Descente et immanence


« Mont Sinaï »

Le verbe hébreu ירד, yarada, est l’un de ces mots paradoxaux, surprenants, mystérieux, de la littérature des Hekhalot (« les Palais »), laquelle traite des ascensions et des descentes célestes. Il a pour premier sens « descendre », et plusieurs sens dérivés : « tomber, déchoir, périr, être ruiné », ou encore « abattre, humilier, précipiter ». Il s’emploie principalement pour décrire les différentes « descentes », « chutes », « déchéances » ou « humiliations » relevant de la condition humaine.

Le paradoxe apparaît lorsque le même verbe sert aussi à décrire les théophanies, qui sont donc en quelque sorte assimilées, par contiguïté, à ce qui pourrait sembler leur exact opposé : la chute, la ruine et la déchéance.

Une succincte collection d’usages de ce mot en fera miroiter le spectre.

« Abram descendit en Égypte »i. « Elle descendit à la fontaine » (Gen. 24,16). « Moïse descendit de la montagne » (Ex. 19,14 ou Ex. 34,29). « Mon bien-aimé est descendu dans son jardin » (Cant. 6,2). « Il descendra comme la pluie sur l’herbe coupée » (Ps. 72,6).

Ce verbe s’emploie aussi métaphoriquement : « Tous fondent en larmes » (Is. 15,5). « Le jour baissait » (Jug. 19,11). « Ceux qui naviguent sur mer » (Ps. 107,23).

Il s’applique à la mort : « Comme ceux qui descendent dans la tombe » (Prov. 1,12). « Qu’ils descendent tout vivants dans le schéol » (Ps. 55,16).

Il peut prendre l’acception de « déchoir » : « Toi, tu décherras toujours plus bas » (Deut. 28,43).

Le plus intéressant pour notre propos est l’application de ce verbe aux théophanies, aux formes d’apparitions divines.

« Le Seigneur descendra à la vue du peuple entier, sur le mont Sinaï » (Ex. 19,11). « La montagne de Sinaï était toute fumante parce que le Seigneur y était descendu au sein de la flamme » (Ex. 18,18). « La colonne de nuée descendait, s’arrêtait à l’entrée de la Tente, et Dieu s’entretenait avec Moïse. » (Ex. 33,9). « Le Seigneur descendit sur la terre, pour voir la ville et la tour » (Gen. 11,5). « Je descendrai et te parlerai, et je retirerai une partie de l’esprit qui est sur toi pour la faire reposer sur eux » (Nb. 1,17). « Il incline les cieux et descend ; sous ses pieds, une brume épaisse » (2 S. 22,10). « Ah ! Puisses-tu déchirer les cieux et descendre ! » (Is. 63,19). « Tu descendis et les montagnes chancelèrent » (Is. 64,2). « L’Éternel Tsébaoth descendra pour guerroyer sur la montagne de Sion et ses hauteurs. » (Is. 31,4)

Dans tous les cas où Dieu descend dans le monde, il garde, notons-le, une certaine hauteur, ou une certaine distance. Il descend juste assez bas pour être « à la vue du peuple », mais pas plus bas. Il descend sur la montagne, mais « au sein d’une flamme ». Il descend vers la Tente, mais reste « dans une nuée ». Il descend des cieux, mais « une brume épaisse » reste sous ses pieds. Il descend vers Moïse, mais seulement à la distance nécessaire pour lui parler. Il descend sur la montagne de Sion, mais reste sur les « hauteurs ».

Qu’est-ce que cela montre ?

Notons d’abord que ce verbe connotant les idées de descente, de chute, de déchéance, de ruine, d’humiliation, peut être appliqué (métaphoriquement) à Dieu. Chacune des théophanies peut s’interpréter, du point de vue, non de l’homme, mais de Dieu, comme une sorte de « descente » et peut-être de « chute ». C’est une idée implicite mais fortement présente.

Ensuite, on a vu que les descentes décrites dans les textes cités impliquent toujours une certaine distance, une réserve. Dieu descend, mais seulement jusqu’à un certain point.

Enfin, l’idée de la descente de Dieu n’est jamais associée à l’idée de sa remontée. On pourrait objecter le cas du rêve de Jacob. Mais alors ce sont « les messagers divins » qui «  montaient et descendaient le long de l’échelle » (Gen. 28,12). Quant à lui, « l’Éternel apparaissait au sommet » (Gen. 28,13), fort loin donc d’en descendre.

En revanche, Dieu « descend », d’après de nombreux textes. Mais ces mêmes textes ne disent jamais qu’Il « remonte », après être descendu.

De cela, me semble-t-il, on peut déduire que la transcendance divine s’accommode d’une immanence pérenne, persistante. On pourrait même dire, que transcendance et immanence sont consubstantielles.

Il faut le souligner, la « descente » dans l’immanence implique l’acceptation par le Divin d’une forme de « chute », de « déchéance ». En « descendant » parmi les hommes, le Divin s’humilie, – au sens propre comme au sens figuré.

Le latin en témoigne: Homo. Humus. Et en hébreu, adam, qui est le nom générique de l’homme, avant d’être le nom du premier homme, vient du mot adama, la terre, la glaise, la boue, l’humus.

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i Gen 12,10

A God hidden in the mud


« You really are a hidden God.  » (Is 45:15)

אָכֵן, אַתָּה אֵל מִסְתַּתֵּר

Vere tu es Deus absconditus.

Isaiah calls out to God by a simple « you », in Hebrew « attah ».

This « you » mocks the cynic, the incredulous. It testifies to the immediate proximity of what is revealed, the certainty of the idea.

But this « you » hides more than it reveals itself.

The adjective « hidden » is said mistatar in Hebrew. Esther of the Book of Esther, bears this name, she is « the hidden one » (מִסְתַּתמִסֵר mistatèr). These words come from the verb סַתָר « to hide, protect, shelter ». This word is often found in the Bible, with a wide range of possible meanings: to cover, conceal, eclipse, bury, wrap, bury, blotch, mask, shut in, shut up, hold, drag, veil.

In the substantive form, three main meanings emerge: 1) What is hidden, secret 2) Envelope, cover, veil 3) Protection, retirement, asylum.

It is revealing, I think, that the meaning of a word that means « veil » can have hidden depths, and refer to other words, just as deep, just as veiled.

The verb tsamtsem, related to the concept of tsimtsum, also means « to veil ».

The God who hides and veils himself is also the God who contracts Himself, and makes Himself silent. It is also the God of kenosis, the God who humbles Himself ( the word humble comes from Latin humus, earth, which also gave homo, man).

What is God hiding in His humiliation? What is He hiding in the humus, in the mud-made man?