Tsimtsoum


Tsimtsoum b5©Philippe Quéau 2017

L’idée de la mort de Dieu est ancienne. On la rencontre dans les siècles précédant le christianisme sous des formes, il est vrai, assez différentes, par exemple chez les Grecs avec la mort de Dionysos tué par les Titans, mais aussi chez les Égyptiens avec l’assassinat d’Osiris et son démembrement par Seth, son frère.

Chez les Juifs, avec le concept de tsimtsoum (de l’hébreu צמצום, contraction), il y a aussi cette idée d’un « Dieu qui se vide de lui-même ». C’est un concept d’apparition tardive puisqu’il est dû à Isaac Louria, qui l’emploie dans le Ari Zal (Safed, 16ème siècle) afin d’expliciter un point de la Kabbale.

Avant la création des mondes, Dieu était tout, partout, et rien n’était sans lui. Mais quand Dieu décida de créer les mondes, il lui fallut leur laisser une place, pour qu’ils puissent être. Dieu retira sa lumière originelle, or qadoum. Dans le vide ainsi créé, appelé reshimou (« empreinte », du verbe rashama, « écrire ») une lumière émana de Dieu, or néetsal. Cette lumière émanée constitue le olam ha-Atziluth, le monde de l’Émanation. Puis sont engendrés l’olam haBeryah ou monde de la Création, l’olam haYetzirah ou monde de la Formation et le olam haAssiya ou monde de l’Action, – lequel contient notre monde. La lumière émanée subit donc plusieurs contractions, compressions, ou « dissimulations », qui sont autant de tsimtsoum.

Ce mot vient du verbe צָמַם qui possède un vaste spectre de sens : « mettre fin à, exterminer, rendre silencieux, annihiler, comprimer, contracter, presser, serrer, voiler, cacher, observer de près, définir exactement, certifier », que décrit notamment le Dictionary of Targumim Talmud and Midrashic Literature de Marcus Jastrow (1926). De cette riche gamme, le mot tsimtsoum fait probablement émerger les harmoniques.

En voici quelques-unes, extraites d’une leçon de kabbale de Baruch Shalom Alevi Ashlag. La raison pour laquelle la Lumière émanée tombe en cascade à travers les quatre mondes créés, Atziluth, Beryah, Yatzirah et Assiya, est que le « désir de recevoir » doit à chaque étape être augmenté d’autant. Car il ne peut y avoir de création divine sans un désir tout aussi divin de « recevoir » cette création.

Au commencement, il y a une abondance de Lumière créée, émanée à partir de l’essence divine. Corrélativement il doit y avoir une abondance du désir de recevoir cette lumière. Mais ce désir de recevoir ne peut apparaître dans le monde ex nihilo. Le désir est lui-même créé. On l’appelle Kli, כְּלִי mot dont le sens premier est: « chose faite, chose fabriquée ». On l’appelle aussi, moins métaphoriquement, Gouf (« le corps »). Le Kli doit « recevoir », « enfermer », « retenir » la lumière en lui (ainsi que le verbe-racine כָּלַא l’indique).

Ici, un petit aparté. Le Kli peut se dire d’un meuble, d’un vase, d’un vêtement, d’un habit, d’un navire, d’un instrument ou d’une arme. Là encore, toutes les harmoniques de ces sens variés peuvent sans doute s’appliquer à faire résonner le Kli dans son rôle de réceptacle de la lumière, – dans son rôle d’âme, donc. Le dictionnaire de Sander et Trenel dit que Kli vient du verbe-racine כֶּלֶה (kalah), mot proche de כָּלַא (kala‘), déjà cité. Le verbe kalah offre un spectre de sens intéressant : être fait, achevé, prêt ; être résolu, être passé, fini ; disparaître, manquer, être consumé, périr, languir ; terminer, achever ; consumer, exterminer. Croyant que les mots servent de mémorial à des expériences millénaires, j’opinerais que tous ces sens s’appliquent d’une façon ou d’une autre au kli dans ses possibles rapports avec la lumière.

La lumière divine, en tombant dans les différents mondes, se répand et en même temps se contracte, se replie, ou se voile, pour laisser croître le désir d’être reçue par le Kli, par ce réceptacle, ce désir, cette âme ou ce « corps », ce Kli qui est à la racine de la créature créée. Le Kli, qui faisait auparavant partie de la Lumière, doit maintenant se distinguer d’elle, pour mieux la recevoir ; il doit s’en séparer pour mieux la désirer. Illa désire comme Or Hokhma (la Lumière de la Sagesse) ou bien comme Or Haya (la Lumière de la Vie), ou encore comme Or Hassadim (la Lumière de la Miséricorde). Le Kli est donc déterminé selon le degré d’expansion de la Lumière et aussi selon son degré de sortie hors d’elle.

Des sages ont commenté ces questions de la façon suivante: « Il y a des pleurs dans les demeures intérieures ». Cela signifie que lorsque la Lumière arrive dans les mondes inférieurs, et qu’elle ne trouve pas de Kli désirant la recevoir, elle reste « intérieure », non révélée, et alors « il y a des pleurs ». Mais lorsqu’elle trouve un Kli qui la désire, elle peut se révéler à l’extérieur, et alors « la vigueur et la joie sont dans Son lieu », et tout devient visible.

Yōḥ, Jove, Yah and Yahweh


Mars Ciel ©Philippe Quéau 2020

In the ancient Umbrian language, the word « man » is expressed in two ways: ner– and veiro-, which denote the place occupied in society and the social role. This differentiation is entirely consistent with that observed in the ancient languages of India and Iran: nar– and vīrā.

In Rome, traces of these ancient names can also be found in the vocabulary used in relation to the Gods Mars (Nerio) and Quirinus (Quirites, Viriles), as noted by G. Dumézili.

If there are two distinct words for « man » in these various languages, or to differentiate the god of war (Mars) and the god of peace (Quirinus, – whose name, derived from *covirino– or *co-uirio-, means « the god of all men »), it is perhaps because man is fundamentally double, or dual, and the Gods he gives himself translate this duality?

If man is double, the Gods are triple. The pre-capitoline triad, or « archaic triad » – Jupiter, Mars, Quirinus -, in fact proposes a third God, Jupiter, who dominates the first two.

What does the name Jupiter tell us?

This name is very close, phonetically and semantically, to that of the Vedic God Dyaus Pitar, literally « God the Father », in Sanskrit द्यौष् पिता / Dyauṣ Pitā or द्यौष्पितृ / Dyauṣpitṛ.

The Sanskrit root of Dyaus (« God ») is दिव् div-, « heaven ». The God Dyau is the personified « Heaven-Light ».

The Latin Jupiter therefore means « Father-God ». The short form in Latin is Jove, (genitive Jovis).

The linguistic closeness between Latin, Avestic and Vedic – which is extended in cultural analogies between Rome, Iran and India – is confirmed when referring to the three words « law », « faith » and « divination », – respectively, in Latin: iūs, credo, augur. In the Vedic language, the similarity of these words is striking: yōḥ, ṡṛad-dhā, ōjas. In Avestic (ancient Iranian), the first two terms are yaoš and zraz-dā, also quite similar.

Dumézil states that iūs is a contraction of *ioves-, close to Jove /Jovis. and he adds that this word etymologically refers to Vedic yōḥ (or yos) and Avestic yaoš.

The three words yaoš, yōḥ (or yos) and iūs have the same etymological origin, therefore, but their meanings have subsequently varied significantly.

In Avestic, the word yaoš has three uses, according to Dumézil :

-To sanctify an invisible entity or a mythical state. Thus this verse attributed to Zoroaster: « The religious conscience that I must sanctify [yaoš-dā].”ii

-To consecrate, to perform a ritual act, as in the expression: « The consecrated liquor » [yaoš-dātam zaotram].iii

-To purify what has been soiled.

These concepts (« sanctification », « consecration », « purification ») refer to the three forms of medicine that prevailed at the time: herbal medicine, knife medicine and incantations.

Incidentally, these three forms of medicine are based respectively on the vitality of the plant world and its power of regeneration, on the life forces associated with the blood shed during the « sacrifice », and on the mystical power of prayers and orations.

In the Vedic language, yōḥ (or yos) is associated with prosperity, health, happiness, fortune, but also with the mystical, ritual universe, as the Sanskrit root yaj testifies, « to offer the sacrifice, to honor the divinity, to sanctify a place ».

But in Latin, iūs takes on a more concrete, legal and « verbal » rather than religious meaning. Iūs can be ´said´: « iū-dic« , – hence the word iūdex, justice.

The Romans socialised, personalised, legalised and ‘secularised’ iūs in a way. They make iūs an attribute of everyone. One person’s iūs is equivalent to another person’s iūs, hence the possible confrontations, but also the search for balance and equilibrium, – war or peace.

The idea of « right » (jus) thus comes from a conception of iūs, founded in the original Rome, but itself inherited from a mystical and religious tradition, much older, and coming from a more distant (Indo-Aryan) East. But in Rome it was the juridical spirit of justice that finally prevailed over the mystical and religious spirit.

The idea of justice reached modern times, but what about the spirit carried in three Indo-Aryan languages by the words iūs, yaoš-dā, yōs, originally associated with the root *ioves– ?

One last thing. We will notice that the words yōḥ and Jove, seem to be phonetically and poetically close to two Hebrew names of God: Yah and YHVH (Yahweh).

iG. Dumézil. Idées romaines. 1969

iiYasna 44,9

iiiYast X. 120