Une kippa à Marseille et un fez à Fès

Le poète est assez seul, de nos jours. Il manque au monde, et il le comble dans le même temps, par ce vide signifié, cet espoir sensé.

Le poète vit du grésillement des passés ; il songe à l’intensité des brûlures futures.

« Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse d’Avila, Shakespeare, Saint-Just, Rimbaud, Hölderlin, Nietzsche, Van Gogh, Melville », cette litanie ramassée par Char, dans le bandeau de Fureur et mystère (1948), aligne à la parade quelques poètes multiséculaires, parce que, dit-il, ils sont parvenus « à l’incandescence et à l’inaltéré ».

On pourrait poser d’autres noms, pour donner le change. Homère, Tchouang-tseu, Zoroastre, Campanella, Donne, Chateaubriand, Baudelaire, Jaurès, Gauguin, Bradbury. Ce serait une mince autre ligne dessinée dans l’horizon des mémoires. Il y en aurait des milliards, des millions de milliards, de ces lignes de noms, de ces arraisonnements de rêves. Et chacune aurait sa suave saveur, révélerait son éveil, liquéfierait l’esprit et embraserait l’âme choisie d’un scintillement inextinguible.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut des temps où le poète n’était pas seul.

« Tous les poèmes récités et tous les chants sans exception, ce sont des portions de Vishnu, du Grand Être, revêtu d’une forme sonore » explique René Daumal, (Pour approcher l’art poétique Hindou, Cahiers du Sud, 1942). Il avait appris le sanskrit pour pouvoir bien traduire, en poète résonant, les Védas ou les Upanishads. Arriva-t-il à ses fins ? Obtint-il l’incandescence ?

L’Hymne 69 du Rig Veda fut un premier défi à sa fraîche science :

« Flèche ? Non : contre l’arc c’est la pensée qui est posée.

Veau qu’on délivre ? Non, c’est elle qui s’élance au pis de sa mère ;

Comme un large fleuve elle trait vers la pointe son cours

Dans ses propre vœux le liquide est lancé. »

Daumal – comme un liquide – s’est lancé seul, pendant la montée du nazisme, puis pendant la 2ème Guerre Mondiale, dans l’océan des métaphores, dans l’infini d’une langue morte vivante, dans ses cris, dans ses hymnes, dans tous les souffles qui nous en parviennent.

« Racines-en-haut et branches-en-bas,

impérissable on dit l’Açvattha.

Les Mètres sont ses feuilles,

et qui le connaît connaît le Savoir (le Véda). »

Daumal traduit cette première strophe du chapitre 15 de la Bhagavad Gîta (le Chant du Bienheureux) dans un style heurté, fidèle et concis. Emile-Louis Burnouf avait proposé une version plus coulante en 1861 :

« Il est un figuier perpétuel, un açwattha,

qui pousse en haut ses racines, en bas ses rameaux,

et dont les feuilles sont des poèmes :

celui qui le connaît, connaît le Veda. »

Qui est ce figuier, cet açwattha ? C’est le Bienheureux (Bhagavad), bien sûr. Mais qui est le Bienheureux ?

Burnouf indique que c’est Krishna, la 10ème incarnation de Vishnou.

Mais en consultant la Katha-Upanishad (2ème Lecture, Liane 3), je retrouve l’image du figuier éternel :

« Racines en-haut, branches en-bas

est ce figuier éternel,

c’est lui le resplendissant, lui le brahman,

lui qui est appelé immortel,

sur lui s’appuient tous les mondes,

nul ne passe par-delà lui.

Ceci est cela. »

Le Bienheureux, le Figuier sont aussi des métaphores du brahman.

Mais qu’est-ce qu’être « bienheureux » ? Qu’entend-on par la félicité (ânanda) du « Bienheureux »?

La Taittirîya-Upanishad propose une réflexion sur le sujet. Prenez un jeune homme, bon, rapide, fort, instruit dans le Véda, et possédant toute cette terre pleine de richesse. Voilà l’unique félicité humaine. Or, cent félicités humaines ne sont qu’une seule félicité de Gandharva. Cent félicités de Gandharva sont une seule félicité de dieux nés depuis la création. Et l’on continue ainsi la série avec un facteur multiplicatif de 100 à chaque étape, en énumérant successivement d’autres dieux devenus dieux par l’acte, puis Indra, puis Brihaspati, puis Prajâpati, et enfin brahman.A toutes les étapes, y compris la dernière, la félicité ressentie est la même que celle de « l’homme versé dans les Veda, non affecté par le désir. »

La Bhagavad-Gîta est l’un des plus beaux textes de l’humanité.

J’aimerais bien pouvoir la porter fièrement sur la tête, comme une kippa à Marseille, une burqa à Kaboul, un masque à Venise, un turban à Jaipur, une calotte au Vatican, un fez à Fès.

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