Pédophilie, déchristianisation et « jungle » de Calais

 

La chasse ouverte aux curés pédophiles, dont on voit quelques effets avec l’affaire du cardinal Barbarin, ou l’Oscar donné au film Spotlight, est sans aucun doute une excellente chose, quant au but censément poursuivi. Mais alors, on pourrait peut-être étendre cette chasse anti-pédophiles, même rétrospectivement, à quelques autres figures, comme celles de Gide ou de Montherlant, et même à ce ministre de la République française qui s’est fait prendre il n’y a pas si longtemps dans un palais de Marrakech lors d’une rafle de la police marocaine en compagnie de jeunes garçons, mais dont le nom est soigneusement tenu hors de la scène médiatique. Serait-il admissible que le Président de la République et que le Premier ministre sous lesquels ce ministre pédophile a officié sont aussi en quelque sorte des « cardinaux Barbarin » de la laïcité républicaine? Et les médias aujourd’hui déchaînés (je pense au journal Le Monde, par exemple), comment ont-ils pu être alors si silencieux ?

Je pense qu’il y a une autre interprétation. La « déchristianisation » tellement soulignée de nos sociétés est encore insuffisante, apparemment. Il faut aller beaucoup plus loin dans l’éradication du christianisme. Par extension et métonymie, c’est toute l’Église qui semble coupable de négligence, de complicité, d’aveuglement, dans cette affaire, et plus grave encore, elle semble fondamentalement corrompue de par ses règles propres (centralisme de la gouvernance, statut des prêtres, célibat, vœu de chasteté, marginalisation des femmes et des laïcs dans la gestion de l’Église).

La déchristianisation, n’en doutons pas, a déjà fort progressé. Mais il est en effet possible d’aller beaucoup plus loin encore. Et il ne me paraît pas qu’il faille trop s’en réjouir.

Car si l’affaire Barbarin est devenue soudainement, si longtemps après les faits incriminés, d’importance nationale, il me semble que des scandales contemporains, que tout le monde peut constater, restent étonnamment hors de la puissance de pénétration des radars moraux. « Lorsque j’entends le mot « ordre », j’ai le poil qui se hérisse, parce que j’entends alors les trains bien à l’heure d’Eichmann, mis en branle au mot de « tout est en ordre », ferrailler vers Auschwitz. C’est le mot le plus effroyable que je connaisse. C’est le camouflage du monstrueux. Il sort directement de la bouche de la machine elle-même. Il est si profondément déshonoré qu’il devrait rester interdit pendant des siècles. Et encore de nos jours – en cela, hormis le plus grand raffinement du camouflage actuel, rien n’a changé depuis l’époque d’Eichmann – il vise exclusivement à couvrir l’absence de scrupules ; anesthésier en nous la représentation de la chose qui a été ordonnée ou mise en ordre ; paralyser notre intérêt pour les effets de ce que nous continuons à faire ; bref : nous induire à faire confiance à la machine qui tourne sans à-coups parce qu’elle tourne sans à-coups. » Ce texte de Günther Anders (in « Sténogrammes philosophiques ») a été écrit il y a environ un demi-siècle. Loin de moi l’idée de créer, même allusivement, la moindre analogie entre l’évacuation des campements de Calais, nommés fort abusivement (et complaisamment «Jungle »), et les trains de la mort nazis. Ce n’est d’ailleurs pas l’intention non plus de G. Anders que de banaliser l’expérience de l’horreur. Son propos se concentre sur un aspect sémantique : l’utilisation inadmissible du mot « ordre ».

Je voudrais faire de même à propos des événements de Calais. Il y règne selon les médias une véritable « jungle », première désinformation. L’État agit pour garantir « l’ordre », deuxième désinformation. Tout cela dans l’indifférence assoupie des regardeurs de télévision, et l’excitation des états-majors politiciens, qui se doutent qu’il y a là beaucoup de farine électorale à moudre.

Et la « déchristianisation » dans tout cela ?

Je crois que la « jungle » n’est pas réellement à Calais. Elle est plutôt, en fait, dans les couloirs des ministères, dans les allées du pouvoir, dans les rassemblements populistes, un peu partout dans le monde. La « jungle » prolifère dans l’esprit des hommes « déchristianisés ».

Et nous n’avons encore rien vu.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.