Boucle d’oreille


Mon sang bout, pensant à ta chaleur.

Je ferme les yeux pour toucher ce que tu vois.

Je bois tous les poisons pour enfin te boire.

Je me forge boucle, pour être à ton oreille.

La vie a passé, mais pas mon rêve


Ton odeur ne me quittera jamais,

Ton visage non plus.

Toute ma vie j’ai rêvé de toi, la nuit et le jour.

La vie a passé, mais pas mon rêve.

(Rûmî)

Je te boirai encore


Quand je brûle dans mon feu trop longtemps,

Je voudrais t’oublier un instant,

Retrouver mon âme, et cesser de penser,

Mais reviens dans mon verre, et je te boirai encore.

(Rûmî)

Trop serré


Mon cœur en moi vit pour la peine que tu donnes,

Le monde je ne le connais pas, seule la peine est mon amie,

Elle seule vient me voir, et elle entre

dans un cœur trop serré pour lui offrir une place.

(Rûmî)

J’embrasse la terre


Je me souviens de ta bouche, et j’embrasse le rubis de mon anneau,

Elle, je ne peux l’atteindre – j’embrasse ce que je puis.

Ma main n’atteint pas le ciel lointain,

Alors je m’agenouille et j’embrasse la terre.

(Rûmî)

Le souffle de ce qui ne respire pas


Comment rendre avec des mots l’odeur et le goût du soma, le crépitement du beurre et du miel en flamme sur l’autel, la brillance des éclats, la douceur des chants ? Un monde de sons, de lumières, d’odeurs se concentre et se divise en quelques détails précis, et dans des rites patiemment renouvelés. Le plus important, c’est l’âme vivante de ces cérémonies, qui ont traversé des milliers d’années, c’est l’âme qui habite encore les mots murmurés les plus anciens, et qui irrigue toujours ces versets. « Tu es l’océan, ô poète, ô soma omniscient. A toi sont les cinq régions du ciel, dans toute leur étendue ! Tu t’es dressé au-dessus du ciel et de la terre. A toi sont les étoiles et le soleil, ô soma clarifié ! » (Rg Veda 9.86.29)

On ne sait plus aujourd’hui si le soma était extrait de plantes comme le Cannabis sativa, le Sarcostemma viminalis, l’ Asclepias acida ou quelque variété d’Ephedra, ou même de champignons comme l’Amanita muscaria,. Le secret millénaire est perdu. Ce que l’on sait c’est que la plante donnant le soma avait des vertus hallucinogènes et enthéogènes. Les chamans, un peu partout dans le monde, en Sibérie, en Mongolie, en Afrique, en Amérique centrale, ou en Amazonie, continuent d’utiliser les propriétés psychotropes de leur pharmacopée.

Les plongées « enthéogènes » sont presque indicibles. Il n’en reste rien de racontable, sinon quelques certitudes inimaginables, lointaines, répétées. Les métaphores tentent de donner le change. C’est encore la poésie qui atteste le mieux de la conscience passée si près de ces mondes.

« La vague de miel est montée du sein de l’océan, de concert avec le soma, elle a atteint le séjour immortel. Elle a conquis le nom secret :  »langue des dieux »,  »nombril de l’immortel » ». (Rg Veda 4.58.1)

Croyez-moi sur parole, ces mots disent presque tout. Encore faut-il croire dans les mots.

Les Upaniṣad ont fameusement caché dans leurs vers, courts ou longs, des pépites et des diamants, des lueurs et des éclairs. La chasse aux sens est lancée depuis plus de 5000 ans.

« Il meut et ne se meut pas. Il est loin et il est proche.

Il est au-dedans de tout ce qui est ; de tout ce qui est, Il est au-dehors (…)

Ils entrent dans d’aveugles ténèbres, ceux qui croient dans le non-savoir ;

et dans plus de ténèbres encore, ceux qui se plaisent dans le savoir.

Le savoir et le non-savoir – celui qui connaît l’un et l’autre à la fois,

il franchit la mort par le non-savoir, il atteint par le savoir la non-mort.

Ils entrent dans d’aveugles ténèbres ceux qui croient dans le non-devenir ;

et dans plus de ténèbres encore ceux qui se plaisent dans le devenir (…)

Le devenir et la cessation d’être – celui qui connaît l’un et l’autre à la fois,

il franchit la mort par la cessation de l’être, il atteint par le devenir la non-mort.»

(Īśāvāsya upaniṣad, 5-14)

Maintenant il faut boire un peu de soma, fixer la flamme claire, qui brusquement remplit l’air d’odeurs nouvelles. Le vent attise la flamme.

« Louange au Souffle ! Tout l’univers lui obéit. Il est le maître de toutes choses. Tout est fondé sur lui.

Louange, ô Souffle, à ta clameur, louange à ton tonnerre ! Louange, ô Souffle, à ton éclair, louange à toi, Souffle, quand tu pleus ! »

Quel est ce « Souffle » ? Un vent divin ? Une Âme du monde ? La Vie même ? On peut multiplier les mots, comme autant de tourbillons. .

« Louange à toi, Souffle, quand tu respires, louange à toi quand tu inspires, louange à toi quand tu t’éloignes, louange à toi quand tu t’approches ! »

Il y a encore beaucoup à dire. La métaphore vit de sa vie propre, elle respire, elle halète, elle ne cesse de nous éloigner et de nous rapprocher de sens possibles, plausibles. Et puis elle s’ouvre vers d’autres échappées:

« Le Souffle revêt les êtres, comme un père son enfant. Le Souffle est maître de toutes choses, de ce qui respire et de ce qui ne respire pas. »

Mondialisation et sagesse


La mondialisation des idées et des esprits a toujours existé, il importe de le noter. C’est ainsi que les peuples, toujours, se sont communiqué leurs rêves, se sont transmis et partagé leurs forces cachées, qui n’ont rien à voir avec celles des empires et des royaumes. Ces idées, ces forces, ont permis de bâtir des lignes générales, de lancer des mouvements de fond, capables de parcourir l’histoire des siècles.

Les idées des anciens parcouraient le monde, sans Internet. Maintenant Internet envoie des millions de caravanes par jour entre l’Orient et l’Occident. Que restera-t-il de tout ce trafic dans deux mille ans ?

Eusèbe de Césarée (Prép. Ev., Livre XI) rapporte le témoignage d’un écrivain voyageur, Mégasthène, qui partit au 4ème siècle av. J.-C. en Inde pour y représenter le roi Séleucus I Nicator, – le successeur d’Alexandre le Grand. Dans le 3ème Livre de ses Indica, l’ambassadeur grec constate: « Vraiment tout ce que nos anciens ont dit de la nature l’est aussi par les philosophes étrangers à la Grèce, soit en Inde par les Brahmanes, soit en Syrie par ceux qu’on appelle les Juifs. »

Première ode à la mondialisation des esprits ! Reconnaissance de la proximité et du partage des idées! Les idées circulaient, dans tous les domaines. Mais c’étaient les idées religieuses et philosophiques, sans doute, qui étaient le mieux à même de voyager le plus loin, par delà les frontières et les langues, les systèmes et les préjugés. Heureux temps d’ouvertures tous azimuts.

Après Mégasthène, Eusèbe évoque Numénius, qui écrivait: « Après avoir cité les témoignages de Platon, il faudra remonter plus haut et les rattacher aux enseignements des Pythagore puis en appeler aux peuples de renom, en conférant leurs initiations, leurs dogmes, les fondations cultuelles qu’ils accomplissent d’accord avec Platon, et tout ce qu’ont établi les Brahmanes, les Juifs, les Mages et les Égyptiens. »

Cette phrase témoigne que l’Inde, la Perse, la Mésopotamie, Israël, et l’Égypte, constituaient alors, avec la Grèce, un grand arc continu et fertile de pensées, de rêves, l’immense coulée lumineuse d’un génie mondialisé.

J’ai la nostalgie de ces siècles passés, pris sous le résumé accélérateur d’Eusèbe, Mégasthène et Numénius, et qui témoignent de la possibilité naturelle des esprits à se jeter les uns aux autres des liens et des échelles, des guides et des relais.

Le 21ème siècle, non sans paradoxe, a électrifié et électronisé la mondialisation, la rendant quasi-immédiate, mais en même temps fort superficielle. Certes, nous savons « en temps réel », comme on dit, les cours des bourses de Shanghai, Francfort et New York, ainsi que le nombre de cadavres relevés après tel attentat lointain ou proche. Mais nous en savons peut-être beaucoup moins sur les « initiations » des peuples et la manière d’évolution de leurs « fondations cultuelles » – mis à part, bien entendu, les torrents de détails, quand leurs conséquences s’expriment par le sang, la souffrance et la mort.

Selon Porphyre, dans sa Philosophie tirée des Oracles (Livre I): « Apollon dit :  »Enchaînée de bronze est la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ; les Barbares en ont découvert bien des sentiers, mais les Grecs se sont égarés ; ceux qui la tenaient à peine l’ont perdue ; or de la découverte le Dieu a fait honneur aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Chaldéens (ce sont les Assyriens), aux Lydiens et aux Hébreux. »

Curieux non ? Porphyre, philosophe néo-platonicien du 3ème siècle ap. J.-C., reconnaît dans une même phrase la profonde fraternité intellectuelle et spirituelle des peuples qui vivaient alors dans l’Égypte, l’Israël, le Liban, la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran d’aujourd’hui, et qui les rapprochait tous dans leur marche sur cette « route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ».

Porphyre ajoute cependant cette restriction: « En outre Apollon dit dans un autre oracle :  » Aux seuls Chaldéens est échue la sagesse ainsi qu’aux Hébreux qui adorent saintement le Dieu-roi né de lui-même. » »

La religion n’est pas tout. Il ne suffit pas de marcher sur la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux. Encore faut-il le faire avec « sagesse ». Les Chaldéens et les Hébreux, alors, en étaient dépositaires. Qui aujourd’hui ?

Incurable


Je suis si près de toi, que je suis loin

Je suis si uni que je suis séparé,

Je suis si nu que je suis caché,

Si sain que j’en suis incurable

(Rûmî)

 

Tu es ce que tu es


Je suis allé voir mon amour, à l’improviste.

Elle a dit : « Va-t’en. Tu es ivre. »

« Ouvre la porte ! dis-je. Je ne suis pas ivre. »

« Va-t’en! a-t-elle dit, tu es ce que tu es. »

(Rûmî)

Mort, tu mourras!


Death be not proud, though some have called thee

Mighty and dreadfull ; for, thou art not soe,

For, those, whom thou think’st, thou dost overthrow,

Die not, poore death, nor yet canst thou kill mee.

From rest and sleepe, which but thy pictures bee,

Much pleasure, then from thee, much more must flow,

And soonest our best men with thee doe go,

Rest of their bones, and soules deliverie.

Thou art slave to Fate, Chance, kings, and desperate men,

And dost with poyson, warre, and sickness dwell,

And poppie, or charmes can make us sleep as well,

And better than thy stroake ; why swell’st thou then ?

One short sleepe past, wee wake eternally,

And death shall be no more ; death, thou shalt die.

(John Donne, Sonnet X)

Railleur, Donne provoque la Mort ; il veut l’humilier, l’écraser, l’annihiler. Il renverse les rôles absolument. C’est lui qui tient la faux désormais, et en quelques mots il fauche comme les blés, la mort et la guerre, le poison et la maladie ; la mort n’est plus qu’une esclave soumise au destin et au hasard, au pouvoir et au désespoir ; elle est enchaînée, et il est de bien meilleurs sommeils qu’elle, opiacés ou rêveurs.

Au moment où la mort, la « pauvre mort », croit avoir vaincu, un court sommeil seulement nous sépare de l’éternité. Pirouette métaphysique. Grand saut de l’ange au nez du néant.

Paul a une formule comparable au dernier vers du Sonnet X: « Ô Mort, où est ta victoire ? » (1 Cor. 15.55). Il cite le prophète Osée qui avait jadis prononcé des imprécations contre Ephraïm et les idolâtres de Juda: « Et je les libérerais du pouvoir du Shéol ? Et je les délivrerais de la mort ? O mort, où est ta peste? Shéol, où est ta destruction? » (Os. 13,14)

Mais Osée appelait, quant à lui, la mort et la puissance du Shéol sur les coupables. Paul, en revanche, c’est la mort même dont il annonce l’anéantissement.

Paul évoque aussi Isaïe, qui avait déjà dit : « Yahvé a fait disparaître la mort à jamais. » (Is. 25,8)

Isaïe, Paul, Donne.

Qui dit mieux ?

Souffrance infinie, über-empire et « mitzvah »


Dans ses Principes de la philosophie du droit, Hegel aborde brièvement la question, fort large, de « l’Histoire universelle ». Les esprits des peuples, selon Hegel, ont chacun leur vérité, et en conséquence chaque peuple a son rôle particulier à jouer, à un moment donné de l’Histoire, et uniquement à ce moment-là. Après quoi, ils connaissent la décadence et la chute, annonçant ainsi « le passage de l’esprit dans un principe nouveau, et de l’histoire universelle dans un autre peuple » (§347).

Il observe, plus précisément, qu’il y a eu quatre époques bien distinctes dans « l’incarnation » de l’Esprit du monde dans sa prise de conscience de soi (§353-358). Dans la première, l’esprit se connaît comme « forme substantielle », comme « identité », dans laquelle les individualités se perdent et restent injustifiées en tant que telles. Cette période correspond à l’apogée de « l’empire d’Orient ». Le gouvernement y est une théocratie, le chef est un prêtre suprême ou bien un Dieu, la législation vient de la religion, et « la personnalité individuelle disparaît sans droits ».

Dans la seconde époque, l’esprit substantiel acquiert un « savoir » de lui-même, un « contenu positif », qui permet l’individualité morale objective. Cela correspond à « l’empire grec », où coexistent « une base mystérieuse, refoulée dans une réminiscence obscure, dans la profondeur sombre de la tradition » et une « spiritualité individuelle », qui « surgit à la lumière du savoir, devient mesure et clarté par la beauté et par la moralité libre et allègre ».

Le troisième moment est celui de la conscience qui s’approfondit jusqu’à l’universalité abstraite, mais entre alors en contradiction avec l’objectivité du monde déserté par l’esprit. C’est le moment de l’empire romain, où s’accomplit « jusqu’au déchirement infini la séparation (…) de la conscience personnelle privée et de l’universalité abstraite. » C’est aussi le moment de « la violence froide et cupide » des aristocrates, de la « corruption de la plèbe », de la « dissolution de l’ensemble », du « malheur universel » et de la mort de la vie morale.

Enfin vient la dernière époque, où cette dernière « contradiction » se renverse, « pour recevoir en elle-même sa vérité concrète », et « pour se réconcilier avec l’objectivité et s’y installer ». L’esprit revient à sa substance première, il se connaît comme « vérité », comme « pensée » et « comme monde d’une réalité légale ». C’est le moment, dit Hegel, de l’empire germanique, où se réalise « le principe de l’unité des natures divine et humaine ». C’est aussi « le principe nordique des peuples germains qui a pour mission de les réaliser. »

C’est à l’empire germanique que revient la mission de renverser les empires précédents, et de « sortir de cette perte de soi-même et de son univers et de la souffrance infinie qui en résulte, souffrance pour servir de support à laquelle le peuple israélite était maintenu tout prêt. »

Hegel s’est sans doute trompé quant à la mission de « l’empire germanique ». Il n’a pas mis un terme à la souffrance de l’univers, et certes pas à celle du « peuple israélite ».

Mais il est permis de poser la question sous un autre angle. Peut-être la mission de l’empire germanique s’est-elle transmise sous d’autres vocables à l’empire soviétique (sans plus de succès) et à l’empire américain (qui a pu croire voir son heure arriver, mais qui a surtout gagné beaucoup de batailles à la Pyrrhus).

Il est aussi utile de se demander quel sera le prochain empire à tenter de relever les défis hégéliens : l’unification des natures divine et humaines, la sortie de la perte de soi-même, la fin de la souffrance infinie.

L’empire chinois ? Hmmm. L’empire capitaliste ? Vous voulez rire, naturellement.

Non, je verrais bien autre chose, de complètement différent : l’über-empire. Oui, il faut bien un mot allemand pour continuer la réflexion hégélienne. Un über-empire, ce serait une sorte d’empire mondial, décentralisé, auto-organisé, auto-régulé. Plus de places financières privilégiées, genre Londres ou New York, plus de paradis fiscaux, une monnaie mondiale, une liberté absolue de circuler pour tous, l’interdiction absolue de toute guerre (garantie par une force mondiale de sécurité dotée de tous les moyens nécessaires), un régime mondial du travail et de la sécurité sociale, basé sur un principe d’égalité rigoureuse des personnes à travers la planète, une carte d’identité mondiale sans référence nationale ou religieuse, un système d’über-élections politiques à tous les niveaux (local, régional, mondial), destinées à élire les « sages » chargés de garantir les formes d’auto-régulation nécessaires, un système de taxation mondiale (impôts prélevés à la source sur toutes les über-opérations, avec des clés de proportionnalité différentes suivant la nature et le montant de ces transactions), un über-revenu mondial garanti de la naissance à la mort pour chacun.

L’über-empire est sans doute une utopie, mais pas tellement plus que « l’empire germanique » de Hegel. Je dirais même qu’il est en fait moins utopique. Bon d’accord, ce n’est pas très casher de rêver de l’union des natures divine et humaine, mais si l’on fait un pas en avant vers la réduction de la « souffrance infinie » des peuples du monde, n’aura-t-on pas accompli par là une sorte de mitzvah ?

Pédophilie, déchristianisation et « jungle » de Calais


 

La chasse ouverte aux curés pédophiles, dont on voit quelques effets avec l’affaire du cardinal Barbarin, ou l’Oscar donné au film Spotlight, est sans aucun doute une excellente chose, quant au but censément poursuivi. Mais alors, on pourrait peut-être étendre cette chasse anti-pédophiles, même rétrospectivement, à quelques autres figures, comme celles de Gide ou de Montherlant, et même à ce ministre de la République française qui s’est fait prendre il n’y a pas si longtemps dans un palais de Marrakech lors d’une rafle de la police marocaine en compagnie de jeunes garçons, mais dont le nom est soigneusement tenu hors de la scène médiatique. Serait-il admissible que le Président de la République et que le Premier ministre sous lesquels ce ministre pédophile a officié sont aussi en quelque sorte des « cardinaux Barbarin » de la laïcité républicaine? Et les médias aujourd’hui déchaînés (je pense au journal Le Monde, par exemple), comment ont-ils pu être alors si silencieux ?

Je pense qu’il y a une autre interprétation. La « déchristianisation » tellement soulignée de nos sociétés est encore insuffisante, apparemment. Il faut aller beaucoup plus loin dans l’éradication du christianisme. Par extension et métonymie, c’est toute l’Église qui semble coupable de négligence, de complicité, d’aveuglement, dans cette affaire, et plus grave encore, elle semble fondamentalement corrompue de par ses règles propres (centralisme de la gouvernance, statut des prêtres, célibat, vœu de chasteté, marginalisation des femmes et des laïcs dans la gestion de l’Église).

La déchristianisation, n’en doutons pas, a déjà fort progressé. Mais il est en effet possible d’aller beaucoup plus loin encore. Et il ne me paraît pas qu’il faille trop s’en réjouir.

Car si l’affaire Barbarin est devenue soudainement, si longtemps après les faits incriminés, d’importance nationale, il me semble que des scandales contemporains, que tout le monde peut constater, restent étonnamment hors de la puissance de pénétration des radars moraux. « Lorsque j’entends le mot « ordre », j’ai le poil qui se hérisse, parce que j’entends alors les trains bien à l’heure d’Eichmann, mis en branle au mot de « tout est en ordre », ferrailler vers Auschwitz. C’est le mot le plus effroyable que je connaisse. C’est le camouflage du monstrueux. Il sort directement de la bouche de la machine elle-même. Il est si profondément déshonoré qu’il devrait rester interdit pendant des siècles. Et encore de nos jours – en cela, hormis le plus grand raffinement du camouflage actuel, rien n’a changé depuis l’époque d’Eichmann – il vise exclusivement à couvrir l’absence de scrupules ; anesthésier en nous la représentation de la chose qui a été ordonnée ou mise en ordre ; paralyser notre intérêt pour les effets de ce que nous continuons à faire ; bref : nous induire à faire confiance à la machine qui tourne sans à-coups parce qu’elle tourne sans à-coups. » Ce texte de Günther Anders (in « Sténogrammes philosophiques ») a été écrit il y a environ un demi-siècle. Loin de moi l’idée de créer, même allusivement, la moindre analogie entre l’évacuation des campements de Calais, nommés fort abusivement (et complaisamment «Jungle »), et les trains de la mort nazis. Ce n’est d’ailleurs pas l’intention non plus de G. Anders que de banaliser l’expérience de l’horreur. Son propos se concentre sur un aspect sémantique : l’utilisation inadmissible du mot « ordre ».

Je voudrais faire de même à propos des événements de Calais. Il y règne selon les médias une véritable « jungle », première désinformation. L’État agit pour garantir « l’ordre », deuxième désinformation. Tout cela dans l’indifférence assoupie des regardeurs de télévision, et l’excitation des états-majors politiciens, qui se doutent qu’il y a là beaucoup de farine électorale à moudre.

Et la « déchristianisation » dans tout cela ?

Je crois que la « jungle » n’est pas réellement à Calais. Elle est plutôt, en fait, dans les couloirs des ministères, dans les allées du pouvoir, dans les rassemblements populistes, un peu partout dans le monde. La « jungle » prolifère dans l’esprit des hommes « déchristianisés ».

Et nous n’avons encore rien vu.

Le pape est une femme chinoise, et l’Europe une mégère raciste


Dans son dernier livre, L’Avenir de Dieu, l’historien Jean Delumeau écrit que l’aggiornamento de l’Église ne sera vraiment réalisé que le jour où le pape sera une femme chinoise mariée à un Noir.

L’idée peut paraître piquante. Pourquoi pas en effet ? Mais comme pour Windows les mises à jour, les aggiornamentos (ti?), sont perpétuels, et ne peuvent pas cesser comme ça. Un jour sans doute la prophétie de Delumeau sera réalisée. L’Église en sera alors visiblement plus universelle, plus « catholique » donc. Mais il y aura encore du chemin à faire. Voilà le programme : la mise en union de toutes les fois mondiales, la synthèse de leurs dogmes divers, y compris incompatibles, le rapiéçage des schismes, le raccommodement des exclusions, la reconnaissance des errements. Plus que tout, la paix effective dans le monde, et la justice. Sans quoi tout n’est que farce, hypocrisie, bla-bla technique à l’usage des pédants et des bigots de toutes obédiences.

Le pape « femme chinoise » sera un grand bond en avant, n’en doutons pas, mais la route est bien plus longue encore que la distance d’un bondissement.

Prenons un sujet qui touche de près les Européens. Aujourd’hui, Rome est toujours en Europe, pas très loin d’Athènes, ni d’ailleurs de Jérusalem, pour qui sait lire les cartes.

Et l’Europe, qui est paraît-il en « voie de déchristianisation rapide », confirme en effet l’effondrement de ses valeurs. Jour après jour, des femmes, des enfants, des vieillards et des jeunes gens meurent noyés en mer Égée, et ceux qui survivent s’entassent dans des camps dans l’indifférence des bonnes gens, et suscitant aussi la haine par anticipation, et par action, des groupes extrémistes. Des portions entières, massives, au Nord, à l’Est, au Sud de l’Europe « déchristianisée » se convertissent aux mots d’ordre de l’extrémisme raciste, rapace, ranci, rabide.

Angela Merkel joue, c’est la seule, la carte de l’ouverture franche et massive. Choix risqué, mais absolument visionnaire. J’avoue que j’ai de l’admiration pour cette femme. Comparez avec Hollande ou Cameron, ces petits marquis confits de suffisance, tout pleins de petits calculs minables, experts en ré-élections, mais absolument incapables de soulever l’Europe des peuples à la hauteur des ambitions séculaires, millénaires même, qui furent un jour les siennes. Toute cette passivité sans vision, sans sens, toute cette misérable hypocrisie, toute cette puanteur petite me soulèvent le cœur.

Au départ il y a la Syrie dit-on. Mais avant la Syrie il y eut l’Égypte, la Libye, la Tunisie. Et l’Irak ! Et l’Afghanistan !… Que faisaient les grands chefs alors ? Sarkozy a fait bombarder Khadafi pour éliminer les preuves de l’argent que celui-ci lui avait versé (50 millions de dollars?) pour ses misérables petites campagnes « républicaines ». Obama, prix Nobel de la Paix, n’a pas su vraiment mener la guerre, ni gagner la paix.

Où était l’Europe quand le feu gagnait de nouveaux foyers, l’un après l’autre, sur la rive sud de la Mare Nostrum, ou à l’Est de ses rives orientales?

L’irresponsabilité du politique est flagrante, totale, ahurissante. Ah, pour sauver les banques, défendre les taxis, composer avec les intérêts, oui, il y a de la ressource. Pour sauver le monde, il faudra attendre les élections.

L’Europe n’est pas une terre, ce n’est pas un petit cap asiatique, malgré la formule de Valéry. L’Europe est un concept, une idée. Quoique pas encore tout à fait morte, cette idée est à l’agonie. Que veut-on ? Une Europe barbelée ? Des murs partout ? Une police des frontières tirant à vue sur les hordes de pauvres gens, comme le promettent déjà certains partis, qui ont le don d’attirer les votes ?

Que veut-on ? Le fascisme mondial enfin vainqueur, dans l’agonie vichyssoise des consciences ? Que veut-on ? La mort de l’âme et du cœur ? Que veut-on ? Attirer sur nous, comme la merde les mouches, la souffrance des réfugiés, le mépris des humiliés, la rage des terroristes ?

Nous avons besoin d’une grande vision, d’un grand projet. L’Europe étrécie, comme le ver fouaillé par l’épingle, sera rayée de la carte géographique, conceptuelle et morale du monde si nous laissons les petits marquis continuer de gérer les affaires, soi-disant pour nous protéger du danger de la « terreur », ou de son corrélat, « l’extrémisme ».

Une autre politique est possible. Celle du courage et de l’ambition mondiale.

Qui est ce passant solitaire ?


Les coïncidences, quelles que soient leurs raisons profondes, cachées, donnent toujours à réfléchir. Il ne s’agit pas de « réfléchir » aux questions de déterminisme et de contingence tellement débattues, et non encore tranchées. Il s’agit plus simplement, plus poétiquement, de noter des convergences, de suivre des variations, de poser des hypothèses nouvelles sur les permanences de l’esprit à travers les âges, et à travers les peuples.

Pour illustrer ce point je voudrais rapprocher des pensées émises par deux poètes, l’un russe, l’autre indien, ayant vécu à peu près à la même époque, et ayant été actifs à l’orée du 20ème siècle, mais dans des contextes fort différents.

Vassili Rozanov écrit dans son livre Esseulement :

« Rien dans toute la littérature russe n’égale ces lignes de Nekrassov :

‘Marchant la nuit dans les rues sombres,

Ami solitaire !’ »

La citation est fort courte, et c’est un petit mystère de tenter de reconstruire l’idée initiale de Rozanov. Qui est cet « Ami » solitaire ? Pourquoi ces lignes transcendent-elles tout le reste de la littérature russe ? Il y a plusieurs interprétations.

Mais ce qui me frappe, c’est que j’ai trouvé, presque simultanément, et vraiment sans m’y attendre, un accent analogue dans le fameux recueil de poésies de Rabindranath Tagore, le Gitanjali :

« Dans cette rue déserte, tu es le passant solitaire.

Ô mon unique ami, mon vieux aimé,

Les portes de ma demeure sont ouvertes –

Ne disparais pas comme un songe. »

Ces deux textes sont très différents, il va sans dire, et pourtant s’en émane un indéfinissable parfum. Plus pratiquement ils partagent trois mots: rue, solitaire, ami.

Ces mots occupent, si l’on peut dire, les trois sommets d’un triangle d’antagonismes, s’opposant les uns aux autres. La rue est en principe un espace public, commun, où l’on passe, dans l’affairement, et non celui de la solitude, que l’on verrait plutôt associée soit à des lieux de nature éloignés des activités humaines, ou à l’enferment privatif du chez soi. Il n’est pas exceptionnel d’y rencontrer des amis, mais par essence la rue favorise plutôt l’anonymat ou l’indifférence.

Il faut donc privilégier une autre piste. Nous ne sommes certes pas dans une scène réelle. Il s’agit d’un songe, ou d’une remémoration, ou encore d’une hallucination.

Qui est l’Ami, cet unique ami, ce vieux aimé ? Qui est ce passant solitaire ?

Il me semble l’avoir moi aussi croisé un jour.

« Je ne sais plus si je suis toi, ou si tu es moi »


nî man manam wa nî tou touyî nî tou manî

Je ne suis pas moi, tu n’es pas toi, et tu n’es pas moi

ham man manam wa ham tou touyî ham tou manî

Et pourtant je suis moi, et tu es toi, et tu es moi

man bâ tou chunânam aï nagâr khotan

Je suis ainsi à cause de toi, beauté de Khotan !

kândâr ralatham ki man tou am iâtou man

Et je ne sais plus si je suis toi, ou si tu es moi.

(Rûmî)

« J’ai abandonné la parole »


DORS

Toi qui ne connais pas l’amour,
Tu peux te le permettre: dors.
Va, son amour et son chagrin
Sont notre bien à tous, toi dors.

Chagrin de l’amant: un soleil,
Nous particules, particules.
Toi qui n’as pas vu dans ton cœur
S’élever ce désir, toi dors.

En cherchant à m’unir à lui,
Je m’écoule comme de l’eau.
Toi qui n’as pas cette tristesse
Du « Mais où donc est-il? », toi dors.

Il passe, le chemin d’amour,
Hors des soixante-douze voies.
Puisque ton, amour et ta foi
Ne sont que ruse et feinte, dors.

Son vin du matin, notre aurore,
Son charme seul, notre dîner.
Toi qui veux déjeuner de délices
Et te soucier du dîner, dors.

Dans notre recherche alchimique,
Comme le cuivre, nous flambons.
Toi, le lit est ton compagnon
Et ta seule alchimie, toi dors.

Comme enivré, à droite, à gauche,
Tu tombes, puis tu te relèves.
Maintenant la nuit est passée,
C’est le moment de prier, dors.

Le destin a clos mon sommeil,
Alors va-t’en, toi le jeune homme,
Car si le sommeil est passé,
on peut le rattraper, toi dors.

Tombés dans la main de l’amour,
Mais que va-t-il faire de nous?
Toi, tenu dans ta propre main,
Mets-toi sur ta main droite et dors.

Moi je suis un buveur de sang,
Toi, mon cher, mangeur de délices.
Puisqu’à la suite des délices
Le sommeil est naturel, dors.

Moi j’ai coupé toute espérance
De mon crâne et de ma pensée.
Toi qui conserves comme espoir
Une pensée humide et fraîche, dors.

J’ai déchiré l’habit du mot,
J’ai abandonné la parole,
Mais toi qui n’as pas le corps nu,
Tu as besoin d’un habit, dors.

Rûmî

Jamais ainsi avant


 

Je n’avais jamais été ainsi avant.

Je n’avais jamais été mis hors de mes sens, aliéné.

J’étais sage, jadis, comme vous,

Non pas fou, dément, cassé,

Comme aujourd’hui.

Je n’admirais pas une vie sans attache, sans existence.

J’avais l’habitude de demander :

Qui est-ce ? Qu’est-ce que cela ?

Et continuais de chercher sans cesse.

Pour vous qui êtes sages,

Qui êtes assis et qui pensez

Que probablement j’étais ainsi avant,

Je n’ai pas beaucoup changé.

Je cherchais à être meilleur que les autres.

Je n’avais pas été traqué,

par un Amour toujours croissant.

Je cherchais à m’élever au-dessus du ciel,

avec mon ambition,

et je ne savais pas,

que j’errais seulement dans le désert.

Finalement j’ai déterré

Du sol un trésor.

Rûmî. (Ghazal 1506)

Le faucon persan


Comme annoncé, je reviens à un ghazal de Rûmî dont j’avais cité les deux premiers vers il y a peu.

L’amour du bien-aimé m’a retranché de mon âme.

L’âme au dedans de l’amour s’est retranchée de soi.

C’est une traduction de Christian Jambet. Fort bonne, naturellement, mais je la trouve cependant un peu précieuse, contournée, trop écrite, ‘française’. J’ai donc consulté quelques dictionnaires et plusieurs grammaires. Le persan est une langue fascinante, indo-européenne dans sa structure profonde, mais aussi fort mâtinée d’arabe. Sa graphie lui a été imposée par les conquérants. Il en résulte une langue qui est une étonnante synthèse de l’Inde, de l’Europe et de l’Arabie, et qui en fait unique au monde, par sa capacité à créer des ponts entre des mondes qui se côtoient.

Pour Rûmî, après réflexion et quelques recherches, je préfère tenter une traduction presque mot à mot, pour rester plus proche de la pensée initiale, me semble-t-il. Voici:

L’amour de mon Aimé m’a mis hors de mon âme – dans le froid.

عشق جانان مرا زجان ببريد

[‘ishq jânân marâ z jân bebarîd]

L’âme dans l’amour, dans sa profondeur – est hors d’elle, en liberté.

جان بعشق اندرون زجود برهيد

[jân b ‘ishiq androun z joud berhïd]

Il s’agit d’un poème d’amour mystique. Des mots comme « retrancher » paraissent trop loin du sujet.

Le ghazal continue ainsi :

Comme l’âme est nouvelle et l’amour éternel,

Elle reste ici, dans l’existence, mais là-haut est le point suprême.

L’amour de l’Aimé est semblable à l’aimant,

Il attire l’âme tout près de lui.

Il fait s’envoler loin de soi le faucon de l’âme.

L’âme perdue loin d’elle-même se met à vivre.

Après quoi elle revient.

Les liens de l’amour soudain l’enveloppent.

Il lui donne un suc à boire, fait de l’amour vrai.

Et il n’y a plus en elle d’autre foi.

C’est là le signe de l’amour qui commence.

Personne n’atteint le point où il finit.

17 Juifs à Damas


En regardant la chaîne i24 ce soir, 2 mars 2016, j’apprends qu’il reste dix-sept Juifs dans le vieux quartier juif de Damas. Ils ont refusé d’émigrer en Israël, ayant toujours vécu en Syrie, et déclarant vouloir y mourir. Le reportage télé montre la vieille synagogue, dans laquelle les juifs pieux viennent prier tous les jours, ainsi que sa fontaine octogonale, de style « pré-islamique ». Les lieux ont été « miraculeusement » préservés de toute destruction. C’est la seule synagogue encore en activité en Syrie.

Il se trouve que cet après-midi, par le plus curieux des hasards, je lisais justement un ouvrage de Joseph Salvador, publié à Paris en 1860, et dont un chapitre est consacré à la communauté juive de Damas, en 1840.

Le contexte : Mahmoud II, sultan de l’empire ottoman, venait de mourir en 1839 à Constantinople. Toute la région était en pleine « transition ». Les puissances européennes, par le fumet alléchées, guettait l’occasion de venir approfondir leur présence effective dans la région.

Advint alors l’affaire de l’assassinat (présumé) d’un capucin. «  Aux premiers jours de l’an 1840 un moine, un révérend père capucin de Damas, ne reparut plus à son couvent. Il était d’origine française. On assure que le père avait été vu entrant dans le quartier des Juifs et que rien n’indiquait qu’il en était sorti. L’autorité représentant la France s’en émut et avec toute raison. Mais pour répondre à ses vœux, sans autre préliminaire et sans avoir constaté le corps même du délit, la mort réelle du moine, d’affreuse tortures furent employées contre un grand nombre de Juifs. (…) On déploya une véritable ferveur à publier de tous côtés que le révérend père était tombé victime du fanatisme déicide; qu’on l’avait tué, saigné, dépecé dans le but de mêler son sang avec le pain azyme que les Juifs ont coutume de manger dans leur solennité pascale. (…) Au sein de Paris et dans une partie considérable de l’Europe, on discuta, on plaida, on invoqua des textes, on s’excita hautement à la croisade, et tout cela au sujet de l’affaire de Damas. » (Paris, Rome, Jérusalem – ou la question religieuse au XIX ème siècle, tome II, pp. 194-195, 1860)

Joseph Salvador conclut : « L’année 1840 a mis à l’ordre du jour la question d’Orient, qui certainement est désormais la plus grande de toutes les affaires du monde. »

Il avait bien raison, sur la question d’Orient, mais que de choses ont changé à propos de son interprétation!

Cette célèbre affaire est résumée ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_Damas

Imaginez qu’un moine capucin se fasse assassiner dans une ruelle de Damas, de nos jours. Quels seraient les coupables tous désignés (« sans autre préliminaire »)? Pensez vous que la France ou l’Europe parlent alors de partir en croisade ?

A vrai dire, en 1840, les violences alors avaient lieu plutôt entre chrétiens et druzes, ou chrétiens et musulmans.

La France se raidit sur sa position : les Juifs étaient coupables du meurtre. Les autres légations occidentales font pression sur le sultan ottoman et le pacha d’Égypte pour annuler le procès et les aveux obtenus sous la torture. Après avoir achevé sa mission auprès du vice-roi d’Égypte, un des représentants des groupes de pression, sir Moses Montefiore, se rend à Istanbul. Il obtient du nouveau sultan ottoman, Abdul Majid, qu’il proclame un décret de protection des Juifs de l’Empire ottoman contre les accusations de crimes rituels : « Et pour l’amour que nous portons à nos sujets, nous ne pouvons pas permettre à la nation juive d’être inquiétée et tourmentée par des accusations qui n’ont pas le moindre fondement de vérité… ».

Néanmoins, en 1851, le consul de France à Beyrouth, évoquant l’inscription gravée sur la pierre tombale du père Thomas à Damas, réaffirme dans un courrier adressé à son ministre que le moine a été « assassiné par les juifs ».

Curieuse époque… La France de 1840 rêvant de partir en croisade contre les Juifs de Damas, en rétorsion contre l’assassinat d’un capucin… Un sultan ottoman édictant un décret de protection des Juifs contre les accusations de crimes rituels…

Il serait facile de proclamer le relativisme des opinions, la variabilité des politiques, l’instabilité des régimes, la fugacité des représentations du monde.

Entre 1840 et 2016, que s’est-il passé, et qu’avons-nous appris? Et, surtout, qu’est-ce qui se profile à l’horizon des cinquante ou des cent prochaines années ? A entendre la rhétorique habituelle des « dirigeants » les plus en vue de la scène médiatique mondiale, il est clair qu’ils s’en contrefoutent. Excusez le mot. Pas de vision. Pas de distance. Pas de souffle. Pas de testicules. Pas d’ovaires non plus, d’ailleurs. Que du mou. Que du mot. Que du vain. Que du rien. Vous croyez que Trump va tromper le destin ?

Heureusement nous avons M. Hollande pour tenir la barre.

La religion des Chinois


Dans un petit livre, La religion des Chinois, Marcel Granet s’attaque à un vaste problème. Il y distingue diverses formes de religiosités (paysanne, féodale, officielle) apparaissant dans l’histoire longue de ce grand pays. Dans le dernier chapitre, intitulé « Les renouveaux religieux », il traite de ces apparitions tardives que furent le Taoïsme et le Bouddhisme. Le Tao Tö King, 道德經, le «  Livre de la voie et de la vertu », écrit vers 600 av. J.-C., par Lao Tseu, est un livre d’initiés, plein d’allusions ésotériques. La traduction en est difficile, à commencer par son titre. Voici le passage que lui consacre Granet : « Dans l’emploi courant, l’expression double Tao-tö sert à désigner la Puissance de Réalisation qui caractérise toute force religieuse et en particulier l’autorité princière. Le Tö se rapporte principalement à cette Puissance quand elle se délègue, se particularise et s’exerce dans le détail. La femme d’un seigneur et ses vassaux participent du Tö et en possèdent des spécifications. Le Tao est réservé au prince ; il correspond à un pouvoir antérieur à chacune de ses manifestations (on voit pourquoi le Tao peut, à la rigueur, désigner le Premier Principe), mais contenant déjà en lui toutes les spécifications qui apparaîtront dès qu’il s’exercera. Le Tao-tö, c’est l’Efficace, la Vertu. Le Tao, c’est l’Efficace à un certain degré de concentration (le yang en est un autre aspect, d’ordre plus matériel) ; le Tö, c’est encore l’Efficace, mais à un certain degré de dilution (le yin en est un aspect plus matériel). »

Quand on introduit le terme Tao () dans un dictionnaire en ligne on trouve comme premiers sens la voie, le chemin, la route, et comme sens dérivés, le principe, la vérité, la morale, la raison. Avec le terme Tö (), on trouve comme sens la vertu, la bonté, l’éthique, la gentillesse. Pas trace de l’Efficace, dans les deux cas, mais on note clairement une sorte de double polarité, entre vérité et bonté, morale et éthique, raison et vertu, dont il est peut-être un peu réducteur de l’assimiler à la dualité yang-yin.

Le Taoïsme entrait en concurrence avec le système orthodoxe, et fut donc traité avec une grande violence comme une secte antagoniste, hétérodoxe. Ses pratiques avaient le caractère d’une Magie, et d’une discipline ascétique, dominée par deux règles, selon Granet : « ne pas user son Destin, en accroître la puissance ».

Pour ne pas user son Destin, « le sage vit dans la retraite, il craint la foule, fuit la popularité, dédaigne le succès, cherche à ne pas se faire remarquer, se plie à tout et se laisse aller au courant, comme l’eau qui est son modèle ».

Quant à l’accroissement de sa puissance, le sage taoïste suit un régime alimentaire. « Il s’abstient de céréales, car les herbivores et frugivores sont stupides », dit Granet. « Il boit de l’alcool, car l’ivresse est une approximation de l’extase. » Il cherche surtout à absorber, en quantités savamment dosées, des substances yin et yang.

En résumé, le Taoïsme est resté une secte, échouant à supplanter la religion officielle (confucéenne). Il a pu cependant fournir « aux âmes mystiques des pratiques d’illumination et au vulgaire le secours de la magie. »

Quant au Bouddhisme, cette autre religion venue d’Inde, c’est un « mystère » qu’elle ait pu s’établir en Chine pour tenter un renouvellement. Les Chinois instruits et lettrés étaient choqués par « le défaut de mesure et de goût caractéristiques des choses indiennes » et les concepts indiens étaient fort difficiles à traduire. Il fallut créer une langue spéciale. Mais les lettrés sentirent le danger que le monachisme bouddhique et l’esprit mystique faisaient courir à l’état en ruinant les vieilles règles du conformisme. Han-yu adressa à l’empereur Hien-tsong, qui voulait acquérir une relique du Bouddha, une remontrance restée célèbre. Les superstitions bouddhistes ruineront les mœurs nationales, le Bouddha n’est qu’un barbare qui n’a pas su parler la langue chinoise, et qui n’a rien su de l’enseignement des Sages, dit-il en substance.

Les lettrés eurent gain de cause. Aucun de ces renouveaux n’eurent de succès. Mais ils renforcèrent, en accroissant le nombre des Dieux, l’indifférence des Chinois en matière de dogme. Toutes les formes religieuses, après tout, peuvent servir à tel ou tel moment, dans tel ou tel cas. Soyons réalistes, soyons pragmatiques, soyons rationnels. Le Monde obéit à une Norme universelle. Chaque homme a sa destinée, et toute individualité est destinée à périr. Connaître son cœur est le seul devoir, l’unique principe de vérité.

Une kippa à Marseille et un fez à Fès


Le poète est assez seul, de nos jours. Il manque au monde, et il le comble dans le même temps, par ce vide signifié, cet espoir sensé.

Le poète vit du grésillement des passés ; il songe à l’intensité des brûlures futures.

« Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse d’Avila, Shakespeare, Saint-Just, Rimbaud, Hölderlin, Nietzsche, Van Gogh, Melville », cette litanie ramassée par Char, dans le bandeau de Fureur et mystère (1948), aligne à la parade quelques poètes multiséculaires, parce que, dit-il, ils sont parvenus « à l’incandescence et à l’inaltéré ».

On pourrait poser d’autres noms, pour donner le change. Homère, Tchouang-tseu, Zoroastre, Campanella, Donne, Chateaubriand, Baudelaire, Jaurès, Gauguin, Bradbury. Ce serait une mince autre ligne dessinée dans l’horizon des mémoires. Il y en aurait des milliards, des millions de milliards, de ces lignes de noms, de ces arraisonnements de rêves. Et chacune aurait sa suave saveur, révélerait son éveil, liquéfierait l’esprit et embraserait l’âme choisie d’un scintillement inextinguible.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut des temps où le poète n’était pas seul.

« Tous les poèmes récités et tous les chants sans exception, ce sont des portions de Vishnu, du Grand Être, revêtu d’une forme sonore » explique René Daumal, (Pour approcher l’art poétique Hindou, Cahiers du Sud, 1942). Il avait appris le sanskrit pour pouvoir bien traduire, en poète résonant, les Védas ou les Upanishads. Arriva-t-il à ses fins ? Obtint-il l’incandescence ?

L’Hymne 69 du Rig Veda fut un premier défi à sa fraîche science :

« Flèche ? Non : contre l’arc c’est la pensée qui est posée.

Veau qu’on délivre ? Non, c’est elle qui s’élance au pis de sa mère ;

Comme un large fleuve elle trait vers la pointe son cours

Dans ses propre vœux le liquide est lancé. »

Daumal – comme un liquide – s’est lancé seul, pendant la montée du nazisme, puis pendant la 2ème Guerre Mondiale, dans l’océan des métaphores, dans l’infini d’une langue morte vivante, dans ses cris, dans ses hymnes, dans tous les souffles qui nous en parviennent.

« Racines-en-haut et branches-en-bas,

impérissable on dit l’Açvattha.

Les Mètres sont ses feuilles,

et qui le connaît connaît le Savoir (le Véda). »

Daumal traduit cette première strophe du chapitre 15 de la Bhagavad Gîta (le Chant du Bienheureux) dans un style heurté, fidèle et concis. Emile-Louis Burnouf avait proposé une version plus coulante en 1861 :

« Il est un figuier perpétuel, un açwattha,

qui pousse en haut ses racines, en bas ses rameaux,

et dont les feuilles sont des poèmes :

celui qui le connaît, connaît le Veda. »

Qui est ce figuier, cet açwattha ? C’est le Bienheureux (Bhagavad), bien sûr. Mais qui est le Bienheureux ?

Burnouf indique que c’est Krishna, la 10ème incarnation de Vishnou.

Mais en consultant la Katha-Upanishad (2ème Lecture, Liane 3), je retrouve l’image du figuier éternel :

« Racines en-haut, branches en-bas

est ce figuier éternel,

c’est lui le resplendissant, lui le brahman,

lui qui est appelé immortel,

sur lui s’appuient tous les mondes,

nul ne passe par-delà lui.

Ceci est cela. »

Le Bienheureux, le Figuier sont aussi des métaphores du brahman.

Mais qu’est-ce qu’être « bienheureux » ? Qu’entend-on par la félicité (ânanda) du « Bienheureux »?

La Taittirîya-Upanishad propose une réflexion sur le sujet. Prenez un jeune homme, bon, rapide, fort, instruit dans le Véda, et possédant toute cette terre pleine de richesse. Voilà l’unique félicité humaine. Or, cent félicités humaines ne sont qu’une seule félicité de Gandharva. Cent félicités de Gandharva sont une seule félicité de dieux nés depuis la création. Et l’on continue ainsi la série avec un facteur multiplicatif de 100 à chaque étape, en énumérant successivement d’autres dieux devenus dieux par l’acte, puis Indra, puis Brihaspati, puis Prajâpati, et enfin brahman.A toutes les étapes, y compris la dernière, la félicité ressentie est la même que celle de « l’homme versé dans les Veda, non affecté par le désir. »

La Bhagavad-Gîta est l’un des plus beaux textes de l’humanité.

J’aimerais bien pouvoir la porter fièrement sur la tête, comme une kippa à Marseille, une burqa à Kaboul, un masque à Venise, un turban à Jaipur, une calotte au Vatican, un fez à Fès.

Mon site d’art « kéotique »


Prenez le temps de visiter mon site d’art ‘kéotique’, Art Kéo : https://www.queau.eu/

Ces créations sont disponibles en grand, moyen et petit formats, sur différents supports (photo haute résolution, toile, …)

Contact:   p.queau  -at-  gmail.com

Quelques exemples:

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« La carpe et la neige » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Kéo 2023

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« Buisson ardent » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Kéo 2023

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« L’âme noire » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Kéo 2023

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« Jeune fille à la pomme » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Kéo 2023

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« L’essence de l’absence » ©Philippe Quéau 2023 ©Art Kéo 2023

Les occidents et les orients


En français, le mot « printemps » (du latin primus, premier, et tempus, temps) évoque, comme dans de nombreuses langues, le renouveau, l’efflorescence, le bourgeonnement de la vie. Mais en arabe, l’étymologie de رَبيع ( rabi`, printemps) vient des contraintes du désert. Le verbe رَبَعَ , raba`a, a pour premier sens « se désaltérer, venir à l’eau le quatrième jour » et s’appliquait aux chameaux qui, après avoir marché quatre jours et trois nuits sans boire, avaient enfin accès à l’eau.

Cette belle image donne au « printemps arabe » le goût de l’eau pour les assoiffés. Elle montre aussi que les connotations associées au « printemps » sont assez différentes selon les latitudes.

Cette remarque peut se généraliser, et même devenir une méthode de comparaison, et d’éclairement réciproque. A titre d’illustration, je voudrais proposer l’analyse de quelques mots, utilisés en terre d’Islam et en chrétienté (raison, foi, libre arbitre, prédestination, individu, communauté, religion, loi, occident, orient) et soupeser leurs différences d’acceptions.

1. La raison et la foi (عَقْل, `aql et إِيمان , imân)

La raison (`aql )et la foi (imân) entretiennent dans le christianisme comme en Islam des rapports de tension qu’il est intéressant de comparer.

Le mot `aql vient de la racine عَقَلَ, `aqala,dont le premier sens est « lier, attacher, retenir dans les liens » (et en particulier « attacher le pied du chameau »). D’où les sens dérivés « consacrer quelque chose aux usages pieux », « resserrer », « saisir quelque chose », puis « comprendre ». La racine de imân est أَمَنَ , amana, avec pour premier sens « jouir de la sécurité, être en sûreté, se mettre sous la protection de quelqu’un »2. Dans les deux cas, on voit l’importance des références à une culture matérielle, liée aux conditions de vie dans le désert.

Le mot raison vient du latin ratio, issu du verbe ancien reor, ratus, « compter, calculer ». Son sens premier est « compte, matière de comptes, affaires ». Dans le latin classique, ratio était souvent joint au mot res, la chose, en un effet délibéré d’allitération. Mais on employait aussi ratio dans la langue de la rhétorique et de la philosophie parce qu’il traduisait le grec logos, et importait en latin son double sens de « compte » et de « raison ». Quant au mot foi, il vient du latin fides, « foi, croyance ». C’est le substantif qui est associé au verbe credo, « croire ». Le verbe credo et le substantif fides étaient à l’origine des termes religieux, mais ils ont pris dans le latin ancien des sens profanes, du fait de la disparition de la vieille culture indo-européenne, et l’influence grandissante d’une culture méditerranéenne plus matérialiste. Ces deux mots ne reprirent leur sens religieux qu’avec l’avènement du christianisme3.

Etymologiquement, en arabe comme en français, raison et foi appartiennent manifestement à deux sphères d’activité très différentes, sans lien entre elles.

Cette coupure se traduit aussi sur le plan conceptuel. En Islam, la dualité de la raison et de la foi, du savoir et du croire, et l’idée de la « double vérité », furent au cœur du débat entre les Mu`tazilites (apparus au 8ème siècle) et les Ash`arites (apparus au 9ème siècle). Les Mu`tazilites reconnaissaient la valeur de la raison (`aql) dans la défense de la religion, elle était même le critère (mizan) de la Loi, partant d’une volonté de défendre la foi et de la justifier contre l’invasion de la science grecque et la libre pensée qui en résultait. Mais, les Ash`arites furent heurtés par le rôle excessif donné à la raison par les Mu`tazilites. Cela revenait à supprimer la part de mystère (ghaïb) dans la religion, totalement inaccessible à la raison. Là où les Mu`tazilites estiment que le Coran parle par métaphores, Ash`ari prônait une acception littérale. Par exemple, le musulman doit croire que Dieu a réellement des mains, un visage, mais « sans se demander comment » (bi-lâ kayfa).

Pour Henry Corbin, ce débat traduisait un « rapport d’opposition insoluble » entre raison et foi, entre loi et philosophie. Pour y échapper, il proposait d’y substituer l’analyse du rapport entre l’Islam ésotérique et l’Islam exotérique et littéraliste. Il pensait que c’est dans la place donnée à l’Islam ésotérique que l’on pouvait reconnaître le sort et le rôle de la philosophie en Islam.

Louis Gardet proposa quant à lui de confronter non pas `aql à imân, mais falsafa (qu’il traduit par « philosophie hellénistique de l’Islam ») à char`, (Loi révélée). La falsafa avait surgi dans la Baghdâd `abbâside au 3ème siècle de l’hégire avec la traduction des grecs : Aristote, Platon, Plotin, et donna deux pôles : la falsafa orientale et la falsafa maghrébine, la première plutôt platonicienne et néo-platonicienne, la seconde plutôt aristotélicienne. Ces deux groupes de falsafa se distinguent géographiquement et historiquement: le groupe oriental autour de Baghdâd (du 9ème siècle au 11ème siècle) avec El-Kindî, El-Fârâbî, Ibn Sînâ ; et le groupe maghrébin en Andalus (au 12ème siècle), avec Ibn Bajja, Ibn Tufayl (Abubacer), Ibn Rushd (Averroès).

Alors que Baghdad était imprégné d’influences shi`ites, le mâlikisme sunnite maghrébin se repliait sur les traditions et se refusait à l’ijtihâd. Malgré l’éclat de la dynastie almohade, qui régnait à Marrakech et à Cordoue, les ouvrages d’Ibn Rushd furent d’ailleurs brûlés de son vivant, et ce Cordouan termina sa vie en exil. Louis Gardet estime qu’Ibn Sinâ a marqué profondément la pensée musulmane, mais que l’œuvre philosophique d’Ibn Rushd resta, jusqu’à nos jours, fort peu connue en Islam. Il en conclut que les falâsifa (les philosophes arabes) doivent être considérés en fait « comme des philosophes d’inspiration essentiellement hellénistique, d’expression arabe ou persane, et d’influence musulmane ». Il en tire cette « conséquence fort grave pour l’histoire de la pensée musulmane » : la philosophie dans le monde musulman se constitua dès l’origine en marge, en dehors des sciences religieuses.

A partir du11ème siècle, on assista à une offensive en règle contre les falâsifa menée par Shahrastani surnommé « le tombeur des falâsifa », Isfahâni et surtout Abu Hamid Ghazzali avec son grand livre contre les philosophes (Tahâfut al-falâsifa) (L’Incohérence des falâsifa) auquel Ibn Rushd répondra un siècle plus tard par son Tahâfut al-tahâfut (Incohérence de l’incohérence), ainsi que par son Discours décisif, (Fasl al-Maqâl), où il fait un vibrant plaidoyer pour la raison : «  Je veux dire que la philosophie est la compagne de la Révélation (chari’a) et sa soeur de lait. »

أعْني أنَّ الحِكْمَةَ هِيَ صَاحِبَةُ الشَّريعَةِ وَ الأُخْتُ الرَّضِيعَةُ

« [Dieu] a attiré l’attention de l’élite sur la nécessité de l’examen rationnel de la source de la Révélation (chari’a). »

وَ نَبَّهَ الخَواصَّ على وُجوبِ النظَرِ التَّامِّ في أصلِ الشَريعَةِ

Mais Ibn Rushd ne fut pas entendu. A partir du 12ème siècle, on constate que la philosophie perd progressivement de son influence dans le monde musulman, au profit de la mystique.

Pour sa part, le christianisme a montré au long des siècles une gamme comparable d’opinions sur la question du rapport entre raison et foi, mais avec un calendrier différent. Dès les premières années du christianisme, S. Paul affirma que la foi chrétienne était « scandale pour les juifs, folie pour les grecs » (1 Co 1,23), et insaisissable à la raison. En revanche, S. Anselme disait que lorsqu’on a la foi, c’était négligence que de ne pas se convaincre aussi par la pensée du contenu de cette foi. S. Thomas d’Aquin s’employa à prouver au 13ème siècle la compatibilité de la foi et de la raison. En revanche, un peu plus tard, les Franciscains Duns Scot, Guillaume d’Occam et tous les théologiens nominalistes furent beaucoup plus critiques et sceptiques quant aux possibilités de la raison vis-à-vis de la liberté absolue de Dieu : « On ne doit pas chercher la raison de ce dont il n’y a pas de raison » (Duns Scot).

La question s’envenima avec la Réforme, au 16ème siècle. Sola Fide, « la foi seule » (sous-entendu : sans la raison), fut l’un des slogans clé de Luther. La raison doit s’avouer irrémédiablement vaincue devant le mystère de Dieu. En cette matière, la raison non seulement ne sert de rien, mais elle est un handicap. Luther l’appelait la « fiancée de Satan » et la traitait de « prostituée ». Pour Spinoza aussi, entre la foi et la philosophie il n’y a nul commerce possible. « Le but de la philosophie est uniquement la vérité; celui de la Foi, uniquement l’obéissance et la piété. » En conséquence, la théologie ne doit pas être la servante de la Raison, ni la Raison celle de la théologie. « L’une et l’autre ont leur royaume propre : la Raison celui de la vérité et de la sagesse, la Théologie, celui de la piété et de l’obéissance. »4

Le pape Jean-Paul II est revenu sur ce problème dans l’encyclique Fides et ratio (Foi et raison) publiée en 1998, pour réaffirmer la position thomiste : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité.»

Dans ce rapide survol, on peut constater que sur de longues périodes de temps, les penseurs chrétiens et musulmans se sont divisés de manière analogue sur ce sujet. On ne peut manquer de relever les proximités de pensée entre les mu`tazilites, l’averroïsme et le thomisme, d’une part, ou entre les ash`arites et les nominalistes chrétiens d’autre part. La similarité des débats semble révéler la présence de clivages structuraux, propres à l’esprit humain, et relativement indépendants des cultures ou des religions spécifiques.

2. Le libre arbitre et la prédestination (قَدَرً qadar et جَبْر jabr)

La question du libre arbitre et de la prédestination a divisé l’Islam tout autant que la chrétienté, et là encore, de façon analogue. En arabe, les mots qadar et jabr ont permis de nommer respectivement la secte de ceux qui admettent le libre arbitre humain, les qadariya (القدرية), et celle de ceux qui prônent la prédestination absolue, les jabariya (الجبرية).

Le mot قَدَرً qadar signifie « volonté divine, providence, arrêts de Dieu, destin ». Mais c’est sans doute à cause de son sens dérivé, « pouvoir, faculté », que ce mot a pu être associé au pouvoir de l’homme et à la liberté humaine.

Quant au mot جَبْر jabr , qui est utilisé pour les défenseurs de la prédestination, il a pour premier sens « réunion de plusieurs parties en un seul corps », « action de ramener les parties au tout » (d’où le mot « algèbre »). C’est seulement par dérivation que ce mot veut dire « exclusion du libre arbitre ». A noter que la racine de jabr est le verbe jabara, « panser, bander et remettre (un os cassé) ; assister quelqu’un », et par dérivation « forcer, contraindre quelqu’un à quelque chose »5.

On trouve dans le Coran des versets en faveur du libre arbitre et d’autres en faveur de la prédestination. Selon les uns, l’homme est responsable de ses actes. « Tout bien qui t’arrive vient de Dieu, tout mal qui t’arrive vient de toi. » (4, 79) « En ce jour, chaque âme sera récompensée de ce qu’elle a acquis » (40,17). Les réprouvés sont ceux « qui refusent l’aide divine » (107, 7).

Selon les autres, rien ne peut conditionner la volonté de Dieu. Les élus sont les « choisis de Dieu ». « Il accorde sa faveur (fadl) à qui il veut » (3, 73). « Quiconque voudra, prendra un chemin vers son Seigneur, — vous ne le voudrez qu’autant que Dieu voudra. » ( 76, 29-30). « Nous avons placé sur leur cœur des enveloppes pour qu’ils ne comprennent pas, et Nous avons mis une fissure dans leur oreille. » (18, 57)

Affirmations contrastées et complémentaires de la responsabilité de l’homme et de l’absolue Toute Puissance divine.

La puissance du décret divin doit-elle être comprise comme la négation de la liberté de la créature raisonnable ? A cette question, seuls les Mu`tazilites répondent en affirmant la liberté de la créature. Selon Gardet, ce sont des textes de hadith intégrés par Bukhârî dans son chapitre du Qadar qui ont servi de base aux écoles mu`tazilites pour assurer que l’homme est « créateur de ses actes ».

En revanche, les Ash`arites nient absolument le libre arbitre. Tout est écrit, tout est prédestiné (maktûb, maqdûr). Ash`ari refuse à l’homme la qudra, le « pouvoir » de ses œuvres, mais lui concède le kasb, le « profit » qu’il peut en tirer.

Mais historiquement, ce sont les écoles théologiques musulmanes qui optèrent pour le Décret divin aux dépens de l’acte libre et de la responsabilité humaine qui finirent par s’imposer.

Cette discussion n’était d’ailleurs pas seulement philosophique ou religieuse, elle avait aussi une forte dimension politique. Car le problème du libre arbitre est lié à celui de la responsabilité, et en particulier à la question de la responsabilité politique.

Deux positions extrêmes se sont affrontées, notamment lors des luttes contre les Omeyades : celle des Khârijites qui déclaraient infidèle, et donc exclu de la Communauté musulmane, le coupable d’un péché grave, et celle des Murji’ites qui remettaient (irjâ’) à Dieu seul le soin de décider du statut de foi ou de non-foi. La position des Khârijites mettait directement en cause `Uthman et menaçait par là les Omeyyades.  La thèse des Murji’ites leur était en revanche favorable.

Autrement dit, le problème philosophico-religieux du libre arbitre avait aussi une portée politique: l’affirmation du libre arbitre revenait à rendre les khalifes directement responsables du mal résultant de leurs actes. On retrouve plus tard ce même débat politico-religieux sous les `Abbasides entre les Mu`tazilites et les H’anbalites.

La palette de positions sur la question du libre arbitre est donc complète.

Les Murji’ites « remettent à Dieu » la question du statut effectif de la foi du croyant.

Les Qadarites, partisans du qadar humain, affirment le libre arbitre absolu de l’homme, qui est « créateur » de ses actes. Ils furent aussi les plus opposés au régime omeyyade.

Les Jabarites, liés aux traditionnistes stricts, mettent l’accent sur la Toute-Puissance absolue de Dieu (jabar), sans qu’aucune autodétermination puisse être reconnue à l’homme.

Quant à Ibn Rushd s’il est pour le libre arbitre6, il n’emploie pas le mot qadar, sans doute trop connoté religieusement. Il préfère utiliser le mot الإختيار ikhtiyâr, « choix, option, libre arbitre, alternative, préférence », dont la racine est خارَ , khara, « obtenir quelque chose de bon, préférer, choisir », qui a donné l’adjectif خَيْر, khaïr, « bien, bon » et le verbe اخْتارَ ikhtâra, « choisir, décider de son plein gré ».

Il est frappant de constater qu’entre le libre arbitre et la prédestination, entre la foi et les œuvres, on retrouve un spectre comparable d’opinions en chrétienté.

Dès le début du christianisme, les positions s’affrontent. Paul: «ce n’est pas par les œuvres de la loi que l’homme est justifié, mais par la foi» (Galates, 2, 16)

A quoi répond Jacques: « Il en est ainsi de la foi: si elle n’a pas les oeuvres, elle est morte en elle-même. Comme le corps sans âme est mort, de même la foi sans les oeuvres est morte. » (2.17-18 et 26)

Cette polémique, jamais éteinte, fut aussi traduite dans le schisme de la Réforme. Sola gratia, la « grâce seule » (sous-entendu « sans le libre-arbitre »), est l’une des idées fondamentales de Luther. Selon lui, la grâce est donnée par Dieu à certaines âmes « prédestinées », qui sont « élues » sans aucun mérite de leur part. Les autres âmes sont condamnées de toute éternité à la déchéance, quoi qu’elles fassent.

En réaction, le Concile de Trente souligna la coopération et la responsabilité de l’hommepour seconder l’œuvre de Dieu. L’homme doit lutter sans cesse, et progresser dans la foi par ses œuvres.

Il est facile d’apercevoir des analogies entre les positions des jabarites et des Réformés d’une part, et entre celles des qadarites, des averroïstes et des théologiens de la Contre-réforme, d’autre part.

Par ailleurs, de même que l’opposition au libre arbitre en Islam traduisait à l’époque des Omeyyades un soutien politique à leur khalifat, de même les idées de Luther contre le libre-arbitre furent utilisées politiquement par les princes allemands pour nier l’autorité du pape et de Charles-Quint.

3. Individu et communauté

La dualité individu/communauté peut se traduire dans l’Islam par l’opposition entre la responsabilité individuelle dans la recherche de la vérité (qu’on pourrait traduire par l’ijtihâd, l’effort sur soi-même, ou le ra’y , le point de vue personnel) et l’adhésion au consensus communautaire (ijmâ`).

Durant les deux ou trois premiers siècles de l’hégire on pratiqua l’ijtihâd absolu (mutlaq). Une fois les écoles constituées, l’ijtihâd devint relatif. Plus tard il s’effaça devant la simple acceptation passive (taqlîd) des règles d’école. En Islam sunnite, seuls les tout premiers juristes méritent le titre de mujtahid, celui qui pratique l’ijtihad. L’Islam shî`ite au contraire maintient ouvert l’effort personnel, et continua d’appeler mujtahid tout docteur de la loi.

Ibn Rushd dans le Fasl al-maqâl en appelle aussi à la liberté الأختيار ikhtiyâr de l’examen rationnel (النَّظَر التَّامّ) dont la seule limite serait un avis contraire rendu par ijmâ`, un consensus unanime de tous les docteurs en Islam – ce qui sur le plan pratique est évidemment difficile à obtenir, et qui revient de fait à garantir la liberté de la recherche. Les réformistes contemporains réclament quant à eux une « réouverture des portes de la recherche personnelle » (abwâb al-ijtihâd).

Pour sa part, et dès son origine, le christianisme a affirmé l’importance de l’Eglise, et de la communauté des croyants. Mais le schisme de la Réforme changea la donne en relativisant la médiation du clergé et en libérant la réflexion personnelle sur le contenu de la foi. Sola Scriptura (« seules les Ecritures », sous-entendu « sans la médiation de l’Eglise ») résume la position de Luther à ce sujet. Seuls les textes canoniques sont les sources infaillibles de la foi et de la pratique religieuse. Il n’y a pas de place pour une médiation institutionnelle entre le croyant et le texte. Aucune autorité (prêtre, pape ou concile) n’est reconnue; l’interprétation libre, individuelle des textes est laissée entièrement ouverte.

En Islam, comme dans le christianisme, on observe là encore une polarisation analogue entre deux attitudes fondamentales, l’une qui consacre les droits de la raison et de la recherche personnelle, ainsi que la liberté de l’homme de se déterminer par lui-même, et l’autre qui ne cesse de marteler l’importance de la tradition et de la communauté, garants contre le risque des schismes et du sectarisme.

4. Religion et Politique, Dîn wa Dawla.

En Islam, la personnalité du Prophète dut incarner d’emblée une responsabilité religieuse et politique. L’Islam voit de manière intégrée la religion et l’Etat, Dîn wa Dawla. Le mot دِين, dîn, « coutume, habitude, manière d’agir, voie, chemin, croyance, religion, obéissance, calcul, supputation », vient de la racine دَانَ , dâna, dont le premier sens est « être débiteur, s’endetter, emprunter », puis « forcer, contraindre, obliger à quelque chose ». De nombreux autres sens dérivés incluent « se soumettre, obéir, servir » et enfin « avoir de la religion, professer une croyance, surtout l’islamisme »7. Quant à دَوْلَة, dawla, « période, changement, vicissitude, pouvoir, empire, royaume, état », ce mot vient de دَالَ, dâla, « tourner, être en rotation continuelle, chercher à tourner son adversaire, être lâche et pendant (se dit du ventre), marcher en se dandinant avec jactance, faire succéder des changements les uns aux autres »8. Tout un programme.

Pour sa part, le christianisme à son origine s’était placé en dehors de la question du pouvoir temporel, comme l’affirme l’Evangile : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ou « Mon royaume n’est pas de ce monde ». C’est seulement après la conversion de l’empereur Constantin en l’an 312, qui ouvrit la voie à la christianisation de l’empire romain, que se posa la question des rapports entre le pouvoir et la religion. Les querelles autour du césaro-papisme, le rôle des princes allemands dans la Réforme protestante, la création de l’Eglise d’Angleterre par Henry VIII illustrent la diversité des positions possibles.

En France la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat ne date que de 1905. Mais deux décennies plus tard, en Allemagne, un Carl Schmitt pouvait continuer d’affirmer qu’il n’y a pas d’opposition réelle entre la religion et l’Etat, et que les soubassements de l’Etat sont toujours d’origine théologique. Pour lui, l’Etat de droit moderne, qui découle du rationalisme de l’Aufklärung, a voulu imposer la règle inflexible de la loi, et a cherché à éradiquer l’exception sous toutes ses formes, en privilégiant l’impersonnel sur le personnel, le général sur l’individuel. Ceci équivaut selon Schmitt à un parti théologique radical, qui vise à récuser la possibilité de l’intervention directe du souverain dans l’ordre juridique existant. Et Schmitt ne cache pas sa sympathie pour le parti théologique inverse, en appelant à privilégier politiquement l’« exception » et la « décision », contre la « règle » ou la « loi ». Ce qui le conduisit d’ailleurs à soutenir le nazisme, et son homme « d’exception », le Führer.

Ce dualisme structural de la règle et de l’exception se retrouve dans de nombreux domaines. J’aimerais citer à cet égard la fameuse opposition entre l’école de grammairien de Basra et celle de Koufa, au 9ème siècle. La première insistait sur la systématisation de la règle, la seconde sur les exceptions et les irrégularités. Comparé au système rigoureux de l’école de Basra, celui des grammairiens de Koufa est une somme de décisions particulières, prononcées devant chaque cas, car chaque cas paraît un cas d’espèce. A Koufa, on avait le goût de la diversité justifiant l’individuel, l’exceptionnel, la forme unique, l’anomalie, au dépens des lois générales. En revanche à Basra, les règles de la grammaire devaient refléter la régularité supposée des lois de la pensée, de la nature et de la vie.

Plusieurs siècles auparavant, les grammairiens grecs d’Alexandrie et ceux de Pergame s’opposèrent aussi en une lutte entre « analogistes » et « anomalistes », et plusieurs siècles plus tard, la dialectique du général et de l’exception anima la fameuse querelle scolastique des universaux qui opposa les « réalistes » et les « nominalistes ».

On peut enfin remarquer que les dualismes raison/foi et libre arbitre/prédestination ou communauté/individu s’articulent autour du schème plus fondamental relation/séparation qui équivaut au schème règle/exception. Ces schèmes renvoient en fait à la dualité de l’intelligence et de la volonté, ou au dualisme du « logos » et du « nomos » — c’est-à-dire, ce qui dans l’esprit humain s’attache à « lier » et ce qui vise à « séparer ».

5. La règle et l’exception.

Pour signifier la « loi » civile, l’arabe utiliser les mots نامُوس namouss (loi) et قَانُون qanoun (règle, type, principe) qui sont en fait de simples transcriptions des mots grecs νόμος, nomos et κανών, kanon. Nomos signifiait originairement en grec « division de territoire, pâturage, pacage » et par dérivation « usage, coutume, loi », et kanon avait pour premier sens « baguette droite, règle ». Il a été emprunté par le latin administratif pour signifier l’ « impôt », et par la langue de l’Eglise pour signifier la « règle », le « canon »9.

Pour dire la « loi » divine, l’arabe utilise شرِيعَة chari’a. Ce mot vient de la racine شَرَعَdont le premier sens est « ôter la peau d’un animal tué en commençant par une incision entre les jambes », d’où les sens dérivés : « entamer, commencer une affaire, entrer en matière ; entrer dans l’eau ; diriger une lance contre quelqu’un » puis «  rendre clair, évident ; établir, faire une loi ». A la forme II, ce verbe signifie : « frayer un chemin ; faire entrer dans l’eau, amener ses bestiaux à un endroit commode pour qu’ils puissent boire à la rivière»10.

Le mot chari’a permet plusieurs glissements métaphoriques à partir de l’idée de commencement, d’entame, ou d’incision. De là, l’idée d’entrée dans l’eau, puis de la route à suivre pour aller à la rivière, du tracé de la route, pour enfin aboutir à l’idée d’établissement d’une loi, d’un code.

Notons qu’en hébreu, l’équivalent de la chari’a est la torah, « loi », qui vient de la racine יָרָה yarah, qui signifie « jeter, lancer, tirer » et, en sens dérivé, « jeter les fondements, poser, ériger ». Les racines des mots torah et chari’a ont donc en commun l’idée d’un geste initial, « incisif » (comme un coup de lance).

Le mot sunna (usage, habitude, loi, tradition) désigne la coutume normative. La racine de sunna est le verbe سَنَّ, sanna, qui veut dire « former, figurer une chose, percer d’un coup de lance, mener, faire marcher devant soi, élever un troupeau, séparer, distinguer, suivre la route », et de là : « suivre telle règle, observer tel usage, puis établir une loi, prescrire un usage ».11 Dans le droit islamique, il désigne le comportement du prophète. Sunna désigne aussi l’« habitude » d’Allah, qui peut équivaloir aux « lois » de la nature. Ce n’est que tardivement que ce mot fut approprié par les « Sunnites », s’autoproclamant « gens de la sunna ».12

Quant à l’« exception », elle se dit en arabe : اِسْتِثْناء, istithnâ’, de la racine ثَنَى, thana, « plier, recourber, tourner (à droite ou à gauche), doubler, répéter, être le deuxième », et qui donne aussi أَثْناء, athnâ’, « second ».

Cette racine peut être rapprochée phonétiquement et sémantiquement de l’hébreu שֵׁנִי , sheniy, « second, autre », שֵׁנָא , shenâa, « se changer, être changé » , שָׁנָה , shânah, « faire une seconde fois, répéter ; changer, différer », ou encore de שֵׁנָה , shenâh, « sommeil, rêve, songe ». Le glissement de sens entre « second », « répétition », « changement » et « rêve » est utilisé délibérément dans plusieurs versets bibliques, comme par exemple : « Il se rendormit et eut un deuxième songe » (Gen. 41, 5).

La « loi » est associée en hébreu et en arabe à l’idée d’un coup incisif. L’idée duale d’« exception » est associée en arabe au pli, à la courbe, au virage, qui connotent le changement et l’altérité. En hébreu, la même racine conduit à évoquer un « deuxième monde », celui des songes.

6. L’Occident, l’Orient et l’exil.

En langue arabe, le mot « Occident » peut se traduire littéralement par le mot مَغْرِب , maghrib ou « Maghreb ». Ce mot désigne aussi le Maroc. Il est composé du préfixe ma- qui veut dire le lieu, l’endroit, et de la racine غرب, gharaba, dont le sens premier est: « s’en aller, s’éloigner, émigrer, partir, ou se coucher (soleil) », et de façon dérivée, « être long à venir ou à faire quelque chose » mais aussi « être dans l’allégresse, être étrange ». Ainsi le mot غَرْب , gharb, signifie à la fois le couchant, l’ouest, l’occident, mais aussi la fougue, l’impétuosité, la jeunesse. L’adjectif غَريب , gharib, offre une belle polysémie: « bizarre, étrange, inouï, inimaginable, extraordinaire, étranger, rare »…

L’une des significations de gharib appartient au vocabulaire mystique. Il signifie l’« exotérique », par opposition à l’« ésotérique » associé à l’ « Orient ». Le philosophe Ibn Bâjja (Avempace), né à Saragosse à la fin du 11ème siècle, écrivit le Régime du solitaire (Tadbîr al-mutawahhid), dans lequel il utilise le mot gharîb pour désigner des hommes qui sont devenus des étrangers dans leur famille et dans leur société, par allusion à Fârâbî et aux mystiques soufis.

A propos de l’interprétation du Coran (ta’wil), Corbin pousse cette idée plus loin : « Sous l’idée de l’exegesis transparaît celle d’un exode, d’une « sortie d’Egypte », qui est un exode hors de la métaphore et de la servitude de la lettre, hors de l’exil et de l’Occident de l’apparence exotérique vers l’Orient de l’idée originelle et cachée. »

Sohravardi, surnommé le « shaykh al-ishrâq », (l’Ancien de l’Orient), qui fait partie des Ishraqîyûn ou « orientaux », a écrit un Récit de l’exil occidental (Qissat al-ghorbat al-gharbîya). On note le jeu de mot sur ghorbat (exil) et gharbîya (occidental), basés sur la même racine gharb. Dans ce texte, l’« Occident » est une métaphore de l’ « exil », et s’oppose à l’ « Orient des Lumières ». La « théosophie orientale » y est présentée comme amenant le gnostique à prendre conscience de son « exil occidental ». L’initiation doit viser à reconduire le mystique à son origine, à son « Orient ».

Si l’on détache les mots Occident et Orient de toute connotation géographique, on voit que le rêve de cette gnose est que tout homme puisse se faire « occidental », c’est-à-dire « étranger », « exilé » dans sa propre famille et dans sa société, pour mieux devenir « oriental », pour « s’exiler » par l’esprit vers l’ « Orient » de la Lumière. Autrement dit, pour le mystique, l’exil est une règle, en vue d’atteindre l’Exception, qui est aussil’Unique. On trouve d’ailleurs dans le Coran un verset qui se réfère aux « Occidents » et aux « Orients », dans une forme plurielle qui ne peut que renvoyer à une interprétation absolument autre que géographique : « Allah est le Seigneur des Orients et des Occidents » (70,49).

1 Les opinions exprimées ici par l’auteur n’engagent que lui, et en aucune manière l’Organisation pour laquelle il travaille.

2 Dictionnaire arabe-français. A de Biberstein Kazimirski. 1860

3Dictionnaire étymologique de la langue latine. A. Ernout et A. Meillet. 2001

4Traité théologico-politique. Spinoza.

5Dictionnaire arabe-français. A de Biberstein Kazimirski. 1860

6« Comme une condition de la responsabilité légale est le libre arbitre (الإختيار ikhtiyar), celui qui donne son assentiment à une proposition erronée parce que quelque incertitude l’a affecté, s’il est homme de la science, est pardonnable». (Fasl Al-Maqal, 34).

7Dictionnaire arabe-français. A de Biberstein Kazimirski. 1860. Tome I, p. 758

8Dictionnaire arabe-français.A de Biberstein Kazimirski. 1860. Tome I, p. 751-752

9Dictionnaire étymologique de la langue grecque. P. Chantraine. 1977

10Dictionnaire arabe-français. A. de Biberstein Kazimirski. 1860

11Dictionnaire arabe-français. A. de Biberstein Kazimirski. 1860

12Vocabulaire européen des philosophies. Sous la direction de B. Cassin. 2004. p. 1298.

Le sang coule et Dieu se tait


60

Dans un essai écrit il y a environ quarante ans, Les gnostiques, Jacques Lacarrière s’en prend violemment au christianisme des premiers siècles, et de notre temps. « Les Chrétiens, avec leur mythologie compensatrice et castratrice, ont totalement éludé les problèmes quotidiens de leur temps et perpétué jusqu’à notre époque l’acceptation de toutes les injustices sociales et la soumission aux pouvoirs établis. »

Ce jugement sans nuances ne rend pas exactement compte de l’histoire du christianisme, mais l’intention est ailleurs. Il s’agit, par contraste, de faire l’éloge appuyé du gnosticisme. « Les gnostiques, eux, n’ont cessé de prôner l’insoumission à l’égard de tous les pouvoirs, chrétiens ou païens. »

Lacarrière prend fait et cause pour les gnostiques, se pose lui-même comme un « gnostique réincarné, deux mille ans après », et proclame avec emphase leur thèse fondamentale : « Toutes les institutions, toutes les lois, religions, églises, pouvoirs ne sont que des plaisanteries, des pièges et la perpétuation d’une duperie millénaire. Résumons-nous : nous sommes des exploités à l’échelle cosmique, les prolétaires du bourreau-démiurge, des esclaves exilés dans un monde soumis viscéralement à la violence. »

Pour les gnostiques, le monde est une « prison », un « cloaque », un « bourbier », un « désert ». De même, le corps humain est un « tombeau », un « vampire ».

Le monde où nous vivons n’a pas été créé par le vrai Dieu. Il est l’œuvre du Démiurge, un dieu « simulateur ». Les gnostiques refusent ce monde mauvais, et ce faux Dieu — qu’ils nomment Jéhovah, et s’en mettent en marge, radicalement.

Où et quand naquit la gnose ? Selon Lacarrière, c’est à Alexandrie, au 2ème siècle. C’était un « creuset, foyer, mortier, haut fourneau, alambic où se mêlent, se distillent, s’infusent et se transfusent tous les ciels, tous les dieux, tous les songes (…) On y découvre toutes les races, tous les continents (l’Afrique, l’Asie, l’Europe), tous les siècles (ceux de l’antique Égypte qui y conserve ses sanctuaires, ceux d’Athènes et de Rome, ceux de Judée, de Palestine et de Babylonie). »

En théorie, un tel lieu de rencontre et de mémoire pourrait générer une civilisation englobante et globalisante. Mais les gnostiques n’ont que faire de ces utopies. Ils nient la réalité même de ce bas monde, entièrement voué au mal.

Tous les signes, tous les symboles sont inversés. Le Serpent, Caïn, Seth, sont pour les gnostiques « les premiers Révoltés de l’histoire du monde ». Les gnostiques en font « les fondateurs de leurs sectes et les auteurs de leurs livres secrets ».

Les sectes gnostiques ont des noms divers, énumérés par Épiphane, les Nicolaïtes, les Phibionites, les Stratiotiques, les Euchites, les Lévitiques, les Borborites, les Coddiens, les Zachéens, les Barbélites, etc. Ces termes avaient une signification immédiatement comprise des populations parlant grec. Les Stratiotiques, cela signifiait « les Soldats », les Phibionites sont « les Humbles », les Euchites sont « les Priants », les Zachéens sont « les Initiés ».

Si Lacarrière est fasciné par les gnostiques, il a cependant beaucoup de difficultés à percer leurs « secrets », à retrouver « leurs chemins voilés », à comprendre « leurs révélations hermétiques ».

Il y a notamment la question des cérémonies à caractère extatique, avec des musiques frénétiques, utilisant le mode phrygien (flûtes et tambourins), avec des danses orgiaques, la consommation de breuvages provoquant des phénomènes de transes et de possession collective, et « d’horribles bacchanales où hommes et femmes se mélangeaient », comme le rapporte Théodoret de Cyr.

Les gnostiques, explique Lacarière, avaient compris que le monde était « un monde d’injustices, de violences, de massacres, d’esclavages, de misères, de famines, d’horreurs ». Il fallait refuser ce monde, contrairement à ce que prône le christianisme. « Il faut toute l’impudente hypocrisie de la morale chrétienne pour faire croire aux masses spoliées, exploitées, affamées que leurs épreuves étaient enrichissantes et leur ouvraient les portes d’un autre monde. »

Lacarrière conclut en faisant appel à la nécessité, aujourd’hui, d’un « nouveau gnosticisme ». Le « gnostique d’aujourd’hui » doit être un « homme tourné vers le présent et le futur, avec la certitude intuitive qu’il possède avant tout en lui-même les clés de cet avenir, certitude qu’il devra opposer à toutes les mythologies rassurantes. »

Ces phrases martiales et martelées datent du début des années 1970. Aujourd’hui, le débat plusieurs fois millénaire entre le christianisme et le gnosticisme paraît avoir perdu un peu de sa signification profonde. L’actualité semble plus intéressée par le rapport entre religion et fondamentalisme, et par la question du terrorisme. Des fous fanatiques prêts à donner leur vie pour détruire un ordre du monde qu’ils jugent vicié jusqu’à sa racine occupent désormais la une des médias.

Au Bardo, où vit encore la mémoire de l’antique Carthage, on vient de faire couler le sang des touristes. Les États démocratiques peuvent-ils se défendre contre des hommes ou des femmes absolument résolus, et méprisant la vie, celle des autres comme la leur propre ?

La guerre entre la démocratie et le terrorisme peut empirer, s’embraser. L’histoire ne manque pas de références possibles d’analogies tentantes. Par exemple, je propose d’interpréter l’irréductible combat entre les chrétiens et les gnostiques comme une métaphore de cette guerre présente. Ce que les gnostiques représentaient jadis d’absolument radical, contre les païens, les juifs et les chrétiens d’alors, les djihadistes l’incarnent aujourd’hui vis-à-vis du « monde », le monde occidental, le monde des démocraties riches ou non, alertes ou assoupies, centrées sur leurs petits univers, leurs étroites références, leurs consciences bonnes, courtes et satisfaites, ou bien capables encore de rêves transcendants.

L’histoire est toujours en train de se faire, et nul ne sait comment les choses vont tourner. Que l’extrême droite prenne autant d’ampleur dans des pays qui la vomissaient, hier encore, est un signe peut-être annonciateur de catastrophes à venir.

Nous sommes des êtres de chair et de sang, et notre destin est fondamentalement lié à cette essence charnelle, sanguine. Le sang coule dans nos veines, parcourt sans cesse notre corps, et c’est donc une possibilité très haute qu’il puisse aussi couler au-dehors de ce corps, si le mal, la volonté du mal s’acharne à le répandre.

Nous payons notre nature humaine au prix du sang qui coule. Car nous ne sommes ni des pierres, ni de purs esprits. Lacarrière cite pour se justifier Marguerite Yourcenar, qui écrit dans l’Œuvre au noir : «La souffrance et conséquemment la joie et par là même le bien et ce que nous nommons le mal, la justice et ce qui est pour nous l’injustice et enfin, sous une forme ou une autre, l’entendement qui sert à distinguer ces contraires, n’existent que dans le seul monde du sang et peut-être de la sève… Tout le reste, je veux dire le règne minéral et celui des esprits s’il existe, est peut-être insentient et tranquille, par-delà nos joies et nos peines ou en deçà d’elles. Nos tribulations ne sont possiblement qu’une exception infime dans la fabrique universelle et ceci pourrait expliquer l’indifférence de cette substance immuable que dévotement nous appelons Dieu. »

Le sang coule, dans l’indifférence du monde et de ce Dieu-là.

Quel Dieu ? Le Dieu du Livre ? Le Dieu du monothéisme ou le Dieu du djihad ? Le Dieu universel, dit « catholique », ou le Dieu des « élus », qu’ils soient calvinistes, gnostiques ou fondamentalistes? Ou tous ces Dieux mis ensemble, pour n’en former qu’un, le Dieu Unique ?

Notre cœur bat, notre sang coule. Et Dieu se tait. Pourquoi ?

Soit il n’existe pas, soit il est indifférent (comme Yourcenar le propose). Mais il y a une troisième possibilité : sa mutité n’est peut-être qu’apparente. Pour percevoir et entendre, il faudrait être poète ou voyant, initié ou mystagogue, shaman ou ishrâqiyun.

Qu’est-ce que l’ « intérêt mondial » ?


Pour les éveillés il y a un monde un et commun, mais pour ceux qui dorment chacun s’en retourne vers le sien propre. (Héraclite)

L’idée de bien commun, fort ancienne, est aujourd’hui de plus en plus décriée. La pensée néo-libérale ne conçoit que les biens privés, dont la somme totale équivaudrait spontanément à l’intérêt de la société. Au moment où la planète Terre se rétrécit et se réchauffe, on ne saisit pas bien, cependant, comment des milliards de biens privés, pourraient par l’action d’une « main invisible » se coaliser, pour orienter le monde dans des choix stratégiques à long terme.

Je propose de revenir à cette antique question du bien commun, et d’examiner si l’idée d’un bien commun à l’échelle mondiale serait utile à l’élaboration de politiques d’intérêt mondial.

 

L’idée de « bien » a fait l’objet de beaux développements dans la philosophie de l’antiquité, qu’elle soit occidentale ou non. Pour Platon, l’âme peut saisir « la nature du Bien, qu’on a de la peine à voir, mais qui, une fois vue, apparaît au raisonnement comme étant en définitive la cause universelle de toute rectitude et de toute beauté . » [1] Il ajoute «  qu’il faut l’avoir vue si l’on veut agir sagement, soit dans la vie privée, soit dans la vie publique. »

 

A Rome, le nom même de république, res publica, porte aux nues l’idée de bien commun, et la vertu (virtus) du citoyen est de le défendre jusqu’à la mort.

Quand Brutus projette de tuer César, c’est pour cet idéal. Shakespeare lui fait dire :

« Ai-je donc sujet de le haïr? Pour moi, non, mais pour le bien public. »[2]

Si quelque chose touche au bien commun, alors Brutus dit : « Mettez l’honneur dans un œil, la mort dans l’autre, je les regarderai du même regard ». [3] De Platon à St Thomas d’Aquin, le « bien commun » est une image du bien en soi, une image de la Divinité elle-même, et saint Paul indique dans son Epître aux Corinthiens : « A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun. »[4]

Leibniz précise la mesure de cet idéal. « Je crois que le renoncement total à soi-même n’est autre chose que de préférer le bien commun, ou, ce qui est la même chose, la gloire de Dieu à son intérêt particulier. Ce renoncement ne demande pas un repos mais une activité. »[5]

Par là, on voit que l’idéal du  bien commun n’est pas sans rapport avec l’idéal de la charité chrétienne, fondé sur le renoncement à son intérêt propre, et la prise en compte prioritaire du besoin des plus faibles, des plus démunis.

 

C’est avec les Lumières que l’idée d’ « intérêt général » laïcise en quelque sorte la notion de bien commun. L’intérêt général se définit comme l’expression d’une volonté générale supérieure aux intérêts particuliers. C’est la loi qui l’incarne, et le définit.

J’ai parlé un jour dans une réunion au Sénat de la difficulté de définir l’intérêt général à des parlementaires, ils m’ont répondu avec une once de suffisance : « Mais c’est nous l’intérêt général ! ».

Admettons. Il reste cependant à définir comment faire émerger l’intérêt général à l’échelle mondiale. Dans le système actuel, ne peuvent en effet émerger que des intérêts généraux locaux ou nationaux, et plus rarement régionaux.  Mais comme il n’y a ni élections mondiales, ni parlement mondial, il n’y a donc pas aujourd’hui d’ « intérêt mondial » dûment repérable sur les radars politiques.

En théorie, il suffirait d’appliquer la méthode des Lumières, et notamment le processus démocratique, pour parvenir à formuler une « volonté mondiale », supérieure aux intérêts nationaux, qui s’incarnerait dans des « lois mondiales ».

On s’aperçoit vite que formuler le problème en ces termes gêne terriblement les puissances régionales qui ont beaucoup à perdre au cas où une telle volonté mondiale, démocratiquement exprimée, venait à limiter leurs pouvoirs, freiner leur prééminence, et instaurer un contrôle de l’opinion mondiale sur les enjeux planétaires.

 

C’est sans doute la raison pour laquelle, s’exprime aujourd’hui avec force un tout autre courant de pensée, néo-nominaliste, s’appuyant lui aussi d’ailleurs sur une ancienne tradition. Les nominalistes (dont les penseurs modernes sont Occam, Hobbes, Bentham, Locke) nient simplement, brutalement, l’idée même de bien commun ou d’intérêt général. Pour eux, il n’y a que les intérêts particuliers, et l’intérêt général est ravalé au rang de fiction ou de chimère.

 

Ces deux traditions antagonistes,  l’une reconnaissant et magnifiant le concept de bien commun, l’autre niant son existence même, se fondent en réalité sur deux systèmes de valeur et de pensée divergeant radicalement.

Le fossé entre ceux qui croient au bien commun et ceux qui n’y croient pas, traverse les religions et les époques, et se ramène en fin de compte à une différence fondamentale de conception quant à la destinée de l’homme.

 

La définition du bien commun ou la question de son existence même renvoient en fait à un choix de valeurs, basées sur des intuitions premières, entre lesquelles il semble difficile de se décider rationnellement.

Le débat de Luther et d’Erasme, le premier niant avec férocité toute liberté à l’homme, enfermé dans son « serf arbitre », et tentant de ridiculiser l’humanisme d’Erasme, en est un exemple. Cet ancien (et célèbre) débat témoigne du lien profond, dans l’Europe de la Réforme et des Lumières, entre intuition métaphysique et lointaines conséquences politiques, juridiques, sociétales.

De même, il paraît impossible de trancher rationnellement entre les intuitions premières d’un Hobbes (la peur de la mort) ou d’un Rousseau (la liberté mise au-dessus de la vie elle-même).

On pourrait en rester à ces apories. Mais aujourd’hui, situation nouvelle, la prolifération de questions essentielles pour la survie du système limité, fragile et fermé, que représente la planète Terre, nous invite à poser la question du bien commun, sous un autre angle. L’humanité tout entière est de plus en plus confrontée à des problèmes d’une nature intrinsèquement mondialisée. L’idée d’un « bien mondial » est-elle utile pour théoriser des actions d’envergure mondiale?

Autrement dit, entre les défenseurs et les pourfendeurs du bien commun, et au-delà de leur fossé idéologique, n’y a-t-il pas un moyen de trancher par l’observation de la réalité. Le bien mondial, bien que difficile à saisir, n’est-il pas plus aisé à voir à la lumière des défis flagrants de la mondialisation ?

Confrontés à la dérive possible du vaisseau Terre, ne devons-nous pas convenir de la nécessité d’une forme de gouvernance mondiale – impliquant par là même la définition de critères de légitimité intellectuelle et morale, c’est-à-dire la capacité à articuler rationnellement la nature de l’intérêt mondial ?

 

Pour les penseurs classiques, tenants du bien commun, le bien de l’individu est d’un statut ontologiquement inférieur au bien commun, lequel, on l’a dit, représente littéralement l’essence du divin.

Assez logiquement, l’une des conséquences les plus importantes de la notion de bien commun ou d’intérêt général est donc de limiter, au nom des finalités supérieures qu’elle représente, les droits de l’individu, comme le droit de propriété et la liberté d’entreprendre.

A l’évidence, les ennemis de l’intérêt général qui mettent l’individu au-dessus de tout, n’en ont que plus d’incitation à en nier radicalement l’existence.

Les nominalistes, qui fourbissent les arguments philosophiques des opposants les plus acharnés au bien commun, mettent en cause les concepts mêmes de « bien » ou de « commun », qu’ils considèrent comme des « fictions », des « chimères ».

A cette aune, le « bien commun » leur paraît être une double chimère.

 

Pour eux, l’individu est la seule réalité, réelle, et non verbale, et la seule mesure du « bien ». La pensée libérale contemporaine, utilitariste et néo-nominaliste, fait plus de place aux intérêts de l’individu qu’à ceux de la société. Pour elle l’action d’une main invisible permet d’approcher le meilleur des mondes possibles, par la liberté qui est laissée à chacun.

Cette main invisible est ce que Hayek appelle un « ordre abstrait » . Cet ordre abstrait, c’est grosso modo la libre concurrence : « la concurrence est ce qui oblige les gens à agir rationnellement pour pouvoir subsister ».

Pour Hayek, l’intérêt général c’est de respecter cette abstraction froide, aveugle, et de s’appuyer sur « ces forces supra-personnelles et auto-organisatrices » qui créent les ordres spontanés.

Cet ordre abstrait n’est pas basé sur des concepts ou des lois, il n’est pas verbalisable et encore moins objet de débats, mais il est en quelque sorte immanent, biologiquement inscrit dans nos gènes, ou dans la coutume. 

Il importe de souligner que, pour Hayek, « l’abstraction n’est pas un produit de l’esprit, mais plutôt ce dont est constitué l’esprit ». Les règles immanentes, qui doivent ainsi gouverner la « Société ouverte », sont en effet beaucoup plus générales et abstraites que tout ce que le langage est actuellement capable d’exprimer ».

La pensée libérale laisse à la concurrence le soin d’arbitrer entre les conflits d’intérêts. Elle n’a guère de moyens de traiter les questions de stratégie à long terme. Elle ne se préoccupe pas du fait que le laisser-faire privilégie l’intérêt des quelques puissants sur celui de la multitude des faibles.

Quant aux marxistes, ils ne sont pas moins nominalistes que les libéraux. La critique marxiste montre comment prévaut l’intérêt des classes sociales qui ont conquis le pouvoir. Mais elle a bien du mal à formuler positivement l’intérêt commun, ou l’intérêt mondial.

L’impossibilité apparente de définir aujourd’hui le bien commun et la crise de la notion même d’intérêt général sont en réalité la dernière incarnation d’un débat pluriséculaire.

Ce débat porte le nom de « querelle des universaux », entre les nominalistes et les réalistes.

Il est crucial de revenir sur les fondements et les intuitions originelles des deux parties. C’est dans la sphère religieuse qu’on peut le mieux les retrouver et les lire, à mon avis. Le dominicain Thomas d’Aquin et le franciscain Guillaume d’Occam en sont les premiers hérauts, annonçant le schisme de la Réforme, où l’on verra s’affronter deux conceptions diamétralement opposées de la nature du bien et du mal, de la liberté et de la grâce.

 

Rappelons que pour Luther et Calvin, Dieu est à jamais au-delà et en dehors de notre capacité de compréhension et de raison. Sa justice n’est pas la nôtre. Il a par exemple choisi ses élus en dehors de tout mérite rationnel.

En invalidant la raison, la justice et toute notion rationnelle du bien, Calvin supporte un nominalisme radical, ontologique, qui se traduit par :

–       un refus de la raison (elle est tentatrice, et en ceci diabolique)

–       un refus de la notion de bien commun (il n’y a que des grâces privées)

 

A l’inverse, le message humaniste et universaliste du catholicisme (exprimé philosophiquement par Thomas d’Aquin, le « docteur commun » de l’Eglise), se base sur :

–  l’idée que la foi et la raison sont compatibles

–  l’idée que Dieu est le bien commun par essence, et que le bien commun est plus divin que le bien privé.

 

Pour Thomas, le bien « commun » est voulu par Dieu, et en est une image.

Pour Calvin, la grâce de Dieu est irrationnelle et ne touche que quelques « élus ». Le « commun » est assimilable au péché.

Ces deux philosophies sont, à l’évidence, incompatibles et opposées.

Le débat actuel sur l’intérêt général, s’ancre encore, à notre avis, sur cette coupure apparemment irréconciliable.

Alors qu’elles avaient tenté de laïciser ce débat, les Lumières elles-mêmes sont aujourd’hui menacées en leurs idéaux, réfutés par les thèses néo-libérales. En reconnaissant la violence et la radicalité de l’attaque néo-libérale, il importe de mettre en lumière les bases foncièrement anti-rationnelles de leur déni.

 

La philosophie thomiste permettait de penser un « monde commun » dont les plus hautes valeurs sont la perception rationnelle de l’intérêt général et sa réalisation concrète, effective, sur terre. Mais la philosophie calviniste, dans son pessimisme, nie l’idée de perception rationnelle du « bien », et par la cruauté intrinsèque du choix électif, nie l’idée du « commun ». Elle exige par conséquent, pour mater les « déchus », un Léviathan pour maintenir l’ordre nécessaire. Hobbes l’a bien théorisé.

 

Dans un monde en voie de rétrécissement et d’interdépendance, les théories politiques inspirées par les valeurs du calvinisme hobbesien, par l’exclusion de toute idée de communauté mondiale, sont porteuses à terme de grands dangers. La guerre de tous contre tous, à l’échelle mondiale, déjà évoquée par Hobbes, pourrait se transformer en une « guerre civile mondiale » – contre laquelle le seul recours serait un Léviathan mondial, et tyrannique.

 

En témoignent les tenants du choc des civilisations.

Un éditorialiste résumait ainsi son interprétation de la coupure entre « eux » et « nous »: « Nous n’avons pas seulement des idées différentes, nous avons une relation différente aux idées. » Tout se passerait alors comme si l’homo sapiens sapiens n’avait atteint un certain niveau de mutation rationnel et sapiential dans certaines parties du monde, et pas dans d’autres.

Quelles sont les faiblesses et contradictions du modèle Calvino-Hobbesien ?

Il est foncièrement individualiste et élitiste, donc anti-majoritaire et anti-démocratique. Il est séparatiste (avec toutes sortes d’exclusions, de ghettos, et de lignes de coupures globales dans le style de Carl  Schmitt).

Par son nominalisme, il favorise seulement des valeurs matérielles, individualistes, des discours pragmatiques, utilitaristes, mercantiles. Il ne supporte pas la « lumière crue » de l’opinion publique. Il doit tromper et désinformer sur les valeurs qu’il défend en réalité, pour survivre sans susciter la révolte du sens commun.

 

Notre planète mondialisée, sillonnée de réseaux denses et en court-circuit médiatique permanent, peut-elle fonder son avenir sur une philosophie politique de ce genre ?

Peut-on penser que nous allons vers une civilisation universelle, avec l’émergence d’un système juridique et politique « mondial » (et non pas « international » mot, rappelons-le, inventé par Bentham, nominaliste extrême) ?

Si l’on arrive à définir les conditions d’un modèle mondial de bonne gouvernance à l’échelle mondiale, même dans des domaines spécifiques, le Bien Mondial s’en trouvera renforcé. N’oublions pas qu’émerge aussi une communauté mondiale (et une opinion mondiale), pour laquelle il faut faire l’effort de définir rationnellement des critères objectifs du Bien Mondial.

Par exemple,  nul ne peut nier qu’il existe des « biens publics mondiaux » (l’eau, la paix, l’éducation, le climat, les orbites géostationnaires, la propriété intellectuelle « tombée dans le domaine public », les ressources minérales du fond des mers, la Lune, la norme HTML, etc.…)

Il semble évident que les biens publics mondiaux ne doivent pas être laissés libres au pillage privatif, mais qu’ils doivent être bien gérés, dans l’intérêt mondial.

La proximité formelle et le renforcement réciproque entre l’existence de biens publics mondiaux et le concept de Bien Mondial est un encouragement à définir rationnellement ce dernier.

 

Pour déterminer si une politique économique ou sociale va dans le sens du Bien Mondial, il faut savoir si elle permet de répondre à des questions comme:

-Milite-t-elle en faveur de la paix mondiale par son « soft power » (contre l’alternative de la guerre du « hard power ») ?

-Renforce-t-elle la cohésion mondiale et la solidarité inter-générationnelle ?

-Assure-t-elle le développement à long terme du monde et de son éco-système ?

-Permet-t-elle l’interdépendance des sociétés, leurs échanges économiques et spirituels ?

-Favorise-t-elle la création et l’accès au savoir par l’ensemble des peuples du monde ?

-Encourage-t-elle la reconnaissance de principes éthiques de portée mondiale ?

-Protège les biens publics mondiaux ?

-Est-elle compatible avec le principe de différence de John Rawls, qui préconise de défendre en priorité l’intérêt des plus défavorisés ?

 


[1] La République VII, 516-517

[2] Shakespeare, Jules César, acte 2 sc 1

[3] Ibid. Acte 1 sc. 2

[4] 1ère épître aux Corinthiens Ch. 12, 7

[5] Leibniz . Lettre à Morele. 29 sept. 1698

Petit voyage de la Syrie à l’Afghanistan en passant par l’Égypte, à la recherche de l’encre dans le sable


Jamblique est né à Chalcis (aujourd’hui Qinnasrîn) au Nord-Ouest de la Syrie vers 242, dans une famille princière de Émèse (aujourd’hui Homs). C’est un philosophe néo-platonicien. Il pense que l’humanité est composée d’âmes déchues, mais que les dieux ont envoyé ici-bas quelques hommes sages comme Orphée, Pythagore, Platon, Hermès pour leur venir en aide. A la différence de Porphyre et Plotin qui restèrent strictement sur le plan philosophique, Jamblique se targuait aussi de théurgie, comme Syrianos et Proclos. L’âme est appelée, par des pratiques religieuses poussées, des rites d’initiations, des sacrifices, des invocations visant à l’extase mystique, à s’unir degré par degré à des êtres d’une nature supérieure, des héros, des « démons », des anges et des archanges. Le but est de tenter de s’unir progressivement à l’Un, au Dieu ineffable.

Dans les Mystères d’Égypte, Jamblique passe en revue tout ce qu’il sait de la sagesse chaldéo-égyptienne. Il utilise l’idée d’une « dégradation » progressive, d’une chute à partir du Dieu ineffable. Il y a une hiérarchie descendante qui inclut des êtres divins, et comprend les archanges, les anges, les « démons », les héros, les archontes jusqu’à atteindre les âmes humaines. Il décrit deux sortes d’extase, analyse les causes du mal, la puissance théurgique des sacrifices et présente la mystagogie symbolique des Égyptiens ainsi que la théologie et l’astrologie hermétiques. Toute âme est gardée par un « démon » personnel qui doit l’aider à atteindre son but ultime, le bonheur, l’union avec le divin.

Jamblique croit qu’un contact avec le divin est possible, mais certes pas par le moyen de la connaissance. « A vrai dire ce n’est pas même une connaissance que le contact avec la divinité. Car la connaissance est séparée par une sorte d’altérité. » (Les Mystères d’Égypte, I,3). Cette expérience mystique est difficile à expliquer. « Nous sommes plutôt enveloppés de la présence divine ; c’est elle qui fait notre plénitude, et nous tenons notre être même de la science des dieux. » (Ibid.) Jamblique use des métaphores et des symboles égyptiens bien connus, comme le limon, le lotus, la barque solaire. Ce sont des iamges simples mais très efficaces pour expliquer le fond de l’affaire. « Conçois comme du limon tout le corporel, le matériel, l’élément nourricier et générateur ou toutes les espèces matérielles de la nature qu’emportent les flots agités de la matière, tout ce qui reçoit le fleuve du devenir et retombe avec lui (…) Le fait d’être assis sur un lotus signifie une supériorité sur le limon qui exclut tout contact avec celui-ci et indique un règne intellectuel dans l’empyrée (…) Quant à celui qui navigue sur une embarcation, il suggère la souveraineté qui gouverne le monde. » (Ibid. VII, 2)

Et voilà ! Par la magie de trois images, le limon, le lotus, la barque, c’est l’ordre entier de l’univers qui se révèle. Pourquoi aller chercher ailleurs de lointaines et confuses explication. Il suffit de contempler le Nil et d’en tirer les observations appropriées. D’où vient ce pouvoir anaphorique, anagogique des images égyptiennes ? C’est sans doute que ces images sont d’abord des images des noms divins. « Nous gardons tout entière dans notre âme une copie mystique et indicible des dieux, et c’est par les noms que nous élevons notre âme vers les dieux. » (Ibid. VII, 4)

Les noms ont ce pouvoir magique, mystique et théurgique parce qu’ils ont la capacité de toucher les dieux, ne serait-ce que de façon infime, mais dans une langue qui leur est propre, et qui ne peut les laisser indifférents. «  Comme toute la langue des peuples sacrés, tels que les Assyriens et les Égyptiens, est apte aux rites sacrés, nous croyons devoir adresser aux dieux dans la langue qui leur est connaturelle, les formules laissées à notre choix. » (Ibid. VII, 4)

Toutes les religions de la région qui va du Nil à l’Indus, celle de l’Égypte ancienne, les religions chaldéennes, le judaïsme, le zoroastrisme, le védisme, multiplient les noms de Dieu, comme si chacun de ces noms divers était une manière unique d’en connaître (c’est-à-dire d’en séparer) un des aspects.

Ici, je voudrais souligner une idée essentielle. Les hommes sont libres d’user de telles ou telles invocations, prières ou formules. Les religions diffèrent d’ailleurs sur ce point et laissent libre cours à leur imagination propre. Ce qui compte vraiment ce n’est pas la lettre même. Ce qui compte c’est de se placer sur le terrain de la langue divine, la langue « connaturelle aux dieux ». Cette langue, nous ne la connaissons pas, bien sûr. Mais nous en avons quelques traces, infimes, telles que les « noms » divins, les images, les symboles.

Cela me fait penser à une belle histoire, presque incroyable, de traces infimes perdues dans le sable.

Au début des années 1970, un archéologue français, Paul Bernard, qui dirigeait la Délégation archéologique française en Afghanistan, conduisait des recherches à Ai Khanoun, à l’extrémité orientale de la Bactriane, près de la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Cette ville située au confluent du fleuve Amou-Daria (l’ancien Oxus) et de la rivière Kokcha, avait été surnommée « l’Alexandrie de l’Oxus » par Ptolémée. L’équipe archéologique mit au jour l’ancienne ville grecque, son théâtre et son gymnase. Dans une salle du grand palais gréco-indien d’Ai Khanoun, envahie par les sables, Paul Bernard a retrouvé « les traces d’un papyrus qui avait pourri en laissant sur le sable, sans aucun autre support matériel, les traces d’encre des lettres. Merveille ! On distinguait à peine dans les angles les traces de fragments de papyrus, mais on pouvait encore lire le texte qui était en grec : c’était le texte inédit d’un philosophe grec, disciple d’Aristote, qui avait accompagné Alexandre dans son expédition ! »1

Le coup d’état communiste, appuyé par l’armée soviétique, mit fin aux travaux archéologiques en 1978.

Le résultat des fouilles, déposé au musée de Kaboul, a été fortement endommagé par les bombardements successifs, et un peu plus tard vandalisé par les Talibans.

1Cf. P. Bernard, Fouilles d’Ai Khanoun I, Paris, 1973. Cité par Jacqueline de Romilly. Petites leçons sur le grec ancien.

French Bashing, Bachar Bashing, et lepénisation de Hollande.


French Bashing, Bachar Bashing, et lepénisation de Hollande.

Le French Bashing connut un épisode particulièrement violent aux États-Unis en 2003, lorsque G.W. Bush décida d’attaquer l’Irak pour en finir avec Saddam Hussein – sur la base d’un double mensonge (la prétendue existence d’armes de destruction massive à Bagdad, et le lien imaginaire entre l’Irak et les attentats du 11 septembre 2001). Pourquoi tant de haine anti-française, alors? C’est que Chirac et Villepin s’opposaient aux frappes contre l’Irak. Crime de lèse-majesté. Les Français furent traités de lâches, et de traîtres à la Cause bushienne. La sanction ne tarda pas : on renomma les frites (French Fries) d’un nom plus glorieux : « Freedom Fries ». Douze ans plus tard, l’Irak est en ruine, mais on vient de jouer la Marseillaise à New York en hommage aux victimes parisiennes des attentats du « vendredi 13 ». Cela réchauffe le cœur.

Il y a peu, Poutine était un tsar ex-KGB, assoiffé de pouvoir, avalant des morceaux d’Europe, la Crimée, le bassin du Don, et se mettant de fait au ban des nations. La terrible punition n’a pas traîné : plus de « Mistral » pour Poutine, ce navire qui permet de « coordonner » des opérations militaires complexes. Mais aujourd’hui, Hollande appelle Poutine, lui propose de « coordonner » des opérations militaires françaises et russes en Syrie (sans le Mistral?), et s’accorde avec lui pour procéder à des échanges d’information entre les « services ».

Il y a peu, Laurent Fabius avait mis Bachar El Assad, le fameux tyran sanguinaire, spécialiste du gaz moutarde, dans sa mire de tir diplomatique. Aujourd’hui, on n’entend plus tellement Fabius sur les ondes. C’est plutôt Cazeneuve et Le Drian qui ont la main. Le Bachar Bashing n’est plus de mode.

Il y a peu, Le Pen c’était l’horreur absolue, pour les vrais républicains. Aujourd’hui l’horreur est dans la rue, et Le Pen va à l’Élysée donner ses précieux conseils.

Il y a peu (quelques décennies quand même), la France avait une bonne réputation en matière d’« orientalisme » (c’était le mot, à l’époque), avec de belles signatures, comme celle de Louis Massignon, ou celle de Henry Corbin, spécialiste du shiisme iranien, et une noria de centres d’études réputés, notamment au Caire, à Beyrouth, à Damas. Aujourd’hui, lors d’une émission d’Arte, en ce soir du 17 novembre 2015, Gilles Kepel, spécialiste de l’islam, et professeur à Sciences PO, se plaint, d’un ton très désabusé, qu’il n’ait presque plus d’étudiants dans ses cours et que les sphères gouvernementales et sécuritaires ne s’intéressent absolument pas aux recherches universitaires sur l’islam et le monde arabe. Lors de la même émission, Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, reconnaît sans ambages qu’il y a très peu d’arabophones dans les « services », et encore moins de spécialistes capables de comprendre intimement la culture et l’arrière-plan profond des pays du Moyen Orient.

Il y a peu, le Qatar était un très bon client de l’armement français, et un gros investisseur en France. Aujourd’hui, le Qatar est encore tout cela, et il est aussi encore l’une des matrices reconnues internationalement des extrémismes salafistes et wahabites (financement et idéologie).

Tout est très mobile, on le voit. Cela va, cela vient. Mais on voit aussi des choses qui ne changent pas. Des idées fixes dans un monde fugace.

Par exemple, Hollande a commencé d’appliquer le programme de l’extrême droite en matière de libertés publiques et d’immigration. Pas tout, bien sûr, mais c’est un début. Si l’extrême droite est au pouvoir, un jour, après que les autres attentats prévus par les « spécialistes du renseignement » aient fait leur œuvre prochaine de destruction, que restera-t-il à faire ? Jusqu’où ira-t-on alors ?

Parmi les mesures prises par Hollande, la plus inutile, la plus symbolique et la plus dangereuse (potentiellement), est sans aucun doute la déchéance de la nationalité. Inutile, parce que des gens qui sont prêts à des opérations suicides ne se préoccupent vraiment pas de la perte du passeport français. Symbolique, parce que Hollande reprend sans distance le discours de Le Pen, et prouve ainsi sa panique politique. Dangereuse, parce que c’est la meilleure manière de dire à des millions de Française d’origine maghrébine que ce sont des citoyens de seconde zone, dont le statut peut être à tout moment révoqué d’un trait de plume. Tout ceci est excellent pour préparer le terrain d’une guerre civile, latente, interminable et désespérée.

Le discours officiel est que les opérations du 13 novembre ont été conçues et ordonnées en Syrie, organisées en Belgique et exécutées en France avec des « complicités » intérieures. Ce discours (qui est contredit de manière flagrante par les événements de Saint-Denis ce matin) tend à maximiser relativement le rôle de « l’étranger » proche ou lointain. Curieusement, on a retrouvé un passeport intact de réfugié syrien à côté du corps d’un djihadiste s’étant fait exploser près du Stade de France, comme s’il s’agissait pour les terroristes de donner des pistes, de confirmer une signature, d’ancrer l’opinion dans une certitude et de provoquer notamment « l’amalgame » entre les réfugiés et le terrorisme.

Hollande a nommé l’ennemi : le « terrorisme ». Il n’a pas parlé d’islamisme. Le « terrorisme » est une sorte d’abstraction, certes fort concrète, mais comme coupée du réel, la réalité géo-stratégique, et surtout la réalité idéologique et politique qui, quoi qu’on en pense, doivent être analysées et comprises correctement si l’on veut se donner les moyens idéologiques et politiques de le contrer.

Or, précisément, il faut se rendre à l’évidence, les Français directement impliqués dans les attentats sont majoritaires. Ce sont bien des Français, pas des Syriens, qui sont passés à l’acte, dans le sein de la France même. Tant qu’on n’aura pas reconnu ce fait gênant, minimisé par les discours officiels, tant qu’on n’aura pas reconnu que ce fait parle, hurle, crie, on n’aura pas progressé sur la voie de la résolution de cette crise profonde, sanglante.

La société française se dit libre, égale et fraternelle. Ségolène Royal vient d’en vanter la « joie de vivre ». Alors comment expliquer que des milliers de Français dûment formés à l’école républicaine et réchauffés au sein de la fraternelle société française où il fait si bon vivre soient prêts à se faire exploser dans nos rues si libres et si joyeuses ?

La France est une société plus violente, plus inégalitaire qu’elle ne se plaît à le penser.

C’est cela qu’il faut aussi changer.

Vaste programme ! Pour commencer quelque part, commençons à l’école, qui reste aujourd’hui trop souvent une machine à sélectionner et à exclure.

Et si l’on veut continuer, continuons en éliminant les ghettos. Continuons encore en construisant une éthique, une morale et une philosophie du respect de l’autre, du vivre ensemble dans un monde mondialisé.

Un philosophe exécuté à Alep parle.


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Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, faisant des bonds énormes dans l’espace et dans le temps, ou encore de petits sauts discrets, invisibles, entre esprits complices. Voilà un exemple frappant. En lisant aujourd’hui un livre de Henry Corbin, je tombe sur ce paragraphe bref, large, immense même. Il résume excellemment une des facettes de mon propre rêve, entrepris il y a plusieurs années. C’est Sohravardî, ce philosophe trentenaire, mis à mort à Alep en Syrie le 29 juillet 1191 sur ordre de Saladin, qui parle : « Nous avons confié en dépôt la science de la Vraie-Réalité à notre livre La Théosophie orientale, livre dans lequel nous avons ressuscité l’antique sagesse que n’ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu’à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c’est le levain éternel. » (En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35)

Ce que je retiens ici, c’est l’idée d’un fil commun, d’une intuition partagée, d’une sagesse unique, qui relient l’Indus à la mer Égée en y incluant l’Oxus, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain et le Nil. Les fleuves verticaux n’accompagnent pas servilement les routes horizontales des caravanes, ils les coupent plutôt, les ponctuent de gués ou de ponts. Peu importent les routes et les ponts, la parole court, circule, insémine. Et surtout, c’est cela qui m’intéresse, ce fil, cette intuition, cette sagesse réduisent la diversité des religions, qui s’égrènent dans les millénaires, le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l’antique religion égyptienne, l’hermétisme, l’orphisme, mais aussi, n’en doutons pas, le judaïsme, le christianisme, et l’islam (ésotérique, soufi, ou shi’ite), en les faisant participer comme levains de la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd’hui dévasté par la guerre et la haine rend, à mon humble avis, urgente la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n’est ni naïve (j’ai quelques heures de vol au-dessus des nids de coucou à mon actif), ni irénique (je ne crois pas à la paix des mots sans la justice des choses). Il s’agit d’une autre tâche, bien décrite par Corbin, d’ailleurs.

Pour faire court et conclure, elle consiste à retrouver le sens originaire de l’Orient, l’Ishraq.

Quatre vérités à propos de la crise mondiale. Vérité n°3


L’explosion sociale est toujours une option dans l’échiquier des possibles. La récession économique mondiale, qui est structurelle, systémique, et qui ne fait seulement que commencer, porte en elle tous les ferments nécessaires à la multiplication des révoltes sociales, au Nord et au Sud, sous les formes les plus diverses, les plus inattendues, et, le moment venu, les plus sanglantes. Les jacqueries agricoles ou les scènes de pillages dans les banlieues observées il n’y a pas si longtemps en France sont encore comme des jeux d’enfant gâtés. Préparons-nous dès maintenant à subir dans des futurs proches la puissance destructrice et délirante des peuples en colère lorsqu’ils s’entre-dévoreront à travers la planète.

Quel pessimisme, me dira-t-on ! OK. Soit. Essayons d’être optimistes pour un moment. Mettons par exemple qu’au sein des régimes les plus corrompus, les tyrans variés du monde pourraient continuer de couler encore des jours heureux, avec une bonne police, une armée bien payée, un contrôle social rigoureux – et une conjoncture économique un peu favorable. Admettons. Cela peut en effet se passer comme si l’on était dans le meilleur des mondes possibles, pendant des années et des années. Mais tout peut déraper aussi en quelques jours.

J’ai connu la Tunisie de Ben Ali et la Libye de Kadhafi. Ils étaient l’un et l’autre bien en place. Main de fer dans un gant de fer, apparemment du moins. Et soudain, ils n’étaient plus là. Quelques voix s’élèvent aujourd’hui dans leurs pays, ou ailleurs, pour les regretter, eux et leur « ordre » disparu. D’autres campent droits dans leurs bottes et disent: « La Libye est en plein chaos, certes, mais si l’on n’avait rien fait, Kadhafi aurait été un autre Bachar Al Assad etc ».

Quelle dérision ! Et ces sortes d’« intellectuels », ces va-t-en guerre salonnards qui débitent ces analyses inspirées oublient de se rappeler que Bachar Al Assad, l’épouvantail absolu, le tueur à gaz de son peuple, est aujourd’hui devenu par défaut l’allié de l’Occident contre l’État islamique ! Le n’importe quoi de l’analyse des « maîtres à penser » succède au n’importe quoi de la politique des « maîtres du monde ». Ils ont des porte-avions, des NSA et des CIA, des drones et des F-16, des stratèges stipendiés et des think tanks dispendieux, et ils ont tous ces puits de pétrole à défendre, ces tours jumelles à venger, et tous ces marchés à conquérir, et ils ont tout le « monde libre » qui dépend tellement d’eux… Ils ont tout ça, et tout ça pour ça !

Il y a sans doute une logique profonde à l’œuvre. Je ne la connais pas. Alors j’en propose une, qui marche à tout coup: puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.

Disons-le autrement. Peuples du monde, vous croyez que vous étiez gouvernés ? Qu’un master plan était établi par des sages entre les sages pour une gestion harmonieuse de la Boule bleue perdue dans la galaxie ? Eh bien, non, pas du tout… Il faut renoncer à cette vaine utopie. On est seuls, nous les peuples, face à des problèmes gigantesques. Il n’y a pas de gouvernement mondial, et il n’y en aura pas de sitôt. Il n’y a pas non plus de « gouvernance » planétaire, pour reprendre cet horrible mot, confit de suffisance, copié du jargon managérial. Le « développement durable » n’est pas une fatalité nécessaire et glorieuse, un impératif catégorique. Il y a toutes sortes de développements possibles dont beaucoup peuvent tourner très mal, surtout pour les pauvres, d’abord, et pour les riches ensuite. Les pauvres, exploités depuis toujours pour leur force de travail, pourraient bien continuer à subir leur esclavage encore longtemps. Tant qu’il y a une demande économique soutenue, venant d’un assez grand nombre de peuples assez riches pour consommer, tout roule. Mais le temps ronge impitoyablement les anciens équilibres. Plus les pauvres d’entre les pauvres produisent pour le monde des assez riches, plus ils enrichissent les très riches, et plus ils menacent aussi les moins pauvres qu’eux, qu’ils réduisent progressivement au chômage ailleurs. En gros, l’avenir s’annonce brillant pour les vraiment très riches, et pour les très pauvres, qu’on trouvera toujours le moyen de faire trimer dur. Au milieu, pour la classe moyenne mondiale, cela durera ce que cela durera, jusqu’à ce que la planète dise : « Stop, c’est fini, je suis à bout. »

Alors seulement, quand la planète toussera, ou quand la demande économique commencera de flancher sérieusement pour n’importe lesquelles des cent bonnes raisons qu’elle a de le faire inévitablement, quand le système de la consommation intensive trouvera ses limites propres (pollution, énergie, environnement, débouchés), alors c’est tout l’économie mondiale qui sera en situation d’implosion.

Implosion économique et explosion mondiale, voilà une perspective probable.

A moins que ?

Daesh, Ur, Assur et les « Sémites occidentaux »


Hatra, Nimroud, Ninive, Assur…. Aux dernières nouvelles, les bulldozers de Daesh réduisent en poussière plus de 5000 ans d’histoire. L’antique Mésopotamie avait déjà bien souffert des errements des deux Bush, qui l’avaient couverte d’un tapis de bombes au phosphore et d’obus à l’uranium pour déloger un tyran, assez sanguinaire certes, mais aussi assez laïc, et qui entretenait jusqu’alors d’excellentes relations avec l’Occident.

La barbarie contemporaine a réussi à annihiler ce que les guerres qui se sont accumulées depuis plus de quatre millénaires dans la région avaient laissé en place.

Ce qui se passe va d’autant plus loin que les fous féroces qui passent à l’acte ont compris qu’ils pouvaient avoir l’attention des médias bien-pensants en brisant des souvenirs et des restes de mondes disparus. Les morts des vivantes populations ont ensanglanté la terre d’Irak et de Syrie. Mais la brisure de statues et l’écrasement de vieux murs suscitent une horreur spéciale. Pourquoi ?

Je pense que l’on pressent désormais que ce qui est arrivé à Assur 4300 ans après qu’Akkad ait mis à bas le régime de Sumer est une préfiguration de ce qui pourrait arriver disons aux ruines de Rome, à la Sainte Chapelle de Paris et au British Museum de Londres, le jour où les hordes finiront par occuper les villes riches qui narguent les enragés de toujours. Cette heure viendra, n’en doutons pas. Les ziggurats ont résisté tant qu’elles ont pu, et l’heure est venue. Les civilisations sont mortelles. Mais les civilisations disparues, on peut les effacer à tout jamais, les réduire en poudre fine, interdire jusqu’à leur mémoire même. Tout cela il faut l’envisager comme une possibilité, très théorique pour Rome, Paris ou Londres, mais déjà assez concrète, sous nos yeux, pour la Syrie héritée de Messieurs Sykes et Picot, ou pour l’Irak éclaté, et qui fut jadis le berceau d’une civilisation « aryenne ». Je rappelle pour simple mémoire que le nom même de l’Irak, comme le nom de l’Iran, et aussi d’ailleurs celui de l’Irlande (eh!oui!), se réfèrent à cette antique Arya, qui depuis les temps védiques, puis avestiques, a su créer plusieurs religions originaires (le Véda, l’Avesta) qui ont ensemencé tout le Moyen Orient, et qui ont donné par cela même le coup d’envoi aux grandes religions monothéistes, à commencer par le zoroastrisme, et incluant le judaïsme et le christianisme. La dernière religion arrivée dans la région, l’islam, a, depuis l’Hégire, joué sa partie…

Revenons aux ruines sumériennes, akkadiennes, et parthes, récemment ruinées. Revenons à cette question récurrente des ruines ruinées par la modernité des haines.

3000 ans av. J.-C., des villes comme Ur, Lagash, Umma, Nippur, Adab, fleurissaient entre le Tigre et l’Euphrate. Kish et les villes de la Diyala datent de 2600 av. J.-C. C’est le fameux Gilgamesh qui construisit Uruk. Les Sumériens avaient fondé une brillante civilisation, mais vers 2300 av. J.-C., Akkad commença à prévaloir. Laïpu, appelé par les historiens un « Sémite du Nord », détrôna Lugalzaggesi, roi d’Uruk, et prit le nom de Sharroukenou (« Souverain légitime »), plus connu de nos jours sous le nom de Sargon d’Akkad. Cette victoire des « Akkadiens sémites » sur les Sumériens fut une victoire des guerriers de la steppe et du désert, rapides, mobiles, tournoyants, armés de javelots, d’arcs et de flèches, sur les armées de Sumer (aux colonnes serrées, armées de longues lances, et de chars difficiles à manœuvrer).

La victoire d’Akkad sur Sumer, la victoire des « Akkadiens-sémites » sur les Sumériens s’est traduite paradoxalement par une renaissance de la civilisation sumérienne, connue sous le nom d’Ur III.

Utuchangal réussit à réconcilier les Sumériens et les Akkadiens, le roi Urnammou en tira tout le profit et Ur brilla à nouveau de ses feux. Cela dura moins d’un siècle. En 1955 av. J.-C., Ibbisin, dernier souverain d’Ur, dernier roi sumérien se battit à nouveau contre « l’invasion sémite » (comme l’appelle l’historien allemand H. Schmökel) et perdit. Il s’enfuit finir sa vie en Elam. On assista alors à « l’ascension des Sémites de l’Ouest » avec Shubat-Enlil, et la chute d’Assur en 1850 av. J.-C., et l’arrivée au pouvoir de Ischar, puis de Irishum 1er, et Sargon d’Assur en -1780.

Mais, pour conclure, voilà mon point : les Sémites firent tous les efforts possibles pour préserver l’héritage sumérien. Les archives du temple de Nippur en témoignent : tout fut fait pour faire fructifier l’héritage de Sumer, le savoir, l’écriture, la poésie, et les croyances des Sumériens. De cette situation unique, où les vaincus surent inséminer les vainqueurs de leur antique culture, naquirent d’autres sources encore, d’où en particulier un certain Abraham, qui finit par émigrer du pays d’Ur pour se rendre un peu plus bas vers le Sud-Ouest.

Et c’est seulement aujourd’hui, que l’on peut contempler sur nos écrans, la poussière des bombes, sur ces lieux, qui devraient être de mémoire, de culture et de paix, et qui sont désormais livrés entièrement à la barbarie, à l’ignorance bestiale, et à la tuerie de toutes choses et de tous êtres.

Bienvenue à la modernité, générations !