Le dépassement de la conscience malheureuse


Le caractère essentiel de la ‘conscience de soi’ est son indépendance, sa liberté.

Cette liberté se fonde sur l’idée du Moi se prenant pour le ‘maître’ de la conscience, et semblant pouvoir lui imposer sa volonté. La conscience, dont l’essence est d’être libre, devient ‘esclave’ du maître que le Moi pense être à son égard.

Mais le Moi pourrait bien n’être en réalité qu’une abstraction ayant émergé de la conscience, et sa maîtrise apparente ne serait alors qu’une chimère.

Quand il cultive ses différences, développe ses désirs, se livre à ses jouissances, le Moi se croit assurément le maître. Mais il n’en acquiert pas pour autant une meilleure conscience de lui-même. Il ne devient pas davantage réellement maître de lui-même, maître du Soi. Il n’est même pas capable de distinguer en lui-même sa propre essence, et, si on le lui demandait, il ne pourrait pas justifier la raison de sa maîtrise proclamée. La conscience, dans son ombre, en sait davantage sur lui, que lui n’en sait sur elle.

Le Moi vain, incapable de s’assurer de sa véritable essence, ne peut se garantir à lui-même sa propre permanence.

Cependant la conscience refoule pour le moment son indépendance, sa liberté, pour se plier à la volonté du Moi, alors que le Moi ne sait pas réellement qui il est, ignore ses limites et son évanescence.

Pourquoi ? Peut-être y voit-elle un moyen de tester la nature de sa liberté ?

La ‘conscience de soi’ est essentiellement libre, elle est un pur auto-mouvement, a priori sans limites. Elle est consciente de cette liberté, de cette illimitation ; elle est consciente d’être une conscience qui librement pense et se pense.

Penser, pour elle, ce n’est pas seulement se mouvoir parmi des images et des représentations sensibles, c’est faire vivre et se laisser dépasser par des concepts, les animer de son énergie et se transporter dans leur monde. Les concepts sont des étants abstraits, mais la pensée leur donne une vie propre. Par la pensée, la conscience accède à ce monde illimité des intelligibles, dont elle se nourrit plus qu’elle n’y abonde.

Dans le monde des intelligibles, les pensées se révèlent comme des sortes d’êtres intermédiaires, possédant une forme d’autonomie. Elles se comportent comme des êtres-en-soi, qui se distinguent mal toutefois de la conscience qui les pense.

La conscience s’identifie aux pensées qu’elle pense, ne s’en détache pas encore, et les prend pour siennes. Puis elle commence à se rendre compte que ces pensées se développent comme si elles étaient d’autres étants qu’elle-même, se mouvant d’un mouvement propre, tout en résidant dans la conscience, dans sa présence.

La conscience voit les concepts se mouvoir, et elle se meut dans les concepts comme elle se meut en elle-même, avec une certaine imprécision, une constante ‘sérendipité’, cet « art de trouver ce qu’on ne cherche pas en cherchant ce qu’on ne trouve pas »i.

Tout mouvement de la conscience ‘dans’ les concepts est aussi un mouvement en elle-même. « Dans la pensée, moi je suis libre, puisque je ne suis pas dans un Autre, mais puisque je reste absolument près de moi-même. »ii

En pensant, la conscience se dépasse aussi. Elle incarne et devient à soi-même, pour un temps, tel concept, tel étant intelligible, auquel elle donne, en y pensant, vie, chair et sang, — auquel elle insuffle de l’esprit.

La conscience a vocation à la perception et à l’entendement de toutes choses ; elle se saisit et s’entend aussi elle-même, dans le développement libre, multiforme, des concepts, qui sont comme autant d’autres étants vivant en elle.

La liberté de la ‘conscience de soi’ émergeant de la conscience est apparue à plusieurs reprises dans l’histoire mondiale de l’esprit. En Grèce, ce fut le moment du stoïcisme, dont le principe était que la conscience a pour essence de penser.

Pour la conscience stoïque, toute chose, toute situation, tout état de l’être vivant peuvent se réduire à un objet de pensée, et ne prennent de valeur que comme essence intelligible.

La conscience stoïque pense à tout, librement, qu’elle soit sur le trône royal ou asservie dans les chaînes de l’esclavage. Elle se place au-delà de la royauté ou de la servitude. Elle vit dans son propre monde, et s’y conserve impassible, jouissant de l’universalité de ses objets de dilection, — les concepts purs.

La conscience stoïque s’élève au-dessus des malheurs de cette vie, comme la conscience indifférente et assurée d’un maître, pourtant infondé.

Par contraste, la conscience sceptique, qui ne peut éviter ou ignorer ces malheurs, ressemble à la conscience aiguë, mobile, écorchée, de l’esclave.

Le scepticisme affronte les tribulations de façon effective, spécifique, alors que le stoïcisme n’en a seulement qu’une représentation abstraite, indifférenciée.

L’homme sceptique tente de mettre en pratique la liberté intrinsèque de la pensée et de la conscience ; il cherche à se libérer effectivement de toute forme d’esclavage. Il vit du désir de libertés nouvelles. Il vise la tranquillité de l’âme affranchie.

« La conscience de soi sceptique est l’ataraxie de la pensée se pensant soi-même, la certitude immuable et authentique de soi-même. »iii

La conscience sceptique s’en sait capable. Mais, dans son ataraxie, elle ne sait pas ensuite comment penser autrement qu’à soi-même.

Elle se noie peu à peu en elle-même, dans son doute, sa confusion et l’inquiétude qui en découle.

« Mais en fait, cette conscience, au lieu d’être une conscience égale à soi-même, n’est en fin de compte ici rien d’autre qu’un imbroglio contingent, le vertige d’un désordre qui s’engendre toujours. »iv

Cet imbroglio, ce désordre, la conscience les vit en et par elle-même. C’est elle-même qui produit et entretient sa confusion. Elle se voit comme « une conscience empirique, qui se dirige d’après ce qui, pour elle, n’a aucune réalité, obéit à ce qui, pour elle, n’a aucune essence, fait, et élève à la réalité effective, ce qui pour elle n’a aucune vérité. »v

Elle est la conscience « d’une vie singulière, contingente, d’une vie en fait animale », « d’une conscience de soi perdue », puis qui « s’élève, au contraire, à la conscience de soi universelle et égale à soi-même. »vi

Elle est pour elle-même une conscience qui hésite, soupèse et n’avance pas.

« Cette conscience est donc ce radotage inconscient oscillant perpétuellement d’un extrême, la conscience de soi égale à soi-même, à un autre extrême, la conscience contingente, confuse et engendrant la confusion. »vii

Elle connaît pourtant sa liberté fondamentale, qui serait celle de s’élever au-dessus de toute cette confusion. Mais y renonçant, elle s’avoue vaincue par le sentiment de son inadéquation, de son inessentialité.

« Dans le scepticisme, la conscience fait en vérité l’expérience d’elle-même, comme conscience se contredisant à l’intérieur de soi-même. »viii

De cette expérience d’elle-même surgit une nouvelle figure de la conscience qui rassemble et conjoint deux pensées contradictoires. D’un côté, la conscience se pense libre, immuable, égale à elle-même, capable d’intime unité. D’un autre côté, la conscience s’empêtre dans sa confusion, dans la conscience de ses contradictions.

Cette nouvelle figure de la conscience est celle d’une conscience double, au fond libre, maîtresse d’elle-même, mais aussi contingente, confuse, perdue, et esclave de cette perte.

Cette figure de la conscience a été qualifiée de malheureuse par Hegel.

La conscience malheureuse est la conscience de soi « comme essence doublée et encore seulement empêtrée dans la contradiction.»ix

Elle est « scindée à l’intérieur de soi ». Elle a en elle une conscience unique de son essentielle scission, de cette scission qui constitue son essence. Elle doit sans cesse se considérer comme essentiellement scindée, mais aussi comme essentiellement unifiée autour de l’idée essentielle de sa scission interne.

Son essence unique se révèle être fondamentalement une essence double.

Elle demeure « comme conscience indivisée, unique, et elle est en même temps une conscience doublée ; elle-même est l’acte d’une conscience de soi regardant dans une autre, et elle-même est les deux ; et l’unité des deux est aussi sa propre essence; mais pour soi elle n’est pas encore cette essence même, elle n’est pas encore l’unité des deux consciences de soi . »x

Elle est unique, indivise, et elle est double; elle est un soi se regardant comme un autre, — comme un autre soi ; elle est ce soi et cet autre, et ceci est sa propre essence. Mais elle ne le sait pas encore, elle ne sait pas qu’elle doit réaliser l’unité de ces deux aspects de sa conscience de soi, sa conscience comme ‘soi’ et sa conscience comme ‘autre que soi’.

Elle fait l’expérience qu’elle est en essence une ‘conscience changeante’. Pour elle, ses deux états de conscience ne sont pas encore la même conscience, mais ils s’opposent nettement; sa conscience de soi simple et immuable est pour elle comme son essence, et sa conscience d’être ‘autre que soi’ lui paraît être une modalité multiple et changeante de la conscience, et lui semble comme contingente, inessentielle.

Pour elle, ses deux consciences ont des essences étrangères l’une à l’autre. Quand elle a particulièrement la conscience de cette contradiction, elle-même se place du côté de la conscience changeante, inessentielle. Mais alors elle devient d’autant plus consciente qu’elle doit se libérer de cette contradiction, de cette inessentialité, parce qu’elle se sait aussi, en soi, conscience simple, immuable…

C’est là une lutte de la conscience contre elle-même, une lutte dans la conscience de ses deux consciences opposées, — « une lutte dans laquelle on ne triomphe qu’en succombant »xi

La vie de la conscience malheureuse est faite de cet écartèlement, de cette douleur, de cette lutte intestine, intérieure, continuelle.

La conscience prend conscience que vivre impose une certaine conscience du malheur de la vie. Elle prend conscience que c’est sa propre contradiction qui est son essence véritable, et partant, elle prend mieux conscience de son essentiel néant.

Mais alors, ayant considéré l’abîme qui bée en elle, elle reprend ses esprits et son chemin. Elle veut viser de nouveaux sommets, tant elle a en elle cette aspiration vers le haut, jaillissant du fond de son essence.xii

La conscience ne cesse d’émaner à nouveau d’elle-même, par elle-même, pour elle-même, non pour se répéter, mais pour se dépasser, pour chercher ce qui est immuable en elle.

Quel est cet immuable ?

C’est ce qui ne change jamais, dans la conscience qui toujours change.

La conscience fait l’expérience de son existence singulière et changeante, et elle la confronte à l’existence même de l’immuable en elle, à son essence inaltérée. Elle fait l’expérience de l’immuable au sein même de son existence qu’elle sait singulière et changeante.

Pour la conscience, ce qui apparaît alors c’est que son existence singulière peut aussi viser l’immuable, et s’y attacher. La conscience qui souffrait d’être à la fois une et double trouve soudain une nouvelle vérité dans son cheminement. Elle décèle ce qui est immuable en elle dans son mouvement même. C’est l’être-un de la conscience, l’un qui est au-delà du double, du singulier et du changeant.

L’immuable dans la conscience joue un rôle essentiel. Il conserve pour elle ses traits fondamentaux, que sont sa scission interne (son être-scindé) et son unité (son être-pour-soi).

L’immuable semble ainsi s’être rapproché de la conscience, par la conscience qu’elle en a. Il apparaît à la conscience comme un Un, opaque, dense, rigide, dans toute sa réalité. L’idée que cet Un puisse se conjoindre à son propre être, devient tangible pour la conscience, même si cette conjonction reste quelque peu difficile à concevoir.

Comment s’unir effectivement à l’Un, alors qu’elle est si changeante et divisée ?

A défaut de s’unir immédiatement à l’Un immuable, à défaut de pouvoir participer réellement à son essence, la conscience peut au moins considérer son rapport avec son idée, sa figure ou son concept. Elle peut par exemple se représenter elle-même comme une unité sui generis, une unité qui serait celle du singulier et de l’immuable.

Elle pourrait ensuite chercher à s’élever à une unité plus élevée, plus absolue. La conscience, encore plongée dans le sentiment de son inessentialité, pourrait s’efforcer d’atteindre une unité plus réelle. Pour cela, elle devra tenter d’entrer en relation avec cet au-delà d’elle-même qui semble se dessiner et qui paraît l’appeler. Elle devra s’approfondir elle-même dans son rapport à l’Un en tant que pure conscience, en tant qu’essence singulière et en tant que conscience parvenant à la raison.

(1) Face à l’Un et à l’immuable, il lui faudra se définir comme pure conscience.

Pour l’âme pure, et même fervente, la figure de l’immuable est toujours présente. Mais pour elle, comme pour nous, ce que l’immuable est réellement en soi et pour soi, n’est pas connu. Comment cela se pourrait-il en effet, alors que sa présence même, sa présence effective, n’est pas avérée, puisque d’elle nous n’avons encore qu’une figure ?

La conscience ne possède pas en elle la présence parfaite de l’immuable, elle ne peut que la désirer, car elle n’étreint pour le moment que son ombre, elle n’effleure que sa trace. Mais au moins elle a dépassé le moment de la seule pensée, cette pensée ‘pure’ qui fait abstraction de la singularité de la conscience, et qui ne saisit pas son mystère.

La conscience (assurément malheureuse) peut penser purement et simplement, en général, mais elle sait aussi qu’elle ne sait pas penser son existence particulière, ni le pourquoi de sa singularité. Elle n’a pas encore conçu en elle la conjonction (ou la compatibilité) de sa pure singularité avec l’universalité, la généralité, de la pure pensée. Cependant, la conscience incarne la potentialité de cette conjonction, — elle pressent possible l’unité de son absolue singularité et de la pure pensée.

La conscience (toujours malheureuse) pense : pourquoi l’immuable, dont elle ne sait pourtant rien, sauf qu’il est en quelque sorte latent en elle, n’aurait-il pas, comme elle, aussi une existence essentiellement singulière ? Et si l’immuable ignorait décidément la singularité, devrait-il pour autant rester essentiellement général et abstrait ?

Ce qui paraît certain à la conscience malheureuse, c’est que si l’existence singulière de l’immuable s’avérait possible, elle ne coïnciderait pas avec la sienne propre. Au cas où l’immuable aurait une existence singulière, ce ne serait certes pas l’existence singulière de la conscience elle-même, mais bien une existence autre.

La conscience est assurée d’être pour elle-même une pure singularité pensante. Quand elle pense à cet objet, l’immuable, celui-ci devient un objet singulier de sa pure pensée. Mais elle ne peut pas et ne sait pas penser la relation mutuelle de sa singularité avec l’immuable. Le fossé est trop large, l’écart est absolu, la distance est même infinie. Elle ne peut que se livrer à son désir de penser cette relation, dans une sorte de vénération vide, pleine de désirs obscurs, de rêves inexprimables, d’attentes non remplies, mais pressantes. « Sa pensée comme ferveur reste l’informe tumulte des cloches, ou une chaude montée de vapeurs, une pensée musicale qui ne parvient pas au concept. »xiii

Elle est une pure âme se sentant fervente, mais se sentant aussi divisée, inaccomplie, et, dans cet inaccomplissement, toujours malheureuse. « Elle se sent bien soi-même, mais se sent douloureusement comme scission, c’est le mouvement d’une nostalgie sans fin »xiv

Elle a la certitude que son essence est d’être « une pure pensée qui se pense comme singularité », et qui pour cette raison sera peut-être reconnue par l’immuable, dont elle peut penser qu’il lui ressemble justement en ceci, — être une singularité.

Elle a aussi, non la certitude, mais l’intuition que son essence réside dans « l’au-delà inaccessible, qui, sous le geste qui veut le saisir, s’enfuit, ou plus exactement, a déjà fui »xv. L’au-delà est l’immuable même, l’immuable au-delà, qui dans son insondable et putative singularité, ne saurait être si aisément saisi.

La conscience ne saisit ni l’essence de l’immuable ni celle de l’au-delà, elle ne fait que la sentir, la deviner, la subodorer. Mais elle aspire malgré tout à l’atteindre en s’atteignant elle-même dans son essence, pour y chercher des ressemblances ou des analogies. Elle sait pourtant aussi qu’elle pourra ne saisir, dans sa propre essence, que ce qui est dissemblable et disjoint de l’immuable.

Apophatisme de sa recherche…

Elle sait qu’elle ne pourra pas saisir l’immuable, cet absolument Autre, comme quelque chose de réellement singulier ou d’effectivement réel. « Où qu’elle le cherche, il ne peut pas être trouvé, car il doit être précisément un au-delà, quelque chose de tel qui ne peut pas être trouvé »xvi.

C’est seulement en puissance qu’elle pourra peut-être saisir en elle ce qui est à la ressemblance ou à l’image de l’immuable.

L’immuable ne peut pas être trouvé dans son essence, car il n’est pas par essence un concept, et encore moins un ceci. Il est singulièrement inconcevable. Mais il est cependant quelque chose d’effectivement réel. Il pourra donc à l’occasion être l’objet d’une certitude immédiate, quoique fugace, passagère, destinée à s’évaporer.

La conscience malheureuse reste seule face à son désir, son aspiration, son élan vers les hauteurs. Elle est isolée face à son malheur de n’être que ce qu’elle semble être et de n’être décidément pas ce qu’elle semble ne pas être.

Elle est présente au moins au spectacle de ce malheur, au théâtre de l’absence de ce dont elle cherche l’essence. Et ce spectacle est une sorte de tombe, ouverte, béante.

« Quant à la conscience, ce qui aura pour elle le caractère de présence, ce ne sera donc que le sépulcre de sa propre vie »xvii.

Jean Hyppolite explique que ce sépulcre peut s’interpréter comme une image de celui du Christxviii. Or ce sépulcre a lui aussi bel et bien disparu. Il a certes été l’objet historique de plusieurs croisades moyenâgeuses en vue de le retrouver, rencontrant des échecs répétés, et dont on a reconnu finalement l’inanité. La disparition finale du sépulcre du Christ, dans l’imaginaire de la chrétienté, est une « disparition de la disparition »xix. Le côté positif, c’est qu’elle implique un retour de l’âme en elle-mêmexx. « Ainsi le monde acquiert la conscience que l’homme doit chercher en lui-même le ceci qui est de nature divine ; par là la subjectivité est légitimée absolument et a en soi-même la détermination du rapport au divin. Ce fut là le résultat absolu des croisades, et à partir de ce moment commence l’époque de la confiance en soi, de l’activité spontanée.»xxi

(2) Face à l’Un et à l’immuable, la conscience devra aussi se définir comme essence singulière, ne serait-ce que dans le sentiment de sa scission.

Faisant retour en soi, cette conscience subjective et seule, cette âme malheureuse, ne se trouve plus elle-même que dans le désir et le travail.xxii Son Intérieur n’est plus que certitude brisée. Elle ne trouve plus en elle que l’assurance de sa scission intime.

La réalité est « brisée en deux fragments ». « Sous un aspect, elle est en soi néant, sous l’autre un monde consacré. »xxiii Cette réalité brisée est encore une figure de l’immuable, car l’immuable incarne à la fois la singularité et l’universalité. Sa singularité a, en général, la signification de la réalité totale, intégrale.

En ce sens, figurativement, l’existence sensible, prise dans son ensemble, dans sa totalité, est devenue une figure de l’immuable.xxiv

(3) Face à l’Un et à l’immuable, la conscience devra enfin se définir comme pouvant parvenir à la Raison universelle (le Logos).

La conscience par son activité, sa volonté, son désir, ses accomplissements, a fait la preuve de son indépendance. Cependant, elle ressent toujours son vide, son néant, son malheur. Poussée à l’extrême, tout ce dont elle est porteuse en puissance disparaît pour elle dans le non-sens, l’absence ou le rien.xxv La conscience se voit « comme souillée », elle ne représente plus qu’une personnalité « repliée sur soi et s’affligeant de son opération insignifiante, une personnalité aussi malheureuse qu’elle est pauvre »xxvi.

Or, concomitamment, et par un étonnant retournement, « au sentiment de son malheur et à la pauvreté de son opération se joint aussi bien la conscience de son union avec l’immuable ».

Comment l’expliquer ?

L’union avec l’immuable lui paraît maintenant possible, car son sentiment d’anéantissement ou d’insignifiance vient en fait de sa trop vive conscience de l’immuable, de la conscience de son efficace médiation, qu’elle ne peut plus méconnaître. C’est donc que l’immuable est bien là, bien présent, à l’attendre dans sa propre immanence. Il attend, dans son dépouillement, qu’elle se dépouille d’elle-même, qu’elle fasse de son moi une simple chose, et la mette de côté, ou à distance. La conscience de soi doit sacrifier son soi et renoncer à elle-même.xxvii

Ce nouveau retournement, ce sacrifice réel et librement consenti, ce renoncement au moi, vide effectivement la conscience de toute acédie, et la purge de son malheur.xxviii

Dans ce sacrifice, cet évidement, cette kénose, la conscience prend enfin connaissance de sa participation éminemment singulière à la représentation de la réalité universelle et absolue de la Raison (totale et supra-consciente). « Est venue à l’être la représentation de la raison, de la certitude de la conscience, d’être, dans sa singularité, absolument en soi, ou d’être toute réalité. »xxix

La conscience malheureuse se reconnaît maintenant dans cette Raison totale, et dans la totale réalité qui se trouve au-delà. Elle est retournée en soi-même et elle y a vu que l’essence véritable de sa singularité, de son être-en-soi, demeure en réalité au-delà d’elle-même. Elle a vu que sa singularité est un être véritable, et non une fiction, et que cet être pouvait aussi s’unir (paradoxalement) avec l’universel.

La conscience malheureuse s’est ainsi dépassée elle-même, elle a dépassé son essence malheureuse, son être-pour-soi essentiellement divisé, pour enfin se mêler à l’être-en-soi, pour s’unir à l’Universel, à cet Un qui demeure au-delà d’elle.

C’est cette unité réalisée qui constituera désormais l’essence de la conscience capable de se sacrifier elle-même.

Le dépassement assumé de la conscience malheureuse, la force de son désir d’unité, annonce à la conscience immuable que la conscience singulière a su renoncer à son Soi. L’être singulier sait désormais, par la grâce de ce sacrifice du Moi, que l’immuable n’est plus un au-delà absolu, hors d’atteinte, mais qu’il est réellement proche, tangible, présent.

Le sacrifice de la conscience personnelle a permis une épiphanie de la Raison universelle, qui l’englobe et la transcende. Par lui, et par elle, la conscience participera désormais, actuellement ou en puissance, à toute la réalité, — à la totalité du Réel.

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iPhilippe Quéau. Éloge de la simulation. De la vie des langages à la synthèse des images. Ed. Champ Vallon-INA. Seyssel, 1986, p.144

iiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.168

iiiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.174

ivIbid.

vIbid.

viIbid.

viiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.175

viiiIbid.

ixG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.176

xG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.177

xiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.178

xii« De là elle entreprend l’ascension vers l’immuable. Mais une telle ascension est elle-même cette conscience, et est donc immédiatement la conscience du contraire: elle est la conscience de soi-même comme être singulier. » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.178

xiiiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.183

xivG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.183

xvG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.183

xviG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.183

xviiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.184

xviiiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.184, note 39 : « Le Christ comme singularité sensible est mort – Dieu lui-même est mort – et il ne reste à la conscience pieuse que la présence du sépulcre ; encore cette présence, enjeu d’une lutte, lui échappera-t-elle comme toute présence même symbolique d’une disparition. »

xixG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.184, note 40.

xx « Ainsi la chrétienté entra-t-elle en possession de son bien le plus précieux. Jérusalem devint un royaume et tout le système féodal y fut introduit ; une constitution qui, en présence des Sarrasins, était certainement la pire qui pouvait être adoptée. Une autre croisade, en 1204, aboutit à la conquête de Constantinople et à l’établissement d’un empire latin dans cette ville.
Du Christ lui-même, on ne put obtenir aucune relique corporelle, car il était ressuscité: le Sacré Mouchoir, la Croix, et enfin le Sépulcre, étaient les souvenirs les plus vénérés. Mais c’est dans la tombe que se trouve le véritable point de rétroversion ; c’est dans la tombe que périt toute la vanité du sensuel. Au Saint-Sépulcre, la vanité de l’opinion disparaît.
p.393 La chrétienté ne devait pas trouver son ultimatum de vérité dans la tombe. A ce sépulcre, le monde chrétien a reçu une seconde fois la réponse donnée aux disciples lorsqu’ils y ont cherché le corps du Seigneur :  » Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, mais il est ressuscité. » Vous ne devez pas chercher le principe de votre religion dans le Sensuel, dans la tombe parmi les morts, mais dans l’Esprit vivant en vous-mêmes. Nous avons vu comment la vaste idée de l’union du fini avec l’infini a été pervertie à un tel point que les hommes ont cherché une incarnation définie de l’infini dans un simple objet extérieur isolé [l’Hostie]. La chrétienté a trouvé le Sépulcre vide, mais pas l’union du Séculier et de l’Éternel ; elle a donc perdu la Terre Sainte. Elle n’a pratiquement pas été trompée, et le résultat qu’elle a ramené avec elle était de nature négative : c’est-à-dire que l’incarnation définie qu’elle cherchait devait être recherchée dans la Conscience Subjective seule, et dans aucun objet extérieur ; que la forme définie en question, présentant l’union du Séculaire et de l’Éternel, est l’indépendance spirituelle de l’individu. Ainsi, le monde acquiert la conviction que l’homme doit chercher en lui-même cette incarnation définie de l’être qui est de nature divine : la subjectivité reçoit ainsi une autorisation absolue, et prétend déterminer pour elle-même la relation [de tout ce qui existe] avec le Divin.

Tel fut donc le résultat absolu des croisades, et c’est d’elles que nous pouvons dater le début de l’autonomie et de l’activité spontanée. L’Occident fit ses adieux éternels à l’Orient au Saint-Sépulcre et acquit la compréhension de son propre principe de liberté subjective infinie. La chrétienté n’est jamais réapparue sur la scène de l’histoire en tant que corps unique. » G.W.F. Hegel. The Philosophy of History. Trad J. Sibree. The Colonial Press, New York, 1900, p. 392-393. (Ma traduction)

xxiG.W.F. Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire, traduit de l’allemand par J. Gibelin t.II p.180

xxiiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.185

xxiiiIbid.

xxiv« Par le fait que la conscience immuable renonce à sa figure sensible, et en fait don, — par le fait qu’en regard de ce don la conscience singulière rend grâce, c’est-à-dire s’interdit la satisfaction de la conscience de son indépendance, et attribue à l’au-delà l’essence de son opération, et non à elle-même, par ce double moment du don mutuel des deux côtés, prend certainement pour la conscience son unité (ou sa communion) avec l’immuable. Mais en même temps cette unité est affectée de séparation, brisée de nouveau à l’intérieur de soi, et d’elle ressort l’opposition de l’universel et du singulier. » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.187

xxv« Sa réalité est pour elle, immédiatement un néant, alors son opération effectivement réelle devient une opération de rien, sa jouissance devient le sentiment de son malheur. Par là, opération et jouissance perdent tout contenu et toute valeur universelle. » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.189

xxviG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.189

xxvii« Avec ces moments – de l’abandon de sa décision propre, ensuite de sa propriété et de sa jouissance – et finalement avec le moment positif dans lequel elle se met à faire ce qu’elle ne comprend pas, elle emporte elle-même la conscience de la liberté intérieure et extérieure, la conscience de la réalité effective comme son propre être-pour-soi. Elle a la certitude de s’être vraiment dépouillé de son moi, et d’avoir fait de sa conscience de soi immédiate une chose, un être objectif. C’est seulement par ce sacrifice effectivement réel qu’elle pouvait prouver son renoncement à soi-même » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.191

xxviii« Mais dans le sacrifice effectivement accompli, la conscience, de même qu’elle a supprimé l’opération en tant qu’opération sienne, s’est aussi en soi démise de sa condition malheureuse venant de cette opération » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.191

xxixG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.192