« Il n’y a aucune nécessité à vivre avec la nécessitéi. »
Les penseurs, de tout temps, ont été divisés entre ceux qui font de la liberté le fondement de l’action et de la morale humaines, comme Épicure, Descartes, Kant, et ceux qui asservissent la « volonté » à une forme de déterminisme ou une autre, comme Démocrite, Empédocle, S. Paul, Spinoza, Diderot, Voltaire, et plus récemment Nietzsche, Marx, Freud ou Einstein. La réflexion sur le destin, la nécessité, la fatalité et la liberté a une longue histoire. Des philosophes de l’antiquité, des théologiens médiévaux ou des scientifiques modernes reprennent la thèse de la causalité parfaite : si l’on connaissait les positions initiales de toutes les particules de l’univers, il serait aisé d’en déduire l’évolution de l’histoire tout entière. Dans le camp opposé, peu nombreux furent ceux qui défendirent la liberté essentielle de l’homme. Épicure chez les Anciens, Origène dans les premiers siècles du christianisme, Anselme de Cantorbéry et Duns Scot au Moyen Âge, Jean de la Croix ou Descartes, parmi les premiers modernes. Comment comprendre la marginalisation de leurs idées en défense de la liberté de l’homme ? Dans son Traité du destin, Cicéron distingue deux écoles parmi les anciens philosophes. Il y a ceux qui pensent que tout arrive par le destin (le fatum). Et il y a ceux qui croient aux « mouvements libres de l’âme ». Depuis, rien ne semble avoir changé. Les penseurs contemporains eux-mêmes se divisent entre les partisans du déterminisme, comme Einstein ou Planck, les adeptes d’une essentielle liberté, comme Heisenberg.
Les stoïciens pensaient que si l’on ne peut changer le cours des événements, on peut au moins changer la représentation que l’on s’en fait. « Le destin guide ceux qui le veulent bien ; il entraîne ceux qui lui résistent » dit Sénèque. En acceptant sa destinée, le stoïcien s’unit à l’Esprit qui mène l’univers. Une des principales objections à la position stoïcienne était la question de la responsabilité morale. Si le destin nous prédestine, comment être tenus responsables de nos actes ? Il n’y a plus de vertu ni de vice, plus de louange ni de blâme possibles. Si le destin détermine tout, à quoi bon agir ? Tout est vain.
Face au stoïcisme, l’épicurisme se voulait une école de la liberté pure. En décrivant le clinamen, le léger écart des atomes lors de leur chute dans le vide, Épicure affirma que le hasard est au cœur du monde. En postulant, au fondement même de la réalité, l’existence sans cause de ce clinamen, Épicure sacrifiait le principe de causalité, niait l’existence du destin et assurait la liberté des hommes. Si les atomes eux-mêmes peuvent s’écarter sans raison de leur trajectoire, combien davantage les hommes peuvent revendiquer leur liberté ! La pensée d’Épicure était révolutionnaire. Elle s’opposait au conservatisme de Démocrite, qui avait inventé les atomes, mais qui arguait que leur mouvement était nécessairement déterminé par la nature.
Contre Épicure, Chrysippe réaffirma l’idée d’un déterminisme universel. Ces positions irréconciliables, on ne peut que constater leur permanence. Il y a ceux qui croient à la tyrannie du destin ou à la prédestination, et ceux qui croient à la liberté de l’âme et de la volonté. Les penseurs de l’Antiquité n’avaient pu trancher le problème de la liberté et du destin. On retrouve les mêmes antinomies, dans les débats des théologiens chrétiens, pendant les premiers siècles de notre ère, puis près la Réforme. La toute-puissance et l’omniscience d’un Dieu créateur étaient, d’emblée, difficiles à réconcilier avec la liberté des hommes. Le texte des Évangiles ne présente pas de thèse nette sur la question de la liberté et de la prédestination. S. Paul lui-même n’est pas non plus sans ambiguïté. Par exemple, il affirme l’idée de la prédestination de quelques élus au salut éternel, et la déchéance inéluctable de la « masse de perdition ». Il évoque la prédestination supralapsaire, « dès avant la fondation du mondeii. » Mais il évoque aussi le salut universel, et il prédit la métamorphose morale de tout un chacun. « Oui, je vais vous dire un mystère : nous ne mourrons pas tous, mais tous, nous serons transformésiii. » Paul a sans doute été l’inspirateur de l’idée de prédestination chez Lutheriv. Mais il est aussi considéré par les adversaires de Luther comme un prophète de la liberté : « Car le Seigneur c’est l’Esprit, et où est l’Esprit du Seigneur, là est la libertév». Les siècles se succédèrent ensuite, jusqu’au Moyen Âge, sans toutefois trouver de solution. Pour le comprendre, il est intéressant de revenir sur l’une des plus célèbres controverses du christianisme, commencée avec Augustin et Pélage, et se développant ensuite pendant des siècles, jusqu’au jansénisme et Blaise Pascal. Le problème était celui des rapports entre la liberté supposée des hommes et la grâce de Dieu. Pour Pélage, c’est le libre arbitre humain qui prédomine. Pour Augustin, c’est la grâce divine. Si la vertu, acquise par le mérite et les « bonnes œuvres », prédomine sur la grâce, alors la liberté de l’homme l’emporte. Si, à l’inverse, la grâce prime sur la vertu, les mérites acquis par l’homme ne valent rien ou presque rien, au regard de Dieu. L’Église adopta officiellement la thèse d’Augustin. Pélage fut déclaré hérétique, mais ses idées continuèrent leur influence profonde, en arrière-plan. Elles correspondaient aux idées des premiers Pères de l’Église : Origène, Tertullien, Ambroise, S. Jérôme, S. Jean Cassien, S. Jean Chrysostome, qu’on ne pouvait déclarer tous hérétiques. Il s’agissait de reconnaître la « coopération » entre la volonté de l’homme et la grâce de Dieu. C’est en limitant sa propre puissance et sa prescience que Dieu accorde leur liberté aux hommes. Il faut que les hommes puissent progresser par eux-mêmes. Le progrès des esprits, leur croissance, dépend de leur liberté. « La marque de la divinité, c’est la permanence et l’immuabilité. Celle de la créature, c’est la libertévi». Toute âme peut s’orienter vers Dieu, ou au contraire, s’en détourner. Augustin dit : « Dieu nous révèle clairement que l’homme est doué du libre arbitre de la volontévii ». Le libre arbitre est une puissance de l’esprit. La volonté vient de la volonté elle-même. Mais sans la grâce de Dieu, elle ne peut vouloir le bienviii. On en revient donc au déterminisme, puisque Dieu peut déterminer le mouvement même de la volontéix. La liberté ne peut rien par elle-même. Cette doctrine de la prédestination n’était pas connue avant Augustin. Il l’a extrapolée à partir des idées de S. Paul. En tout état de cause, c’était une innovation étrangère à l’esprit et à la lettre des Évangiles, qui ne la mentionnent pas. De fortes résistances se firent jour, particulièrement dans le sud de la Gaule. Les moines, qui dédiaient leur vie à l’obtention du salut par leurs mérites et par le choix d’une vie sainte, étaient troublés par l’idée de prédestination absolue, qui réduisait à néant le sens de leurs efforts. Saint Jean Cassien et Vincent, du monastère de Lérins, en étaient les chefs de file. Jean Cassien était disciple de Jean Chrysostome, lui-même disciple d’Origène. Faust de Riez, abbé de Lérins, déclara même que l’idée de la prédestination était blasphématoire, païenne, fataliste et qu’elle incitait à l’immoralité. Malgré tout, ces doctrines furent condamnées au concile d’Orange de 529, présidé par Césaire. Cependant, la controverse revint au premier plan au 9e siècle, avec le moine Gottschalk d’Orbais, qui défendait la thèse de la prédestination, et un autre moine, Hincmar, archevêque de Reims, qui s’y opposait. Gottschalk enseignait que Dieu ne veut pas que tous les hommes soient sauvés, et que le Christ n’est mort que pour ceux qui sont prédestinés à être sauvés. Hincmar soutenait au contraire que Dieu veut le salut de tous les hommesx. Le synode des Trois royaumes de Toucy (860) mit un terme à cette dispute, au dépens de Gottschalk. Plus tard, après le grand schisme d’Orient en 1054, l’Église orthodoxe adopta la doctrine soutenue par Jean Cassien et Vincent de Lérins, et refusa de suivre l’Église de Rome sur ces points.
La controverse continua dans le monde catholique pendant le Moyen âge. S. Bernard, dans son Traité de la grâce et du libre arbitre, se présente comme un adversaire d’Abélard, reconnaît l’existence du libre arbitre tout en soulignant que celui-ci doit coopérer avec la grâce : l’homme doit au moins consentir à son propre salut. Il doit coopérer aussi avec la raison. L’expression même de « libre arbitre » en témoigne : « Le libre arbitre est libre par le fait de la volonté, et arbitre par celui de la raisonxi ». Il y a donc liberté, mais une liberté de la volonté seule, n’obéissant qu’à elle-même. S. Bernard attribue à Dieu tout le bien qui est dans l’homme, à l’exception d’un seul moment de coopération, initié éventuellement par l’homme, lors du consentement du libre arbitre à accompagner la grâce.
Abélard estimait, en revanche, que la providence ne produit jamais rien de nécessaire. En disant : « Les futurs sont contingents plutôt que nécessaires : Dieu a prévu qu’ils adviendraient de telle sorte qu’ils puissent aussi ne pas advenirxii», Abélard affirmait la liberté.
Je terminerai cette revue des idées du Moyen Âge sur la liberté et la prédestination avec Thomas d’Aquin, le « docteur angélique », et Jean Duns Scot, le « docteur subtil ». Thomas d’Aquin dit clairement : « Il est nécessaire que l’homme ait le libre arbitre, par le fait même qu’il est doué de raisonxiii ». Sans le libre arbitre, les conseils, les préceptes, les interdictions, les récompenses et les châtiments seraient vains. Mais comment est-il compatible avec la volonté de Dieu ? La providence divine impose la nécessité à certaines choses ; mais pas à toutesxiv. Il y a « des causes nécessaires afin que les choses nécessaires se produisent nécessairement, et des causes contingentes pour que les choses contingentes arrivent de façon contingentexv. » Thomas admet donc que « Dieu prédestine les hommesxvi », mais il donne au mot prédestination le sens particulier de « conduire la créature raisonnable jusqu’à la vie éternelle ». La prédestination détermine tout, y compris la grâce et le libre arbitre.
Jean Duns Scot, comme son nom l’indique un écossais, suivit l’enseignement d’Anselme de Cantorbéry, selon qui Dieu a voulu que l’homme soit libre, que la raison humaine soit libre le choix et libre la volonté. La prescience de Dieu et le libre choix coexistent. D’où cette image : le libre arbitre et la grâce coopèrent pour le salut, tout comme l’homme et la femme coopèrent pour engendrer un enfant. Pour Duns Scot, le christianisme est une religion de la liberté infinie. Dieu veut qu’existent des créatures libres. Bien plus tard, Hannah Arendtxvii écrivit que personne avant Kant n’avait professé la liberté avec autant de ferveur que Duns Scot.
La Réforme
Les théologiens chrétiens s’étaient livrés, pendant des siècles, à des disputations sans fin. Puis vinrent Luther et Calvin. La violence du ton et la radicalité du jugement qu’ils adoptèrent subjuguèrent l’opinion dès l’aube de la Réforme. La prédestination absolue des élus et des déchus devint le nouveau dogme, caractérisant la nouvelle ère. Ce dogme fut jugé comme étant « l’axe essentiel de la Réforme » par l’un de ses meilleurs connaisseurs. La Réforme paraissait défendre la liberté ; celle de l’individu, celle de l’interprétation, celle du jugement. C’est donc un réel paradoxe que Luther et Calvin aient, dans ce contexte, imposé l’idée que l’homme est absolument ‘serf’ et son destin totalement prédéterminé par Dieu. Cependant, cette thèse de la servitude de l’homme passait mal aux yeux des humanistes du 16e siècle. Leur plus célèbre représentant, Didier Érasme, dans sa Diatribe, reprocha à Luther d’avoir « égorgé entièrement » le libre arbitre. Il voulait bien reconnaître qu’il fallait n’attribuer « que très peu au libre arbitrexviii », mais à ce « très peu », il tenait beaucoup. Il soutenait en somme une sorte de libre arbitre limité, et d’ailleurs inefficace sans l’assistance continuelle de la grâce. Mais ce « très peu » était beaucoup trop. Dans sa réponse, Luther le couvrit littéralement d’injures. Le livre d’Érasme était plein d’« immondices ». Le libre arbitre était un « pur mensonge », un « mot vide ». « Écraser Érasme, c’est écraser une punaise […] Je veux avec l’aide de Dieu, purger l’Église de son ordure », disait Luther. S’appuyant sur saint Paul, qui fut selon Luther le « destructeur invaincu du libre arbitre », il excluait la quasi-totalité de l’humanité du salut. En fait, « tous » les hommes sont perdus ! Par une grâce incompréhensible, quelques rares élus échappent à ce sort tragique. Les idées de Luther et de Calvin sur la servitude et la prédestination de l’homme frappaient leurs contemporains comme excessives. Mais comment ces idées outrancières avaient-elles pu se développer dans l’Europe de la Renaissance ? Comment expliquer la virulence d’une telle idéologie, qui se traduisit entre autres par des « guerres de religion » entre papistes et réformés ? Le dogme de la prédestination se répandit bien au-delà du luthéranisme ou du calvinisme. Le jansénisme témoigna de la pénétration de ces idées dans le catholicisme. Et, au 18e siècle, Diderot, d’Holbach ou Voltaire, traduisirent la notion de prédestination dans le langage matérialiste, à travers les lois de nature menant le monde. Pour les philosophes matérialistes, l’homme est esclave des lois de la causalité.
Rares furent les champions de la liberté de l’esprit qui continuèrent de relever le gant, comme Jean de la Croix, Campanella, Descartes, tous les trois nés au 16e siècle. Moine augustin, Luther avait déclaré sans complexe, en 1517, qu’il aurait mieux aimé « être Dieu lui-même, et que Dieu ne fût pas Dieu ». Moine, carme déchaux, Jean de la Croix prôna l’humilité et la vie cachée, tout en étant le poète de la « royale liberté de l’espritxix ». Il affirma que la liberté est la vie même de l’espritxx.
Tommaso Campanella, moine dominicain, fut un champion du libre arbitre, avec une approche originale. Il observa que la création a été tirée du néant ; elle est donc un composé d’être et de non-être. Elle « est » mais elle « manque » d’être, ce dont témoignent dans le monde toutes les formes d’Impuissance, d’Ignorance, et de Hainexxi, qui sont autant de failles, de béances. Ces manques marquent les limites du pouvoir, du savoir et du vouloir divins, sous les espèces de la Contingence, du Hasard et de la Fortune, qui sont autant de figures de l’absence de Dieu (kénose), mais laissant un espace de liberté à l’homme.
Quant à Descartes, il avait une conscience aiguë des limites de la raison humaine et de son impuissance à traiter de ce qui touche à la nature de Dieu. Dieu est incompréhensible parce qu’il est infini. Comment un esprit humain, fini et divisé, pourrait-il comprendre un Dieu infini ? Descartes prend pour point de départ la liberté infinie de Dieu. Il aurait pu concevoir un monde tout autre, où par exemple la somme des angles du triangle n’est pas égale à deux droits. Les vérités ne sont que des créations de Dieu ; il les a créées librement, et il reste libre vis-à-vis d’elles après les avoir créées. Il reste libre d’abolir d’anciennes vérités et d’en créer de nouvelles. Ceci s’applique aussi aux créatures. Toute créature est tirée du néant, et ne subsiste que dans la volonté permanente de Dieu. C’est pourquoi elle doit se considérer « comme un milieu entre Dieu et le néantxxii ». Venant du néant, la créature est « exposée à une infinité de manquements ». En revanche, il croit à son libre arbitre. Sa volonté n’est « renfermée dans aucunes bornes ». La liberté de son « franc arbitre » est « si grande » que c’est elle qui lui fait connaître qu’ « il porte l’image et la ressemblance de Dieu ». C’est le point capital : l’assimilation de la liberté humaine à la liberté divine. Dieu, en créant les hommes libres, il a voulu leur donner en partage une liberté aussi entière que la sienne.xxiii Dans son essence, la volonté humaine n’est pas inférieure à la volonté divine, puisque celle-là tire son essence de celle-ci. Évidemment, ma capacité de comprendre ou d’agir n’est en aucune façon comparable à celle de Dieu. Mais ma liberté est de même essence que la sienne. Dieu a donné la liberté à cette fin : l’infini. Être libre, c’est servir les fins infinies de Dieu.
Jean de la Croix, Campanella et Descartes restèrent de relatives exceptions. Les philosophies déterministes allaient désormais s’épanouir jusqu’à nos jours. Spinoza en est un bon exemple. Il avait 18 ans quand Descartes mourut. Il s’intéressa de près à la philosophie cartésienne, et lui consacra même un ouvrage. Il y cite la Quatrième méditation métaphysique, et reprend distinctement la thèse cartésienne, à savoir que « la volonté est librexxiv ». Mais, reniant peu après ce travail de jeunesse, il en vint à une opposition radicale aux idées cartésiennes sur la liberté, en prétendant en avoir « suffisamment montré la faussetéxxv ». Toute la nature et toutes les créatures sont entièrement déterminées par Dieu. La contingence n’existe pas. Les causes s’enchaînent les unes les autres, et remontent jusqu’à l’infinixxvi. Spinoza en déduit que les facultés de comprendre, de désirer ou d’aimer sont « absolument fictivesxxvii». La question de savoir s’il existe une volonté libre ou non n’a même pas besoin de se poser, dit-il dans son Court Traité, « la volonté n’est pas une chose qui existe dans la nature, mais une simple fictionxxviii ». Parler de liberté, c’est « rêver les yeux ouvertsxxix » ! Ces thèses de Spinoza sont d’autant plus frappantes que, dans un de ses ouvrages beaucoup plus temporels, le Traité de l’autorité politique, écrit pour soutenir l’État libéral des Provinces-Unies contre la réaction orangiste et les menées calvinistes, Spinoza prend le contre-pied direct de la conception politique du calvinisme. Il y présente une idée de l’homme, libre, maître de son esprit. « Je déclare l’homme d’autant plus en possession d’une pleine liberté, qu’il se laisse guider par la raison. […] La liberté en effet, loin d’exclure la nécessité de l’action, la présupposexxx. » Contradiction ? Non, Spinoza affiche une conception paradoxale de la liberté : « Je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret, mais dans une libre nécessité », écrit-il dans sa Lettre à Schuller. La nécessité prime avant tout : les choses créées sont toutes « déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d’une certaine façon déterminéexxxi. » Dieu lui-même suit la nécessité de sa propre nature. C’est dans la conscience de cette nécessité, reconnue, acceptée, pensée, comprise, que l’homme peut trouver une forme de liberté. Notre liberté réside dans l’acceptation de notre nécessité. La « vraie liberté » est « l’existence stable qu’obtient notre entendement par son union immédiate avec Dieuxxxii ».
Le cas Kant
Il est temps d’évoquer Kant, le grand philosophe, allemand et idéaliste, qui s’opposa d’emblée au scepticisme radical de l’anglais Hume, lequel ne pouvait, selon lui, que conduire à la « ruine de tout savoir ». Il dit que l’erreur fondamentale de Hume était de traiter des objets de l’expérience comme s’ils étaient des choses en soi. Pour Kant, les objets de l’expérience ne sont que des phénomènes. À la différence des choses en soi, les phénomènes peuvent être liés entre eux, lorsqu’ils font partie d’une même expériencexxxiii. De cette liaison, Kant déduit le concept de causalité. Mais la question demeure : quelle est la cause de la volonté ? Kant observe, dans la Critique de la raison pure, que l’homme est toujours plongé « dans un état d’oscillation perpétuel » devant des antinomies fondamentales (les grandes questions existentielle). Le 3e de ces antinomies est : est-ce que la volonté humaine est libre ou la liberté est-elle une illusion du moi ? Mais dans la Critique de la raison pratique, Kant il prend parti: « Le concept de la liberté forme la clef de voûte de tout l’édifice du système de la raison pure ». L’homme possède une liberté « transcendantale », sans laquelle l’esprit ne serait qu’un « mécanisme », un « automaton materiale » ou un « automaton spiritualexxxiv», et sa liberté « ne vaudrait guère mieux que celle d’un tourne-broche ». Les esprits, que Kant appelle des « noumènes », sont essentiellement libres. Liberté et déterminisme représentent les deux pôles opposés de la 3e antinomie de la raison purexxxv, qui s’énonce ainsi : D’un côté, les lois de la nature ne peuvent expliquer tous les phénomènes du monde. En particulier, elles ne peuvent expliquer l’existence de la nature elle-même. Il faut admettre qu’il y a d’autres lois ou d’autres causes dans le monde que celles relevant de la nature elle-même. Ces causes doivent être capables de commencer par elles-mêmes de nouvelles séries de phénomènes, et sont donc absolument spontanées. C’est cette spontanéité qui révèle l’existence de la « liberté transcendantale ». D’un autre côté, on peut aussi dire : « Il n’y a pas de liberté. Tout arrive dans le monde uniquement suivant les lois de la nature. » Les deux moments de cette antinomie (la thèse de la liberté transcendantale d’un côté, et l’antithèse du déterminisme de la loi causale, de l’autre) reviennent à reconnaître deux espèces de causalité, la causalité suivant la liberté, et la causalité suivant la nature. Le déterminisme des phénomènes dans la nature peut coexister avec la « liberté pratique » des noumènes, indépendants des phénomènesxxxvi. Cette liberté pratique est qualifiée par Kant de « libre arbitre ».
Kant pose également l’existence d’une autre liberté, la « liberté au sens cosmologique », qui est la faculté de commencer des séries de causes naturelles. La création même du monde ou du cosmos est l’expression de cette liberté cosmologique, qui s’exerce hors du temps naturel. Elle n’emprunte rien à l’expérience et elle ne peut être reproduite dans aucune expérience (humaine). Le déterminisme du monde sensible, qui s’applique aux phénomènes, coexiste donc avec un espace de liberté qui est le règne des noumènes, le règne de l’intelligible, où se déploie la raison. Cet espace de liberté et de raison a pour raison d’être : le souverain bien.
Kant est conscient de la difficulté de ses conceptions. Il reconnaît que l’idée transcendantale de la liberté est « la vraie pierre d’achoppement de la philosophie ». L’idée d’une causalité surgie de nulle part est difficile à accepter. À l’inverse, si on la nie, peut-on se contenter de remonter de cause en cause, à l’infini ? Pour Kant, les noumènes (les esprits) sont les seules choses réellement existantes, les seules « choses en soi ». A la différence des noumènes, les phénomènes n’ont qu’une réalité « trompeuse ». Les phénomènes ne sont que de simples représentations. L’homme en tant que noumène ne s’oppose pas à l’homme en tant que phénomène. Ce dernier se fonde dans le premier. L’idéalisme kantien se présente donc comme un dualisme, celui de la liberté nouménale et du déterminisme phénoménal. Les causes intelligibles, nouménales, spirituelles, sont libres, mais elles produisent des effets, des phénomènes, qui obéissent aux nécessités de la nature. C’est la solution de Kant pour résoudre la 3e antinomie : liberté et nature, chacun dans son sens parfait, se rencontrent, et coopèrent, sans conflit.
L’homme est aussi noumène. Il a un esprit, un « caractère intelligible », et il est en possession de la raison. La raison n’est pas elle-même un phénomène et n’est nullement soumise aux conditions du monde sensible. Non soumise à la loi de la nature, elle est libre. Étant inconditionnée, il ne faut pas demander pourquoi la raison se détermine ainsi et pas autrement : il n’y a pas de réponse possible à cette question. « Nous ne pouvons, quand nous jugeons des actions libres, que remonter jusqu’à la cause intelligible, mais pas au-delà ». Nous pouvons reconnaître que cette cause intelligible est libre, sans l’expliquer. Nous pouvons savoir que nous sommes libres, c’est-à-dire indépendants du déterminisme phénoménal, mais nous ne pouvons pas nous connaître comme essence libre. Une fois admise une réalité intelligible existant par elle-même, et située en dehors du champ de la sensibilité, s’ouvrent de nouvelles questions. Quelle est la raison d’être de ce monde des esprits, et des intelligibles ? Qu’est-ce qu’implique la transcendance de la loi morale ? Dans cette recherche, la raison spéculative ne sert à rien. Kant dit : « Je soutiens que tous les essais d’un usage simplement spéculatif de la raison, sous le rapport de la théologie, sont entièrement infructueux et qu’ils sont nuls et sans valeur ».xxxvii Mais alors, que peut viser la raison spéculative, si elle est sans valeur en théologie ? « Le but final auquel se rapporte, en définitive, la spéculation de la raison concerne trois objets : la liberté de la volonté, l’immortalité de l’âme et l’existence de Dieuxxxviii ». Mais Kant avertit qu’il est vain de spéculer sur ces questions. En revanche, l’importance de ces questions reste indéniable, et même essentielle pour l’ordre pratique.
La Critique de la raison pure avait analysé la libre raison. La Critique de la raison pratique a attaqué le problème de la liberté pratique, « le problème le plus insolublexxxix ». D’un côté, la loi morale exige la liberté, car l’autonomie de la volonté est le principe nécessaire de toutes les lois morales. D’un autre côté, la loi morale s’impose à la volonté comme la finalité qu’il faut atteindre. Il n’y a pas de contradiction si la raison accepte de se soumettre librement à la loi morale. Le monde des phénomènes est entièrement asservi à la causalité naturelle et au déterminisme des lois de la nature. En revanche, il n’y a pas de causalité dans le monde de l’intelligible et des noumènes. C’est un monde de « liberté xl». La volonté est donc à la fois « libre » et « déterminée ». La liberté de la volonté et la nécessité de la loi morale coopèrent en vue d’une seule fin, le souverain bien. Sans la liberté, « la conduite de l’homme dégénérerait en un pur mécanisme, où, comme dans un jeu de marionnettes, tout gesticulerait bien, mais où l’on chercherait en vain la vie sur les figures ».
Comme noumène, l’homme est véritablement lui-même. Dans le monde sensible, au contraire, l’homme n’est plus que le phénomène de lui-même. Notre volonté et notre intelligence constituent notre véritable moi. Cela ne veut pas dire que tout soit clair quant à l’articulation de ce moi avec le monde des phénomènes : le mystère reste entier. Même si nous ne comprenons pas la nécessité de l’impératif moral, « nous comprenons du moins son incompréhensibilité, et c’est tout ce qu’on peut exiger raisonnablement d’une philosophie qui cherche à pousser les principes jusqu’aux limites de la raison humaine ». Il faut comprendre qu’il n’y a rien dans ces mystères que nous puissions un jour comprendre. Alors, l’homme est-il une marionnette dont Dieu tire les moindres fils ? Si l’homme était une marionnette ou un automate, il ne serait plus qu’un moyen. Or Kant dit que l’homme n’est pas un simple moyen. L’homme est une fin en soi. L’homme est sujet de la loi morale. Les deux Critiques kantiennes, la pure et la pratique, séparent l’une et l’autre la nature et la liberté. Mais cette séparation n’est pas un antagonisme. La nature, ou le phénomène, coexiste simplement avec le noumène, qui est inconnaissable et libre. La nature est déterminée. Mais la chose en soi est libre. Le déterminisme de la nature ne s’oppose pas à cette liberté, il se fonde en réalité sur elle. L’esprit, « libre » en tant que noumène, est invité à renoncer (librement) à cette liberté, pour se mettre au service du règne des « fins ». Quoi qu’on pense de la philosophie de Kant, on peut reconnaître au moins qu’il a voulu surtout libérer la puissance critique de l’esprit humain.
Liberté et déterminisme au 20e siècle
Force est de constater au 20e siècle l’emprise du déterminisme sur les esprits les plus divers, de Freud et Jung à Einstein et Planck. Pour Freud, l’homme est soumis à des excitations internes, des pulsions indépendantes de sa volonté. Il jouit d’une certaine liberté d’action extérieure, mais éprouve son impuissance à agir sur ses pulsions internes. Elles s’imposent à lui, comme une fatalité qu’il ne peut fuir. Il ne les contrôle pas, et elles le déterminent. Ce sont les pulsions qui dominent le moi, à toutes les étapes du développement psychique. Dans cette analyse, les pulsions jouent le rôle fondamental. Elles sont « souveraines », dit Freud, elles « investissent » le moi, elles « déterminent » nos actions et notre volonté, elles « imposent » son activité au sujet. Ce n’est pas le moi qui « aime » ou qui « hait », c’est la pulsion. Pour Freud, « l’on pourrait, à la rigueur, dire d’une pulsion qu’elle « aime » l’objet vers lequel elle tend pour sa satisfaction ».xli Le moi est complètement déterminé par les pulsions, et les pulsions sont elles-mêmes déterminées. Le moi n’a guère de marge de liberté, entre les contraintes internes de la biologie, les contraintes externes de la réalité et les contraintes intemporelles de l’« économie » libidinale. Le moi conscient est assurément soumis à l’inconscient. L’inconscient, séparé, est indépendant de la conscience, comme s’il s’agissait d’une « autre personnexlii ». En fait, l’inconscient éclate bientôt en mille états divers, en une infinité de consciences mobiles, correspondant à autant de processus psychiques indépendants les uns des autresxliii. La séparation du conscient et de l’inconscient n’est pas une simple métaphore : Freud fait l’hypothèse d’une localisation « anatomique » des processus psychiques, et d’une « séparation topique des systèmes Ics et Csxliv ». En revanche, il n’y a aucune détermination temporelle des processus inconscients, et ceux-ci n’ont aucun lien avec la réalité. Freud définit l’inconscient comme étant intemporel, séparé de la réalité, indépendant, indifférent à toute influencexlv.On pourrait d’ailleurs soutenir que l’inconscient est au conscient, pour Freud, ce que le noumène est au phénomène, pour Kant. Serait-ce que l’inconscient est libre, et la conscience déterminées ? En tout cas, Freud considère que le libre arbitre n’est qu’une « illusionxlvi ». Du mythe d’Er, Freud fait une lecture contraire à celle de Platon. On choisit son destin selon son désir, mais en réalité ce désir, ce choix, est lui-même déterminé. On croit choisir, mais nos désirs sont déjà liés.
Quant à Jung, il pense, comme Freud, que la structure de la psyché est fondamentalement polarisée. Il appelle cette polarisation de l’esprit la « problématique des contraires », et il pense qu’elle se généralise dans les champs religieux et philosophique. Cette polarité fondamentale de la psyché est une menace pour l’unité de la personnalité, qui se trouve écartelée entre diverses « paires d’opposés »xlvii. Comme Freud, Jung donne un rôle suprême à l’inconscient. Il l’identifie d’ailleurs à Dieu lui-même. « Je préfère le terme d’ « inconscient », en sachant parfaitement que je pourrais aussi bien parler de « Dieu », ou de « démon », si je voulais m’exprimer de façon mythiquexlviii. » Ce « Dieu », omnipotent et omniscient, doit nécessairement se vider de lui-même (la « kénose »), s’il veut laisser une place à l’hommexlix. Mais, après la kénose, c’est encore Dieu, ou le « démon » intérieur, qui détermine l’homme l. Pour Jung, la psyché est incapable de voir en elle-même, de voir ce qui la détermineli. Elle est condamnée à observer les manifestations psychiques de ce daimon, de cet archétype, de cet « objet absolu » qui s’exprime, mais qu’elle ne comprend pas. C’est lui le véritable sujet, qui conditionne et influence la vie. « En d’autres termes, ce n’est pas l’homme personnel, mais l’archétype qui s’exprimelii. » Pour Jung, comme pour Freud, l’homme est « contraint », « enchaîné » . Il n’est pas libre. Cette négation de la liberté, les neurosciences l’ont reprise aujourd’hui à leur compte.
Dans le cadre de la physique quantiqueliii, deux camps s’opposent, là encore. Les uns soutiennent la thèse de la causalité rigoureuse. Elle est le fondement même de toute recherche scientifique. Le hasard n’est pas une option. Il y a une loi universelle à laquelle tout se rapporte. « Dieu ne joue pas aux dés », a dit fameusement Albert Einstein. Max Planck tint à peu près le même discours : « Le postulat d’un déterminisme absolu, s’étendant même à ce qui touche à la volonté humaine et la morale, n’en reste pas moins, ici comme partout ailleurs, la condition indispensable de la recherche scientifiqueliv. » Il n’hésite pas à appliquer ce pricipe aux plus grands génies humains. « L’esprit de nos plus grands maîtres, l’esprit d’un Kant, d’un Goethe, d’un Beethoven, au moment même de ses plus hautes envolées et de ses élans spirituels les plus profonds, les plus intimes, subissait les contraintes de la causalité et n’était qu’un instrument aux mains de la toute-puissante et universelle loilv. » Dans l’autre camp, Heisenberg et les membres de l’école de Copenhague, Niels Bohr, Pascual Jordan, Max Born, soutinrent qu’il faut renoncer à l’idée d’une causalité stricte. Les relations d’incertitude, dites de Heisenberg, entraînent, en un certain sens, une inexactitude de principe dans toute opération impliquant une observation ou une mesure. Ils en déduisent que le rôle de la causalité dans l’univers doit être mis en question.
Pour les partisans du déterminisme, la loi de la causalité devait s’appliquer à tous les niveaux et régir tout l’univers. Ils proclament la puissance universelle de la loi causale, son caractère absolu, mais sans pour autant renoncer au libre arbitre. Libre arbitre et déterminisme ne sont pas nécessairement incompatibles et devraient pouvoir coexister. Il suffit de considérer que la causalité stricte et la libre volonté appartiennent à des ordres différents. « À mon avis, dit Planck, il n’y a pas la moindre contradiction à admettre simultanément l’existence d’une causalité stricte et l’existence d’une volonté humaine libre. Le principe de causalité, d’une part, et le libre arbitre, d’autre part, sont en effet des questions de nature essentiellement différente […] Affirmer que l’homme est doué du libre arbitre, c’est, tout simplement, dire qu’il a le sentiment d’être libre. Rien de tout cela ne s’oppose à ce que les motifs qui le poussent à agir soient parfaitement connus d’un esprit idéallvi. » Un « esprit idéal », celui d’une divinité « omnisciente » par exemple, serait seul capable de dépasser la contradiction entre causalité objective et liberté subjective. On voit que la solution proposée par le physicien Planck est d’essence métaphysiquelvii. Il n’y a pas de place pour le hasard, selon Planck. « Si nous étions en situation de suivre le mouvement de chaque molécule séparément, nous trouverions la preuve que les lois dynamiques s’y appliquent exactement. » Cela se généralise au domaine psychique. « Tout phénomène psychique dépend, selon des lois déterminées, d’un phénomène physique correspondantlviii ». La chaîne causale qui lie la physique et le psychique est stricte et rigoureuselix. Mais seul un « esprit idéal » peut connaître les conditions initiales et les conditions aux limites. Cette rigueur causale s’étend même aux plus profonds mouvements spirituels de l’humanitélx. Planck conclut, comme Kant, que la « véritable liberté » consiste dans l’asservissement volontaire à la loi moralelxi. Nous voilà revenus à la théologie et à la foi. Ce qui avait commencé par un débat épistémologique sur le hasard et la nécessité, semble déboucher, pour les physiciens Einstein ou Planck, sur l’hypothèse métaphysique d’un « esprit idéal ». Quelle est la place du libre arbitre de l’homme dans un tel monde ? Elle est fort limitée.
Face aux positions de Max Planck et d’Einstein, l’école de Copenhague se distingua par une très profonde remise en cause des modèles scientifiques et philosophiques qui prévalaient depuis Descartes. Heisenberg, dans son livre, Physique et philosophie, montre que la physique quantique n’est plus en phase avec le « matérialisme » de la science du 19ᵉ siècle. Il affirme que le matérialisme, le positivisme et l’empirisme, sont incompatibles avec les résultats de la physique quantique. Par exemple, les particules élémentaires ne sont pas réelles, au sens d’objets matériels. Ce ne sont pas des « objets », ce sont essentiellement des idées, des concepts, des représentations mathématiques. Heisenberg montre que la physique quantique donne expérimentalement raison aux points de vue idéalistes d’Anaximandre, de Pythagore et de Platon contre le matérialisme de Démocrite. Il accuse d’ailleurs Einstein, qui avait fortement critiqué les idées de l’école de Copenhague, de revenir à cette « ontologie matérialiste » dont il estime que la physique quantique a prouvé l’inanité. Celle-ci ne peut en aucune façon être positiviste, car la connaissance du monde actuel est nécessairement incomplète, ne serait-ce que parce que l’observateur introduit une interaction nécessaire avec la nature observée, la modifiant ainsi irrémédiablement. D’ailleurs, à la même époque, en 1931, Kurt Gödel avait démontré ses théorèmes d’incomplétude, lesquels prouvent, avec les moyens de la logique mathématique, qu’aucune théorie cohérente (au sens de la logique mathématique) ne peut démontrer sa cohérence avec ses propres principeslxii.
Heisenberg fit enfin la remarque décisive que toute explication du monde repose in fine sur le langage. Or celui-ci n’a jamais qu’une validité limitée, puisqu’il est élaboré par l’homme pour ses propres besoins. La séparation homme/nature ou moi/monde est un effet du langage. La séparation cartésienne esprit/matière est une « simplification outrancière ». Tous les dualismes conceptuels, celui de la matière et de la forme (Aristote), celui de la matière et de l’esprit (Descartes) ou celui de la matière et de la force, se trouvent invalidés par les résultats de la physique quantique. Heisenberg se livre donc à une critique fondamentale de l’empirisme introduit dans les Temps modernes, et qui devait connaître son âge d’or avec le matérialisme et l’utilitarisme du 19ᵉ siècle. En fait, tout revient au bout du compte à la question du langage. Or Heisenberg estime qu’il est impossible pour la raison d’arriver à une vérité absolue, car les mots utilisés sont mal définis. Par exemple, les mots « existence », « espace » ou « temps » restent trop vagues. D’une manière générale, on ne peut pas savoir avec quelle précision nos concepts reflètent effectivement la réalité. Car chaque concept n’est vraiment opératoire qu’à l’intérieur d’une zone limitée de validité. De cela, il ressort que ce ne sont pas les langages formels ou mathématiques qui peuvent nous aider à comprendre le monde, étant donné leurs limites intrinsèques.
Qu’en résulte-t-il sur la question de la liberté ? Heisenberg réfute explicitement la thèse déterministe selon laquelle les processus physiques et chimiques du cerveau pourraient expliquer les phénomènes psychologiques. La théorie quantique exclut complètement cette hypothèse, selon lui. C’est là donner un argument de poids en faveur de la liberté, quel que soit le sens qu’on lui donne. On pourrait conclure qu’aujourd’hui, dans les premières décennies du 21e siècle, le principe de Heisenberg et l’indéterminisme structurel de la physique quantique, sont de bons équivalents métaphoriques du clinamen d’Épicure. Quant à savoir si le principe de Heisenberg reflète bien la nature même des choses, ou s’il n’est qu’une conséquence des contraintes de l’expérimentation et des limites intrinsèques de nos représentations, c’est là une question qui reste ouverte. Autrement dit, le principe d’indétermination s’applique-t-il à la réalité ou seulement à ce que l’on peut savoir sur elle ? Il n’y a pas de réponse sûre à cette question. Car ce qui est sûr, c’est que toute réponse éventuelle se ferait nécessairement à l’aide du langage naturel. Or celui-ci reste fondamentalement imprécis, mal défini, vague, – ce qui offre encore un refuge à la liberté.
Que retenir de ces millénaires de controverses ? Que nous apprennent les querelles qui opposèrent Démocrite à Épicure, S. Paul à Origène, Augustin à Pélage, Hincmar à Gottschalk, Bernard de Clairvaux à Abélard, Thomas d’Aquin à Jean Duns Scot, Luther à Érasme, Calvin à Molina, Spinoza à Descartes, Hume à Kant, Schopenhauer à Hegel, Max Planck à Heisenberg ? On peut commencer par remarquer que le clivage entre les deux familles d’esprit qui s’opposent ainsi, depuis toujours, fait système. Ceux qui ont pris position en faveur de la liberté de l’âme font aussi part de leur confiance dans la raison humaine, dans sa valeur universelle, et ils développent une forme d’optimisme. À l’opposé, les partisans du serf arbitre ont tendance à critiquer la raison pour ses limites, son impuissance fondamentale. Ils font aussi preuve d’un pessimisme acerbe et désenchanté quant à la nature humaine. Entre la nécessité et la liberté, se trace une ligne globale séparant deux systèmes, deux visions du monde foncièrement opposées.
Une seconde remarque est que cette question philosophique mène inévitablement vers des considérations théologiques et métaphysiques. Il est convenu de dire que la Réforme ouvrit symboliquement le temps de la modernité. Or Luther jugea que la raison humaine est par nature impuissante, et que le libre arbitre n’existe pas. Les « Lumières » modernes, avec leur matérialisme, leur positivisme, leur déterminisme, ont continué sur cette ligne. Comment expliquer ce choix idéologique ? Par la rationalité d’une raison impuissante ? Ce serait là une cuisante contradiction, n’est-ce pas ?
Le message des origines du christianisme était celui de la « bonne nouvelle », la vie éternelle, le salut pour tous. Dès sa proclamation, cette « bonne nouvelle » avait été relativisée par les interprétations du paulinisme et de l’augustinisme. Un millénaire et demi plus tard, la Réforme mit fin, en quelque sorte, à l’utopie christique des origines. Les idées de salut universel et de monde meilleur n’étaient plus que des chimères et des fictions. Seul existe désormais l’individu, seul importe en fait l’individu élu, c’est-à-dire choisi et prédéterminé par Dieu, et seul est réel ce qui est utile à cet élu. C’est ainsi que s’éclaire le rôle « moderne » de la Réforme. La prédestination prônée par Luther et Calvin établit un rapport « nécessaire » entre individualisme, élection divine et déterminisme. L’individu est entièrement prédestiné par Dieu, ou bien, ce qui revient au même, il est déterminé par une myriade de processus déterministes.
Que faire alors ? Pour se libérer, faudrait-il éradiquer tout l’héritage de l’Église, ainsi que celui de la Réforme, et d’ailleurs de toutes les « théocraties » ? Pour Ernest Renan, c’est en effet la « théocratie » qui a tué la liberté : « Le Moyen Âge, règne du christianisme, de l’islamisme et du bouddhisme, est bien l’ère de la théocratie. Le coup de génie de la Renaissance a été de revenir au droit romain, qui est essentiellement le droit laïque, de revenir à la philosophie, à la science, à l’art vrai, en dehors de toute révélation. Qu’on s’y tienne. Le but suprême de l’humanité est la liberté des individus. Or la théocratie, la révélation ne créeront jamais la liberté. La théocratie fait de l’homme revêtu du pouvoir un fonctionnaire de Dieulxiii ». Mais si on tue Dieu, il ne reste que la matière, laquelle est aussi déterminée…
Devant la permanence, à travers les siècles, de cette coupure philosophique, religieuse, mais aussi politique et sociale entre liberté et déterminisme, on en vient à se demander si elle ne serait pas surtout l’indice d’une fracture profonde dans l’âme humaine même. Kant avait diagnostiqué la présence d’« antinomies » dans la raison. La question de la liberté et de la nécessité, qui forme la troisième antinomie kantienne, est selon lui logée à la racine même de notre esprit. Kant a laissé entendre qu’il n’était pas possible de la résoudre par le seul moyen de la philosophie. Il a aussi laissé entendre que la dialectique de la nécessité et de la liberté correspond à celle de la présence et de l’absence de Dieu. Si Dieu est présent, et infini, il est donc infiniment présent, et l’homme est alors infiniment asservi à sa toute-puissance et son omniscience. Si, au contraire, Dieu s’absente ou s’éclipse, s’il se cache ou s’il meurt, on peut penser qu’il laisse alors une place à la liberté de l’homme, au risque de laisser aussi place au mal. On pourrait aussi imaginer un Dieu qui veuille rester en retrait, un Dieu discret, un Dieu qui veuille ne pas tout vouloir, ne pas tout prévoir, ne pas tout pouvoir, afin de donner une véritable liberté à ses créatures. N’est-ce pas là ce qui est donné à entendre lorsque Dieu « se repose » de sa création, le 7ᵉ jour ? N’est-ce pas pour laisser plus de place, plus de liberté à la créature ?
On voit que, décidément, la question de la liberté possède un angle essentiellement métaphysique.
La liberté de choisir
Ce sont les esprits les plus métaphysiques, les grands mystiques, qui ont, d’ailleurs, le mieux exprimé l’idée de la liberté de l’âme. Marguerite Porète : « Cette âme est libre, plus que libre, parfaitement libre, suprêmement libre, à sa racine, en son tronc, en toutes ses branches et en tous les fruits de ses brancheslxiv. » Hadewijch d’Anvers : « L’âme est pour Dieu une voie libre, où s’élancer de ses ultimes profondeurs ; et Dieu pour l’âme, en retour, est la voie de la liberté, vers ce fond de l’être divin que rien ne peut toucher, sinon le fond de l’âme lxv». Jan van Ruysbroeck ; « Il te faut élever ta puissance d’entendement au-delà de la raison, là où resplendit le rayon du soleil éternel. C’est lui qui t’éclairera et t’enseignera toute vérité. Et cette vérité te rendra librelxvi. »
Si l’on se tourne vers l’Inde, on trouve des formules analogues : « Ce n’est pas la possession de la vérité qui est le but suprême du sage indien : c’est la délivrance, la conquête de la liberté absolue. […] Se ‘délivrer’ équivaut à forcer un autre plan d’existence, à s’approprier un autre mode d’être, transcendant la condition humaine […] un mode d’être non-conditionné, et c’est la délivrance, la liberté absoluelxvii. »
Catherine de Gênes, s’adressant à Dieu, lui dit : « Vous anéantissez vos amants en eux-mêmes, puis vous les refaites libres d’une vraie et parfaite liberté en vous; et ils demeurent maîtres d’eux-mêmeslxviii. » De cette liberté, que faire ? Elle explique : « Considère donc, ô homme, quelle est la force et la puissance de notre libre arbitre ; il contient en soi les deux choses les plus extrêmes et les plus contraires, — à savoir ; la mort ou la vie éternelle, et il ne peut être forcé de personne, s’il ne le veutlxix. » Il s’agit de la liberté du choix entre la mort ou la vie, l’être ou le néant, et cette liberté esr celle de l’espritlxx. Il est vain et illusoire de rechercher la liberté dans le monde ou la nature. La liberté est, par nature, libre de toute nature, de toute essence. Ce qu’il y a de nature dans un être humain ne peut donc être la source de sa liberté. La liberté est un phénomène essentiellement spirituel, et ne peut donc pas être confondu avec la question du libre arbitre. L’homme trouve sa liberté, non dans l’exercice de sa volonté ou de son libre arbitre, mais dans l’effort de sa conscience, dans l’aspiration par laquelle la conscience veut se dépasser sans cesse. La liberté vient de l’intérieur de la conscience, elle est issue de la profondeur du moi. Être libre, c’est vivre en lien avec cette profondeur insondable, c’est être soi lié avec soi-même. L’homme doit, par principe, pouvoir être libre contre Dieu lui-même, et son esprit doit pouvoir rester libre à l’égard de sa propre nature, et à l’égard du monde. Si sa liberté était limitée, bridée, il ne serait en dernière analyse qu’une marionnette, un automate, un robot. La liberté de l’homme est prééminente, suréminente. La liberté de l’esprit est si éminente, si immense, si grandiose, qu’elle ne se conquiert que progressivement par la conscience. Elle a vocation à devenir totale, à pénétrer de sa substance l’univers tout entier. Pour être vue, elle suppose un embrasement de l’esprit. Une extase, même. Mais embrasement et extase ne se rencontrent pas souvent. C’est dans la liberté que repose le principe même de l’être. Ce principe est lié à la substance même de la vie, à ce que la vie contient d’irrationnel. La liberté se conjoint intimement à l’infini, elle est tissée de l’abîme infini qui précède l’être et la vie. Et nier la liberté revient à s’asservir au fini.
La liberté est un grand mystère, le mystère de la profondeur infinie qui s’ouvre à l’esprit. Quant à l’homme, sa liberté lui ouvre en puissance sa possible divinisation, mais elle lui permet aussi d’anéantir en lui toute idée du divin. Tout ou rien. Il faut choisir. Il faudra nécessairement, mais librement, choisir… Être ou n’être pas. On est libre de notre choix.
iiEphésiens 1:4-6. « C’est ainsi qu’il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour, déterminant d’avance que nous serions pour lui des fils adoptifs de Jésus Christ. ».
ivPaul présente d’ailleurs des traits de semi-pélagianisme, bien peu luthériens. Pélage croit à l’importance des œuvres pour le Salut, alors que Luther croit que tout est prédéterminé par la grâce de Dieu : « Chacun recevra son propre salaire selon son propre labeur. Car nous sommes les coopérateurs de Dieu » 1 Corinthiens 3 : 8-9
xx« La volonté est libre. (…) Un acte de la volonté n’est tel qu’autant qu’il est libre ». La Nuit obscure, II,13,3
xxiLa Contingence (contingentia) rompt l’enchaînement causal, qui est l’instrument du pouvoir de Dieu. La Contingence est ce qui échappe au pouvoir de la Nécessité (necessitas). Le Hasard (casus) contrecarre la Fatalité (fatum). Il se soustrait donc à la prescience divine. Il reste sourd à ce que Dieu a « déclaré ». La Fortune (fortuna) contrarie l’Harmonie (harmonia). Brisant l’harmonie universelle voulue par Dieu, la Fortune déjoue l’ordre du monde. Ces trois « manques », la Contingence, le Hasard et la Fortune, sont autant de limites à la toute-puissance divine. Ce sont ces limites qui rendent possible la « liberté » de l’homme, en l’affranchissant de la nécessité, en lui épargnant la fatalité, et en lui donnant un rôle dans la construction de l’ordre du monde. Contingence, hasard et fortune sont les expressions concrètes de ces divers « manques ». Mais ils sont aussi l’expression visible d’une possible liberté pour l’homme. Cf. Campanella. Métaphysique, Livre VI, Ch. 12, art 1. cité in Léon Blanchet. Campanella. 1964.
xxiii« Et en effet dès que Dieu voulait me donner la volonté, il ne pouvait me la donner moindre que celle que je découvre en lui, (…) puisque sa nature est telle qu’on ne lui saurait rien ôter sans la détruire. Ma volonté considérée formellement et précisément en elle-même est donc infinie comme celle de Dieu et c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte son image et sa ressemblance » Principes philosophiques, cité par E. Gilson, La liberté chez Descartes et la théologie.
xxivSpinoza, De la philosophie de Descartes. Appendice contenant les Pensées métaphysiques, 2ème partie, Ch. 12
xxvSpinoza, Éthique, 5ème partie, De la puissance de l’entendement ou de la liberté humaine
xxviiSpinoza, Éthique, 2ème partie, Scolie de la Proposition 48
xxviiiSpinoza, Court Traité, ch. 16, De la volonté
xxixSpinoza, Éthique, 3ème partie, Proposition 2 :« Et tout ce que je puis dire à ceux qui croient qu’ils peuvent parler, se taire, en un mot agir en vertu d’une libre décision de l’âme, c’est qu’ils rêvent les yeux ouverts. »
xxxSpinoza, Traité de l’autorité politique, ch. 2, 11
xxxv Kant. Critique de la raison pure, 3ème conflit des idées transcendantales.
xxxvi« La liberté dans le sens pratique est l’indépendance de la volonté par rapport à la contrainte des penchants de la sensibilité. (…) Il y a dans l’homme un pouvoir de se déterminer de lui-même, indépendamment de la contrainte des penchants sensibles. » Critique de la raison pure.
xxxviiCritique de la raison pure, Ch. 3 L’idéal de la raison pure, 7ème section
xxxviiiCritique de la raison pure, II. Théorie transcendantale de la méthode. Canon de la raison pure
xxxixKant. Critique de la raison pratique, Livre premier.
xlKant parle certes de « cause nouménale », mais c’est une métaphore : la causalité nouménale n’est pas comparable à la causalité opérant dans le monde sensible. « Le concept d’un être doué d’une volonté libre est celui d’une causa noumenon et ce concept ne comporte aucune contradiction. Mais c’est un concept vide. » Ibid.
xliiS.Freud , Métapsychologie. L’inconscient. « Il faut dire que tous les actes et toutes les manifestations que je remarque en moi et que je ne sais pas relier au reste de ma vie psychique doivent être jugés comme s’ils appartenaient à une autre personne et que l’on doit les expliquer en leur attribuant une vie psychique. »
xliiiIbid. « L’analyse indique que les processus psychiques latents individuels, que nous inférons, jouissent d’un haut degré d’indépendance réciproque, comme s’ils n’étaient pas en relation les uns avec les autres et ne savaient rien les uns des autres. Nous devons donc être prêts à admettre en nous, non seulement une seconde conscience, mais aussi une troisième, une quatrième, peut-être une série infinie d’états de consciences, qui nous sont tous inconnus et qui ne se connaissent pas les uns les autres. »
xlivS.Freud , Métapsychologie. L’inconscient. Freud note l’inconscient Ics et le conscient Cs.
xlvIbid. « L’Ics possède une indépendance et une indifférence à toute influence presque incroyables. ». « Les processus du système Ics sont intemporels, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas ordonnés dans le temps, n’ont absolument aucune relation avec le temps […] Pas davantage les processus Ics n’ont égard à la réalité. Ils sont soumis au principe de plaisir ; leur destin ne dépend que de leur force et de leur conformité ou non-conformité aux exigences de la régulation plaisir – déplaisir. »
xlviS. Freud. L’inquiétante étrangeté. « On peut faire endosser au double toutes les possibilités avortées de forger notre destin auxquelles le fantasme veut s’accrocher encore et toutes les aspirations du moi qui n’ont pu aboutir par suite de circonstances défavorables, de même que toutes les décisions réprimées de la volonté qui ont suscité l’illusion du libre arbitre »
xlviiEn conséquence, la psyché est condamnée au relativisme. Elle ne peut atteindre la vérité. « La psyché ne peut s’élancer au-delà d’elle-même, c’est-à-dire qu’elle ne peut établir le statut d’aucune vérité absolue ; car la polarité qui lui est inhérente conditionne la relativité de ses affirmations. Nous ne sommes simplement pas en état de voir par-delà la psyché ». C.G. Jung – Ma vie, Ch. 12, ‘‘Pensées tardives’’
xlixIbid. « La représentation de Dieu que se fait couramment l’homme chrétien, est celle d’un père omnipotent, omniscient, tout de bonté, et Créateur du monde. Si ce Dieu veut devenir homme, une formidable kenosis (évacuation) est bien certainement indispensable pour réduire la totalité divine à l’échelle infinitésimale de l’homme. »
l« En moi, il y avait un daimon qui, en dernier ressort, a emporté la décision […] Il me fallait toujours suivre la loi intérieure qui m’était imposée et qui ne me laissait pas la liberté de choix […] Comme personnalité créatrice, on est livré, on n’est pas libre, on est enchaîné et poussé par le démon intérieur. » Ibid. Ch 13 ‘’Rétrospective’’
li« Plus je suis devenu vieux, moins je me compris et moins je me reconnus, et moins je sus de moi […] C’est comme si j’éprouvais le sentiment d’être porté. J’existe sur la base de quelque chose que je ne connais pas. » Ibid.
liiiMax Planck, Initiation à la physique, ch. 7. « L’hypothèse des quanta contredit les postulats les plus fondamentaux de la physique classique. Il s’agit d’une véritable subversion des idées. »
lvMax Planck, Initiation à la physique, ch. 7. « L’hypothèse des quanta contredit les postulats les plus fondamentaux de la physique classique. Il s’agit d’une véritable subversion des idées. »
lvii« Le principe de causalité ne peut pas plus être prouvé qu’il ne peut être réfuté : il n’est donc, à proprement parler, ni vrai ni faux. C’est un principe heuristique, un guide, et à mon avis, le guide le plus précieux que nous ayons pour explorer le chaos si touffu des événements qui ont lieu dans la nature ». Ibid.
lixIbid. « Il se forme ainsi par l’entrelacement des motifs et des actes une chaîne sans fin de phénomènes successifs dans la vie de l’esprit et chaque anneau de cette chaîne est soudé au suivant tout aussi bien qu’au précédent, par une causalité rigoureuse. »
lxIbid. « Plus la science a pénétré profondément et en détail dans la genèse même des grands mouvements spirituels de l’histoire mondiale, plus clairement elle a toujours mis en lumière la causalité qui les conditionne, leur dépendance des facteurs qui les précèdent et les préparent. »
lxiIl estima cependant que la physique quantique avait sérieusement ébranlé la conception que l’on se faisait classiquement de la causalité et de la nécessité. Il appela à revoir en profondeur l’idée même de « loi naturelle » ou de « relation causale ». Il admit que vouloir définir l’essence de la causalité était une « naïveté » ou même une « pure folie », car c’est une notion qui est, au fond, hors de la portée de l’intelligence humaine. On peut constater des coïncidences de faits, ou bien leur succession dans le temps, laissant supposer des liens de causalité. Mais cela ne nous permet pas de comprendre effectivement quelle est la nature profonde de ces liens. De plus, nous sommes obligés de constater que la prévision des événements du monde sensible est toujours entachée d’incertitude, même si les lois naturelles de l’univers sont toujours déterminées par une causalité stricte. La physique quantique poussa d’ailleurs fort loin les implications du « principe d’incertitude ». Mais l’interprétation de ce principe varie considérablement chez les physiciens eux-mêmes. Selon les indéterministes, nous ne connaissons un phénomène qu’autant que nous le mesurons et toute nouvelle mesure est, par là même, une nouvelle action causale, c’est-à-dire une nouvelle perturbation, ce qui démontre l’incertitude irréductible de toute mesure. Les déterministes rétorquent que cela ne prouve pas l’indéterminisme intrinsèque des lois de la nature, mais seulement un certain indéterminisme lié à leur observation. Ce qui est essentiel, disent-ils, c’est que « la grandeur caractéristique des ondes matérielles, la fonction ondulatoire, est complètement déterminée, pour tous les temps et pour tous les lieux par les conditions initiales et par les conditions aux limites ».
lxiiLes théorèmes d’incomplétude de Gödel sont deux célèbres théorèmes de logique mathématique, publiés par Kurt Gödel en 1931 dans son article « Sur les propositions formellement indécidables des Principia Mathematica et des systèmes apparentés ». Ils ont marqué un tournant dans l’histoire de la logique en apportant une réponse négative à la question de la démonstration de la cohérence des mathématiques posée plus de vingt ans auparavant par le programme de Hilbert. Le premier théorème d’incomplétude établit qu’une théorie cohérente, suffisante pour y démontrer les théorèmes de base de l’arithmétique, est nécessairement « incomplète », au sens où il existe des énoncés qui n’y sont ni démontrables, ni réfutables (un énoncé est « démontrable » si on peut le déduire des axiomes de la théorie, il est « réfutable » si on peut déduire sa négation). On parle alors d’énoncés « indécidables » dans la théorie. Le second théorème d’incomplétude traite le problème des preuves de cohérence d’une théorie : une théorie est « cohérente » s’il n’y a aucune formule P telle que P et sa négation non-P, également notée ¬P, soient toutes deux prouvables à partir des axiomes de la théorie. On peut ainsi construire un énoncé exprimant la cohérence d’une théorie dans le langage de celle-ci. Si la théorie est « cohérente », le second théorème affirme que cet énoncé ne peut pas en être une conséquence, autrement dit: « une théorie cohérente ne démontre pas sa propre cohérence ». (Source Wikipédia)
lxivMarguerite Porète. Le Miroir des âmes simples et anéanties. Trad. Max Huot de Longchamp. Albin Michel. 2021, Ch. 85 p.157
lxvLettre XVIII, l. 73-78. Traduction dans Nova et Vetera, Fribourg, 1952, n.4, p.295. Cit. par J.B. Porion, in Hadewijch d’Anvers. Écrits mystiques des béguines, Seuil, 1954, p.47
lxviJan van Ruusbroec. Les sept Clôtures. Écrits, I. Trad. Dom André Louf. Abbaye de Bellefontaine, 1990, p.116
lxviiMircea Eliade . Le Yoga. Immortalité et Liberté. Payot. 1954. p. 16
lxviiiCatherine de Gênes. Dialogues. In La vie et les œuvres de sainte Catherine de Gênes. Ed. Tralin, 1913, p.336
lxixCatherine de Gênes. Dialogues. In La vie et les œuvres de sainte Catherine de Gênes. Ed. Tralin, 1913, p.131
lxxCf. Nicolas Berdiaev. La Liberté de l’esprit. 1933
Le salon du baron D’Holbach à Paris fut un haut lieu du siècle des Lumières. Diderot, D’Alembert, Helvétius, Buffon, Adam Smith, Hume, Galiani, Beccaria, Priestley, Horace Walpole le fréquentèrent. D’Holbach affichait un athéisme et un matérialisme sans concessioni. Dans son Système de la Nature (1770) il défendit une conception résolument fataliste et déterministe du monde : « En un mot la nature n’est qu’une chaîne immense de causes et d’effets qui découlent sans cesse les uns des autres. Les mouvements des êtres particuliers dépendent du mouvement général, qui lui-même est entretenu par les mouvements des êtres particuliers ».ii
Son déterminisme le poussa jusqu’au « nécessitarisme » : « Il faut en conclure, dis-je, que tous les phénomènes sont nécessaires, et que chaque être de la nature dans des circonstances et d’après des propriétés données ne peut agir autrement qu’il le fait. La nécessité est la liaison infaillible et constante des causes avec leurs effets ».iii
Comme tant d’autres déterministes avant lui, D’Holbach reprit le fantasme et le cliché d’un géomètre d’exception capable de prévoir la marche du monde à partir de la position et du mouvement de toutes les molécules qui le composent. iv
D’Holbach fit la chasse aux « chimères », aux « abstractions », et à tout ce qui n’est pas matériel.v Comme Hobbes, il associa au matérialisme un nominalisme prononcé: « Les mots que nous employons tels que ceux de bonté, de beauté, d’ordre, d’intelligence, de vertu, etc. ne nous offrent aucun sens, si nous ne les rapportons ou si nous ne les expliquons à des objets. »
Comme Hobbes encore, il tourna en dérision l’idée d’un souverain bien.vi En suite de quoi, il nia fort logiquement toute liberté à l’homme, totalement asservi à la nécessité de la loi de la cause et des effets. L’idée du libre arbitre n’est qu’une illusion, une chimère. Elle vient du fait que l’homme ne se rend pas compte que sa volonté n’est qu’« une modification dans le cerveau par laquelle il est disposé à l’action ou préparé à mettre en jeu les organes qu’il peut mouvoir (…) L’homme n’est donc libre dans aucun instant de sa vie ».vii
L’homme doit réaliser que sa pensée dépend entièrement de causes extérieures à lui-même.viii Pour être libre, il eût fallu que l’homme ne fût plus une simple partie de la nature, mais qu’il fût à l’extérieur de celle-ci, et qu’il occupât une position comparable à celle d’un Dieu.
Partageant les idées anglaises, D’Holbach adopte une vision empirique et utilitariste du monde. L’utilité doit être l’unique mesure des jugements de l’homme.ix
Le déterminisme et l’utilitarisme l’incitent à l’« indulgence » et la « tolérance universelle », puisque « tout est nécessaire ». Les déviances et les crimes obéissent à la nécessité, il faut donc les traiter sans haine, avec une efficacité toute mécanique. « En décernant des gibets, des supplices, des châtimens quelconques aux crimes, [le législateur] ne fait autre chose que ce que fait celui qui, en bâtissant une maison, y place des gouttières pour empêcher les eaux de la pluie de dégrader les fondemens de sa demeure ».x
Admirateur de Spinoza et de Hobbes, D’Holbach méprisait ouvertement la « métaphysique » de Descartes, de Leibniz ou de Malebranche. S’appuyant sur le fait que des religions prônent la prédestination divine ou un déterminisme providentiel, il les réduisit à son propre fatalisme: « Toute religion est visiblement et incontestablement fondée sur le fatalisme (…) La religion, en tout pays, n’a d’autres fondements que les décrets fatals d’un être irrésistible qui décide arbitrairement du destin de ses créatures ».xi
D’Holbach contribua à la volte-face de Voltaire, et à sa conversion finale au fatalisme et au déterminisme.
Tous ne furent pas sensibles à ce système. L’abbé Galiani, plein d’ironie à l’égard de la lourde mécanique de la fatalité, évoqua la « grande machine » du monde dans sa correspondance avec Mme d’Épinay, pour en souligner l’infinie complexité, et partant, l’impossibilité à en connaître « tous les ressorts ».xii Mais il reste que les Lumières, avec d’Holbach, Diderot, Voltaire, ont pris résolument parti pour le fatalisme et le déterminisme.
Marx qualifia plus tard ce mouvement d’idées de « matérialisme français », qu’il distinguait du « matérialisme anglais ». Engels avait renchéri en appelant l’Angleterre le « berceau du matérialisme moderne » : « Il n’en reste pas moins indéniable que Bacon, Hobbes et Locke sont les pères de cette brillante pléiade de matérialistes français qui, en dépit des victoires sur terre et sur mer remportées sur la France par les Anglais et les Allemands, firent du XVIIIe siècle le siècle français par excellence, même avant son couronnement par la Révolution française, dont nous essayons encore en Allemagne et en Angleterre d’acclimater les résultats. »xiii
Parmi les matérialistes anglais, Hume est un cas emblématique. Son matérialisme s’accompagne d’un scepticisme extrême. Il affirme un déterminisme rigoureux, tout en critiquant dans le même temps la notion même de causalité, apparemment sans y voir de contradiction.
Hume ne croit que ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il expérimente, et ne croit à rien d’autre. En particulier, il ne croit pas à la causalité. Plus précisément, il ne croit pas l’intelligence capable de pénétrer a priori la chaîne causale. Il est impossible de reconnaître une liaison nécessaire entre une chose et une autre, si l’expérience n’est pas là pour la montrer.xiv
Kant dira de la méthode de Hume qu’elle équivaut à la « censure de la raison », en ce qu’elle conduit inévitablement au doute par rapport à tout usage de ses principes. Le concept même de cause devient trompeur, mensonger, illusoire. Hume « tient pour imaginaires les prétendus principes a priori de la raison ».xv
Ce scepticisme radical est dans la suite logique des philosophies de Hobbes, Locke et Berkeley. Après le pessimisme anti-rationaliste et nominaliste de Hobbes, la critique de la notion de substance par Locke et celle de causalité physique par Berkeley, Hume va toujours plus loin dans la « voie moderne », et jette désormais aux orties la notion de causalité en général.
Hume ne croit pas que nous puissions comprendre ce qui se met en jeu dans les chaînes de la causalité, et que nous puissions réellement analyser le rôle de la « cause » sur « l’effet ». On ne peut que constater leur juxtaposition temporelle, ou leur contiguïté phénoménale. Mais il ne nous est pas donné d’éclairer le mystère des liens causaux: on ne peut que les observer, et tout au plus « percevoir » et « sentir leur influence ».xvi
Nous ne pouvons pas non plus avoir de véritable idée, de véritable compréhension de ce que sont les « objets » eux-mêmes. Au mieux, on ne peut que les « percevoir », sans pouvoir les « pénétrer ». « ‘Tis impossible for the mind to penetrate farther ».
Le fait qu’on ne puisse comprendre la notion même de causalité est assez logique : si on pouvait réellement la comprendre, on pourrait intervenir dans la chaîne causale, ce qui n’est pas possible. Le voile d’ignorance qui nous est imposé sur la causalité explique pourquoi on ne peut jamais se libérer des liens de la nécessité. Hume, à son tour, reprend le cliché déterministe bien connu, archi-rebattu, selon lequel un hypothétique observateur qui disposerait d’une connaissance étendue de notre caractère et des circonstances, ainsi que des « plus secrets ressorts de notre complexion », pourrait en déduire toutes nos actions.xvii
Ce déterminisme s’applique au monde moral rigoureusement de la même manière qu’au monde de la nature. C’est pourquoi faire l’hypothèse de la liberté est absurde. On peut s’imaginer porter en soi un principe de liberté, mais ce n’est qu’une illusion. Par définition, la liberté ne peut s’expliquer par aucune détermination causale, et partant, la liberté équivaut au hasard. Or le concept de hasard est une « contradiction » dans un monde où l’expérience nous apprend la loi inflexible de la nécessité. Donc la liberté ou le libre arbitre sont en eux-mêmes contradictoires.xviii
L’impossibilité de connaître l’essence de la causalité n’empêche pas l’existence de la nécessité. Hume la met au pinacle, et la juge essentielle à la religion et à la moralité. Sans la nécessité, toutes les lois, qu’elles soient divines ou humaines s’en trouveraient profondément subverties.xix
Il reprend l’antique argument moral : s’il n’y avait pas de connexion nécessaire entre les causes et l’action, comme l’affirme la doctrine de la liberté ou du hasard, alors on ne pourrait être tenu responsable pour ses actions.xx
En fin de compte, Hume estime que la question longuement discutée de la liberté et de la nécessité est complètement réglée. « Toute la controverse a jusqu’ici roulé simplement sur des mots ». Désormais, « tout le monde reconnaît que la matière est animée par une force nécessaire et que tout effet naturel est si précisément déterminé par l’énergie de sa cause qu’aucun autre effet n’aurait pu en résulter ».xxi L’affaire est claire. Tous les hommes doivent reconnaître que la connexion entre toutes les causes et tous les effets est absolument nécessaire. Les incertitudes apparentes qui peuvent subsister dans certains cas procèdent simplement de « l’opposition secrète de causes contraires » qu’il ne nous appartient pas de dévoiler, mais qui sont manifestement à l’œuvre.
Ainsi, il faut reconnaître que « le corps humain est une machine prodigieusement compliquée ; que de nombreux pouvoirs secrets y sont cachés, qui échappent complètement à notre compréhension ». Mais si l’on pouvait démêler tous ses rouages et ses ressorts, alors nous pourrions prédire assurément son comportement.
Le philosophe, s’il est conséquent, doit appliquer le même raisonnement aux actions et aux volontés des agents intelligents.xxii
La doctrine de la nécessité est donc universelle, et s’applique aux motifs des actions volontaires, aux caractères et aux conduites morales. La nécessité naturelle et la nécessité morale « sont de même nature » et « dérivent des mêmes principes ».
La liberté, comme le hasard, martèle-t-il, n’existent pas. « La liberté, qu’on oppose à la nécessité, mais non à la contrainte, est la même chose que le hasard qui, de l’aveu unanime, n’existe nullement. » En dernière analyse, toutes nos volontés sont produites par Dieu : « Le dernier auteur de toutes nos volontés est le créateur du monde qui le premier imprima le mouvement à cette immense machine. »xxiii
Dieu est l’auteur de toute chose et détermine entièrement toutes les chaînes causales : « Nulle contingence, nulle part, dans l’univers ; nulle indifférence, nulle liberté. Alors que nous agissons, au même moment nous sommes agis. L’auteur dernier de toutes nos volontés est le Créateur du monde qui, au début, donna le branle à cette immense machine. »xxiv
Mais si Dieu a tout prévu, tout décidé, il a donc voulu toutes les actions humaines, y compris les criminelles. Cette affirmation est évidemment « absurde et impie ». S’ensuit-il que la doctrine déterministe dont on la déduit pourrait être remise en cause ?
A cela Hume répond, évasivement, que ce genre de questions dépasse le pouvoir de la philosophie, laquelle devrait se contenter d’examiner la vie courante.xxv Après tant d’autres, Hume nous renvoie à son tour au constat d’impuissance de la raison vis-à-vis de ces hauts mystères.
Finalement, à méditer la thèse d’un matérialisme sans hasard et d’un empirisme sans causalité, où toute tentative d’intelligibilité est condamnée à simplement juxtaposer des faits et des événements et à les observer sans pouvoir jamais les comprendre, on est en droit de se poser une question plus incisive. Quelle crédibilité accorder à une pensée « philosophique » qui doute à ce point de la puissance de la pensée, et qui remet en cause toute possibilité d’intelligence des causes, tout en proclamant un déterminisme universel ?
Peut-on, de surcroît, se laisser séduire par une pensée qui désespère son zélateur même? « Je suis effrayé et confondu de cette solitude désespérée où je me trouve placé dans ma philosophie (…) Quand je tourne mes regards vers moi-même, je ne trouve rien que doute et ignorance (…) Puis-je être sûr qu’en abandonnant toutes les opinions établies je sois en mesure de poursuivre la vérité ? Et quel critère me permettra de la distinguer ? (…) Après le plus soigneux et le plus précis de mes raisonnements (…) Je me trouve enveloppé de l’obscurité la plus profonde. (…) Très heureusement, il se produit que, puisque la raison est incapable de chasser ces nuages, la nature elle-même suffit à y parvenir : elle me guérit de cette mélancolie philosophique et de ce délire, soit par relâchement de la tendance de l’esprit, soit par quelque divertissement et par une vive impression sensible qui effacent toutes ces chimères. Je dîne, je joue au tric-trac, je parle et me réjouis avec mes amis ».xxvi
Contrairement aux philosophes qui cherchent habituellement dans la philosophie un refuge contre les misères du monde, Hume trouva dans les plaisirs de la vie les consolations que la philosophie lui refusait. En cela, il donna sans aucun doute sa plus profonde leçon : le tric-trac après un bon dîner ne peut que nous aider à oublier une raison fondamentalement déchue, et son absurde monceau de ressorts dépareillés.
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i« La matière ne peut point s’anéantir totalement ou cesser d’exister ; or comment comprendra-t-on que ce qui ne peut cesser d’être ait pu jamais commencer ? Ainsi lorsqu’on demandera d’où est venu la matière ? Nous dirons qu’elle a toujours existé. » et cf. Système de la nature, ch.2: « L’univers, ce vaste assemblage de tout ce qui existe, ne nous offre partout que de la matière et du mouvement : son ensemble ne nous montre qu’une chaîne immense et non interrompue de causes et d’effets. » D’Holbach. Système de la nature, ch.1
iv« Dans un tourbillon de poussière qu’élève un vent impétueux, quelque confus qu’il paroisse à nos yeux, dans la plus affreuse tempête excitée par des vents opposés qui soulèvent les flots, il n’ y a pas une seule molécule de poussière ou d’eau qui soit placée au hazard, qui n’ait sa cause suffisante pour occuper le lieu où elle se trouve, et qui n’agisse rigoureusement de la manière dont elle doit agir. Un géomètre, qui connoîtroit exactement les différentes forces qui agissent dans ces deux cas, et les propriétés des molécules qui sont mues, démontreroit que, d’après des causes données, chaque molécule agit précisément comme elle doit agir, et ne peut agir autrement qu’ elle ne fait ». Généralisant, D’Holbach passe de la poussière aux « tourbillons moraux » : « Dans les convulsions terribles qui agitent quelquefois les sociétés politiques, et qui produisent souvent le renversement d’un empire, il n’y a pas une seule action, une seule parole, une seule pensée, une seule volonté, une seule passion dans les agents qui concourent à la révolution comme destructeurs ou comme victimes, qui ne soit nécessaire, qui n’agisse comme elle doit agir, qui n’opère infailliblement les effets qu’elle doit opérer, suivant la place qu’occupent ces agents dans ce tourbillon moral. » Système de la nature, ch.4
v« Concluons donc que le mot dieu, ainsi que le mot créer, ne présentant à l’esprit aucune idée véritable, devroient être bannis de la langue de tous ceux qui veulent parler pour s’entendre. Ce sont des mots abstraits, inventés par l’ignorance (…) Enfin ces mots ne sont utiles qu’ à ceux dont l’unique profession est de repaître les oreilles du vulgaire de mots pompeux qu’ils n’entendent point eux-mêmes, et sur le sens desquels ils ne sont jamais d’accord. L’homme est un être matériel; il ne peut avoir des idées quelconques que de ce qui est matériel comme lui ».Système de la nature, 2ème partie, ch.6
vi« Le souverain bien, tant cherché par quelques sages, et par d’autres annoncé avec tant d’emphase, ne peut être regardé que comme une chimère, semblable à cette panacée merveilleuse que quelques adeptes ont voulu faire passer pour le remède universel ».Système de la nature, ch.15
vii« Ils ont prétendu que l’homme étoit libre. Nous avons déjà suffisamment prouvé que [l’]âme n’étoit que le corps (…) Tout ce qui se passe en nous ou ce qui se fait par nous, ainsi que tout ce qui arrive dans la nature, est dû à des causes nécessaires, qui agissent d’après des loix nécessaires, et qui produisent des effets nécessaires ». Système de la nature, ch.11
viii« Je ne suis pas le maître de la pensée qui vient à mon esprit et qui détermine ma volonté; cette pensée s’est excitée en moi à l’occasion de quelque cause indépendante de moi-même »Ibid.
ix« L’utilité est donc la pierre de touche des systêmes, des opinions et des actions des hommes; elle est la mesure de l’estime et de l’amour que nous devons à la vérité même : les vérités les plus utiles sont les plus estimables » Système de la nature, ch.12 et ch.15
xLe fatalisme matérialiste permet de théoriser une mécanique de l’utilité et de définir les conditions sociales, politiques et économiques d’une »physiocratie du bonheur ». La raison et la science peuvent servir les intérêts de l’humanité et rendre les hommes heureux. « L’homme de bien est une machine dont les ressorts sont adaptés de manière à remplir leurs fonctions d’une façon qui doit plaire. Non, je ne rougirai pas d’être une machine de ce genre » conclut D’Holbach. Système de la nature, ch.12
xii« Parlons du fatalisme. Il y a une erreur de raisonnement dans ces grands systèmes, qui dure depuis qu’on en fait. L’erreur est que tout le monde est d’accord sans qu’on s’en aperçoive. Oui sans doute ce monde est une grande machine, qui se remue, et va nécessairement, mais de combien de roues est composée cette machine? Voilà ce que personne ne cherche, personne ne définit, personne ne se doute de questionner. Y a-t-il d’autre roue principale outre les lois physiques du mouvement de la grosse matière, et les lois physiques des mouvements de cette matière subtile que nous appelons esprit ? Ces matières et ces lois nous sont-elles toutes connues? Bref, y a-t-il d’autres esprits que l’esprit humain que nous connaissons? Les dés pipés tombent nécessairement autant que les dés non pipés; mais ils tombent différemment. Il en est de même de tous les autres événements. Il faudrait connaître tous les ressorts ».
Galiani assimila le système de la fatalité à une sorte de « barbarie », faite d’ignorance et de paresse. « Ah qu’il est vrai que le fatalisme est le seul système convenable aux sauvages; et si on entendait bien le langage des animaux on verrait qu’il est le seul de toutes les bêtes. Le fatalisme est le père, et le fils de la barbarie; il en est enfanté, et il la nourrit ensuite. Et savez-vous pourquoi? C’est qu’il est le système le plus paresseux, et par conséquence le plus convenable à l’homme ».Abbé Galiani – Correspondance avec Mme d’Epinay -1770, Cité in Le problème du fatalisme au siècle des Lumières. Christophe Paillard.
xiiiFriedrich Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880). Engels ne manqua pas de faire remonter l’origine du matérialisme plus loin encore en évoquant le nominalisme comme source ancienne, originelle, du matérialisme. Il rappela que Duns Scot se demandait « si la matière pouvait penser », et il montra qu’il y avait du nominalisme à tous les étages dans la pensée anglaise, chez Bacon, et chez Hobbes pour qui « l’intuition, l’idée, la représentation, etc., ne sont que les fantômes du monde corporel plus ou moins dépouillé de sa forme sensible. Tout ce que la science peut faire, c’est donner un nom à ces fantômes. »
xiv« Si nous raisonnons a priori, n’importe quoi peut paraître capable de produire n’importe quoi. La chute d’un galet, peut, pour autant que nous le sachions, éteindre le soleil ; ou le désir d’un homme gouverner les planètes dans leurs orbites. C’est seulement l’expérience qui nous apprend la nature et les limites de la cause et de l’effet ». D. Hume, Enquête sur l’entendement humain.
xviTraité de la nature humaine (1739) Livre II, 3ème partie, section 1, « De la liberté et de la nécessité » : « We must not here be content with saying, that the idea of cause and effect arises from objects constantly united ; but must affirm, that ‘tis the very same with the idea of these objects, and that the necessaryconnexion is not discovered by a conclusion of the understanding, but is merely a perception of the mind. (…) From this constant union it forms the idea of cause and effect, and by its influence feels the necessity.”
xviiIbid. section 2 : “We can never free ourselves from the bonds of necessity. We may imagine we feel a liberty within ourselves, but a spectator can commonly infer our actions from our motives and character; and even where he cannot, he concludes in general he might, were he perfectly acquainted with every circumstances of our situation and temper, and the most secret springs of our complexion and disposition.”
xviiiIbid. « According to my definitions, necessity makes an essential part of causation ; and consequently liberty, by removing necessity, removes also causes, an is the very same thing with chance. As chance is commonly thought to imply a contradiction, and is at least directly contrary to experience, there are always the same arguments against liberty or freewill.”
xixIbid. “This kind of necessity is so essential to religion and morality, that without it there must ensue an absolute subversion of both, and that every other supposition is entirely destructive to all laws, both divine and human.”
xxIbid. « According to the hypothesis of liberty, therefore, a man is as pure and untainted after having committed the most horrid crimes, as at the first moment of his birth”. “’Tis only upon the principles of necessity, that a person acquires any merit or demerit from his actions, however the common opinion may incline to the contrary”.
xxiD.Hume, Enquête sur l’entendement humain, Section VIII Liberté et nécessité
xxii« On peut fréquemment expliquer les résolutions humaines les plus irrégulières et les plus inattendues si l’on connaît toutes les circonstances particulières de caractère et de situation ». Ibid.
xxvIbid. « Il n’est pas possible d’expliquer distinctement comment Dieu peut être la cause médiate de toutes les actions humaines sans être l’auteur du péché et de la dépravation morale. Ce sont des mystères que la raison naturelle, seule et sans aide, est tout à fait incapable de discuter ; quelque système qu’elle embrasse, il faut qu’elle se trouve enveloppée dans des difficultés inextricables, et même en des contradictions, à chaque pas qu’elle fait en de tels sujets. Concilier l’indifférence et la contingence des actions humaines avec la prescience, défendre les décrets absolus et pourtant délivrer Dieu d’être l’auteur du péché, ces tâches, on a jusqu’aujourd’hui trouvé qu’elles surpassaient tout le pouvoir de la philosophie ; qui est bien heureuse, si elle a le sentiment de sa témérité quand elle scrute aventureusement ces sublimes mystères ; et si, délaissant une scène si pleine d’obscurités et de perplexités, elle retourne avec la modestie convenable, à son véritable domaine propre, l’examen de la vie courante, où elle trouvera assez de difficultés pour occuper ses recherches sans se lancer sur un océan infini de doutes, d’incertitudes et de contradictions ! »
xxviHume. Traité de la nature humaine (1739) Livre I, 4ème partie (cité par Ferdinand Alquié, art. Hume , Encycl. Universalis)
Contrairement à ce que laisse entendre son titre, le Traité de la liberté de l’âmei, attribué à Fontenelle, affirme fortement la thèse d’un déterminisme lié à la « disposition matérielle » du cerveau. De cette disposition matérielle, on peut déduire que « l’âme n’a en elle-même aucun pouvoir de se déterminer, et ce sont les dispositions du cerveau qui la déterminent au vice ou à la vertu. Donc les pensées de l’âme ne sont jamais libres. »ii
Le cerveau est rempli de « nerfs » ou d’« esprits » qui sont plus ou moins « tendus », suivant que l’on est éveillé ou endormi. La tension différentielle entre ces nerfs et ces esprits se traduit par une disposition matérielle pilotant la volonté de l’âme. Réciproquement, toute pensée de l’âme provoque de nouvelles tensions dans le cerveau.
La volonté émerge de la disposition matérielle du cerveau, et l’âme, mue par le cerveau, ne fait qu’entériner ce que le cerveau produit. Puis elle permet à son tour le passage à l’acte en excitant le cerveau de manière appropriée. « Concevez donc que comme le cerveau meut l’âme, en sorte qu’à son mouvement répond une pensée de l’âme, l’âme meut le cerveau, en sorte qu’à sa pensée répond un mouvement du cerveau. L’âme est déterminée nécessairement par son cerveau à vouloir ce qu’elle veut, et sa volonté excite nécessairement dans son cerveau un mouvement par lequel elle l’exécute. Ainsi, si je n’avais point d’âme, je ne ferais point ce que je fais, et si je n’avais point un tel cerveau, je ne le voudrais point faire. »iii
Les hommes, dans leur crédule croyance à leur liberté, ignorent que toutes leurs pensées et toutes leurs volontés naissent de dispositions purement matérielles. L’âme croit se déterminer elle-même, alors que c’est le cerveau qui détermine les inclinations de l’âme.
Dans cette optique matérialiste, le vice n’est dû qu’à un arrangement malencontreux des nerfs, qu’il est possible de corriger. « À force d’exhortations et d’exemples, on peut mettre dans le cerveau les dispositions qui le déterminent à la vertu », explique Fontenelle. Si la correction ou l’exhortation ne donnent pas les résultats voulus, dans le cas de criminels endurcis, alors il faut les anéantir, froidement, sans haine, pour une meilleure efficacité sociale : « Les criminels sont des monstres qu’il faut étouffer en les plaignant ; leur supplice en délivre la société, et épouvante ceux qui seraient portés à leur ressembler. »
Après Luther, Calvin, Hobbes, Fontenelle admet lui aussi le danger politique de la publication des théories déterministes. Il voit clairement le risque de ruiner l’ordre social, par les conséquences que le peuple pourrait tirer de ce type de système. D’où sa conclusion : la vérité n’est bonne à dire qu’en bonne société ; il faut tenir le « commun » dans l’illusion du libre arbitre et de la religion.
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i Le Traité de la liberté de l’âme parut en 1700 pour être aussitôt interdit et brûlé par ordre du Parlement. Il reparut en 1743. En 1760, la paternité de cet opuscule fut attribuée à Bernard de Fontenelle, décédé trois ans auparavant.
iiFontenelle. Traité de la liberté de l’âme. Fontenelle précise : « Je suppose avec tous les métaphysiciens, 1° que l’âme pense selon que le cerveau est disposé, et qu’à de certaines dispositions matérielles du cerveau, et à de certains mouvements qui s’y font, répondent certaines pensées de l’âme, 2° que tous les objets, même spirituels, auxquels on pense, laissent des dispositions matérielles, c’est-à-dire des traces dans le cerveau ».
Le caractère essentiel de la ‘conscience de soi’ est son indépendance, sa liberté.
Cette liberté se fonde sur l’idée du Moi se prenant pour le ‘maître’ de la conscience, et semblant pouvoir lui imposer sa volonté. La conscience, dont l’essence est d’être libre, devient ‘esclave’ du maître que le Moi pense être à son égard.
Mais le Moi pourrait bien n’être en réalité qu’une abstraction ayant émergé de la conscience, et sa maîtrise apparente ne serait alors qu’une chimère.
Quand il cultive ses différences, développe ses désirs, se livre à ses jouissances, le Moi se croit assurément le maître. Mais il n’en acquiert pas pour autant une meilleure conscience de lui-même. Il ne devient pas davantage réellement maître de lui-même, maître du Soi. Il n’est même pas capable de distinguer en lui-même sa propre essence, et, si on le lui demandait, il ne pourrait pas justifier la raison de sa maîtrise proclamée. La conscience, dans son ombre, en sait davantage sur lui, que lui n’en sait sur elle.
Le Moi vain, incapable de s’assurer de sa véritable essence, ne peut se garantir à lui-même sa propre permanence.
Cependant la conscience refoule pour le moment son indépendance, sa liberté, pour se plier à la volonté du Moi, alors que le Moi ne sait pas réellement qui il est, ignore ses limites et son évanescence.
Pourquoi ? Peut-être y voit-elle un moyen de tester la nature de sa liberté ?
La ‘conscience de soi’ est essentiellement libre, elle est un pur auto-mouvement, a priori sans limites. Elle est consciente de cette liberté, de cette illimitation ; elle est consciente d’être une conscience qui librement pense et se pense.
Penser, pour elle, ce n’est pas seulement se mouvoir parmi des images et des représentations sensibles, c’est faire vivre et se laisser dépasser par des concepts, les animer de son énergie et se transporter dans leur monde. Les concepts sont des étants abstraits, mais la pensée leur donne une vie propre. Par la pensée, la conscience accède à ce monde illimité des intelligibles, dont elle se nourrit plus qu’elle n’y abonde.
Dans le monde des intelligibles, les pensées se révèlent comme des sortes d’êtres intermédiaires, possédant une forme d’autonomie. Elles se comportent comme des êtres-en-soi, qui se distinguent mal toutefois de la conscience qui les pense.
La conscience s’identifie aux pensées qu’elle pense, ne s’en détache pas encore, et les prend pour siennes. Puis elle commence à se rendre compte que ces pensées se développent comme si elles étaient d’autres étants qu’elle-même, se mouvant d’un mouvement propre, tout en résidant dans la conscience, dans sa présence.
La conscience voit les concepts se mouvoir, et elle se meut dans les concepts comme elle se meut en elle-même, avec une certaine imprécision, une constante ‘sérendipité’, cet « art de trouver ce qu’on ne cherche pas en cherchant ce qu’on ne trouve pas »i.
Tout mouvement de la conscience ‘dans’ les concepts est aussi un mouvement en elle-même. « Dans la pensée, moi je suis libre, puisque je ne suis pas dans un Autre, mais puisque je reste absolument près de moi-même. »ii
En pensant, la conscience se dépasse aussi. Elle incarne et devient à soi-même, pour un temps, tel concept, tel étant intelligible, auquel elle donne, en y pensant, vie, chair et sang, — auquel elle insuffle de l’esprit.
La conscience a vocation à la perception et à l’entendement de toutes choses ; elle se saisit et s’entend aussi elle-même, dans le développement libre, multiforme, des concepts, qui sont comme autant d’autres étants vivant en elle.
La liberté de la ‘conscience de soi’ émergeant de la conscience est apparue à plusieurs reprises dans l’histoire mondiale de l’esprit. En Grèce, ce fut le moment du stoïcisme, dont le principe était que la conscience a pour essence de penser.
Pour la conscience stoïque, toute chose, toute situation, tout état de l’être vivant peuvent se réduire à un objet de pensée, et ne prennent de valeur que comme essence intelligible.
La conscience stoïque pense à tout, librement, qu’elle soit sur le trône royal ou asservie dans les chaînes de l’esclavage. Elle se place au-delà de la royauté ou de la servitude. Elle vit dans son propre monde, et s’y conserve impassible, jouissant de l’universalité de ses objets de dilection, — les concepts purs.
La conscience stoïque s’élève au-dessus des malheurs de cette vie, comme la conscience indifférente et assurée d’un maître, pourtant infondé.
Par contraste, la conscience sceptique, qui ne peut éviter ou ignorer ces malheurs, ressemble à la conscience aiguë, mobile, écorchée, de l’esclave.
Le scepticisme affronte les tribulations de façon effective, spécifique, alors que le stoïcisme n’en a seulement qu’une représentation abstraite, indifférenciée.
L’homme sceptique tente de mettre en pratique la liberté intrinsèque de la pensée et de la conscience ; il cherche à se libérer effectivement de toute forme d’esclavage. Il vit du désir de libertés nouvelles. Il vise la tranquillité de l’âme affranchie.
« La conscience de soi sceptique est l’ataraxie de la pensée se pensant soi-même, la certitude immuable et authentique de soi-même. »iii
La conscience sceptique s’en sait capable. Mais, dans son ataraxie, elle ne sait pas ensuite comment penser autrement qu’à soi-même.
Elle se noie peu à peu en elle-même, dans son doute, sa confusion et l’inquiétude qui en découle.
« Mais en fait, cette conscience, au lieu d’être une conscience égale à soi-même, n’est en fin de compte ici rien d’autre qu’un imbroglio contingent, le vertige d’un désordre qui s’engendre toujours. »iv
Cet imbroglio, ce désordre, la conscience les vit en et par elle-même. C’est elle-même qui produit et entretient sa confusion. Elle se voit comme « une conscience empirique, qui se dirige d’après ce qui, pour elle, n’a aucune réalité, obéit à ce qui, pour elle, n’a aucune essence, fait, et élève à la réalité effective, ce qui pour elle n’a aucune vérité. »v
Elle est la conscience « d’une vie singulière, contingente, d’une vie en fait animale », « d’une conscience de soi perdue », puis qui « s’élève, au contraire, à la conscience de soi universelle et égale à soi-même. »vi
Elle est pour elle-même une conscience qui hésite, soupèse et n’avance pas.
« Cette conscience est donc ce radotage inconscient oscillant perpétuellement d’un extrême, la conscience de soi égale à soi-même, à un autre extrême, la conscience contingente, confuse et engendrant la confusion. »vii
Elle connaît pourtant sa liberté fondamentale, qui serait celle de s’élever au-dessus de toute cette confusion. Mais y renonçant, elle s’avoue vaincue par le sentiment de son inadéquation, de son inessentialité.
« Dans le scepticisme, la conscience fait en vérité l’expérience d’elle-même, comme conscience se contredisant à l’intérieur de soi-même. »viii
De cette expérience d’elle-même surgit une nouvelle figure de la conscience qui rassemble et conjoint deux pensées contradictoires. D’un côté, la conscience se pense libre, immuable, égale à elle-même, capable d’intime unité. D’un autre côté, la conscience s’empêtre dans sa confusion, dans la conscience de ses contradictions.
Cette nouvelle figure de la conscience est celle d’une conscience double, au fond libre, maîtresse d’elle-même, mais aussi contingente, confuse, perdue, et esclave de cette perte.
Cette figure de la conscience a été qualifiée de malheureuse par Hegel.
La conscience malheureuse est la conscience de soi « comme essence doublée et encore seulement empêtrée dans la contradiction.»ix
Elle est « scindée à l’intérieur de soi ». Elle a en elle une conscience unique de son essentielle scission, de cette scission qui constitue son essence. Elle doit sans cesse se considérer comme essentiellement scindée, mais aussi comme essentiellement unifiée autour de l’idée essentielle de sa scission interne.
Son essence unique se révèle être fondamentalement une essence double.
Elle demeure « comme conscience indivisée, unique, et elle est en même temps une conscience doublée ; elle-même est l’acte d’une conscience de soi regardant dans une autre, et elle-même est les deux ; et l’unité des deux est aussi sa propre essence; mais pour soi elle n’est pas encore cette essence même, elle n’est pas encore l’unité des deux consciences de soi . »x
Elle est unique, indivise, et elle est double; elle est un soi se regardant comme un autre, — comme un autre soi ; elle est ce soi et cet autre, et ceci est sa propre essence. Mais elle ne le sait pas encore, elle ne sait pas qu’elle doit réaliser l’unité de ces deux aspects de sa conscience de soi, sa conscience comme ‘soi’ et sa conscience comme ‘autre que soi’.
Elle fait l’expérience qu’elle est en essence une ‘conscience changeante’. Pour elle, ses deux états de conscience ne sont pas encore la même conscience, mais ils s’opposent nettement; sa conscience de soi simple et immuable est pour elle comme son essence, et sa conscience d’être ‘autre que soi’ lui paraît être une modalité multiple et changeante de la conscience, et lui semble comme contingente, inessentielle.
Pour elle, ses deux consciences ont des essences étrangères l’une à l’autre. Quand elle a particulièrement la conscience de cette contradiction, elle-même se place du côté de la conscience changeante, inessentielle. Mais alors elle devient d’autant plus consciente qu’elle doit se libérer de cette contradiction, de cette inessentialité, parce qu’elle se sait aussi, en soi, conscience simple, immuable…
C’est là une lutte de la conscience contre elle-même, une lutte dans la conscience de ses deux consciences opposées, — « une lutte dans laquelle on ne triomphe qu’en succombant »xi…
La vie de la conscience malheureuse est faite de cet écartèlement, de cette douleur, de cette lutte intestine, intérieure, continuelle.
La conscience prend conscience que vivre impose une certaine conscience du malheur de la vie. Elle prend conscience que c’est sa propre contradiction qui est son essence véritable, et partant, elle prend mieux conscience de son essentiel néant.
Mais alors, ayant considéré l’abîme qui bée en elle, elle reprend ses esprits et son chemin. Elle veut viser de nouveaux sommets, tant elle a en elle cette aspiration vers le haut, jaillissant du fond de son essence.xii
La conscience ne cesse d’émaner à nouveau d’elle-même, par elle-même, pour elle-même, non pour se répéter, mais pour se dépasser, pour chercher ce qui est immuable en elle.
Quel est cet immuable ?
C’est ce qui ne change jamais, dans la conscience qui toujours change.
La conscience fait l’expérience de son existence singulière et changeante, et elle la confronte à l’existence même de l’immuable en elle, à son essence inaltérée. Elle fait l’expérience de l’immuable au sein même de son existence qu’elle sait singulière et changeante.
Pour la conscience, ce qui apparaît alors c’est que son existence singulière peut aussi viser l’immuable, et s’y attacher. La conscience qui souffrait d’être à la fois une et double trouve soudain une nouvelle vérité dans son cheminement. Elle décèle ce qui est immuable en elle dans son mouvement même. C’est l’être-un de la conscience, l’un qui est au-delà du double, du singulier et du changeant.
L’immuable dans la conscience joue un rôle essentiel. Il conserve pour elle ses traits fondamentaux, que sont sa scission interne (son être-scindé) et son unité (son être-pour-soi).
L’immuable semble ainsi s’être rapproché de la conscience, par la conscience qu’elle en a. Il apparaît à la conscience comme un Un, opaque, dense, rigide, dans toute sa réalité. L’idée que cet Un puisse se conjoindre à son propre être, devient tangible pour la conscience, même si cette conjonction reste quelque peu difficile à concevoir.
Comment s’unir effectivement à l’Un, alors qu’elle est si changeante et divisée ?
A défaut de s’unir immédiatement à l’Un immuable, à défaut de pouvoir participer réellement à son essence, la conscience peut au moins considérer son rapport avec son idée, sa figure ou son concept. Elle peut par exemple se représenter elle-même comme une unité sui generis, une unité qui serait celle du singulier et de l’immuable.
Elle pourrait ensuite chercher à s’élever à une unité plus élevée, plus absolue. La conscience, encore plongée dans le sentiment de son inessentialité, pourrait s’efforcer d’atteindre une unité plus réelle. Pour cela, elle devra tenter d’entrer en relation avec cet au-delà d’elle-même qui semble se dessiner et qui paraît l’appeler. Elle devra s’approfondir elle-même dans son rapport à l’Un en tant que pure conscience, en tant qu’essence singulière et en tant que conscience parvenant à la raison.
(1) Face à l’Un et à l’immuable, il lui faudra se définir comme pure conscience.
Pour l’âme pure, et même fervente, la figure de l’immuable est toujours présente. Mais pour elle, comme pour nous, ce que l’immuable est réellement en soi et pour soi, n’est pas connu. Comment cela se pourrait-il en effet, alors que sa présence même, sa présence effective, n’est pas avérée, puisque d’elle nous n’avons encore qu’une figure ?
La conscience ne possède pas en elle la présence parfaite de l’immuable, elle ne peut que la désirer, car elle n’étreint pour le moment que son ombre, elle n’effleure que sa trace. Mais au moins elle a dépassé le moment de la seule pensée, cette pensée ‘pure’ qui fait abstraction de la singularité de la conscience, et qui ne saisit pas son mystère.
La conscience (assurément malheureuse) peut penser purement et simplement, en général, mais elle sait aussi qu’elle ne sait pas penser son existence particulière, ni le pourquoi de sa singularité. Elle n’a pas encore conçu en elle la conjonction (ou la compatibilité) de sa pure singularité avec l’universalité, la généralité, de la pure pensée. Cependant, la conscience incarne la potentialité de cette conjonction, — elle pressent possible l’unité de son absolue singularité et de la pure pensée.
La conscience (toujours malheureuse) pense : pourquoi l’immuable, dont elle ne sait pourtant rien, sauf qu’il est en quelque sorte latent en elle, n’aurait-il pas, comme elle, aussi une existence essentiellement singulière ? Et si l’immuable ignorait décidément la singularité, devrait-il pour autant rester essentiellement général et abstrait ?
Ce qui paraît certain à la conscience malheureuse, c’est que si l’existence singulière de l’immuable s’avérait possible, elle ne coïnciderait pas avec la sienne propre. Au cas où l’immuable aurait une existence singulière, ce ne serait certes pas l’existence singulière de la conscience elle-même, mais bien une existence autre.
La conscience est assurée d’être pour elle-même une pure singularité pensante. Quand elle pense à cet objet, l’immuable, celui-ci devient un objet singulier de sa pure pensée. Mais elle ne peut pas et ne sait pas penser la relation mutuelle de sa singularité avec l’immuable. Le fossé est trop large, l’écart est absolu, la distance est même infinie. Elle ne peut que se livrer à son désir de penser cette relation, dans une sorte de vénération vide, pleine de désirs obscurs, de rêves inexprimables, d’attentes non remplies, mais pressantes. « Sa pensée comme ferveur reste l’informe tumulte des cloches, ou une chaude montée de vapeurs, une pensée musicale qui ne parvient pas au concept. »xiii
Elle est une pure âme se sentant fervente, mais se sentant aussi divisée, inaccomplie, et, dans cet inaccomplissement, toujours malheureuse. « Elle se sent bien soi-même, mais se sent douloureusement comme scission, c’est le mouvement d’une nostalgie sans fin »xiv…
Elle a la certitude que son essence est d’être « une pure pensée qui se pense comme singularité », et qui pour cette raison sera peut-être reconnue par l’immuable, dont elle peut penser qu’il lui ressemble justement en ceci, — être une singularité.
Elle a aussi, non la certitude, mais l’intuition que son essence réside dans « l’au-delà inaccessible, qui, sous le geste qui veut le saisir, s’enfuit, ou plus exactement, a déjà fui »xv. L’au-delà est l’immuable même, l’immuable au-delà, qui dans son insondable et putative singularité, ne saurait être si aisément saisi.
La conscience ne saisit ni l’essence de l’immuable ni celle de l’au-delà, elle ne fait que la sentir, la deviner, la subodorer. Mais elle aspire malgré tout à l’atteindre en s’atteignant elle-même dans son essence, pour y chercher des ressemblances ou des analogies. Elle sait pourtant aussi qu’elle pourra ne saisir, dans sa propre essence, que ce qui est dissemblable et disjoint de l’immuable.
Apophatisme de sa recherche…
Elle sait qu’elle ne pourra pas saisir l’immuable, cet absolument Autre, comme quelque chose de réellement singulier ou d’effectivement réel. « Où qu’elle le cherche, il ne peut pas être trouvé, car il doit être précisément un au-delà, quelque chose de tel qui ne peut pas être trouvé »xvi.
C’est seulement en puissance qu’elle pourra peut-être saisir en elle ce qui est à la ressemblance ou à l’image de l’immuable.
L’immuable ne peut pas être trouvé dans son essence, car il n’est pas par essence un concept, et encore moins un ceci. Il est singulièrement inconcevable. Mais il est cependant quelque chose d’effectivement réel. Il pourra donc à l’occasion être l’objet d’une certitude immédiate, quoique fugace, passagère, destinée à s’évaporer.
La conscience malheureuse reste seule face à son désir, son aspiration, son élan vers les hauteurs. Elle est isolée face à son malheur de n’être que ce qu’elle semble être et de n’être décidément pas ce qu’elle semble ne pas être.
Elle est présente au moins au spectacle de ce malheur, au théâtre de l’absence de ce dont elle cherche l’essence. Et ce spectacle est une sorte de tombe, ouverte, béante.
« Quant à la conscience, ce qui aura pour elle le caractère de présence, ce ne sera donc que le sépulcre de sa propre vie »xvii.
Jean Hyppolite explique que ce sépulcre peut s’interpréter comme une image de celui du Christxviii. Or ce sépulcre a lui aussi bel et bien disparu. Il a certes été l’objet historique de plusieurs croisades moyenâgeuses en vue de le retrouver, rencontrant des échecs répétés, et dont on a reconnu finalement l’inanité. La disparition finale du sépulcre du Christ, dans l’imaginaire de la chrétienté, est une « disparition de la disparition »xix. Le côté positif, c’est qu’elle implique un retour de l’âme en elle-mêmexx. « Ainsi le monde acquiert la conscience que l’homme doit chercher en lui-même le ceci qui est de nature divine ; par là la subjectivité est légitimée absolument et a en soi-même la détermination du rapport au divin. Ce fut là le résultat absolu des croisades, et à partir de ce moment commence l’époque de la confiance en soi, de l’activité spontanée.»xxi
(2) Face à l’Un et à l’immuable, la conscience devra aussi se définir comme essence singulière, ne serait-ce que dans le sentiment de sa scission.
Faisant retour en soi, cette conscience subjective et seule, cette âme malheureuse, ne se trouve plus elle-même que dans le désir et le travail.xxii Son Intérieur n’est plus que certitude brisée. Elle ne trouve plus en elle que l’assurance de sa scission intime.
La réalité est « brisée en deux fragments ». « Sous un aspect, elle est en soi néant, sous l’autre un monde consacré. »xxiii Cette réalité brisée est encore une figure de l’immuable, car l’immuable incarne à la fois la singularité et l’universalité. Sa singularité a, en général, la signification de la réalité totale, intégrale.
En ce sens, figurativement, l’existence sensible, prise dans son ensemble, dans sa totalité, est devenue une figure de l’immuable.xxiv
(3) Face à l’Un et à l’immuable, la conscience devra enfin se définir comme pouvant parvenir à la Raison universelle (le Logos).
La conscience par son activité, sa volonté, son désir, ses accomplissements, a fait la preuve de son indépendance. Cependant, elle ressent toujours son vide, son néant, son malheur. Poussée à l’extrême, tout ce dont elle est porteuse en puissance disparaît pour elle dans le non-sens, l’absence ou le rien.xxv La conscience se voit « comme souillée », elle ne représente plus qu’une personnalité « repliée sur soi et s’affligeant de son opération insignifiante, une personnalité aussi malheureuse qu’elle est pauvre »xxvi.
Or, concomitamment, et par un étonnant retournement, « au sentiment de son malheur et à la pauvreté de son opération se joint aussi bien la conscience de son union avec l’immuable ».
Comment l’expliquer ?
L’union avec l’immuable lui paraît maintenant possible, car son sentiment d’anéantissement ou d’insignifiance vient en fait de sa trop vive conscience de l’immuable, de la conscience de son efficace médiation, qu’elle ne peut plus méconnaître. C’est donc que l’immuable est bien là, bien présent, à l’attendre dans sa propre immanence. Il attend, dans son dépouillement, qu’elle se dépouille d’elle-même, qu’elle fasse de son moi une simple chose, et la mette de côté, ou à distance. La conscience de soi doit sacrifier son soi et renoncer à elle-même.xxvii
Ce nouveau retournement, ce sacrifice réel et librement consenti, ce renoncement au moi, vide effectivement la conscience de toute acédie, et la purge de son malheur.xxviii
Dans ce sacrifice, cet évidement, cette kénose, la conscience prend enfin connaissance de sa participation éminemment singulière à la représentation de la réalité universelle et absolue de la Raison (totale et supra-consciente). « Est venue à l’être la représentation de la raison, de la certitude de la conscience, d’être, dans sa singularité, absolument en soi, ou d’être toute réalité. »xxix
La conscience malheureuse se reconnaît maintenant dans cette Raison totale, et dans la totale réalité qui se trouve au-delà. Elle est retournée en soi-même et elle y a vu que l’essence véritable de sa singularité, de son être-en-soi, demeure en réalité au-delà d’elle-même. Elle a vu que sa singularité est un être véritable, et non une fiction, et que cet être pouvait aussi s’unir (paradoxalement) avec l’universel.
La conscience malheureuse s’est ainsi dépassée elle-même, elle a dépassé son essence malheureuse, son être-pour-soi essentiellement divisé, pour enfin se mêler à l’être-en-soi, pour s’unir à l’Universel, à cet Un qui demeure au-delà d’elle.
C’est cette unité réalisée qui constituera désormais l’essence de la conscience capable de se sacrifier elle-même.
Le dépassement assumé de la conscience malheureuse, la force de son désir d’unité, annonce à la conscience immuable que la conscience singulière a su renoncer à son Soi. L’être singulier sait désormais, par la grâce de ce sacrifice du Moi, que l’immuable n’est plus un au-delà absolu, hors d’atteinte, mais qu’il est réellement proche, tangible, présent.
Le sacrifice de la conscience personnelle a permis une épiphanie de la Raison universelle, qui l’englobe et la transcende. Par lui, et par elle, la conscience participera désormais, actuellement ou en puissance, à toute la réalité, — à la totalité du Réel.
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iPhilippe Quéau. Éloge de la simulation. De la vie des langages à la synthèse des images. Ed. Champ Vallon-INA. Seyssel, 1986, p.144
iiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.168
iiiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.174
ixG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.176
xG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.177
xiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.178
xii« De là elle entreprend l’ascension vers l’immuable. Mais une telle ascension est elle-même cette conscience, et est donc immédiatement la conscience du contraire: elle est la conscience de soi-même comme être singulier. » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.178
xiiiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.183
xivG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.183
xvG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.183
xviG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.183
xviiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.184
xviiiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.184, note 39 : « Le Christ comme singularité sensible est mort – Dieu lui-même est mort – et il ne reste à la conscience pieuse que la présence du sépulcre ; encore cette présence, enjeu d’une lutte, lui échappera-t-elle comme toute présence même symbolique d’une disparition. »
xixG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.184, note 40.
xx « Ainsi la chrétienté entra-t-elle en possession de son bien le plus précieux. Jérusalem devint un royaume et tout le système féodal y fut introduit ; une constitution qui, en présence des Sarrasins, était certainement la pire qui pouvait être adoptée. Une autre croisade, en 1204, aboutit à la conquête de Constantinople et à l’établissement d’un empire latin dans cette ville. Du Christ lui-même, on ne put obtenir aucune relique corporelle, car il était ressuscité: le Sacré Mouchoir, la Croix, et enfin le Sépulcre, étaient les souvenirs les plus vénérés. Mais c’est dans la tombe que se trouve le véritable point de rétroversion ; c’est dans la tombe que périt toute la vanité du sensuel. Au Saint-Sépulcre, la vanité de l’opinion disparaît. p.393 La chrétienté ne devait pas trouver son ultimatum de vérité dans la tombe. A ce sépulcre, le monde chrétien a reçu une seconde fois la réponse donnée aux disciples lorsqu’ils y ont cherché le corps du Seigneur : » Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, mais il est ressuscité. » Vous ne devez pas chercher le principe de votre religion dans le Sensuel, dans la tombe parmi les morts, mais dans l’Esprit vivant en vous-mêmes. Nous avons vu comment la vaste idée de l’union du fini avec l’infini a été pervertie à un tel point que les hommes ont cherché une incarnation définie de l’infini dans un simple objet extérieur isolé [l’Hostie]. La chrétienté a trouvé le Sépulcre vide, mais pas l’union du Séculier et de l’Éternel ; elle a donc perdu la Terre Sainte. Elle n’a pratiquement pas été trompée, et le résultat qu’elle a ramené avec elle était de nature négative : c’est-à-dire que l’incarnation définie qu’elle cherchait devait être recherchée dans la Conscience Subjective seule, et dans aucun objet extérieur ; que la forme définie en question, présentant l’union du Séculaire et de l’Éternel, est l’indépendance spirituelle de l’individu. Ainsi, le monde acquiert la conviction que l’homme doit chercher en lui-même cette incarnation définie de l’être qui est de nature divine : la subjectivité reçoit ainsi une autorisation absolue, et prétend déterminer pour elle-même la relation [de tout ce qui existe] avec le Divin.
Tel fut donc le résultat absolu des croisades, et c’est d’elles que nous pouvons dater le début de l’autonomie et de l’activité spontanée. L’Occident fit ses adieux éternels à l’Orient au Saint-Sépulcre et acquit la compréhension de son propre principe de liberté subjective infinie. La chrétienté n’est jamais réapparue sur la scène de l’histoire en tant que corps unique. » G.W.F. Hegel. The Philosophy of History. Trad J. Sibree. The Colonial Press, New York, 1900, p. 392-393. (Ma traduction)
xxiG.W.F. Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire, traduit de l’allemand par J. Gibelin t.II p.180
xxiiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.185
xxiv« Par le fait que la conscience immuable renonce à sa figure sensible, et en fait don, — par le fait qu’en regard de ce don la conscience singulière rendgrâce, c’est-à-dire s’interdit la satisfaction de la conscience de son indépendance, et attribue à l’au-delà l’essence de son opération, et non à elle-même, par ce double moment du don mutuel des deux côtés, prend certainement pour la conscience son unité (ou sa communion) avec l’immuable. Mais en même temps cette unité est affectée de séparation, brisée de nouveau à l’intérieur de soi, et d’elle ressort l’opposition de l’universel et du singulier. » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.187
xxv« Sa réalité est pour elle, immédiatement un néant, alors son opération effectivement réelle devient une opération de rien, sa jouissance devient le sentiment de son malheur. Par là, opération et jouissance perdent tout contenu et toute valeur universelle. » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.189
xxviG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.189
xxvii« Avec ces moments – de l’abandon de sa décision propre, ensuite de sa propriété et de sa jouissance – et finalement avec le moment positif dans lequel elle se met à faire ce qu’elle ne comprend pas, elle emporte elle-même la conscience de la liberté intérieure et extérieure, la conscience de la réalité effective comme son propre être-pour-soi. Elle a la certitude de s’être vraiment dépouillé de son moi, et d’avoir fait de sa conscience de soi immédiate une chose, un être objectif. C’est seulement par ce sacrifice effectivementréel qu’elle pouvait prouver son renoncement à soi-même » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.191
xxviii« Mais dans le sacrifice effectivement accompli, la conscience, de même qu’elle a supprimé l’opération en tant qu’opération sienne, s’est aussi en soi démise de sa conditionmalheureuse venant de cette opération » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.191
xxixG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.192
« La causalité des idées ne peut servir à rien »i affirme Aristote.
Cette phrase étonnante est manifestement une charge venimeuse de l’élève contre le maître (Platon). Et c’est, in nuce, l’annonce du programme moderne.
Je l’interprète ainsi :
Les « Idées » platoniciennes n’ont ni bras ni jambes. Impuissantes, elles ne font rien par elles-mêmes. Elles n’ont pas même d’existence propre. Pour qu’elles puissent exercer quelque influence que ce soit dans le monde, il faut qu’elles soient adoptées par des hommes bien réels, qui leur prêtent sang, chair, énergie, existence. Seule l’action des hommes leur donne une « forme » effective, mais qui ne leur est pas propre. Cette forme est indissolublement liée aux actes qui lui donnent « vie ».
Par elles-mêmes les « Idées » ne produisent aucune causalité. Ce sont toujours des hommes qui se chargent de produire des causes et des effets.
Certes les hommes peuvent s’inspirer d’idées préexistantes, à l’occasion, mais ce n’est pas toujours le cas. Le hasard, les circonstances ou les passions peuvent bien souvent inciter à l’action, sans qu’aucune « Idée » ne soit a priori nécessaire.
Souvent, les « Idées » ne sont jamais qu’un vernis ou un prétexte. D’autres logiques prévalent, qui ne sont justement pas logiques.
Cette idée d’Aristote (« La causalité des idées ne peut servir à rien ») a eu grand succès chez les penseurs matérialistes et a exercé une immense influence dans la modernité occidentale.
Parmi les philosophes qui ont tenté d’interpréter la phrase d’Aristote dans un sens un peu moins matérialiste, tout en restant encore « moderne », on peut citer Christian Godin pour qui les idées « agissent comme un catalyseur en chimie. Leur présence ne « fait » rien, mais elle permet que ce qu’elles ne font pas elles-mêmes puisse se faire. Elle est ce qui libère la causalité des causes, y compris celle des causes efficientes. »ii
« Ce qui libère la causalité des causes » !…
La formule a de quoi enthousiasmer rêveurs et poètes…
Mais elle a aussi vocation à se fracasser bien vite contre le mur inoxydable des déterminismes, et l’impassibilité rude des matérialismes.
Si la causalité doit être prise dans son essence même, si elle soit être prise « au sérieux », on doit nécessairement en déduire qu’elle ne peut pas se libérer de cette dernière. Son essence même la contraint précisément à participer sans cesse au cycle sans fin des « causes ».
Seul un Deus ex machina doit pouvoir éventuellement changer la causalité en son contraire absolu.
Ce contraire est un absolu justement, – l’absolu inconditionnel et inconditionné de la Liberté.
Tommaso Campanella (1568-1639), moine dominicain, passa vingt-sept ans de sa vie en prison où il fut torturé, pour hérésie. Il y écrivit une œuvre abondantei après avoir échappé de peu à la peine capitale en se faisant passer pour fou.
Il disait d’Aristote qu’il était « impie », « menteur », « père des machiavéliens », et « auteur d’erreurs stupéfiantes ».
Campanella voulait fonder une république philosophique, « la Cité du Soleil », se référant à Platon, Marcile Ficin et Thomas More.
Il disait de lui-même : « Je suis la clochette (campanella) qui annonce la nouvelle aurore. »
Dans son Apologie de Galilée, il décrit le monde comme « un livre où la Sagesse éternelle a écrit ses propres pensées ; il est le temple vivant où elle a peint ses actions et son propre exemple (…) Mais nous, âmes attachées à des livres et à des temples morts, copiés du vivant avec beaucoup d’erreurs, nous les interposons entre nous et le divin enseignement. »ii
Il faut déchiffrer la nature, qui est le « manuscrit de Dieu ». « Toute laideur et tout mal sont des masques de beauté », qu’il faut révéler.
Campanella accumule à plaisir les images et les métaphores.
De ce « livre vivant », de ce « codex » du monde et de la nature, l’homme est lui-même le vivant « épilogue ».
L’homme est dans ce monde comme un « soupirail ».
Il est une « étincelle du Dieu infini ». Il peut bondir au niveau du « monde archétype », par le moyen de l’extase, – même si celle-ci est « niée par la bêtise des aristotéliciens ».
Grâce à son âme immortelle, l’homme peut échapper à la condition des autres êtres vivants, qui sont « comme les vers dans un ventre ou dans un fromage ».
Le propre des bonnes métaphores, c’est qu’on peut les filer ad libitum, et leur donner des directions inattendues.
Si le monde est un livre, beaucoup de ses pages sont maculées, lacunaires, illisibles ; d’autres pages manquent tout simplement, ou n’ont même pas été écrites.
Autrement dit, dans ce monde fait pour l’« être », il y a aussi beaucoup de « non-être », dans cette lumière, il y a beaucoup d’obscurités. Il y a de la sagesse et beaucoup d’ignorance ; il y a de l’amour et de la haine.
Tout y découle d’un mélange de nécessités et de contingences, de destinées et de hasards, d’harmonie et d’antagonismes.
Mais c’est précisément de cette contingence, de ce hasard, que naît pour l’homme la possibilité de la liberté.
En effet la contingence, le hasard, la fortune sont des défauts de la substance, de la texture même du monde. Dès l’origine, toute la création est affectée d’un « déficit » de l’être. D’où les failles, les béances, les manques dans le monde, mais aussi, c’est le point essentiel, la possibilité de la liberté pour l’homme.
Cette théorie de la liberté par le « manque d’être » était à la fois révolutionnaire et « hérétique », au début du 17ème siècle.
La contingence, le hasard, la fortune contredisent en effet les manifestations supposées de la toute-puissance et de l’omniscience divines.
La contingence (contingentia) rompt sans raison l’enchaînement de la nécessité (necessitas) voulue par Dieu. Elle limite le pouvoir des causes, elle nie la tyrannie du déterminisme, elle défait la chaîne inflexible de la causalité.
Le hasard (casus) contrecarre la fatalité (fatum), et « contredit » tout ce qui a été « prédit », « déclaré » (par Dieu). Par là, il invalide toute prescience divine.
La fortune (fortuna) contrarie l’harmonie universelle (harmonia). Elle déjoue l’ordre du monde et la volonté qui l’anime.
Sont ainsi marquées les nécessaires limites de la nécessité. Des contraintes structurelles sont imposées au pouvoir, au savoir et au vouloir divins.
La contingence, le hasard et la fortune représentent autant de freins à la « toute-puissance » divine, et autant d’ouvertures à la « liberté » humaine.
Ces idées portaient évidemment atteinte à l’idée que l’on se faisait alors de l’ordre divin.
Si Dieu est omnipotent et omniscient, comment pourrait-il être limité dans sa puissance ou dans sa prescience par la contingence ou le hasard ?
Si Dieu veut l’harmonie universelle, comment sa volonté pourrait-elle être contrecarrée par les caprices de la fortune ?
Si Dieu veut l’enchaînement nécessaire des causes et des effets, comment peut-il tolérer la contingence? Comment son « omniscience » peut-elle être compatible avec les effets du hasard ?
Campanella répond que la création a été tirée du néant par Dieu. Elle est donc un composé d’être et de non-être. Elle vient certes de l’Être, mais son être « manque d’être », à tous les niveaux. Contingence, hasard et fortune sont les expressions concrètes de ce manque.
Mais, point positif, ils sont aussi l’expression visible de la possible liberté de l’homme, qui peut jouer dans les interstices de ces manques.
Contingence, hasard et fortune peuvent aussi s’interpréter comme des figures providentielles de l’absence de Dieu dans le monde, comme des signes de son retrait volontaire, pour laisser à l’homme une responsabilité dans sa création.
C’est l’idée de kénose (mot employé par S. Paul) ou de tsimtsoum, (pour faire référence à un concept de la Kabbale juive).
i Entre autres : Philosophia Sensibus Demonstrata, La Cité du soleil, Atheismus Triumphatus, Aforismi Politici,…
ii « Mundus ergo totus est sensus, vita, anima, corpus, statua Dei altissimi, ad ipsius condita gloriam, in potestate, sapientia, et Amore (…) Homo ergo epilogus est totius mundi, ejus cultor et admirator dum Deum nosse velit, cujus gratia factus est. Mundus est statua, imago, Templum vivum et codex Dei, ubi inscripsit et depinxit res infiniti decoris gestas in mente sua. » (De Sensu Rerum et Magia, 1619) Cité par J. Delumeau Le mystère Campanella
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