux ».

Cette ancienne et indémodable idée se retrouve aussi en Égypte et en Grèce. « Hermès est le Logos que les dieux ont envoyé du ciel vers nous (…) Hermès est ange parce que nous connaissons la volonté des dieux d’après les idées qui nous sont donnés dans le Logos », explique Lucius Annaeus Cornutus dans son Abrégé des traditions relatives à la théologie grecque, écrit au 1er siècle de notre ère.

Hermès a été engendré par Zeus dit Cornutus. De même, chez Philon, le Logos est « fils aîné de Dieu », tandis que le monde est « le jeune fils de Dieu ». Philon prend appui à ce propos sur la distinction que fait le mythe égyptien des deux Horus, les deux fils du Dieu suprême Osiris, l’Horus aîné qui symbolise le monde des idées, le monde de l’intelligible, et le plus jeune Horus qui incarne symboliquement le monde sensible, le monde créé.

Plutarque écrit dans son De Isis et Osiris: « Osiris est le Logos du Ciel et de Hadès ». Sous le nom d’Anubis, il est le Logos des choses d’en haut. Sous le nom d’Hermanoubis, il se rapporte pour une partie aux choses d’en haut, pour l’autre à celles d’en bas. Ce Logos est aussi « la parole sacrée » mystérieuse que la déesse Isis transmet aux initiés.

Osiris, Hermès, le Logos de Philon quoique appartenant à des traditions différentes pointent vers une idée commune. Entre le Très Haut et le Très Bas, il y a ce domaine intermédiaire, qu’on peut appeler le monde de la Parole, de l’Esprit, du Souffle. Dans le christianisme, c’est Jésus qui est le Logos. Dans les Védas on retrouve des idées analogues quand on analyse la nature profonde du sacrifice.

Que tirer aujourd’hui de ces proximités, de ces ressemblances, de ces analogies ?

A l’ évidence, le phénomène religieux est une composante essentielle, structurante de l’esprit humain. Mais ce qui est frappant, c’est que des idées plus précises, plus « techniques », si je puis dire, comme l’idée d’un « intermédiaire » entre Dieu et l’homme, ont fleuri sous de multiples formes, sous toutes les latitudes, et pendant plusieurs millénaires.

L’une des pistes les plus prometteuses du « dialogue entre les cultures » serait d’explorer les similitudes, les analogies, les ressemblances, entre les religions, et non leurs différences, leurs distinctions, souvent vaines et prétentieuses.

Or, depuis l’irruption fracassante de la modernité sur la scène mondiale, une coupure centrale s’est produite entre les rationalistes, les sceptiques et les matérialistes d’une part, et les esprits religieux, plus ou moins mystiques, d’autre part. Il me paraît intéressant de considérer cette coupure comme constituant un fait anthropologique fondamental. Pourquoi ? Parce qu’elle menace l’idée anthropologique elle-même. L’idée de l’Homme est attaquée au cœur, et avec son idée, c’est l’Homme qui est en train de mourir. Des philosophes comme Michel Foucault ont même affirmé que l’Homme était déjà mort.

L’Homme n’est peut-être pas encore tout-à-fait mort, mais il est en train de mourir de ne plus comprendre qui il est. Il agonise, comme virtuellement décapité, sous le couteau de sa schizophrénie.

Nous vivons une époque ultra-matérialiste, mais le sentiment religieux sera toujours l’une des composantes de la psyché humaine au 21ème siècle.

Les laïcs, les agnostiques, les indifférents peuplent le monde réel, mais ce sont les fondamentalistes religieux qui occupent aujourd’hui le monde idéel, et qui l’occupent non avec des idées, mais par la mise en scène de la haine, par le refus de la différence, par la violence sacralisée, par la guerre à mort contre les « infidèles ».

Face aux fondamentalismes et aux extrémismes, le seul mot d’ordre unitaire et unanimiste est la « guerre au terrorisme ». C’est un slogan un peu court. La demande de sens dont l’extrémisme religieux témoigne malgré tout ne peut pas être recouverte ou écartée par les seules références à la pulsion de mort ou à la haine de l’autre.

Il est temps de réfléchir la possibilité d’une méta-religion ou d’une méta-philosophie d’essence profondément anthropologique, de portée mondiale. Vœu vain, idée folle, dira-t-on. Pourtant, il y a deux mille ans, deux Juifs, Philon et Jésus, chacun à sa façon, témoignaient d’une tendance universelle de l’esprit humain, celui de discerner des solutions possibles, de jeter des ponts grandioses entre les abîmes de la pensée humaine.

Sans le savoir, sans doute, et de façon troublante, ils reprenaient dans leur approche, des idées, des intuitions qui germaient déjà dans les esprits de leurs grands devanciers, plusieurs millénaires auparavant.

Deux mille ans plus tard, qui sont leurs grands héritiers ?

i Je m’appuie ici en partie sur l’étude d’Émile Bréhier (Les idées philosophiques et religieuses de Philon d’Alexandrie, 1908), pour résumer certains aspects de la pensée foisonnante de Philon.

Les uns rient, les autres pleurent.


 

Quatre personnages de la Genèse rient : Abraham, Sara, Ismaël, Isaac. Mais Agar pleure.

Qu’est-ce que cela nous enseigne ?

« Abraham tomba sur sa face et rit. » Gen. 17,17

«Sara rit en elle-même.» Gen. 18,12

« Sara dit : ‘Je n’ai pas ri.’, car elle avait peur, mais il répliqua : ‘si, tu as ri’. » Gen. 18,15

« Quiconque l’apprendra rira avec moi. » Gen. 21,6

« Dieu a fait (un) rire de moi.»i Gen 21,6.

« Le fils, né à Abraham de l’Égyptienne Agar, riait. » Gen. 21,9

« Isaac riait avec Rebecca sa femme. »ii Gen. 26,9.

Ces différentes sortes de rires n’ont pas la même signification. Celui d’Abraham est un rire de confiance et de reconnaissance, celui de Sara est un rire moqueur et dubitatif, celui d’Ismaël est ricanant et railleur, et celui d’Isaac est concupiscent et jouisseur.

Et puis, il y a les larmes de Agar.

« Elle se disait : ‘Je ne veux pas voir mourir l’enfant’. Elle s’assit vis-à-vis et se mit à crier et à pleurer. » Gen. 21,16.

Comment interpréter cela ?

D’abord on peut dire que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Le malheur de Agar fait le bonheur de Sara. Mais cette explication est à demi valable, et même seulement valable pour un quart. Le malheur de Agar ne fait pas le bonheur d’Abraham, qui se chagrine des mauvaises paroles de Sara contre Agar (Gen. 21, 12). Il ne fait pas non plus le bonheur d’Ismaël, qui subit le même sort que sa mère et qui est chassé au désert, du fait de son propre rire, railleur et moqueur. Enfin le malheur de Agar n’a vraiment rien à voir avec les rires égrillards d’Isaac lutinant Rebecca.

Alors que comprendre ?

Le texte montre qu’il peut y avoir une grande diversité de rires, de joies, avec des degrés fort différents, allant de la méchanceté à l’ironie ou à la joie pure. Il y a des rires vulgaires et méchants et il y a des rires lumineux.

En revanche, les larmes, en un sens, sont plus sincères. Les larmes ne peuvent pas être méchantes ni vulgaires ou ironiques. Il y a beaucoup plus de vérité dans le malheur que dans l’apparence du bonheur. Agar est malheureuse, profondément malheureuse. Mais dans son malheur, elle a quand même un bonheur, celui de voir, une fois encore, un ange qui vient la consoler. Elle a aussi un autre « bonheur » : elle pleure, certes, mais elle voit le monde tel qu’il est. Elle pleure, mais en compensation « Dieu dessilla ses yeux. »iii

  • i L’original hébreu n’emploie pas d’article indéterminé devant le substantif ‘rire’, et par conséquent cette phrase se prête à deux interprétations : – « Dieu a fait de moi (Sara) un objet de dérision (on rira de moi) », ou encore : « Dieu m’a donné un sujet de joie (m’a fait rire) ». Ces deux interprétations vont dans des sens opposés. Mais compte tenu du caractère de Sara, déjà esquissé en Gen. 18,15, il est probable que la première interprétation est la meilleure. Mais qui sait ?

iiDans ce verset, il y a là un jeu de mot intraduisible. Isaac signifie : « Il rit ». Ce nom est bâti sur la racine TS-HA-Q, dont le sens est « rire ». Au prétérit, la forme verbale devient M-TS-HA-Q qui signifie dans ce contexte « rire avec sa femme », « se réjouir avec elle », et en tant que substantif : « caresse conjugale ». Yts’aq mts’éq : « Isaac (Celui qui rit) rit, se réjouit (sexuellement). »

iii Gen. 21, 19

Les migrations, la guerre et la morale


Le danger gronde. Les extrêmes se rapprochent. Il faut être « absolument moderne » et comprendre la montée de la menace, sentir les prémisses de la prochaine catastrophe. Il faut être aussi critique, et même hyper-critique, dans une situation pré-critique.

Le 20ème siècle, ce siècle des utopies révolutionnaires, dont les idées corrompues ont envoyé des dizaines de millions de personnes à la mort, a montré la voie. Le nazisme, le fascisme, le totalitarisme communiste ont fait voir la puissance d’idées fortes aux mains de cerveaux faibles.

Les générations passent. Tout est encore possible, à nouveau. La montée de l’extrême et de la haine, politique et religieuse, un peu partout en Europe, et dans le reste du monde, n’est pour le moment qu’un avertissement lancinant. Jusqu’au basculement dans le vide.

Le 21ème siècle n’a pas encore démontré toute sa capacité à ramener l’horreur sur le monde. Cela pourrait ne pas tarder. Quelles seront les prochaines idées fortes ? Qui seront les esprits faibles qui s’y soumettront?

Il y a cette idée délétère qu’il n’y a justement plus d’idée forte, plus d’idée crédible.

Il y a cette idée aussi que tout est truqué, que tout n’est que complot ourdi.

Il y a cette idée que les progressismes se sont dissous dans l’eau sale du passé. Il y a cette idée que le catastrophisme fait office d’idéologie.

Il y a cette idée que tout peut arriver quand il n’y a plus d’espoir, quand tout paraît clos, quand l’incendie des cœurs et des âmes brûle les dos, et que le vide s’ouvre béant, sous les pieds.

Günther Anders, qui avait une certaine expérience de la catastrophe réelle, parlait de « l’obsolescence de l’homme ». Il affirmait que « l’absence de futur a déjà commencé. »

Il faut à chaque époque des prophètes nouveaux.

Il ne s’agit plus aujourd’hui de se lamenter sur la corruption des pharaons du jour, la perversion de leurs grands prêtres, la coalition des religions dévoyées contre la foi et le désir des peuples, l’effondrement général des valeurs. Il faut bien plus que tout cela.

Il faut rendre l’idée de l’homme à nouveau possible dans les cœurs et dans les esprits. Lui rendre son avenir, et lui rendre son passé. Lui rendre sa foi en un futur. Lui rendre la grâce d’être.

Vaste programme, qui nécessitera plus que du sang, de la sueur et des larmes.

C’est un programme « absolument moderne », qui devra mobiliser des milliards d’êtres humains, des multitudes de générations, et beaucoup d’esprit, du courage, de la vision, du génie, de l’inspiration.

Lamentable est le spectacle que donne l’Europe actuelle. Boursouflure sans courage et sans âme, vide d’idées et d’idéaux, gérée par des eurocrates roublards, cyniques, contre la voix des peuples, dans l’intérêt des intérêts.i

Triste est le spectacle du monde en général, courant comme un poulet sans tête à travers une basse-cour surpeuplée.

Désolantes les religions, proclamant leur arrogance, affichant leurs divisions, excitant les haines, cultivant le mépris, se croyant investies d’une mission divine, simplement parce qu’elles se vêtent sans droit ni titre des anciens oripeaux de sages dont elles ne sont pas dignes de laver les pieds.

Considérons un instant l’ensemble total des valeurs, des idées, des croyances, des fois, qui ont prévalu pendant des millénaires dans le monde.

Le réservoir de symboles, le trésor de métaphores, les pensées, les paradigmes, les intuitions, cet océan immatériel légué par l’humanité entière à ses enfants du jour, voilà les premières richesses, voilà les meilleures ressources dont nous disposons pour vivifier les rêves.

Les plus anciennes religions, les philosophies du lointain passé, ne sont pas des objets de musée, des fragments rongés, dormant dans les enfers des bibliothèques. Gît dans leur mémoire la possibilité d’un monde commun, une assurance d’avenir.

J’ouvre le Rig Veda ; je lis :

« Aditi c’est le ciel ; Aditi c’est l’air ; Aditi, c’est la mère, le père et le fils. C’est tous les dieux et les cinq races d’hommes. Aditi c’est ce qui est né ; Aditi, c’est ce qui naîtra. »ii

Des mots hors d’âge, et l’esprit s’embrase. Des intuitions fulgurantes traversent le cortex. Une prescience des futurs assaillit la mémoire.

Pourtant la religion de l’Inde védique, vieille d’au moins cinq mille ans, n’est-elle pas complètement démodée, si l’on en croit le cours du jour ?

La puissance de la pensée est dans l’air, dans la mère, le père, le fils. Elle est dans les dieux, et toutes les races d’hommes. Elle est dans tout ce qui est né, et dans tout ce qui naîtra.

Deux mille ans avant la vision de Moïse, les poètes mystiques du Rig Veda ont écrit encore: « Le Dieu qui ne vieillit pas se tient dans le buisson. Poussé par le vent, il s’attache aux buissons avec des langues de feu, avec un grand bruit. »iii

Alors Moïse, voyant védique ?

Je ne suis pas entrain de suggérer que la Bible a pompé le Rig Véda. Non, ce n’est pas du tout cela mon intention. Je suis en train de dire que les plus grands esprits de l’humanité se rencontrent nécessairement, et en général, au sommet. Et que l’humanité dans son ensemble aurait intérêt à savoir que ces rencontres au sommet ont déjà eu lieu, et qu’elles pourraient encore avoir lieu. Elle devrait en tirer les conséquences et s’y préparer.

Par exemple à propos de la question de la migration. Sujet fondamental pour l’avenir de la planète.

Allons pêcher des métaphores dans l’océan du passé.

‘Va pour toi hors de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle, vers le pays que je t’indiquerai. Je te ferai devenir une grande nation ; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et tu seras bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et qui t’outragera je le maudirai ; et par toi seront bénies toutes les familles de la terre.’iv

Quand on est constamment en route, d’un camp à l’autre, on court trois risques, dit Rachi : on a moins d’enfants, on a moins d’argent, on a moins de renommée. C’est pourquoi il a fallu à Abram ces trois bénédictions. Dieu lui promet des enfants, la prospérité, et la renommée.

La figure d’Abram quittant Harân est une excellente métaphore de ce qui nous attend. Il nous faut nous aussi quitter Harân. Ce mot veut dire « le creux ».

Nous somme dans un « creux mondial », du point de vue de l’espoir, et du point de vue des idées. Il est temps de sortir de ce trou, de prendre la route, de chercher une base nouvelle pour les nouvelles générations, pour les nouvelles renommées et pour les nouvelles prospérités.

Le mot Harân peut s’interpréter autrement. Pour Philon, Harân désigne les « cavités de l’âme et les sensations du corps ». Ce sont elles qu’il faut quitter. « Adopte une mentalité d’étranger par rapport à ces réalités, que nulle d’entre elles ne t’emprisonne, tiens-toi debout au-dessus de tout. Veille sur toi-même. »v

Il ajoute : « Mais quitte aussi la parole expirée, ce que nous avons appelé l’habitation du père, pour ne pas être séduit par les beautés des mots et des termes, et te trouver finalement séparé de la beauté authentique qui réside dans les choses que désignaient les mots. (…) Celui qui tend vers l’être plutôt que vers l’apparaître devra s’attacher à ces réalités, et quitter l’habitation des mots. »vi

Abram-Abraham quitte Harân. Puis il se sépare de son compagnon de voyage, Loth : « Sépare-toi de moi ! » lui dit-il.vii

Philon commente: « Il faut te faire émigrant, en quête de la terre paternelle, celle du Logos sacré, qui est aussi en un sens le père des ascètes ; cette terre, c’est la Sagesse. »

Le philosophe juif alexandrin écrit en langue grecque. Il utilise le mot Logos, qui connut ensuite la carrière que l’on sait dans le christianisme. Dans son esprit le Logos c’est la Sagesse, qui se tient près de Dieu. Il note : « Le Logos occupe le premier rang auprès de Dieu et se nomme Samuel. » (Samu-El : « qui entend Dieu »). Philon était juif, mais son interprétation du Logos est proche de la vue chrétienne.

Quel rapport ont ces textes avec la situation moderne?

Ils nous enseignent ceci :

La migration est, aujourd’hui comme toujours, une réalité imposée aux peuples victimes des puissances. L’idée de migration est aussi une très ancienne métaphore, philosophique et morale.

Il faut considérer les migrations bien réelles, celles que l’on observe du Sud au Nord, partout dans le monde, comme une réalité et une nécessité impérative, et aussi comme une obligation morale.

Les migrations sont des effets, « absolument modernes », de l’état du monde. Mais elles sont aussi le moyen de provoquer la conscience d’une obligation morale. L’obligation de résoudre la mal-gouvernance générale, d’en finir avec l’incurie mondiale.

Les migrations, réalité politique, sociale et économique, appellent des solutions politiques, philosophiques, morales.

Et elles invitent à inventer d’autres métaphores.

Migration. Sagesse.

« Tiens-toi debout au-dessus de tout. »

« Quitte l’habitation des mots. »

iIl faudrait se livrer ici à une critique acerbe de la politique économique de l’Europe (« l’austérité »), ou de sa politique migratoire, ou encore analyser la corruption fondamentale et fondamentaliste des cliques et des maffias au pouvoir, presque partout dans le monde. Ce serait redondant. D’autres l’ont très bien fait.

ii R.V. I. 89.10

iii R.V. I.58.2-4

ivGen. 12, 1-3

vPhilon De Migratione Abrahami. 14,7

vi Ibid. 14,12

vii Gen. 13,9

L’inversion des mots


Cicéron donne une bonne explication de la différence entre les « superstitieux » et les « religieux ». Elle est basée sur l’étymologie.

« On a appelé superstitieux ceux qui pendant des journées entières font des prières et des sacrifices pour que leurs enfants leur survivent (superstites essent). Mais ceux qui examinent avec soin tout ce qui se rapporte au culte des dieux et pour ainsi dire le « relisent » (relegerent), ceux-là ont été appelés des religieux (…). Les termes « religieux » et « superstitieux » sont ainsi devenus l’un péjoratif, l’autre laudatif. » i

Je constate qu’aujourd’hui, ironiquement, c’est exactement l’inverse qui se passe.

Rien de plus normal, de plus banal, que d’afficher le culte de l’amour de ses enfants, et de faire de leur bonheur une sorte de religion familiale. Qui verrait là de la « superstition » ?

Quant à ceux qui se préoccupent de « relire » tout ce qui se rapporte au culte des dieux, ils se font vite une réputation de marginaux ayant perdu le contact avec la vraie vie, l’esprit envahi par la « superstition».

Après quelques siècles, le sens de certains mots peut s’inverser complètement.

C’est une leçon de grande portée. On peut l’appliquer à bien d’autres contextes.

iDe Natura Rerum. II, 71-72. (Cité par F. Hadjadj, Puisque tout est en voie de destruction)

Être absolument moderne.


 

Plonger dans les profondeurs du passé, ce n’est pas chercher l’obscur, l’ésotérique, c’est faire vibrer les fines cordes de la lyre du monde.

Je me sens absolument moderne. Je me sens absolument contemporain de mon temps, – au sens que Giorgio Agamben donne à ce mot. « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. »