Yōḥ, Jove, Yah and Yahweh


Mars Ciel ©Philippe Quéau 2020

In the ancient Umbrian language, the word « man » is expressed in two ways: ner– and veiro-, which denote the place occupied in society and the social role. This differentiation is entirely consistent with that observed in the ancient languages of India and Iran: nar– and vīrā.

In Rome, traces of these ancient names can also be found in the vocabulary used in relation to the Gods Mars (Nerio) and Quirinus (Quirites, Viriles), as noted by G. Dumézili.

If there are two distinct words for « man » in these various languages, or to differentiate the god of war (Mars) and the god of peace (Quirinus, – whose name, derived from *covirino– or *co-uirio-, means « the god of all men »), it is perhaps because man is fundamentally double, or dual, and the Gods he gives himself translate this duality?

If man is double, the Gods are triple. The pre-capitoline triad, or « archaic triad » – Jupiter, Mars, Quirinus -, in fact proposes a third God, Jupiter, who dominates the first two.

What does the name Jupiter tell us?

This name is very close, phonetically and semantically, to that of the Vedic God Dyaus Pitar, literally « God the Father », in Sanskrit द्यौष् पिता / Dyauṣ Pitā or द्यौष्पितृ / Dyauṣpitṛ.

The Sanskrit root of Dyaus (« God ») is दिव् div-, « heaven ». The God Dyau is the personified « Heaven-Light ».

The Latin Jupiter therefore means « Father-God ». The short form in Latin is Jove, (genitive Jovis).

The linguistic closeness between Latin, Avestic and Vedic – which is extended in cultural analogies between Rome, Iran and India – is confirmed when referring to the three words « law », « faith » and « divination », – respectively, in Latin: iūs, credo, augur. In the Vedic language, the similarity of these words is striking: yōḥ, ṡṛad-dhā, ōjas. In Avestic (ancient Iranian), the first two terms are yaoš and zraz-dā, also quite similar.

Dumézil states that iūs is a contraction of *ioves-, close to Jove /Jovis. and he adds that this word etymologically refers to Vedic yōḥ (or yos) and Avestic yaoš.

The three words yaoš, yōḥ (or yos) and iūs have the same etymological origin, therefore, but their meanings have subsequently varied significantly.

In Avestic, the word yaoš has three uses, according to Dumézil :

-To sanctify an invisible entity or a mythical state. Thus this verse attributed to Zoroaster: « The religious conscience that I must sanctify [yaoš-dā].”ii

-To consecrate, to perform a ritual act, as in the expression: « The consecrated liquor » [yaoš-dātam zaotram].iii

-To purify what has been soiled.

These concepts (« sanctification », « consecration », « purification ») refer to the three forms of medicine that prevailed at the time: herbal medicine, knife medicine and incantations.

Incidentally, these three forms of medicine are based respectively on the vitality of the plant world and its power of regeneration, on the life forces associated with the blood shed during the « sacrifice », and on the mystical power of prayers and orations.

In the Vedic language, yōḥ (or yos) is associated with prosperity, health, happiness, fortune, but also with the mystical, ritual universe, as the Sanskrit root yaj testifies, « to offer the sacrifice, to honor the divinity, to sanctify a place ».

But in Latin, iūs takes on a more concrete, legal and « verbal » rather than religious meaning. Iūs can be ´said´: « iū-dic« , – hence the word iūdex, justice.

The Romans socialised, personalised, legalised and ‘secularised’ iūs in a way. They make iūs an attribute of everyone. One person’s iūs is equivalent to another person’s iūs, hence the possible confrontations, but also the search for balance and equilibrium, – war or peace.

The idea of « right » (jus) thus comes from a conception of iūs, founded in the original Rome, but itself inherited from a mystical and religious tradition, much older, and coming from a more distant (Indo-Aryan) East. But in Rome it was the juridical spirit of justice that finally prevailed over the mystical and religious spirit.

The idea of justice reached modern times, but what about the spirit carried in three Indo-Aryan languages by the words iūs, yaoš-dā, yōs, originally associated with the root *ioves– ?

One last thing. We will notice that the words yōḥ and Jove, seem to be phonetically and poetically close to two Hebrew names of God: Yah and YHVH (Yahweh).

iG. Dumézil. Idées romaines. 1969

iiYasna 44,9

iiiYast X. 120

Vie et mort des mots.


 

Dans l’ancienne langue ombrienne, le mot « homme » s’exprime de deux manières : ner- et veiro-, qui dénotent la place occupée dans la société et le rôle social. Cette différenciation concorde entièrement avec celle observée dans les anciennes langues de l’Inde et de l’Iran : nar- et vīrā-.

A Rome, on trouve aussi les traces de ces anciens noms dans le vocabulaire utilisé à propos des dieux Mars (Nerio) et Quirinus (Quirites, Viriles), ainsi que le note G. Dumézili.

S’il y a deux mots distincts pour dire « homme » dans ces diverses langues, ou pour différencier le dieu de la guerre (Mars) et celui de la paix (Quirinus, – dont le nom, issu de *covirino- ou *co-uirio-, signifie « le dieu de l’ensemble des hommes »), c’est peut-être parce que l’homme est fondamentalement double, ou duel, et que les dieux qu’il se donne traduisent cette dualité ?

Si l’homme est double, les Dieux sont triples. La triade précapitoline, ou « triade archaïque », – Jupiter, Mars, Quirinus –, propose en effet un troisième Dieu, Jupiter, qui domine les deux premiers.

Que nous dit le nom de Jupiter ?

Ce nom est très proche, phonétiquement et sémantiquement, de celui du Dieu védique Dyaus Pitar, littéralement « Dieu le Père », en sanskrit द्यौष् पिता / Dyauṣ Pitā ou द्यौष्पितृ / Dyauṣpitṛ.

La racine sanskrite de Dyaus (« Dieu ») est दिव् div-, le « ciel ». Le Dieu Dyau est le « Ciel-Lumière » personnifié.

Le latin Jupiter signifie donc « Dieu-Père ». La forme courte en latin est Jove, (génitif Jovis).

La proximité linguistique entre le latin, l’avestique et le védique , – qui se prolonge en analogies culturelles entre Rome, l’Iran, l’Inde –, se confirme lorsqu’on se réfère aux mots : droit »,« foi », et « divination », respectivement, en latin: iūs, credo, augur. Dans la langue védique, la similarité est frappante : yōḥ, ṡṛad-dhā, ōjas. En avestique (l’ancien iranien) on trouve pour les deux premiers termes : yaoš et zraz-dā.

Dumézil affirme que iūs est une contraction de *ioves-, proche de Jove /Jovis. et il ajoute que ce mot renvoie étymologiquement au yōḥ (ou yos) védique et au yaoš avestique.

Les trois mots yaoš, yōḥ (ou yos) et iūs ont une même origine étymologique, donc, mais leurs sens ont par la suite varié significativement.

En avestique, le mot yaoš a trois emplois, selon Dumézil :

Sanctifier une entité invisible ou un état mythique. Ainsi ce verset attribué à Zoroastre : « La conscience religieuse que je dois sanctifier [yaoš-dā]. »ii

Consacrer, procéder à une acte rituel, comme dans l’expression : « La liqueur consacrée »iii [yaoš-dātam zaotram]

Purifier ce qui a été souillé.

Ces concepts (« sanctification », « consécration », « purification ») renvoient aux trois formes de médecine qui prévalaient alors : la médecine des plantes, celle du couteau et celle des incantations.

On peut remarquer incidemment que ces trois formes de médecine s’appuient respectivement sur la vitalité du monde végétal et sa puissance de régénération, sur les forces de vie associées au sang versé lors du « sacrifice », et sur la puissance mystique des prières et des oraisons.

En langue védique, le yōḥ (ou yos) est associé à la prospérité, à la santé, au bonheur, à la fortune, mais aussi à l’univers mystique, rituel, comme en témoigne la racine sanskrite yaj, « offrir le sacrifice, honorer la divinité, sanctifier un lieu ».

Mais en latin, le iūs prend un sens plus concret, plus juridique et plus « verbal » que religieux. Le iūs peut être dit: « iū-dic », d’où le mot iūdex, justice.

Les Romains ont en quelque sorte socialisé, personnalisé, légalisé et « laïcisé » le iūs . Ils font du iūs un attribut de tout un chacun. Le iūs d’une personne équivaut au iūs d’une autre personne, d’où des possibles confrontations, mais aussi la recherche d’un équilibre et d’une balance, la guerre ou la paix.

L’idée du « droit » (jus) vient donc d’une conception du iūs, fondée dans la Rome originelle, mais elle-même héritée d’une tradition mystique et religieuse, bien plus ancienne, et venant d’un Orient (indo-aryen) plus lointain. Mais à Rome c’est l’esprit juridique du jus qui l’a emporté finalement sur l’esprit mystique et religieux.

L’idée du jus est arrivée jusqu’aux Temps modernes, mais quid de l’esprit porté dans trois langues indo-aryennes par les mots iūs, yaoš-dā, yōs, associés originairement à la racine *ioves-.?

On ne sait. On remarquera seulement que les mots yōḥ et Jove, semblent proches, phonétiquement, et poétiquement, de deux noms hébreux du Dieu : Yah et YHVH (Yahvé).

iG. Dumézil. Idées romaines. 1969

iiYasna 44,9

iiiYast X. 120

La dialectique des triades


Dumézil a démontré que des schèmes triadiques et trinitaires informaient en profondeur la mythologie et la théologie indo-européennes.
En sanscrit, le nombre 3 se dit tri, त्रि, et ce mot a donné l’anglais three, l’allemand drei et le français trois.

La culture védique abonde en références trines et triadiques. Les trividya sont les trois Védas. Les triloka sont les trois mondes, le Ciel, la Terre et l’Enfer. Les triratna sont les trois joyaux de la doctrine, Bouddha, sa Loi (dharma) et sa Communauté (saigha). La Trinatha est la trinité hindoue : Brahma, Vishnou, Shiva. La trijuna est la triade des essences : la conscience (sattva = pureté, vérité), la passion (rajas = force, désir) et la ténèbre (tamas = ignorance, inertie). La trimarga est la triple voie de la réalisation spirituelle (karmayoga, bhaktiyoga, jnanayoga), etc.

On trouve même que les trois bourrelets au-dessus du nombril d’une femme sont considérés comme un signe de beauté, et ont pour nom trivali.

Il est intéressant de replonger dans ces schèmes triadiques, spécialement dans nos Temps modernes, qui semblent avoir consacré le retour en force du monisme et du dualisme gnostiques en se passant presque entièrement de toute référence religieuse, anthropologique ou culturelle basée sur des structures ternaires, à l’exception bien sûr du christianisme. Il serait d’ailleurs intéressant de se demander si la perte relative de crédibilité du christianisme dans la culture de notre temps, moniste ou dichotomique et dualiste, n’est pas due à cet attachement ancien à la trinité.

Le ternaire, le triadique, le trinitaire s’opposent à l’évidence aux schèmes monistes et dualistes. Notons d’emblée que la dialectique des triades semble plus souple et plus riche que les ressorts trop mécaniques, trop rigides, de la dialectique dualiste.

De plus, ils parlent richement à l’intuition. L’enfance, la maturité et la vieillesse, le passé, le présent et l’avenir, ne sont-ils pas des métaphores plus réalistes que les sèches oppositions vie/mort, avant/après, début/fin ? Les triades du savoir, du pouvoir et du vouloir (dans l’ordre de la pensée humaine) ou de la Sagesse, de la Puissance et de la Bonté (dans l’ordre divin) ne sont-elles pas plus évocatrices que les divers antagonismes binaires que l’on pourrait leur substituer? Augustin n’utilisa-t-il pas avec bonheur la  triade de l’être, du connaître et du vouloir que nous pouvons observer au sein de notre propre esprit, pour éclairer indirectement, mais analogiquement, le mystère de la Trinité ?

En fait, les triades et les ensembles trinitaires abondent dans l’histoire de la pensée. Les Egyptiens honoraient trois dieux primitifs, le Feu éthéré, dieu suprême (Phtha), sa Pensée (Neith), et l’Ame du monde (Kneph), qui correspondent exactement à la triade grecque de Zeus, de sa Pensée (Athéna) et de sa Parole (Apollon).

Platon distinguait trois degrés de réalité : le Bien, l’Intelligence et l’Être. Fort prolixe  en constructions triadiques, il proposait aussi la triade de l’Un qui est, l’Un qui est un et multiple, et l’Un qui se sépare et se réunit.

Aristote, citant les Pythagoriciens, affirmait que c’est le nombre 3 qui définit le Tout. Le néoplatonicien Plotin réinterprétait Hésiode et faisait correspondre l’Un, l’Intelligence et l’Ame du monde respectivement à Ouranos, Kronos et Zeus.

Quant à Rome, Georges Dumézil a établi que Jupiter, Mars et Quirinus représentaient une triade archaïque, emblématique de l’esprit indo-européen, et correspondant aux trois piliers d’un type d’ordre social: le prêtre, le guerrier, l’agriculteur.